Un baiser pour l'éternité PV Aliosus Nerrah

Dimanche 17 Avril 2050, 12h05
Ivanovna 20 ans



Les lieux ne sont pas très courus, et même un jour de relâche, peu nombreux sont les sorciers à marauder dans les environs. Même les escrocs ont déserté, depuis longtemps les dernières reliques intéressantes ont été pillées. Ne restent que des souvenirs, des os réduits en poussière. Et les survivants.
De toutes les démarches liées à ses ancêtres, venir ici est la moins pénible. Le temps souvent agréable la change de la bruine permanente de Wick. Et puis, comme elle vient régulièrement à Godrick’s Hollow, elle fait d’une pierre deux coups. Depuis quelques mois, Ivanovna est débordée mais elle ne se plaint pas de faire un détour. C’est une mission. Saluer sa sœur est plus qu’un devoir de mémoire. Longtemps elle l’a jalousée, maudite. Des histoires d’enfants, la vraie sororité et pas ce que l’on loue sans cesse. La réalité des enfants ne comprenant pas qu’il n’existe rien de mieux que le maximum. Chaque parent aime inconsidérément ses rejetons. Et si les manières de le prouver sont paradoxales, donnant l’impression d’une inégalité, c’est parce que l’enfant veut toujours plus. La jalousie par l’exclusivité. C’était leur ancien temps. Aujourd’hui, elle voudrait la serrer dans ses bras. C’est trop tard. Ou bien peut-elle encore l’aimer, dans le souvenir, ce qui est déjà pas mal.

Ivanovna a dépensé un peu de gallions pour une stèle changeante.


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Mais l’épitaphe ne demeure que trente minutes. Une autre survient alors. En théorie. Car entre l’instabilité des sorts et le mercantilisme des vendeurs de mort, il faut régulièrement renouveler la puissance de l’enchantement. Et cela, même si elle le voulait, Ivanovna ne saurait pas. Ses capacités sont faibles dans ce domaine de la magie. Et puis, elle s’en moque. Devoir laisser un peu d’argent pour la mémoire de Circéia ne la gêne pas, au contraire. Même s’il est dans la logique des choses de voir l’aînée partir la première, même si tout le corps de la sorcière accepte la fatalité, la peine demeure. La responsabilité de l’honorer aussi. Habituellement, elle vient tous les 26 mai. Mais cette année, elle savait ne pas pouvoir. Alors, la mort dans l’âme, elle a plié face aux nécessités extérieures. Ce sera un peu avant. Qu’importe. L’amour est dans l’air de toutes les manières.


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Le texte vient de changer, c’est presque bon signe. Ainsi la magie fonctionne-t-elle parfaitement alors que la jeune femme n’a pas encore payé son dû annuel aux sorciers responsables de l’entretien. Ils ne mentent donc pas en prétendant que leurs sorts peuvent être permanents pour un prix modique.
Chaque fille GUNNRAY a sa couleur. Si la cadette porte souvent l’azur, l’aînée ne mettait que du vert. Et même si les sœurs Alekhin aimaient le sombre, le foncé, il est étrangement bienvenu que chacune ait dans le coeur la couleur de sa maison.
Dans les archives concédées par Terrence Wright d’Arby, le doyen de l’ISDM, Ivanovna a retrouvé de nombreuses fois mention d’une professeure qu’elle aimait, d’origine japonaise. Alors y faire référence d’une manière ou d’une autre, c’était comme honorer ce lien indicible entre une enseignante et son étudiante. En décidant des intitulés à graver sur la stèle, elle s’est amusée à brouiller les pistes. On peut tout aussi bien prétendre qu’elle donne des clés. De toutes manières, qui en aura le moindre souci ?

