Le petit démon à sa maman
Mercredi 5 Octobre 2050
Londres
Londres
Avant de transplaner, Jude et moi on se regarde droit dans les yeux. Elle inspire longuement. J’inspire longuement. Elle expire longuement. J’expire longuement. Ses mains pleines de bagues viennent attraper mon visage, et elle me tapote les joues dans un grand sourire.
« On récapitule pour éviter d’avoir des soucis avec les parents ? » Notre petit rituel continue. J’y suis habitué, et pourtant… bordel, ça me gonfle. Exercices de respiration, listing des trucs à pas dire et les trucs à dire, répéter la liste des médocs que je suis censé prendre… ça dure des plombes à chaque fois ! C’est hyper infantilisant, sérieux. A chaque fois ! A chaque fois qu’on va voir la famille, toujours pareil. Et le pire ! Le pire c’est que dés qu’on rentre, elle me fait un bilan de la soirée ! Sur ce que j’ai dit qu’il fallait pas dire ou…
Elle serre les joues entre ses griffes pour me ramener dans le présent. Je ricane, et j’inspire. « — Allez vas y. J’écoute, patronne.
— Ça se passe super bien au cabaret.
— Ça se passe super bien au cabaret.
— Non, la clientèle est pas craignos.
— Non, la clientèle est pas craignos.
— Je prends bien mes médocs.
— Je prends bien mes médocs.
— Et qu’est-ce que je fais pas ?
— Des bêtises dans le sous-sol avec la clientèle craignos. T’sais franchement papa il compr-AÏE ! »
Je m’écarte en boitant, mon tibia endolori par son coup de pied. Mais quelle espèce de brute, c’est pas possible ! C’est toujours comme ça, avec elle ! Et c’est moi qui suis impulsif ? L’autre, elle est montée sur ressort ! Dés que je dis un truc qui lui plait pas, BAM coup de pied !
Je la regarde, la bouche plissée par la douleur, les sourcils courbés. Et… je baisse les yeux quand je vois sa tête se pencher sur le côté avec toute la lenteur de la meuf qui n’a pas besoin de se presser pour bien me faire comprendre que c’est moi le chiot et elle la louve, que j’ai absolument rien à dire, rien à penser, que j’ai même pas le droit de me plaindre parce que c’est elle l’aînée, la patronne, la foutue force de frappe de l’équipe. Un vrai tyran, je vous jure. Mais je l’aime. Ça doit être ça, le syndrome de Stockholm.
402 motsPNJ actif : Jude River, Gladys River et Brennan River
Dernière modification par Lloyd River le 17 sept. 2026, 10:27, modifié 1 fois.
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Employé à la Fausse Danse depuis septembre 2050.
Miyaromantique | Captain Ouin Ouin
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Le petit démon à sa maman
Mercredi 5 Octobre 2050
Dublin
Dublin
Chez papa et maman, ça sent toujours bon. Maman cuisine de bons petits plats a chaque fois qu’on vient bouffer. Elle passe des heures derrières les fourneaux depuis qu’on est môme. Et à chaque fois, bordel, c’est une tuerie.
Jude et moi, on se jette un regard en arrivant sur le palier de leur appart. Ses narines frémissement en même temps que les miennes, et on sourit ensemble : ça sent bon. « Je parie sur les cornish », lance t-elle en me devançant pour marcher vers la porte. Je lève la tête vers l’ampoule du couloir qui clignote. Comme d’hab. « Nop, ça sent pas les cornish », je tapote mon index sur mon nez. « — Ça, c’est le ragoût d’agneau
— Dis pas de connerie. Ça sent pas le ragoût.
— Je te dis que si. Ça sent la bière, et maman met toujours de la bière dans son ragoût !
— Mais que dalle. Ça sent pas la bière. Bordel, Lloyd ! T’as pas changé ton sweat ! »
Je baisse les yeux sur l’objet de sa colère, qu’elle pointe d’un doigt horrifié.
