Mépriser à la façon Hangoover Solo PNJ

Mardi 30 août 2050
RÉSIDENCE HANGOOVER


Les Hangoover ont été appelés à se rassembler en cette avant-veille de rentrée pour partager l’habituel repas familial bimestriel avant que les uns retournent à Poudlard et les autres au travail. Christopher a bien essayé de se dérober, comme à son habitude : à sa sœur, il a dit avoir beaucoup de travail au Pitiponk ; au courrier de sa mère, il n’a point répondu ; et à son frère qui lui a fait la mauvaise surprise de croiser son chemin à l’épicerie, il a tout simplement tourné le dos. Mais lorsqu’est arrivée par la fenêtre l’invitation officielle avec le H des Hangoover flamboyant sur le devant de l’enveloppe, Christopher a su qu’il ne pourrait rien faire pour éviter cette énième rencontre familiale, comme il n’a pas pu se dérober à toutes les autres depuis qu’il est un homme fait. Ce n’est pas une question de principe, mais plutôt d’éducation. Malgré les tatouages, les attirances discutables et son métier honteux, il y a des choses desquelles Christopher ne parvient pas à se détacher malgré ses nombreuses tentatives. Ce dîner bimestriel en fait partie. Comme si une règle tacite de la famille disait que l’on pouvait se mépriser, s’insulter et se détester mais surtout ne pas manquer le dîner bimestriel.

Aussi, le 30 août à dix-huit heures tapantes, Christopher transplane dans la rue Miranda Fauconnette à Godric’s Hollow et lève la tête pour observer les hautes fenêtres du manoir citadin (qui n'est en fait qu'un immeuble réaménagé) de Lillian et Duke Hangoover, respectivement sa mère et son père. Sur son visage, une grimace douloureuse qui ne peut s’expliquer par les mots.

Avant la noire année 2045, Christopher avait au moins le plaisir de revenir tous les deux mois dans sa maison d’enfance, sise dans un quartier chic de Manchester. Il pouvait aisément fuir dans la banlieue environnante sur les pas de son jeune lui qui sillonnait en long et en large les rues de la ville britannique. Depuis que ses parents ont déménagé dans la capitale sorcière, à la fois pour montrer leur soutien au nouveau gouvernement et pour éviter des désagréments avec les moldus, Christopher étouffe dès qu’il s’approche de la demeure familiale. Cela n’a rien à voir avec les hautes rangées d’immeubles qui l’entourent, ni même avec l’architecture sombre du bâtiment et sa construction biscornue tout en hauteur. Ce n’est pas la configuration des lieux ou le fait de se trouver au cœur d’une ville étouffante. C’est le manoir, tout simplement, et le manque de souvenir qui rattache Christopher à cet endroit. Quand il retournait chez ses parents après Poudlard, Christopher ne s’est jamais senti chez lui, mais au moins avait-il quelques beaux souvenirs dans les grandes pièces de la maison de Manchester. À Godric’s Hollow, il n’y rien d’autre que la présence méprisante des membres de sa famille et rien pour l’en détourner.

Christopher pousse un soupir à se fendre l’âme. Il aspire une dernière longue et douloureuse taffe à sa cigarette avant de jeter celle-ci d’un geste du poignet. Elle rebondit sur les pavés et disparaît dans un sortilège. Christopher, lui, monte lourdement les escaliers jusqu’à l’imposante double porte. Il aurait pu transplaner directement dans le vestibule, mais il a besoin de monter les marches pour se décharger de l’agacement qui lui tend déjà les muscles. Mais il a beau monter un degré, puis un second, un troisième et un quatrième, arrivé au cinquième, son appréhension n’a pas disparu. Bien au contraire. Une cloche tinte quand il pousse la porte ; elle tinte encore quand le lourd battant claque derrière lui et le plonge dans la pénombre du vestibule.

Ce dernier est bêtement immense. Christopher pourrait y installer son canapé et même sa table à manger. Les dorures sur la porte menant à l’intérieur lui font lever les yeux au ciel, comme à chaque fois. Planté devant la porte double marquant l’entrée de chez ses parents, il ferme les yeux et inspire profondément par le nez pour se préparer à ce qui va arriver. Malheureusement pour lui, la porte s’ouvre à ce moment-là. Le bruit du battant en bois qui râcle sur le parquet l’arrache purement et simplement à sa méditation et détruit tout le calme qu’il aurait pu glaner.

Christopher ouvre les yeux sur une femme dont le visage sévère le fait frémir. Sa longue chevelure aussi noire que la sienne est rassemblée en un chignon complexe sur le sommet de son crâne. La coloration qui camoufle les mèches grises ne cache rien des rides qui marquent désormais le visage de sa mère et que Christopher craint de retrouver sur son visage un jour.

« Christopher ! fait-elle avant même qu’il puisse ouvrir la bouche. J’avais cru entendre du bruit dans le vestibule, c’était donc toi ! »

Comprendre par là : j’étais en train de surveiller ton arrivée, qu’étais-tu en train de faire les yeux fermés devant la porte ? Quand tu arrives dans l’entrée, frappe au lieu de faire le pied de grue comme un moins que rien ! Christopher étire un sourire mielleux en réponse à sa mère et prend une grande inspiration pour lui répondre à la mode Hangoover, c’est à dire en l’insultant sans paraître le faire, sauf que :

« Tu aurais dû mettre une chemise ! » s’horrifie Lillian en englobant du regard la tenue portée par son fils.

Est-ce nécessaire de dire que l’horreur qui se dessine sur le visage de sa mère est exactement ce que recherchait Christopher en choisissant de porter ce qui s’avère être, pourtant, bel et bien une chemise, bien qu’elle ait un col mao, ce qui ne semble pas convenir au critère de mère Hangoover ?

« C’est une chemise, mère, réplique Christopher qui a un sens du style et de la mode bien meilleur que celui de la vieille femme.
Une chemise est censée avoir un col, pour y glisser une cravate, répond Lillian avec un air pincé, son regard outré osant à peine regarder les tatouages qui dépassent outrageusement de la chemise au col mao de son fils — ce qui était peut-être voulu de sa part.
C’est un col, insiste-t-il en tirant ledit col du bout des doigts, mettant ainsi en avant les tatouages sur le haut de sa main droite, ce qui force sa mère à détourner les yeux pour ne pas les voir. Un col ma…
Tu emprunteras une chemise à ton père, » l’interrompt sa mère en hochant la tête comme si tout était réglé.

Si elle avait pu le forcer à porter une écharpe et des gants pour cacher ses horreurs tatoués, elle l’aurait fait. Mais cela serait contraire à la bienséance de porter une écharpe et des gants lors d’un dîner.

« Et c’est quoi ça ? » reprend Lillian dans un soupir préoccupé.