La sorcière n’a pas apporté de fleurs mais une plante qu’elle repique tranquillement. Une jeune bruyère, l’évidence dans ce lieu. Une bruyère écossaise. Heureuse de constater que la précédente a prospéré, elle doit juste agencer l’ensemble pour rendre le parterre élégant et viable à terme. Ses doigts fins parviennent à opérer sans trop se salir. Mettre des gants de jardinage n’aurait pas été très raffiné. Et puis... elle a l’habitude. Voilà, un petit geste de sa baguette et tout est rangé comme il se doit. Ivanovna regarde autour d’elle. Les badauds, qui se comptent sur les doigts d’une main, ne dérangeront pas son recueillement. Elle peut désormais prier pour sa sœur. Dans le cimetière de Godrick’s Hollow, à côté de ses parents et des plus anciens, Circéia repose en paix. Et sa petite sœur, blottie entre elle et Alexandre, les protège à jamais. Cette fois, elle porte bien des gants. Ceux que l’on revêt les grands jours. La même tenue, robe moulante sur collants ; un ensemble uniformément bleu outre-mer. Elle a remis ses petits gants noirs, eux sont en charge du contraste.
Au soleil, on voit davantage les dorures que les surpiqûres des tissus. Sa cape posée sur le bras, elle incarne la dignité des êtres nobles en toutes circonstances. Ivanovna est un bébé panthère à la crinière d’une blondeur insolente. Mais que cela est vain ici.

« Je prie pour que tu trouves le repos là où tu es Pieuchka. Je t’aime ».

Comme les sortilèges informulés, les pensées, si elles sont tues, semblent plus fortes. Quatre ans déjà… Elle s’est approchée de la stèle, posant sa main dessus, caressant cette pierre chauffée par le soleil printanier. Les oiseaux alentour se transforment en gargouilles recueillies, respectant le calme monacal.
Dernière modification par Ivanovna Gunnray le 22 juil. 2025, 10:25, modifié 3 fois.

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Aliosus n'avait jamais vraiment connu Godric's Hollow avant sa refondation, lorsque ce n'était encore qu'un hameau d'une poignée de maison, une église, quelques familles sorcières, quelques familles moldues. Ça paraissait être une histoire que l'on raconte aux enfants, un conte des temps lointains et pourtant ce n'était pas si vieux. Le monde sorcier avait il tourné la page aussi vite ? C'était possible, c'était souhaitable même.

A l'ombre du haut rempart Sparks, il avait pris le temps de découvrir ces traces du passé, lui dont les parents habitaient à présent Promenade des Sirènes, il arpentait plus souvent la grande Place Malefoy et ses débauches architecturales que les vieux quartiers historiques. Ses séjours ici étaient peu nombreux et courts, il y avait toujours à faire, un bal quelque part où répéter inlassablement les mêmes pas, une réception chez un énième voisin bouffi d'orgueil où répéter inlassablement les mêmes présentations superficielles, avec toujours sous la surface les âpres combats muets de l'influence, une guerre à baguettes mouchetées faites de demi sourires, de feints de non recevoir et de compliments assassins.

Pourtant, il découvrait le charme de ces ruelles étroites que le soleil en cette fin de matinée éclairait d'une manière un peu brusque, révélant la foule de détails d'habitudes dissimulés dans les ombres fraîches. Des preuves du temps qui passait, des reliquats d'affiches, des portes cochères charmantes, des heurtoirs antiques aux formes monstrueuses ou florales... Par dessus un appentis se rendait visible la pointe du clocher de l'église, et Aliosus jugea qu'il avait assez de temps pour y faire un détour avant de se rendre chez ses parents où l'attendraient un déjeuner et une après midi de révisions studieuses sur les traductions latines des sortilèges et sur l'enchantement d'extension.

En s'approchant de l'édifice religieux, il entendait le faible écho des craquement distinctif des transplannages du Magi'port tout proche et sentait le parfum dilué par la bise printanière des bouquets posés sur les tombes du cimetière. En parlant de preuves du temps qui passait. Il y avait là des tombes qui lui semblaient immémoriales, érodées par les siècles, et à mesure qu'il avançait, les dates devenaient peu à peu lisibles, puis de plus en plus récentes. Il posait ses yeux sur les noms sans les lire, faisant un pas de côté pour ne pas déranger une visiteuse en train de se recueillir, jeta un coup d'œil à la bruyère plantée devant la tombe.

