8 déc. 2025, 11:53
 A.W  Les Nuits Rouges - Le naufrage d'Eugénie Barrow
Côtes écossaises,
L'hiver caresse la Mer du Nord,
Et les marins ont rejoint le port,
Pour fuir les ondes qui pourtant, apaisent.
@Alden Wells
Une matinée de décembre 2050

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Eugénie...


Eugénie, dans vos yeux, j'ai cru lire une lueur fébrile. Lorsque votre visage m'apparaît, ce qui me frappe, ce sont vos traits. C'est ce qu'il reste de la femme que vous êtes.

Eugénie, c'est dans votre lit que vous auriez aimé vous réveiller, cette nuit-là. Pourtant, lorsque les rayons frappèrent votre visage, tout cela ne fut plus que mirage. C'est ici même sur cette plage, que vous avez émergé, loin de vos ancrages. Votre corps tout entier n'était que crampes et douleurs insupportables, au milieu de cette baie vulnérable. En vous cramponnant au sable fin, vous vous êtes relevée, et vous vous êtes laissée envahir par le chagrin.

Je l'ai vu dans vos yeux, Eugénie.

Je l'ai lu dans vos yeux.
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Mlle Barrow était une de ces femmes dont on parlait peu. Son nom était tut au détour d'une conversation, et ses portraits, brûlés, en cachette dans la nuit qui s'insurge. Car on voulait faire taire ce qui était trop bruyant.

Eugénie était une femme de sciences. C'était ainsi qu'on la désignait, dans le livre de contes de Gottwick. Elle avait vécu il y a très longtemps. On disait d'elle, dans ces pages, qu'elle disparaissait souvent du domicile familial. Au mieux, on la retrouvait quelques heures plus tard, au sommet d'une colline, le menton levé vers la voûte. Au pire, elle ne rentrait que le soir, les bras chargés de babioles inconnues, qu'elle semblait avoir confectionnées elle-même.

Dans la chambre d'Eugénie, on trouvait tout sauf un lit. Sur la petite table qui servait de coiffeuse, on trouvait une montagne de cartes, surmontée d'instruments farfelus mal taillés, ainsi que des pierres, sûrement ramassées au hasard, au cours d'une promenade dans un sentier.

On disait d'Eugénie qu'elle était folle. Parfois même, on la traitait de sorcière. Pourtant, Eugénie n'avait rien de plus qu'un sang moldu, aussi limpide et banal soit-il. Mais pourtant, elle devait se cacher, pour étudier en cachette. Avant, elle rentrait à l'auberge familiale les sacs remplis d'objets colorés. Plus le temps passait, moins on la voyait, Eugénie. Elle passait par la porte de derrière.

Lorsque la nuit tombait, elle s'échappait en silence, et rejoignait sa cabane secrète, sa cabane, où elle pouvait admirer les étoiles. Mais elle ne faisait pas qu'admirer, oh non. Eugénie faisait bien plus que cela, et son travail était honorable : Eugénie comptait, Eugénie traçait. Elle comparait, et elle conjecturait.

En fait, Eugénie était ce qu'on pourrait appeler une astronome.

Une astronome bien entêtée.

Une fois à travers les nuages, quelque chose avait attiré son regard. Et depuis lors, elle fit tout son possible pour l'atteindre et le comprendre, faisant de son corps céleste inconnu, sa muse d'or.

Mais l'on dit qu'elle fut trop loin, bien trop loin de sa muse pour l'atteindre. Alors, Eugénie avait rassemblé quelques victuailles, et plusieurs planches de bois, qu'elle avait liées de quelques cordages, et un matin, sur son rafiot craquant, elle avait pris le large. Naviguant vaillamment sur l'eau claire comme un corsaire sillonne les mers, elle avait pagayé longuement, loin des côtes anglaises. Et elle l'eut alors trouvée, son étoile tant convoitée. Oh, oui, elle se trouvait tout juste en dessous. Et elle la saluait à présent, d'un geste de la main prudent.