« Ben… tu m’avais pas dit de le changer. » Ses yeux s’ouvrent en grand. Je recule d’un pas, les mains tendues devant moi. « Ok ! C’est pas grave ! Je vais… »
La porte s’ouvre derrière Jude. Maman. Je souris en grand en voyant son air mi-heureux mi-curieuse qu’elle nous lance. Finalement, elle sourit. « Vous faites un de ces raffut… »
Jude s’avance et embrasse la joue de Maman qui pose ses mains sur ses épaules. « Bonjour, maman ». Jude regarde les cheveux roux de la daronne avec un sourire. « T’as changé de couleur ? C’était pas un peu plus foncé, la dernière fois.
— Oh, figure toi que je me suis trompé de boîte dans le rayon ! Ils ont tout mélangé, et puis moi, j’ai mes petites habitudes alors je n’ai pas regardé. Mais elle me va bien, non ? Ton père n’a pas vu la différence, lui. »
Jude lâche un rire et rentre. Je m’approche pour enlacer Maman. Enfin, j’allais le faire, mais elle attrape mon visage entre ses mains toutes froides et me force à me courber en deux pour être à sa hauteur. Je lui fais mon plus grand sourire alors que ses yeux fouillent les miens. « Bonjour mamaaaan… » Elle tire mon visage vers elle, si près que j’arrive à sentir son parfum. Oh je l’aime pas ce parfum. Il sent la vieille, c’est affreux. Pourquoi elle continue à nous infliger ça, sérieux ?
« Oh, Lloyd, tu as vu tes cernes ? Tu as dormi cette nuit ? » Elle hausse le ton en jetant un regard par dessus son épaule. « Judith, il a dormi cette nuit ? »
Jude, occupée à se démener avec sa dernière Docs dont elle extirpe son pied d’un coup de talon, ne nous regarde même pas. « Oui, et il a même fait son rot. Par contre, me demande pas pour le reste, je l’accompagne pas aux toilettes.
— Oh, que tu es bête ! »
Maman me libère enfin, mais pas avant de m’avoir collé un baiser sur le front. « Allez, entre ! J’ai fait des cornish pasties ! »
Jude attend que maman la contourne pour lever son majeur, le regarder avec surprise… Et me le montrer.
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Employé à la Fausse Danse depuis septembre 2050.
Miyaromantique | Captain Ouin Ouin
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Le petit démon à sa maman
Chez papa et maman, c’est la même déco depuis toujours. Photos de familles aux murs, long tapis rougeâtre dans le couloir de l’entre, crucifix au dessus de la porte, poules en céramiques sur le buffet que je manque de fracasser à chaque fois que je passe à côté et les diplômes de Jude encadrés au milieu des poulettes. Chez eux, t’es jamais dépaysé, et ça fait du bien. Ça a ce côté réconfortant, t’as capté ? Genre tout à beau changer dans ta vie, c’est le bordel dans le monde mais ici, tu sais que dés que tu passeras la porte, t’auras jamais de mauvaise surprise, tu seras jamais perturbé… parce que t’es chez papa et maman. Je sais pas si je suis clair. Je veux dire…
« RÉFLEXE ! »
La boule de chaussettes rebondit contre mon torse et retombe par terre dans un pof amorti par le tapis. Papa pousse un grand soupir désabusé. « Elle était simple celle là, quand même !
— C’est toi qui tire comme un manche ! Ils sont hyper bons, mes réflexes ! »
J’avale la distance qui nous sépare et vient le choper dans mes bras pour un gros câlin bien viril. Sa grosse paluche frictionne mes cheveux bleus et me les décoiffe plus qu’ils en l’étaient. Il s’écarte, regarde ma tignasse, la bouche plissée. « Ils étaient pas rouges, la semaine dernière ? »
Jude sort la tête de la cuisine, un bâton de concombre entre les dents. « Ils étaient verts ce matin, si tu veux tout savoir. Il change plus souvent de couleurs de cheveux que de caleçon. » J’entends la daronne qui râle après Jude, qui lui répond direct que ça vaaaaa il y a pour un régiment.
