23 oct. 2025, 11:21
J'entrerai dans ta chair déposer mon souvenir  PNJ   SOLO 
RP avec un PNJ actif : Kaliska Weaver

5 FÉVRIER 2050, 20H31
CHAMBRE D'ALYONA, PASSAGE DE DRAÍOCHT,

Alyona, 20 ans,


S'il y a bien un point auquel je n'étais pas préparée en emménageant au Passage de Draíocht, c'est le silence. Une fois passée la porte, je suis seule. Ce n'est pas comme si je retrouvais Abby ou Ondine dans notre chambre à l'Institut, qu'elles me rejoignaient pour s'allonger dans leur lit, soupirer, occuper la salle de bain, travailler, discuter ou s'agacer d'un cours ; non, il n'y a que moi. D'ailleurs, après avoir ouvert la porte de l'appartement, je la referme et je la verrouille ; personne ne peut entrer et personne n'entrera. Il n'y a qu'Ecco, mes plantes, des murmures du monde extérieur et une chambre terriblement vide pour m'accompagner. Le silence se fait étau, et le besoin de le desserrer, chaque jour plus insistant. C'est pourquoi ma fenêtre reste ouverte, même les jours de pluie ou de froid. La rue m'offre sa voix infatigable et changeante pour abolir ma solitude, comme un oiseau qui se poserait sur le bord de ma fenêtre pour chanter toute la journée.

Le soir est tombé, lourd et sombre comme une sentence. Mon Combretum diffuse une douce lumière dans la pièce, arrondissant les angles des meubles et donnant un aspect doré aux choses. Appuyée contre le plan de ma petite cuisine, j'essuie mes couverts tout juste lavés, utilisant un torchon, baguette posée sur ma table, méthode moldue pour le plaisir de prendre son temps. Je viens de terminer mon dîner et m'apprête à m'installer sur mon lit pour travailler. C'est l'heure difficile où les yeux se ferment et le sommeil cherche à vous cueillir alors que vous ne demandez qu'à prolonger le jour et les heures qui vont avec. Je n'ai jamais été une enfant du soir. Petite, c'était le moment où mes parents sortaient ou travaillaient, et celui où je m'enfermais dans ma chambre pour prendre le monde des rêves dans mes bras, échappant à celui de la nuit et à toutes ses étoiles. Désormais, j'ai conservé cette habitude, mais c'est aussi un temps qui m'est utile pour lire ou réviser mes acquis. Tout pour fuir les pensées hérissées de silence qui peuvent me piquer la peau quand le corps cherche le sommeil et l'esprit des solutions. Il est tard, mais j'ai cessé depuis longtemps d'être l'enfant qui se couche avec le soleil.

Ecco, lui, s'est endormi. L'apercevoir me fait sourire et m'apaise. Je termine d'essuyer mon assiette et de la ranger pendant que sa petite poitrine se soulève doucement et régulièrement. Le sommeil l'a trouvé alors qu'il s'était couché sur mes draps. Roulé en boule dans mon lit, comme pour me montrer l'exemple, comme m'inviter à le rejoindre. Mais plus tard, plus tard ; d'abord : l'histoire de la botanique. Comme le temps semblera long...

Cependant, brusquement, Ecco est tiré du sommeil comme si une grande main venait de le secouer. Il dresse la tête et bondit au pied de mon lit pour se cacher dans les ombres. J'ai à peine le temps de me questionner sur ce brusque sursaut de vie qu'on frappe à la porte. Est-ce donc l'arrivée de quelqu'un qu'il a perçu ? Mais qui chercherait à me voir à cette heure ? Un sorcier s'est-il trompé de porte ? La curiosité ouvre de grands yeux sur ma peau tandis que je pose mon assiette et mon torchon pour attraper ma baguette puis la poignée de la porte. Un geste et j'ouvre, intriguée.

Mon cœur sursaute. Kaliska Weaver ! Devant ma porte ! Mais pourquoi, comment ? Sa présence me prend au dépourvu, je reste immobile jusqu'à ce qu'elle parle, la dévisageant silencieusement comme si je ne la reconnaissais pas.

« Salut Alyona, désolée de débarquer comme ça... Je passais dans le coin et... Ça ne te dérange pas si je rentre ? »

Elle pose sa main sur la porte, et je m'empresse de l'ouvrir et de me décaler pour lui permettre d'approcher.

« Non non, vas-y, entre, tu es la bienvenue. » parvins-je à articuler.

La musicienne passe du couloir à mon appartement, traversant mon champ de vision, me permettant de remarquer le grand sac qu'elle tient et ses vêtements moldus. Elle n'a pas changé depuis la dernière fois que je l'ai aperçue, toujours cette allure désinvolte, cette assurance dans ses gestes et l'aura chaude qu'elle dégage, qui donne envie de rester en sécurité dans l'ombre de son regard. Mais pourquoi ce sac que je ne lui ai jamais vu ? Est-elle ici parce qu'elle n'avait nulle part où dormir ?

« Merci. » Kaliska fait glisser son regard sur ma petite pièce, passant de la cuisine au plafond, du plafond à mon lit, s'arrêtant sur les étagères, la porte, les plantes. J'ai l'impression que c'est moi qu'elle dévisage, que c'est mon corps qu'elle observe de haut en bas. Mon regard chute vers le sol, mal à l'aise. « C'est sympa chez toi, reconnaît-elle.
Merci. »

Sans se gêner avec des questions et des convenances, la sorcière s'avance après avoir posé son sac à l'entrée. Elle se laisse tomber sur une chaise, tête en arrière, paupières fermées, avec un soupir inhabituel. Est-ce la fatigue qui vient la surprendre, elle aussi ?

J'aurais aimé l'interroger, ouvrir la bouche pour dire quelques mots, quoi que ce soit, l'inviter à se mettre à l'aise, à retirer son manteau, ou même lui demander tout simplement si elle va bien, si elle a besoin de quelque chose, d'une information ou d'une assurance particulière, mais après avoir refermé la porte, mes lèvres s'entrouvrent et aucun son n'en sort. Kaliska n'a pas son sourire habituel. Au lieu de cela, elle appuie ses paumes sur ses yeux clos, et je devine, sans avoir besoin de la questionner, que quelque chose ne va pas.

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baisse de présence jusque fin juillet

30 oct. 2025, 12:32
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Kaliska Weaver, c'est mon modèle de courage et d'assurance. Ce n'est pas une sorcière à se laisser démonter ou entraver, elle a du mordant, de la réparti, c'est une femme indépendante, sûre d'elle et libre, qui ne se pose pas de questions avec anxiété sur sa place dans le monde, son rapport à sa famille, son utilité, ou que sais-je ! Elle avance droit devant elle, le menton haut et le poing levé, elle n'a peur de rien et n'hésite pas, jamais. Elle m'impressionnera toujours. J'aimerais avoir une force semblable à la sienne, une audace comme celle qui lui coule dans les veines, et l'intrépidité qui l'amène à pousser une porte en pleine nuit sans craindre ce qui se cache derrière. Mais à la place, je suis celle qui se fige dans le noir et le silence, un torchon dans les mains et un rat pour unique compagnon. Je n'en mène pas large. Pourtant, c'est Kaliska qui est entrée chez moi avec cet air épuisé, ce souci qui lui barre le front et lui remonte dans le ventre ; c'est elle qui est heurtée, et moi qui suis debout. Pourquoi, comment ? Je ne parviens pas à l'imaginer en difficulté, à demander de l'aide ou à s'apitoyer sur son sort. Ce n'est pas une femme à faire état de faiblesse. Mais elle est assise sur ma chaise, tête en arrière et paumes sur les yeux, à serrer les racines de ses cheveux. Et je la regarde sans comprendre, incapable d'aborder le problème de face, comme si je ne pouvais pas tout à fait l'apercevoir ou le saisir. À la place, je largue des phrases bateau sur le sol pour continuer à naviguer aux côtés de mon amie. Je la suis dans ses malheurs sans trop l'approcher, animal marin, je reste dans le sillage. Personne ne verra quoi que ce soit.

