L'or de la tourbe
20 JANVIER 2049, MATIN,
FLOW COUNTRY, ÉCOSSE
Alyona, 19 ans,
FLOW COUNTRY, ÉCOSSE
Alyona, 19 ans,
Tout est tellement calme, et en même temps tellement vivant. J'ai l'impression de reconnaître cet endroit, d'y avoir toujours vécu, toujours respiré, comme si j'avais grandi parmi ces herbes hautes, que cette humidité que je respire fleurissait dans mes poumons depuis des années, que ces plantes qui me frôlent les mollets étaient des sœurs et que toutes les petites vies microscopiques qui ont fait de cette tourbière leur paradis m'y avaient déjà accepté. Pourtant, je n'étais jamais allée aussi au Nord de l'Écosse. J'ai rêvé plusieurs fois de ce lieu, de sa biodiversité, de ses secrets, de tout ce qu'il nous cache encore, de ce qui reste à découvrir ; j'ai lu sur ses végétaux, sur ses pouvoirs, ses forces et ses faiblesses, et toutes les théories qui accompagnent ce type d'endroit. On m'en a beaucoup parlé. Les mots ont tracé des images, dessinés des couleurs. Cependant, rien de tout cela ne peut être comparé à ce qui me fait face. Le Flow Country... Il est bien plus grandiose que tout ce qu'on peut en dire.
Dans cet environnement que je découvre, j'avance en tâtonnant. Je guette, j'écoute, je m'ouvre. Tout m'émerveille : les teintes exotiques et rares, dissimulées sur le sol, éparpillées dans le vert, les odeurs qui secouent, qui transportent, qu'on ne pouvait pas imaginer, les évolutions constantes, la diversité, la surprise qui frappe à la porte, et les mystères qui y nagent. Je suis la spectatrice d'une œuvre incroyable et intelligente, qui ne cesse de se développer et de s'affirmer, qui vit sans craindre la révolte. Pouvoir m'y promener, m'y balader, et même juste l'observer me fait de l'effet. Et puis, il n'y a presque personne autour de moi, et ce sur des kilomètres. L'horizon est clair, calme, étendu sans une trace d'Homme. Pourtant, c'est évident qu'ils ont laissé dans ces lieux leurs empreintes, que toute cette nature autour de moi a déjà été bouleversée par la magie comme par le développement des moldus. C'est ainsi, il ne faut pas en faire un reproche, nous transformons le monde autour de nous, et ce depuis des millénaires. Cet environnement-là est peut-être plus protégé, il n'est pas transpercé par d'immenses maisons, ni envahi d'outils, de trous, du remaniement si caractéristique des humains. Dans le Flow Country, tout est plus discret. Mais c'est ce que je viens chercher. Je plonge mes mains dans la terre pour en toucher les souvenirs, les vestiges, les marques qui se sont diffusées, ont coulé entre les ans. Je pense qu'il peut y avoir, dans ces lieux si intrinsèquement liés au passé, des flux de magie porteurs d'une histoire qu'on ne soupçonne pas.
J'avance dans ce jardin immense, mes bottes s'enfoncent dans l'eau et en agitent les profondeurs, envahisseurs qui ne cherchent pas à être pardonnés. J'ai troqué ma robe classique contre un pantalon et une veste moldus, vêtements dont je ne suis accoutrée qu'occasionnellement, et qui me sont un peu inconfortables. Ternes et inhabituels, ils étonneraient sûrement ceux qui me connaissent, on ne me soupçonnerait pas de les porter. Ce n'est pas plus mal, je sens que cela me dissimule, que je passe inaperçu, me fondant presque dans le vivant qui m'entoure. Je m'étonne peut-être, mais je n'étonne aucune silhouette qui peut m'apercevoir. Et puis, tous ces tissus sont déjà tachés de boue malgré mes efforts, la fange y a même déjà séché sur les manches. Cela ne m'inquiète pas, ni ne me préoccupe. Je savais que je ne pourrai pas conserver une forme de propreté, et je n'ai jamais été dérangée par la terre ; j'y appartiens.