Quoi encore ? songe Christopher en suivant le regard de sa mère, baissé vers… Le long doigt manucuré de la vieille sorcière s’enfonce dans le ventre de Christopher qui, choqué qu’elle ait osé, se fige sur le palier. Sa chemise au col mao, de qualité exceptionnelle et fabriquée sur mesure pour lui, a certes le défaut de le coller plus que de raison, détail auquel n’avait pas songé Christopher, trop habitué à s’aimer comme il est et à ne pas faire attention à ce genre de chose. La chose en question étant son ventre légèrement rebondi à cet endroit-là qui tend, très légèrement vous dirait-il, sa chemise.

Christopher relève les yeux vers sa mère et croise son regard contrarié. Elle soupire comme si elle l’avait surpris une main dans le bocal des sucreries et secoue légèrement la tête.

« Tu te laisses aller, Christopher, » rouspète-t-elle, une lueur condescendante au fond du regard.

Offusqué, Christopher ouvre la bouche pour lui parler de sa coloration qui lui va à ravir mais qui ne trompe malheureusement personne, cependant sa mère a déjà tourné les talons. Le bruit de ses pas résonne un moment sur le parquet, elle disparaît dans une pièce et des voix s’élèvent du salon. Christopher reconnaît celles de ses neveux. Révolté, il pousse un cri silencieux en faisant mine de se mordre le poing. Il crève d’envie de faire demi-tour et de s’en aller avant qu’il ne soit trop tard. Impossible, évidemment. D’un geste furieux, il lisse sa chemise pour l’en débarrasser des plis que le doigt a créé. Il ne peut cependant rien faire pour les plis qui froissent sa fierté.

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Lillian, Duke, Donovan, Annabelle, Clint et Derek Hangoover, Eva Falcrey (actifs) : lien vers la fiche PNJ.

Lutin en cuir le plus stylé du Pitiponk
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER

Mépriser à la façon Hangoover Solo PNJ
Avant qu’il n’ait pu faire le moindre pas dans la résidence familiale, la porte donnant sur l'extérieur s'ouvre dans son dos. Christopher se passe la main sur le visage pour étouffer le juron qui déborde de ses lèvres. Autant arracher le second pansement de la soirée maintenant, cela sera moins désagréable que le faire en public. Il attend donc adossé au mur que son frère finisse de pousser la porte et aperçoive sa silhouette camouflée par la semi-pénombre du vestibule. Le souffle étriqué de Donovan résonne bientôt dans l'étroite pièce ; il apporte avec lui l'odeur des briques chaudes et celle moins agréable de sa transpiration. Le nez de Christopher se froisse dans l'ombre ; ébloui par la lumière extérieur, Donovan agit avec le naturel d'un homme qui se croit seul : il se pavane et se félicite à mi-voix.

Il est dix-huit heures, pour un rendez-vous officiel pour les hors-d’œuvre à dix-huit heures et trente minutes précisément. Et Donovan revient, comme à son habitude, d’un entraînement aux Loges d'Hécate. Fait-il exprès de revenir en courant pour donner l'impression d'avoir sué durant l'entraînement ? C’est tellement ridicule qu’un ricanement échappe à Christopher. Donovan relève aussitôt la tête et remarque sa présence — et voit sur le visage de son frère un sourire moqueur dont il est impossible de se méprendre de la nature. Il a les joues rouge d'effort et le corps ruisselant de sueur.

« Christie, te voilà ! »

Les lèvres de Christopher frémissent à peine sous le vieux surnom qu’il déteste, ce dont tout le monde est au courant dans la famille. Tout, chez Donovan, insupporte Christopher. Il est grand, ses épaules sont larges, il a des pommettes encore plus affirmées que les siennes, des lèvres pleines et un regard arrogant. Le parfait petit produit bourgeois. Dans quelques minutes, lorsqu'il sera passé sous la douche, ses cheveux sombres seront gominés vers l’arrière et il portera un costume sorcier que leur mère aurait bien voulu voir sur Christopher.

« Je reviens d’un beau duel, là, indique Donovan d’un air suffisant, le visage ruisselant de sueur, en désignant la rue.
Tu m’en diras tant, » marmonne Christopher.

Depuis quelques mois maintenant, Donovan fait tout pour entraîner Christopher dans ses prouesses sportives. Il l’invite régulièrement à ses séances de duel intensives ou à des courses de balais, surtout lorsqu’elles ont lieu juste avant le repas bimestriel, comme si Donovan espérait épuiser son frère sur le chemin du retour et ainsi se passer de sa présence à table. Christopher est persuadé que Donovan rêve de le voir cracher ses poumons pour pouvoir l’humilier davantage. C’est pour cela qu’il refuse à chaque fois. Et aussi parce qu’il n’a jamais aimé l’idée de suer comme un abruti, même pour sculpter son corps. Les sports de ce genre correspondent aux hommes comme Donovan qui portent des gourmettes, mettent des cravates même pour aller à l’épicerie et ont toujours le doigt ceint de la chevalière de la famille. Même sous la douche.

« La prochaine fois, reprend Donovan, sa voix ronde aux accents bourgeois sonnant désagréablement aux oreilles de son frère, essaie de ne pas faire exprès d’arriver en retard, Christie, et tu pourras venir avec moi.
Mais j'en rêve, réplique Christopher d'une voix doucereuse en se détachant du mur.
Ah oui ? » Donovan lui lance un regard dubitatif. « Je ne suis pas certain que tu pourrais me suivre, cela dit, mais je ne doute pas une seconde que tu donneras... Tout ce que tu peux. »

Ce qui signifie clairement, si l'on croit le regard lourd de jugement que son frère fait glisser sur son corps : mais je sais que tu ne peux pas beaucoup. Les nerfs déjà à vif à cause de sa mère, Christopher doit se retenir de ne pas pousser Donovan contre la lourde porte en bois richement ouvragée pour s'enfuir dans les rues de la capitale. Il n'en fera rien. D'ailleurs, il sent déjà son cœur se durcir et ses vieilles habitudes reprendre le dessus. C'est pour cela qu'il déteste revenir ici : il reprend le pli trop rapidement.

« Tu devrais commencer à te bouger si tu ne veux pas passer l’arme à gauche à soixante ans, reprend Donovan en fermant la porte derrière lui.
Bien sûr, Donnie, répond Christopher dont le sourire savamment travaillé ne raconte rien des teintes pourtant moqueuses qui sont discernables dans sa voix, j’y prendrai garde. »

Il s'approche du grand homme pour poser une main faussement fraternelle sur son épaule. Son regard accroche celui aux délicats reflets de brun chaud de son frère. Christopher serre chaleureusement les doigts sur ses muscles humides, son sourire dégoulinant sur ses lèvres.

« Je ne voudrais pas manquer l’occasion de ressembler à un con. »

Il donne une grande tape sur l’épaule de l’homme avant de passer la porte menant au reste de la maison, laissant derrière lui un Donovan aux sourcils froncés qui en est encore à se demander si son frère parlait de lui ou non.