Je dépose ma baguette sur la table et reprends mon torchon pour le ranger, trop embarrassée par la situation pour oser poursuivre mon activité, faire comme si de rien n'était. Je me sens bête de foire prise en flagrant délit de banalité. Je dois effacer le normal.

« Tu es la première à venir ici », avancé-je comme pour remplir le silence, l'occuper à tout prix de paroles sans intérêt en évitant les questions que je ne parviens pas à observer, sur lesquelles mon regard coule comme des gouttes de pluie.

Kaliska retire ses mains de son visage mais garde la tête en arrière et les yeux fermés. Un soupir lui échappe, traître qui s'enfuit lourdement de la scène de crime. Comment lire les pensées de fumée blanche qui s'échappent de son crâne ? Sont-elles amères ? Sont-elles meurtries ? S'envolent-elles loin de l'Irlande ? Je n'ai pas l'impression que l'ancienne Rouge soit tout à fait avec moi. Elle est entrée, a posé ses affaires, s'est avachie dans mon assise, et pourtant elle n'est pas vraiment là, comme décalée, dans le reflet du miroir mais pas face à lui. Comment la saisir ? Comment la comprendre ? Comment s'approcher d'elle avec tout ce silence qui me fait comme une deuxième peau ? Qui de nous deux est enfermée, qui de nous deux est inaccessible ?

« C'est vrai ? Même Nahele n'est pas encore passé ?
Non, il vient dans une dizaine de jours », l'informé-je.

Un rire lui traverse la gorge, passager secoué qui s'échappe et disparaît. Kaliska tourne enfin les yeux vers moi, ses iris qui flottent, qui ne tranchent pas grand-chose, comme s'ils étaient trop loin pour saisir mes traits ou pour les reconnaître. Nous sommes chacune de notre côté de la barrière. Pourquoi, pourquoi ?

Les mots entrent et sortent de nos lèvres, sans saveur, ils sont avalés avant d'être compris. À quoi bon s'y attarder ? Quel sens y trouver ?

« Ah ! N'oublie pas de lui dire que j'ai vu ton appart' avant lui alors. »

Je souris, légèrement amusée.
Pourtant, est-ce important ? N'est-ce pas plutôt anecdotique, sans intérêt, une promesse qu'on peut manquer ? Comme si j'allais penser à en parler à Nahele ; évidence qui n'en est pas. Cependant, l'air me paraît devenir moins épais, mais je crains de me tromper, de saisir des signes qui n'en sont pas, ou de reconnaître de trop grandes influences à des sensations discrètes et ondoyantes. Sur quoi puis-je me baser ? Quelles références conserver ?

Toute la chambre flotte.

« Je n'y manquerai pas. »

Le silence revient, entêtant et lourd comme un parfum. Il s'installe, à son aise, ouvre les valises et ferme les portes, jette ses tentacules sur le lit, les meubles, et même sur la fenêtre ; bientôt je sens un de ses bras se poser sur mon épaule, l'écraser, y laisser un sillage, mais je suis habituée, je connais ce poids et n'y oppose plus aucune résistance, il a si souvent serré mes cordes vocales et paralysé mon corps. Comment pourrai-je oser l'effacer ? Et pourtant je ressens le besoin de le bousculer, d'essayer de le déloger, comme si cette fois il était trop lourd, comme s'il me gênait vraiment. Parce que c'est Kaliska, comment peut-elle être comme cela ? Qu'a-t-elle ? Que se passe-t-il ? Et comment puis-je faire comme si de rien n'était ?
Pour échapper au filet du Diable, il suffit d'un peu de lumière.

Y aller doucement, par étapes, calmement, comme une grande sœur inquiète, accompagner vers la parole sans arracher les pansements, pas tout de suite, pas si vite.

« Ça va ? Tu as mangé ? » demandé-je.

Pour s'assurer qu'une personne va bien, il faut déjà être certaine que les nécessités et les besoins primordiaux sont apaisés. Il est tout naturel de questionner Kaliska sur ce sujet simple mais logique, et d'actualité. Ne viens-je pas moi-même de sortir de table ?

« Pas encore... avoue-t-elle du bout des lèvres. Il te reste quelque chose ? »

Cela ne m'étonne pas. Peut-être manger est tout ce qu'il lui faut ? N'est-elle venue que pour cela ? Ou y a-t-il quelque chose qui lui encombre le cœur ?

Mais enfin, c'est Kaliska... Comment a-t-elle pu laisser une faiblesse entrer sous sa peau ? Et pourquoi me la révéler ?

« Oui, j'ai un ragoût de champignons et de légumes si tu veux. »

Repas encore chaud, à peine rangé, qui ne sera pas partagé, certes, mais qui sera offert. Je l'ai cuisiné pour moi, je n'imaginais pas en faire profiter d'autres. J'ose espérer qu'il sera à la hauteur, mais je ne pense pas que Kaliska est difficile.

« J'en salive d'avance... »

Je lui souris doucement, elle qui reste affalée sur mon assise, avant de lui tourner le dos pour rejoindre ma cuisine et glisser mes mains jusqu'au plat. Un verre, des couverts, une assiette chaude et bien remplie, et ma baguette pour m'assister. Je retrouve ma peau de sorcière comme si je ne l'avais jamais délaissée.

Quelque chose se détend, se simplifie. Mes mouvements tracent des sons qui diluent le silence. J'agis et me transforme, j'entre dans d'autres possibles. Bientôt, je rejoins Kaliska à table, tout en restant debout, et c'est comme si nous étions enfin dans la même pièce. Peut-être pas du même côté du tableau, mais nous pouvons nous regarder, nous observer l'une l'autre et presque nous toucher du bout des doigts. Aucune réponse n'est apportée, mais je sens que nous nous dirigeons vers elle. Les mêmes lumières nous éclairent enfin. Le filet du Diable se retire doucement, et nos phrases engourdies demandent un peu de temps pour s'étirer et s'effleurer de nouveau, mais nous les sentons venir, aussi bien que nous sentons les odeurs de ragoût qui s'installent dans l'appartement.

Ecco est reparti se coucher sur mon lit. Tous les éclairages semblent avoir les yeux posés sur la petite table autour de laquelle Kaliska et moi nous sommes réunies. Le reste de la pièce est obscur, ensommeillé. Contraste qui révélera.