Une demie seconde peut être avant qu'il ne poursuive son chemin sans but, une variation dans sa vision périphérique le fit se retourner. Il pouvait se passer des choses étranges chez les sorciers, et le délicat strutoscope de sa cousine ne s'était pas affolé, mais il restait un fils de Patriarche et en cela, il devait être prudent. Son regard se posa sur l'endroit où quelque chose s'était modifié, sans qu'il ne sache quoi. C'était une tombe, encore une. Et la première chose qu'il remarqua ce fut les dates, 2026-2046, quelle tristesse. Rares étaient les sorciers et sorcières à quitter ce monde aussi jeune, alors bien sur il lu le nom au dessus de ces dates fatidiques.

«Was...»
Le reste ne pu sortir, trop écrasé par la sensation extrêmement désagréable qu'il venait de perdre le contrôle, de quoi exactement il ne le savait pas, mais c'était vertigineux et affolant.

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L’on meurt une première fois le jour où regardant alentour nous ne voyons plus aucun des gens que nous aimons. Ni les parents, ni la famille. Plus personne. Ce sentiment d’avoir perdu les piliers de nos vies, nos souvenirs heureux. Les peines aussi mais tout nous rassemblait et maintenant se défait. Cette main sur une pierre est le dernier des fils qui la relient à eux. Et il se trouve que c’est sa sœur qu'elle caresse. Rien ne le laissait présager, à la naissance en tout cas. Le petit frère aurait pu être le dernier vivant. Pourquoi donc faut-il assumer ce vide ? Depuis des années l’habitude s’est enracinée en elle alors venir ici est à la fois une joie et une douleur. Mais ces deux mots s’enfouissent, le passé se dissout dans le chaudron. Et puis... il faut évoquer les amis. Car la mort intervient de même par leur départ, leur absence définitive. Un autre vide, celui-là nous l’avons mieux construit car les amis ne sont pas imposés. Ne plus avoir d’amis est le dernier clou dans ce cercueil fermé à la manière moldue. Les morts savent-ils rouvrir le tombeau dans lequel on les a enterrés ? Faut-il vraiment une serrure non magique pour s’assurer qu’ils nous laissent vivre en paix ?

Ivanovna, pensive, n’entend rien de ce qui bruisse ici. C’est ça le recueillement, une stase, un état d’intériorité nous poussant à bloquer nos sens aux sollicitations. Cette femme n’a pas encore appris à moduler certains gestes. Elle est toujours, par bien des aspects, une enfant. Mais le moment la canalise ; l’observer c’est voir la dignité, une forme de droiture imposée par la vie. Ici, et c’est bien triste de devoir le constater, elle est plus magnifique que jamais. Sa mère tenait en héritage ce maintien de hanche. Certaines lois naturelles de la transmission ont fonctionné assidûment. Non seulement la cadette Alekhin pourrait être une vélane mais elle en a l’allure, la classe. Seuls ses cheveux volent aux quatre vents, concédant à la réalité un statut d’électron. Un électron libre zigzagant sans logique. Et les dernières années l’ont démontré. La famille, en fonder une pour que survive le nom. Voilà bien le seul point fixe de l’orpheline.
Une brise soulève la crinière et la peau apparaît. On entrevoit le cou, juste corseté par ce ruban du même noir que les gants. Elle n’est pas du genre à montrer sa poitrine, juste la peau d’un visage et ces yeux qui vous tuent. Ou bien qui vous envoûtent, tout dépend du moment. Quand elle est de sortie, ils ne sont pas actifs car elle ne cherche rien, le plus souvent. Ici, la solennité transfigure la sorcière. Les penchants pour la plaisanterie disparaissent. Sa main a pris place dans son autre et blotties contre elle, elles la figent : l'ultime évocation de la famille GUNNRAY. Une offrande à la vie, relique inatteignable, ou juste du regard.

