23 mai 2025, 16:12
Le cœur révélateur
Dimanche 8 mai 2050
Un peu après 17h


Si on avait dit à Erwan trois mois auparavant qu’il serait ce jour-là au Chaudron Baveur, à boire un café crème d’une main et en faisant faire des va-et-vient à la poussette de son fils de l’autre main, il aurait traité cette personne d’idiote. Pourtant, il était là, après avoir marché en compagnie d’Anjali une bonne partie de l’après-midi dans Londres. Elle devait voir une tante éloignée ou quelque chose comme ça, et Erwan était donc seul avec Vihan jusqu’à dix-huit heures. Heure à laquelle il devait passer un entretien d’embauche au célèbre magasin Weasley, Farces pour sorciers facétieux. Anja ne pouvait pas rentrer sur le Chemin de Traverse, ainsi le jeune père s’était posé au Chaudron pour que, quand viendrait l’heure, il puisse rapidement lui passer la poussette. Pour le moment, le petit Vihan dormait paisiblement, alors Erwan ne voulait surtout pas cesser de le bercer. Des petits mouvements fluides, souples et continus semblaient faire l’affaire. Il observait les lieux à la recherche d’une tête connue, mais mis à part un homme qui lui disait quelque chose de loin à la table à côté, et une grand-mère qui semblait marmonner des choses dans sa barbe au fond de la salle, l’établissement paraissait un peu vide. Tous les commerces n’étaient pas ouverts le dimanche, et il était sûrement un peu tôt pour que des groupes un peu plus festifs se mettent au bar. Ce qui, à y réfléchir, était mieux pour le sommeil du bébé. Erwan ne voulait surtout pas d’un groupe bruyant et alcoolisé et c’était peut-être bien la première fois qu’il se faisait cette réflexion.

Au bout de dix minutes, après avoir commandé un jus de citrouille malgré son envie d’une belle chope de bièraubeurre (le soleil de mai l’avait poussé autant qu’il le pouvait vers la boisson alcoolisée, mais la main sur la poussette et l’échéance chez les Weasley avaient eu gain de cause) une très belle femme s’installa seule à deux tables du jeune homme. Erwan n’avait pas de préférence en ce qui concerne les femmes. Toutes les personnes qui disaient préférer les blondes, ou les brunes, ou les minces, ou n’importe quel autre attribut physique, lui faisaient lever les yeux au ciel. Pourquoi s’arrêter à un détail alors que le spectre du charme féminin était si large ? Cette sorcière-là devait avoir à peine trente ans, ou peut-être un peu moins. Elle avait une longue chevelure rousse ondulée, des yeux marron, une silhouette voluptueuse, de très discrètes taches de rousseur. Elle portait un pantalon en lin marron et un haut en coton blanc dont le col large laissait entrevoir une partie de ses épaules ; et si Erwan avait déjà noté tous ces détails, c’est qu’il l’avait observée depuis son entrée jusqu’à ce qu’elle vienne s’installer pas trop loin de lui. Non pas comme un vulgaire lourdaud, avec insistance et des yeux qui dérangent, mais avec discrétion et respect. Erwan était subjugué par son charme. Il se devait d’essayer… Il se devait même de vérifier une très ancienne légende urbaine pour en avoir le cœur net ! Est-ce que, oui ou non, les femmes sont attirées par les bébés !? Son fils venait tout chambouler dans ses projets de vie, il pouvait bien aider son père à séduire une femme…