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baisse de présence jusque fin juillet

6 déc. 2025, 17:47
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Tout va mieux, le doré et le noir de la pièce se mélangent de manière harmonieuse, ils forment un bijou à l'allure riche et précieuse dans lequel nous nous reflétons. Je n'entends plus le dehors qui entrait par la fenêtre — l'ai-je fermée sans m'en apercevoir ? —, ni les légers ronflements d'Ecco qui tranchaient avec cet instant étrange, laissaient sur le palais la sensation d'une dissonance, ni même les fausses notes de mes pensées, celles qui ne parvenaient pas à comprendre, qui perdaient le rythme, traînaient et commençaient à rayer le disque ; tout est plus calme, plus simple, la porte est de nouveau close et le monde semble nous avoir oubliées là, mais c'est agréable, car enfin nous avons coupé le cordon qui nous reliait au temps, enfin nous pouvons nous regarder sans avoir à traverser un no man's land de silence. Kaliska lève les yeux vers moi, son regard incisif, frappant, envoûtant, et un sourire écarte progressivement ses lèvres, le premier depuis son arrivée. Le soulagement s'affale dans ma poitrine, mais l'inquiétude reste prudente et n'ose pas se réjouir.

Tout va mieux et pourtant je reste à distance, la table m'apparaît immense et je ne réussis même pas à poser les doigts dessus. Kaliska est à un bout et moi à l'autre, séparée par une assiette. Et quelques mots aussi, je crois, qui en refusant de sortir nous tiennent prisonnières, chacune de notre côté, pas étrangères mais miroitantes. Patientes, peut-être, qui l'aurait crû ?

« Merci. » La sorcière se penche au-dessus du plat, permet à ses senteurs de rouler dans son corps. Elle paraît satisfaite, et le souci qui lui creusait le visage pèse moins fort sur ses traits. « Tu as mangé toi ?
Oui. ».

Un hochement de tête, simple, sans débordement. Je crois que c'est cela qui me dérange, je mets enfin le doigt sur ce point étrange qui m'empêche d'être tout à fait à l'aise avec mon amie, me donne l'impression qu'elle est différente, dans un état anormal, troublé : rien ne virevolte ou ne brille, aucune extravagance, aucun rire, aucun éclat de voix, le silence, le calme, l'intimité. Comme si en entrant elle avait retiré son manteau de paillettes. Il n'y a plus que son corps, ses os, sa peau, ce que Kaliska est dans toute sa simplicité, sans superflu : une femme qui mange, avale, assise à une chaise, presque immobile, les traits tirés, le front barré, réfugiée chez-moi, à l'aise, peut-être seulement en apparence, et fatiguée. La sorcière bruyante, sûre d'elle et imprévisible que je connais se fait silencieuse, c'est à peine si je la retrouve dans cette silhouette. Les lumières posées sur mon amie la transforment ; ce ne sont plus des éclairages de grandes scènes mais des éclats produits par des plantes. Ils soulignent les angles que le monde cherchait à dissimuler.

Droite, serrée sérieusement entre les doigts de la surprise pour rester debout, j'observe une Kaliska Weaver abattue se régaler de mon ragoût, interdite. Cela m'inquiète de la voir dans cet état, et en même temps je n'ai aucune idée de la manière dont je peux agir. Elle est venue chez-moi, c'est comme si elle avait demandé mon aide. N'est-ce pas parce qu'elle croit que je peux lui apporter quelque chose ? Mais quoi ? Ma simplicité, ma routine, mes habitudes légères et ancrées, sur lesquelles je roule chaque soir sans me poser de questions, fidèle à moi-même ? Ou peut-être du soutien, un regard attentif, une écoute totale ? À moins que ce ne soit le hasard qui l'ait poussé ici. Comment savoir ? Je mise sur le naturel, tout ce qui coule de source, sans transformation. Recueillir les noyaux noués autour des os sans avoir besoin de secouer l'arbre.

Progressivement, mon amie semble s'apaiser, se réveiller, se révéler. Elle finit même par secouer la tête après un regard vers moi, l'amusement pétillant dans ses yeux comme un éclat de soleil, qui en se posant sur moi arrache ma peau à la pierre. L'ancienne Rouge n'a pas eu besoin de faire le tour de l'appartement pour en ouvrir tous les tiroirs ; elle connaît les mots griffonnés abandonnés dans l'angle d'un meuble, les plantes trop souvent soignées au pot impeccablement propre, la bougie éteinte coincée derrière la fenêtre qui l'empêche de s'ouvrir complètement, de claquer, les torchons humides qui sèchent sans magie, et même les poussières posées sur les robes de soirée, destinées aux grandes occasions et aux couchers de soleil dorés. Les iris de Kaliska ont retourné toutes les ombres, si bien qu'ils me donnent l'impression d'être nue face à elle, de ne rien pouvoir lui cacher, d'être nue et honteuse, car jusqu'aux marques de draps sur ma peau, tout ici témoigne d'une intimité encore timide qui pour la première fois se trouve observée. Je baisse le regard sur mes doigts qui ne parviennent pas à s'accrocher à la table et pendent bêtement au bout de mes bras.

« Putain, c'est tellement calme chez toi. »

Et voilà : je rougis, embarrassée.

Ce calme, Kaliska, est-il étrange, désagréable, troublant, tracassant, fracassant, ou simplement surprenant ? On dirait que tu l'examines comme un animal de zoo, une bête de foire, notant toutes les différences que tu remarques par rapport à toi, comme si cela n'avait rien d'évident ou de naturel, comme si c'était moche.
Je pourrai me vexer mais je préfère m'appuyer contre le mur, avec cet air d'indifférence et de tranquillité qui ne trahit rien de l'appréhension à laquelle je goûte.

L'ancienne Rouge secoue la tête. Son dos se penche en arrière, renonçant à s'approcher de la table, s'enfonçant dans le dossier.

« Merlin ! Je m'entends manger ! » Elle rit. C'est sec, rapide, secouant, pas vraiment contagieux ou appréciable, juste un spasme soudain, comme un hoquet. « Ça faisait longtemps que cela ne m'était pas arrivé.
Ah oui ? »

Tes soirées sont-elles donc toujours bruyantes Kaliska ? Peuplées de fracas qui couvrent les pensées ? Habitées de murmures, parcourues de voix, hantées par des rires et traversées par des chants ? Comment cela peut-il ne pas te fatiguer ? Est-ce la raison pour laquelle tu serais venue ? Cherches-tu l'apaisement caché derrière la porte d'une salle de spectacle, le coin sombre abandonné dans les couloirs d'un appartement envahi de vie ? Est-ce possible que la fuite soit ta guide ? Ou te rends-tu compte tout simplement avec étonnement des tapages et de la véritable fanfare qui inondent ton quotidien de sensations ? As-tu perdu le goût de la simplicité ? De tous ces modèles, je sais où je me sens le mieux, et pourtant je ne peux pas m'empêcher de rougir. J'assume difficilement mon train de vie bien calme devant une sorcière comme Kaliska. Tout me paraît routinier et facile mis en parallèle avec ses répétitions de musique, ses concerts et les mélodies qui tournent sur elles-mêmes. Je suis du côté d'une simplicité agréable, certes, mais n'en est-elle pas devenue étouffante et arriérée ? N'est-ce pas plus intéressant de s'en extraire ? Je crois reconnaître dans l'amusement de mon amie une critique légère d'un mode de vie dont j'ai fait le mien, que je reconnais être imparfait, et dont je cherche inconsciemment à m'échapper sans y parvenir.

