Le corps est un temple
Vendredi 15 juillet 2050
07h30
Reducio
Honor Brando, 42 ans Reducio
Le terrain était dégagé, le stand de tir s'était largement ouvert pour laisser de côté tous les éléments pouvant gêner leurs mouvements. Le gymnase n'aurait pas été indiqué pour l'entraînement que l'ancienne militaire comptait infliger à son fils aujourd'hui. Il leur fallait de l'espace, de la liberté, sans rien qui ne puisse entraver leurs actions ou risquer de les blesser. Elle souriait en voyant Narcisse porter sa cravate maladroitement nouée et son costume spécialement cousu pour lui. Pour sa part, elle ne s'en était pas encombrée aujourd'hui, préférant le débardeur et le treillis à l'uniforme, mais le fait qu'il commence à s'habituer à un costume était une excellente chose.
D'un geste, elle lui fit comprendre que mieux valait laisser tomber la veste, et il s'exécuta, l'abandonnant dans un buisson. Ce gamin... Cela lui arracha un nouveau sourire : un costume à deux-milles euros, et il fichait la veste dans un tas de feuilles, cela lui ressemblait bien. Rangers face aux baskets, les unes faisaient crisser l'herbe en les écrasant, les autres semblaient chercher l'endroit le moins verdi pour éviter tout dégâts. Les voilà face à face, sans mot dire, sans paroles, juste les regards. Il souriait, jusqu'aux oreilles, et elle pouvait aisément deviner les battements de son cœur sous sa poitrine. Plus qu'une vingtaine de centimètres, et il l'aurait rattrapé, le petit souhait secret d'Honor, était qu'un jour, son fils la dépasse.
"Mmh ! Je t'aime !"
Prise par surprise, elle le laissa s'écraser contre elle lorsqu'il lui fit un câlin sans hésiter. Et après avoir savouré les délicats frissons de bonheur que ce contact lui inspirait, Honor l’enserra à son tour de ses bras puissants. Ce contact, bref et simple, dura plus longtemps qu'ils ne voudront jamais le penser. Le calme avant la tempête, l’œil du cyclone, la dernière marche avant la descente aux enfers dans lequel Honor comptait bien l'emmener. Ses dernières hésitations s'effondrèrent sous la force de sa détermination, et elle inspira profondément pour se redresser en posant ses mains sur les épaules de Narcisse avec tendresse.
"Je t'aime aussi mon grand. Bon, es-tu prêt ?
- Mh !"
Un hochement de tête vigoureux. Bien évidemment, il n'avait aucune idée de quoi elle parlait. Et pourtant, il était évident qu'il était prêt. À quoi ? Il ne savait pas, ça n'avait que peu d'importance pour lui, il était prêt à tout, semblerait-il. Elle s'éloigna d'un pas pour commencer à échauffer ses articulations, il en fit de même, et elle se régala de voir toute la fluidité de ses mouvements.
"Ton corps a suffisamment grandi désormais. Tu vas pouvoir passer à l'étape suivante de ton entraînement.
- Il était pas assez grand avant ?
- Non. Tu t'es entraîné sérieusement. Je le vois. Cependant, tu vas vite réaliser que tes premières années d'entraînement n'ont été en réalité que l'échauffement.
- Bah, quand même eh ! J'me suis donné à fond, tu sais ? J'ai affronté plein d'monde et j'ai tout..."
Le coup de tonnerre qui résonna trop tard n'était guère représentatif de l'explosion de vitesse dont Honor fit la démonstration en un instant. L'herbe fut arrachée sous ses semelles lorsque les muscles de ses jambes s'activèrent pour la propulser sur Narcisse. Il n'était pas prêt, pas le moins du monde. Oh, elle vit bien une étincelle au fond de ses yeux, enflammant son corps et activant son réflexe. Elle savait pertinemment que les réflexes de son fils étaient excellents, puisqu'il s'agissaient des siens.
Mais le léger mouvement qu'il fit pour placer ses bras en croix sur sa poitrine n'eut pas le temps de voir le jour.