Papa me relâche juste un peu pour pouvoir m’entraîner avec lui dans le salon, son bras derrière mes épaules. Il est grand, papa. Un peu plus que moi, et je suis déjà haut. Niveau gabarit, par contre… c’est moi le gladiateur. Il a de beaux restes, hein, on va pas se le cacher. Il a encore le physique du gars qui peut te coucher d’une droite. Papa, il a la classe. Il approche de la soixantaine… et c’est toujours le même gros lion de mon enfance. Je l’adore. Il a trop la classe. Cette beubar, bordel… j’en suis hyper jaloux. Elle est longue, lisse, elle le gratte pas… moi, je la laisse pousser, j’ai l’air d’un pouilleux. Non et puis ça me va pas. Papa, ça lui va bien.
Arrivé dans le salon, il me lâche et va s’asseoir dans le canapé bien douillet bien fat qu’on a depuis toujours. Je me laisse retomber dedans, et j’entends maman qui m’engueule à l’autre bout de la baraque. Paraît que je suis trop brusque !
Papa se tourne vers moi. « Alors ? Ça va, le cabaret ? Vous gérez ?
— Ouais, nickel. Les clients sont pas trop relou et quand ils le sont BAM coup de pied au cul et ça dégage.
— Et les concerts ? T’as du monde ?
— Ouais, grave. J’te jure ça fait trop plaisir. Je remplis pas encore la salle mais ça va venir. J’aimerais trop que tu puisses venir voir ! Genre ! Attends ! » Je me tourne face à lui, le bras appuyé sur le dossier. « T’sais j’ai pas encore de groupe mais j’ai eu une idée ! Jude elle est pas pour parce que on a pas encore les moyens, gnagnagna… On a les moyens ! Clairement on les a ! Mais non, parce qu’il y a des priorités. Elle me saoule avec ça. Genre faudrait déjà qu’on engage plus de danseuses, mais franchement on en a déjà deux et elles me cassent déjà suffisamment les…
— Tu m’as perdu, garçon. C’était quoi, ton idée ? »
Je m’arrête, je le regarde… et je sais plus. Il voit que je sais plus, parce que j'ai les yeux ronds, la bouche entrouverte, la mâchoire qui se claque d'un coup et manque de me pincer la langue. Il sourit, sa grande main vient attraper ma nuque. « C’est pas grave. Ça va revenir. Donc, tes danseuses ? »
« RÉFLEXE ! »
La boule de chaussettes rebondit contre mon torse et retombe par terre dans un pof amorti par le tapis. Papa pousse un grand soupir désabusé. « Elle était simple celle là, quand même !
— C’est toi qui tire comme un manche ! Ils sont hyper bons, mes réflexes ! »
J’avale la distance qui nous sépare et vient le choper dans mes bras pour un gros câlin bien viril. Sa grosse paluche frictionne mes cheveux bleus et me les décoiffe plus qu’ils en l’étaient. Il s’écarte, regarde ma tignasse, la bouche plissée. « Ils étaient pas rouges, la semaine dernière ? »
Jude sort la tête de la cuisine, un bâton de concombre entre les dents. « Ils étaient verts ce matin, si tu veux tout savoir. Il change plus souvent de couleurs de cheveux que de caleçon. » J’entends la daronne qui râle après Jude, qui lui répond direct que ça vaaaaa il y a pour un régiment.
