Entre deux battements de cœur
Ce n’est pas le soir, c’est l’aurore,
Qui gaîment nous semble s’enfuir ; [...]
Ainsi, laissant l’espoir éclore,
Meurt doucement le souvenir.
Qui gaîment nous semble s’enfuir ; [...]
Ainsi, laissant l’espoir éclore,
Meurt doucement le souvenir.
– Promenade, A. de Musset
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• Avant propos •
Dans le cadre de Thème à la folie, ce sujet répertorie différents OS mettant en scène Ashley et sa famille avant qu'elle ne parte à Poudlard et lorsqu'elle n'y est pas. Sauf exception, ils se dérouleront tous au manoir des Houston, dans le Somerset (près de Wellington). L'ordre des posts ne suit pas la chronologie ; le sommaire, en revanche, oui.

28/05/2042 | La photo
18/08/2044 | Tout en haut du monde
25/12/2049 | Claire nuit de neige
20/12/2050 | Le fantôme de sa présence
PNJ actifs : selon les textes, un ou plusieurs membres de la famille d'Ashley.
Dernière modification par Ashley Houston le 25 mai 2026, 01:25, modifié 4 fois.
Quatrième année | Corneille du Chant | #741b47 | Saumon indépendant | Préfubbies aspirateur
Entre deux battements de cœur
• Tout en haut du monde •
18 août 2044
Domaine Houston – Angleterre
8 ans
Dressée sur la pointe des pieds, le cou tordu pour regarder le plus loin possible, Ashley fixe de ses yeux grands ouverts le sommet de l'arbre devant lequel ils se tiennent.
« T'es pas capable de grimper jusqu'en haut ! »
La voix de Valerian s'élève derrière elle, railleuse, et elle devine qu'un grand sourire éclaire les traits de son visage, qu'il a les poings posés sur ses hanches et qu'il regarde lui aussi les branches qui d'ici, semblent inaccessibles, trop loin pour être touchées même des yeux. Peut-être qu'il se dit que lui-même ne pourrait pas le faire. Ashley ne se retourne pas pour le simple plaisir de l'imaginer ainsi, tableau aussi rassurant que familier, qui ne lui rappelle pas que dans quelques jours, il prendra à nouveau le train pour Poudlard et s'en ira loin du manoir.
« Bien sûr que si je peux !
– Prouve-le. »
L'enfant sent ses lèvres se retrousser, mais elle se mord les joues pour les empêcher de remonter plus haut, étouffant son expression avant qu'elle ne soit trop visible. Reposant ses talons sur le sol, elle fait quelques pas vers l'arbre, dont les premières branches – heureusement – sont assez basses pour qu'elle puisse s'y agripper avec les mains. C'est la vision de Valerian se moquant d'elle qui la motive à entreprendre l'escalade du chêne, plus que l'envie de se retrouver tout en haut pour admirer la vue, car elle ne supporterait pas ses interminables blagues sur son incapacité à grimper, ou sa peur (inexistante, évidemment, à huit ans on a peur de rien) de tomber. La tentation de se retourner pour tirer la langue à son frère est forte, histoire de lui montrer que non, elle n'est pas une trouillarde contrairement à ce qu'il se plait parfois à dire sans raison. Mais elle a envie de l'ignorer, de lui montrer sans affect que ce qu'il lui met au défi de faire est aussi simple que de tartiner de confiture un morceau de pain au petit-déjeuner.
Ashley fléchit les genoux, s'élance et s'accroche à une branche, restant le corps pendu dans le vide, appréciant la sensation d'être attirée vers le sol sans pouvoir l'atteindre. Elle se balance quelques secondes, avant de tirer son corps vers le haut, de cette force propre aux enfants qui tentent de réussir des choses impossibles. Elle ramène son torse contre le bois, puis bascule dessus pour se coucher et s'asseoir sur l'écorce. Les jambes pendantes, elle toise Valerian qui la regarde. Il n'est pas très bas – ou elle pas très haut – mais déjà, elle sent qu'il sait qu'il s'est trompé à son sujet. Un sourire victorieux se dessine sur les lèvres d'Ashley ; elle a déjà gagné le défi qu'il lui a donné.