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Mépriser à la façon Hangoover Solo PNJ
Christopher referme la porte du vestibule derrière lui, étouffant la voix de Donovan qui commençait à répliquer. Il profite d’être seul pour gonfler les joues et pousser un long soupir. Quelle plaie, son frère. Quelle plaie, cette famille. Devant lui s’étire ce qui n’est en réalité qu’un grand couloir anormalement large qui croule sous les meubles finement ouvragés, un long tapis précieux et des tableaux accrochés au mur qui ont toujours fait de l’œil à Christopher. Plus loin sur la gauche s’ouvre le salon d’où s’échappent des voix familières. De l'autre côté du couloir, le bureau fermé de son père où il lui faudra bien passer. Et face à Christopher, un grand escalier qui monte vers les étages. Ses yeux glissent le long des marches qui disparaissent dans l'ombre. Il aimerait mieux aller se cacher quelque part là-haut.

Au moment même où cette pensée traverse son esprit, apparaît sur le demi-palier obscur une toute petite silhouette engoncée dans une robe de sorcier qui doit valoir plus cher que les bijoux pourtant onéreux dont Christopher a dû se passer ce soir. La silhouette est bientôt rejointe par une seconde, plus grande. Les épaules de l'homme s’affaissent quand il reconnaît ses neveux. Ils hésitent sur le palier. Lui même ne fait pas le moindre geste. La seconde d’après, voilà que les petits dévalent les escaliers à vive allure… Et sans faire le moindre bruit. Avez-vous déjà vu des enfants exprimer leur joie sans faire le moindre bruit ? C’est le talent Hangoover.

Clinton et Derek Hangoover ralentissent lorsqu’ils passent devant le salon. La lumière jette sur leur courte chevelure sombre des reflets jaunâtres. Leurs yeux brillants comme des onyx ne se détournent pas une seconde de leur oncle, même s’ils marchent calmement. De grands sourires s’épanouissent déjà sur leur visage. Clint a la main serrée sur l’épaule de son jeune frère pour l’empêcher de courir dans le couloir, mais lui-même a du mal à s’en empêcher. Toujours appuyé contre la porte, Christopher les observe avec une pointe au cœur. Il se revoit à leur âge subir une remontrance de la part de mère parce qu’il avait osé courir, rire ou exprimer sa joie.

Ce n’est qu’une fois avoir passé l’ouverture du salon et jeté un coup d’œil craintif à l’intérieur de celui-ci, que Clint et Derek abandonnent tout faux semblant pour se mettre à courir, leurs petits pas étouffés par l’épais tapis. Christopher a beau grimacer, cela n’arrête en rien leur course. Derek pousse Clint pour arriver plus rapidement et Clint pousse Derek pour être le premier, mais au final c’est ensemble qu’ils se jettent contre les jambes de Christopher qui sent tout l’air être expulsé de ses poumons.

« Oncle Christie, tu es là !
Oncle Christie, Père a dit que tu ne viendrai pas, mais tu es là
Il dit toujours qu’il ne viendra pas, réplique Clint en levant les yeux au ciel, mais Oncle Christie vient toujours.
Chris-to-pher, articule Oncle Christie en fronçant les sourcils, les mains levées autour de la tête comme s’il refusait de toucher les deux parasites collés contre lui. C’est pourtant pas bien compliqué comme prénom à retenir, non ? Christopher ! »

Il courbe la nuque pour regarder les deux enfants. Clinton lui arrive désormais au milieu du torse. Ce qu’il a grandi ! Mais dans sa façon de serrer ses bras autour de lui, il donne l’impression d’avoir trois ans de moins. Quant à Derek… Il a enfoui son visage contre sa chemise, Christopher ne voit de lui que sa chevelure noire. Les bras écartés, il se laisse faire en poussant des soupirs qui n’encouragent pas ses neveux à se décaler.

Cette effusion de joie le met mal à l’aise, lui qui a pourtant tendance à se montrer beaucoup trop tactile avec toute personne n’étant pas sa famille. Il sait très bien que ce n'est pas de leurs parents que Clinton et Derek ont appris à faire des étreintes comme celle-ci. C’est lui qui leur a appris quand ils étaient plus jeunes, quand Donovan et Victoria avaient la tête tournée. Il leur disait : « Quand vous saluerez votre père lorsqu’il reviendra tout à l’heure, vous lui sauterez dessus comme ça » et là il les attrapait pour serrer leurs éclats de rire contre lui. Tout cela pour avoir le plaisir de les voir sauter sur leur père qui se figeait sur place avec une tête de trois pieds de long. Il grondait fort ses enfants, après. Et Christopher intervenait pour atténuer leur punition, fier d’avoir réussi à énerver son frère. Alors il ne devrait pas être mal à l’aise, mais il l’est pourtant. Clinton et Derek lui rappellent tout ce qu’il a toujours haï, à savoir sa propre enfance.

Clint est le premier à s’éloigner de lui. À douze ans, à la veille de sa seconde année, il a la même tête qu’avait Donovan à son âge, bien que ses traits soient beaucoup plus fins. Il en remerciera plus tard sa mère.

« J’ai entendu Grand-mère critiquer ta chemise, l’informe-t-il avec un sourire amusé sur les lèvres.
Ouais, grimace Christopher en attrapant le col absent de sa chemise entre ses doigts. Elle a mauvais goût, tu ne trouves pas ? »

Un sourire maladroit étire les lèvres de Clinton. Il est encore trop petit et trop effrayé pour oser dire du mal de l’un des membres de sa famille, surtout Grand-mère Lillian qui est si sévère avec eux. Christopher n’insiste pas. Se contenter d’être lui-même face à ces deux-là, c’est déjà beaucoup.

Blotti contre lui, Derek ne bouge pas d’un iota, sa tête toujours enfoncée contre son ventre. Christopher sent sa respiration brûlante réchauffer sa peau. Ses petits bras parviennent à peine à faire le tour de son torse, mais ils s’enfoncent avec force la chair de ses hanches. Chris lance un regard interrogatif à Clint en désignant le petit garçon. Gêné, Clint hausse les épaules. Cela suffit pour que Christopher comprenne qu’il y a eu un drame comme il s’en fait tant dans la famille Hangoover et que c’est le petit Derek qui a tout pris. Il n’a aucune difficulté à l'imaginer retenir ses larmes sous les cris violents de son père.

Christopher le tapote sur l’épaule pour attirer son attention. Derek ne réagit pas. Ses petits bras le serrent avec plus de force. Son nez s'enfonce davantage dans son ventre.

« Eh, décroche-toi de là, un peu. »

L’enfant est trop habitué à réagir aux ordres pour en refuser un aussi direct. Ce constat fait serrer les dents à Christopher. Derek décroche ses mains et s’éloigne d’un pas, dévoilant son petit visage. Il est le seul de la famille à avoir un nez en trompette, celui de sa mère. Le reste est parfaitement Hangoover, ou plutôt Carroll : des yeux allongés et noirs comme la nuit, des cheveux aussi fins que ceux de son frère, parfaitement coiffés et une peau halée très semblable à celle de Christopher.

« Tu t’assiéras à côté de moi à table, Oncle Christie ? » questionne-t-il de sa voix aiguë d’enfant.