Papa me relâche juste un peu pour pouvoir m’entraîner avec lui dans le salon, son bras derrière mes épaules. Il est grand, papa. Un peu plus que moi, et je suis déjà haut. Niveau gabarit, par contre… c’est moi le gladiateur. Il a de beaux restes, hein, on va pas se le cacher. Il a encore le physique du gars qui peut te coucher d’une droite. Papa, il a la classe. Il approche de la soixantaine… et c’est toujours le même gros lion de mon enfance. Je l’adore. Il a trop la classe. Cette beubar, bordel… j’en suis hyper jaloux. Elle est longue, lisse, elle le gratte pas… moi, je la laisse pousser, j’ai l’air d’un pouilleux. Non et puis ça me va pas. Papa, ça lui va bien.
Arrivé dans le salon, il me lâche et va s’asseoir dans le canapé bien douillet bien fat qu’on a depuis toujours. Je me laisse retomber dedans, et j’entends maman qui m’engueule à l’autre bout de la baraque. Paraît que je suis trop brusque !
Papa se tourne vers moi. « Alors ? Ça va, le cabaret ? Vous gérez ?
— Ouais, nickel. Les clients sont pas trop relou et quand ils le sont BAM coup de pied au cul et ça dégage.
— Et les concerts ? T’as du monde ?
— Ouais, grave. J’te jure ça fait trop plaisir. Je remplis pas encore la salle mais ça va venir. J’aimerais trop que tu puisses venir voir ! Genre ! Attends ! » Je me tourne face à lui, le bras appuyé sur le dossier. « T’sais j’ai pas encore de groupe mais j’ai eu une idée ! Jude elle est pas pour parce que on a pas encore les moyens, gnagnagna… On a les moyens ! Clairement on les a ! Mais non, parce qu’il y a des priorités. Elle me saoule avec ça. Genre faudrait déjà qu’on engage plus de danseuses, mais franchement on en a déjà deux et elles me cassent déjà suffisamment les…
— Tu m’as perdu, garçon. C’était quoi, ton idée ? »
Je m’arrête, je le regarde… et je sais plus. Il voit que je sais plus, parce que j'ai les yeux ronds, la bouche entrouverte, la mâchoire qui se claque d'un coup et manque de me pincer la langue. Il sourit, sa grande main vient attraper ma nuque. « C’est pas grave. Ça va revenir. Donc, tes danseuses ? »
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Le petit démon à sa maman
TW : brève mention de religion
_____________
Après le bénédicité, je peux enfin me jeter sur le repas qu’à préparer la daronne sous son regard mi amusé mi dépité. Jude récupère sa main pour attraper sa fourchette en me lorgnant avec tout l’agacement dont elle est capable. Je sais ce qu’elle se dit : quoi, t’aime tellement pas ma cuisine pour faire le plein ici ? Jude cuisine bien, sérieux. Mais la bouffe de maman ? C’est incomparable. Chaque bouchée me renvoie vingt ans plus tôt. C’est magique.
Chez nous, aucun repas n’est silencieux. Jamais. Quand on se retrouve autour de cette table ronde, on discute, on échange sur nos journées sur un fond de journal télévisé qui passe en fond pour balancer les catastrophes qui ont bousculé le monde, les résultats sportifs et les mensonges du gouvernement. Le tout dans un grésillement persistant parce que nous sommes de joyeux sorciers. Bordel si tu savais comme je déteste ça. C’est cause de ce sang là que j’ai jamais pu inviter des copains pour jouer à la console. De toutes façons, j’avais pas de console. Juste des antiquités des années 90 que je ramenais en cachette… et qui finissais par exploser. C’était un peu drôle.
« Ça marche bien, votre cabaret ? » nous demande papa entre deux œillades vers le poste télé qui grince. On voit à peine les échanges de palais du match de hockey sur glace. Je me penche. Ah, on est en train de perdre. J’ai bien fait de pas aller voir le bookmaker.
« Ça marche bien », répond Jude. Elle se penche au-dessus de la table pour récupérer un morceau de pain. « On a du monde.
— Maman a dit que l’Allée des Embrumes, c’est un quartier qui craint. C’est quel genre de client, du coup ? »
Jude hausse une épaule.