Il est dans la nature des chats de savoir se tenir dans bien des circonstances. La prestance ne s’apprend pas, on la possède ou pas. Telle une statue grecque des temps ou la magie balbutiait, elle offre à voir la sauvagerie d’une beauté virginale. Mais elle est de dos. Que peut-il percevoir d’Ivanovna dans ces conditions ? C’est alors…. L’instinct félin ayant parlé, elle a tourné la tête, dévoilant des yeux noirs, impénétrables. Cette fois, elle n’est plus seule ici. Un jeune homme se tient là. C’est le cou qui prend tout. La torsion de ce corps est concentrée en lui, provoquant une léger rebond du sourcil. Un son a été détecté mais elle n’a pas compris. Une surprise pourrait se lire, l’étonnement mais elle demeure presque impassible. Ses lèvres s’entrouvrent, va-t-elle dire quelque chose ? Du noir de son regard transpire l’appel aux souvenirs. Qui est-il ?

-...

Le passé fait de solitude resurgit, Ivanovna ne connaît personne ou presque. Qui pour tenir compagnie à une amie dans ce genre de visite mémorielle ?

-...

Elle ne peut que se taire puisqu’elle est en défaut. La bouche se referme. Un sourire discret se dessine, émanation de son éducation. Elle s’est tournée un peu, donnant à voir une splendeur inutile.

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Refusant l'évidence trop affreuse pour être réellement envisagée, Aliosus cherchait un moyen de conforter son déni, aussi se tourna-t-il vers la silhouette proche de lui.

Il n'y avait pas prêté plus d'attention que cela avant cet instant, mais à présent qu'il allait lui adresser la parole et qu'elle même avait commencé à se tourner vers lui, il pouvait s'en faire une première impression.

Ses cheveux froids tombaient en mèches droites parfois soulevées distraitement par la bise et encadraient un visage sculpté dans un ivoire trop lisse, trop parfait pour être spontané mais trop naturel à la fois. Des traits fins, pâles, qui faisaient ressortir d'immenses yeux noirs au regard encore indécis posé sur lui. Ce regard semblait avoir bien plus d'âge que le corps qu'il animait, serré dans une robe ultramarine, mains gantées, cou scellé, tout évoquait le contrôle, la dignité et l'odieuse grâce intrinsèque d'une certaine classe à laquelle pourtant il était sensé appartenir lui aussi.

«Je vous prie de m'excuser, je me nomme Aliosus Nerrah, et j'ai connu une Circéia Alekhina à Poudlard mais... Enfin, j'ai été troublé de voir le même nom, elle fait ses études à l'Institut de Droit.»
Froide et roide inconnue, je vous en conjure, refermez d'une phrase cette découpure infernale du cœur et permettez moi que je m'en aille céans tout à mon émoi songeait-il désespérément.

Il retenait à grand mal mille autres mots qui tourbillonnaient dans sa tête, il ne voulait pas paraître désespéré ni importuner cette femme, il serrait les mâchoires pour se donner de la contenance, forçant son cœur à ralentir ses battements frénétiques à l'aide d'inspirations calmes et de la contemplation du visage en face de lui.

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Il n’existe pas de manière douce d’annoncer une mauvaise nouvelle. Peu importe le ton, les mots suffisent à vous briser. Ivanovna le sait mais pour le moment, elle regarde le jeune homme, cherchant dans ces yeux un indice lui permettant de rappeler à sa mémoire un lointain passé Poudlardien… Mais rien ne vient…

- Oh…

Avec le temps, elle est devenue presque indifférente au poids de ce qu’elle doit dire. L’épreuve demeure car elle sait qu’elle va faire de la peine. Et à chaque fois, on ignore quelle en sera l’exacte mesure. Mais taire la vérité est laisser mourir une seconde fois.

-...Monsieur Nerrah, je suis désolée, ma sœur n’est plus de ce monde…

Avec l’âge, on apprend que c’est juste un morceau de la vie, une part incontournable. Á vingt ans… un ou deux ans d’écart ce n’est plus grand chose mais elle sait comment faire, d’avoir vécu tous ces drames lui a blindé le coeur. Parler, mettre des mots sur l’impossible. Lui est encore jeune...

- Oui, elle était étudiante à l‘ISDM vous avez raison. Mais un mal inconnu l’a terrassée.