La Nuit était tombée sur la Mer claire, et tout était noir, à présent. On ne distinguait plus les côtes, mais ce depuis bien longtemps. Son reflet de jais dans l'eau saillante se fiançait avec la lueur de sa belle étoile, qui elle, complimentait l'océan d'un long scintillement.

Mais alors le temps se gâta, l'eau se révolta, et les vagues s'élevèrent, lentement, sûrement.

Violemment.

Eugénie fut frappée, et séparée de sa tendre dulcinée dont elle était tant amoureuse. La nature, irascible, s'emporta, et la poussa au milieu des vagues acariâtres. Son embarcation renversée, et l'éclat de son amour angélique qui ternit, furent les dernières visions d'Eugénie, qui plongea dans un long, long sommeil.

Un rayon divin brûla à travers ses paupières. Lorsqu'elle leva le menton, la plage la recueillie, toute entière.

Eugénie Barrow était une naufragée.

Dans le conte, on raconte que personne ne voulut écrire sur elle, car l'on n'écrit point sur les possibles sorcières. Mais il n'en reste pas moins des centaines de témoignages, de souvenirs. On dit même que c'est dans le cœur que demeurent les plus belles histoires.

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Voilà tout ce dont se souvenait Adélaïde.

On lui avait assuré que tout cela n'était qu'un conte. Qu'une fantaisie.

Mais Adélaïde était une sorcière.

La fantaisie, c'était elle.

Tout était possible.

Alors, elle s'y était rendue, ce matin, sur cette plage illustre, coincée entre deux falaises rocheuses.

Sa longue robe noire, qui se confondait avec sa cape, voletait tranquillement sur le sable, alors qu'elle s'y était agenouillée, et qu'elle avait dessiné un cercle, autour de son corps. Un cercle, dans lequel elle avait disposé plusieurs objets ; plusieurs morceaux de bois, deux cristaux, ainsi que bien d'autres choses.

Elle avait abaissé un voile noir, presque funéraire, sur son visage, dont la pâleur rappelait le linge blanc qui tapissait le ciel.

Tout semblait prêt.

Le regard de la trentenaire se perdit dans l'horizon infini, avant de revenir se poser sur le cristal gris qui scintillait dans sa main. Elle prit une grande inspiration. Une inspiration qui sembla durer une éternité.

Et lorsqu'elle expira, ce n'est pas seulement son souffle qui s'en échappa, mais également une faible mélodie, presque muette. Aussi fragile que la flamme d'une bougie.

Le chant d'Adélaïde se répandit tout autour du cercle. Elle ferma les yeux, poursuivant son poème lyrique. Dans ses deux paumes jointes, elle serra sa précieuse pierre, et implora :

« Cum universo saltasti, Eugenia, sed quid de stella tua? Culpa est quod aberrasti? » 1

Les images du conte lui revinrent à l'esprit. Le radeau d'Eugénie, et son visage, couvert de sable, lorsqu'au petit matin, elle se retrouva échouée sur cette plage. Elle le voyait, son regard. Il était tout près. Juste à côté. Juste en face. Eugénie ne devait plus être très loin, à présent. L'Allemande se pencha et laissa ses mains glisser dans le sable, de part et d'autre de son buste.

« Ubi es, Eugenia... Elle souffla. Eugenia, de itineribus tuis mihi narra. » 2

Barrow était ici. Elle avait été là. Adélaïde entend encore l'écho de son pas qui résonne sur le littoral. Un pas aussi léger qu'une plume, pourtant un cœur aussi lourd qu'un éléphant en cavale. Et sa silhouette, sa silhouette si fine, enroulée d'un linge blanc, d'une tunique, couverte de la saleté du bord de mer, pareille au brun de ses cheveux emmêlés par la tempête.

Pourtant, sur cette plage, personne ne vient. Et la directrice de l'Astronarium était seule.