Un quartier qui craint ? Je connais la daronne : elle a forcément dit que c’était mal famé, un vrai repère à crapule. Combien de fois elle est venu m’y chercher, déjà ? En me chopant par les petits cheveux à l’arrière du crâne. Un enfer. J’y peux quoi, moi ? J’ai toujours kiffé l’énergie bien crade de l’Allée, même quand j’étais môme.
« Franchement, on a de tout. Des gosses de riche, des vieilles mondaines, des punks qui viennent voir Lloyd chanter, des gens de passages… bref, pas mal de gens différents. »
Papa hoche la tête dans un sourire. T’sais, ce genre de sourire qui veut dire "j’suis poli donc je vais rien dire mais j’aime pas trop-trop ce que j’entends". Il sait qu’on sait qu’il sait ce qu’on peut trouver dans ce genre de rue. On habite le Northside, et Papa, il a grandit dans Dublin même, il a sillonné les rues craignos de la capitale. Il sait.
Maman, par contre, elle lâche rien.
« Je n’aime pas vous savoir là bas », nous dit-elle avec l’air de la mère affectée et inquiète. Elle sait super bien faire ça. « Lloyd, je peux comprendre, il a toujours aimé faire des numéros. Mais toi, Judith. Tu aurais pu… je ne sais pas. Continuer ce que tu faisais ? »
Eh allez, c’est parti.
Jude sourit à Maman en rompant son morceau de pain. Et ce sourire là, c’est celui qui dit "j’en ai marre d’avoir cette discussion, mais moi aussi je suis polie, alors je vais te répondre".
« — Je continue à mener mes recherches, mais sur mon temps libre.
— En travaillant de nuit ?
— J’ai toujours travaillé de nuit. Et je vois pas le rapport.
— Oh c’est pas vrai, ça. Tu n’as pas toujours travaillé de nuit.
— Tu vas me dire que je sais pas comment je bossais ?
— Je me souviens que tu ne travaillais pas toujours de nuit mais que tu insistais pour le faire.
— Euh… ben, ouais. J’étudiais les phases lunaires et leurs actions sur la faune, les lycan' et les sorciers, normal que je-
— Tu avais des collègues qui auraient pu te seconder la nuit pour que tu vives normalement. »
Aïe.
Le coupage de parole de la daronne, ça passe jamais avec Jude. Papa et moi, comme un seul corps, on se fige. Et soudain, nos assiettes paraissent mega intéressantes.
« La viande est tendre, hein ? » lance Papa, histoire de vite détourner la discussion. « Et l’assaisonnement est juste parfait !
— Moi je trouve que c’est trop salé, répond Jude sans quitter Maman des yeux. Et je parle pas seulement du plat. »
Le daron se recule dans sa chaise et me lance un regard. Yeux ronds, joues gonflées.
Ouais, Papa : c’est parti.
776 mots
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Après le bénédicité, je peux enfin me jeter sur le repas qu’à préparer la daronne sous son regard mi amusé mi dépité. Jude récupère sa main pour attraper sa fourchette en me lorgnant avec tout l’agacement dont elle est capable. Je sais ce qu’elle se dit : quoi, t’aime tellement pas ma cuisine pour faire le plein ici ? Jude cuisine bien, sérieux. Mais la bouffe de maman ? C’est incomparable. Chaque bouchée me renvoie vingt ans plus tôt. C’est magique.
Chez nous, aucun repas n’est silencieux. Jamais. Quand on se retrouve autour de cette table ronde, on discute, on échange sur nos journées sur un fond de journal télévisé qui passe en fond pour balancer les catastrophes qui ont bousculé le monde, les résultats sportifs et les mensonges du gouvernement. Le tout dans un grésillement persistant parce que nous sommes de joyeux sorciers. Bordel si tu savais comme je déteste ça. C’est cause de ce sang là que j’ai jamais pu inviter des copains pour jouer à la console. De toutes façons, j’avais pas de console. Juste des antiquités des années 90 que je ramenais en cachette… et qui finissais par exploser. C’était un peu drôle.