Ivanovna n’a jamais eu d’explication claire à ce sujet. Et n’a pas réellement cherché à savoir. Préférait-elle oublier ? Empêtrée dans ses BUSEs à l’époque, elle ne sut qu’après les examens, ce qui eut le don de provoquer en elle une terrible éruption de sentiments noirs. Ne pas même pouvoir la voir une dernière fois, la toucher pour un dernier baiser sororal. Un unique contact, avec le doyen de l’ISDM. Elle n’en a pas de très bons souvenirs d’ailleurs. Cet été-là est enterré avec elle Et le temps a passé, désormais elle est face à un jeune sorcier et c’est elle qui doit être forte parce qu’on ne sait jamais comment l’autre va réagir.

- Elle n’a pas souffert.

Imperceptiblement, la jeune femme s’est approchée de lui. Dans certains pays, les gens vont ainsi les uns vers les autres dans le plus grand silence quand il s’agit d’apporter du réconfort. C’est de l’ordre du rituel. « Je suis une étaie si tu en as besoin, je ne fais pas de bruit, je te soutiens ». Ils se font face.
Dans les moments compliqués de son existence, Circéia a rarement agi comme il aurait fallu. Elle n’était pas une femme d’action, son champ de compétences était fait de réflexion, de conjectures, d’hésitations. Ivanovna est autre. Elle se verrait bien avoir un geste apaisant. Pas celui d’une mère, ni d’une amante qui pourrait bien se voir reprocher une jalousie morbide… Non, la tendresse des gens au courant des vraies souffrances de l’existence. Le geste serait osé si elle connaissait l’homme. Risquer pareille audace avec un inconnu, allons donc n’y pensez même pas. La seule chose qui lui reste du passé sont les bonnes manières ; son regard outrenoir donne à voir des aspérités de lumière, un mur qui vous renvoie à vous-même tout en vous aspirant. Comme si vous transplaniez en elle, une plante qui vous attrape et vous entoure et vous dissout. Il se passe quelque chose dans ce lieu mortifère.

- … Vous...

Un an a passé, bien des choses ont bousculé sa vie depuis Juin 49, elle a pris confiance en ses pouvoirs, est une femme et s’il était besoin, elle a le trait pour elle. Mais ce n’est pas un jeu. Ivanovna n’a jamais aimé les êtres qui se jouent des autres. Non… savoir ce qu’il en est ne lui apporte rien. Dans quelques instants, lui aura vraiment compris. Dans tous les cas il faudra l’accompagner, Nerrah, Nerrah… qu’elle regrette de ne pas en savoir davantage.

-… connaissiez ma sœur ?

Les femmes ont ce talent merveilleux de vous mettre les tripes à nu. Que voulez-vous, mortes ou bel et bien vivantes, elles sont nos soleils et nos lunes.
Le coeur d’Ivanovna est un champ, couvert de flûtes, remplies d’une boisson dorée, pétillante. La surface liquide tremble au rythme de ses vibrations internes. Insensiblement, elle voudrait tendre la main, dans l’espoir qu’il la saisisse, qu’ensemble ils se recueillent. Elle ne le fera pas.


Reducio
Il est à noter que les souvenirs de l'été 2046, dans l'esprit de la jeune femme, sont pour le moins nébuleux. Entre oblitération factice, hallucination et amnésie, il n'est pas sûr que ce qui est écrit sur ce moment dramatique soit l'exacte vérité, reconnaissons-le. il faut y voir une confusion témoignant que la douleur reste forte, juste plus sourde qu'une plaie ouverte aux yeux de tous. Dans son coeur elle sait mais en cet instant, ici, un obscurcissement singulier s'écoule en elle.

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Aliosus avait fréquenté la mort, de plus ou moins loin, il n'avait pas posé les yeux sur Dai Hong Dao au soir de sa seconde année à Poudlard, tout était allé si vite, il n'avait ensuite fait que suivre les directives lorsque les professeurs s'en étaient allés combattre dans l'école chinoise. Cela ne constituait pas vraiment une expérience véritable.
Il avait en revanche connu des deuils, de relations amicales, ou amoureuse, le déchirement de la séparation avec Alice bien sur, les années de distances, il avait eu son lot de nostalgie d'un temps passé, de regrets et d'amertume, mais sans la mort, cette douleur s'était toujours adoucie de l'espoir de retrouver ne serait ce qu'une bribe de ces moments passés.