« Je t'avais dit que j'y arriverais.
– T'es loin d'être en haut ! Rêve pas trop.
– Attends un peu et tu verras. »
Elle sait que son frère n'a aucune envie de la voir réussir, pour la simple et bonne raison que si c'est le cas, il ne pourra pas la railler, ni lui faire aucune remarque. Ce sera même l'inverse qui se produira, et tandis qu'Ashley adorera cela, Valerian le détestera. Ce qui ne fera qu'augmenter la fierté de sa sœur, évidemment. Fierté qui durera jusqu'à ce qu'un nouveau jeu soit lancé... ou qu'il ne retourne à Poudlard. Ce à quoi il ne faut pas qu'elle pense.
Ashley secoue la tête pour retrouver un visage neutre et se lève en équilibre sur la branche – heureusement assez large pour qu'elle puisse y poser les deux pieds sans manquer de tomber. Elle fait quelques pas, arrive au niveau du tronc auquel elle s'agrippe avec précaution, puis commence la vraie ascension. Elle n'a rien de compliqué, d'ailleurs. Les branches forment comme un escalier et elle marche dessus comme si elle grimpait à une échelle, baissant parfois la tête pour éviter de se cogner ou de se prendre des feuilles dans les yeux. Valerian disparait bien vite de sa vision, caché par le feuillage, et il ne reste plus qu'elle et ses pensées. Le défi lancé par le Serpentard disparaît, remplacé par l'idée que bientôt, il ne sera plus là. Gwennaëlle et lui ont déjà fait leur rentrée à Poudlard. Il ne reste plus que Natanaël, mais bientôt ce sera à son tour, et alors elle sera toute seule. Ce n'est pas la solitude qui effraie Ashley ; être seule lui plait. Mais elle a peur de ne plus reconnaître ses frères et sœurs lorsqu'ils reviendront (ce qui a déjà commencé pour Gwennaëlle, qui n'est plus la même depuis qu'elle ne vit plus au manoir), elle a peur de ce changement et surtout, elle ne veut pas être seule avec leurs parents. Cela voudrait dire devoir supporter leurs questions, leurs remarques, leurs conversations. D'habitude, quand tout le monde est là, elle se fait vite oublier. Elle n'a pas à faire semblant d'écouter, ou à être vraiment présente ; ses pensées lui suffisent à rapidement couvrir le bruit de fond des conversations. Mais quand il n'y aura plus qu'elle, il n'y aura plus de bruit de fond. Il y aura soit une conversation gênante, soit un silence embarrassant. Aucune des deux options ne lui plait.
Plus Ashley grimpe l'arbre, plus ses pensées sont envahissantes, et plus les branches se raréfient. Elle arrive à un point où continuer à monter serait risquer une chute mortelle, aussi s'arrête-t-elle et contemple-t-elle la vue à travers le feuillage. D'ici, elle distingue le manoir, sombre silhouette dressée de l'autre côté du jardin. Derrière, il y a des champs, et plus loin, une forêt, différente du bois qui encadre le domaine. Le soleil de l'après-midi réchauffe doucement l'air, et un vent léger agite ses cheveux, lui faisant fermer les yeux pour apprécier ce moment de paix...
« Tu t'en sors ? »
... Moment qui est brisé par le cri de Valerian. Ashley rouvre les yeux et baisse la tête : de là où elle est, elle ne le voit pas, mais elle devine son expression. À l'évidence, il s'impatiente. Dans un soupir, elle commence la descente du chêne, empruntant plus ou moins le même chemin qu'à l'aller. Arrivée sur la branche de tout à l'heure, celle où le défi a réellement commencé, elle saute à terre et rejoint son frère.
