Arya
L’Écossais ne bougea pas lorsque la sorcière se dégagea. Il resta assis là, les mains posées sur ses genoux, le dos encore tiède de la chaleur qu’Aelle avait laissée. Il ne tendit pas le bras pour la retenir, n’esquissa aucun geste. Il se contenta de la regarder, à distance, le visage à demi plongé dans l’ombre. En lui, il n’y avait ni offense, ni amertume. Dans son coeur, seul ce léger resserrement si familier, qu’il connaissait déjà, et qui venait chaque fois qu’il voyait la jeune femme se réfugier derrière ses murailles. Ce n’était pas contre lui, il le savait. Elle avait besoin de cet espace, comme on a besoin d’air.
Il inspira doucement, et tourna les yeux vers la fenêtre. La nuit était constellée d’éclats sur les toits, comme des pierres de sel. Le souffle du vent s’invitait en brises légères à l’intérieur de la chambre. Gabryel suivit des yeux ces points lumineux, s’abandonnant un instant dans un univers intérieur dont il semblait parfois maîtriser lui seul les entrées et les sorties.
Son père biologique lui revint à l’esprit : Penwyn.
Le nom seul avait une résonance étrange, comme un mot oublié trop longtemps. Dans son silence, une pensée s’imposa : Et si d’autres existaient, quelque part ? D’autres visages, d’autres âmes portant la même couleur d’yeux que lui ? Il n’avait jamais formulé cette idée à voix haute. Ce n’était pas une urgence, seulement une curiosité timide, comme on perd son regard vers un horizon lointain.
Ses doigts carressèrent l’ourlet de sa manche. Il leva de nouveau les yeux vers Aelle. Assise contre le bureau, elle paraissait fragile et farouche, comme ces oiseaux blessés qui gardent encore la force de dresser leurs ailes. Il n’avait aucune envie de l’ébranler avec des mots maladroits.
D’une voix douce, comme s’il parlait à l’air entre eux plus qu’à elle, il murmura :
- Parfois… Je me demande si Penwyn n’a pas eu d’autres enfants. Si j’ai des frères moi aussi, des sœurs, quelque ppppart.
Puis il se tut. Il ne demanda rien, n’attendit rien. Le jeune homme laissa seulement la phrase flotter entre eux, comme un caillou dessinant des cercles après avoir été jeté dans l’eau.
Il inspira doucement, et tourna les yeux vers la fenêtre. La nuit était constellée d’éclats sur les toits, comme des pierres de sel. Le souffle du vent s’invitait en brises légères à l’intérieur de la chambre. Gabryel suivit des yeux ces points lumineux, s’abandonnant un instant dans un univers intérieur dont il semblait parfois maîtriser lui seul les entrées et les sorties.
Son père biologique lui revint à l’esprit : Penwyn.
Le nom seul avait une résonance étrange, comme un mot oublié trop longtemps. Dans son silence, une pensée s’imposa : Et si d’autres existaient, quelque part ? D’autres visages, d’autres âmes portant la même couleur d’yeux que lui ? Il n’avait jamais formulé cette idée à voix haute. Ce n’était pas une urgence, seulement une curiosité timide, comme on perd son regard vers un horizon lointain.
Ses doigts carressèrent l’ourlet de sa manche. Il leva de nouveau les yeux vers Aelle. Assise contre le bureau, elle paraissait fragile et farouche, comme ces oiseaux blessés qui gardent encore la force de dresser leurs ailes. Il n’avait aucune envie de l’ébranler avec des mots maladroits.
D’une voix douce, comme s’il parlait à l’air entre eux plus qu’à elle, il murmura :
- Parfois… Je me demande si Penwyn n’a pas eu d’autres enfants. Si j’ai des frères moi aussi, des sœurs, quelque ppppart.
Puis il se tut. Il ne demanda rien, n’attendit rien. Le jeune homme laissa seulement la phrase flotter entre eux, comme un caillou dessinant des cercles après avoir été jeté dans l’eau.
Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR
Arya
Une fois que la brûlure de l'alcool s'est apaisée, mon corps s'affaisse légèrement contre le bureau, sur ma gauche. Je reste là, sans bouger, le regard bloqué quelque part sur le mur en face. Peu à peu, parce que Gabryel ne réagit pas à mon écartement soudain, mon cœur cesse de battre comme s'il était poursuivit par un monstre hideux. Ma peau se rafraichit grâce au vent qui s'écoule de la fenêtre entrouverte. Le silence me fait du bien. Je retrouve le contrôle de mon corps et de mes pensées. Mes muscles commencent à se relâcher, même si je suis encore sur le qui-vive.
Je surveille Gabryel dont la silhouette occupe l'orée de ma vision. Il ne bouge pas, il ne me lance pas même un regard mauvais. Il réagit comme si c'était normal. Je m'en étonne alors même que je savais qu'il était comme ça. Je le surveille comme s'il allait subitement devenir quelqu'un d'autre et détruire une nouvelle fois les précieuses barrières instaurées autour de moi. J'attends, j'attends, mais ça ne vient jamais. Alors puisque ça ne vient pas, mon souffle se calme de lui-même, naturellement.
Sa voix ne brise même pas le silence, elle ne dérange pas l'air, elle n'éloigne pas les murmures de la nuit. Elle est prononcée si doucement, si calmement qu'elle ne dérange rien. Je tourne les yeux vers Gabryel, je rencontre ses billes bleus. Pendant un instant, je ne comprends rien à ce qu'il me raconte. Non pas que j'ai pu oublier qui était Penwyn pour lui, mais tout simplement parce que je ne comprends pas ce qu'il vient faire dans la conversation. L'instant suivant, je ne me pose plus la question : Gabryel n'a jamais eu besoin d'avoir une raison pour prononcer certaines choses. Il se contente de le faire, c'est tout. Et qu'il le fasse, ça me donne l'impression de retrouver le garçon que je côtoyais au Petit Chalet ou sur les berges du lac. Celui qui regardait les papillons voler avec admiration ou qui s'émerveillait de la moindre manifestation de ma magie. Alors les derniers de mes muscles qui étaient crispés terminent de se relâcher, complètement.
« Même si t'en avais, dis-je à mi-voix au bout d'un moment, ce ne serait que des inconnus. »
Alors je me mets à m'imaginer des garçons et des filles qui pourraient lui ressembler. Partager avec lui la couleur de ses yeux ou l'implantation de ses cheveux, la courbe franche de sa mâchoire ou la forme de son nez. Des jeunes gens qui auraient une voix qui lui ressemblerait ou une façon de marcher similaire. Et ce que je vois ne me plais pas. Je n'aime pas l'idée que d'autres lui ressemblent, sans réellement comprendre pourquoi.
Puisqu'il n'attrape pas la bouteille, je me penche pour la récupérer. Je bois une gorgée qui me fait grimacer, laisse tomber la tête sur le bureau derrière moi et regarde le plafond. Je coince la bouteille entre mes jambes, les doigts toujours accrochés au goulot. L'alcool commence à faire flotter mes pensées, mais rien de très marquant pour le moment. Cela viendra plus tard.
Je surveille Gabryel dont la silhouette occupe l'orée de ma vision. Il ne bouge pas, il ne me lance pas même un regard mauvais. Il réagit comme si c'était normal. Je m'en étonne alors même que je savais qu'il était comme ça. Je le surveille comme s'il allait subitement devenir quelqu'un d'autre et détruire une nouvelle fois les précieuses barrières instaurées autour de moi. J'attends, j'attends, mais ça ne vient jamais. Alors puisque ça ne vient pas, mon souffle se calme de lui-même, naturellement.
Sa voix ne brise même pas le silence, elle ne dérange pas l'air, elle n'éloigne pas les murmures de la nuit. Elle est prononcée si doucement, si calmement qu'elle ne dérange rien. Je tourne les yeux vers Gabryel, je rencontre ses billes bleus. Pendant un instant, je ne comprends rien à ce qu'il me raconte. Non pas que j'ai pu oublier qui était Penwyn pour lui, mais tout simplement parce que je ne comprends pas ce qu'il vient faire dans la conversation. L'instant suivant, je ne me pose plus la question : Gabryel n'a jamais eu besoin d'avoir une raison pour prononcer certaines choses. Il se contente de le faire, c'est tout. Et qu'il le fasse, ça me donne l'impression de retrouver le garçon que je côtoyais au Petit Chalet ou sur les berges du lac. Celui qui regardait les papillons voler avec admiration ou qui s'émerveillait de la moindre manifestation de ma magie. Alors les derniers de mes muscles qui étaient crispés terminent de se relâcher, complètement.
« Même si t'en avais, dis-je à mi-voix au bout d'un moment, ce ne serait que des inconnus. »
Alors je me mets à m'imaginer des garçons et des filles qui pourraient lui ressembler. Partager avec lui la couleur de ses yeux ou l'implantation de ses cheveux, la courbe franche de sa mâchoire ou la forme de son nez. Des jeunes gens qui auraient une voix qui lui ressemblerait ou une façon de marcher similaire. Et ce que je vois ne me plais pas. Je n'aime pas l'idée que d'autres lui ressemblent, sans réellement comprendre pourquoi.