Aussi seule que l'était aujourd'hui le soleil.

Alors, elle se dressa. Elle laisse derrière elle et son cercle, et ses branchages, et son cristal, bientôt recouvert des dunes de sable fin.

Elle se dirigea vers la mer.

Calme. Trop, calme.

Les vagues étaient d'un gris fantôme.

Et lorsqu'encore vêtue de sa robe longue et de son voile, le tissu noir de son vêtement rencontra l'écume, Adélaïde se surprit à se demander si Eugénie Barrow s'était même un jour relevée, après s'être échouée, sur cette côte éternelle.


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1 "Vous avez valsé avec l'univers, Eugénie, mais qu'en est-il de votre étoile ? Est-ce donc par sa faute, que vous aviez perdue le cap ?"

2"Où êtes-vous Eugénie. Eugénie, contez-moi vos périples."

Directrice de l'Astronarium since Octobre 49 • Discord : ison0mi.a
PNJs • Demande de relations •
Impératrice-Sirène des Contrées Germaniques, Célestes et Maritimes • Idole d'Elam • Adézheimer - Mémoire fallacieuse - Vance

8 déc. 2025, 16:36
 A.W  Les Nuits Rouges - Le naufrage d'Eugénie Barrow
Une matinée de décembre 2050
@Adélaïde Brennen


Il n'avait plus l'habitude de se promener. Plus depuis son retour en Angleterre, plus depuis que sa vie n'était plus qu'un enchaînement de situations chaotiques, de relations compliquées et d'un stress accablant qu'il ne parvenait pas à gérer. Et puis, en l'espace de quelques semaines, les choses s'étaient apaisées, devenant plus supportables, plus douces, devenant quelque chose qui lui paraissait moins lourd. Alors, ses petites promenades avaient commencé à lui manquer. Découvrir le monde, contempler la nature à l'état pur, lui manquait.

Ensuite, il s'était trouvé avec trop de temps libre sur les bras. La tempête passée laissa place au doux clapotis des vagues, et Alden se retrouva bête, incapable de profiter. Assis au bureau de Kieran, il jouait distraitement avec un stylo, attendant que son ami arrive au travail, le regard perdu dans la cheminée. Son mode de vie n'était pas vraiment à la hauteur de ce qu'il aurait dû être, bien trop instable pour un homme de son âge, mais il commençait peu à peu à se stabiliser, à devenir plus normal, et il s'était demandé quoi faire de ce nouveau bout de vie qu'il avait trouvé. Maintenant, il avait du temps. Fini les tumultes de la vie citadine. À présent, tandis qu'il contemplait l'horizon, il pouvait apercevoir des kilomètres et des kilomètres de terre, de rochers et de plaines, et son cœur se remplissait de ce besoin impérieux de faire partie de ce monde, de poser le pied sur chaque recoin imaginable, d'être plus qu'un homme.

Il avait jeté son dévolu sur la plage. N'importe quelle plage aurait fait l'affaire, mais il avait une préférence pour un lieu familier. Un endroit où il était allé enfant, plus d'une fois, avec sa sœur. Un endroit où il avait voyagé avec des amis durant sa jeunesse, à une époque où le monde et ses complexités lui importaient peu.

Il avait ôté ses chaussures. Alden n'était pas très difficile, mais l'idée de trébucher sur le sable et les rochers, perché sur ses chaussures de travail, ne lui plaisait guère. Il les garda donc suspendues à deux doigts tandis qu'il longeait la plage qu'il avait choisie. Les souvenirs ne l'assaillaient pas, emportés par les vagues et le vent, mais une légère nostalgie lui étreignait le cœur, douce et lancinante, comme si elle avait toujours été là, mais qu'elle ne faisait que se manifester à cet instant.