« Jolie vue. Gwennaëlle arrive. »
Valerian mime une fausse grimace, faisant semblant d'être déçue de sa réussite. Mais au fond de ses yeux se lit une certaine fierté, mêlée à un bonheur plus simple ; celui d'avoir passé un bon moment avec Ashley – sans moquerie, sans bourde, sans erreur. Il tente d'enrouler un bras autour de ses épaules mais elle le repousse dans un grognement. Abandonnant cet objectif (il n'a jamais réussi, et peut-être est-ce là le vrai défi : se faire aimer d'Ashley à tel point qu'elle accepte et apprécie votre contact), ils se dirigent d'un même pas vers le manoir où, effectivement, leur sœur vient à leur rencontre.
Quatrième année | Corneille du Chant | #741b47 | Saumon indépendant | Préfubbies aspirateur
Entre deux battements de cœur
• Claire nuit de neige •
25 décembre 2049
Domaine Houston – Angleterre
3ème année
À pas feutrés, je pousse la porte de la chambre de Natanaël, qui s'entrouvre dans un grincement discret, trahissant ma venue aux oreilles de mon frère. Allongé par terre, il ne se retourne pas, ne bronche même pas. Le calme qui accompagne le cri du bois, détonnant avec les paroles habituelles du reste de la famille, lui indique mon identité, et lorsque je referme la porte derrière moi, les éclats de voix en provenance du salon s'éteignent et ne laissent plus aucun doute quant à la personne qui se trouve derrière lui. Dans un profond – mais léger – soupir, je m'adosse contre le battant et penche la tête en arrière, appréciant ce soudain silence qui apaise mon esprit et détend mon corps. Je ferme les yeux un court instant pour effacer les images de Valerian, Papa et Grand-père discutant avec animosité dans le salon tandis que Gwennaëlle, Maman et Grand-mère se rendent dans le jardin d'hiver pour s'enrober de fumée aux senteurs sucrées, ou plus âcres selon leurs goûts. Je suis contente que la soirée touche à sa fin et que je puisse enfin m'éclipser sans que cela ne se remarque trop. Le repas m'a paru interminable, et seul Natanaël a pu partir avant le dessert. Je me demande, à chaque fois, comment il fait pour ne pas être vu, ou pour qu'on ne le lui reproche pas. Peut-être car on en attend moins de lui...
Mes paupières se rouvrent et mon regard s'accoutume à la lumière tamisée de la chambre de mon frère. Oublié, le réveillon d'hier, à Godric's Hollow, avec l'interminable liste d'invités ; oublié, le repas de ce soir, en plus petit comité, mais tout aussi épuisant. Ne reste plus que moi, Natanaël, et ma nouvelle palette d'aquarelle découverte ce matin lors de l'ouverture des cadeaux en famille. J'ai attendu toute la journée pour pouvoir l'ouvrir, l'admirer, l'effleurer des doigts et y tremper mon pinceau, et enfin ce moment est venu, dans l'intimité – et le calme ! – de ce lieu qui ne me manque que trop lorsque je suis à Poudlard et que Natanaël est si haut dans sa tour, et moi si seule dans mon terrier. Les moments où nous ne sommes que tous les deux se font de plus en plus rares ; ceux dans un lieu aussi familier que sa chambre le sont encore plus.
« J'ai apporté ton chevalet. »
Mon regard glisse vers la fenêtre où en effet, juste devant la vitre, est posé ledit chevalet, avec dessus une toile immaculée qui n'attend que moi pour la colorer. Un frémissement d'impatience me parcourt le dos. Un frisson de reconnaissance me secoue le corps à l'idée que c'est Natanaël qui a pensé, non, qui a su dès ce matin que ce soir, je voudrai peindre dans la tranquillité de ce lieu après une journée passée sous le bruit des conversations, rires et remarques de notre famille. Je réprime un sourire et me décolle de la porte pour faire quelques pas vers le Serdaigle, sentant mes bras être plus fébriles et mes mains tenir moins fermement mon aquarelle. Oh, tout ça est de sa faute. Il n'a pas le droit d'autant me connaître et de faire tout ce que j'aimerais qu'on fasse pour moi sans que je n'aie à le demander.