Puisqu'il n'attrape pas la bouteille, je me penche pour la récupérer. Je bois une gorgée qui me fait grimacer, laisse tomber la tête sur le bureau derrière moi et regarde le plafond. Je coince la bouteille entre mes jambes, les doigts toujours accrochés au goulot. L'alcool commence à faire flotter mes pensées, mais rien de très marquant pour le moment. Cela viendra plus tard.
Arya
Gabryel resta un instant figé. La phrase d’Aelle se déposa sur lui avec le poids d’une vérité si simple : Des inconnus. Oui, sans doute. Pourtant le mot avait quelque chose de tranchant, comme un couteau qu’on laisse glisser sur une ancienne plaie. Il détourna les yeux vers la fenêtre, cherchant dans l’obscurité un appui qui n’existait guère.
Il aurait voulu sourire, dire que ce n’était rien, que ce n’était qu’une pensée passagère. Mais au fond de lui, ce n’était pas tout à fait vrai. Edward Penwyn l’avait quitté comme on claque une porte, et depuis cette nuit-là , il n’avait plus jamais reparu : Aucune lettre, aucun signe, rien qu’un silence, interminable. L’absence, avec le temps, s’était changée en une sorte de vertige : plus il y songeait, plus la chute paraissait longue, et plus il sentait qu’il n’atteindrait jamais le fond.
L’alcool battait dans ses tempes. Tout s’emmêllait, les visages d’autrefois, les émotions de la soirée, et son hyper sensibilité qu’il s’efforçait de contenir mais qui, ce soir, débordait de partout. Il se sentait fébrile, fragile. Il y avait peut-être, quelque part, des inconnus fragments de son sang. Des frères, des sœurs, des silhouettes qu’il ne connaîtrait jamais.
Ses doigts se crispèrent un instant sur le tissu de son pantalon, qu’ il relâcha aussitôt. Un soupir lui échappa. Il n’avait pas envie d’être celui qui alourdissait ce moment, pas envie d’imposer à Aelle la tempête qu’il portait au fond de lui. Alors il se contenta de baisser la tête, ses boucles sombres lui tombant devant les yeux, et il murmura pour lui-même, plus que pour elle :
- C’est peut-être mieux ainsi. Des inconnus… Ça fait moins mal.
Puis le garçon se laissa aller en arrière, en glissant lentement contre le mur, les bras ballants, la tête renversée. Son corps s’affaissa comme une voile après la tempête, les épaules écrasées par une fatigue plus lourde que la nuit. Ses jambes sétendirent devant lui, la paume des mains offertes au plafond. Il donnait l’impression d’un bateau à l’abandon, dérivant sans gouvernail sur une mer trop vaste, poussé par un vent auquel il ne pouvait que s’abandonner.
Il aurait voulu sourire, dire que ce n’était rien, que ce n’était qu’une pensée passagère. Mais au fond de lui, ce n’était pas tout à fait vrai. Edward Penwyn l’avait quitté comme on claque une porte, et depuis cette nuit-là , il n’avait plus jamais reparu : Aucune lettre, aucun signe, rien qu’un silence, interminable. L’absence, avec le temps, s’était changée en une sorte de vertige : plus il y songeait, plus la chute paraissait longue, et plus il sentait qu’il n’atteindrait jamais le fond.
L’alcool battait dans ses tempes. Tout s’emmêllait, les visages d’autrefois, les émotions de la soirée, et son hyper sensibilité qu’il s’efforçait de contenir mais qui, ce soir, débordait de partout. Il se sentait fébrile, fragile. Il y avait peut-être, quelque part, des inconnus fragments de son sang. Des frères, des sœurs, des silhouettes qu’il ne connaîtrait jamais.
Ses doigts se crispèrent un instant sur le tissu de son pantalon, qu’ il relâcha aussitôt. Un soupir lui échappa. Il n’avait pas envie d’être celui qui alourdissait ce moment, pas envie d’imposer à Aelle la tempête qu’il portait au fond de lui. Alors il se contenta de baisser la tête, ses boucles sombres lui tombant devant les yeux, et il murmura pour lui-même, plus que pour elle :
- C’est peut-être mieux ainsi. Des inconnus… Ça fait moins mal.
Puis le garçon se laissa aller en arrière, en glissant lentement contre le mur, les bras ballants, la tête renversée. Son corps s’affaissa comme une voile après la tempête, les épaules écrasées par une fatigue plus lourde que la nuit. Ses jambes sétendirent devant lui, la paume des mains offertes au plafond. Il donnait l’impression d’un bateau à l’abandon, dérivant sans gouvernail sur une mer trop vaste, poussé par un vent auquel il ne pouvait que s’abandonner.
Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR
Arya
Parce qu'il parle, j'arrache mes yeux du plafond pour le regarder. Il dit « ça fait moins mal », mais son corps raconte autre chose. Sa main à l'abandon sur le sol, ses épaules relâchées, son corps qui glisse contre le mur. Je le regarde pendant un long moment sans ne rien dire. Je ne sais pas ce qu'il ressent et je me dis que s'il voulait me le partager, il le ferait avec la simplicité qui le caractérise. S'il ne le fait pas, c'est soit parce qu'il ne le désire pas, soit parce qu'il n'a rien à dire. Quoi qu'il en soit, je n'ai rien de plus à ajouter. Mais mes yeux, eux, ne se détournent pas du corps relâché du garçon, qui n'est plus un garçon. Je trouve dans son abandon quelque chose de réconfortant, même si je ne sais pas exactement quoi.
Au bout d'un moment, je me redresse difficilement. Pour cela, je suis obligée de pousser sur mes mains. J'ai l'impression que mon corps est lourd, que chacun de mes membres pèse beaucoup plus qu'il ne le devrait. Ou comme si j'étais coincée dans une marre de boue qui m'empêchait de faire le moindre mouvement. J'arrive néanmoins à me redresser au prix d'un effort qui me parait incommensurable. Je tend mon bras pour réduire la distance entre Gabryel et moi ; je tiens la bouteille entre mes doigts resserrés. À cause de l'éloignement que je nous ai imposé, je suis obligée d'avancer mes fesses sur le parquet pour pour pouvoir l'atteindre. Avant de terminer mon geste, je colle le goulot à mes lèvres et bois deux longues gorgées qui me font tousser bruyamment. Enfin, je dépose la bouteille dans sa main ouverte et je reste comme ça jusqu'à ce que ses doigts la retiennent.
« Pourquoi ça te fait mal ? » demandé-je alors d'une voix lourde.
Je n'avais pas conscience que j'allais parler. Ma voix m'étonne moi-même, mais je la laisse couler. De toute façon c'est trop tard et je n'ai pas la force de revenir sur ce que j'ai dit. Et puis je n'en ai pas envie : je réalise que ça me questionne sincèrement. Pourquoi souffre-t-il de ne pas connaître ses éventuels frères et sœurs puisque Penwyn l'a abandonné ? Un abandon n'est-il pas suffisant ?
L'esprit gourd, je me laisse retomber en arrière, contre le bureau. Je suis trop affalée, maintenant, et pas très à l'aise, pourtant je reste ainsi, sans bouger. De l'autre côté de la porte des bruits sont parfois discernables, me rappelant inlassablement que Narym est présent dans l'appartement.
Au bout d'un moment, je me redresse difficilement. Pour cela, je suis obligée de pousser sur mes mains. J'ai l'impression que mon corps est lourd, que chacun de mes membres pèse beaucoup plus qu'il ne le devrait. Ou comme si j'étais coincée dans une marre de boue qui m'empêchait de faire le moindre mouvement. J'arrive néanmoins à me redresser au prix d'un effort qui me parait incommensurable. Je tend mon bras pour réduire la distance entre Gabryel et moi ; je tiens la bouteille entre mes doigts resserrés. À cause de l'éloignement que je nous ai imposé, je suis obligée d'avancer mes fesses sur le parquet pour pour pouvoir l'atteindre. Avant de terminer mon geste, je colle le goulot à mes lèvres et bois deux longues gorgées qui me font tousser bruyamment. Enfin, je dépose la bouteille dans sa main ouverte et je reste comme ça jusqu'à ce que ses doigts la retiennent.
« Pourquoi ça te fait mal ? » demandé-je alors d'une voix lourde.
Je n'avais pas conscience que j'allais parler. Ma voix m'étonne moi-même, mais je la laisse couler. De toute façon c'est trop tard et je n'ai pas la force de revenir sur ce que j'ai dit. Et puis je n'en ai pas envie : je réalise que ça me questionne sincèrement. Pourquoi souffre-t-il de ne pas connaître ses éventuels frères et sœurs puisque Penwyn l'a abandonné ? Un abandon n'est-il pas suffisant ?
L'esprit gourd, je me laisse retomber en arrière, contre le bureau. Je suis trop affalée, maintenant, et pas très à l'aise, pourtant je reste ainsi, sans bouger. De l'autre côté de la porte des bruits sont parfois discernables, me rappelant inlassablement que Narym est présent dans l'appartement.