Mes yeux restent bêtement baissés et mes lèvres closes. C'est à peine si je souris. J'ai posé mon appartement devant moi et je me cache derrière, incapable de le porter sur mon dos, d'en assumer la charge.

« Mais tu sais quoi, je crois que je préfère avec de la musique. Ça t'arrive d'en mettre quand tu es seule ici ? Ou juste d'en écouter comme ça ? » Je secoue légèrement la tête. Pourtant, l'intrigue ose soulever un rideau bien lourd pour observer autour d'elle. Kaliska est toujours différente quand elle parle de musique, plus vivante, plus semblable à la jeune adulte que je connais. « Non, vraiment ?! Mais pourquoi ? Tu devrais essayer ! Tout est toujours mieux avec de la musique, et ce n'est pas parce que c'est mon univers que je te dis ça ! Tiens, on peut essayer maintenant. Cela ne te dérangerait pas, non ?
Non, vas-y, l'encouragé-je, curieuse.
Ah, avec plaisir ! »

Elle ne met pas longtemps à se lever, reposant ses couverts comme elle l'aurait fait de ses pensées, se dirigeant en quelques grands pas vers ses affaires qui n'ont pas bougé de l'entrée. La musicienne paraît réjouie, apaisée, mais il y a comme quelque chose d'artificiel, de contraint dans sa vivacité. Elle en fait trop, voilà. On pourrait croire qu'à force de racler son cœur pour en arracher les dernières miettes d'enthousiasme, elle en a pris beaucoup trop, et cela déborde, de manière immonde, terrible, comme lorsqu'on boit trop d'alcool, on met un pied en espérant trouver ce qu'on cherche, et on glisse dedans, on se noie, jusqu'au cou. Il y a de l'outrance dans sa joie.

Mes yeux s'arrondissent légèrement, étonnés. Je reste immobile. Statue de pierre, je refroidis, je refroidis, me glace, me fige, hivernale dans une forêt brûlante, oiseau perché dans l'arbre qui espère échapper à la tempête. Je retiens presque mon souffle.

Kaliska revient vers moi en portant une petite radio sorcière au bout de ses bras. Son visage pétille, plein d'étincelles. Elle me tend l'objet, ne me laissant d'autres choix que celui de l'attraper, d'en assumer la charge.

« Tiens, choisis ce que tu veux écouter. J'ai demandé à des amis de la modifier pour qu'on puisse écouter plus de choses. Maintenant, il y a vraiment de tout, tu trouveras forcément un morceau qui te plaît. »

Je souris légèrement, décidée à dissimuler mon trouble tandis que mon amie reprend place à table, poursuivant son repas comme si de rien n'était.

« Merci », articulé-je.

Non, ce n'est pas étrange. Non, il n'y a rien d'étrange. Ni son comportement, ni le mien, ni cet objet chez moi, cet objet plein d'inconnu et d'enchantement, presque hypnotisant, ouvrant des portes sur des univers qui me sont étrangers mais que je voudrais pouvoir connaître, cet objet qui symbolise tellement Kaliska et qu'elle place entre mes mains, s'en déchargeant comme si ce n'était rien. Devrai-je lui parler de ces musiques russes que je suis allée écouter il y a de cela quelques mois ? De mon émerveillement, de mon bouleversement, de tout ce qu'elles symbolisent dans mon histoire, de tout ce qu'elles transportent avec elles ? Devrai-je mentionner ma timidité vis-à-vis des accords, des compositions et des notes ? Ce qu'elles provoquent chez moi de merveilleux ? Ce qu'elles m'évoquent ? Devrai-je avouer que c'est la sœur de Nahele, ce soir, qui me trouble par son comportement ? Que je ne sais pas comment agir, que j'en reste ainsi embarrassée et embourbée dans de grandes réflexions ? Mes doigts tentent de s'approprier l'objet, de trouver sur sa peau des marques familières qui me permettraient de m'extraire de ma maladresse.

Je cherche, je cherche, le silence m'apparaît si monstrueux qu'il s'étire, bête élastique qui double à chaque respiration, réduisant la bande du temps comme un accordéon. Et puis, un peu brutalement, un peu soudainement, alors que Kaliska levait vers moi ses yeux interrogatifs et perplexes, une mélodie s'élance.

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30 déc. 2025, 11:14
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Les voix rondes et profondes des chanteuses s'installent en une fraction de seconde dans mon appartement, splendides notes d'ailleurs dans un univers au goût de renfermé. Elles envahissent l'espace, le rendent exiguë, plein à craquer, subitement trop étroit, elles posent leurs graves sur les meubles et leurs aiguës sur les plantes, jetant un frisson général de sensations dans la pièce, à croire que d'autres invités imprévus sont entrés, ont posé leurs valises et leurs affaires contre un mur et se sont affalés dans les rares fauteuils et chaises de l'appartement, apportant à celui-ci une ambiance de fête, de joie et de spectacle qui claque la porte au silence et jette le froid par la fenêtre. Tout à coup, j'ai l'impression de ne plus être tout à fait chez moi, je vois mon univers se transformer, la joie et la musique s'y invitent, et ces petits mètres carrés teintés de vert et de solitude qui sont miens font leur entrée dans un autre monde, un monde auquel je suis également étrangère, qui ne me ressemble pas, mais que ce soir j'accueille les bras ouverts, avec plaisir et libération, car enfin le changement me bouscule et m'inonde de lumière. Les lueurs de mon liane-combretum ont des mines bien pâles à côté de cette chanson. Je suis bousculée, troublée et emportée, mes lèvres s'étirent, mes joues rougissent ; c'est le parfum de Kaliska qui danse sur ma peau. Dire qu'il sort de cette petite boîte !

L'ancienne Rouge et Or s'acclimate parfaitement à ce nouvel d'environnement, elle rayonne, s'étale de la table au parquet jusqu'à se fondre complètement dans le rythme de la musique, comme si elle était la pièce de puzzle manquante, le dernier instrument de cet orchestre. Son visage se transforme, s'éclaire, mue pour abandonner sa peau de tourments et de grisailles ; elle redevient l'artiste, la musicienne, la passionnée que je connais, celle qui s'enthousiasme devant n'importe quelle note, qui peut parler de chansons et de chanteurs pendant des heures sans même tourner en rond, qui m'ouvre à de nouvelles sonorités, à d'autres pratiques et sensations, la sorcière qui me fascine, à laquelle je ne peux rien refuser, et dont le simple fait de croiser le regard colore mes joues de rose.

« Oh ! Bon choix ! J'aime tellement cette chanson ! »

Kaliska joint ses mains et se lève d'un bond, à croire que lorsque les notes s'élèvent, elle est contrainte de s'élever avec elles. Elle transcende sa douleur, sa tristesse, les traits fermés qu'elle portait en arrivant ; comme un immense cri contre le monde, elle balaye les poids qui lui pesaient sur le corps, le froid implanté dans sa poitrine et avale les pensées qu'elle remâchait sans cesse. Elle s'élève, oui, comme une lumière qui retournerait vers le ciel. Et moi qui la regarde, qui l'observe de mes yeux si souvent tapis dans les ombres de mon appartement, je m'émerveille, reste muette et me sens minuscule. Qu'elle est jolie, Kaliska, quand la musique l'auréole.