Christopher sait très bien que c’est leur père qui leur répète à chaque fois : et comment on appelle votre oncle ? Oncle Christie, très bien ! Que je ne vous surprenne pas à l’appeler autrement. Derek pense sincèrement que c’est la meilleure façon de l’appeler, il ne se rend pas compte que ça vexe sincèrement Christopher.

« Tu sais bien que je ne peux pas, Derek : la vieille choisit toujours le même plan de table. »

Le petit garçon de huit ans fait les yeux ronds avant de jeter un regard effrayé à son grand-frère qui a déjà plaqué une main sur sa bouche pour s’empêcher d’éclater de rire. Derek fait bientôt la même chose, mais avec les deux mains, comme si une seule n’aurait pas suffit à contenir son hilarité.

« Tu as dit la vieille, » répète Derek qui hésite visiblement entre courir tout répéter à sa grand-mère et aller se rouler dans un boule dans un coin pour avoir osé rire.

Clinton pouffe derrière sa main.

« Grand-mère Lillian te… »

Le bruit d’une poignée que l’on enclenche interrompt sa phrase. La porte s’ouvre dans le dos de Christopher qui s’avance d’un pas pour ne pas gêner l'ouverture. Le changement est instantané : Clint baisse aussitôt les mains pour les croiser dans son dos et de son visage dégringole son sourire pour ne laisser qu’une façade lisse et sérieuse. Derek se recule aussitôt d’un pas, l’air craintif. Il baisse les yeux vers le sol pour ne pas croiser le regard de son père dont Christopher sent l’ombre menaçante dans son dos.

« Ah, vous avez accueilli Oncle Christie, à ce que je vois ! »

Sa grande voix porte dans le couloir.

« Oui, Père, » répond calmement Clinton.

Il a les yeux plongés dans ceux de Christopher. Il y a quelques années, il aurait également baissé la tête en se sentant coupable d’avoir osé être lui-même. Mais maintenant, il se contente de contrôler ses émotions et Christopher s’étonne de ressentir une aussi vive colère en le voyant faire. Il se retourne aussitôt vers son frère pour lui envoyer un coup de poing dans l’épaule.

« Ah ! Christie ! s’écrie celui-ci en se tenant le bras. Qu’est-ce qui te prend ?
C’est ta tête qui ne me revient pas, abruti. »

Donovan serre les dents. Si les enfants n’avaient pas été là, il aurait fait mine de se jeter sur lui, sans pourtant oser le faire. À la place, il se contente de crisper les mâchoires et de carrer les épaules, avant de tourner la tête vers ses héritiers.

« Clinton, Derek. Dans le salon, tout de suite.
Oui, Père, répond instantanément Clint en tournant un regard désolé vers Christopher.
Oui, Père, » enchaîne maladroitement Derek en détalant rapidement.

Christopher attend qu’ils aient disparu pour jeter un méchant sourire moqueur à son frère.

« Bravo, tu sais te faire obéir de deux gamins. Quel homme ! »

Le visage de Donovan se ferme davantage. Quand il était petit, la colère de son frère effrayait Christopher. Maintenant, il en rit : il se sait bien plus fort que lui.

« Tu n’as toujours pas appris à te contenir, Christopher.
Le jour où ça arrivera, rappelle-moi d’aller me pendre, » réplique-t-il en abandonnant son frère derrière lui pour se diriger vers le bureau de son père.

Cette fois-ci, Donovan ne cherche pas à répondre. Christopher jette un coup d’œil dans le salon en passant devant les portes ouvertes en grand. Il aperçoit sa mère sagement installée dans le canapé, un verre à la main, en pleine conversation avec Victoria et Xavier. Aucune trace d’Annabelle. Christopher se doute de l’endroit où elle se trouve. Il la retrouvera tout à l’heure. En attendant, il a une tâche beaucoup plus compliquée qui l’attend.

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Il s’arrête devant la lourde porte qui le sépare du bureau de son père. Il n’a jamais compris pourquoi il fallait que son père s’enferme dans cette pièce même quand les invités sont déjà présents dans la maison. C’est toujours la même chose : il faut toujours qu’il arrive après les autres. Parfois, Christopher l’imagine en train de faire les mots croisés de la page jeu de la Gazette du sorcier, juste pour faire croire qu’il est un homme occupé, tellement occupé qu’il ne peut pas arriver à l’heure pour les dîners qu’il aide pourtant à organiser puisqu’ils se déroulent chez lui. Christopher n’a jamais été aussi proche de la vérité en ce qui concerne les occupations de son père, mais ce dernier met un point d’honneur à ce que personne n’en sache jamais rien, surtout son bon à rien de fils qui n’aura donc jamais la confirmation que Duke Hangoover ne travaille effectivement pas quand il s’enferme dans son bureau alors qu’a sonné l’heure de se rassembler dans le salon pour un dîner familial.

Le poing serré, Christopher prend une grande inspiration. En temps normal, il aurait fait durer le temps et serait resté planté devant la porte jusqu’à ce qu’un bruit suspect provenant du salon le force à toquer, mais là il ne peut pas se le permettre car Donovan se trouve encore dans le couloir. Il n’a pas envie de lui donner l’occasion de se foutre de lui en le laissant croire qu’il redoute l’éternelle confrontation avec leur père. Ce qui est pourtant le cas. Alors il serre les mâchoires, carre les épaules, serre le poing et frappe sur la porte du bureau paternel.

Trois coups discrets mais suffisamment affirmés pour être entendus de l’intérieur. Puis il attend. Il attend. Au bout du couloir, Donovan ricane. Christopher se tourne vers lui. Penché sur le meuble de l’entrée, son frère ne le regarde pas mais il sait bien qu’il se fout de lui. Il ouvre la bouche pour lui dire d’aller se faire foutre, mais un bruit résonne soudain en haut des escaliers, faisant sursauter Christopher.

Leur père apparaît sur le demi-palier, une chemise à la main. Se sentant bête, Christopher s’éloigne de la porte du bureau pour lui faire face. Duke Hangoover porte un élégant costume qui souligne l’étroitesse de son buste qui ne cesse de maigrir avec la vieillesse.

« Père, fait Christopher d’une voix crispée en guise de salut, je vous pensais dans le b…
Ta mère m’a demandé d’aller te chercher une chemise, Christopher, » l’interrompt Duke d’une voix fatiguée.

D’aussi loin qu’il s’en souvienne, son père a toujours eu une voix fatiguée et une mine fatiguée, comme s’il portait trop de poids sur les épaules ou comme s’il travaillait tous les jours jusqu’à l’aube. Quand il était petit, Christopher pensait que c’était le cas. Mais il a compris en grandissant que c’était sa tête qui était comme ça, voilà tout. L’effet serait pire encore s’il avait les cheveux poivre et sel. Mais Duke Hangoover a les cheveux presque aussi noirs que ceux de sa femme. À son âge, la soixantaine entamée, cette couleur n’est pas plus naturelle chez l’un que chez l’autre, ce que Christopher trouve ridicule.