Arya
Le Gryffon resta allongé, la joue contre le sol froid. Le bois lui paraissait respirer sous sa peau, comme si la terre elle-même cherchait à l’appeler. Il aurait pu se relever, dire quelque chose, retrouver une contenance. Mais il n’en avait ni la force, ni le désir. La fatigue n’était pas celle de son corps. C’était un poids plus ancien, comme si chaque mot retenu depuis des années le maintenait cloué là.
Son bras, étiré vers elle, formait une frontière entre son silence, et celle qu’il n’osait pas toucher. C’était presque ridicule, cette posture d’abandon, et pourtant, il y avait quelque chose d’honnête là-dedans. L’écossais n’avait jamais su feindre. Quand il s’effondrait, il le faisait sans demi-mesure. Allongé ainsi, il ressemblait à une feuille d’automne.
Lentement, sans vraiment s’en rendre compte, le Rouge et Or fit glisser sa main un peu plus loin, vers la chaleur d’Aelle. Pas pour la saisir, mais comme on cherche à s’approcher d’un feu dont on ne sait plus s’il brûle ou s’il réchauffe. La distance se réduisit. Son épaule effleura le bord du tapis où elle se tenait. Le contact fut presque imperceptible.
Il resta là, immobile, les paupières fermés. Dans sa position, il voyait le monde à l’envers : Les pieds d’Aelle, la lumière sur les murs. Peut-être que c’était mieux ainsi : Voir le monde renversé lui convenait. Cela expliquait beaucoup de choses. Il pensa alors que tomber n’était pas forcément un échec. C’était une manière d’être au plus près du sol. La sorcière l’y avait trouvé lors de leur première rencontre.
Le jeune homme laissa le silence s’installer, comme on laisse une plaie respirer. Ses doigts, toujours posés sur le parquet, frôlèrent le tissu de la robe d’Aelle. Il retira sa main aussitôt, comme s’il venait de briser quelque chose d’invisible. Il avait cette étrange impression que parler trop fort ferait s’effondrer quelque chose entre eux.
- Tu sais… Parfois j’ai l’impression que c’est ici que je devrais rester. Là, par terre, le monde paraît plus juste quand on le regarde d’en bbbas.
Un sourire éphémère glissa sur ses lèvres. Il ferma un instant les yeux. Il aurait voulu trouver autre chose à dire, répondre à sa question, mais c’est tout ce qu’il avait, cette confession toute « gabryellesque ».
- Je me fatigue à vouloir me tenir toujours droit.
Il rouvrit les paupières. Une ombre de honte y passa, puis s’éteignit.
- Peut-être que c’est mieux comme ça… C’est là où je tombe.
Il ne bougea plus. Sous lui, le plancher semblait tiède, comme si la chaleur d’Aelle l’avait traversé pour venir s’y déposer. Le Rouge et Or se surprit à penser qu’il pourrait devenir une partie du bois. Imperceptiblement, ses doits s’articulèrent doucement, dans un signe léger en direction de la jeune femme, et semblant souffler : « Viens près de moi ».
Son bras, étiré vers elle, formait une frontière entre son silence, et celle qu’il n’osait pas toucher. C’était presque ridicule, cette posture d’abandon, et pourtant, il y avait quelque chose d’honnête là-dedans. L’écossais n’avait jamais su feindre. Quand il s’effondrait, il le faisait sans demi-mesure. Allongé ainsi, il ressemblait à une feuille d’automne.
Lentement, sans vraiment s’en rendre compte, le Rouge et Or fit glisser sa main un peu plus loin, vers la chaleur d’Aelle. Pas pour la saisir, mais comme on cherche à s’approcher d’un feu dont on ne sait plus s’il brûle ou s’il réchauffe. La distance se réduisit. Son épaule effleura le bord du tapis où elle se tenait. Le contact fut presque imperceptible.
Il resta là, immobile, les paupières fermés. Dans sa position, il voyait le monde à l’envers : Les pieds d’Aelle, la lumière sur les murs. Peut-être que c’était mieux ainsi : Voir le monde renversé lui convenait. Cela expliquait beaucoup de choses. Il pensa alors que tomber n’était pas forcément un échec. C’était une manière d’être au plus près du sol. La sorcière l’y avait trouvé lors de leur première rencontre.
Le jeune homme laissa le silence s’installer, comme on laisse une plaie respirer. Ses doigts, toujours posés sur le parquet, frôlèrent le tissu de la robe d’Aelle. Il retira sa main aussitôt, comme s’il venait de briser quelque chose d’invisible. Il avait cette étrange impression que parler trop fort ferait s’effondrer quelque chose entre eux.
- Tu sais… Parfois j’ai l’impression que c’est ici que je devrais rester. Là, par terre, le monde paraît plus juste quand on le regarde d’en bbbas.
Un sourire éphémère glissa sur ses lèvres. Il ferma un instant les yeux. Il aurait voulu trouver autre chose à dire, répondre à sa question, mais c’est tout ce qu’il avait, cette confession toute « gabryellesque ».
- Je me fatigue à vouloir me tenir toujours droit.
Il rouvrit les paupières. Une ombre de honte y passa, puis s’éteignit.
- Peut-être que c’est mieux comme ça… C’est là où je tombe.
Il ne bougea plus. Sous lui, le plancher semblait tiède, comme si la chaleur d’Aelle l’avait traversé pour venir s’y déposer. Le Rouge et Or se surprit à penser qu’il pourrait devenir une partie du bois. Imperceptiblement, ses doits s’articulèrent doucement, dans un signe léger en direction de la jeune femme, et semblant souffler : « Viens près de moi ».
Dernière modification par Gabryel Fleurdelys le 5 nov. 2025, 00:37, modifié 1 fois.
Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR
Arya
De ma position abandonnée, les poignées des tiroirs du bureau me rentrant désagréablement dans le dos, j'ai une vue étrange de Gabryel allongé sur le sol. Il se confond avec le parquet, on dirait qu'il est tombé après reçu un coup violent et qu'il reste dans cette position le temps que la douleur passe. Je vois de lui son visage et ses yeux, comme il les a tournés vers moi, et cette main qui se tend dans ma direction. Le silence s'étire, alors comme je n'ai rien d'autre pour occuper mon esprit déjà divaguant, je ne peux que me concentrer sur cette main qui bouge. Et je la vois avancer peu à peu vers le tapis sur lequel je suis installée. Je la vois frôler ma robe de sorcière. Mais avant même que j'ai pu faire le geste que me dicte le sursaut soudain de mon cœur, Gabryel récupère sa main et c'est comme si rien ne s'était passé.
Il prend la parole d'une voix basse qui ne froisse rien, ni dans la pièce ni dans mon esprit. Sa voix fait partie du paysage, je la laisse couler, incapable de faire autre chose. Mes pensées sont comme des pierres dans la mer de mon esprit : elles sombrent vers le fond, parfois avant même que j'ai eu le temps de m'y pencher dessus. Ses paroles flottent un instant, elles. Elles flottent là. J'essaie de comprendre l'image qui se cache derrière « le monde paraît plus juste quand on le regarde d'en bas ». J'essaie, sans réussite. Il y a seulement un sentiment désagréable qui naît au creux de mon cœur et qui s'affirme lorsque le garçon, yeux fermés, ajoute une phrase encore pire que la précédente. Et la troisième, accompagné de son regard qui contient de sombres reflets, est pire encore.
Je reste un moment les yeux fixés sur son visage, allant même jusqu'à ignorer en toute conscience le geste qu'il fait de sa main et qui est suffisamment universel pour que je comprenne qu'il m'invite à le rejoindre. La vérité que je viens de comprendre en l'écoutant tourne dans mon esprit mais peine à atterrir au premier plan, parce que je pense à plein de choses en même temps et que j'ai cette légèreté induite par l'alcool qui ne m'aide pas à prendre au sérieux tout cela. C'est pour ça que je mets un moment à réagir, à comprendre ce que je dois faire.
Ça finit par m'apparaître subitement. Alors mes sourcils se froncent et je fusille Gabryel du regard. Gabryel avec son corps abandonné sur le sol. Gabryel qui a envie d'abandonner tout court. Qui préfère tomber et rester là où il s'est cassé la gueule plutôt que se relever. Qui aimerait mieux ne plus tenir droit. Qui voudrait regarder le monde d'en bas. En bas. Là où se trouve la boue du monde. Ou quelque chose du même genre. Ce n'est pas très clair dans mon esprit. Mais malgré cette obscurité et cette légèreté qui me fait tout voir à travers un filtre un peu flou, je plaque les mains sur le parquet de part et d'autre de moi et j'entreprends de me relever.
C'est laborieux. J'y mets plus d'effort que je devrais en temps normal. Je suis même obligée de me mettre sur mes genoux pour m'aider et m'accrocher au bureau pour me redresser totalement. Une fois debout, je dois rester quelques secondes immobile car la chambre se met à tourner autour de moi et que mon corps tangue d'un côté et de l'autre. Mais je n'ai pas le temps pour ces conneries, alors je respire longuement par le nez pour me reprendre et je me retourne pour me planter devant le corps avachi de Gabryel là, tout en bas.