L’Anglais tourna légèrement la poussette de manière à ce que Vihan soit visible depuis sa table. Il hésitait presque à le réveiller pour vérifier la légende, mais il n’était tout de même pas prêt à franchir cette ligne. Il ne fallut cependant pas même deux minutes avant que la jeune femme n’adresse de grands sourires à Erwan. La légende disait donc vrai… Ce genre de sourire, Erwan le savait d’expérience, était un très bon départ dans la séduction ! Il se leva sans trop réfléchir, il n’avait que cinq mètres à faire et la poussette restait toujours dans son champ de vision. Une fois à hauteur, il s’adressa à elle sur un ton calme et bas pour ne pas réveiller son fils. «Bonjour. Je profite qu’il dorme pour papoter un peu. J’ai l’impression de n’avoir parlé à personne depuis une éternité ! Je ne vous dérange pas ?». Le non qu’elle lui donna en réponse avait tout d’un non de politesse. Aïe… Ça partait moins bien qu’espéré. Puis la réalité frappa Erwan. Qui dit très jeune bébé, dit généralement couple… «Oui, comme on est séparés avec la mère, je m’occupe beaucoup de lui, je n’ai plus le temps de rien… Je n’avais pas abordé d’inconnue depuis… je ne sais même plus !». Il n’eut pour réponse qu’un « ah oui ? » faussement interrogatif. Erwan était assez expérimenté pour savoir que ce comportement était soit celui de quelqu’un pas intéressé par son jeu de séduction, soit quelqu’un de trop timide pour le faire. Et Erwan n’aimait pas mettre les gens mal à l’aise. Autant mettre les deux pieds dans le chaudron pour en avoir le cœur net. «Alors voilà… en voyant une aussi belle femme que vous entrer au Chaudron, je me suis dit qu’il fallait qu’on apprenne à se connaître. Je suis célibataire, pourquoi ne passerait-on pas une soirée à se découvrir ? Vous me plaisez et, si je vous plais, pourquoi ne pas s’accorder un beau moment sans prise de tête ? Histoire de s’alléger de tous les tracas du quotidien ?». Après avoir rougi, refusé ses avances entre deux bégaiements, la jeune femme semblait ne plus savoir où regarder. Erwan, familier de ce genre de refus, arrivait toujours à faire parler sa sympathie à défaut de son charme. «Oh pardon ! Je vous ai mise dans l’embarras… Ne soyez pas gênée, je vous laisse sans vous déranger plus longtemps. C’était un peu direct et osé de ma part, je m’excuse. Profitez bien de votre fin de dimanche.». Le jeune homme retourna s’asseoir à sa place et constata que Vihan était en train de se réveiller tout doucement. Il lui adressa un ironique haussement d’épaules qui semblait vouloir dire « qui me reprochera d’avoir essayé ? ».

Voyageur amateur ~ Digne héritier de l’esprit Weasley ~ commerçant en herbe

29 oct. 2025, 17:50
Le cœur révélateur
Dave l’avait lâché quelques heures avant que les deux ne se retrouvent au Chaudron Baveur, mais Niall avait tout de même envie de boire quelque chose. Il s’était demandé si l’idée était bien raisonnable, un dimanche, à 17h, et en avait conclu que puisqu’il ne travaillait pas le lendemain, il pouvait bien se le permettre. Ce n’était pas tant qu’il craignait de rentrer chez lui complètement saoul — d’autant plus qu’il était seul — mais c’était plutôt l’image qu’il renverrait. Et Niall gardait toujours en tête que le cercle d’amis de ses parents n’était jamais bien loin.

Alors oui, cette fois, il s’était laissé à ce verre au bout de la rue, à commander la première boisson de la liste pour s’asseoir et lire. Du moins, c’était l’objectif qu’il avait en tête lorsqu’il s’était installé, avant d’être interrompu par le sorcier dont la voix portait jusqu’à lui. Il n’avait d’abord pas vraiment prêté attention — pensant qu’il s’agissait là d’une simple discussion de commande banale — et n’avait donc pas relevé tout de suite la tête de son livre. Puis, force est de constater que l’attitude de la serveuse avait attiré son regard, Niall avait discrètement posé les poèmes qui ne se prêtaient plus tellement à la situation.

Il ne fallait pas être très doué pour se rendre compte que la sorcière paraissait gênée par les commentaires du sorcier. Certains clients n’avaient peut-être rien entendu — ou feignaient n’avoir rien entendu —, mais Niall se demandait déjà combien de temps il tiendrait face au comportement du sorcier qu’il trouvait déplacé. S’il était évident que la femme face à lui n’avait pas du tout l’air intéressée, et ce, depuis sa première histoire de séparation, l’Irlandais se demandait comment quelqu’un pouvait bien croire que l’approche qui avait suivi pouvait marcher. Et tout ce qu’il avait en tête à cet instant, c’était Fáelán. Les deux se ressemblaient dans leur approche aussi ringarde. Quoi que celui-là s’était au moins excusé.

Un peu osé et direct ? Niall leva les yeux au ciel, se retenant de dire quoi que ce soit, ayant de toute manière compris qu’il n’insisterait plus, il s’était contenté de secouer la tête, désabusé. Même son haussement d’épaules envers ce qu’il devinait être son enfant pris au piège, Niall le détestait. Alors il tenta de reprendre son livre, mais ses reproches à lui-même de n’être pas intervenu plus tôt prenaient le dessus et Niall n’avançait pas. Voilà, cet homme venait de ruiner son moment ; il n’avait plus qu’à payer sa boisson, se lever et partir. Il fourra sa main dans la poche de sa veste et sortit les quelques mornilles nécessaires, en jetant, sans s’en rendre compte, un dernier regard au sorcier problématique.