Sans hésiter, le poing d'Honor s'enfonça dans son flanc, le projetant contre terre dans un bruit d'écrasement. Et après, seulement après, il put cligner des yeux, le temps s'était écoulé. Ses pupilles dilatées s'étrécirent, son visage mangeant l'herbe, elle savait qu'il était encore en train de comprendre ce qui venait de lui arriver. Elle était à un mètre de lui, il y a moins d'une seconde, et désormais, il était au sol, comment était-ce possible ?
"Soixante-dix pour cent."
Il inspira d'un souffle rauque en tentant de se relever, les yeux écarquillés, sans voix, toussant et crachotant, totalement impuissant. Réduit au silence en un seul coup. Elle vit sans difficulté qu'il n'avait pas l'habitude, et fit craquer ses phalanges en écartant ses doigts couturés. Et il leva son regard vers elle.
"Soix...
- Soixante-dix pour cent."
Elle s'accroupit, souplement, mains sur ses genoux, parfaitement en équilibre. Il se tenait toujours le flanc, remerciant probablement le ciel que ses côtes soient encore présentes. Mais il tenait bon, il avait de la résistance, et s'il avait mal, il gérait bien la douleur, et dans quelques secondes, il serait même sur ses pieds. Elle hocha la tête, l'air satisfaite.
"Aujourd'hui, Narcisse, l'entraînement sera simple. Et il sera le même durant tout l'été. Nous allons nous affronter, autant que ton corps le supportera. Tu te donneras à cent pour cent, et j'utiliserais soixante-dix pour cent de mes capacités contre toi. Narcisse, je vais t'apprendre à échouer."
Ce qui aurait dû être effrayant, c'est que jamais Honor ne s'était autant donné contre lui pendant les entraînements. Pour le moment, le maximum qu'ils avaient atteint était cinquante pour cent des capacités de l'ancienne militaire, elle n'avait jamais été plus haut. À quatre-vingt-dix pour cent, elle pouvait facilement mutiler quelqu'un à vie. À cent pour cent, elle pouvait le tuer, sans difficulté.
Mais ce qui était réellement effrayant, ce fut le regard de Narcisse.
Il jubilait, il était déjà à plein régime, et son sourire carnassier déforma ses lèvres alors qu'il bondit sur ses pieds pour se mettre en position, face à sa mère. De toute évidence, et elle le réalisait enfin, il semblait avoir hérité d'une partie d'elle qu'elle aurait souhaité ne jamais voir chez lui... Elle lui sourit en retour, avant de totalement s'immerger dans sa concentration. Le cours d'un fleuve doit être absolument jugulé et contrôlé, ou il se dispersera avant de s'évanouir à jamais.
Le corps est un temple, et il faut en tailler chaque pierre. Aujourd'hui, les fondations du temps avaient été posées, il était temps d'en ériger les premiers murs, et les premiers piliers.
Reducio
- Votre PJ est présent ? oui
- Nom et prénom du PNJ : Honor Brando, Oscar Brand, Claire Harper - actif
- Lien vers la fiche du PNJ : Là
- Intérêt d'utiliser ce(s) PNJ dans ce RP précis pour votre PJ : Permettre à Narcisse de solidifier ses entraînements et développer ses approches de son corps. Il doit aussi gagner de la maturité sur ses interactions sociales et sur sa vision du monde en général, et elle veut le pousser dans cette direction pour le rendre plus fort.
Dernière modification par Narcisse Brando le 12 oct. 2025, 21:12, modifié 1 fois.
Le corps est un temple
Dimanche 20 juillet 2050
"Gouarg !"
Roulant sur l'herbe, écrasée par les combats des jours précédents, Narcisse laissa échapper son ultime couinement de douleur et d'épuisement. Tremblant comme une feuille, affaibli jusqu'aux os, le monde tournoyait autour de lui, totalement indépendant de ses sens, semblant animé d'une volonté propre. Et tout, dans cette volonté, désirait apparemment lutter contre lui et ses efforts. Ses membres étaient engourdis, lourds comme du plomb, ses poumons enflammés par sa respiration frénétique, ses battements de cœur puissants, mais totalement paniqués. Ce n'était cependant pas la première fois que son corps lâchait, depuis le début de son entraînement avec Honor, il y a quelques jours.