« Ça marche bien, votre cabaret ? » nous demande papa entre deux œillades vers le poste télé qui grince. On voit à peine les échanges de palais du match de hockey sur glace. Je me penche. Ah, on est en train de perdre. J’ai bien fait de pas aller voir le bookmaker.
« Ça marche bien », répond Jude. Elle se penche au-dessus de la table pour récupérer un morceau de pain. « On a du monde.
— Maman a dit que l’Allée des Embrumes, c’est un quartier qui craint. C’est quel genre de client, du coup ? »
Jude hausse une épaule.
Un quartier qui craint ? Je connais la daronne : elle a forcément dit que c’était mal famé, un vrai repère à crapule. Combien de fois elle est venu m’y chercher, déjà ? En me chopant par les petits cheveux à l’arrière du crâne. Un enfer. J’y peux quoi, moi ? J’ai toujours kiffé l’énergie bien crade de l’Allée, même quand j’étais môme.
« Franchement, on a de tout. Des gosses de riche, des vieilles mondaines, des punks qui viennent voir Lloyd chanter, des gens de passages… bref, pas mal de gens différents. »
Papa hoche la tête dans un sourire. T’sais, ce genre de sourire qui veut dire "j’suis poli donc je vais rien dire mais j’aime pas trop-trop ce que j’entends". Il sait qu’on sait qu’il sait ce qu’on peut trouver dans ce genre de rue. On habite le Northside, et Papa, il a grandit dans Dublin même, il a sillonné les rues craignos de la capitale. Il sait.
Maman, par contre, elle lâche rien.
« Je n’aime pas vous savoir là bas », nous dit-elle avec l’air de la mère affectée et inquiète. Elle sait super bien faire ça. « Lloyd, je peux comprendre, il a toujours aimé faire des numéros. Mais toi, Judith. Tu aurais pu… je ne sais pas. Continuer ce que tu faisais ? »
Eh allez, c’est parti.
Jude sourit à Maman en rompant son morceau de pain. Et ce sourire là, c’est celui qui dit "j’en ai marre d’avoir cette discussion, mais moi aussi je suis polie, alors je vais te répondre".
« — Je continue à mener mes recherches, mais sur mon temps libre.
— En travaillant de nuit ?
— J’ai toujours travaillé de nuit. Et je vois pas le rapport.
— Oh c’est pas vrai, ça. Tu n’as pas toujours travaillé de nuit.
— Tu vas me dire que je sais pas comment je bossais ?
— Je me souviens que tu ne travaillais pas toujours de nuit mais que tu insistais pour le faire.
— Euh… ben, ouais. J’étudiais les phases lunaires et leurs actions sur la faune, les lycan' et les sorciers, normal que je-
— Tu avais des collègues qui auraient pu te seconder la nuit pour que tu vives normalement. »
Aïe.
Le coupage de parole de la daronne, ça passe jamais avec Jude. Papa et moi, comme un seul corps, on se fige. Et soudain, nos assiettes paraissent mega intéressantes.
« La viande est tendre, hein ? » lance Papa, histoire de vite détourner la discussion. « Et l’assaisonnement est juste parfait !
— Moi je trouve que c’est trop salé, répond Jude sans quitter Maman des yeux. Et je parle pas seulement du plat. »
Le daron se recule dans sa chaise et me lance un regard. Yeux ronds, joues gonflées.
Ouais, Papa : c’est parti.
776 mots
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Le petit démon à sa maman
« — T’es en train de déformer mes propos. J’ai jamais dit ça.
— Ah non mais c’est ce que j’ai compris, Judith.
— Ouais ben t’as mal compris. J’ai pas dit que t’avais foiré notre —
— Non mais tu le sou—
— Mais arrête de me couper la parole ! J’peux même pas me défendre ! Tu me laisses pas en placer une !