Je souris poliment, presque timidement, ne sachant que dire ou qu'ajouter. Il est vrai que la musique est agréable, joyeuse, peut-être même libératrice, mais je ne la reconnais pas, mes savoirs sont si pauvres dans ce domaine. Merlin, comme cela me fait me sentir bête parfois ! Je ne peux que hocher la tête, accepter, affirmer, sans parler trop fort, et peut-être confier ce que j'en pense, ce que cela me fait, même si finalement c'est peut-être davantage mon amie que la musique qui me fait de l'effet ce soir.

« Elle date vraiment mais elle me donne toujours trop envie de danser. »

La musicienne sourit et chante les paroles du bout des lèvres, balançant doucement son corps au rythme de la chanson. En fait, c'est comme si elle avait ramené tout son chez-elle chez moi. Mon appartement est une collocation ce soir, il retentit de la présence d'autrui.

« C'est vrai qu'elle est bien », avoué-je du bout des lèvres, intimidée par ce monde qui m'ouvre les bras et que j'apprends doucement à connaître.

Kaliska s'amuse de ma réponse, me jette un regard rieur. Ses lèvres s'étirent jusqu'à dévoiler ses dents. Ses yeux... Merlin, quelle malice ! Pourtant, je n'ai pas l'impression qu'elle se moque de moi, il n'y a pas de méchanceté dans ses traits, et j'ai du mal à l'imaginer blessante, elle que je n'ai jamais vue en colère. L'ancienne Rouge est peut-être narquoise mais elle n'est pas railleuse. D'ailleurs, elle ne me répond même pas, se contente d'un regard qui finalement veut tout dire, et d'un sourire immense, puissant, qui écrase de ses grandes paumes la mine sombre et fatiguée avec laquelle elle est arrivée chez moi. La musique la fait renaître. Et elle danse, Kaliska, elle bouge des bras, des jambes, des hanches, et même de la tête, tout cela au rythme de la chanson dont elle chante les paroles à voix basse. Elle s'amuse. Son corps est libre, agile et épanoui ; elle ne se met aucun obstacle, Kaliska, elle n'a pas peur, n'a pas honte, ne doute pas, elle a le courage des grandes femmes dans la peau, et avec elle on dirait que le monde est simple, que le chemin peut être sinueux et dangereux, il n'en reste pas moins utilisable, car rien n'est impossible, et même les nuits froides prennent fin, et la musique soigne tout, et le corps peut être libre, et nous sommes rois et reines, oui, rois et reines de nos empires.

Elle tend une main vers moi et l'agite, dans un geste d'invitation.

« Nan mais, impossible de rester immobile à s'regarder pendant le refrain ! Allez allez, viens ! Danse ! »

Debout Alyona, lève-toi, arrête d'observer avec des yeux ronds et prends part, existe, respire fort, danse, chante aussi si cela te plaît, bouge sans craindre les regards ou les maladresses, défais tes chaînes, trace de grands mouvements souples dans l'air, comme un arbre dont le feuillage ondule sous le vent, ne te soucie de rien d'autre, au-delà de cette musique, de cette chambre, de ce moment, au-delà rien ne demeure, rien n'existe, c'est le bord du monde et il est temps de se délivrer, de se laisser-aller, de fermer les yeux pour permettre à son corps de parler au lieu de laisser tout les mots à à sa tête, c'est l'heure de s'étaler sur les possibles, d'attraper le présent, de se libérer. Il suffit juste de se lever.

Alors, je pousse sur mes pieds pour tendre la main et attraper la paume de Kaliska. Je sens que mes joues sont encore roses, et pourtant cela s'efface, l'insouciance s'envole en moi et me rend plus légère. J'ai envie de ne penser à rien, de vivre uniquement au présent sans me soucier du reste, et j'ai l'impression d'y parvenir. Comme si je gagnais un combat que je ne savais pas mener.

La musicienne me tire par le bras dans un éclat de rire. En un instant je me retrouve debout avec elle, à danser, bougeant les bras, les jambes, et même la tête. Moi qui ne sais pas danser ! Quel spectacle ! Mais pour une fois je ne me préoccupe pas de mes imperfections. Il y en a, évidemment, il y en aura toujours, mais ce n'est pas grave, ce n'est pas important, personne ne s'en soucie. Je ne danse pas pour briller. Je me laisse simplement happée par la musique, je ne m'appartiens plus tout à fait, ni à moi ni à ma famille, ni à la grâce ou à la rigidité. Je tente des choses. Je me sens bizarre aussi, parfois la pensée me traverse que s'il s'agissait de quelqu'un d'autre que Kaliska, je ne le supporterais pas. Danser de cette manière, comme si rien n'existait à part ces notes ! Mais qui fait cela ? Surtout après avoir compris que mon amie va mal, qu'elle a besoin de soutien, et peut-être même de parler, parce qu'il est évident qu'elle a des choses sur le cœur, et s'amuser dans ces cas-là, c'est fermer les yeux sur le problème, c'est le pousser sous les meubles comme on le ferait des affaires qui traînent ou des poussières, c'est l'oublier mais pas l'affronter. Comment puis-je manquer de courage et de réalisme à ce point ? Danser, n'est-ce pas dans cette situation une mauvaise décision, une décision qui manque de raison et de sagesse ? N'est-ce pas un tort ?
Et alors ? N'est-ce pas peut-être ce dont nous avons besoin en premier ?

La Kaliska qui est entrée il y a plusieurs dizaines de minutes a été avalée par la musicienne. Ou peut-être qu'elle est partie regarder par la fenêtre, ou restée s'asseoir à table. Et moi ? Je me suis aussi transformée, bien que je n'en prenne pas tout à fait conscience. Je n'ai jamais autant été chez-moi, et cela me libère. Enfin, je commence à m'accorder le droit d'être moi-même. Vana et Nahele souriraient sûrement s'ils me voyaient ainsi. Et peut-être que le sourire frais et léger qui s'élève sur mes lèvres est aussi un peu le leur.

Kaliska chante, Kaliska danse, Kaliska n'a pas peur de faire du bruit. Elle bouge dans tous les sens, uniquement portée par la mélodie.

« Plus souple ! Libère-toi, il n'y a que nous ! »

Merlin, c'est vrai ! J'en ris. De quoi ai-je l'air ? D'un vieux tronc craquant de partout ? La souplesse, la souplesse... Se libérer. Oui, c'est ce que je cherche, au fond. Maintenant, je crois que je le sais. Mais juste maintenant, peut-être que plus tard je l'oublierai, surtout quand les injonctions de ma famille, les exigences du travail et les doutes sur mes capacités surgiront. Pour l'instant, néanmoins, je parviens à rester fixée sur cet objectif.

« Ce n'est pas si simple ! » m'exclamé-je en essayant de changer mes gestes, de moins les penser, de leur laisser plus d'instinct.