Dès le lendemain du premier jour, il s'était retrouvé au bout du rouleau, royalement lessivé par sa mère, qui semblait increvable. Il savait, au fond de lui, qu'elle était extraordinaire et formidable, et il l'avait toujours admirée pour cela. Mais l'expérimenter par soi-même, avec ses propres sens, sentir tout le poids des impacts, l'impuissance de sa propre force, l'incapacité à porter ne serait-ce qu'un seul coup... Tout un univers séparait ce que l'on imaginait de ce que l'on vit. Mais il s'était accroché de toutes ses forces, luttant, trimant et se débattant comme un beau diable contre l'une des meilleures combattantes de Grande-Bretagne. Et plus il s'acharnait, plus elle s'efforçait de contrarier le moindre de ses efforts avec une facilité déconcertante.
Crachotant du sang, sa gorge enflammée, les muscles insensibles tant ils étaient endoloris, c'est à cet instant que le reste de sa volonté céda.
Telle une fêlure dans le mur, envahie par le lierre sauvage, sapant les fondations, pour les laisser s'effondrer. De toutes ses forces, il appelait son corps à se relever, mais il refusait de l'écouter. Il refusait de l'écouter, et pour la première fois, un doute apparut. Matérialisé par l'arrêt total de sa volonté, brutalement écrasée contre la tour d'acier au sommet de laquelle se tenait sa mère.
Cette impression que tout bascule, que plus rien n'a de sens. Tous nos efforts, carbonisés, réduits à néant, écrasés dans l’œuf, foulés du pied avant même que les fruits aient eu la moindre chance de pousser.
"Gou... Gh..."
Honor l'observait attentivement, sa posture de combat depuis longtemps abandonnée. Observer les premières larmes de son fils abattu lui fit l'effet d'un violent coup de butoir dans sa poitrine. Pour la première fois depuis le début de l'entraînement, elle se mit, elle aussi, à douter. Il luttait pour seulement se redresser, ses coudes râpant la terre, son corps tremblant de part en part.
Elle jeta un œil vers leurs affaires. Son portable était prêt, Oscar et Claire également. Elle n'avait qu'un mouvement à faire pour effleurer son écran, et les deux auraient accourus pour les soutenir. Tout était prêt, chaque risque était calculé, et chaque moment était remis en question. Elle veillait à ce que son fils ne puisse évoluer que dans les strictes limites délimitées par son entraînement infernal, mais tout le but du jeu était qu'à aucun moment, il ne puisse croire pouvoir s'en sortir aussi facilement.
Une véritable torture, si on lui demandait. Elle guettait, s'approchant, la moindre trace d'un craquage, d'un pas pris trop loin. Il devait absolument connaître ce sentiment d'échec, tel était son but, pour le début de cet entraînement. Il s'était trop habitué à échouer dans un cadre bien délimité, bien protégé, en toute sécurité, et pour être honnête, elle voyait difficilement qui pouvait lui donner du fil à retordre au corps à corps. Voilà la raison de cet acharnement. Son corps avait été poussé à bout, mais son esprit le soutenait toujours. Quelle détermination farouche, elle en était tellement fière, mais elle ne pouvait pas l'avouer tout de suite... Mais bloody hell, l'envie qu'elle ressentait de se précipiter auprès de lui pour le prendre dans ses bras et lui dire que tout était prévu, que c'était normal et qu'elle l'aimait de tout son cœur, était incommensurable.
Alors elle attendit, elle attendait, elle veillait, s'assurant que son échec ne puisse se traduire que par un bond en avant, que par le haut. Il tremblait, immobile, la tête tournée vers le sol, ses larmes ruisselant pour inonder la terre sèche. Le frisson qui découpa le dos d'Honor était plus que glacial, et finalement, elle s'avança vers lui. Elle en avait trop attendu de lui, de toute évidence. Il n'avait pas à subir ce qu'elle avait vécu, simplement pour devenir plus fort, et...
"Grr... Krkr..."