Il y avait tant à penser, comprit-il rapidement. Tant de choses qu'il ignorait, tant de choses qu'il évitait, tant de choses qu'il regrettait. Ce nouveau départ, cette nouvelle vie qu'il entamait, était-elle faite pour lui ? Ou était-il destiné à vieillir seul, sur un continent inconu, loin de ceux qu'il avait aimés et aimait encore ? Alden ne parvenait pas à formuler une réponse, les mots se perdant dans sa gorge, étouffés par l'intensité de son immobilité. Était-il normal de ne pas savoir qui l'on était à un âge si avancé ? Il lui restait bien des années pour contempler sa vie, il le savait pertinemment, mais cette sensation pénible d'incompréhension vis-à-vis de son identité devenait de plus en plus lourde, avec le passage du temps et des gens.

Il s'arrêta, les orteils enfoncés dans le sable fin, le froid fouettant son visage avec une violence insoutenable. Au loin, devant lui, se dessinait une silhouette. Sombre et vaporeuse, faite de lin et de soie, ses vêtements dansant au vent, la silhouette restait immobile, les vagues léchant ses pieds. Alden se demanda un instant si elle allait se jeter à la mer et disparaître comme tant d'autres avant elle. Malgré des années passées à vivre dans ce nouveau monde, il avait fini par comprendre qu'il était, à sa manière, profondément moldu, et il ne put s'empêcher de penser à toutes ces histoires de femmes perdues à jamais dans l'immensité de l'océan, prises de folie et de tristesse. Tandis qu'il la fixait, il se demanda s'il devait intervenir. Si elle s'enfonçait dans la mer, devait-il la sauver, ou était-elle une créature dont il n'avait jamais entendu parler ? Cette dernière hypothèse était peu probable, mais il aimait à penser qu'ils ignoraient tout des secrets de ce monde magique caché. Aussi, par curiosité, il fit un pas en avant.

Peut-être la silhouette était-elle folle. Peut-être était-elle moldue, peut-être pas. Il se demanda ce qu'elle faisait là, dans le froid et le vent, le visage dissimulé. Son regard fut attiré par un petit cercle au loin, à quelques pas de cette silhouette aux longs cheveux noirs, une forme qui lui rappelait étrangement les traditions païennes de son autre monde, ce genre de sorcellerie qu'il avait appris dans sa jeunesse, vu dans des films, dans des séries, au cinéma. Quelque chose de pointu et scintillant se détachait des dunes. Il se pencha pour le ramasser et découvrit un cristal dont il ignorait le nom.

Arrivé à portée de bras, il le tendit à la silhouette. Était-ce un fantôme ? Qu'importait-il ? Avec un doux sourire, Alden tendit le bras. « Est-ce que c'est à vous ? » Demanda-t-il. Ses sourcils se froncèrent, signe de confusion. Là, devant lui, se tenait quelqu'un de bien réel, de bien vivant, et surtout, quelqu'un de familier. Au-delà de son parfum qui lui rappelait de belles vacances vécues en 48, il se perdit dans la longueur de ses cheveux, dans le blanc de sa peau, et avec un petit rire confus, Alden baissa le bras. « Adélaïde ? Ne me dis pas que tu vas te noyer, ce serait du gâchis. Tu as si mal vécu ta rupture avec Kieran ? »

Il savait pertinemment que ce n'était pas le bon dialogue, qu'il aurait peut-être dû faire usage de plus de tact et de gentillesse, mais il se perdit dans l'étrangeté d'Adélaïde. Ils étaient amis, il le savait, mais ils ne s'étaient pas vus depuis longtemps, et il se sentait bizarrement mal à l'aise. Voulait-elle vraiment se perdre dans les vagues ? Il regarda la mousse, incertain. Ça n'avait aucun sens, qu'elle souhaite aller dans l'infini de cette mer si froide, alors il détourna le regard vers les objets à moitié enfouis sous le sable. Que faisait-elle ? Une curiosité s'empara de lui et il glissa le cristal dans la main de la femme, doucement.

Vétérinomage aux Hébrides (12.50) | #6b5884