19 oct. 2025, 16:02
Notes sous la peau  OS 
pour le contexte

29 OCTOBRE 2049, SOIR,
BARBICAN HALL, LONDRES

Alyona, 19 ans,


J'ai dit à ma grand-mère que je sortais voir des amis, et je suis partie.

Le soleil de la journée s'est éclipsé, comme si un corbeau avait frôlé les nuages et laissé tomber une plume dont l'encre s'était répandue dans le ciel. Les ombres tapissent les ruelles et les tuniques, jouant à un étrange jeu d'enfants avec les lampadaires londoniens aux lumières jaunes, se poursuivant, se courant après comme des jeunes malicieux laissés sans surveillance. Ils laissent des traînées de mystères sur les visages et les manteaux, révélant quelques fois des regards et des mains, dissimulant des couleurs et des bijoux, spectacle personnel, sans scène ni public attentif. Les rues de la grande ville palpitent, vivantes. Des passants s'y créent un chemin, souvent à plusieurs, semant derrière eux des paroles aux allures de sérénité et de promesse. C'est un vendredi soir, les bars sont ouverts, odeurs, discussions et musiques s'en échappent par volutes lourdes, les amis se retrouvent pour métamorphoser leur fatigue en éclats de rire, et les plus éreintés rentrent chez eux en frôlant les murs, comme des milliers de Thésée remontant le fil d'Ariane. La ville est délicieuse, tend une main et ouvre une porte, et chacune des silhouettes qui se promène dans ses avenues finit par trouver ce qu'elle est venue chercher. Les paupières se ferment, apaisées, en sécurité.

Papillon d'une nuit, je bats délicatement des ailes sur le trottoir, avançant par petits pas, ballerines au bout des jambes, robe verte et élégante jusque sous les genoux, manteau noir dissimulant ma peau pâle. Mon visage est légèrement maquillé, mes cheveux attachés, et mon cou dévoilé scintille de quelques bijoux fins. Solitaire à l'allure fragile, mon cœur tambourine et mes mains tremblent, posées l'une sur l'autre sur mon ventre. Je n'ai jamais été aussi fleurie.

Je me faufile, me fraye un chemin entre les grands bâtiments et les groupes de moldus, longeant les devantures illuminées et les appartements presque silencieux. Ici les arbres et les plantes sont décorations, c'est étrange, surtout de nuit, et je me sens désorientée sur ces racines de béton et de tuyaux, près des cimes de pierres et des feuilles de verre. Londres serre ma main et me montre la route, comme une mère elle surveille mes arrières, comme une amie elle me tient compagnie. Bientôt, j'approche de l'édifice immense et de ses fenêtres desquelles se dégage une lumière chaude. Mes pas accélèrent, se font plus assurés. Silhouette de papier qui prend feu, je pousse la porte.

J'aurais pu proposer à Ivanovna de venir, je ne crois pas qu'elle aurait refusé. Mais serais-je parvenue à formuler ma demande ? D'une certaine façon, j'ai rapidement eu la certitude que je devais venir seule, que je ne pouvais mener cette quête qu'en solitaire, parce qu'elle est mienne et qu'elle m'est nécessaire, parce que j'ai besoin de la réaliser sans que personne ne le sache, parce qu'elle est entrée sous ma peau et je ne souhaite qu'aucune autre main que les miennes ne l'y cherchent. C'est une histoire de miroir, d'identité. Je ne peux inviter personne au départ, c'est un face-à-face. Moi et moi, moi et mes aïeux, moi et mon sang, moi et le langage de ma famille, moi et le récit de mes racines. Tout devait se passer exactement de cette manière. C'était écrit que j'entrerai seule, presque sans bruit, que je passerai inaperçue, que j'atteindrai la salle sans aucun souci. C'est ce que j'exigeais, de moi à moi. Tout est là : de moi à moi. Je n'aurais pas pu laisser mon amie entrer.

Le hall de la bâtisse est grand, taché de groupes de moldus à l'air chic, qui patientent dans de longues files, les mains greffées à cette étrange technologie que je reconnais être un téléphone. Je me positionne derrière eux, attendant moi aussi, presque gênée de ne pas avoir ce petit objet lumineux avec moi, quand bien même je n'aurais rien su en faire. À la place, je serre mon billet contre ma paume, prends un air détaché et serein et observe autour de moi, les couleurs, les espaces, les décorations et les affiches qui ne bougent pas, et que je fixe pourtant comme si elles allaient prendre vie ; c'est la première fois que je viens ici et mon regard ne peut s'empêcher de s'émerveiller, surpris.

La suite des événements est simple, évidente, comme Hjúki et Phœbe me l'avaient dépeinte. Il n'y a rien de surprenant, rien d'inquiétant. On vérifie mon billet, on m'indique l'entrée de la salle, puis ma place, et en quelques minutes je suis assise sur un fauteuil agréable, dans un lieu immense et époustouflant, où mes iris ne cessent de se perdre, et je me fonds parmi les moldus comme si j'en étais une, comme si j'avais brutalement avec eux tout en commun, spectatrice parmi les spectateurs, jeune adulte parmi les Hommes ; je disparais dans le public. Pourtant, c'est terrible comme mon cœur cogne ! Mais même mon corps finit par s'effacer, se dissoudre, et n'existe plus très bien quand l'heure s'annonce et que le concert commence. Mon éclat est éteint et mon thorax s'ouvre, prêt à tout avaler, à partir en mer et subir les tempêtes.

Les lumières s'estompent, attirant les regards-papillons vers la scène,
le silence se pose au fond des corps comme un souffle,
et puis s'envolent.


MUSIQUE

Jusqu'au bout de la nuit,
les papillons virent avec les mélodies,
et les notes fleurissent comme des étoiles,
jusqu'au bouquet final.


Et j'en sors transformée, ravagée.

Je tremble en me levant, happée par la foule ; je tremble quand l'air frais se recueille sur mes joues ; je tremble en arrivant dans le manoir de ma famille, la maison de ma grand-mère ; je tremble en me déshabillant, je tremble en m'allongeant, et je tremble en m'endormant. Et même dans mes rêves, j'ondoie sur des musiques, dans d'immenses paysages endormis, une langue slave au bout des lèvres et mes aïeux d'ailleurs autour de moi, mon sang tressant de nouvelles racines dans la terre fraîche de mon jardin.

#466962Botaniste au Jardin de Draíocht
baisse de présence jusque fin juillet