Trois cadavres sur le tapis PV PNJ

Tout à coup, il ne sent plus que cela : la sensation du cuir sur sa peau. Contre ses fesses, entre ses cuisses. Il la sent partout. Habituellement, il aime cette sensation. Il apprécie chaque frottement quand il met son magnifique pantalon en cuir qui vaut bien plus cher que celui-ci, il aime l'odeur de sa peau ensuite quand il l'enlève. Mais là il n'a pas de caleçon. Et la sensation devient étrange, pas désagréable, mais étrange, curieuse... Si Jude n'avait pas été devant lui et qu'elle n'avait pas tiré cette tronche, Christopher se serait abîmé dans la contemplation de cette sensation et aurait cherché à la comprendre pour déterminer s'il l'appréciait ou non. Mais voilà, Jude est devant lui et elle fait cette tête qu'elle fait toujours quand elle va le démonter.

Christopher comprend. Il aurait tué quiconque se serait glissé nu dans ses vêtements, alors il comprend qu'elle soit en colère mais il appréhende les conséquences. Il a trop mal à la tête pour l'affronter, pour se défendre. Maintenant que sa vessie est vide, il prend conscience de la fragilité de son estomac. Déjà qu'il doit faire des efforts incommensurable pour ne pas regarder en direction de la table — si ses yeux avaient le malheur de tomber sur la nourriture qui s'y trouve, il ne pourra pas s'empêcher de vomir. Rien que respirer lui donne l'impression qu'il ne pourra pas se retenir. Alors non, il ne pourra définitivement pas lutter contre Jude qui a sa tête de colère.

Dès qu'elle ouvre la bouche, Christopher glapit et essaie de se reculer... Mais il est dos à l'évier et il ne peut rien faire d'autre que reculer la tête... Qui cogne contre le meuble haut. Avant qu'il ait pu pousser un cri de douleur, Jude l'attrape à l'épaule et le penche vers lui. S'il se laisse faire, c'est parce qu'il est incapable de faire autrement. Le mouvement remue son estomac et il sent sa gorge se contracter. La seule chose qu'il arrive à penser, c'est : vomis pas, vomis pas, vomis pas ou elle va te démonter. Si bien qu'il a du mal à se concentrer sur ce que dit Jude, mais sa poigne sur son épaule ne ment pas sur ses intentions. Il n'a absolument rien à répliquer, rien à dire, il se contente d'un regard vide, la bouche entrouverte, tout en essayant plus ou moins de sonder sa mémoire pour savoir ce qu'il a foutu de son caleçon. Rien, il n'en sait rien.

À sa grande surprise, Jude ne le fracasse pas. Sa tête retombe contre son épaule. Soulagé, Christopher ferme les yeux en laissant retomber son menton contre son torse. Peut-être qu'elle va le laisser retourner se coucher et qu'elle oubliera cet épisode ? Ce serait bien de dormir, là. Avec Jude contre lui. Il sent son souffle sur son épaule, son souffle brûlant. Christopher sent son esprit partir, comme aspiré par un trou noir géant. Il pourrait sombrer, là. Comme ça. Mais c'est sans compter l'information alarmante qui sort tout à coup de la bouche de Jude.

Christopher se redresse au ralentit, les paupières lourdes.

« Toi aussi tu veux... ? » marmonne-t-il, son regard descendant inutilement vers le ventre de Jude comme s'il pouvait voir à travers sa chemise et sa peau le niveau de sa vessie.

Merde, elle veut pisser. Elle vient de l'aider à se soulager, sans elle il aurait été bon pour se traîner au sol. Ou pire : pisser dans une bouteille. Et ça aurait été bien pire que de le faire dans un évier avec une femme dans son dos pour le soutenir. Bien pire. Alors il se doit de l'aider. Il le doit à elle.

« Faut aaaabsolument qu'tu ailles faire pipi, Jude, articule-t-il d'une désagréable voix rauque qui lui donne l'impression qu'on racle ses poumons avec du papier de verre. Ça fait trop mal le pipi. »

Un bras autour de Jude, autant pour se stabiliser que pour (dans sa tête du moins) la soutenir, Christopher s'éloigne lourdement de l'évier pour regarder vers celui-ci. Si lui a pu, rien n'empêche Jude de faire la même chose. Après tout les femmes peuvent autant que les hommes, c'est de notoriété publique ou quelque chose comme ça.

« L'évier est dispo..., » souffle-t-il.

Merlin que c'est dur. De parler, de vivre, de regarder, de penser. C'est possible que des pensées fassent mal ? Parce que les siennes sont physiquement douloureuses, comme si elles se promenaient dans son crâne munies d'un couteau et qu'elles lacéraient les chairs spongieuses de son cerveau avec.

« Jude... »

Il fronce les sourcils pour accommoder sur elle. Son corps tombe lourdement en arrière et il s'affaisse contre l'évier, emportant la femme avec lui.

« Jude, répète-t-il, fais pi... Fais pipi, là. J'vais t'aider moi aussi. »

Il désigne d'un geste vague l'évier avant de fermer les yeux et la bouche très fort pour retenir un haut-le-cœur. Il a un goût vraiment horrible dans la bouche. Il donnerait un rein pour une gorgée d'eau. Mais pour le moment il doit soutenir Jude et son pipi, alors il entreprend vaguement, maladroitement d'aider la femme à se mettre en position. Ce qui consiste surtout à la pousser par les épaules pour qu'elle avance vers l'évier.

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« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER

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Jude River - Soeur - 35 ans


J’aimerais tellement, mais tellement qu’il arrête de glapir comme un foutu chiot… Au quotidien, je ne lui reprocherai pas, parce que je trouve ça très mignon ces petits cris aiguës de vierge effarouchée. Mais là, ils me résonnent dans le crâne. Comme la petite bille dans les flippers de bar. Et ça fait mal, bordel.
Je souffle contre son épaule, j’essaye de me concentrer sur l’odeur de sa peau plus que sur ma vessie qui crie “pipiiiiiiii” et le fait de savoir qu’il porte pas de caleçon dans mon cuir. Pourquoi il a enfilé mon cuir… et pourquoi il a pas de… rah, ça fonctionne pas, bordel. Ça fonctionne pas, et j’ai envie de faire pipi. C’est violent, ça me serre le bide.

A chaque fois qu’il dit pipi, je couine dans ma gorge. Il m’aide pas, bordel… il m’aide pas du tout. Je souffle une fois, deux fois, et manque de gerber. Mes joues se gonflent, je ferme rapidement les yeux pour me concentrer. Allez, Jude. On se contrôle. On vomit pas. Chris a pas mérité d’être couvert de… non, non faut pas penser au mot. Faut surtout pas penser au mot.
Par chance, Chris a un élan de lucidité et je sais qu’il va m’aider à trouver les toilettes. Je peux toujours compter sur lui. Ça a toujours été le cas, d’aussi loin que je me souvienne. Mais là… j’ai pas envie de me souvenir. Je veux juste vider ma vessie.

On se met en mouvement, j’ouvre les yeux. Bouger avec les yeux fermés quand t’as envie de … bref, de faire ça, c’est le pire moove. J’inspire. Ouais, on va aller trouver ces foutues toilettes. On va…
Pourquoi il me parle d’évier. Je lève mes yeux vitreux sur lui, plissés, les lèvres entrouvertes pour pousser un très long “euuuuh” dubitatif. Ma voix est encrassée par la fumée que j’ai dû avaler toute la soirée, et j’entends plus un soupir de zombie que celui d’une femme de trente cinq piges. Non mais on va pas se le cacher… je suis actuellement plus proche du mort-vivant que de la trentenaire, là…

« Non mais… je vais pas… » Son corps entraîne le mien, je le percute au ralenti, et ça me fait quand même couiner contre sa gorge. J’y souffle. Bordel, j’ai vraiment, vraiment plus envie de bouger. Il est tout chaud, et franchement si j’avais pas tellement besoin d’aller pisser,je resterai là à continuer ma nuit. Je suis vraiment à deux doigts de le faire… mais ça brûle, en bas.