Il s'agissait d'une toute autre chose cette fois. Circéia était morte. C'était sa propre soeur qui venait de le lui annoncer. Circéia était morte. Et pas hier non, Circéia était morte il y avait quatre ans déjà. Par Merlin. Quatre ans. Alors qu'il entrait au Prodigium, elle était déjà morte, pendant qu'il écrivait à Alice, Circéia n'était déjà plus de ce monde, elle n'aurait jamais pu le féliciter de son poste de préfet en chef, car elle était morte.

Combien de fois avait-il pensé à elle depuis quatre ans ? Oh il aurait eu bien trop peur de compter, si cela tenait sur les doigts d'une main... Il s'en serait tant voulu, et pourquoi ? Après tout, ils n'avaient jamais été proches, elle n'avait été qu'une présence lointaine, discrète, une grande, à ses yeux d'enfants. Elle avait six ans de plus que lui, quelle relation tisser à Poudlard avec une inconnue qui semble déjà appartenir à un autre monde ? Qui maitrise des sorts dont il ne pouvait que rêver à cette époque ? Des sorts qu'il maitrisait maintenant sur le bout des doigts. Et elle ne le saurait jamais.

Il avait, de manière plus ou moins consciente, admiré Circéia, à distance, même dans la proximité d'une salle commune, combien de phrases avaient ils échangés durant le peu de temps où ils avaient fréquenté Poudlard en même temps ? Si peu, mais assez pour qu'elle connaisse son nom, pour qu'elle le reconnaisse, et qu'elle voit quelque chose en lui. Quoi donc ? Il ne le saurait jamais désormais. Elle était partie et jamais il ne pourrait lui demander, un jour, en la croisant par hasard dans une rue de Godric's Hollow «Circéia, par Merlin c'est toi ? Je te prie de bien vouloir m'excuser, tu ne dois pas me reconnaître, Aliosus, Aliosus Nerrah, te souviens tu ?»
Non elle était morte. A quoi cela servait il de s'imaginer des scénarios comme cela ?

C'était idiot, il ne pouvait pas dire que c'était une amie, à peine une camarade, tout juste une connaissance... Pourquoi depuis de longues secondes le vide s'était il fait sous ses pieds ? Parce qu'il ne saurait jamais ce qu'elle serait devenue ? Laissant à tout jamais les points de suspensions ouverts après ce "et si..." ?

«Je...»
Que répondre ? Que dire à cette splendide et froide figure qui venait de lui annoncer sa première morte ? Vivait il un moment charnière dont il se souviendrait tout sa vie ? Se souviendrait il, dans vingt ans, de cet après midi où il aurait appris la nouvelle ? Des mots échangés, à l'exactitude près, du froid, de l'odeur des fleurs, de la fragrance de cette femme, de son regard, de son hésitation et finalement, de sa réponse ?
«Je ne la connaissais pas vraiment non... Je vous prie d'accepter mes condoléances, nous... étions tous deux à Serpentard, j'ai peu de souvenir d'elle hélas mais...» Il avait lutté tant qu'il avait pu pour ne pas perdre la face mais les mots ne voulurent plus sortir de sa gorge, tant et si bien qu'ils s'évacuaient à peine assez discrètement par ses yeux, menaçant de glisser sur ses joues fraiches, sous le regard de la sœur de Circéia, qui s'était rapprochée, comme pour lui assurer son soutien moral pendant qu'elle lui avait annoncé la nouvelle.

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La première fois, vous ne savez pas comment vous y prendre, les mots s’entremêlent, se bousculent. Et les hésitations trahissent votre émotion. Avec le temps, vous parvenez à mieux dire les choses. La vie est ainsi, demeurer dans le silence n’est ni préférable ni vraiment possible. Alors, tant bien que mal vous dites. Que votre sœur est décédée, que vos parents sont morts vous ne savez comment, pire encore, le petit frère. Généralement, le silence qui s’en suit est impressionnant. En fait non, vous ne leur dites rien car aucun d’entre eux ne le sait, aucun ne veut savoir. C’est juste ainsi, c’est votre vie. Vous n’êtes pas même heureuse d’en être sortie, vous vivez.