« Tu fais quoi ?
– Des origamis.
– Montre. »
Je réduis les derniers mètres qui nous séparent et me penche par dessus son épaule. Natanaël se redresse et s'assied de profil. Il ramasse ce qu'il était en train de faire et me tend les petits bouts de papier tout juste formés. Je m'en saisis doucement, de peur de les froisser – et car je sais qu'il tient énormément à tout ce qu'il fait – et les regarde un à un. Un ange, un sapin, une étoile... il n'a pas pu s'empêcher de ne faire que des origamis sur le thème de Noël. Je contiens à grands peines une remarque sur cela, notamment car son travail est trop délicat pour que je trouve quelque chose de vraiment constructif à dire dessus. Les plis sont propres, les formes sont soignées ; un peu plus et l'ange pourrait battre des ailes, l'étoile briller et le sapin agiter ses branches sous un vent imaginaire. Je me penche pour rendre ses ouvrages à mon frère et lui adresse un hochement de tête approbateur, comme pour lui dire « C'est très joli, bravo ». Puis je l'enjambe et me place face au chevalet, posant ma palette d'aquarelle à côté de moi et me saisissant de mes pinceaux. J'en glisse un entre mes lèvres et fronce les sourcils, déjà concentrée.
Derrière moi, j'entends Natanaël se relever et ranger ses origamis. En quelques pas il me contourne et tire les rideaux de la fenêtre, révélant le paysage enneigé caché derrière les carreaux.
« Je me suis dit que tu voudrais peindre ça. »
Et il a bien raison, pensé-je en écarquillant les yeux. Toute de blanc vêtue, la vue qui s'offre à nous n'est éclairée par rien d'autre que les étoiles et la lune qui, brillante, arrose le jardin et ses alentours d'une douce lumière blanchâtre, presque fantomatique. Les arbres ne sont plus que des ombres à peine visibles au milieu du noir de la nuit et tout en bas du mur, un léger halo jaune – artificiel, cette fois – est créé par les lumières du jardin d'hiver. Natanaël se repositionne près de moi et, tandis que nos regards se croisent, il sent l'approbation dans mes yeux, teintés une touche de gratitude. Il sait comment me rendre tout agréable, même lorsque je pense avoir passé une mauvaise journée et que je n'ai plus envie que de me morfondre dans mon lit. Il est cette petite étincelle qui nait dans un cœur au moment les plus inattendus, parfois désespérés.
Sans un mot de plus car ils ne sont pas nécessaires, je plonge mon pinceau dans l'eau puis dans l'aquarelle, avant de le poser sur la toile pour commencer à tracer ces premières lumières d'une sombre nuit d'hiver.
Quatrième année | Corneille du Chant | #741b47 | Saumon indépendant | Préfubbies aspirateur
Entre deux battements de cœur
• La photo •
28 mai 2042
Domaine Houston – Angleterre
6 ans
Le soleil brille très haut dans le ciel et de ses tout petits pieds, Ashley gambade dans l'herbe du jardin, essayant de suivre tant bien que mal Valerian qui semble courir à toute vitesse devant elle. Elle ne crie pas pour l'appeler, n'ose pas le faire se retourner juste pour qu'il l'attende. Il lui a bien fait comprendre maintes fois qu'il est bien plus rapide qu'elle et que ça ne sert à rien de tenter de le ralentir. Alors elle court de toutes ses forces, les lèvres pincées et les sourcils froncés pour redoubler d'effort et accélérer autant que possible. Mais avant qu'elle ne puisse espérer le rattraper, il a déjà atteint leur destination, à l'orée des bois, où Gwennaëlle, Natanaël, Papa et Maman sont debout, à les regarder en souriant pour certains, en rigolant pour d'autres. Dans un grognement de frustration, Ashley ralentit et se met à marcher pour parcourir les derniers mètres qui la séparent de sa famille.