« Je vais… pas… » J’ai même pas la force de lever la tête pour parler, alors mes mots s’écrasent contre sa peau, produisant un drôle de bruit qui me résonne dans la tête.
Oh non, faut encore que je bouge sous l’impulsion de Chris… non mais si il croit que je vais faire pipi dans l’évier… ah ouais, non mais il est motivé, en plus…
Je me tiens au bord de l’évier et recule le bassin pour le pousser et pour qu’il arrête de me faire avancer. « Je vais pas pisser là dedans… t’es malade… j’ai encore une digni- » Je serre les lèvres et ferme les yeux. La vue sur l’évier, c’est trop. Je peux pas. J’ai l’impression d’avoir le nez qui renifle la…
Mais c’est pas pire que la violente envie de pisser qui me cisaille le bide. Je gémis, la hanche qui s’appuie contre l’évier pour m’aider à me tourner vers Chris. Je le fixe, le regard défaillant qui coule finalement jusqu’à sa bouche. « Tu… te tournes… et tu bouches tes oreilles… et tu chantes… j’te jure… si tu… tu peux m’aider à grimper…? » Je sais même pas si j'articule bien, mais... j'ai pas envie de dire ça, j'ai pas envie qu'il m'aide, j'ai pas envie de faire mon affaire dans un évider de cuisine. J'ai juste envie de dormir et d'oublier cette matinée comme j'ai oublié la soirée qui l'a précédée. Le seul truc qui me console, c'est qu'après avoir fait pareil devant moi, Chris osera pas parler de mon cas. Ce sera notre petit secret, et voilà. Et si un jour il a l'idée de... ressortir cette histoire, bordel, je le démonte... Il le sait, je sais qu'il sait. Alors on va faire ça vite, et on va oublier.

_______

« Dolly… Dolly Dolly-dou… Viens mon bébé… » Allongé à plat ventre sur le tapis entre des cadavres de bières et un plat de pâtes en sauce, je tends la main vers Dolly qui s’est foutue sous le canapé. Elle me fixe de ses petits yeux en me jetant des put-put-put à chaque fois qu’elle recule. « Non bébé… papa il joue pas… papa il est mort… kaput, papa… steuplait bébé… viens me voir... sois une bonne fille... » Rien à faire, elle continue à reculer, à avancer, à reculer encore, et ça me fout le tournis. Je laisse mon front retomber sur le tapis qui gratte en geignant. Bordel… elle est où Jude… et Chris… ils m’ont abandonnés… c’est toujours la même chose… Dés qu'ils sont ensemble, j'existe plus.

Je sens un truc me bondir sur le crâne pour m’écraser le nez contre le tapis. Dolly me bouffe les cheveux, tire, secoue, et j’ai plus qu’à râler en essayant de la choper. Et je réussi, bordel. Trop occupé à me jouer avec ma tignasse, elle a pas senti ma main qui s’est levé au dessus de ma tête. Mes doigts s’enroulent autour de son petit corps habillé d’un slip… J’arrive pas à me rappeler si elle en avait un quand on est arrivé, mais franchement j’ai un doute.

Je tourne sur le dos, Dolly suspendue au dessus de moi. Elle me fixe de ses petits yeux, sans bouger, son long corps suspendu dans les airs. Ça me laisse le loisir de regarder le slip, sans le toucher parce que ça me dégoûte. « … c’est une culotte de gonzesse, ça… »

1005 mots

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Je vais pas... Je vais pas..., marmonne Jude. Christopher ne sait pas ce qu'elle ne va pas et il n'y accorde pas tellement d'intérêt. Son souffle contre son cou le réchauffe un peu. Il pousse un soupir de bien-être, les yeux à moitié fermés. Il aimerait bien rester là, mais ses bras agissent sans son accord et continuent de pousser son amie vers l'évier. Ses gestes sont maladroits, pas très assurés et le souffle humide de Jude contre sa peau montre bien qu'elle aussi n'a pas trop la force de bouger. Mais il faut bouger. Christopher ne sait pas très bien ce qu'il pousse ; ses épaules, son dos ? quelque chose. Il pousse, pousse, absolument persuadé qu'il est en train de l'aider et qu'il fait ce qu'il doit faire. Le pipi qui gonfle la vessie un lendemain de cuite ? Non, c'est une chose trop horrible pour qu'il laisse Jude dans cet état-là. Il doit l'aider, il veut l'aider, il faut l'aider, mais il a mal à la tête et son estomac danse le rock. Christopher adore le rock. Mais pas quand il a envie de vomir et que le monde entier s'évertue à le faire souffrir : la lumière trop forte, les bruits qui résonnent dans sa boîte crânienne et cette douleur innommable qui redescend dans sa nuque et le long de sa colonne vertébrale.

Il se rend compte à un moment que ce n'est plus lui qui pousse Jude, mais elle qui le pousse lui. Il cligne des paupières et baisse ses yeux lourds sur elle. Face à l'évier, elle le repousse en arrière avec ses hanches. Il se laisse faire et recule un peu pour lui laisser son espace. Les sourcils froncés, il essaie de comprendre ce qu'elle vient de lui dire. Elle ne va pas faire pipi dans l'évier ? À cause de sa dignité ? Un drôle de sentiment éclot dans la poitrine de Christopher quand il se revoit plaqué contre l'évier en train de se soulager, Jude derrière lui. Bordel, c'est vrai que ça manquait clairement de dignité. Flemme d'avoir honte maintenant, soupire-t-il intérieurement. Il pose sur Jude un regard vide et hagard en tanguant de droite à gauche puis de gauche à droite.

Finalement, elle accepte. Il fait un grand sourire en hochant la tête, parce qu'il n'avait vraiment pas le courage d'aller chercher les toilettes ; il se voyait déjà devoir traîner une Jude courbée en deux d'un bout à l'autre de l'appartement inconnu — ils sont où, d'abord ? Non, non, ça aurait été trop dur. L'évier c'est bien. C'est même super, l'évier. Christopher croise le regard de Jude. L'évier c'est... « J'ai encore une digni- ». La voix lui chatouille l'esprit. Ses yeux se font moins sûrs d'eux. À cet instant précis, dans le regard si familier de Jude, Christopher voit absolument tout ce qu'elle ne prononce pas : et il sait que s'il raconte à qui que ce soit ce qu'il s'est passé dans cette cuisine, elle le démontera et l'humiliera. Elle ne dira rien. Alors il ne dira rien. Personne ne dira rien.

« Ce qui se passe dans cette cuisine, reste dans cette cuisine, balbutie Christopher en s'approchant d'elle. Je vais t'aider à... Enfin, t'sais. »

Il s'approche d'elle et s'arrête à quelques centimètres.

« Attends..., » l'implore-t-il en levant un doigt impérieux entre eux.

La poing contre la bouche, il inspire profondément pour calmer son estomac récalcitrant. Et aussi pour trouver de l'énergie de faire ce qu'il va faire. Il étire ses bras vers le ciel dans un long, très long gémissement, afin de chauffer ses muscles. Puis il se penche et passe ses bras sous les cuisses de Jude. Il la soulève d'un coup, comme si elle ne pesait rien, mais en vérité tous ses muscles sont bandés et ce n'est vraiment, vraiment, vraiment pas agréable, comme s'il venait de se prendre un rocher dans le tronche. Il repose lourdement la femme sur l'évier et s'affaisse entre ses jambes, contre elle. Son buste tombe vers l'avant et son front rebondit contre l'épaule de Jude. Il pousse un grognement. Puis un rire lui secoue le corps. Il se redresse, les mains posées sur les cuisses de la sorcière, et part en quête de son regard, conscient des rares centimètres qui les séparent. Un drôle de sourire traverse les lèvres de Christopher qui est dans un état trop déplorable pour réellement réfléchir à ce qu'il dit.

