De la Nostalgie en bouteille

- Je compte bien profiter de ce temps face à “l’homme irrésistible” que j’ai sous les yeux, lança-t-il avec un sourire malicieux, en reprenant les mots de Christopher sur le ton de la plaisanterie. Et crois-moi, je dis ça avec tout le sérieux du monde.

Le regard toujours posé sur Chris, le trentenaire prenait plaisir à regarder cet éclat débordant, ce feu qui vivait dans ses yeux. Quelque part, cela le réchauffait. L’idée que certaines choses ne changeaient pas, même après toutes ces années. Il avait l'impression qu'il avait vu Chris seulement quelques mois plus tôt. Celui-ci n'avait, en tout cas, pas perdu la main en ce qui concernait les compliments. Il savait comment conforter Hyacinthe dans ses choix de vie, celui-ci se sentant plus accueilli au pays ces dernières heures qu'il ne l'avait été toute l'année durant.

- Merci, dit-il simplement, d’un ton plus doux, presque bas.

Le mot sortit plus chargé qu’il ne l’avait prévu. Hyacinthe n’était pas du genre à s’épancher, mais la sincérité dans la réaction de Christopher avait touché une corde qu’il ne s’attendait pas à voir vibrer. Son regard se perdit un instant dans la salle. Le Pitiponk, avec ses néons colorés et ses tables éraflées, ses clients aussi bruyants qu’attachants, représentait presque tout ce qui lui avait manqué dans sa vie sociale au Royaume-Uni : le désordre, la spontanéité, cette impression d’être au milieu du monde et pas simplement à côté.

Hyacinthe leva son verre à son tour, le regard encore fixé sur Christopher tandis que ses doigts effleuraient distraitement le pied du récipient. Il y avait quelque chose d’étrangement rassurant dans cette scène : le brouhaha des conversations, la lumière tamisée qui jouait sur les reflets colorés de leur boisson, le rire familier de son ami qui vibrait encore dans l’air. Cela lui rappelait de jolis souvenirs de ses années étudiantes.

- À ma ruine prochaine, alors !

Il fit mine de se redresser avec fierté, bombant légèrement le torse dans une imitation théâtrale de satisfaction.

- Parce qu’entre nous, je compte bien mettre à l'épreuve ce nouveau salaire. J’en ai bien assez de compter mes gallions au morcelé en faisant comme si c'était pour l’expérience minimaliste. Il éclata d’un petit rire nerveux, puis reprit plus doucement, avec un demi-sourire. Cette fois, je compte bien savourer un peu.

Les verres s’entrechoquèrent dans un tintement clair, à peine audible sous le fond sonore du bar, mais suffisant pour marquer l’instant. Hyacinthe prit une gorgée avant de poser son verre à présent vide, laissant échapper un hoquet de contentement.

- Tu sais... j'adore ça. T’as toujours cette même manière de râler quand t’es content.

Le rire qui suivit était léger, sincère, un peu attendri. Il se pencha légèrement en arrière, s’adossant à sa chaise avec les bras croisés, la tête légèrement penchée de côté, comme s’il cherchait à imprimer la scène dans sa mémoire. Hyacinthe, spectateur amusé reprenant petit à petit un rôle d'acteur, retrouvait un peu de cette insouciance perdue.

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Le sourire de Christopher s'étire quand, derrière son verre, Hyacinthe se redresse avec fierté. Il garde son verre en l'air le temps que le Gallois dise une phrase ; phrase qui le fait grimacer parce qu'il n'aime pas deux choses concernant l'argent : en manquer et devoir faire attention à ses dépenses. C'est pour cela qu'il a succombé à la tentation des activités illicites il y a bien longtemps. Jamais il n'aurait pu vivre comme il vit s'il s'était contenté de son salaire de responsable de bar. Et puis cela aurait été si ennuyant de se priver de l'excitation d'enfreindre les lois. Il est donc ravi que Hyacinthe soit à partir de la rentrée scolaire plus à l'aise niveau dépense, et pas seulement parce qu'il gagne un client qu'il sait qu'il n'aura aucun mal à faire venir dans son établissement.

Leurs verres s'entrechoquent par-dessus la table. Les agréables vibrations remontent le long du bras de Christopher qui attrape le regard de son ami.

« Je t'aiderai à savourer, » lui lance-t-il d'une voix narquoise, se retenant de justesse de rajouter la phrase grivoise qui lui passe par l'esprit.