Elle se figea lorsqu'il se laissa rouler sur le dos, le visage durci, torturé, déformé par les expressions épouvantablement invasives qui l'assaillaient. Postée juste au-dessus de lui, elle attendit encore, l'enveloppant de son regard, empli de soutien. Elle croyait tellement en lui, était-elle aveuglée par cette foi ? Se plantait-elle profondément, et n'allait-elle que briser tous les efforts de son fils, sans résultat ?
"J'peux pas... t'es trop forte, kof... J'peux pas... J'suis nul... j'suis pas assez fort, putain... j'pensais, j'pensais que j'avais réussi à... Merde...
- Stop."
Sans un bruit, elle termina accroupie à côté de lui, sa main déposée sur la poitrine de son fils. Son contact ferme, sans prévenir, mit un coup de fouet à l'esprit de Narcisse, qui se tut en s'immobilisant, reprenant brutalement son souffle. Elle pouvait voir les pensées noires tournoyer autour de sa tête, elle lisait en lui comme un livre ouvert, le connaissait par cœur, comme si... Et bien, comme si elle l'avait fait. Elle sourit, avant d'inspirer à son tour, attrapant la main de son fils qui la serra faiblement. Il était véritablement abattu, de part en part, son esprit était effondré.
Mais il avait l'air... Il se lamentait, mais ne geignait pas. Il se blâmait, mais sans renoncer. Il était vaincu, corps et âme. Elle ne devait pas laisser l'occasion lui filer entre les doigts.
"Souviens-toi de cette sensation."
Il la regardait également, le regard éteint. Qui d'autre qu'elle avait pu l'observer dans cet état ? Peu de gens, certainement, elle ne pouvait pas imaginer quelqu'un de suffisamment fort, et surtout déterminé, pour briser son fils. Et si cela s'était produit, elle se serait de toute manière arrangée pour le lui faire payer. Mais il était avec elle, aujourd'hui, et il était en sécurité, il découvrait l'ultime escalier, qui menait au sommet. La première marche semblait toujours infranchissable.
Un moment, long, s'écoula, elle lui laissait tout le temps du monde, sans le lâcher, jusqu'à ce qu'il hoche doucement la tête, reniflant doucement, totalement perdu. Elle ne devait pas le lâcher, c'est dans ce genre de moment qu'elle devait s'accrocher tout aussi puissamment qu'il l'avait fait ces derniers jours.
"Tout le monde connaîtra cette sensation. Cet abîme, cet abysse. La marche que l'on manque, dans l'escalier, la dent cariée que l'on découvre du bout de la langue. L'indicible et vicieuse sensation qui se glisse en nous lorsque nous sommes défaits."
Inspiration, expiration. Il respirait bien, de façon régulière. Elle était impressionnée, son corps avait déjà retrouvé une stabilité, il avait bâti un corps solide, malgré l'absence de cadre durant ces dernières années. La confusion fit place au doute, à la perplexité, puis, le naturel revenant, à la curiosité. Un battement de paupières, et il regarda Honor.
"Même toi ?"
Elle sourit, oui, parfait, elle y était, parfait.
"Oui, même moi. Bloody hell que je déteste ces souvenirs, mais bien évidemment que moi aussi, j'ai connu la défaite."
Sanglante, brutale, impitoyable. Le bruit des hélicoptères abattus par les Obscurus, les cris de ses soldats anéantis par une magie inconnue, l'odeur du brûlé, les flammes s'élevant jusqu'au ciel... Détruite, annihilée, par une force tellement plus puissante qu'elle ne le serait jamais. Elle inspira, pour finalement s'asseoir en tailleur à côté de lui, et frappa sa poitrine du poing, laissant résonner un bruit sourd dans la clairière désormais muette.
"On rencontre toujours plus fort que soi. On vivra toujours des événements qui nous dépasseront, corps et âme, et nous laisserons brisés si l'on ne fait pas attention."
Le voilà qui se redresse, doucement. Sa volonté combative n'est que mise en veille, elle la sent, enterrée sous les cendres du doute, ne demandant qu'à se rallumer. Bloody hell, elle aurait dû être fière, si fière de le voir ainsi, mais savoir qu'il avait hérité à ce point de son esprit, de cette graine de folie qui l'avait animée toute sa vie... comment ne pas être inquiète pour son fils ?