« Ça me rappelle... »

Il s'arrête là, car ce n'est pas nécessaire d'en dire plus. Et puis il n'oublie pas la vessie de Jude et aussi son propre estomac, et puis son souffle qui doit avoir des relents particulièrement désagréables. Alors Christopher fait un genre de clin d'œil à la femme, clin d'œil qui tient plus de la grimace qu'autre chose, et se recule pour la laisser faire ses affaires.

« Je te laisse faire, marmonne-t-il en levant le pouce devant lui. Tu vas gérer comme la cheffe que t'es, Jude. Promis j'regarde pas. J'entends rien. J'vois rien. J'vois rien du tout. »

Il se retourne, pose les mains sur ses oreilles et ferme les yeux pour ne pas voir la table pleine de nourriture qui se dévoile désormais à lui. Ne pas la regarder, surtout pas. Jude a dit : tu chantes, alors Christopher va chanter. Il aime bien chanter. D'ailleurs...

« Such a lone... »

Le souvenir lui revient brutalement, comme une explosion dans son esprit. Sa voix s'enraille. Les images défilent à toute allure. Le bureau hier soir. Alice et ses grands yeux gris. Such a lonely day and it's mine. Ses larmes, ses cheveux comme l'écume d'une vague. Et la fenêtre, son regard vitreux, ses lèvres entrouvertes. Tout lui revient si brutalement qu'il pousse un petit glapissement, ferme encore plus fort les paupières, appuie encore plus vivement ses mains sur ses oreilles. Il se met à brailler pour arrêter de subir ses souvenirs :

« Smoke in the air, lips taste like fire... »

Sa voix est enraillée et s'il chante juste, cela ne signifie pas pour autant qu'il chante bien. Sa voix tremble, il entrecoupe ses phrases d'inspirations brusques par le nez pour calmer les folies de son estomac. Mais il continue, il ne s'arrête pas de chanter, parce qu'elle le lui a demandé. Pas Alice. Jude. Sa Judy.

« Eye pulling me deep, wired with desi... » Il s'interrompt subitement dans un hoquet angoissé. « Pas la bonne chanson, pas du tout la bonne, s'embrouille-t-il en secouant la tête et en agitant les jambes. Sorry mama! I'm not what you planned. Sorry, mama! I can't take your hand! Sorry, mama! I broke your command. »

Il entend sa voix résonner dans sa tête, à travers ses oreilles bouchées par ses mains moites. Sans qu'il en ait conscience, Christopher s'est plié en deux, comme pour résister aux assauts désespérés de son estomac ; ou à la fatigue qui lui tombe dessus comme une masse. À moins que ce ne soit pour résister aux souvenirs de la soirée d'hier qui s'écoulent dans sa tête. Il continue de chanter, passant à la fin de la chanson de Lloyd en oubliant la moitié des paroles au milieu.

« You wanted an angel, chante-t-il et sa voix sort comme un gémissement. I gave you scars. You wanted a home, I slept in bars. »

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Jude River - Soeur - 35 ans


J’en ai vécu des trucs dans ma vie. Comme toute fêtarde qui se respecte, j’ai mon lot d’histoire honteuse que j’occulte pour ne jamais avoir à les assumer une fois devant le miroir. Quand tu te retrouves à te réveiller dans un lit avec des trois jolies filles que tu connais ni d’Eve ni d’Adam, ça va, tu sais que t’as passé une bonne soirée. Quand t’émerges sur la rive de la Tamise, avec un reste de pizza, tes fringues encore sur toi et un tatouage de petit lutin qui boit une peinte sur la cheville, ok, ça c’est chou.
Mais pisser dans un évier avec Chris pour guide et témoin, ça, je vais pas pouvoir l’oublier, et lui non plus.

Une fois placée sur l’évier, Chris reste quelques secondes de trop. Et ces secondes, il trouve rien de plus malin à faire que de les utiliser pour faire… ben, du grand Chris, en fait. J’ai beau ne pas avoir les yeux en face des trous et un éruptif qui me fracasse la cervelle, j’entends son rire, je le sens aussi, puisqu’il à son front contre mon épaule. C’est quand il relève la tête, qu’il me regarde avec… sa tronche, là, que je comprends où il veut en venir.
Il avait pas besoin de parler pour que je comprenne, hein, mais il le fait quand même, le tout porté par son haleine. Ben ouais, bien sûr qu’il se rappelle. Je me rappelle aussi. Je ricane en baissant les yeux. « Ferme là… c’est pas le moment de… » De parler, en fait. C’est pas le moment. Dans cette foutue position, je sens que je suis à deux doigts de… bref.
Chris m’encourage, et si j’étais pas aussi peu stable sur mes appuis, je le repousserai pour qu’il se tourne enfin avant que ma dignité perdue s’entende. Il se tourne enfin, pose ses mains sur ses oreilles et là, enfin, ça va mieux. Je me retiens. J’attends qu’il chante.
Il chante, alors je me dépêche. Je me tortille un peu pour… je ne vais pas tout décrire, je pense que ça se passe de mot. Tout ce qu’il y a à savoir, c’est qu’il était temps.

Mon regard reste fixé sur la nuque de Chris. Enfin, fixé… non, il arrive pas à se fixer. Il dégouline sur son dos, remonte, se perd sur une épaule, puis tombe sur le sol. Je prends trop de temps à comprendre qu’il a rien trouvé de plus malin à faire que de chanter une chanson de Lloyd. Non mais il se fout de ma gueule. Mais il s’arrête, et je souffle de soulagement. J’ai pas besoin de penser à Lloyd quand je fais… ça. L’image est déjà bien assez dégueu.
Attends mais… il change de chanson, ok, mais il entame une autre chanson de Lloyd. Sur ma mère, en plus ! J’ai les yeux ronds comme des billes. Mais il fait exprès c’est pas possible. J’essaye de tendre la jambe pour lui taper le derrière avec mon pied, je m’arrête en comprenant que si je fais ça, il va se retourner… et j’ai pas terminé.
Je plaque mes propres mains sur mes oreilles pour essayer de faire disparaître la voix de Chris. Je suis pas stable du tout. Mais alors pas du tout. Allez ma fille, on gaine. On gaine… non, je vais gerber. En plus, comment tu veux gainer dans cette position, occupée à … bref.

La dernière goutte de dignité a quitté mon corps. Je fais ce que j’ai à faire, je le fais vite, je le fais bien, et je remonte ma…
Attends voir…

« Eh… Chris… »

Je déglutis difficilement, déjà parce que c’est super dur, et ensuite parce que… bordel, ça me dégoûte. Je me contorsionne pour descendre de l’évier, et retombe maladroitement sur mes pieds. Je pars en avant, mais m’accroche vite aux hanches de Chris. Mon corps heurte le sien. « Chris… », je gémis contre son dos nu. J’y laisse ma joue un moment, les lèvres entrouvertes. Ça fait du bien, le peau à peau… « … j’ai retrouvé ton calebar… et… je vais pas pouvoir te le rendre… » Ça me dégoûte, bordel que ça me dégoute. J’ai envie d’aller sous la douche. Et je vais y aller. Je vais la trouver… et je vais y aller. M’y asseoir, et laisser l’eau brûlante laver mon honneur.
Mais pour le moment, je vais surtout rester contre le dos de Chris. Mes bras enroulés autour de son ventre, je suis bien accrochée, et tentée de continuer ma nuit.