Son père descend les escaliers et se plante devant lui. Il est plus grand d’une dizaine de centimètres, ce qui force Christopher à lever la tête pour soutenir son regard. Ses yeux ont la couleur d’une table en chêne, un brun profond strié de clair. Des rides s’étirent sur ses tempes, semblables à celles qui commencent à apparaître sur celles de Christopher. Ses cheveux coiffés en arrière lui donnent l’air plus vieux que son âge réel. Pendant un instant, Duke se contente d’observer son fils sans rien dire, fils qui serre les mâchoires et qui sent son regard se faire insolent, comme toujours quand il se prépare à se recevoir une vilaine remarque sur… Allez, il y a le choix ! Sur ses cheveux rasés au-dessus de ses oreilles, sur sa chemise, sur ses tatouages qui dépassent, sur son absence de cravate. Allez, vieux con, songe-t-il intérieurement, vas-y, crache ce que tu as à dire !

Mais Duke se contente de lui tendre la chemise qu’il est allé chercher dans son dressing. Une chemise blanche au milieu des plis de laquelle se trouve une cravate couleur bordeaux. Christopher baisse les yeux sur le vêtement, lance un regard suspect à son père, et l’attrape avant d’ouvrir la bouche, modulant sa voix pour lui donner ses éternelles teintes moqueuses.

« J’imagine que vous… »

Son père se détourne de lui et s’éloigne en direction de Donovan. Il ignore Christopher et les mots qui meurent sur ses lèvres. Ce dernier ne peut que se tourner à son tour pour le suivre du regard.

« Alors fils, comment s’est déroulé ce duel ? » demande Duke à un Donovan fier comme un paon dans sa robe de duel.

Donovan coule un regard en direction de Christopher resté en arrière. Un fin sourire s’étire sur ses lèvres ; il est à la fois victorieux et arrogant. D’aussi loin que Christopher s’en souvienne, son frère l’a toujours regardé ainsi.

« Parfaitement bien, Père, répond Donovan avec une voix ronde insupportable, comme vous pouvez vous en douter. »

Planté devant le bureau, Christopher observe père et fils s’échanger des banalités arrogantes. Il se sent parfaitement con, comme toujours lorsque son père l’ignore. Une vieille colère familière embrase son torse, née d’une étincelle allumée il y a bien longtemps. Il inspire doucement par le nez pour la faire redescendre et surtout pour ne rien montrer à Donovan qui l’observe derrière l’épaule de leur père qui a totalement oublié l’existence de son second fils.

Les doigts crispés autour de la chemise, l’autre main négligemment glissée dans la poche de son pantalon, Christopher se détourne et s’enfonce dans le couloir obscur qui longe la volée d’escaliers. Il abandonne derrière les deux hommes qui parlent duel comme si de rien n'était. Il hâte pas pour retrouver plus rapidement sa sœur.

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Au bout du couloir, une porte vitrée donne sur la cour. Le volume des voix de Donovan et de Père diminue au fur et à mesure que Christopher s'éloigne de l'entrée. Le soleil commence doucement à se coucher, ses rayons rasants coulent par la vitre et illuminent son chemin. Il jette un coup d'œil par la vitre avant de bifurquer sur la gauche. Il pousse la porte du couloir de service et s’engouffre dans un espace plongée dans l’obscurité. Cet étroit passage contourne toute la cuisine jusqu'au salon. Il servait à l’époque de passage pour le petit personnel auquel on demande depuis la nuit des temps de s’affairer mais de le faire discrètement. Chez les Hangoover, rares sont ceux qui l’utilisent. La préférence va généralement à l’immense salon lumineux qui a également son accès sur ce couloir et donc sur la cuisine.

Christopher aperçoit de la lumière après quelques mètres à marcher dans la pénombre. La porte secondaire de la cuisine est grande ouverte. Un sourire étire les lèvres. Il avale rapidement les derniers mètres restants et s’engouffre dans la pièce sans prévenir. Adossée à l’îlot central face à la porte, Annabelle pousse un cri de surprise et cache sa main derrière son dos. Christopher ricane. Elle pousse un long soupir et récupère sa main dans laquelle se trouve un large verre rempli de vin.

« Ce n’est que toi, constate-t-elle en tournant élégamment le visage pour boire sans que le verre ne la dérange dans l’observation de son frère.
Ce n’est que moi, oui, réplique Christopher, et j’ai besoin d’un verre également. »

Annabelle Hangoover désigne d’un geste du menton la bouteille restée sur le plan de travail face à elle. Christopher pousse un râle de satisfaction avant d’appeler magiquement un verre et de se servir généreusement.

Coincée entre un immense salon et deux couloirs, dont un qui n’a aucune source de lumière extérieure, la cuisine aurait dû être un puits insupportable d’obscurité. Mais elle est ouverte en son plafond par un large puits de lumière. Un système ingénieux et magique permet de faire tomber les rayons de soleil qui touchent le bâtiment trois étages plus hauts jusque dans la cuisine au rez-de-chaussée. Christopher la trouve tout de même étouffante et n’y passe généralement du temps que pour échapper aux discussions et à l’ambiance désagréable du salon, souvent en compagnie de sa sœur. Soeur qui n’attend pas qu’il ait bu sa première gorgée avant de lui lancer de cette voix profonde et lente qui la caractérise :

« Tu vas devoir te changer.
Oui, grimace son frère en désignant la chemise abandonnée sur le plan de travail à côté de la bouteille. Mère l’a exigé.
Tu l’as cherché, » remarque Annabelle en penchant la tête en arrière pour boire une gorgée.

Ses longues jambes sont croisées devant elle. Elle est plus nonchalante avec lui qu’elle ne le sera jamais avec un autre membre de la famille.

« Tu as fait exprès de mettre un col mao. »

Christopher s’adosse au plan de travail et croise un bras sur son torse pour y poser son coude. Il observe longuement sa sœur qui soutient son regard d’un air impavide. Aujourd’hui, Annabelle a noué ses cheveux sur son crâne en un chignon serré. Mère la reprend à chaque fois qu’elle se présente les cheveux dénoués, alors elle a cessé même si Christopher sait qu’elle ne supporte pas les épingles. Cela lui donne un air sévère qui n’a jamais été le sien et qui accentue sa pâleur. Et que dire de cette robe choisie explicitement pour plaire à ses parents et qui accentue sa folle maigreur ?

« Oui, répond enfin Christopher dans un sourire. J’ai peut-être fait exprès.
J’aime bien lorsque tu viens dîner, l'informe Annabelle avec un sourire satisfait. Mère ne fait plus attention à moi lorsqu’elle t’a sous les yeux. »

Parce qu'elle est trop occupée à relever tout ce qui ne va pas chez lui pour avoir le temps de critiquer ses autres enfants. Christopher grimace ; Annabelle hausse les épaules.