« Si t'es par terre, bafouillé-je, j'vais t'écraser. »
Je suis la première étonnée d'avoir autant de mal à articuler, c'est comme si ma langue était un épais morceau de viande impossible à attendrir. Ma pensée n'est pas sortie avec autant de clarté que j'aurais voulu, même si ça me parait, à moi, suffisamment clair pour que ce soit compris, et ça me suffit. Dans mon état, je ne peux de toute manière pas faire mieux et je préfère autant montrer ce que je veux dire plutôt que de me fatiguer à articuler quelque chose.
Je me penche sur Gabryel. Sauf que le changement de position me fait tanguer, je dois m'appuyer contre le mur où se trouve la fenêtre pour garder mon équilibre. Mes cheveux tombent autour de mon visage et les mèches caressent celui de Gabryel. Je lui lance un regard déterminé, du genre qui veut dire : tu fais ce que je t'ordonne et tu fermes ta gueule. Puis je baisse les yeux jusqu'à son col que je crochette de ma main libre. Là, je tire. Dans mon esprit, tout se déroule très simplement : je tire, j'arrive à le relever, je le plaque violemment contre le mur et je lui dit qu'il n'est qu'un idiot, qu'il doit toujours tenir debout parce qu'il n'a pas d'autre choix. Sauf que nous ne sommes pas dans mon esprit, que la gravité existe, que j'ai bu, que je n'ai de toute manière plus beaucoup de muscles depuis un an. J'ai beau tirer, jamais je ne serai capable de relever Gabryel toute seule.
Un rire idiot m'échappe, autant nerveux qu'induit par l'alcool. Je m'appuie contre le mur en tirant sur le vêtement du garçon, le corps à moitié penché sur lui.
« Mets-y du tiens, sifflé-je en lui jetant un regard noir guère impressionnant, t'as des jambes, non ? Sers t-en pour... Pour... » J'ai oublié ce que je voulais dire. « Sers t-en ! »
Il prend la parole d'une voix basse qui ne froisse rien, ni dans la pièce ni dans mon esprit. Sa voix fait partie du paysage, je la laisse couler, incapable de faire autre chose. Mes pensées sont comme des pierres dans la mer de mon esprit : elles sombrent vers le fond, parfois avant même que j'ai eu le temps de m'y pencher dessus. Ses paroles flottent un instant, elles. Elles flottent là. J'essaie de comprendre l'image qui se cache derrière « le monde paraît plus juste quand on le regarde d'en bas ». J'essaie, sans réussite. Il y a seulement un sentiment désagréable qui naît au creux de mon cœur et qui s'affirme lorsque le garçon, yeux fermés, ajoute une phrase encore pire que la précédente. Et la troisième, accompagné de son regard qui contient de sombres reflets, est pire encore.
Je reste un moment les yeux fixés sur son visage, allant même jusqu'à ignorer en toute conscience le geste qu'il fait de sa main et qui est suffisamment universel pour que je comprenne qu'il m'invite à le rejoindre. La vérité que je viens de comprendre en l'écoutant tourne dans mon esprit mais peine à atterrir au premier plan, parce que je pense à plein de choses en même temps et que j'ai cette légèreté induite par l'alcool qui ne m'aide pas à prendre au sérieux tout cela. C'est pour ça que je mets un moment à réagir, à comprendre ce que je dois faire.
Ça finit par m'apparaître subitement. Alors mes sourcils se froncent et je fusille Gabryel du regard. Gabryel avec son corps abandonné sur le sol. Gabryel qui a envie d'abandonner tout court. Qui préfère tomber et rester là où il s'est cassé la gueule plutôt que se relever. Qui aimerait mieux ne plus tenir droit. Qui voudrait regarder le monde d'en bas. En bas. Là où se trouve la boue du monde. Ou quelque chose du même genre. Ce n'est pas très clair dans mon esprit. Mais malgré cette obscurité et cette légèreté qui me fait tout voir à travers un filtre un peu flou, je plaque les mains sur le parquet de part et d'autre de moi et j'entreprends de me relever.
C'est laborieux. J'y mets plus d'effort que je devrais en temps normal. Je suis même obligée de me mettre sur mes genoux pour m'aider et m'accrocher au bureau pour me redresser totalement. Une fois debout, je dois rester quelques secondes immobile car la chambre se met à tourner autour de moi et que mon corps tangue d'un côté et de l'autre. Mais je n'ai pas le temps pour ces conneries, alors je respire longuement par le nez pour me reprendre et je me retourne pour me planter devant le corps avachi de Gabryel là, tout en bas.
« Si t'es par terre, bafouillé-je, j'vais t'écraser. »
Je suis la première étonnée d'avoir autant de mal à articuler, c'est comme si ma langue était un épais morceau de viande impossible à attendrir. Ma pensée n'est pas sortie avec autant de clarté que j'aurais voulu, même si ça me parait, à moi, suffisamment clair pour que ce soit compris, et ça me suffit. Dans mon état, je ne peux de toute manière pas faire mieux et je préfère autant montrer ce que je veux dire plutôt que de me fatiguer à articuler quelque chose.
Je me penche sur Gabryel. Sauf que le changement de position me fait tanguer, je dois m'appuyer contre le mur où se trouve la fenêtre pour garder mon équilibre. Mes cheveux tombent autour de mon visage et les mèches caressent celui de Gabryel. Je lui lance un regard déterminé, du genre qui veut dire : tu fais ce que je t'ordonne et tu fermes ta gueule. Puis je baisse les yeux jusqu'à son col que je crochette de ma main libre. Là, je tire. Dans mon esprit, tout se déroule très simplement : je tire, j'arrive à le relever, je le plaque violemment contre le mur et je lui dit qu'il n'est qu'un idiot, qu'il doit toujours tenir debout parce qu'il n'a pas d'autre choix. Sauf que nous ne sommes pas dans mon esprit, que la gravité existe, que j'ai bu, que je n'ai de toute manière plus beaucoup de muscles depuis un an. J'ai beau tirer, jamais je ne serai capable de relever Gabryel toute seule.
Un rire idiot m'échappe, autant nerveux qu'induit par l'alcool. Je m'appuie contre le mur en tirant sur le vêtement du garçon, le corps à moitié penché sur lui.
« Mets-y du tiens, sifflé-je en lui jetant un regard noir guère impressionnant, t'as des jambes, non ? Sers t-en pour... Pour... » J'ai oublié ce que je voulais dire. « Sers t-en ! »
Arya
Gabryel entendit un petit bruit qui disait plus que n’importe quelles paroles, un souffle dans un rire étouffé. Le son le fit sourire malgré lui. C’était contagieux, et son rire répondit, lâché sans prétention. Elle tendit la main. Le geste, simple, lui parut solennel comme une bannière. Le Gryffon planta ses deux paumes au sol et se prépara à l’ascension.
La scène prit des allures de danse maladroite. Au premier essai, son bras glissa, un juron amusé s’écrasa sur le plancher. Puis il recula d’un demi-pas, prit son élan comme quand, chez lui, gamin, Fleurdelys sautait par-dessus un ruisseau. Il posa la main arrière, celle qui, chez lui, était la moins sûre. Puis il exerça, de façon un peu trop déterminée, une pression contre le parquet. Il força, poussa sur ses cuisses en contractant tous ses muscles. Une grimace aux airs faussement héroïques parcourut son visage, et dans un succès sonore triomphal, le jeune sorcier parvint à se relever.
Mais la victoire fut trop rapide : son équilibre l’abandonna. Son corps, dans sa lancée, manqua un point où s’ancrer. Le mouvement le projeta en avant. En un instant, un souffle, un froissement de tissu, et son torse heurta les formes féminines d’Aelle. Le contact fut doux, amorti par un rire lumineux de l’Écossais. Le mur les accueillit dans un petit « ploc » presque comique. L’Anglaise se retrouva coincée entre lui et le papier peint passé. Le garçon se retrouva penché au-dessus d’elle, comme si la gravité en avait décidé ainsi.
Gabryel sentit la chaleur de sa poitrine contre la sienne, l’odeur de ses cheveux qui lui chatouillaient la joue. Un vertige le traversa : il était à la fois embarrassé et, pour autant, parfaitement à sa place. Il maintint ses deux mains de chaque côté d’elle, sur le mur, pour s’assurer qu’elle ne perde pas l’équilibre. Dans un geste protecteur, il baissa son visage jusqu’au sien. Leurs nez se saluèrent.
Une mèche de la jeune femme prit ses quartiers sur le front du Rouge et Or. Lui la regarda droit dans les yeux, longtemps, le sourire aux lèvres, ni moqueur ni gêné mais plein d’une tranquille évidence. La pièce sembla rétrécir autour d’eux. Dans le silence de la chambre, un fond de piano traversa le mur, puis s’enroula autour de leurs souffles.

Il ne lâcha pas son regard, ce regard qui s’accrochait au sien. Sa voix trembla juste assez pour que la phrase flotte comme une promesse sur le dos d’une plume.
- On est bien tous les deux.
439 mots
Je n’ai pu m’empêcher d’installer entre eux ce son fragile et incertain, à cet instant…
La scène prit des allures de danse maladroite. Au premier essai, son bras glissa, un juron amusé s’écrasa sur le plancher. Puis il recula d’un demi-pas, prit son élan comme quand, chez lui, gamin, Fleurdelys sautait par-dessus un ruisseau. Il posa la main arrière, celle qui, chez lui, était la moins sûre. Puis il exerça, de façon un peu trop déterminée, une pression contre le parquet. Il força, poussa sur ses cuisses en contractant tous ses muscles. Une grimace aux airs faussement héroïques parcourut son visage, et dans un succès sonore triomphal, le jeune sorcier parvint à se relever.