_______


J’ai réussi à me lever. Enfin, je suis assis. Mais, eh, c’est une prouesse de malade. J’ai même pu aller pisser. Dans un pot de fleur qui, franchement, avait bien besoin d’être arrosé. C’est mon côté botaniste.
Dolly s’est niché contre mon torse et est occupé à lécher ses patounes pleine de sauce tomate, d’alcool, de je sais pas quoi, j’en sais rien, je veux pas savoir, ça me dégoûte. Dans un souffle rauque qui sent la charogne, je me hisse sur mes pattes. Ma main s’accroche à la table basse. Il me faut de la flotte. Une grand verre de flotte. Et c’est ce que j’vais partir chercher.
Je m’avance dans le salon, le regard droit, je regarde pas en bas. Ce qui est très con, parce que je sais pas si je vais pas m’égorger un orteil sur un tesson de bouteille. Ouais, mais regarder en bas, c’est risquer de voir un truc que je veux pas voir. Genre… je sais pas. Je crois que tout ce que je voulais pas voir ce matin, c’était la lumière, et c’est foutu. Ça et ma Dolly en culotte.
Je m’accroche à l’encadrement de la porte, et atterrit dans le couloir. C’est définitivement pas chez Chris. Si, il y avait un doute. Et c’est pas chez nous non plus. Bordel… ok, Jude et Chris doivent savoir, hein ? Et… ils sont où…
J’avance dans le couloir, mon épaule frottant contre le mur.

« Hey, Jude… don’t be afraid… » je commence à chanter dans le couloir en me traînant. Enfin, chanter…. J’ai la voix qui me râpe la gorge, et ça sort comme un cri de corbeau. « You were made to go… oh bordel… Juuuuuuuude t’es où… Chriiiis… vous me manquez… j’ai mal partout… je sais pas où on est… et Dolly est en culotte et c’est pas la mienne… » Je marmonne : « Je porte pas de culotte, de toutes façons… Mais Dollydou non plus… » Je hausse la voix qui sort grave, rauque. « Vous êtes où, bordel ? »

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Christopher pousse un long gémissement comme une plainte douloureuse. C'est son estomac qui fait des siennes. Son estomac qui danse la Macarena dans son corps. Ses tripes qui font des nœuds. Pourquoi a-t-il autant bu, déjà, hier soir ? Il fouille sa mémoire. Il se souvient de la soirée d'intégration.

« I saw your hands bleed to keep us fed, » gémit-t-il, chantant les premières paroles qui lui reviennent même si c'est dans le désordre.

Elle a bien marché sa soirée d'intégration, c'est super. Pierce et Peyton étaient fiers de lui. Ils l'étaient, n'est-ce pas ? Il ne se souvient pas trop de comment ça s'est terminé. Il a l'impression d'avoir manqué une bonne partie de la soirée. C'est normal, il y avait ce bureau et il y avait cette emmerdeuse.

« You built me a crown, » braille Christopher, les mains appuyées sur les oreilles et les yeux fermés. Il espère que Jude s'en sort et qu'elle ne va pas tomber dans l'évier. Ce serait trop dégueulasse. « I wore instead. »

Vraiment une emmerdeuse, celle-là, songe Chris qui ne parle pas de sa Jude qui est parfaite de bout en bout, même quand elle le frappe derrière la tête ou qu'elle se moque de sa voix aiguë. Non, il parle de l'autre, celle qui est passée par tous les états, hier soir. Oh bordel, il avait complètement oublié ! Combien de temps sont-ils restés dans ce fichu bureau ? Il ne faut plus jamais qu'elle boive, plus jamais jamais jamais, et lui ne doit plus jamais boire non plus en sa présence, car après il est touché par ses larmes, ses terreurs et il en oublie qu'elle est une vraie putain d'emmer...

« You prayed for gold, I brought you rust ! » chante Christopher de sa voix enraillée.

...deuse. D'ailleurs, il n'a aucune envie de penser à elle, son estomac est trop fragile pour ça. Il se concentre sur la chanson de Lloyd. On a beau dire, ses paroles restent dans le crâne, même si la plupart sont vraiment pas très recherchées. Mais ça marche, ça reste dans la tête. D'ailleurs, hier soir, bien plus tard, au cœur de la nuit... Christopher a comme un flash. Un flash dans lequel Lloyd chantait. Rien d'étonnant là-dedans, il chante tout le temps. C'était où ? Pourquoi se souvient-il du froid d'une rue londonnienne, d'un fou-rire avec Jude impossible à arrêter ? Les pensées se mélangent, les souvenirs vont et viennent, s'emmêlent et repartent. Une chose reste plus ou moins stable : sa voix qui braille et l'absolue certitude qu'il ne doit pas arrêter sinon Jude va le tuer. S'il entend ne serait-ce qu'une goutte de son pipi tomber dans l'évier, elle va le déglinguer. Et lui vomira. Alors il doit chanter. Fort. Très fort.

« You gave me hope, I gave you d... »

Un choc soudain contre son dos ; Christopher glapit en sursautant. Il ouvre automatiquement les yeux, sans y penser. La première chose qu'il pense, c'est : merde, merde, merde, merde ! La seconde d'après, il se rend compte que ce sont les bras de Jude qui l'entourent et que si elle est là, c'est qu'elle n'est plus en train de faire pipi. Ses mains viennent trouver celles de la femme. Il accroche ses doigts aux siens sur son ventre, sans savoir s'il essaie de la soutenir car elle a l'air à deux doigts de se casser la gueule ou s'il a juste envie de lui montrer qu'il est là. Il essaie de se contorsionner pour regarder derrière lui, mais elle est affalée trop bas contre son dos, il ne voit rien d'autre que ses fesses qui dépassent et sa longue chemise qui les cache.

Elle baragouine quelque chose. Sa joue remue contre le bas de son dos. Christopher glousse parce que ça lui fait des chatouilles sur les reins. Il entend parfaitement ce qu'elle dit. Mais ça met quelques secondes pour monter jusqu'à son cerveau encrassé par la gueule de bois et par une terrible douleur qui martèle comme un putain de pic vert dans son cervelet. Il ricane encore un peu, ce qui secoue ses épaules et ça secoue aussi Jude accrochée à ses hanches.

« T'as retrouvé mon calbar, » répète-t-il sans cesser de rire.

Il comprend le sens de la phrase en la prononçant. Pourtant, il baragouine encore de sa voix pâteuse :

« Hein, quoi ? »

Il essaie de tourner la nuque encore et encore, mais il n'y arrive pas à voir Jude.

« Pourquoi t'peux pas... Pourquoi..., » essaie-t-il de comprendre tout en luttant contre les limites de son propre corps.

Il réalise un peu soudainement que si sa tête ne peut pas tourner plus loin, son corps le peut, lui. Alors Christopher gigote entre les bras de Jude et essaie de se retourner. Il se retrouve il ne sait comment face à elle, sa tête contre son ventre, la sienne à lui baissée douloureusement pour la regarder. Ça fait mal. Sa tête lui tourne. Son cerveau le hait, ce n'est pas possible, il le hait, il lui oppose une guerre sans merci. Christopher ferme les yeux le temps que passent le malaise et l'envie de se fracasser le crâne contre un mur tant la douleur qui frappe dans ses tempes est désagréable. Puis il respire longuement par le nez et parvient à se concentrer sur Jude.

Elle a dit qu'elle ne pouvait pas lui rendre son caleçon. Ce qui veut dire...