Pendant un instant, aucun d’eux ne reprend la parole. Ils boivent leur vin, satisfaits de s’être servis dans ce grand cru qui devrait normalement accompagner le plat principal. Parfois, leurs regards se croisent et un fin sourire s’épanouit sur leurs lèvres, plus grand sur celles de Christopher qui a eu des années pour apprendre à sourire avec sincérité que sur celles d’Annabelle qui ne s’est jamais échappée des griffes des Hangoover. Christopher ne se rappelle plus du temps où sa jeune sœur riait avec insouciance ; cela remonte à trop longtemps.

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Christopher observe Annabelle à la dérobée. Il sait bien qu’elle ne devrait pas boire d’alcool avec les potions qu’elle prend mais ce ne sera jamais lui qui le lui rappellera. Son mari et leurs parents s’en occupent bien assez à chaque fois qu’elle daigne lever son verre pour être servie à table. Il préfère la laisser profiter, simplement heureux qu’elle soit suffisamment en confiance avec lui pour partager ses secrets.

« Est-ce parce que tu t’inquiètes de mes joues creuses que tu m’observes ainsi, Chris ? »

Appuyée d’une main sur le plan de travail, Annabelle l’observe, la tête penchée sur le côté. Christopher soutient son regard sans ne rien laisser paraître. Le bord de sa bouche se relève dans un sourire discret.

« Je me faisais simplement la réflexion que c’était bon de te revoir.
Parce que mes joues sont effectivement plus creuses, poursuit Annabelle sans montrer qu’elle l’a entendu, tout en se mirant dans le reflet de son verre. Mais j’ai une très bonne excuse. Et toi ? »

Ses yeux se plantent dans ceux de Christopher par-dessus le verre à pied.

« Moi ?
Tu as une excuse pour ton air fatigué ? »

Il n’a même pas l’excuse d’un service tardif, le Pitiponk étant fermé le lundi. Cela dit, il a passé la journée à travailler d’arrache pied. Et peut-être a-t-il fait la fête hier dans l’espoir d’oublier le dîner auquel il est obligé de participer aujourd’hui.

« Le travail est harassant, ma chère sœur, articule insolemment Christopher dans un sourire suffisant qui ne trompera pas Annabelle.
Menteur, réplique cette dernière en menant son verre à ses lèvres. Dois-je demander à Xavier de te prescrire une potion revigorante ?
Tu ne l’as toujours pas largué, celui-là ? »

Il fallait la regarder fixement pour remarquer le sourire presque invisible qui courbe ses lèvres. Christopher ne manque rien de cette discrète marque de joie, car il l’attendait. Encore quelques échanges comme celui-ci et le sourire se fera plus affirmé, éloignant pendant un temps les ombres qui dansent toujours dans les yeux d’Annabelle Hangoover. Mais c’est sans compter la minuscule petite voix qui s’élève tout à coup du couloir.

« Tu vas quitter papa ? »

Annabelle sursaute si violemment qu’une goutte de vin s’échappe du verre et glisse sur ses doigts. Elle étouffe un juron sous le regard amusé de Christopher qui s’est cogné la tête contre le meuble, surpris par la voix de sa nièce. Car c’est bien Eva qui se détache dans l’encadrement de la seconde porte de la cuisine, sur le mur de droite. Une toute petite fille engoncée dans une riche robe à volants, ses longs cheveux noirs et lisses coulant comme de la soie sur ses frêles épaules. Ses immenses yeux écarquillés sont fixés sur sa mère. Qui ne la regarde pas.

« Va jouer, tu veux, Eva, dit-elle, son léger sourire totalement envolé.
Mais…, hésite la petite fille d’une voix gorgée d’émotions, tu vas vraiment qui…
Va jouer, » répète Annabelle en plantant ses yeux dans ceux de Christopher qui avale ses lèvres pour se retenir d’intervenir.

La petite regarde sa mère, puis son oncle, puis encore sa mère avant de s’éloigner du chambranle de la porte. Elle recule dans l’ombre jusqu’à s’y confondre et fait demi-tour pour repartir au salon. Le son de ses petits pas qui s’éloignent résonne dans la cuisine silencieuse. Christopher avale une longue gorgée de vin et secoue la tête, un air désabusé sur le visage — à combien de scènes semblables à celle-ci a-t-il déjà assisté ?

« Heureusement que tu n’as pas prévu d’en pondre un autre, Anna, lance-t-il à sa sœur.
Et toi tu devrais t’y mettre, réplique celle-ci. Tu enfiles toujours des perles, dis-moi ? »

Christopher en crache son vin dans un éclat de rire qu’il n’a pas su retenir. Il plaque aussitôt sa main sur son menton pour essuyer les gouttes écarlates qui y coulent.

« Annabelle ! » s’offusque-t-il, les yeux arrondis autant par la surprise que par l’hilarité qu’il ne retient pas.

C’est alors que sa sœur penche sa tête en arrière et éclate d’un rire profond comme un grondement de tonnerre. Christopher se fige en l’observant, son sourire ravit grandissant de plus en plus sur ses lèvres. C’est pour cela qu’il continue de venir, réalise-t-il en sentant son cœur se gonfler d’amour, pour la voir rire ainsi, ce qu’elle est incapable de faire devant n’importe quel autre membre de la famille, sa fille compris. Lorsqu’Annabelle rit, la fatigue qui tend toujours ses traits disparaît, ses yeux se mettent à briller et on la croirait capable d’embrasser la vie au lieu de la subir.

La bruit d’une porte qui claque au bout du couloir menant au salon interrompt ce moment suspendu ; Christopher et Annabelle se figent, leur regard plongeant l’un dans l’autre, les doigts crispés autour des verres à vin.

« Eva, combien de fois t’ai-je dit de ne pas courir ? »

Bien qu’étant lointaine, la voix sèche de leur mère leur parvient très clairement, de même que le bruit de ses talons qui frappent sur le sol en pierre et qui se rapprochent de plus en plus de la cuisine. Annabelle affiche une belle tête paniquée et fait des signes à son frère. Christopher réagit avec la vivacité d’un serpent et se précipite pour attraper le verre de sœur pour le cacher dans le placard le plus proche, avec le sien. Seule reste sur le plan de travail la bouteille ouverte qu'il s’empresse de pousser dans un recoin. Il se redresse au moment même où Lillian apparaît dans l’embrasure de la porte.

Le regard de faucon de leur mère passe de l’un à l’autre. Ses lèvres se pincent. Elle pénètre dans la cuisine comme en terrain conquit, ses talons frappant sévèrement le carrelage. Ses yeux reviennent sur Christopher qu’elle dévisage en fronçant les sourcils.

« Je t’ai dit de changer de chemise, Christopher.
Tout à fait, » répond-il en se redressant.

Il croise par-dessus l'épaule de sa mère le regard hilare d’Annabelle qui baisse aussitôt la tête pour camoufler son visage, ce dont il lui est reconnaissant car il aurait eu du mal à se retenir de rire et Lillian lui en aurait fait baver durant des heures pour ça. Il se contorsionne pour attraper la chemise abandonnée sur le plan de travail. Mère le regarde comme s’il venait de la récupérer sur le sol.