Mais la victoire fut trop rapide : son équilibre l’abandonna. Son corps, dans sa lancée, manqua un point où s’ancrer. Le mouvement le projeta en avant. En un instant, un souffle, un froissement de tissu, et son torse heurta les formes féminines d’Aelle. Le contact fut doux, amorti par un rire lumineux de l’Écossais. Le mur les accueillit dans un petit « ploc » presque comique. L’Anglaise se retrouva coincée entre lui et le papier peint passé. Le garçon se retrouva penché au-dessus d’elle, comme si la gravité en avait décidé ainsi.
Gabryel sentit la chaleur de sa poitrine contre la sienne, l’odeur de ses cheveux qui lui chatouillaient la joue. Un vertige le traversa : il était à la fois embarrassé et, pour autant, parfaitement à sa place. Il maintint ses deux mains de chaque côté d’elle, sur le mur, pour s’assurer qu’elle ne perde pas l’équilibre. Dans un geste protecteur, il baissa son visage jusqu’au sien. Leurs nez se saluèrent.
Une mèche de la jeune femme prit ses quartiers sur le front du Rouge et Or. Lui la regarda droit dans les yeux, longtemps, le sourire aux lèvres, ni moqueur ni gêné mais plein d’une tranquille évidence. La pièce sembla rétrécir autour d’eux. Dans le silence de la chambre, un fond de piano traversa le mur, puis s’enroula autour de leurs souffles.

Il ne lâcha pas son regard, ce regard qui s’accrochait au sien. Sa voix trembla juste assez pour que la phrase flotte comme une promesse sur le dos d’une plume.
- On est bien tous les deux.
439 mots
Je n’ai pu m’empêcher d’installer entre eux ce son fragile et incertain, à cet instant…
Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR
Arya
La gravité, le haut, le bas... Tant de choses incertaines dans l'état dans lequel je suis. Je ne sais plus très bien si c'est moi qui suis attirée par le sol ou si je me jette en fait vers lui. Je ne sais pas non plus si le plafond est réellement le plafond. Peut-être que Gabryel n'est pas vraiment allongé par terre ? Je ne suis plus sûre de rien, à commencer par ce rire qui roule dans ma poitrine et qui se poursuit dans celle de Gabryel. Je vois son visage s'illuminer, ses lèvres s'étirer et à la place je le vois tel qu'il était à onze ans, quand ses rires faisaient chavirer mon ventre. Nous n'avons aucune idée de la raison pour laquelle nous rions et c'est la seule chose qui est certaine actuellement : nous n'avons aucune raison de rire, pourtant cela arrive quand même.
Penchée vers lui, appuyée contre le mur, je sais que je devrais me redresser car il est en train de pousser sur ses mains pour se relever et qu'il faut que je lui laisse l'espace pour le faire, mais c'est comme si j'étais bloquée dans cette position, comme si c'était trop dur d'ordonner à mon cerveau de faire bouger mon dos, mon bras, mes jambes. Je n'arrive tout simplement pas à bouger et ma main tendue vers Gabryel n'arrive pas à attraper quoi que ce soit ; pourtant je vois bien son épaule qui me nargue, il me suffirait de me pencher pour l'attraper par son vêtement et tirer, mais... J'en suis incapable.
Gabryel pousse sur ses bras, son visage se crispe d'une façon que je trouve ridicule et qui fait se poursuivre ce ricanement dans ma poitrine alors que je n'ai aucune raison de rire. Sans réellement savoir comment, je me redresse pour le laisser se relever. Je suis soulagée qu'il n'ait pas besoin de mon aide. Bientôt il sera debout, moi aussi et... Je ne sais plus pourquoi j'avais tant envie qu'il se relève. Tout cela me parait si loin, tout à coup. Je sais seulement que c'était nécessaire qu'il soit debout, qu'il se redresse. Je tangue légèrement en me redressant. Et puis tout s'enchaîne. La pièce qui tourne, Gabryel qui se redresse doucement, le flou dans mon regard et tout à coup le mur dans mon dos et son buste contre moi.
Je papillonne des yeux et relève doucement la tête. Il est si proche de moi que je louche pour réussir à accommoder sur lui. Ma tête tape contre le mur, mais je ne sens rien. J'ai vaguement conscience de ses mains autour de moi, de son buste contre le mien, de la chaleur de son corps partout sur moi. Il était par terre et l'instant suivant il est contre moi, et le mur m'empêche de m'enfuir. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé et c'est pour cela que je ne bouge pas : parce que j'ai besoin de quelques secondes pour réaliser que je suis dans cette position et que le souffle que je sens couler sur ma bouche est celui de Gabryel.
Ses yeux sont si proches des miens que je vois la moindre aspérité dans leur couleur ; le moindre détail, la moindre étincelle. Mon regard tombe sur ses lèvres lorsqu'il parle. Dans le silence à peine froissé par le bruit de nos respirations s'élèvent quelques notes de piano, nous rappelant qu'au-delà de cette porte existe tout un monde — un monde dans lequel vit mon frère. Mais cela me parait tellement lointain que j'ai du mal à accorder de l'importance à cette information. En fait, j'ai du mal à faire attention à quoi que ce soit d'autre que le mur froid dans mon dos et le corps chaud de Gabryel contre ma poitrine. L'odeur de son souffle est familière. La douceur de ses lèvres dans ma mémoire également.
Est-ce que nous sommes bien, tous les deux ? Le sommes-nous réellement ? Le regard renversé vers lui, je me pose sincèrement la question. Je me sens coincée contre ce mur, je déteste ses mains autour de moi, je déteste qu'il me bloque avec son corps, je déteste que la hasard et l'alcool nous aient foutu dans cette position, je déteste qu'il parle alors qu'il ferait mieux de se taire. Mais j'aime la chaleur qui se diffuse de son corps au mien, elle me donne l'impression que s'éloignent de moi les peurs immenses dans lesquelles je baigne en permanence depuis février. Comme si je pouvais me draper de sa chaleur pour me battre contre tout le reste. J'aime connaître l'odeur de son souffle, j'aime savoir de quelle douceur est faite sa peau et j'aime qu'il soit ici, ici dans cette chambre avec personne d'autre que moi, j'aime que son regard ne voit que moi, j'aime que ses mots me soient destiné, j'aime qu'il ne regarde dans aucune autre direcion. J'aime des choses et j'en déteste d'autres. Je n'ai pas envie d'aimer ni de détester. Je n'ai envie de rien. J'ai seulement envie d'avoir bu suffisamment de cette bouteille restée au sol pour qu'il n'existe plus rien à aimer et plus rien à détester. Pour que tout se taise et se perde dans l'oubli obscur bien heureux des soirées alcoolisées. Je ne veux plus penser à rien. Je ne veux plus avoir peur de rien. Je ne veux plus qu'il parle. Je ne veux plus ressentir. Je ne veux plus rien. Plus aucun bruit. Plus aucun silence.
Je franchis sans le sentir les centimètres qui nous séparent pour poser mes lèvres sur les siennes. Ce baiser n'a rien à voir avec celui du banc. J'ai envie de graver cette douceur dans ma mémoire. Ses lèvres me rappellent la chaleur d'un feu de cheminée et la douceur d'une couette dans laquelle on se blottit. Peut-être que tout cela disparaîtra dans un jour, dans une semaine, dans un mois. Mes lèvres glissent lentement contre les siennes, son souffle se mélange au mien. L'une de mes mains glissent dans son cou ; l'autre se pose sur son buste pour l'empêcher de se pencher vers moi, comme pour dire : si tu avances, je te fais tomber en arrière. Il comprendra, je le sais. C'est moi qui donne le ton, c'est moi qui décide où vont ses lèvres, où va sa langue, quel rythme donner au baiser. Il se poursuit au son déchirant des notes qui résonnent, étouffées par le mur, aussi lent et douloureux qu'elles.
Et puis aussi soudainement que cela est arrivé, j'arrache mes lèvres des siennes en tournant la tête sur le côté. J'inspire profondément, car j'ai retenu ma respiration tout le long sans en avoir conscience. La pièce tourne encore autour de moi. Tout ce que je regarde est flou. Et ce bras toujours planté sur le mur à côté de moi, comme une barrière pour m'empêcher de fuir. Mais aucune barrière ne m'a jamais empêcher d'avancer, aucune barrière ne m'a jamais empêcher de faire ce que je désirais. Je suis une chasseuse de barrières, avec Kristen nous les réduisons en poussière, rien ne nous résiste. Alors je pose ma main sur le bras de Gabryel et je pousse dessus pour le forcer à me libérer de cette entrave qu'il m'impose. Mon geste n'a rien de la douceur du baiser qui vient d'enflammer mon corps.