« C'est pas possible, gémit Christopher avec l'impression tenace qu'il ne ressent pas vraiment ce qu'il ressent et qu'il n'est pas vraiment là, comme s'il regardait la scène par-dessus son épaule. Tu veux dire que... »

Pas le temps ni l'envie d'attendre des réponses. Il se penche en avant, une main contre les cheveux de Jude pour la maintenir en place sur son ventre et ne pas lui faire mal, l'autre tendue par-dessus son dos pour tirer sa chemise. Pas assez pour la dépoiler, mais suffisamment pour dévoiler qu'effectivement, ce qu'elle porte sur les fesses n'est pas l'une des culottes qu'il a l'habitude de lui voir (Lloyd détesterait l'idée qu'il connaisse ses culottes), mais bien un caleçon bien familier. Trop familier. Beaucoup trop familier.

« Mais..., balbutie Christopher, c'est le mien ! C'est mon caleçon, ça... »

Elle porte son caleçon. Et il porte son pantalon sans rien dessous...

« Oh, réalise-t-il avec un drôle de sourire maladroit. C'est pour ça que j'ai rien sous ton pantalon ! » Il secoue la femme par l'épaule pour qu'elle le réalise aussi, comme si ce n'était pas évident. « C'est pour ça que j'ai rien ! »

Il aurait bien ri, tordu en deux, et il serait tombé sur Jude qu'il aurait certainement entraîné dans son fou-rire, si la voix de Lloyd n'avait pas résonné à ce moment précis dans le couloir. Une voix un peu lointaine, Christopher ne comprend pas ce qu'elle dit, mais impossible de ne pas reconnaître celle de l'homme. Ses yeux s'écarquillent. Et là, il fait quelque chose qu'il ne s'explique pas, mais qu'il mettra plus tard sur le compte de l'alcool qui coule encore dans ses veines.

Il se laisse tomber à genoux, assez conscient pour faire attention de ne pas faire mal à Jude, et se retrouve subitement face à elle, à sa hauteur. Là, il lève la main et appuie ses doigts sur les lèvres de la femme pour la faire taire. Un rire secoue déjà les épaules de Christopher. Il essaie de se retenir de faire du bruit. Il ne sait pas vraiment pourquoi, mais il le fait.

« C'est Lloyd, Jude ! chuchote-t-il bruyamment, les yeux plissés par l'hilarité. Chuuuut, faut pas faire de bruit. »

Cette fois-ci, ils l'entendent clairement : vous êtes où, bordel ? Christopher plante ses dents dans sa lèvre pour ne pas éclater de rire. Ce qui est plutôt facile car si son corps est encore secoué, il va vraiment vomir cette fois. Cela le calme aussitôt, mais il n'en répète pas moins à Jude sur les lèvres de laquelle il a ses doigts :

« Chuuuut... »

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« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER

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Jude River - Soeur - 35 ans


J’ai beau me creuser la tête, j’arrive pas à me souvenir à quel foutu moment la soirée a pu dérapé au point que je me retrouve à porter le slibard de Chris et lui mon pantalon. Je comprends pas, et ne pas comprendre ça me fait enrager. Je serre les dents contre la peau chaude du dos de Chris. Sérieux, j’oscille entre deux envies : mener l’enquête et dormir. Je veux pas croire que Lil’Chris et moi on a encore pu faire une connerie. Franchement, ça m’étonnerait, mais le fait est que j’ai aucun putain souvenir de la soirée. Je sais même pas où on est.
Chris ricane, et je vois pas ce qu’il y a de drôle. De toutes évidences, lui non plus. J’écoute ce qui suit, je le sens qui bouge. Je vais pas répéter ce que j’ai dit, ça non. Le faire une fois m’a déjà foutu une violente envie de gerber, je vais pas réitérer l’expérience, j’ai pas besoin de ça.
Le fait qu’il peine à comprendre, ça me saoule. Je veux pas répéter, bordel ! Je veux juste comprendre et dormir. Et prendre une douche.
Une douche d’une heure, au moins. Je me sens crasseuse, je déteste ça, presque autant que je déteste ma cervelle qui gigote et se fracasse contre les parois de mon crâne.

Et voilà que Chris s’agite. Je le serre plus fort pour pas me casser la gueule. Je le déteste de bouger. Je grogne contre son dos, puis ses côtes, puis son ventre. C’est marrant comme le son diffère d’une partie à une autre. Mon visage enfoncé dans sa chair molle, j’inspire l’odeur de sa peau. J’ai toujours aimé ça, même si en général c’est plutôt dans le creux de son cou que je me perds. Chris, il sent toujours bon. J’adore ça. Quand ça va pas -ou quand ça va- j’ai juste à me glisser contre lui, à enfouir mon visage dans son cou pour oublier tout ce qui va et qui va pas dans la vie.
Bref, là c’est pas le sujet.

Chris commence à comprendre, quoi qu’encore plein de doute, hein ? Je sens ses doigts venir se perdre dans mes cheveux en bataille (bordel, je vais éviter tout les miroirs jusqu’à l’heure de la douche) pour me tenir contre lui. Je m’attendais à un câlin, finalement c’est juste pour me garder dans cette position le temps de bien voir que c’est son caleçon que je porte. Sérieux, j’étais pas convaincante ? Flemme de m’énerver, en fait.
Je dis rien, je râle même pas quand il répète ce que je me tue à lui dire ! Il est si long à la détente quand il est bourré, c’est un truc de fou. Je suis pas dans un meilleur état que le sien, alors je pense faire preuve d’une grande mansuétude en ne profitant pas de ma position pour pas lui pincer les reins d’agacement. Je pourrais aussi le mordre, ça me ferait moins de geste à faire.

« Aaaaah me secoue pas, putain ! », je gémis sous sa foutue mauvaise idée. Je suis vraiment pas dans la bonne position pour ça. Il est vraiment long à la détente. Il a plus abusé sur la picole que moi, je pense. Ou alors mon sang irlandais me préserve des grosses retombées alcooliques, j’en sais foutre rien. Allez, Jude, on inspire. C’est pas aujourd’hui que tu vas dégueuler sur les pieds de Chris.

Mes sens cessent de patauger dans l’alcool quand j’entends la voix de Lloyd. Merde. J’ai pas envie de gérer Chris et Lloyd. Lui, ses gueules de bois sont vraiment relous, parce qu’il a encore toute son énergie. On pourrait penser que ça le calmerait… mais non. Je sais pas comment il fait. Enfin, si, je sais : il fait pas. Il vit avec ça.

Je l’ai pas vu venir. En un éclair, Chris se retrouve devant moi. Pas le temps de dire quoi que ce soit, ces doigts viennent s’écraser sur ma bouche.
Ses doigts qu’il n’a pas lavé après s’être soulagé dans l’évier. Oh bordel, là je vais dégueuler. Je vais pour le dégager, mais son rire me fige. Je plisse les yeux, je sens mon mascara en grumeaux sur mes cils, alors j’arrête aussitôt. Fais chier, je dois avoir une de ses tronches.
Je l’observe rire, j’écoute en fond Lloyd marmonner. Il se rapproche. Mon Chris, lui, est hilare. J’aime le voir comme ça. Ma main vient se poser sur son épaule, mon visage se tourne vers la porte. Ah… il veut pas qu’on se fasse choper par Lloyd ? Ben moi non plus.
Sauf que moi, je sais que si Lloyd nous trouve pas, il va péter une case. Ou pas. Il peut tout aussi bien se caler dans un coin et pleurnicher qu’il est abandonné, le pauvre petit cœur.
Et là, j’oscille à nouveau entre deux envies : continuer à profiter de mon Chris qui veut jouer à cache-cache, et retrouver Lloyd pour le rassurer. C’est ça, être daronne de deux gamins ? C’est ça qu’on a fait subir à ma mère ? Tu m’étonnes qu’elle a eu des cheveux blancs hyper vite.