« J’y vais, fait-il en faisant un sourire mielleux à sa mère.
Ne t’avise pas de te changer ici, Christopher, » claque la voix de Lillian.

Comme s’il allait le faire sous son nez et prendre le risque de se voir recevoir des réflexions sur ses tatouages, le gras de son ventre et celui de ses hanches ! Il n’est pas fou. Et encore moins idiot. L’impérieux doigt de Mère désigne le couloir et Christopher ne peut rien faire d’autre que quitter la cuisine pendant que la vieille femme s’occupe de… Bah, il se fiche de ce qu’elle peut bien faire.

Il se retrouve dans le couloir plongé dans l’obscurité. Il s’éloigne de quelques pas pour s’assurer que sa mère ne profite pas de l’occasion pour lui lancer une énième pique. De toute façon, elle est en train de parler avec Annabelle. Il espère que sa sœur ne sent pas trop le vin, sinon ils sont tous les deux bons pour les leçons de morale.

Adossé au mur, Christopher pousse un long, très long soupir en commençant à déboutonner sa chemise. Et dire que la soirée ne fait que commencer… Il en a déjà assez, il a envie de rentrer chez lui, de mettre un album de Unikorn et de pousser le son à fond, de danser dans son salon en caleçon et…

« Christopher ? » chuchote Annabelle en sortant de la cuisine.

Il se penche pour lui faire signe dans l’obscurité. Elle le rejoint aussitôt.

« La matriarche est partie ? ricane Christopher en faisant glisser sa chemise sur ses épaules.
Tais-toi ! le réprimande Annabelle en détournant pudiquement les yeux vers l’entrée de la cuisine. Elle pourrait encore nous entendre. »

Ils échangent un sourire dans la pénombre. Christopher coince entre ses cuisses sa chemise au col mao, cauchemar de sa mère castratrice, et enfile celle de son père. L’odeur du vêtement lui soulève l’estomac : la même lessive que dans son enfance. Son cœur se noue mais il s’empêche de trop y penser : il ne peut rien y faire. La chemise est trop tendue sur ses épaules et Christopher devine qu’elle le serrera aussi au niveau des hanches. Il jure entre ses dents et se met rapidement à attacher les boutons pour ne pas avoir à y passer trois heures.

« Passe, » fait Annabelle en se plantant devant lui.

Christopher lui donne la cravate. Sa sœur la lui passe autour du cou et attend qu’il ait fini d’attacher le dernier bouton avant de commencer à la nouer. Il se laisse faire, les fesses appuyées contre le mur, les mains sagement glissées dans ses poches et les yeux baissés vers elle. Elle ne dit rien, lui non plus. À quoi cela servirait-il de parler des remontrances qu’Annabelle a subit dans la cuisine ? Ou d’évoquer la dureté avec laquelle leur mère s’est adressée à son fils ? À quoi cela servirait-il de parler de leur cœur lourd ? De leur absence commune d’envie d’être ici, ce soir ou un autre soir ? Christopher et Annabelle ne disent rien. Le silence en raconte bien assez. Ils profitent de la présence l’un de l’autre, lui en écoutant son cœur battre de sentir sa sœur si distante être proche de lui ; et elle en souriant parfois à ce frère qu’elle admire autant qu’elle jalouse.

Annabelle termine de nouer la cravate. Elle la lui serre près du cou, comme aime leur père. Comme déteste Christopher. Puis elle s’éloigne d’un pas. Son frère la remercie d’un sourire. Ils savent tous les deux qu’il est désormais temps de rejoindre le salon.

« Heureusement, grâce au plan de table de Mère tu auras la chance de n’avoir qu’à lever les yeux pour profiter du splendide paysage du plus beau de tes frères, dit Christopher d’une voix arrogante pour effacer le silence et l'appréhension.
Et heureusement, grâce au plan de table de Mère, rétorque Annabelle avec un sourire triste comme si elle récitait un texte appris par cœur, tu n’auras également qu’à lever les yeux pour tomber sur le visage parfait ton unique sœur. »

Un sourire attendri naît sur les lèvres de Christopher.

« Voilà qui me réjouit par avance.
Et moi donc, » murmure sa sœur en s’éloignant de lui après avoir caressé d’un geste tendre la cravate qu’elle vient de nouer autour de son cou.

Ils avancent ensemble en direction du salon, après avoir fait un crochet par la cuisine pour faire disparaître les verres cachés dans le placard.

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Lorsqu'ils entrent dans le salon, les canapés et les fauteuils sont déjà vides. Tout le monde est rassemblé autour de la table, dans la partie droite de la pièce. Les regards se tournent aussitôt vers eux ; là accusateurs, ici désabusés et de ce côté-là plein d'espoir. Si Annabelle prend soin de ne croiser les yeux d'aucun membre de sa famille, pas même ceux lourd d'attente de sa petite fille de six ans, Christopher, lui, lance une œillade provocante à Donovan et soutient le regard hautain de son père avec une fierté insolente. Il ne suffit que d'un geste du menton autoritaire de Lillian pour que les deux s'avancent vivement vers leur place respective qui n'a pas changé depuis au moins dix ans. Les chaises sont tirées sans bruit aucun et tout le monde s’assied dans un silence angoissant qui donne des maux d'estomac à Christopher.

Ce soir, c'est Lillian qui préside la table. Parfois, il s'agit de Duke mais c'est de moins en moins le cas avec les années qui passent. Père est installé à la droite de son épouse et fait face au meilleur de ses fils qui a toujours été très fier de la place qu'il occupe à table en sa qualité de premier né — Christopher l'a souvent moqué pour ça. À côté de Donovan vient Annabelle, qui fait face à Christopher qui maudit chaque jour qui passe de devoir dîner avec le regard de son abruti de frère posé sur lui et en sentant la présence tendue de son père à sa gauche. Son seul réconfort est la place qu'occupe Victoria sur sa droite. Sa belle-sœur n'est pas la meilleure des compagnes et empoisonnée par les horreurs que Donovan raconte sur lui elle ne s'est jamais montrée trop amicale avec Christopher, mais elle maîtrise si bien l'art du mensonge qu'il a parfois l'impression qu'elle le tolère. Surtout, il ne peut plus réellement la détester depuis qu'ils ont eu cette discussion lors d'un ennuyant dîner comme celui-ci durant lequel elle lui a avoué avoir eu une folle période rock'n roll dans sa jeunesse. Il ne sait pas exactement ce que cela signifie, mais elle l'a ensuite lancé sur une conversation centrée sur la musique ce qui a définitivement scellé l'avis que Christopher se faisait d'elle et qui l'empêche désormais de la mépriser comme il méprise les autres. Face à Victoria se trouve Xavier qui a déjà posé une main possessive sur le bras d'Annabelle posé sur la table. Penchée vers elle, il lui murmure quelques mots à l'oreille ; elle garde les yeux baissés sur son assiette et acquiesce de temps à autre. Les enfants se trouvent en bout de table, Clinton à côté de Victoria et Eva, puis Derek près de Xavier.