Penchée vers lui, appuyée contre le mur, je sais que je devrais me redresser car il est en train de pousser sur ses mains pour se relever et qu'il faut que je lui laisse l'espace pour le faire, mais c'est comme si j'étais bloquée dans cette position, comme si c'était trop dur d'ordonner à mon cerveau de faire bouger mon dos, mon bras, mes jambes. Je n'arrive tout simplement pas à bouger et ma main tendue vers Gabryel n'arrive pas à attraper quoi que ce soit ; pourtant je vois bien son épaule qui me nargue, il me suffirait de me pencher pour l'attraper par son vêtement et tirer, mais... J'en suis incapable.
Gabryel pousse sur ses bras, son visage se crispe d'une façon que je trouve ridicule et qui fait se poursuivre ce ricanement dans ma poitrine alors que je n'ai aucune raison de rire. Sans réellement savoir comment, je me redresse pour le laisser se relever. Je suis soulagée qu'il n'ait pas besoin de mon aide. Bientôt il sera debout, moi aussi et... Je ne sais plus pourquoi j'avais tant envie qu'il se relève. Tout cela me parait si loin, tout à coup. Je sais seulement que c'était nécessaire qu'il soit debout, qu'il se redresse. Je tangue légèrement en me redressant. Et puis tout s'enchaîne. La pièce qui tourne, Gabryel qui se redresse doucement, le flou dans mon regard et tout à coup le mur dans mon dos et son buste contre moi.
Je papillonne des yeux et relève doucement la tête. Il est si proche de moi que je louche pour réussir à accommoder sur lui. Ma tête tape contre le mur, mais je ne sens rien. J'ai vaguement conscience de ses mains autour de moi, de son buste contre le mien, de la chaleur de son corps partout sur moi. Il était par terre et l'instant suivant il est contre moi, et le mur m'empêche de m'enfuir. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé et c'est pour cela que je ne bouge pas : parce que j'ai besoin de quelques secondes pour réaliser que je suis dans cette position et que le souffle que je sens couler sur ma bouche est celui de Gabryel.
Ses yeux sont si proches des miens que je vois la moindre aspérité dans leur couleur ; le moindre détail, la moindre étincelle. Mon regard tombe sur ses lèvres lorsqu'il parle. Dans le silence à peine froissé par le bruit de nos respirations s'élèvent quelques notes de piano, nous rappelant qu'au-delà de cette porte existe tout un monde — un monde dans lequel vit mon frère. Mais cela me parait tellement lointain que j'ai du mal à accorder de l'importance à cette information. En fait, j'ai du mal à faire attention à quoi que ce soit d'autre que le mur froid dans mon dos et le corps chaud de Gabryel contre ma poitrine. L'odeur de son souffle est familière. La douceur de ses lèvres dans ma mémoire également.
Est-ce que nous sommes bien, tous les deux ? Le sommes-nous réellement ? Le regard renversé vers lui, je me pose sincèrement la question. Je me sens coincée contre ce mur, je déteste ses mains autour de moi, je déteste qu'il me bloque avec son corps, je déteste que la hasard et l'alcool nous aient foutu dans cette position, je déteste qu'il parle alors qu'il ferait mieux de se taire. Mais j'aime la chaleur qui se diffuse de son corps au mien, elle me donne l'impression que s'éloignent de moi les peurs immenses dans lesquelles je baigne en permanence depuis février. Comme si je pouvais me draper de sa chaleur pour me battre contre tout le reste. J'aime connaître l'odeur de son souffle, j'aime savoir de quelle douceur est faite sa peau et j'aime qu'il soit ici, ici dans cette chambre avec personne d'autre que moi, j'aime que son regard ne voit que moi, j'aime que ses mots me soient destiné, j'aime qu'il ne regarde dans aucune autre direcion. J'aime des choses et j'en déteste d'autres. Je n'ai pas envie d'aimer ni de détester. Je n'ai envie de rien. J'ai seulement envie d'avoir bu suffisamment de cette bouteille restée au sol pour qu'il n'existe plus rien à aimer et plus rien à détester. Pour que tout se taise et se perde dans l'oubli obscur bien heureux des soirées alcoolisées. Je ne veux plus penser à rien. Je ne veux plus avoir peur de rien. Je ne veux plus qu'il parle. Je ne veux plus ressentir. Je ne veux plus rien. Plus aucun bruit. Plus aucun silence.
Je franchis sans le sentir les centimètres qui nous séparent pour poser mes lèvres sur les siennes. Ce baiser n'a rien à voir avec celui du banc. J'ai envie de graver cette douceur dans ma mémoire. Ses lèvres me rappellent la chaleur d'un feu de cheminée et la douceur d'une couette dans laquelle on se blottit. Peut-être que tout cela disparaîtra dans un jour, dans une semaine, dans un mois. Mes lèvres glissent lentement contre les siennes, son souffle se mélange au mien. L'une de mes mains glissent dans son cou ; l'autre se pose sur son buste pour l'empêcher de se pencher vers moi, comme pour dire : si tu avances, je te fais tomber en arrière. Il comprendra, je le sais. C'est moi qui donne le ton, c'est moi qui décide où vont ses lèvres, où va sa langue, quel rythme donner au baiser. Il se poursuit au son déchirant des notes qui résonnent, étouffées par le mur, aussi lent et douloureux qu'elles.
Et puis aussi soudainement que cela est arrivé, j'arrache mes lèvres des siennes en tournant la tête sur le côté. J'inspire profondément, car j'ai retenu ma respiration tout le long sans en avoir conscience. La pièce tourne encore autour de moi. Tout ce que je regarde est flou. Et ce bras toujours planté sur le mur à côté de moi, comme une barrière pour m'empêcher de fuir. Mais aucune barrière ne m'a jamais empêcher d'avancer, aucune barrière ne m'a jamais empêcher de faire ce que je désirais. Je suis une chasseuse de barrières, avec Kristen nous les réduisons en poussière, rien ne nous résiste. Alors je pose ma main sur le bras de Gabryel et je pousse dessus pour le forcer à me libérer de cette entrave qu'il m'impose. Mon geste n'a rien de la douceur du baiser qui vient d'enflammer mon corps.
Arya
Gabryel sentit la pression sur son bras avant même d’en comprendre le sens. Ce n’était pas un geste égaré, ni une caresse maladroite. C’était une poussée nette, décidée. Son corps répondit aussitôt, presque avec soulagement. Le Rouge et Or détacha sa main du mur, recula d’un pas mal assuré, et laissa l’air s’engouffrer entre eux. La chaleur d’Aelle quitta sa poitrine.
Pendant une seconde, il resta là, bras légèrement levés. Il ne chercha pas à revenir vers elle, ne tendit pas les doigts pour la rattraper. Ses yeux glissèrent un instant sur le visage de la jeune femme : ses traits flous par l’alcool, la dureté de son geste qui contrastait avec la douceur du baiser qu’elle venait de lui voler. Quelque chose se serra dans sa cage thoracique. Mais ce n’était pas contre elle. Il baissa d’abord le regard sur sa main, celle qu’elle avait repoussée. Ses doigts lui parurent étrangers, comme s’ils appartenaient à quelqu’un d’autre. Il eut un petit rire sans bruit, un souffle qui n’osa pas vraiment se transformer en son.
- D’accord…
Puis, sans ajouter un mot, il se détourna. Deux pas hésitants le menèrent vers la fenêtre. Il avait besoin d’un appui. Ses doigts trouvèrent le rebord et s’y agrippèrent. À travers la nuit, derrière la vitre, des toits sombres découpaient des lignes étranges, et les quelques lumières lointaines ressemblaient à des phares sur une mer sombre. Il posa son front contre le carreau. Le froid du verre lui mordit la peau, chassant un peu le vertige qui lui tournait dans le crâne. Sa respiration dessina une buée ronde contre la vitre, qui se forma puis disparut, encore et encore au rythme de son cœur. C’était rassurant, simple : inspirer, expirer.
Il se repassa mentalement la scène : le son du piano derrière la cloison, la chaleur de son corps à elle, ses lèvres qui venaient chercher les siennes, sa main plantée sur son torse comme une frontière, puis cette poussée sèche sur son bras. Il n’y avait pas de logique, juste une suite de mouvements qui lui laissaient la sensation d’avoir traversé un rêve, mais trop réel. Une part de lui aurait voulu rester là, contre elle, encore un peu. Une autre part savait qu’il aurait tout ruiné en insistant. Il avait appris, avec elle, à lire les signaux qui ne passaient pas par ses mots : sa mâchoire qui se tend, son souffle qui se coupe, sa main qui se crispe. Ce soir, son corps à elle avait répondu avant sa bouche. Et lui refusait d’être un poids de plus.
Ses épaules s’affaissèrent légèrement. Pas comme tout à l’heure, quand il s’était laissé tomber au sol pour se dissoudre dans le parquet, mais d’une fatigue différente, celle qu’on ressent quand on tient encore debout, mais que chacun de vos muscles proteste. Son reflet se dessina un instant dans la vitre. On distinguait ses cheveux en bataille, ses yeux rougis, la trace sèche du baiser qu’elle avait laissé sur sa bouche. Il se trouva soudain l’air plus vieux. Pas dans le sens des années, mais dans celui des choses que l’on doit porter.
Ses pensées dérivèrent, comme chaque fois qu’il fixait trop longtemps l’obscurité. Il imagina, derrière d’autres fenêtres, d’autres vies en train de se dérouler. Des frères ou des sœurs inconnus, peut-être, quelque part, en train de rire autour d’une table, de s’engueuler, de s’aimer sans même savoir qu’il manquait à l’appel. Une famille fantôme, dans un autre coin du monde. Il secoua la tête, comme pour chasser ces images. Elles lui faisaient plus de mal que de bien, ce soir. Ce qu’il avait, là, tout de suite, c’était cette chambre, le vent contre la vitre, la présence silencieuse d’Aelle derrière lui. C’était déjà beaucoup.
Alors le Gryffondor se contenta de rester face à la nuit, les épaules légèrement voûtées, la main contre le rebord de la fenêtre. De dos, sa silhouette n’avait plus rien du gamin frêle qu’il avait été : son buste épousait la largeur tranquille de ses épaules, le dessin de ses omoplates, et la courbe de ses reins. À chaque inspiration, les muscles de son dos se contractaient sous sa chemise, dessinant des reliefs fermes. Sa taille s’était affirmée, son torse s’était élargi. Ainsi immobile, il occupait tout l’espace, un jeune homme qui avait fini de grandir sans s’en rendre compte. Sa nuque solide, la colonne vertébrale dessinée sous la peau, tout en lui racontait un corps devenu fort, masculin, qui n’avait plus rien de l’adolescent qu’on pouvait autrefois relever d’une main.
Pour ce soir, c’était la seule façon qu’il connaissait de rester debout sans s’effondrer à nouveau : tourner le dos au mur, laisser la voie libre, et confier au silence ce qu’il n’arrivait pas à dire autrement.
Ne laisse pas ton corps loin du mien.
799 mots
Pendant une seconde, il resta là, bras légèrement levés. Il ne chercha pas à revenir vers elle, ne tendit pas les doigts pour la rattraper. Ses yeux glissèrent un instant sur le visage de la jeune femme : ses traits flous par l’alcool, la dureté de son geste qui contrastait avec la douceur du baiser qu’elle venait de lui voler. Quelque chose se serra dans sa cage thoracique. Mais ce n’était pas contre elle. Il baissa d’abord le regard sur sa main, celle qu’elle avait repoussée. Ses doigts lui parurent étrangers, comme s’ils appartenaient à quelqu’un d’autre. Il eut un petit rire sans bruit, un souffle qui n’osa pas vraiment se transformer en son.
- D’accord…
Puis, sans ajouter un mot, il se détourna. Deux pas hésitants le menèrent vers la fenêtre. Il avait besoin d’un appui. Ses doigts trouvèrent le rebord et s’y agrippèrent. À travers la nuit, derrière la vitre, des toits sombres découpaient des lignes étranges, et les quelques lumières lointaines ressemblaient à des phares sur une mer sombre. Il posa son front contre le carreau. Le froid du verre lui mordit la peau, chassant un peu le vertige qui lui tournait dans le crâne. Sa respiration dessina une buée ronde contre la vitre, qui se forma puis disparut, encore et encore au rythme de son cœur. C’était rassurant, simple : inspirer, expirer.
Il se repassa mentalement la scène : le son du piano derrière la cloison, la chaleur de son corps à elle, ses lèvres qui venaient chercher les siennes, sa main plantée sur son torse comme une frontière, puis cette poussée sèche sur son bras. Il n’y avait pas de logique, juste une suite de mouvements qui lui laissaient la sensation d’avoir traversé un rêve, mais trop réel. Une part de lui aurait voulu rester là, contre elle, encore un peu. Une autre part savait qu’il aurait tout ruiné en insistant. Il avait appris, avec elle, à lire les signaux qui ne passaient pas par ses mots : sa mâchoire qui se tend, son souffle qui se coupe, sa main qui se crispe. Ce soir, son corps à elle avait répondu avant sa bouche. Et lui refusait d’être un poids de plus.
Ses épaules s’affaissèrent légèrement. Pas comme tout à l’heure, quand il s’était laissé tomber au sol pour se dissoudre dans le parquet, mais d’une fatigue différente, celle qu’on ressent quand on tient encore debout, mais que chacun de vos muscles proteste. Son reflet se dessina un instant dans la vitre. On distinguait ses cheveux en bataille, ses yeux rougis, la trace sèche du baiser qu’elle avait laissé sur sa bouche. Il se trouva soudain l’air plus vieux. Pas dans le sens des années, mais dans celui des choses que l’on doit porter.
Ses pensées dérivèrent, comme chaque fois qu’il fixait trop longtemps l’obscurité. Il imagina, derrière d’autres fenêtres, d’autres vies en train de se dérouler. Des frères ou des sœurs inconnus, peut-être, quelque part, en train de rire autour d’une table, de s’engueuler, de s’aimer sans même savoir qu’il manquait à l’appel. Une famille fantôme, dans un autre coin du monde. Il secoua la tête, comme pour chasser ces images. Elles lui faisaient plus de mal que de bien, ce soir. Ce qu’il avait, là, tout de suite, c’était cette chambre, le vent contre la vitre, la présence silencieuse d’Aelle derrière lui. C’était déjà beaucoup.
Alors le Gryffondor se contenta de rester face à la nuit, les épaules légèrement voûtées, la main contre le rebord de la fenêtre. De dos, sa silhouette n’avait plus rien du gamin frêle qu’il avait été : son buste épousait la largeur tranquille de ses épaules, le dessin de ses omoplates, et la courbe de ses reins. À chaque inspiration, les muscles de son dos se contractaient sous sa chemise, dessinant des reliefs fermes. Sa taille s’était affirmée, son torse s’était élargi. Ainsi immobile, il occupait tout l’espace, un jeune homme qui avait fini de grandir sans s’en rendre compte. Sa nuque solide, la colonne vertébrale dessinée sous la peau, tout en lui racontait un corps devenu fort, masculin, qui n’avait plus rien de l’adolescent qu’on pouvait autrefois relever d’une main.
Pour ce soir, c’était la seule façon qu’il connaissait de rester debout sans s’effondrer à nouveau : tourner le dos au mur, laisser la voie libre, et confier au silence ce qu’il n’arrivait pas à dire autrement.
Ne laisse pas ton corps loin du mien.
799 mots
Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR
Arya
Son bras s'ôte de mon chemin. Je suis soulagée que la voix soit libre, de l'avoir dégagée. C'est moi qui l'ai fait. Et maintenant que la liberté s'offre à moi, je me glisse d'un pas maladroit vers le reste de la chambre, abandonnant Gabryel derrière moi. J'ai encore sur les lèvres la trace brûlante de notre baiser. La caresse de sa bouche, l'odeur de son souffle qui se mêle au mien. Tout cela prend toute la place dans ma tête tandis que je m'éloigne de lui. J'aime la chaleur que je ressens dans mon corps mais j'aime plus encore d'avoir laissé Gabryel derrière moi et qu'il ne fasse rien pour revenir vers moi.
La pièce est floue sous mes yeux. Des amalgames de couleurs qui se mélangent les unes aux autres. Je suis suffisamment familière avec l'alcool pour savoir que si je pousse suffisamment sur mes yeux, si je me concentre, j'y verrai mieux. J'arriverai même à me redresser, à contrôler les traits de mon visage et même mes pensées. Mais je n'en ai pas la moindre envie, alors je ne fais pas d'effort.
Je fais trois pas maladroits sur le parquet avant de m'arrêter au beau milieu de la chambre, entre le lit et le mur. Là, doucement, péniblement, je tourne la tête pour regarder par-dessus mon épaule. Gabryel s'est appuyé contre la fenêtre. Dans le reflet de la vitre, je vois son regard mais pas avec suffisamment de clarté pour que je puisse me questionner sur la teneur de ses pensées. Mes yeux parcourent ses cheveux en bataille, glissent sur sa nuque dévoilée, coulent le long de son dos ; ses muscles tendent son tee-shirt. Si sa chaleur m'a quitté, je sens encore son souvenir contre moi. Je vois encore son regard juste avant que ses yeux ne se ferment lorsque j'ai posé mes lèvres sur les miennes. Je vois son corps sage qui reste en place car je le lui ai ordonné. Et pendant une fraction de seconde, je sais. Je sais tout.
Je sais qu'il restera toujours là où je désire qu'il soit. Si je le veux contre moi, il le viendra. Si je le veux à un pas de moi pour que je puisse l'observer, il le sera. Si ce sont ses lèvres que je désire il me les donnera. Si c'est sa voix, il passera des heures à parler pour moi. Pour moi. Son regard dans le mien, sa tête toujours tournée dans ma direction, ses mains tendues vers moi, ses gestes en attente des miens. Je n'ai pas envie d'aimer ni de détester. Je veux me contenter des choses qui sont. Je veux oublier l'existence. Je veux oublier cette femme qui est mon monde entier. Je veux qu'il se retourne et me regarde, qu'il n'y ait rien d'autre que son regard et que ses gestes qu'il me destine. Je veux qu'il respire parce qu'il sait que j'ai besoin de ça. Je veux qu'il ne pense à rien d'autre qu'à moi. Qu'il soit là au moment même où je le désire.