Kaliska chante plus fort. Une part de moi rougit d'embarras et s'inquiète, remue d'angoisse dans tous les sens comme une mouche enfermée dans une cage de verre. Est-ce que les voisins nous entendent ? Nous n'avons pas lancé de sort. Est-ce que l'on frappera à ma porte pour nous demander d'être moins bruyantes ? Merlin, qu'est-ce que je ferai si cela arrive ? Et demain ? Est-ce que demain l'on me reprochera cette soirée jugée trop sonore, trop désinvolte ? Cela ne pourrait-il pas m'apporter des problèmes ? Ils peuvent venir si vite ! Mais demain, quand cette musique sera finie et que même la nuit s'en sera allée vers d'autres horizons, est-ce que Kaliska sera encore là ? Est-ce qu'elle sera de nouveau prête à rire et à chanter et à danser avec moi comme si de rien n'était ? Est-ce qu'il y aura d'autres soirs comme celui-là, même dans d'autres nuits, même dans mes rêves ?

L'ancienne Rouge me prend la main pour me faire tourner dans un grand éclat de rire, et je finis par chanter avec elle.

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baisse de présence jusque fin juillet

7 juil. 2026, 23:38
J'entrerai dans ta chair déposer mon souvenir  PNJ   SOLO 
Petit à petit, l'univers de l'autre côté des murs qui bordent la pièce cesse d'exister. Nous n'y pensons tout simplement plus. L'air pourrait se décomposer en magma noir, la nuit pourrait manger le jour, l'horizon pourrait devenir courbe, rien ne rentre ici, alors rien n'existe au-delà. Il ne reste que Kaliska, moi, et la chanson, et c'est bien suffisant, cela prend toute la place, et nous ne demandons rien d'autre. Nous donnons de la voix et nous donnons de nos tripes. Plus la musique nous enivre, plus nos mouvements deviennent flous, et plus nous perdons le sens des limites, dansant jusqu'à nous cogner aux meubles, chantant à tue-tête, manquant de trébucher les yeux clos, nous effleurant ou nous attrapant comme si nos corps libérés avaient le même sang. Loin de toute inquiétude nous glissons davantage dans cet état second qui nous rend ivres. C'est tellement simple, Merlin ! Comme un exercice de sensations, d'abord secouer les bras, la tête, le buste, les jambes, secouer jusqu'à se débarrasser entièrement de l'orgueil qui y était accroché et qui nous maintenait dans le cadre sain de la sociabilité correcte. Ne pas dépasser, rester droite, sourire mais pas trop, ne faire aucun bruit. On arrache les chaînes ou on les laisse tomber, et brusquement elles n'existent plus. Le souffle s'affole, s'inquiète presque. Est-ce possible ? Est-ce raisonnable ? Puis même la peur tombe au sol comme un haillon. Il ne reste plus que nous, oui, nous dans ce que nous avons de sincère, de véritable et d'authentique. Nous dans nos rires, nos cris, et nos corps libérés.

C'est un état incomparable, et je souhaiterais qu'il dure presque éternellement. Danser, sauter, s'essouffler, sans tenir compte de rien d'autre que du présent, de ces secondes pour lesquelles nous existons. Comme une bravade pour tout le reste. D'ailleurs, je ne pense qu'à ce que je suis en train de vivre. Pourquoi s'embêter d'angoisses, de passé, de futur, de questions ? Même l'inquiétude qui s'était levée en moi à l'entrée de Kaliska est engloutie par la musique, recouverte par cette lave brûlante et incontrôlable qui surgit pour s'étaler sur l'horizon, sans tenir compte de ce qui y était. La tête tourne à droite puis à gauche, les bras qui n'avaient pour habitude que de frôler le sol trouvent soudain le ciel, et les pieds nus semblent parcourir la terre entière tant ils se mouvent sur ce vieux plancher grinçant qui se révèle merveilleuse scène de spectacle. Le refrain, le chœur, le tempo, la mélodie, les paroles ; je ne connais rien et pourtant cela n'a pas d'importance, je m'en sors comme si tout m'était familier.

Kaliska me prend la main et me fait tourner dans un éclat de rire. J'articule les paroles qui me sont étrangères, me trompant, me corrigeant de justesse avec la prolongation inventée d'une note inexistante. Mon amie s'imagine une guitare avec laquelle elle improvise quelques notes fabulées, le dos arqué, les dents sur la lèvre du bas. Je saute sur place avant de tourner, les bras écartés. Tourner, piétiner, perdre la tête, s'enivrer, chanter, s'envoler, s'oublier. Nous sommes deux mais nous pourrions entraîner tout un monde avec nous, comme une toupie nous hypnotisons, nous invitons, nous emportons ; oubliez-vous ; l'horizon tangue mais nous sommes sur une scène immense, les lumières braquées sur nous, nous sommes les vedettes d'une soirée intimiste et fabuleuse, nous retournons le dernier étage de l'appartement en imposant notre tempo, nous fermons les rideaux avec précipitation pour ouvrir une porte sur un autre univers ; nous redessinons notre existence.

Et même quand la musique en vient à descendre, à se calmer et à prendre fin, nous prolongeons l'idéal d'un geste convenu et remontons le fil du temps, tournant la bobine pour la replacer à son début.
J'ai l'impression que le temps s'arrête ou s'étire, devient un vrai élastique avec lequel nous jouons sans danger. Jamais je ne me suis sentie aussi pleinement vivante. Mon cœur tambourine, mes bras s'agitent, mes jambes se plient et se déplient, mes cheveux partent dans tous les sens et ma robe se gonfle et s'enroule pour dévoiler parfois jusqu'à mes cuisses. Jamais je n'ai été aussi bien, et jamais je n'ai eu si mauvais air. Où est passée la jeune femme modèle, sage, calme et discrète, celle qui toujours écoute ses parents, celle qui toujours sourit avec politesse, celle qui ne fait pas de bruit, celle qui prend soin de son apparence ? Il me plaît de penser qu'elle n'a jamais tout à fait existé, qu'elle est comme une robe dont je me pare et qu'aujourd'hui je laisse tomber. Pour un soir ou pour toute la vie.

Peut-être pour toute la vie. Cela me plairait.

À mes côtés, Kaliska m'émerveille. Loin de se moquer de moi, de mon manque d'assurance ou de mon enthousiasme féroce mais maladroit, elle m'encourage dans cette folie libératrice et sans danger, et surtout, elle m'accompagne. De nous deux, je ne sais pas dire qui rit le plus ; nous nous amusons comme si nous avions cinq ans, qu'une piste de danse avait été installée dans une vieille salle occupée par un dîner formel et préparé, et qu'inconscientes de l'aspect cérémoniel mais pardonnées grâce à notre jeunesse, nous tournions au cœur du lieu sur des musiques qui n'emportent que nous. Ensemble dans notre fièvre, émerveillées l'une par l'autre sans le savoir, et nourrissant cet émerveillement.