Christopher croise les grands yeux de Derek qu'il sent posés sur lui même de l'autre bout de la table. Il lui fait une discrète grimace avec la bouche. Derek avale ses lèvres et plaque les mains sur ses lèvres pour s'empêcher de sourire. C'est au milieu d'un silence profond et faussement respectueux que s'ouvre le repas. La danse des plats commencent, emmenés par les domestiques ; ici, personne se sert seul, il faut toujours avoir quelqu'un pour faire les choses à sa place. Cette mauvaise habitude s'est aggravée avec les années, quand il était petit les repas étaient moins formels, quoi que toujours aussi chiant.

Voilà un mot qui ferait s'étouffer Lillian Hangoover avec sa soupe... Dans son esprit, Christopher l'utilise à outrance pour résister à l'envie de se tirer de cette mascarade en donnant un grand coup de pied dans la table pour tout envoyer valdinguer. Chiant, la discussion sur le Conseil lors de l'entrée. Chiant, le comportement de Xavier avec Annabelle — il s'occupe plus d'elle qu'il s'occupe de sa propre petite fille. Chiant, les remarques sèches de Duke lancé à Derek (« le dos droit, jeune garçon » ; « on tapote avec la serviette, on ne se frotte pas le visage avec comme un malotru » ; « tu pourras parler une fois que nous aurons terminé de manger, les enfants n'ont pas leur mot à dire à table »). Chiant, les regards acérés que lui lance sa mère. Chiant, que personne ne lui pose aucune question ni ne veuille répondre à ses quelques prises de parole. Chiant, les regards moqueurs de Donovan. Chiant, les soupirs ennuyés d'Annabelle. Chiant chiant chiant chiant chiant.

Christopher retient tant et si bien la colère qui gronde en lui et le sentiment d'horreur que lui inspire ce dîner, sans parler du dégoût qui s'accumule et qui le laisse l'estomac au bord des lèvres, que son corps dans sa totalité est perclus de douleur lorsqu'arrive la fin du repas. Ses muscles sont tendus à l'extrême et ses traits figés dans une expression de retenue savamment maîtrisée avec les années.

« Tu pourrais faire l'effort pour afficher une expression de connivence, Christopher, lui lance sa mère en passant près de lui pour rejoindre le canapé pour la discussion d'après-repas. Tu n'as donc rien retenu de notre éducation ? »

Christopher se laisse tomber sur le canapé avec l'impression de se jeter dans une mer pleine de requins. Son regard n'a cesse de se tourner vers l'horloge posée sur la tablette de l'une des cheminées de la pièce. Les discussions sont vides de sens. Les regards de Donovan le fatiguent. Et même les quelques messes-basses échangés avec sa sœur pour critiquer les manières de leur frère ou pour singer leur mère qui donne des ordres à tout et chacun ne suffisent plus pour le dérider. Christopher arrive à la fin de se rassemblement familial avec l'impression d'avoir joué un match entier de Quiddich et d'avoir perdu la partie, les nerfs à fleur de peau et cette impression vivace, détestable qui lui colle à la peau, celle d'être revenu à l'âge de quinze ans quand il subissait tous les jours durant les vacances, tous les putains de jour, cette fichue mascarade.

Sauf qu'aujourd'hui il est adulte. Lorsque sonne vingt-deux heures, il sait qu'il va pouvoir rentrer chez lui. Mettre la musique à fond. Se débarrasser de cette chemise détestable. La foutre au fond de sa poubelle. Y mettre le feu. Danser en caleçon. Pousser un cri de colère. Se rhabiller. Attraper sa baguette. Aller toquer chez les River, défoncer leur porte s'il le faut, pour avoir le bonheur de plonger son visage dans le cou de Jude, respirer son odeur, la laisser l'apaiser et le réconforter.

On se lève, on se dit au revoir en se promettant d'arriver à l'heure pour le prochain repas, on souhaite une bonne rentrée aux enfants, on s'échange des regards entre frères qui veulent dire « j'espère que je ne te reverrai pas avant très longtemps », on se souhaite une bonne semaine, un bon mois, un bon semestre, on subit les assauts de mère, « répond à mes courriers, tu travailles dans un simple bar, tu n'es pas Président du Conseil, tu as le temps de répondre à mes courriers ! », on essaie de ne pas se vexer du regard que père ne tourne même pas lui au moment de se saluer, on récupère ses affaires, on se dirige vers l'entrée.

Christopher remonte le couloir après être passé à la cuisine récupérer sa chemise au col mao. Il l'a tient froissée dans sa main gauche. Peu importe. Il veut partir d'ici le plus rapidement possible. Devant l'entrée patientent père et mère qui saluent Annabelle et Xavier. Plus qu'un dernier regard, un dernier sourire crispé et il pourra partir, ne plus revenir ici avant plusieurs semaines, plusieurs mois peut-être, s'il a de la chance.

En passant près de la commode installée juste à côté de la volée d'escaliers, Christopher ralentit en jetant un coup d’œil à ses parents et sa sœur qui discutent sans faire attention à lui. Il a la rancœur bloquée dans la gorge. Il a l'horreur qui lui pique les yeux. Surtout, il se sent comme un tout petit garçon. Il se sent seul. Il se sent non écouté. Il se sent sale. Il sent loin. Loin de toute cette vie, cette famille, leurs attentes, leurs espoirs, leur méchanceté. Et là, sous ses yeux, posée sur la commode, presque trop discrète à côté de la lampe ostentatoire et de la boite ouvragée en or qui ne sert à rien d'autre qu'à dire « on a du fric, regardez ! », se trouve une petite horloge sous cloche. Finement décorée, en or également, avec un cadran incrusté de pierres précieuses. Christopher l'a toujours vue sur cette commode, même quand elle était dans leur manoir de Manchester. Elle fait partie de ces objets devant lesquels on passe toujours les jours, si bien que l'on finit par ne plus y faire attention.

« Christopher, si tu voulais bien te donner la peine de venir nous saluer. »

La voix sèche de sa mère le sort de sa rêverie, mais quand il lève les yeux vers elle elle ne le regarde même pas, pas plus que leur père, sa sœur ou son beau-frère. Alors sa main vole. Sa main vole et attrape l'horloge. Sa main plonge de nouveau dans sa poche et serre solidement l'horloge. Christopher avance à grand pas vers la porte d'entrée. Il distribue les sourires promis, il essuie quelques remarques désagréables qu'il répètera sous la colère quand il sera avec Jude tout à l'heure.

Enfin, il quitte le manoir familial et n'attend pas d'avoir atteint la rue pour transplaner. La boule dans sa gorge s'est apaisée. Sa rancœur est moins brûlante. Un profond sentiment de victoire commence à les remplacer. Demain, il vendra l'horloge sur le marché noir.


FIN

Lutin en cuir le plus stylé du Pitiponk
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER