30 nov. 2025, 23:02
Roumanie K.H. Tout feu, tout flamme
Mi-septembre 2043
Avec @Kieran Hawthorne



La Roumanie a été généreuse envers moi ces quelques dernières années. Au début, ce fut l'aventure, le froid glacial sur mon visage et des dragons à perte de vue. Ce fut l'apprentissage, la recherche et les amitiés, et pourtant… Je fixe l'horizon, appuyé contre le bâtiment, bravant le froid comme un fou pour une seule personne. La solitude m'a pesé ici, et je sais que ma nature ne facilite pas les relations humaines, mais quand on a trouvé une part de son âme en quelqu'un, comment désirer davantage ? Comment trouver satisfaction ailleurs ? Comme le gâteaux aux pommes que ma mère fait, ou la voix de mon père quand il récite sa bible. Incomparable, indésirable.

Les mains dans les poches, je contemple l'étendue enneigée. Il est arrivé il y a quelque temps, je ne sais plus exactement combien, et mon cœur s'emballe à l'idée de le revoir. Combien de temps s'est-il écoulé ? Trop longtemps, à mon goût, car je me souviens à peine du son de sa voix, un son lointain, comme un écho dans ma mémoire. Son écriture, en revanche, je la refais dans ma tête, nette et précise, si familière. Je n'ai manqué ni lettre ni réponse, ce qui est si inhabituel chez moi que je ne peux qu'être fier de mes maigres efforts. Il est ce que j'ai de plus proche d'une famille, hormis mes parents, et je m'accrocherai à lui jusqu'à la fin de mes jours, qu'il le veuille ou non.

Il ne fait pas encore assez froid, et l'automne glisse doucement vers l'hiver. Le cuivre s'accroche encore aux arbres, l'herbe est craquante et tendre, et il y a une fraîcheur dans l'air à laquelle je suis désormais si habitué. Je sens la neige arriver, dans une semaine environ si je ne me trompe pas, et c'est un pur délice. La Roumanie a été douce avec moi, et elle l'est encore plus à présent, car mon ami le plus cher me rejoint.

Je suppose qu'il ne sait pas, ou qu'il a oublié que je suis là depuis quelques années— c'est la seule explication que je puisse trouver à l'absence de lettre, de mot. Ou peut-être il n'a pas eu le temps, j'en sais rien, et je m'en fiche, parce que je veux le voir. Et je n'ai pas été facile à suivre non plus, je suppose, car mes voyages sont nombreux et j'ai tendance à papillonner d'un endroit à l'autre— tout ce que je peux espérer maintenant, c'est que ce soit la surprise de sa vie, de me revoir, et je suis impatient d'imaginer sa réaction. Alors que je remue la question dans ma tête, je repense au mois passé à le chercher. Quelconque information à son sujet fut difficile de récolter, et je ne sais même pas si je le trouverai ici, aujourd'hui. N'aurait-il pas reçu ma dernière lettre ? J'essaie de repenser à son contenu, à ce que j'avais pu y écrire, y raconter, et puis ça me vient d'un coup, la fin de ce courrier, vide d'une adresse de retour, et il me faut un bon niveau de contrôle pour ne pas amener ma paume à mon front. Je suis si bête !

J'ai changé. Lui aussi, j'en suis sûr, mais Kieran est Kieran, et il le restera à jamais. Je sais que je retrouverai les mêmes cheveux, les mêmes traits fins, les mêmes yeux clairs. Le même sourire doux et la même chaleur. Que trouvera-t-il en moi ? J'ai changé, même si j'ignore à quel point. Mon visage est devenu méconnaissable, même dans le miroir, dépourvu des traits que ma mère aimait tant, et je suis plus homme que jamais. Mais c'est difficile de réellement reconnaître les changements en soi, surtout quand on s'observe tous les jours, matins et soirs, dans le miroir.

Je sursaute au bruit de bottes sur la pierre et je jette un coup d'œil à l'entrée du bâtiment. Puis, sans la moindre hésitation, je me jette à l'eau, les bras tendus, en criant : « Kieran ! Kieran ! » Je n'attends pas sa réaction et je me rapproche, la main faisant de grandes vagues en l'air, l'appelant à moi. Un sourire sur mon visage, grand et tendre, je ne peux m'empêcher de rire. Je l'ai traqué jusque ici, tirant des informations de nombreux collègues et connaissances avec des mots brisés faits d'anglais et de roumain, et j'ai trouvé où il travaille, comme un obsessif. Pousser la surprise, c'est mon but, et puis c'est un délice de voir son visage si confus et ses yeux si perdus— c'est rare de le prendre par surprise.

Vétérinomage aux Hébrides (12.50) | #6b5884