J’opine du chef quand il me répète son chuuuut, avec ses doigts dégueu sur mes lèvres. Je lui chope ceci dit le poignet, parce que je vais vraiment finir par dégueuler. Je lui repose gentiment sa main sur mon futal.
Je pose mon propre doigt bagué sur mes lèvres ourlées d’un sourire coquin pour bien lui faire comprendre que j’ai compris son idée. Franchement, je suis pas contre l’idée de passer encore de précieuses minutes sans Lloyd dans les pattes, tu vois ?
Attends… il a parlé de culotte ou c’est moi ? Je tourne la tête vers la porte, et murmure :

« … putain, c’est Dolly qui… a ma culotte…? Pourquoi elle aurait ma culotte…? »

_______


Je renifle et passe ma main sous mon nez. J’ai super soif, bordel. Faut que je boive. Mais faut aussi que je trouve Jude et Chris. Ils sont pas parti, hein ? Ils m’auraient pas laissé là tout seul… ou alors si, putain. Jude, je suis sûre qu’elle aurait préféré avoir Chris comme frère. Et Chris… Chris, il veut juste Jude ! Moi, je suis la troisième roue du carrosse. Ou… la cinquième ? Fais suer, ça a combien de roue, un carrosse ? Je fais une pause contre un mur et déplie mes doigts pour compter. J’ai jamais vu de carrosse, mais je vois pas comment il peut rouler sur deux roues, en fait. Ou alors les chevaux font office de roues ?

« … Jude… Juuuuuuuude ! Ça a combien de roues, un carrosse ? »

Ma phrase retombe comme un tas de purin dans le couloir. J’en ai marre. T’sais ce que je vais faire ? Déjà, je me relève. Et ensuite, je vais enfoncer chaque foutue porte jusqu’à les retrouver, en supposant qu’ils se sont pas barrés comme des gros chiens. Je commence avec la première. Bam, gros coup d’épaule, la porte s’éclate contre un meuble de l’autre côté.
Mon regard tombe sur le sol, mes yeux s’écarquillent, un doigt se tend vers ces deux couillons au sol.

« C’est pas cool ! C’est vraiment pas cool ! Vous êtes des… 'tain, je le crois pas ! Vous foutez quoi ?! C'est même pas ici, les chiottes ! Vous vous cachez, bande de gros gamins d'vos morts ! »

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Christopher se laisse faire quand elle attrape son poignet. Il détache sagement ses doigts des lèvres douces de Jude et garde sa main l'a où elle a décidé de la poser, soit sur son pantalon. Toujours accroupi devant elle, ses grands yeux écarquillés ne la quittant pas une seule seconde, il l'observe avec une très grande attention, persuadé qu'elle ira dans son sens car ça l'amuse autant que lui de se cacher de son frère, hein ?

Christopher ne se lasse pas de l'observer. S'il le lui disait, elle lui arracherait sans doute la tête, mais il adore les lendemains de soirée avec elle. Elle dit toujours qu'elle est dégueulasse et puante, qu'elle ne ressemble à rien, mais lui il adore son air fatigué et il aime quand le maquillage déborde autour de ses yeux comme ça. On dirait qu'elle a de l'encre autour de l’œil, tellement ça a débordé, mais grâce à ce noir la couleur de ses yeux ressort et avec ses cheveux tout en bazar comme ça sur le sommet de sa tête, il la trouve magnifique. Bordel, elle est magnifique. Elle détesterait ses pensées. Je porte même pas de pantalon, geindrait-elle, et j'suis pas coiffée, merde j'ai une tronche de déterrée, qu'est-ce que tu racontes ! Il lui dirait tout le contraire. Il lui dirait qu...

« Dolly ? » croasse Christopher en tournant un peu trop vite la tête vers la porte.

Une douleur fulgurante éclate à la base de son crâne. Il gonfle les joues comme pour se retenir de vomir ; geste instinctif, parce qu'on dirait que son estomac s'est calmé. Dolly, donc, elle a parlé de Dolly, parce que Lloyd en a parlé, même si lui n'a rien entendu parce qu'il était trop occupé à rire et à penser à autre chose. Dolly a la culotte de Jude. Jude a le caleçon de Chris. Et lui a le pantalon de Jude. Quelle foutue soirée ont-ils passé ? Que s'est-il passé hier soir ? Tout est si flou dans sa tête, les scènes de la soirée d'intégration se mélangent à celles de leur soirée à eux dans cet appartement inconnu peut-être pas si inconnu que ça.

« Elle pique les culottes, maintenant ? marmonne-t-il d'une voix qui n'arrive pas à articuler car sa langue ressemble à un morceau de carton. Mais comment elle l'a pris ? Pendant que t'étais aux t... Oh putain ! »

La porte s'ouvre avec fracas, arrachant à Christopher ce mot vulgaire et un cri aiguë ridicule. La surprise l'a fait attraper Jude par les épaules ; impossible de savoir s'il voulait la protéger ou se cacher derrière. Dans son sursaut, Christopher est déséquilibré et tombe sur les fesses, emmenant Jude dans sa chute.

Lloyd se dresse de toute sa taille face à eux, colérique et la face toujours aussi sale que tout à l'heure ; et il est toujours aussi à poil. Merlin qu'il est grand. Il est trop grand, geint Christopher dans sa tête en louchant sur Lloyd sans réussir à accommoder sur lui. Et puis ça veut dire quoi bande de gros gamins d'vos morts ?

« On les a pas trouvés, les putain de chiottes, » braille Christopher en se tenant la tête.

Trop lourde, se dit-il, alors il la laisse tomber sur l'épaule de Jude qui se trouve là et tourne le visage pour pouvoir continuer de regarder Lloyd en même temps. Il ne réalise que maintenant que dire ça, c'est faire un pas vers l'aveu de ce qui s'est passé dans cette cuisine. Mais cette histoire doit rester juste entre lui et Jude, absolument, parce que sinon... Il n'a pas la force d'aller au bout de la pensée, mais il sait que ce serait terrible si Lloyd le savait, quelque chose à voir avec la dignité. Quand il reprend la parole, sa voix est déformée parce que sa joue est écrasée contre la peau de Jude.

« Enfin, si, on les a trouvés, et puis... »

Il lève un bras pour désigner la cuisine comme si ça voulait dire quelque chose. Il fait glisser sa joue sur l'épaule de Jude et se tord la nuque pour que sa bouche se rapproche de son oreille. Là, il chuchote sans chuchoter du tout :

« Il nous a trouvé... »

Un fou-rire l'empêche de terminer sa phrase. Il cache son visage dans le cou de Jude en continuant de rire. Son bras s'enroule autour du corps de la femme et s'agrippe à lui. Mais plus il rit, plus sa tête vrille, son mal de tête frappant contre ses tempes comme un tambour.

« Aïe, aïe, aïe, finit-il par gémir, ça fait maaaaal... Lloyd... » Sa voix sonne étouffée car il parle depuis le cou de Jude. « Comme t'es d'bout, passe nous de l'eau... »

Et il tend la main vers Lloyd, attendant qu'un verre soit glissé entre ses doigts pour qu'il puisse étancher sa soif.

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Ils se foutent de ma gueule. Je vois que ça, bordel. Qu’est-ce qu’ils foutent parterre ? Ben je vais te le dire, moi : ils se cachaient, et je les ai surpris ! Je croise les bras pour bien leur montrer que je suis pas content.
Jude ? Elle en a rien à cirer. Elle regarde Chris avec l’oeil vitreux et les sourcils froncés, sa chemise tellement remonté qu’elle laisse voir ses cuisses tatouées. Donc : je détourne les yeux avant de dégobiller, et pas à cause de l’alcool cette fois. Par contre, je vois bien sa main pleine de bagues qui vient se glisser dans les cheveux de Chris pour lui tenir la tête sur son épaule. Et maintenant, c’est moi qu’elle regarde de travers. Oh, ben j’ai fait trop de bruit ! Rien à foutre, tu sais quoi ? J’ai toutes les raisons du monde de gueuler. Même que j’ai grave envie de gueuler encore un coup, juste pour bien qu’ils comprennent que je suis pas content du tout.

J’écoute l’excuse de Chris… enfin, j’essaye. Je comprends rien. Et ça me saoule. Je regarde son bras qui se lève pour montrer la cuisine, mais ça, c’est pas des toilettes. J’appuie mon épaule contre le chambranle, les bras croisés, ma Dolly lovée contre moi. Ils se foutent de ma gueule ! Lui, surtout ! Bordel, si Jude était pas si proche, je te jure que je lui enverrait ma semelle dans la tronche… je baisse les yeux sur mes pieds. Nus. Je me redécouvre à moitié à poil. Bordel, faut aussi que je retrouve mes affaires… vas y, flemme, je suis bien en caleçon. Faut juste que je trouve mes Docs, c’est tout ce qui compte.
Et mon sweat. Je crois que j’avais celui du concert de… je sais plus qui. Ça se trouve, j’avais même plus de sweat. J’arrive pas à me souvenir. Ma paume vient frotter ma tempe, puis la taper un peu, histoire de me remettre les idées en place. Je ferme les yeux sous ma connerie, le truc visqueux qui me sert de cerveau remue un peu trop.

L’éclat de rire de Chris me fait ouvrir les yeux. Celui de Jude, soufflé, qui ressemble vachement à un feulement de gros chat, il me fait vriller. Elle tient Chris contre elle, son menton sur son crâne, les lèvres pincées, les épaules qui remuent toutes seules. Je la vois qui ferme les yeux pour expulser un gémissement plaintif, il se mêle à ceux de Chris. Ils me font pitié, bordel. Et je me gêne pas pour leur montrer. Je crois. Je sais plus. Ils me saoulent, c’est abusé.
Mais t’sais ce qui me saoule le plus ? C’est que moi, je les ai cherché, genre j’étais hyper inquiet, t’as capté ? Je suis pas en forme, hein. Bordel, je suis vraiment pas en forme. J’ai les tripes qui se tordent dans mon bide, une envie de gerber qui reste coincée dans ma gorge, et je te parle pas de ce foutu crâne qui pulse. Mais moi, je les ai cherché ! Et eux, ils se foutent de ma gueule.
Surtout Chris, avec son foutu verre d’eau.

Je quitte mon chambranle d’un coup d’épaule et je m’avance. Ma main libre vient taper la sienne alors que je le contourne. « D’emmerde toi », je grogne. Dolly s’agite dans mes bras, je la libère sur le comptoir. Elle galope jusqu’à la pauvre assiette de pâtes qui traîne à l’autre bout. Moi ? Je me penche au dessus de l’évier et j’ouvre direct le robinet pour boire. Et je bois, je bois, je bois, je m’arrête pas.

J’entends Jude qui se retient plus et éclate de rire. Quand je lui jette un regard, je vois son corps qui s’écroule en arrière contre un placard. Et elle rit. Encore et encore. Elle s’arrête plus. Je me relève doucement. Je pige pas. Elle se tient la tête en riant, mais je suis même plus sûre que ce sont des rires, là. Ah ! Ah elle à mal au crâne, la morue, hein ! Bien fait !

« Ça t’apprendra à te foutre de ma gueule », je ricane. J’ouvre le robinet, prend de l’eau dans ma main et les asperge avec. « Avec ta vieille tête de panda, là ! T'as vu ta tronche ? » Jude pousse un cri en se recroquevillant contre Chris. « Non ! T’arrête ça, direct, j’te jure que je me lève je t’en colle une ! »
Mais tu sais quoi ? Je m’arrête pas.
J’vais te les calmer direct, et après, si elle se lève… ben je cours.

773 mots

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Affalé sur Jude, avec sa main qui pèse sur son crâne et qui farfouille dans ses cheveux, Christopher pourrait s'endormir. S'endormir dans son odeur, dans sa chaleur. Mais voilà, Lloyd quitte sa posture censément colérique — s'il a voulu les impressionner, c'est mort, ça n'a pas marché — alors il est forcé de papillonner des yeux pour accommoder sur lui. L'espoir embrase sa poitrine : il va lui servir à boire ! En réponse, sa gorge lui parait encore plus sèche et sa langue plus cartonnée. Il déglutit péniblement, les yeux vaguement tournés vers Lloyd qui approche, la main encore tendue vers lui même si son bras pèse tellement lourd, beaucoup trop lourd, comme un bout de bois mort.

Le coup que met Lloyd dans sa main le fait sursauter. Son bras retombe aussitôt sur ses jambes, son espoir meurt au creux de sa poitrine et un gémissement de dépit s'échappe de sa gorge sèche : Christopher vient de comprendre que Lloyd n'a aucune intention de lui servir un verre d'eau. C'est tellement pas juste ! Quelle vieille bouse de dragon !

Christopher suit du regard le furet qui court sur le comptoir, mais c'est à peine s'il le voit. Ce qu'il regarde n'a pas l'air de réellement exister. Seuls compte son mal de tête et son estomac fragile. C'est comme si son corps tombait en ruine. Sa peau va se détacher, ses organes fondre, son squelette s'effriter. C'est possible, tout ça ? La main de Jude dans ses cheveux et sa peau chaude contre sa joue aide Christopher à garder un pied dans la réalité et à ne pas tout abandonner par dépit de ne pas s'être fait servir un verre d'eau par ce traitre de Lloyd. Ce dernier se penche d'ailleurs par-dessus l'évier pour boire à grande gorgée. Christopher est jaloux. Le son de l'eau l'appelle, il imagine sa fraicheur merveilleuse, son goût comme celui d'un nectar. Il déglutit une nouvelle fois, plus péniblement cette fois-ci.

Et soudain, un tremblement de terre. Christopher glisse sur le côté lorsque Jude s'éloigne subitement, son rire grave comme le tonnerre qui gronde sur l'horizon. Il se retient sur un coude contre le carrelage froid et se contorsionne pour regarder Jude qui rit, qui rit et qui rit encore sans s'arrêter. Pourquoi est-ce qu'elle rigole ? Christopher n'en sait rien mais il sent un sourire lui étirer les lèvres et un rire faire tressauter ses épaules. Quand Jude rit, on ne peut que rire aussi, on ne peut que suivre, parce qu'elle a ce genre de rire qu'il faut absolument accompagner. Quand elle rit, son nez se fronce doucement et ses yeux se... Jude se penche en avant pour soutenir son crâne douloureux et Christopher ne voit plus rien de ses yeux, ce qu'il trouve dommage.

Lloyd se moque, derrière. À moitié allongé sur le sol, Christopher l'ignore, trop occupé à rire sans savoir pourquoi et à souffrir de son rire. Et puis tout à coup, la morsure de l'eau sur son dos et son torse nus. Il glapit et se redresse vivement en position assise. La pièce tourne autour de lui, ce mouvement forcé fait exploser la douleur dans son crâne. C'est en sentant une seconde fois la piqûre glaciale de l'eau sur sa peau qu'il saisit ce qu'est en train de faire Lloyd.

« Mais arrête..., » geint-il en levant les mains devant son visage.

Sauf qu'il n'est même pas sûr de s'entendre lui-même, alors les autres... Au mot panda, Christopher jette un coup d’œil à Jude. Jude qui se recroqueville contre lui lorsque Lloyd attaque de nouveau. Christopher referme ses bras autour d'elle. Elle menace son frère. Si elle l'avait menacé lui comme ça, il aurait arrêté directement direct ce qu'il était en train de faire. Quand Jude menace, ce n'est jamais pour rire. Mais Lloyd n'arrête pas. L'eau pleut sur eux. C'est désagréable. De violents frissons courent sur la peau de Christopher. Sa tête et sa nuque hurlent de douleur à cause des mouvements forcés. Et pourtant, il éclate de rire en fermant les yeux et en cachant son visage dans le cou de Jude. Il ne peut pas s'en empêcher. Au fond de lui, il sait que la scène est hilarante et il sait qu'il ne voudrait rien d'autre au monde que ça, ce matin douloureux avec deux personnes qu'il connait depuis si longtemps que ça pourrait aussi bien être depuis toujours.