« J'ai gagné !
– Ça se fait pas. T'es plus grand !
– Mais j'ai gagné. »
Le sourire victorieux qu'affiche Valerian ne tarde pas à énerver la petite, qui sent les coins de sa bouche s'affaisser et son regard s'assombrir. Elle aimerait bien le lui faire ravaler, son sourire, mais il risquerait de crier et d'attirer l'attention de leurs parents sur eux. Et elle ne veut pas encore entendre des paroles de réconfort qui sont toujours les mêmes et qui ne comprennent pas du tout l'ampleur du problème. Alors Ashley ravale sa fierté et se dirige à grandes enjambées derrière Natanaël, qui l'observe d'un regard interrogatif. Elle hausse les épaules pour lui signifier de lâcher l'affaire et baisse la tête pour étudier l'herbe sous ses pieds. Devant eux, leur père est en train d'installer un appareil photo magique sur un trépied et Gwennaëlle s'impatiente.
« On est vraiment obligés de faire ça ? » Sa voix plaintive s'élève comme un murmure trahissant les pensées d'Ashley. Elle non plus n'a pas envie de prendre une photo. Elle a tellement d'autres choses à faire, bien plus importantes ! Comme ce dessin qu'elle a commencé hier avant d'avoir été obligée d'aller se coucher, ou encore ce livre à déchiffrer, mais aussi le bois à explorer... Elle n'a pas le temps pour une photo, Ashley. Elle a un monde à découvrir, une vie à épuiser.
« Ça fait plaisir à ton père... La douce voix de Maman prend le relai et répond à Gwen. Et à moi aussi. Allez, ça n'arrive pas tous les jours ! »
La jolie main manucurée d'Isabel passe dans les cheveux de sa fille aînée, qui se laisse faire avec un léger sourire aux lèvres. Ashley frissonne et détourne le regard. Elle ne sait pas si elle est heureuse de ne pas être la cible de cette affection, ou si elle aussi a envie que Maman lui remette quelques mèches en place. Machinalement, l'enfant porte la main à sa frange pour la lisser et son regard se concentre sur le dos de Natanaël, où derrière elle peut voir Papa en train de pester contre l'appareil.
« Non, ça ne va pas... le terrain n'est pas plat. Tout le monde, décalez-vous un peu à droite ! »
D'un même mouvement, la troupe se bouscule pour obéir aux consignes. Cela dure quelques secondes ; ballotée tantôt à droite, tantôt à gauche, John finit par poser ses poings sur ses hanches et fait signe à tout le monde d'arrêter de bouger.
« On ne voit pas le manoir, ça ne va pas du tout. Tout le monde, on change d'endroit ! Suivez-moi, on va aller derrière la maison.
– Oh non...
– C'est reparti...
– Ça va durer longtemps ? »
Plusieurs plaintes s'élèvent mais tout le monde, tant bien que mal, se met en marche pour suivre le père qui déjà s'est éloigné à grandes enjambées, son matériel sous le bras. La question d'Ashley était plus particulièrement adressée à Natanaël, à qui elle s'accroche en agrippant son t-shirt et en lui jetant un regard pressé.
« Papa va trouver une solution », lui répond-il avec un sourire rassurant.
Elle hoche la tête et parcourt le chemin jusqu'au manoir en silence. Là-bas, le même schéma se produit : à contre-jour, le manoir se dessine comme une immense masse noire qui cache la famille et qui enlève toute joie à ce que la photo est censée transmettre. Ils ont plus l'air d'être à un enterrement que d'être une famille heureuse en plein printemps. Après de longues minutes à râler, à se chamailler, à discuter, à débattre et un « Je veux rentrer » fatigué de la part d'Ashley, il est finalement décidé de prendre la photo à l'intérieur, dans le salon. Là où tout le monde sera vu, à l'aise et confortablement installé.