Il plonge ses lèvres dans son verre pour boire une longue gorgée savoureuse, mais il ne quitte pas pour autant Hyacinthe des yeux. Celui-ci le regarde et Christopher aime sentir son regard sur lui. Il aime ses piques, il aime le voir réagir à ses clins d’œil et à ses sourires, il aime sa façon de pouvoir alterner aisément entre un rire sincère et un regard doux, entre la légèreté et un sérieux attendrissant. Christopher aime ses yeux et son regard, il aime ses lèvres et ses sourires, il aime la façon dont ses cheveux retombent sur son épaule et la ligne juste de sa mâchoire. S'ils n'étaient pas dans la salle principale du Pitiponk et s'il ne savait pas que Hyacinthe est moins démonstratif que lui, Christopher se serait levé, aurait fait le tour de la table et aurait passé ses bras autour de ses épaules. Il aurait appuyé son torse contre son dos et aurait niché son visage dans son cou pour respirer son odeur. Il en a envie, là. Par affection, parce qu'il a besoin de contact.

Hyacinthe ouvre de nouveau la bouche. Christopher cligne des yeux, surpris. Il ne s'attendait pas à ça. À cette subite sincérité, à la tendresse dans son regard. Après quelques secondes, le temps de réaliser, il se fend en un sourire maladroit, un peu tordu, comme à chaque fois que quelqu'un lui dit qu'il aime quelque chose chez lui et qu'il ne s'agit pas de ses sourires, de ses traits d'humour, de ses goût musicaux, de ses sourires, de ses tatouages et tout ça. Ses yeux glissent le long du buste de Hyacinthe. Il s'est éloigné pour s'adosser au dossier de la chaise, il a croisé ses bras devant lui. Christopher plante ses dents dans ses lèvres avant de remonter son regard pour le déposer dans le sien.

« Tu es en train de me supplier pour que je râle plus souvent, là ? » s'amuse-t-il, de cette même voix grave qu'il a toujours lorsqu'il veut faire mine de rire pour camoufler sa gêne.

Il pose un coude sur la table et retient sa tête de trois doigts. Un fin sourire danse sur ses lèvres. Un sourire coincé, comme s'il essayait de le retenir. La joie palpite au fond de son cœur. Celle de savoir que cet ami trop souvent parti, et toujours trop loin, est de retour dans un quotidien dans lequel il a déjà sa place.

« Tu es trop loin, » murmure soudain Christopher.

Son autre bras glisse sur la table, ses doigts tendus vers l'homme en un geste quémandeur, mais pas insistant. Après avoir connu Christopher à différentes périodes de sa vie, avoir été son camarade, son ami, son amant puis de nouveau son ami, Hyacinthe ne se trompera certainement pas sur ses intentions ; nul désir charnel dans les yeux de Christopher, dans cette voix profonde à peine murmurée, dans ce besoin qui brille dans son regard. Seulement le besoin de sentir une chaleur autre que la sienne sur sa peau.

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« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER

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Hyacinthe observa Christopher avec un amusement tendre qui lui chauffait doucement la poitrine. Ses paroles avait glissé jusqu’à lui avec la même désinvolture charmante que Christopher semblait appliquer à tous les moments où il flirtait sans vraiment s’en rendre compte. Ou peut-être qu’il s’en rendait très bien compte. Avec Chris, c’était toujours difficile à dire. Et au fond, ce flou-là lui avait toujours plu.

Son verre vide entre les doigts, Hyacinthe fit tourner le pied du récipient d’un geste absent, presque méditatif. Les souvenirs des soirées étudiantes où ils s’étaient écroulés de rire pour des raisons idiotes, à moitié ivres de l'atmosphère ou des boissons, à moitié heureux de la vie, affluaient avec la même douceur que la chaleur de la pièce. Le roux répondit d’abord par un sourire, presque imperceptible, mais qui creusait une fossette au coin de sa bouche. Il ouvrit la bouche pour répliquer, mais ce fut Chris qui parla encore, cette fois d’une voix grave, presque retenue. "Tu es en train de me supplier pour que je râle plus souvent, là ?" L’ironie dans la phrase fit naître un éclat de rire chez Hyacinthe. Il se pencha légèrement en avant, posant enfin son verre au centre de la table avec un petit claquement net.

- Je te demande un peu de respect, répondit-il, faussement indigné. Je ne supplie que pour les grandes occasions. Et pour de très belles personnes. Quant à savoir si tu es en bonne voie...