« A-arrête ! » essaie-t-il d'articuler, sans guère de réussite.

Christopher bat l'air du bras, comme si cela pouvait faire s'arrêter Lloyd. Mais deux bons mètres les séparent et Christopher, recroquevillé au sol contre Jude, n'a rien de menaçant. Il bat l'air pour rien, ça l'épuise, mais il n'arrête pas.

« C'est ta tronche à toi qu'il faut regarder, arrive-t-il à dire une fois qu'il a repris son souffle, en fusillant Lloyd du regard, au moins ta sœur est toujours aussi canon même avec une tête de panda. »

Le bras de Christopher se resserre autour de Jude. Ses doigts vont se perdre dans sa chevelure courte. Il dépose ses lèvres sur la tempe de la femme et respire son odeur.

« Toujours aussi diablement canon, » murmure-t-il d'une voix rauque.

Mais la pluie tombe toujours autour d'eux, incessante, glaciale même s'il commence à s'y habituer. Alors Christopher penche la tête en arrière et gueule en direction du plafond :

« Mais arrête, putain ! Je vais te... »

Il essaie de se relever sans se détacher de Jude. Une main sur le sol, on ramène ses genoux vers soit, on bascule sur le côté, on utilise ses abdominaux et... Non, c'est finalement trop dur, Christopher est forcé de lâcher Jude pour se mettre sur les genoux. Et puis fatalement l'effort lui parait insurmontable, alors il préfère pousser sur le corps de Jude pour l'aider elle à se lever. C'est elle qui doit défoncer son frère. C'est toujours elle qui défonce son frère.

« Va... Lui... Faire..., ahane Christopher sous l'effort en essayant de l'aider à se relever, bouffer... Son... Furet... »

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« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER

Trois cadavres sur le tapis PV PNJ
Tu vois, c’est ça qui me saoule quand je sors avec Chris et Jude : c’est un duo. Moi, je suis la foutue troisième roue du carrosse. Putain, je sais toujours pas combien de roues à un carrosse. J’avais réussi à me débarrasser de cette réflexion là, et elle revient ! Elle revient toujours ! Ça me saoule, je te jure ! Je continue à les asperger, le menton haut, le regard mi-moqueur, mi-colère. Surtout moqueur, en fait. Je peux pas m’empêcher de sourire en les regardant, étalés à mes pieds, en train de geindre comme des petits animaux blessés. J’arrive même pas à les prendre au sérieux, alors que je devrais. Pas Chris, mais Jude. Chris… c’est Chris. Et Chris, qu’est-ce qu’il fait ? Il se la joue encore trop proche de ma soeur alors que, bordel, je suis là ! En fait, je sais pas si je préfère être là pour voir ça ou pas là, t’as capté ? Parce que, si ça se trouve, il est pire quand je suis pas là.
Il est forcément pire quand je suis pas là. Tu sais comment je le sais ? Parce que Jude, elle le regarde d’un air amouraché, et appuie même sa tempe contre ses lèvres pour sentir à fond son baiser.

Je m’arrête un instant pour les regarder, et surtout regarder Lil’Chris qui essaye de se lever. Je ricane. Il y arrive pas. Mais j’attends ! Je lui donne l’opportunité de se lever pour venir me… me quoi, hein ? Me cogner ? Mais frère, t’es à hauteur de semelle ! J’ai juste à lever la patte pour que tu bouffes tes dents ! Je le ferai pas, hein. Chris, c’est mon frère. Et on cogne pas sur son frère, sauf quand on s’appelle Jude fucking River. Elle, elle a jamais eu aucune foutue limite. Quand papa et maman me disent “Lloyd, tu devrais prendre exemple sur ta soeur parfois, tu sais ? Pour être un peu plus… calme”. Mes genoux, ouais ! C’est un foutu démon ! Et Chris, il le sait. Je le regarde essayer d’aider Jude à se lever ! Jude, elle me fixe comme si c’était un démon prêt à m’arracher la gorge… ou comme un démon complètement arraché, je sais pas encore trop.
Je laisse l’eau couler plus longtemps dans ma main, et lui envoie en pleine tronche. Sa tête recule d’un coup alors que ses yeux se referment. Ses lèvres pincés s’ouvrent d’un coup pour repousser d’un souffle les gouttes qui perlent depuis son nez. Quand elle ouvre les yeux, je sais que je suis dans la merde.

Je recule en ricanant -parce que c’est marrant, un peu-, les doigts qui tiennent le comptoir, histoire de sentir si j’ai pas un bouclier improvisé qui traîne.
Une main sur l’épaule d’un Chris, l’autre qui s’appuie sur le sol, Jude se relève lentement, et difficilement. Elle grogne. Une fois sur ses jambes, sa hanche appuyée sur le comptoir, elle passe sa main sur son visage. L’eau étale encore un peu son maquillage qui a dégouliné. Ses doigts laissent des traînées noirs qui lui donne un air de guerrière qui pourrait être hyper classe si elle était pas en slip.

« T’es vraiment un sale petit con… », qu’elle grogne. Elle avance d’un pas, je recule direct. Je ris, mon doigt qui se tend vers Jude, puis vers Chris. « Eh, moi j’ai fait ça pour vous réveiller et enlever la moustache de Lil'Chris », je rétorque. Ah, mes doigts trouvent un truc. Je serre le manche de cette arme improvisée qui sera peut-être utile. Je la connais, ma sœur. Je sais comment elle se bat : comme une grosse lâche.
Et je la connais tellement que je sais ce qu’elle fait quand sa main part sur la gauche, comme ça, l’air de rien. Alors quand Jude chope la poignée de spaghetti spongieux et dégoulinant de sauce tomate pour me les jeter, je brandis direct la poêle graisseuse pour me protéger. Le projectile s’écrase contre la surface et retombe mollement sur mes orteils.
J’éclate d’un grand rire en reculant encore, la poêle toujours levée pour me protéger. Je la connais. Je sais qu’elle est fourbe, et qu’elle peut encore me jeter d’autres trucs.
Mais j’avais pas prévu qu’elle soit fourbe et motivée au point d’avaler la distance qui nous séparait pour venir donner un grand coup de paume dans la poêle… qui m’arrive en pleine tronche. Le métal cogne contre mon nez avec tellement de force que je vois des étoiles. Elle appuie encore, si bien que même quand je lâche le manche, la poêle reste en place. Je crie, je geins, j’essaye de la pousser, rien à faire, elle appuie encore, elle grogne. Et enfin, elle lâche. La poêle retombe entre nous dans un grand bruit. Jude se plaque les mains sur les oreilles en glapissant. Oh bordel, qu’est-ce que ça fait mal ! Je tiens mon pauvre nez entre mes mains en grognant. Par instinct, je bascule ma tête en arrière. Ce qui est con, je m’en rends compte : faut jamais mettre sa tête en arrière quand tu saignes du nez, faut laisser couler. Alors je repars en arrière, et ça me fait un mal de chien. Je tiens mon nez, les yeux qui papillonnent sous la douleur. Quelle foutue brute, bordel ! Elle sait que j’ai le pif fragile !

Jude recule, recule encore, jusqu’à rejoindre Chris autour duquel elle s’enroule comme un serpent. Et moi, je me retrouve comme un con, le pif en sang. Néanmoins, je souris. Parce que c’était hyper bien joué.

935 mots

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