Le décor et la lumière du salon semblent convenir à John, qui dresse un pouce en l'air, le regard satisfait. Il lance le décompte de dix secondes et court se placer dans le cadre de la photo.
« Tout le monde dit : Jobarbiiiille ! »
Si la petite famille est impatiente que ça se termine, personne n'ose le montrer et chacun obéit comme il peut à la consigne donnée par Papa. Le rendu final lui plait, et c'est avec soulagement que chacun est autorisé à aller vaquer à ses occupations.
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17 août 2050
14 ans
Postée devant la cheminée, je regarde cette photo prise il y a huit ans maintenant et laisse les souvenirs qui y sont liés m'envahir petit à petit. Tout était si simple, à l'époque. J'ai l'impression que c'était il y a une éternité. Quand était la dernière fois que la famille a ainsi été réunie, sans réels soucis, sans froid ni silence gêné ? Quand tout semblait naturel et qu'une simple photo n'engendrait pas plus que quelques soupirs ? Mes yeux détaillent l'image et un sentiment de nostalgie s'empare de moi. Assise au milieu du canapé, je suis entourée de Gwennaëlle et de Maman. Debout à sa droite se tient Papa, avec à ses côtés Natanaël, coincé sous son bras. À côté de ma sœur est Valerian, un grand sourire aux lèvres. Tout le monde sourit, en réalité. Le « Jobarbiiiille ! » de Papa est très net dans mes oreilles et en écho résonnent celui que les autres, et moi-même, avions prononcé.
Un soupir s'échappe de mes lèvres à cette image du passé qui ne pourra plus jamais être reproduite. Avec les années, mes sourires se sont taris, la bonne humeur générale s'est affaiblie, mes liens avec Maman et Gwennaëlle se sont effilochés. Sur chaque photo, désormais, flotte cette impression que ce que nous étions n'est qu'une futile apparence, en contraste avec la réalité d'aujourd'hui.
Quatrième année | Corneille du Chant | #741b47 | Saumon indépendant | Préfubbies aspirateur
Entre deux battements de cœur
• Le fantôme de sa présence •
20 décembre 2050
4ème année
« J'y vais, à plus... bonne nuit. »
Ce sont les derniers mots que je lui ai adressés avant de m'enfuir dans le couloir. Et je crois que ce sont les mots les plus stupides que j'ai jamais dits de ma vie. À plus ? Bonne nuit ? En y repensant, j'ai envie de disparaître six pieds sous terre. Il y avait mille choses plus intéressantes à prononcer pour lui dire au revoir, mille façons de paraître plus enjouée, ou plus agréable, ou pour montrer que oui, j'ai apprécié ce baiser... Comment ne le pourrais-je pas ? C'est tout ce que j'ai toujours désiré, depuis le premier instant où je l'ai vue assise par terre dans la volière et où sa voix s'est élevée, belle comme le chant d'une sirène. Ah, que ne donnerais-je pas pour retourner dans le temps et guérir ce que j'ai détruit ce jour-là ! Il a suffit de quelques mots pour que le charme disparaisse et de quelques danses pour qu'il réapparaisse. Puis, à nouveau, j'ai tout gâché. « J'y vais », sérieusement ?
Dans un râle, je me retourne sur le ventre et enfouis ma tête dans mon oreiller. Cela fait trois jours que je suis rentrée au manoir pour les vacances et autant de temps que je n'arrive pas à me la sortir de la tête. Par conséquent, je n'arrive à rien faire. Chaque parole est accompagnée de sa voix, chaque geste est suivi de son odeur, chaque pensée est hantée par son souvenir. Le fantôme de sa présence m'empêche de me concentrer, de manger, de respirer, de vivre. Je pensais que la distance me ferait oublier tout ça et me permettrait de me focaliser sur moi-même, sur ce que j'apprécie faire lorsque j'ai du temps pour moi mais... chaque minute passée seule me fait sombrer dans une spirale infernale au goût amer du manque. Un an plus tôt il m'aurait été inconcevable d'avoir envie de sa présence près de moi. Et maintenant, au milieu de ma chambre, étendue sur mon lit au point que je ne fais plus qu'un avec le matelas, elle est le centre de mon univers et le cœur de tous mes malheurs. Il faut que je trouve un moyen de stopper ça.
D'un bond je me redresse et file vers le gramophone magique offert par mon grand-père cet été. La musique ! La musique, par Merlin. La musique qui assourdit, qui tambourine aux oreilles et envahit l'espace de toute sa mélodie. Il n'y a rien de mieux que la musique pour étouffer ses pensées. Je fouille quelques instants dans la petite collection de vinyles dont je dispose, remerciant mille fois – et cela ne semble pas assez – Grand-père d'avoir accepté de me léguer quelques-uns de ses albums, autant sorciers que moldus. Je finis par en prendre un au hasard, un que je n'ai encore jamais écouté. Je le pose sur le tourne-disques, amène délicatement le diamant à son bord et magiquement, il s'abaisse et le vinyle se met à tourner. Immédiatement les notes de la première chanson1 s'élèvent dans les airs et remplissent ma chambre d'une mélodie joyeuse mais ce n'est pas assez fort ! J'augmente le son autant que possible avant que cela ne gêne mes parents et me rassieds sur le bord de mon lit, les bras sur les genoux et les mains sous le menton pour me concentrer.
On a dark desert highway, cool wind in my hair...
Les premières paroles résonnent autour de moi et je ferme les yeux. Le temps passe et la chanson continue, et un sourire de satisfaction se dessine sur mes lèvres ; je ne pense plus à Swart. Et c'est un très bon morceau que j'écoute. J'écrirai à Grand-père pour lui partager mon expérience.
There she stood in the doorway...
Mes yeux s'ouvrent d'un coup et se fixent furieusement sur la porte de ma chambre. Je réalise ce que je viens de faire et je m'en donnerais presque une gifle ; à quoi pensais-je ? Qu'elle apparaîtrait sur le seuil de ma porte ? Qu'un miracle inespéré la ferait venir à moi et que je pourrais lui dire tout ce que j'ai sur le cœur, que j'ai envie de lui parler, de rattraper ce que j'ai défait, que le temps perdu peut être retrouvé ? Ma stupidité me fait ricaner et j'enfouis mon visage dans mes mains. Jamais je n'ai été si désespérée, rarement je me suis sentie aussi vide de substance et d'énergie. Je n'ai plus envie de rien faire, car elle absorbe toute ma vitalité. C'est épuisant et j'aimerais y mettre un terme. Mais la seule façon de mettre fin à mes tourments est de briser le silence que je m'étais promis de garder pendant les vacances, et même plus encore. La distance est le meilleur amnésiant. Peut-être que je devrais demander à ce qu'on me lance un Oubliettes. Mais pour rien au monde je ne romprais ma promesse personnelle, quitte à endurer cette souffrance pendant toutes les vacances. Je sais qu'elle finira par passer, et la vie reprendra alors son cours, et je n'aurai plus à me soucier d'elle.
Malgré moi, je jette un dernier coup d'œil vers mon bureau. Une part au fond de moi a envie de lui écrire. Est-ce que je devrais lui écrire ? Non ; de toute façon je ne sais pas où elle habite. Dans un énième soupir, mon dos reprend place sur mon matelas et je regarde le plafond, laissant la musique remplir mes oreilles et battre à mes tempes pour l'oublier, ne serait-ce qu'une seconde. Je veux retrouver son parfum de fleurs.
This could be Heaven or this could be Hell.
1. Hotel California, Eagles. Première chanson de l'album éponyme.
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