J'attrape à mon tour la main de Kaliska pour la faire tourner sur elle-même, et elle se prête avec évidence au jeu. Les quelques mots que nous échangeons sont brusques et simples ; ils s'exclament, invitent, proposent, préviennent et parfois commentent. Mes joues sont rouges, celles de la jeune adulte aussi. Il est étrange de mettre en parallèle cette ambiance avec celle de son arrivée chez moi et de la première heure que nous avons partagée. Elles n'ont rien en commun. Comment les avons-nous changées ? Qu'avons-nous fait des ombres qui recouvraient le sol au départ ? Sommes-nous parvenues à les métamorphoser en lumières ? Et l'air triste et désemparé de Kaliska ? Est-il parti, recouvert, ou a-t-il été transformé ? Reviendra-t-il ? Existe-t-il encore ? Et moi ? Suis-je toujours égarée, mal à l'aise et intimidée, ou suis-je devenue autre chose ? Il n'est pas aisé de répondre à ces questions, et l'état dans lequel je suis m'empêche d'y réfléchir vraiment. Secouée et influée par la mer de sensations dans laquelle je suis plongée, je ne perçois même pas le temps passer malgré le rythme frappant de la mélodie sur laquelle je respire. Je manque les répétitions et m'égare dans l'usuel, si bien que lorsque la chanson prend fin sans que Kaliska n'ait fait quoi que ce soit pour la relancer, il me faut quelques dizaines de secondes pour stopper mes mouvements, prendre conscience de cette nouvelle information et guetter sur le visage de mon amie des traces de compréhension. Que se passe-t-il ? Y a-t-il un problème ?

L'ancienne Rouge et Or, malgré son sourire, m'apparaît essoufflée et fatiguée. Elle se passe une main sur le visage avant de rejeter la tête vers l'arrière, respirant vite, savourant dans une immobilité presque parfaite les effluves d'une énergie merveilleuse qui déjà devient passée. Prenant sans le souhaiter exemple sur elle, je me stabilise, une main sur ma table, et à travers mon environnement qui redevient fixe, je rembobine le film des dernières minutes, stupéfaite et bouleversée, incapable d'articuler un mot. Je pensais m'enfoncer dans le bois comme dans un drap, mais sa surface rugueuse et solide me réveille. Je cligne des paupières à de multiples reprises, reprenant conscience.

« Par Merlin ! »

Sa voix est rauque et abîmée. Elle ouvre les yeux pour les tourner vers moi. Son sourire me désarçonne. Amusé et sincère, il court vers l'éclat de rire sans s'arrêter à ses côtés. Un bond et le voilà au-dessus des mirages. Ai-je véritablement été libérée de tout il y a quelques instants ? Inconsciente, heureuse et grisée ? Ma poitrine se soulève vite ; je me sens tout engourdie, tirée d'un songe dont j'ai presque du mal à imaginer la véracité. Et pourtant, si la musique redémarrait, je glisserais de nouveau dans cet état second, mais cette fois avec une facilité déconcertant.

J'ai toujours aimé dansé... Et je me le permets bien peu. Pourquoi ? Pourrais-je recommencer à l'avenir ? Retrouver l'instant comme celui que nous avons vécu ? Ou est-ce illusoire, impossible, inégalable ? Mes paupières papillotent sans cesse ; je me raccroche au meuble comme si le monde tanguait.

« J'suis crevée. »

Kaliska éclate de rire. C'est bref, soudain, et troublant.

« Putain. »

Ce n'est plus de la tristesse, pensé-je avec maladresse, elle est heureuse. Elle rit. Grâce à moi ? Oh, il ne serait pas bon de glisser dans mon cœur cet espoir de victoire, car rien n'est assuré. Mais elle paraît bien, là, même la tête vers l'arrière, même ses yeux sauvages tournés vers moi, même les cheveux collants sur ses tempes. Kaliska Weaver semble soulagée, et libérée. Est-ce donc cela ? Était-elle entravée ? Avait-elle besoin d'une main pour lui ouvrir une porte ?

Malgré mon émerveillement, une part de moi proteste et s'insurge. Pourquoi s'être arrêtée là ? Pourquoi ne pas avoir laissé la musique se poursuivre, la danse continuer, et le monde tourner encore et encore ? Pourquoi faut-il imposer un point partout, à tout, et marquer l'arrêt même aux moments les plus splendides ? Pourquoi mon amie m'a-t-elle pris mon ivresse et rendu mon hébétude ? Pour une histoire de fatigue ? Je me tâte de l'intérieur : les muscles, l'esprit, les pensées. Cela vacille. Moi aussi, je ne tiens plus debout. On me rappelle à mes tâches, à mes obligations : nettoyer, faire la vaisselle, préparer la table pour le lendemain, proposer à Kaliska de rester, de dormir ici, de ne repartir que demain. Les devoirs me traversent sans influer sur mes gestes. Je suis encore tout engourdie, figée. Que vais-je devenir ? Je ne peux me concentrer que sur mon souffle, le reste est hors d'atteinte.

La musicienne fait quelques pas et s'assied sur mon lit avant de se passer encore une fois la paume devant les yeux. La fatigue se devine derrière ses doigts. Je n'ose même pas regarder l'heure, il y aurait sûrement de quoi frissonner. Et à quoi bon ? Puisqu'il en est ainsi.
Je respire lentement, m'appuyant contre ma table sans dire un mot. Lente réalisation, étalée sur la mer, la tête hors de l'eau.

Kaliska me regarde de nouveau avec un sourire immense, mais plus longuement, comme si elle me détaillait ou me jugeait de haut en bas. Au départ, je ne la remarque pas, puis le poids de ses iris s'impose et me fait rougir. Il y a quelque chose dans ses yeux... Une audace qui n'a pas de nom, une manière de me voir qui m'est inhabituelle, une différence dont je n'avais jamais pris conscience. À travers son regard, je me sens presque jolie. Elle me regarde comme si j'étais jolie. Et j'en rougis, Merlin ! comme j'en rougis ! Mais il fait noir, et mon cœur espère qu'elle ne remarque rien.

Le sourire de l'ancienne Rouge et Or s'agrandit, puis elle se lève et s'avance vers moi. Mon cœur tambourine, j'essaye de reculer ou de me retourner mais je me heurte à la table contre laquelle je suis adossée. Une seconde plus tard, je me retrouve dans les bras de Kaliska, sa tête contre la mienne, ses cheveux près de ma bouche. C'est inattendu et agréable. Un soupir m'échappe tandis que je savoure sa présence, son soutien, et la force de sa poigne qu'elle me transmet à travers son étreinte.

« Merci », me glisse-t-elle à l'oreille.

Je souris derrière ses boucles, croisant les bras dans son dos. Mais avant que je n'ai l'occasion d'ajouter quoi que ce soit et de lui répondre, elle me surprend en s'écartant de moi. Je la laisse faire docilement, m'apprêtant à ouvrir la bouche pour dire quelque chose, remercier à mon tour, l'inviter à dormir ici, essayer de la convaincre de ne pas partir brusquement, ou je ne sais quoi d'autre. Parce que je lui dois la sérénité allongée sur mon cœur. Cependant, Kaliska Weaver me laisse une nouvelle fois coite et troublée en avançant ses lèvres vers mon visage, pour les poser non sur ma joue mais sur le coin de mes propres lèvres. Elle m'embrasse ainsi, volontairement maladroitement, comme s'il s'agissait d'une erreur, avant de reculer et de se retourner pour enlever ses chaussures et se jeter dans mon lit. Je n'ai le temps d'apercevoir que le sourire malicieux qui bondit sur ses traits avant de la voir disparaître dans ma couverture.