Il se trouve néanmoins qu’Ivanovna a depuis de longs mois trouvé le sens de sa vie. Depuis, elle voit les choses autrement. Il serait faux de penser qu’elle revit. Elle est heureuse, dans le calme des gens satisfaits du bonheur simple d’aider. Elle a son jardin secret il est vrai, même en dehors de lui elle s’épanouit. Depuis qu’elle a en tête un nouvel enseignement à l’Institut de Médicomagie et des Sciences Magiques dans le but d’être un jour experte en anti-poison médical, elle rayonne. Le dire ainsi alors qu’elle est dans un cimetière est un peu décalé. Faut-il voir là l’origine de ce détachement ? Elle laisse le temps au jeune homme de comprendre, autant qu’il le peut. Sans doute est-il choqué par la brutalité de la nouvelle. Il doit exister un soupçon d’hier. Serpentard… Elle l’a forcément croisé, un beau garçon comme lui ne s’oublie pas mais… rien ne lui revient. Et pour le reste, Circéia ne sortait que très rarement, dans son souvenir les deux sœurs ne se croisaient presque jamais. Elles s’évitaient, du fait de l’aînée qui ne supportait pas de voir sa sœur batifoler dès la première année. Une vraie russe. A cette époque-là, une période dont elle a honte désormais, Ivanovna était une écervelée, séduisante et méprisante. Dure envers elle-même, elle évite le souvenir de ces années-là.

Non, Aliosus Nerrah ne lui rappelle personne. Quand on ne s’intéresse qu’à son nombril, l’addition est forcément salée le jour venu. Est-ce si grave ? D’une certaine manière, cela lui permet de ne pas avoir d’a priori ; qui sait ce qu’il est. Les Serpentards sont souvent arrogants, dangereux par leur bêtise ou leur habileté. Les deux combinées ne font pas bon ménage non plus. Doit-on pourtant si vite classer les gens ? Elle s’y refuse et d’un coup la journée est agréable ; est-il interdit d’avoir le coeur léger dans un tel lieu ?

- Merci…. C’est ainsi. Elle est partie heureuse, ayant terminé ce qui lui tenait à coeur.

Ivanovna se refuse à en dire davantage. Peu après son décès, elle eut une période de rencontre avec des traces de la vie de sa sœur. Parfois même des témoignages très précis de moments d'exaltation. Mais il lui semble que son esprit a fait en sorte de tout effacer. Du moins le plus possible. Cette amnésie a muté pourtant. Un événement l’a poussée vers une voie nouvelle, jusqu’à déterminer le cours de ses études, donc de sa vie. On pourrait aisément y voir la raison de cette visite finalement joyeuse. Elle ne peut le dire au jeune homme. Il faut de même se garder d’être trop distante, froide. Il croirait à une rigidité d’âme qui n’est pas elle. L’amitié de la douce Alyona a des effets sur elle. Il faut parfois ménager la vie. Chiffonner Fleur est peanuts, froisser un inconnu serait grossier. Et si parfois elle a des mots brutaux, elle sait désormais tenir compte des émotions d’autrui. Ivanovna est une femme capable de douceur en certaines occasions.

- Dans ma famille, nous avions coutume de partager une fois l’an un repas... en l’honneur des défunts…

Parfois, il est bon d’oublier les bonnes manières. Qui doit inviter l’autre ? Prendre l’initiative ? Est-ce affaire de noblesse ? De règles familiales, immuables ou déréglées ? Est-elle en train d’enfreindre un codex millénaire, profitant d’un protocole désossé par les circonstances ? Ivanovna ne réfléchit pas. Et sans arrière pensée énonce une invitation.

- Nous pouvons prendre un thé au café du rosier si le coeur vous en dit...