— Oui ben si c’est pour dire que je vous ai mal éduqué…
— Mais j’ai pas dit ça ! »
On est clairement en train de perdre le match. Sérieux, il y a des fautes qui auraient pu être évité. Évidemment qu’on est à la ramasse si on a un joueur en moins sur la piste.
« — J’ai fait ce que je pouvais, d’accord ? Avec les moyens qu’on avait. Tu crois que tout les enfants à votre âge ils pratiquaient un sport ?
— Non mais là t’es hors sujet, j’ai jamais dit que t’avais pas gérer sur—
— Tu sais combien ça coûte, la danse ?
— Ben je sais pas, mais peut-être moins qu’une licence de rugby ?
— Oh non mais ça commence à bien faire avec cette histoire ! Tu ne pouvais pas faire du rugby !
— Lloyd il a bien fait du hockey alors qu’il était nul ! »
Alors là, tu vois, je suis scandalisé. Mais si je me retourne vers elles, je suis foutu et j’vais devoir participer.
Donc je vais être scandalisé, mais depuis le canapé.
« — Le docteur avait dit qu’il lui fallait une activité physique pour son trop plein d’énergie.
— Ben fallait le mettre à la danse à ma place. Paraît que ça sculpte le corps et enlève le gras des hanches. C’est pas ça que tu dis ? »
Alors que la voix de Maman éclate derrière nous, Papa se penche vers moi pour me demander avec un sourire complice. « T’as une copine en ce moment ? Ça a donné quoi avec la petite brune de l’autre coup ? »
Je ricane en m’enfonçant dans mon canapé. Je hausse une épaule. J’attends que Jude et maman reprennent leur souffle — en fait, juste, elles font une trêve jusqu’à ce que l’une trouve un truc à rétorquer à l’autre — pour répondre.
« Baaah… t’sais, c’était juste une meuf comme ça. Je l’ai pas revu. Mais nan, pas de copine ! Je les cherche pas, hein. Je suis bien comme ça. Je fais ce que je veux, j’ai de compte à rendre à personne, et franchement ça me va ! Me regarde pas comme ça, j’suis sérieux ! Une nana ? Pour quoi faire ? Si tu veux des petits enfants, compte pas sur moi, le vieux. »
Papa rit. Sa grande main vole vers mes cheveux pour les secouer avant de me repousser. « Comme si j’voulais un deuxième Lloyd ! J’ai assez avec le grand ! »
Quand il dit ça, Papa sourit. Dans les yeux de Papa, je suis toujours le meilleur. Il est fier de moi, mon père. Et c’est précieux. Moi aussi, je suis fier de lui. Je voudrai pas d’autre daron que lui.
Pareil pour la daronne, hein. Même si…
« — Tu n’es jamais contente ! Il y a toujours quelque chose qui va pas, avec toi !
— Oh supeeeer ! La victimisation ! On l’avait pas encore entendu, ça ! Lloyd, sors le violon ! Maman va avoir besoin d’un accompagnement !
— D’accord, donc de bout en bout je suis la méchante.
— J’ai pas dit ça ! Bordel mais pourquoi tu —
— Ah non, tu ne jures pas sous ce toit, Judith ! On est pas dans ton —
— Mon QUOI, Maman ? Mon cabaret dégueulasse ?! Haaaan ! J’ai dit “dégueulasse” ! Que les foudres de notre Seigneur s’abatte sur moi, j’ai dit un GROS MOT.
— NE BLASPHÈME PAS ! »
… Ouaiiis… bon…
J’adore ma famille quand même, même si chaque repas me rappelle que, au final, la rue c’était pas si mal niveau calme.
689 mots
— Ah non mais c’est ce que j’ai compris, Judith.