J'arrache mes yeux de sa silhouette courbée. Je glisse silencieusement sur le parquet, pour ne pas troubler le silence dans lequel nous sommes tombés. Je me penche pour récupérer la bouteille et m'éloigne de nouveau en direction du lit. Pendant mon cheminement, Gabryel s'est redressé. Son reflet est plus entier ; je devine son visage dans la vitre, la forme familière de son nez. Il ne se retourne pas, il reste ainsi. Alors je ne me retourne pas non plus, je reste ainsi, les yeux braqués sur son dos pendant qu'il regarde dans la nuit — je doute que ce soit son reflet qu'il observe. Je renverse la tête en arrière pour boire longuement au goulot. L'alcool me brûle les poumons et l'œsophage. Ce n'est pas agréable. Et je ne devrais pas car j'ai déjà les pensées bien légères. Mais je le fais quand même, sans quitter du regard la silhouette immobile de Gabryel. Me vient l'idée un peu bizarre qu'il attend que je parle. Qu'il attend mon autorisation. Qu'il ne me suffirait que d'un mot pour le faire partir. Ou le faire venir.
Je m'assieds lourdement sur le matelas en déposant la bouteille sur la table de chevet. Mes yeux repartent en direction de la statue figée de Gabryel. Un mot pour qu'il parte. Un autre pour qu'il vienne. La douceur de ses lèvres s'éloigne peu à peu des miennes ; le souvenir devient moins vivace, tout comme celui de sa chaleur contre ma poitrine. Une main enfoncée dans le matelas, je fais glisser mon corps jusqu'à la tête du lit contre lequel j'appuie mon dos. Je ramène mes jambes contre moi et serre mes genoux entre mes bras. Mon crâne retombe contre le mur. Dans ma vision floue se dessine la silhouette immobile de Gabryel. Si je le prends détail par détail, j'ai l'impression de tout redécouvrir. La largeur de ses épaules. La ligne de son cou qui disparaît sous son vêtement. La forme allongée de son buste. Ses longues jambes. Si je le prends dans son entièreté, il est le même gosse que je connais depuis si longtemps. Gabryel.
« Ne dis rien. »
Ma voix m'échappe sans même que j'y pense. Une voix rauque, traînante à cause de l'alcool, qui s'élève à peine dans la chambre silencieuse. Je veux que tout cela se taise. Mes pensées, mes idées, mes envies, mes peurs, mes souvenirs, la tension qui tend toujours mon corps. Mon cœur, mes sentiments, mes attentes. Que tout se taise.
« Ne parle pas. »
Savoir qu'il n'existe pour lui rien d'autre que cette chambre et que ma présence. Je veux qu'il se retourne et me regarde, qu'il ne voit rien d'autre. Je ne veux rien d'autre que la certitude qu'il n'y a à rien d'autre que moi pour lui. Je veux que ses gestes me le montrent, je veux que son regard me le dise, je veux qu'il n'ouvre pas la bouche car il gâchera tout. Je veux seulement ses yeux et le voir faire ce que je veux. Car s'il le fait, c'est parce qu'il ne désire rien d'autre.
« Viens, Gabryel. »
Je libère mes jambes et les étends sur le lit. Sans y penser, je me laisse glisser pour m'installer plus confortablement, tête sur l'oreiller. Puis je pose mon bras sur mon visage, les yeux dans le coude. L'obscurité m'entoure aussitôt. Mais mon cœur résonne plus bruyamment dans la nuit. Alors je soulève mon bras pour voir approcher Gabryel. Je sais qu'il le fera : je viens de lui ordonner de le faire.
La pièce est floue sous mes yeux. Des amalgames de couleurs qui se mélangent les unes aux autres. Je suis suffisamment familière avec l'alcool pour savoir que si je pousse suffisamment sur mes yeux, si je me concentre, j'y verrai mieux. J'arriverai même à me redresser, à contrôler les traits de mon visage et même mes pensées. Mais je n'en ai pas la moindre envie, alors je ne fais pas d'effort.
Je fais trois pas maladroits sur le parquet avant de m'arrêter au beau milieu de la chambre, entre le lit et le mur. Là, doucement, péniblement, je tourne la tête pour regarder par-dessus mon épaule. Gabryel s'est appuyé contre la fenêtre. Dans le reflet de la vitre, je vois son regard mais pas avec suffisamment de clarté pour que je puisse me questionner sur la teneur de ses pensées. Mes yeux parcourent ses cheveux en bataille, glissent sur sa nuque dévoilée, coulent le long de son dos ; ses muscles tendent son tee-shirt. Si sa chaleur m'a quitté, je sens encore son souvenir contre moi. Je vois encore son regard juste avant que ses yeux ne se ferment lorsque j'ai posé mes lèvres sur les miennes. Je vois son corps sage qui reste en place car je le lui ai ordonné. Et pendant une fraction de seconde, je sais. Je sais tout.
Je sais qu'il restera toujours là où je désire qu'il soit. Si je le veux contre moi, il le viendra. Si je le veux à un pas de moi pour que je puisse l'observer, il le sera. Si ce sont ses lèvres que je désire il me les donnera. Si c'est sa voix, il passera des heures à parler pour moi. Pour moi. Son regard dans le mien, sa tête toujours tournée dans ma direction, ses mains tendues vers moi, ses gestes en attente des miens. Je n'ai pas envie d'aimer ni de détester. Je veux me contenter des choses qui sont. Je veux oublier l'existence. Je veux oublier cette femme qui est mon monde entier. Je veux qu'il se retourne et me regarde, qu'il n'y ait rien d'autre que son regard et que ses gestes qu'il me destine. Je veux qu'il respire parce qu'il sait que j'ai besoin de ça. Je veux qu'il ne pense à rien d'autre qu'à moi. Qu'il soit là au moment même où je le désire.
J'arrache mes yeux de sa silhouette courbée. Je glisse silencieusement sur le parquet, pour ne pas troubler le silence dans lequel nous sommes tombés. Je me penche pour récupérer la bouteille et m'éloigne de nouveau en direction du lit. Pendant mon cheminement, Gabryel s'est redressé. Son reflet est plus entier ; je devine son visage dans la vitre, la forme familière de son nez. Il ne se retourne pas, il reste ainsi. Alors je ne me retourne pas non plus, je reste ainsi, les yeux braqués sur son dos pendant qu'il regarde dans la nuit — je doute que ce soit son reflet qu'il observe. Je renverse la tête en arrière pour boire longuement au goulot. L'alcool me brûle les poumons et l'œsophage. Ce n'est pas agréable. Et je ne devrais pas car j'ai déjà les pensées bien légères. Mais je le fais quand même, sans quitter du regard la silhouette immobile de Gabryel. Me vient l'idée un peu bizarre qu'il attend que je parle. Qu'il attend mon autorisation. Qu'il ne me suffirait que d'un mot pour le faire partir. Ou le faire venir.
Je m'assieds lourdement sur le matelas en déposant la bouteille sur la table de chevet. Mes yeux repartent en direction de la statue figée de Gabryel. Un mot pour qu'il parte. Un autre pour qu'il vienne. La douceur de ses lèvres s'éloigne peu à peu des miennes ; le souvenir devient moins vivace, tout comme celui de sa chaleur contre ma poitrine. Une main enfoncée dans le matelas, je fais glisser mon corps jusqu'à la tête du lit contre lequel j'appuie mon dos. Je ramène mes jambes contre moi et serre mes genoux entre mes bras. Mon crâne retombe contre le mur. Dans ma vision floue se dessine la silhouette immobile de Gabryel. Si je le prends détail par détail, j'ai l'impression de tout redécouvrir. La largeur de ses épaules. La ligne de son cou qui disparaît sous son vêtement. La forme allongée de son buste. Ses longues jambes. Si je le prends dans son entièreté, il est le même gosse que je connais depuis si longtemps. Gabryel.
« Ne dis rien. »
Ma voix m'échappe sans même que j'y pense. Une voix rauque, traînante à cause de l'alcool, qui s'élève à peine dans la chambre silencieuse. Je veux que tout cela se taise. Mes pensées, mes idées, mes envies, mes peurs, mes souvenirs, la tension qui tend toujours mon corps. Mon cœur, mes sentiments, mes attentes. Que tout se taise.
« Ne parle pas. »
Savoir qu'il n'existe pour lui rien d'autre que cette chambre et que ma présence. Je veux qu'il se retourne et me regarde, qu'il ne voit rien d'autre. Je ne veux rien d'autre que la certitude qu'il n'y a à rien d'autre que moi pour lui. Je veux que ses gestes me le montrent, je veux que son regard me le dise, je veux qu'il n'ouvre pas la bouche car il gâchera tout. Je veux seulement ses yeux et le voir faire ce que je veux. Car s'il le fait, c'est parce qu'il ne désire rien d'autre.
« Viens, Gabryel. »
Je libère mes jambes et les étends sur le lit. Sans y penser, je me laisse glisser pour m'installer plus confortablement, tête sur l'oreiller. Puis je pose mon bras sur mon visage, les yeux dans le coude. L'obscurité m'entoure aussitôt. Mais mon cœur résonne plus bruyamment dans la nuit. Alors je soulève mon bras pour voir approcher Gabryel. Je sais qu'il le fera : je viens de lui ordonner de le faire.