Elle a pensé proposer un breuvage plus costaud. Mais s’il se méprenait, le jeune homme verrait en elle une licencieuse. Ivanovna en veut souvent au destin qui lui impose d’être un jour mère d’une ribambelle d’enfants de sang pur. Pour autant, elle accepte toujours sa prédestination. Une manière d’honorer Circéia.

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Les mots de la soeur Alekhina rassérénèrent un tant soit peu le jeune homme au cœur meurtri par la nouvelle. D'abord, ils confirmaient verbalement pour la troisième fois cette nouvelle atrocement banale d'un décès, enfonçant le clou de la certitude et éloignant le spectre angoissant du quiproquo macabre. C'était bien sa Circéia qui était partie, il ne pouvait plus en douter, et, dans un moment comme celui là, toute certitude était bonne à prendre, comme une bouée à laquelle se raccrocher pour éviter de se noyer dans l'océan des possibles destinées alternatives qui avait commencé à le submerger.

Ensuite, ils annonçaient la douceur d'une Circéia heureuse et accomplie, probables platitudes prononcées par réflexes par une sœur lassée des gémissements, des commisérations et de la pitié envahissante de la part de personnes dont l'existence même ne représentait rien à ses yeux, astuce pour désamorcer les trop grandes lamentations, limiter les épanchements bruyants et humides, Circiéa était partie heureuse et accomplie, ah, le soulagement, dieux merci nous n'étions alors plus contraint au trop grand deuil et pourrions vite reprendre le cours d'une vie sans trop se soucier de cette disparition.
Mais il restait une possibilité pour que ce la soit vrai et sincère, et aussi mystérieuse que fut cette phrase, elle permit à une lueur de subsister dans l'esprit aspiré par le remord du jeune homme.

«Ce serait avec plaisir madame.» réussit il à répondre sans hésitation hasardeuse, sans disgracieux "hum, et bien, heu je..." qui menaçaient pourtant sa diction dans une situation dans laquelle il n'avait pas tout à fait l'assurance qu'il avait durement appris à exposer en public. Sans doute la volonté inconsciente de rester avec elle, ne pas se retrouver seul avec ses pensées, et l'idée de créer un lien, aussi bref que le temps d'un thé, avec la sœur de Circéia, lui donnait l'impression de prolonger un peu son souvenir, de le raviver. Se dire qu'il connaissait une défunte était bien triste, dire qu'il avait rencontré la sœur d'une défunte n'était guère mieux, mais cela ressemblait au moins à un point de départ plutôt qu'à un point final.

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Son visage s’allonge légèrement. Est-il espiègle ou vraiment respectueux ? Un peu des deux dans doute, après tout, ils ont été ensemble à Poudlard, c’est évident. Ce garçon lui rappelle quelque chose mais elle ne sait plus. De sa dernière année à Poudlard, elle n’a que des souvenirs partiels. A cette époque, elle fuyait carrément les gens. Les années de fugue avaient laissé en elle des traumatismes l’incitant à la plus grande méfiance. C’était presque maladif. D’ailleurs, les souvenirs qu’elle a de cette année sont très limités. Alyona et quelques autorités plus ou moins légitimes... Un seul souvenir heureux dans un monde dévasté.
Elle fuyait encore plus ceux de l'autre sexe. Elle qui avait durant sa deuxième année à Poudlard littéralement collectionné les bisous d’enfant, s’imaginant que tout cela avait un sens, ne voulait plus rien savoir de la chose. Même croiser un regard de garçon lui causait une forme de nausée morale difficile à décrire.
Et ce patronyme. Nerrah… Il trotte dans sa tête tel un indice. Ce nom lui rappelle quelque chose, une situation… Elle l’a dans un coin de sa mémoire mais elle ne sait pas à quoi le rattacher, rien de concret en l'état. Et qu’en faire ? De toutes manières, la vie est passée depuis. Elle se sait détachée d'hier, libérée même. Ne pas avoir de souvenirs est-ce toujours une déficience ?

- Monsieur Nerrah, vivons simplement. Je suis Ivanovna et vous êtes Aliosus…