« Ça ne te dérange pas si je dors là, hein ? » Elle baille. « Je suis tellement à plat... Quelle journée ! »

Et Kaliska Weaver s'enroule dans mes draps, s'endort en quelques secondes, et me laisse frappée par la foudre dans ma propre chambre, la chair en feu, le coin des lèvres brûlant, et le ventre allumé de sensations que je n'avais pas ressenties depuis longtemps.

Qu'est-ce que... ? Pourquoi... ? Je ne comprends pas. Qu'est-ce qu'elle vient de faire ? L'ai-je rêvé ? Mes doigts touchent mes lèvres avec précaution, récoltant les traces de cet acte que je n'attendais pas. Pourquoi a-t-elle agi ainsi ? S'est-elle trompée ou était-ce volontaire ? S'agit-il d'une provocation ? Voulait-elle me secouer ? Pourquoi après être entrée chez-moi de cette manière, sans prévenir, sans s'expliquer ? Pourquoi après avoir dansé avec moi comme si plus rien n'existait au-delà de cette chambre ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi moi ? L'avait-elle prévu ou imaginé, savait-elle ce qu'elle allait faire ? Ou s'est-elle laissé guider par une pensée audacieuse ? Oh, Merlin ! ce serait bien elle d'agir ainsi sur un coup de tête ! Mais pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Qu'est-ce qu'il lui a pris ? Pourquoi moi ? Car il est évident que ce n'est pas sérieux, cela ne peut pas l'être, et cela ne le sera jamais. Alors l'a-t-elle fait pour elle ? Comme un pied de nez envers quelqu'un que je ne connais pas et qui s'est moqué d'elle ? Ce ne serait pas étonnant ; je ne peux pas en attendre davantage de Kaliska, j'ai reconnu le sourire qu'elle portait, et je sais que je ne peux rien tirer de significatif de ce baiser volé.

Dans mon corps, il se passe d'étranges réactions. Je suis partagée entre un vertige indescriptible et un malheur tenace. Mon cœur tambourine comme un idiot, une chaleur m'inonde le ventre, je me sais sourire sans le souhaiter et pourtant je me sens aussi figée, voire même glacée. On ne m'avait jamais embrassé avant. J'ai beau toucher du bout des doigts l'endroit que Kaliska a effleuré, la sensation ne disparaît pas et se fait presque plus persistante. J'ai toujours trouvé la musicienne jolie, je ne peux nier être attirée par ce qu'elle dégage, son charme naturel et la liberté de ses gestes. Ce soir, elle m'a emportée si facilement avec elle. Mais ça ? Je ne le regrette même pas, je ne lui en veux pas. J'aimerais presque qu'elle recommence, que tout s'allume de nouveau en moi. Mais non, non, c'est impossible. C'est Kaliska ! C'est la sœur de Nahele ! Avec elle il n'y a rien de sérieux, et il ne peut rien avoir de sérieux. Et puis, et puis... Je ne me suis jamais imaginée avec une fille. On m'a préparée à être mère, à me marier avec un sorcier. Pas une sorcière. Pourtant, cela n'a pas été désagréable, et peut-être, oui, peut-être que cela ne me déplairait pas de ne pas construire ma famille avec un homme. Peut-être que j'aime aussi les sorcières. Mais non, non ! Mieux vaut ne pas y penser, car à cette réflexion mon souffle se retient et se tord. J'ai des difficultés à réaliser ce que je ressens, ce que cela change et ce que cela provoque en moi. Kaliska... Et pourquoi le visage d'Anaë se faufile-t-il dans cette tempête ? Pourquoi cela, pourquoi maintenant, pourquoi comme ça ? Je ne veux pas y songer. Et mon cœur qui bat ! Je voudrais pouvoir fermer les yeux et tout oublier, mais je ne cesse de me remémorer des sensations, et je n'arrive pas à gommer la chaleur qui me monte aux joues. Je dois m'activer, ranger les couverts, bouger pour ne pas y revenir. Mais mon amie dort dans mon lit aussi bien que dans ma tête ; allongée dans mes draps, elle n'est pas partie et je l'entends presque respirer... Kaliska qui m'a embrassée... Par la barbe de Merlin ! J'arrive de justesse à m'arracher de la table pour me précipiter vers la cuisine. J'attrape, je range, mon cœur cogne. Ne pas y penser, ne pas y penser... Ni aujourd'hui ni plus tard. Tout oublier comme si cela n'avait pas eu lieu, car il est bien trop complexe d'y songer, de remuer les eaux troubles de ces questions immenses. Je ne suis pas prête pour cela.

Après m'être calmée et avoir fait le tour de ma chambre en prenant soin d'éviter mon lit, je parviens à me poser dans mon fauteuil, troublée et envahie d'interrogations qui me retournent l'intérieur du corps. Ecco vient se poser sur mes genoux, il se roule en boule et finit par s'endormir là. Et moi, il me faudra de nombreuses heures, le crâne hanté, avant que mon corps de renonce et tombe dans les bras de Morphée, cueillant dans mes songes des rêves agités et déroutants que je n'avais jamais fait.

Au réveil, je découvre que Kaliska est toujours là, mais prête au départ. Elle me salue comme si de rien n'était, nous discutons (je parviens à articuler des phrases dans un état second, envahie de brouillard), et elle me laisse rapidement pour partir sans préciser sa destination. Son regard n'est pas le même qu'à son entrée, il a retrouvé son ombre mais la tristesse s'est transformée en détermination. Une nuit s'est écoulée mais on la croirait tirée d'un songe.

Après son départ, je reste seule dans ma chambre, secouée. Il me faut du temps pour comprendre, pour construire dans mon esprit d'autres réponses, et aussi pour calmer l'agitation qui s'élève en moi à chaque fois que je repense à ce que j'ai ressenti. Car il m'est inévitable d'y penser, cela me monte sans cesse à la tête, comme une obsession. Je me découvre à retoucher mes lèvres, à revoir la scène dans le théâtre de mes réflexions, passant en boucle sur ces instants pour me convaincre de leur existence. Certaines idées tournent dans mon crâne, d'autres me sont impossibles à arracher. Kaliska m'a embrassée et j'ai aimé cela. J'ai aimé cela. Kaliska m'a embrassée. Comment penser à autre chose ? Je finis par choisir d'affronter la question, de m'en saisir à bras-le-corps avec toute la lucidité et la distance que je peux avoir. Il est nécessaire de réfléchir sur ce que cela a changé pour moi, d'expliquer certaines choses, d'apporter à cette affaire une lumière que je ne voulais pas voir entrer. C'est un mal nécessaire. C'est un mal qui me soulage, comme si j'arrachais une épine coincée sur ma peau. Je parviens à en tirer des conclusions incertaines mais qui me rassurent et m'éclairent.
Kaliska a agi dans l'unique objectif de m'ébranler. Peut-être avait-elle deviné quelque chose, peut-être avait-elle senti une piste... Ce n'était pas pour elle, c'était pour moi. Elle m'a mise avec force face à cette réalité, m'a contrainte à me confronter à ces questions que je ne me posais pas. Elle a agi sur un coup de tête. Mais ce n'était pas sérieux. Cela ne l'était que pour moi. Et peut-être... Peut-être qu'elle a eu raison de faire se lever en moi la force de ses idées. Peut-être que c'est ce qu'il me fallait. Mais par Merlin, que vais-je en faire maintenant ? Que vais-je faire de cette soirée de février ?


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