Il accompagna ses mots d’un haussement de sourcil soigneusement calculé, celui qui, lorsqu’ils étaient plus jeunes, faisait systématiquement glousser Chris comme un adolescent pris en faute. Il y avait dans les yeux de celui-ci une lueur que Hyacinthe cru reconnaître comme de la vulnérabilité. Une tendresse un peu brusque saupoudrée d'un amusement qui était plus que familier pour le psychomage. Comme s’ils n’avaient pas survécu ensemble à des années de silence, de distance, d’éloignement, de retrouvailles maladroites.

Puis les mots tombèrent. Simples. Désarmants.

Hyacinthe sentit quelque chose se contracter dans sa gorge ; un réflexe aussi physique qu’émotionnel. Le geste de Chris - sa main tendue, ouverte - venait frapper un endroit précis en lui, un endroit qu’il croyait pourtant avoir rembourré de prudence et de distance depuis longtemps. Il baissa d’abord les yeux vers ces doigts allongés, puis les releva, lentement, vers le regard de l'homme.

Il y avait toujours eu une facilité déconcertante chez Christopher pour réduire à néant les défenses les plus solides. Non pas par manipulation ou insistance, mais parce qu'il y avait toujours eu une sincérité sporadique et désarmante chez lui. Et Hyacinthe n’avait jamais été très bon pour y résister.

Il inspira, profondément, avant de laisser un sourire plus doux, presque timide, glisser sur son visage.

- Pourtant, j’ai fait tout ce chemin pour être celui qui profites de... Il agita vaguement la main en direction de Christopher, comme pour désigner l’ensemble de sa personne. …de "cet homme irrésistible". Et voilà que tu me dis que je me tiens trop loin. Décidément...

Il accompagna ses mots d’un soupir volontairement exagéré, pour cacher la vague de chaleur qui lui montait dans les joues, une chaleur qu'il ne pouvait surement pas expliquer par sa boisson. Puis, doucement, très doucement, Hyacinthe avança sa main dans un mouvement progressif malgré la permission de Christopher. Le brouhaha de la salle se réduisit dans son esprit et seule compta la chaleur qu’il savait imminente.

Ses doigts vinrent effleurer ceux de son ami. Un contact léger, mais assuré. La chaleur de Chris lui grimpa le long de la main comme un fil incandescent. Hyacinthe ne serra pas ; il laissa simplement leurs doigts se toucher, se frôler, s’aligner, peut-être même s'entremêler.

- Ça va, murmura-t-il enfin. Je suis enfin là.

Il y avait dans l’air un mélange d’émotion et d’évidence, de retrouvailles anciennes et de gestes nouveaux. Cela lui rappela la façon dont ils se côtoyaient autrefois - des contacts d’une spontanéité déconcertante, une proximité constante, presque instinctive. Il sentit un rire lui remonter dans la gorge, un rire léger, presque chuchoté, qui tranchait avec l’intensité du moment, mais le retint de justesse. Une incroyable diversité de choses lui venaient à l'esprit, la plupart étant des moyens de masquer cette lueur, celle que le roux savait se refléter dans ses yeux. L'espiègle idée qu'il devait s'entraîner à être un adulte responsable et très mature pour donner exemple à ses étudiants en répondant aux besoins affectifs de ses amis. La pensée, plus humoristique et enjôleuse, que si cet homme n'était pas satisfait, peut-être devrait-il s'asseoir sur ses genoux pour faire bonne mesure.

- Beaucoup mieux, n'est-ce pas ? Déclara-t-il avec un petit sourire satisfait en tentant de faire face à son trop-plein d'émotions sans briser cet instant.

Hyacinthe laissa ses yeux courir sur le visage de Chris - la ligne de sa mâchoire, la manière dont sa lèvre inférieure se mordillait une fois de plus, la lumière de ses pupilles... Il serra très légèrement les doigts qu'il avait effleurés dans un geste minuscule, presque invisible. Il regrettait presque d'avoir fuit pour la Grèce, à l'époque, en rompant contact avec ceux qu'il avait connu. Il ne pouvait se consoler qu'en pensant aux rares contacts qu'il avait eu avec Christopher au fil des années, songeant au fait qu'ils avaient consolidé les derniers fils qui les reliaient pour les empêcher de se briser.