"Et comment t'as fait ?
- J'ai... On ne fait pas. On l'apprend."
Elle y arrivait. À présent, il était temps pour une leçon véritablement théorique. Elle l'aida à s'asseoir face à elle, en tailleur également, courbaturé, peinant à simplement se tenir droit. Oh, comme il aura bien mérité sa pause après cette leçon.
"Le Switch Comeback.
- Le... hein ?
- Le Switch Comeback, le Switch, tout simplement. Ton esprit est la pierre fondatrice de toute la volonté. Consciente ou inconsciente, c'est elle, en dernier recours, à l'ultime étape, qui décidera de notre capacité à continuer un effort ou non. La volonté, aussi puissante soit-elle, peut cependant se retrouver parasitée. Elle laissa un temps pour respirer. Parasitée par une mauvaise estime de soi, par les doutes, la peur, la crainte, et surtout, l'échec. L'échec accumulé, répété, est le pire lierre pour la pierre de la volonté. Il dévore et sape les fondations, plus vite que tu ne peux t'y préparer.
- Mais, c'est normal de rater ! Quand tu rates, t'apprends, non ?
- Tu ne peux penser cela que si l'on te donne l'occasion de réessayer. Imagine si je n'avais pas eu de bonnes intentions. Si je n'étais pas ta mère, mais un ennemi, bien décidé à mettre fin à ta vie. Tu n'aurais pas de deuxième chance. Ou encore, si tu participais à une grande compétition, comme celle de ton école, tu sais, tu m'en avais parlé.
- Oh, ouais ! Le tournoi de l'excellence héhé !
- Exactement. Imagine, tu y participes. Tu n'as pas de deuxième chance. Tu ne peux pas te permettre de réessayer. Tu ne peux pas te permettre de laisser toutes ces pensées négatives parasiter l'instrument de ta volonté pour saper tes efforts au moment le plus critique. Tu te souviens quand ma main a touché ta poitrine ?
- Euh, oui... C'était agréable, ça m'a fait du bien.
- Te souviens-tu de ce que tu as pensé à cet instant ?
- Euh... purée, attends, je me souviens plus... C'était... rien ? Enfin, j'sais pas, mais j'crois que j'ai rien pensé.
- Exactement."
Elle inspira profondément, satisfaite de voir que son cours prenait la bonne direction.
"Le Switch consiste à réinitialiser ton esprit pour te permettre de rebasculer dans un état combatif. Tu peux le voir comme une allumette pour rallumer ta volonté éteinte. Il peut prendre mille formes. Tout d'abord, tu dois identifier ce qui parasite ta volonté, c'est important. Tu dois ensuite trouver un moyen de les bloquer, de les faire taire. Pour ma part, c'est ainsi que je procède, observe."
Déposant ses mains sur ses genoux, elle ferma les yeux, un bref instant, avant de claquer ses dents en redressant le menton. Un frisson s'empara de l'échine de Narcisse, qui recula sa tête lorsqu'elle rouvrit les yeux.
"Qu'importe la forme. Le principal, c'est surtout de le répéter, encore et encore, jusqu'à ce que ton corps et ton esprit l'adoptent comme un réflexe, un automatisme. Cela peut être un mot, un geste, les deux peut-être, c'est à toi de trouver ce qui te paraît le plus naturel.
- Oooh, ok, j'comprends, c'est trop bien ! Attends, j'essaye !"
Après quelques efforts, elle ne put finalement pas retenir son rire en observant son fils se contorsionner, taper sa poitrine, couiner ou braire comme un animal.
"Ha... Oui, c'est à peu près cela. Mais il faut que ça te vienne naturellement. On le pratiquera demain.
- Pas aujourd'hui ? J'pense que j'peux continuer maman !