— Ouais ben t’as mal compris. J’ai pas dit que t’avais foiré notre —
— Non mais tu le sou—
— Mais arrête de me couper la parole ! J’peux même pas me défendre ! Tu me laisses pas en placer une !
— Oui ben si c’est pour dire que je vous ai mal éduqué…
— Mais j’ai pas dit ça ! »
On est clairement en train de perdre le match. Sérieux, il y a des fautes qui auraient pu être évité. Évidemment qu’on est à la ramasse si on a un joueur en moins sur la piste.
« — J’ai fait ce que je pouvais, d’accord ? Avec les moyens qu’on avait. Tu crois que tout les enfants à votre âge ils pratiquaient un sport ?
— Non mais là t’es hors sujet, j’ai jamais dit que t’avais pas gérer sur—
— Tu sais combien ça coûte, la danse ?
— Ben je sais pas, mais peut-être moins qu’une licence de rugby ?
— Oh non mais ça commence à bien faire avec cette histoire ! Tu ne pouvais pas faire du rugby !
— Lloyd il a bien fait du hockey alors qu’il était nul ! »
Alors là, tu vois, je suis scandalisé. Mais si je me retourne vers elles, je suis foutu et j’vais devoir participer.
Donc je vais être scandalisé, mais depuis le canapé.
« — Le docteur avait dit qu’il lui fallait une activité physique pour son trop plein d’énergie.
— Ben fallait le mettre à la danse à ma place. Paraît que ça sculpte le corps et enlève le gras des hanches. C’est pas ça que tu dis ? »
Alors que la voix de Maman éclate derrière nous, Papa se penche vers moi pour me demander avec un sourire complice. « T’as une copine en ce moment ? Ça a donné quoi avec la petite brune de l’autre coup ? »
Je ricane en m’enfonçant dans mon canapé. Je hausse une épaule. J’attends que Jude et maman reprennent leur souffle — en fait, juste, elles font une trêve jusqu’à ce que l’une trouve un truc à rétorquer à l’autre — pour répondre.
« Baaah… t’sais, c’était juste une meuf comme ça. Je l’ai pas revu. Mais nan, pas de copine ! Je les cherche pas, hein. Je suis bien comme ça. Je fais ce que je veux, j’ai de compte à rendre à personne, et franchement ça me va ! Me regarde pas comme ça, j’suis sérieux ! Une nana ? Pour quoi faire ? Si tu veux des petits enfants, compte pas sur moi, le vieux. »
Papa rit. Sa grande main vole vers mes cheveux pour les secouer avant de me repousser. « Comme si j’voulais un deuxième Lloyd ! J’ai assez avec le grand ! »
Quand il dit ça, Papa sourit. Dans les yeux de Papa, je suis toujours le meilleur. Il est fier de moi, mon père. Et c’est précieux. Moi aussi, je suis fier de lui. Je voudrai pas d’autre daron que lui.
Pareil pour la daronne, hein. Même si…
« — Tu n’es jamais contente ! Il y a toujours quelque chose qui va pas, avec toi !
— Oh supeeeer ! La victimisation ! On l’avait pas encore entendu, ça ! Lloyd, sors le violon ! Maman va avoir besoin d’un accompagnement !
— D’accord, donc de bout en bout je suis la méchante.
— J’ai pas dit ça ! Bordel mais pourquoi tu —
— Ah non, tu ne jures pas sous ce toit, Judith ! On est pas dans ton —
— Mon QUOI, Maman ? Mon cabaret dégueulasse ?! Haaaan ! J’ai dit “dégueulasse” ! Que les foudres de notre Seigneur s’abatte sur moi, j’ai dit un GROS MOT.
— NE BLASPHÈME PAS ! »
… Ouaiiis… bon…
J’adore ma famille quand même, même si chaque repas me rappelle que, au final, la rue c’était pas si mal niveau calme.
Fin.
689 mots
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Miyaromantique | Captain Ouin Ouin
Employé à la Fausse Danse depuis septembre 2050.
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