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Le fantôme de son sourire meurt sur les lèvres de Christopher, abandonnant sa bouche dans une demi-lune tellement discrète qu'elle en est presque invisible. Il reste là, le bras tendu sur la table, le regard tendu vers Hyacinthe. Il sait ce que le Gallois verra dans ses yeux et il n'en a pas honte. Il ne cherche ni à camoufler ses émotions, ni à étouffer ses envies. Et il ne manque rien des expressions sur le visage de Hyas. Cet éclat dans ses yeux, puis ce sourire qui lui étire joliment les lèvres. Il va utiliser une pirouette pour se cacher derrière, devine instinctivement Christopher. Et c'est ce qui arrive. Une phrase qui lui tire un petit rire discret qui ne secoue même pas ses épaules. Et en attendant, sa main est toujours tendue entre eux, sagement posée sur la table ; son autre bras soutient sa tête. Christopher ne fait pas le moindre geste pour se retirer. Il sait ce qui va arriver. Ou du moins l'espère-t-il.

Enfin, il se met en mouvement. C'est lent, c'est doux. Les yeux de Christopher tombent sur cette main qui approche ; ses sourcils se courbent légèrement vers le bas, dans une attente presque douloureuse. Il ne bouge pourtant pas, il laisse la approcher. Son cœur manque un battement lorsque la chaleur des doigts de Hyacinthe caresse la sienne. C'est à peine un contact. Un effleurement. Très loin de ce que désire ardemment Christopher. Et pourtant son cœur se gonfle brusquement d'une émotion très familière qu'il ne peut associer qu'à Hyacinthe. Un sentiment né d'une entende et d'une complicité que les années n'ont pas abimé. Dans ce seul frôlement, il se souvient de tout ce qu'ils ont été. Il se revoit s'affaisser contre un canapé dans un appartement aujourd'hui oublié, entre les jambes d'un Hyacinthe dix ans plus jeune, sa tête renversée en arrière pour quémander un baiser du roux. Et ce dernier qui se penche vers lui pour le lui donner. Il revoie les centaines de geste qu'il a eu pour lui, de la main tendrement passée dans le dos quand il marchait à côté de Hyas à leurs doigts qui se frôlaient alors que ce n'était pas le moment, qu'ils étaient en compagnie.

Ça va, dit Hyacinthe. Christopher relève les yeux vers lui. Le sentiment est comme une vague qui part de sa poitrine et se répand dans tout son corps. Le rire qui se dévoile sur les lèvres du Gallois fait sourire Christopher qui se sent également rire. Doucement, tendrement, un peu retenu.

Les doigts de Hyacinthe contre les siens, une chaleur brûlante et pourtant réconfortante. Et tout à coup, l'étreinte s'affirme. Christopher, qui se retenait jusqu'à pour laisser l'homme aller à son rythme, ne peut plus et ne veux plus se retenir. Il bouge la main pour pouvoir glisser ses doigts sur ceux de Hyacinthe. Le long de ses doigts, puis de sa paume. Il avance son bras pour que son poignet vienne se nicher entre la main du Gallois. Quant aux doigts de Christopher... Ils glissent sur la peau tendre de l'intérieur du bras Hyacinthe. Un mouvement large et doux. Une caresse.

« Beaucoup mieux, » commente-t-il enfin d'une voix plus grave et posée que la sienne habituelle.

Un sourire satisfait lui étire les lèvres. Il n'a pas quitté un instant les yeux de Hyacinthe. Maintenant, il se permet d'observer le reste de son visage, de ses cheveux, de ses épaules, en se souvenant de son autour, de la sensation de son corps contre le sien. Il ne devrait pas. Il le fait malgré tout. Cela l'aide à éloigner la distance qui existe encore entre eux et qu'il aurait voulu combler en le serrant contre lui. Brusquement et fort.

Alors sur une impulsion qu'il a vu venir depuis le moment où il a avancé sa main sur la table, Christopher fait de nouveau glisser ses doigts sur la peau de Hyacinthe jusqu'à redescendre à sa main qu'il attrape entre la sienne. Il se penche par-dessus la table en levant leurs mains liées et, son regard vissé au sien, dépose ses lèvres dans le creux de la main de la main de l'autre homme. Un long et chaud baiser. Puis il se redresse avec un sourire mutin au bord des lèvres. S'il repose leurs mains sur la table, il ne lâche pas pour autant celle de Hyacinthe.

« Beaucoup mieux, » répète-t-il avec un sourire qui a cette fois cette teinte insolente qu'ont toujours les lèvres de Christopher.