- Non, Narcisse. Tu as atteint l'étape où je voulais t'emmener, tu peux te reposer un peu. Après cinq jours, ton corps a besoin de récupérer, et au passage d'assimiler les mouvements de nos précédents entraînements. Alors fais-moi confiance, et travaillons cela demain. Un silence, avant un sourire. Mais en tout cas, je suis très fière de toi, quand on m'a enseigné cette leçon, j'ai craqué au bout de trois jours seulement."
Le corps est un temple
Mardi 29 juillet 2050
Narcisse expira d'un coup tout l'air de ses poumons en se redressant, veillant à soigneusement ignorer la douleur qui le prenait dans son flanc. Depuis quelques jours, l'entraînement avait repris, toujours aussi dur, mais quelque chose avait changé. Chaque effort qu'il devait faire pour essayer d'atteindre Honor lui semblait désormais comme logique, évident, simple. Oh, il ne réussissait pas le moins du monde, à croire qu'il affrontait un serpent aussi rapide que l'éclair, comme le mamba noir, mais il sentait ses efforts graver un changement durable en lui. Chacune des erreurs qu'il commettait, il ne la reproduisait jamais, chaque faille qu'il apercevait était désormais exploitée à toute allure.
Elle se retenait encore, bien naturellement, pour lui permettre de ne pas être écrasé en un instant. Cela n'aurait aucun intérêt, mais Honor était bien forcée de reconnaître qu'elle avait dû augmenter ses efforts de quelques pourcents, pour éviter d'être touchée. Il lui offrait quelques ripostes grandioses, et son instinct semblait aussi affûté que le sien. Voilà qui lui offrit un sourire bien fier à ses lèvres, mais qui ne ménagea en aucun cas son fils. En posture de combat, après un court échange de coups, la concentration de Narcisse était totale, son regard plongé sur les articulations d'Honor. Elle savait qu'il se préparait à la prochaine attaque, mais bon...
"Et dis-moi, Narcisse, dans ton école, les sorciers, ils font tous du sport comme toi ?
- Hein ? Euh, ah... !"
Trop tard, Honor avait déjà foncé sur lui tel l'aigle sur sa proie, le punissant de son inattention d'un crochet dans le foie bien placé qui le fit décoller du sol. Toussotant et crachotant, il se mit hors de portée en roulant sur le côté, peinant à se redresser, jetant un regard déstabilisé à Claire.
Sa marraine tenait son petit carnet de notes, et semblait autant amusée qu'inquiète face à l'exercice proposée par Honor. Oscar, quant à lui, avait le plus grand mal à pleinement s'y prêter. Il connaissait l'importance que revêtait ses entraînements pour son fils, mais le voir ainsi malmené avait le don de le mettre mal à l'aise. Narcisse le savait, et le voyait pertinemment, comment aurait-il pu en être autrement ? Là était tout le but de l'exercice.
Claire et Oscar devait régulièrement apostropher Narcisse, avec des petites questions anodines, légères, visant à le détourner de sa concentration. Aucun répit ne devait lui être laissé, et une conversation normale aurait été un peu trop simple. Il avait rapidement pris le rythme, et était déjà capable de discuter en se battant. Mais répondre de temps à autre à des questions surprises, lorsqu'il était surpris en pleine concentration, était une toute autre forme de discipline. Il n'avait même pas à répondre, mais son attention accrochée par l'hameçon le sortait encore trop de sa concentration. Et Honor n'hésitait pas. Bondissant sur lui, elle le poussa dans ses retranchements, l'obligeant à rebasculer dans l'affrontement, ignorant son père qui posa sa main sur sa bouche. Clair lui frotta l'épaule, toute aussi inquiète, mais vouant une confiance aveugle à son amie, avant de lui chuchoter.
"Je l'ai déjà vu faire ça... les résultats finissent par être impressionnants."
Il agrippa sa main avant de répondre en soupirant.
"Oui... je sais bien. Mais diantre, c'est une chose de savoir Narcisse apprécier cela, et une autre de l'observer directement. J'ai beau savoir qu'Honor ne pourrait jamais rien lui faire qui lui porterait préjudice ni douleur, mais par mes aïeux... regarde-là.
- Elle est canon, pas vrai ?
- Oui, elle l'est... pardon ?"