Mes mains aussi sont sales, sous mes gants. Parfois, j'ai l'impression de déranger quelque chose, de ne pas être à ma place. Pourtant, je suis tellement bien ici, je respire mieux, je me sens libre, je sais où aller, mes pensées sont calmes, sereines, confortables, l'air qui me fouette le visage ne m'est pas douloureux, et je peux enfin me concentrer sur un travail qui me plaît et me passionne, tout le reste est refoulé en deuxième plan, abandonné dans les villes, les villages et leurs ombres immenses. Le ciel est gris, froid ; la terre est humide, glacée elle aussi ; j'enfonce mes racines dans le sol, j'ondoie sous le souffle du vent et je fleuris d'idées.
Un appareil photo magique dans les mains, je me penche sur les spécimens de plantes pour en capturer les formes et les couleurs. J'ai la sensation d'être entrée dans un véritable jardin d'Eden. Tout est merveilleux, magnifique, époustouflant ; ce qui s'en dégage m'éblouit. J'ai déjà hâte d'en parler autour de moi, de montrer cela à mes professeurs, et surtout d'effectuer mes propres recherches, de plonger dans les livres, de dévorer les pages comme un parasite, d'avancer dans ces fourrées obscures et pleines de promesses, qui me plaisent, où je me sens bien, bien mieux que chez-moi. Cela me change de l'Institut ou de Godric's Hollow ! J'aimerais tellement pouvoir y revenir, à la fin de mes études, et mener mes propres recherches ; cependant ce n'est pas aussi simple que cela en a l'air.
Je photographie, prends des notes, regarde. Cela me prend des heures. Et puis, parfois, je m'arrête et j'essaye de travailler avec ma baguette. Je m'ouvre à la magie, tente de sentir, d'avancer dans ce tunnel sombre où je ne distingue rien. Ce n'est pas évident. J'ai l'impression de me construire des pistes, de soulever des chimères parce que je les cherche, de façonner des sensations qui n'existent pas, comme si mon besoin de trouver quelque chose faisait naître des traces, comme si parce que je fouillais, je trouvais forcément un élément, alors qu'en réalité il n'y a rien, qu'en réalité je ne ressens rien. Je confonds illusions et réel. Alors, au bout de plusieurs tentatives infructueuses, j'ai envie d'arrêter cet aspect, de laisser tomber, mais je persiste encore. Et puis, si cela ne vient pas maintenant, cela viendra plus tard, je le sais, j'en suis sûre. Il me faut du temps, mais je trouverai quelque chose, quoi que ce soit. Il y a des secrets dans ces tourbières, des secrets qu'il ne faut pas secouer mais qui demandent à être révélés, à retrouver le soleil.
Au bout de plusieurs heures et d'une journée bien chargée, après avoir marché, parcouru des kilomètres, mangé les mains sales et sali tous mes habits, je me redresse, mon regard quitte le sol humide et vivant pour retrouver l'horizon. Mon dos me fait souffrir, j'ai la sensation de ne pas l'avoir déplié depuis le début de la journée ; même mes genoux sont douloureux, et j'en rirai presque : je ne m'attendais pas à cet inconfort. J'attrape mes affaires, vérifie que tout est en ma possession, jette un sort pour enlever une partie de la boue qui me colle aux membres, de manière à avoir une meilleure allure, et transplane.
Je reviendrai plus tard, mon travail ici n'est pas terminé. Mais une chose à la fois. Je dois d'abord faire le point sur ce que j'ai recueilli, avancer autrement pour être mieux préparée. Je retrouverai le Flow Country bien vite, si ce n'est dans mes rêves et mes photographies, au moins sur cette terre malléable et tellement vivante, tellement merveilleuse.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
baisse de présence jusque fin juillet
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