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Hyacinthe sentit chaque seconde devenir étonnamment dense, comme si le temps se condensait entre leurs deux mains liées. Lorsque Christopher se pencha et que ses lèvres se déposèrent dans le creux de sa paume, quelque chose en lui se dénoua. Un fil tiré trop longtemps, un nœud serré depuis des années qui, soudain, relâchait toute sa tension. Le souffle du baiser irradia jusque dans son avant-bras, et Hyacinthe en eut le vertige. Il resta parfaitement immobile, comme si bouger risquait de faire disparaître la chaleur bruissante de ce contact. Son cœur, lui, fit l’inverse : il monta brutalement dans sa poitrine, tambourinant contre ses côtes avec une vigueur qu’il n’avait plus connue depuis... beaucoup trop longtemps. Et ce n’était même pas tant le baiser en lui-même, mais la façon dont Chris releva ensuite les yeux vers lui, avec ce sourire mi-satisfait, mi-insolent, qui semblait dire je sais exactement ce que je viens de te faire, et je ne regrette rien.

Le roux sentit la brûlure monter dans ses joues. Il n'était pas embarrassé, loin de là, s'envolant plutôt dans de doux souvenirs où cet action aurait été emprunte d'une romance évidente. Il ne restait ici que leur proximité, et Hyacinthe respira un peu plus lentement pour garder contenance. Il ne recula pas sa main, ne la cacha pas, mais la laissa là, offerte, les doigts entremêlés comme une langue silencieuse qu’ils avaient toujours partagée.

Il fallait répondre. Quelque chose. N’importe quoi. Quelque chose qui ne trahirait pas l’impression qu’il se liquéfiait de l’intérieur. Alors le trentenaire rit. Un rire discret, glissé entre ses dents, bref et léger, mais profondément sincère.

- Tu sais..., souffla-t-il en relevant très doucement leurs mains liées, observant l’endroit précis où les lèvres de Chris avaient touché sa peau. Il va vraiment falloir que je prenne une minute pour m’habituer au retour d'un tel flirt. Non pas que je me plaigne, au contraire.

Il faisait volontairement vague, jouant sur l’ambiguïté, mais Chris n’aurait aucun mal à comprendre. Ce flirt désarmant englobait la proximité brûlante, les gestes trop tendres, les sourires dangereux, les impulsions comme ce baiser dans la paume. Depuis le temps qu’ils ne s’étaient pas touchés... Cette amitié ambigue n'était pas nouvelle. Ils l'avaient développée à la fin de leur relation et l'avaient entretenue cette fois-ci, où Chris l'a retrouvé en Grèce. Le sentiment avait été le même qu'aujourd'hui, puisque Hyacinthe semblait toujours oublier malgré ses souvenirs distincts à quel point Christopher pouvait être intense.

Hyacinthe glissa son pouce contre l’articulation du poignet de Chris, lentement, presque sans y penser. Un geste naturel, instinctif, son corps se souvenant parfaitement du chemin, même après des années. Son regard, quant à lui, remonta le long du bras de Chris, suivit la courbe de son épaule, la ligne de sa gorge, jusqu’à ses yeux. Là, Hyacinthe ralentit son souffle. Chris le regardait comme s’il essayait d'y lire les émotions, les hésitations, les traces du passé, la joie du présent. Et Hyacinthe, d’habitude pudique dans ce genre de vulnérabilités, eut l’impression que se cacher serait ridicule. Alors il laissa tomber le dernier voile d’ironie derrière un sourire très calme.

- Je suis content d’être passé ce soir, dit-il simplement. J'ai suffisamment d'anecdotes en tête pour t'occuper pendant un bon moment.

Il sentit leurs doigts bouger, juste un peu, s’ajuster l’un à l’autre, comme si leurs mains cherchaient inconsciemment la position la plus confortable, la plus intime. Le brouhaha du bar revint lentement à ses oreilles, comme un décor qui se remet en place autour d’eux après un instant suspendu. Des rires, des verres qui cognent, le froissement de vêtements, un sortilège d’ambiance qui modifie une lumière trop vive dans un coin de la salle.

Il rit, secouant légèrement la tête, se sentant là, entier, présent, rassuré. Le roux redescendit le regard vers leurs mains un instant, puis reprit tranquillement.

- Mais seulement si tu m'en racontes autant. Je compte profiter de toi tant que je t’ai sous la main.

Hyacinthe se sentait confortablement doux, suffisamment pour rester là jusqu'au bout de la nuit. Cette dernière, lourde de sens, aurait une issue toute aussi prévisible, portée par leurs voix entrelacées. Sans masque, sans rupture.

694 - @Christopher Hangoover
J'ai pris la liberté de laisser une fin ouverte, pour qu'ils puissent continuer leur soirée sans nous.
Merci encore milles fois pour cet écrit, je l'ai sincèrement adoré, aimé, vécu. C'est le début de tout plein de jolies choses !

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