Rougissant sous la taquinerie de Claire, Oscar reprit ses esprits lorsque Narcisse partit en volant dans l'herbe épaisse, roulant sous quelques mètres. Mais lorsqu'il se redressa, s'attendant à le voir effondré, l'adolescent s'était déjà redressé, le regard vif.
Honor l'observa. Il roula des épaules rapidement, avant de se tapoter les joues en pivotant sa tête.
"Ok ! Allez !"
Le Switch Comeback. Le commencement, au moins. Le voilà reparti, sa concentration pleinement rétablie. Ils avaient passés les quelques jours précédents à rechercher quel geste lui venait naturellement. C'était presque ironique que son rituel soit de se gifler. Doucement, certes, une tape plus qu'autre chose, mais cela lui ressemblait tellement. Et le voir ainsi bondissant, sa posture impeccable, son regard déjà rivé sur l'ouverture que lui offrait Honor... Elle sut qu'elle avait pris la bonne décision.
Son pied dérapant sur le sol, Narcisse pivota sur lui-même, ramenant son poing au niveau de son ventre pour armer le geste qui visait l'ouverture. Recroquevillé sur ses genoux, prêt à se détendre tel un ressort, elle lui offrit son flanc, armant également sa riposte.
"Euh... et l'histoire de la magie, tu as arrêté la matière, c'est ça mon grand ?
- Hein ?.. BOUARG !"
L'air souffla au-dessus de sa tête, lui arrachant quelques cheveux, au contact du poing de sa mère volant. Ce fut tout juste, mais il avait réussi à esquiver malgré la déconcentration ! Il sourit, rempli d'une satisfaction débordante, avant que le pied d'Honor ne fauche ses jambes aussi simplement qu'un fétu de paille, l'envoyant dos contre terre. Elle n'avait pas soufflé, ni même transpiré.
"Sapristi, pardon mon grand !"
Oscar se précipita pour s'agenouiller à côté de Narcisse, consterné par l'idée de lui avoir coûté l'échange, tandis que Claire l'accompagna pour se poster à côté d'Honor, droite, un sourire moqueur aux lèvres. La grande militaire l'effaça d'un regard. Mais Narcisse se redressa rapidement, les jambes étendues face à lui, regardant son père en rougissant.
"Oh t'inquiète papa ! C'est ma faute ! Et t'inquiète hein, merci d'm'aider héhé !"
Voilà Oscar bien perturbé... Il en fut cependant soulagé, et se leva à son tour, en essayant de donner sa main à son fils, mais déjà, il était debout.
"Tu tiens bien de quelqu'un toi...
- Il parle de toi, chérie, et je crois qu'il est en train de dire que tu es folle.
- Diffamation ! Après un spectacle pareil, crois-tu que je pourrais jamais dire une chose pareille de ma merveilleuse femme ?"
Honor n'était pas partie pour rire, mais face à la combine de son mari et de son amie, ajouté au rire éclatant de Narcisse, elle fut bien forcée de lâcher un sourire. Secouant la tête, consternée par la stupidité conjointe des deux zigotos, elle claqua les fesses de Claire pour la renvoyer à côté d'Oscar. Satisfaite de voir le visage de la blonde tourner au cramoisi et qu'elle soit réduite au silence, après un petit cri de surprise, elle soupira doucement.
"Que vais-je bien pouvoir faire de vous deux ?.."
Un soupir amusé, elle s'avança pour embrasser Oscar, avant de regarder Narcisse, déposant sa main sur ses cheveux ébouriffés.
"C'est mieux. Mais tu dois encore travailler ta capacité à rester concentrer malgré des diversions. Il y en aura davantage au tournoi.
- Mh ! Oui m'man ! J'ai hâte qu'on r'commence !"
Ah oui, n'étiez-vous pas au courant ? Honor avait inscrit Narcisse à un tournoi de Coup de Vitesse, devant se tenir à la mi-août. Et elle comptait bien en faire un baptême du feu, ces tournois étaient toujours révélateurs, et les surprises nombreuses. L'idéal pour entraîner Narcisse pour son Tournoi de l'excellence.

