Abandonner
Il devait être dix-huit heures lorsque Niall était arrivé devant la porte de l'appartement de Dave. Devant une porte complètement fermée car à dix-huit heures, un lundi, Dave n'était pas encore chez lui, et Niall le savait.
Il le savait, mais cela ne l'avait pas empêché de venir. Il le savait, mais il s'était dit qu'il attendrait. Et de toute manière, il n'avait pas envie de rentrer chez lui. Alors il avait attendu là une heure jusqu'à l'arrivée de son ami, changeant de position de temps à autre pour ne pas que ses jambes s'épuisent, quand bien même son dos restait appuyé contre le mur.
Ce fut le cognement de la baguette de Dave contre la rambarde en bois de l'escalier qui l'alerta de son arrivée. Ses manies ne changeaient pas, Niall reconnaissait bien là le bois qui tapait à l'allure des marches que le Canadien montait. Et évidemment, ce dernier fut bien entendu surpris de retrouver Niall déjà présent devant sa porte.
— Niall ? On n'avait pas dit dix-neuf heures trente ?, demanda-t-il très justement, tout en donnant un coup de baguette à sa porte d'entrée qui s'ouvrit aussitôt.
— Je devais faire une course, j'étais pas loin.
Le pouce de Niall qui indiqua un lieu imaginaire par-dessus son épaule contenta le Canadien qui, d'un simple haussement de sourcils, passa à autre chose et le fit entrer. Habitué des lieux, Niall retira sa cape et la déposa sur le porte-manteau, silencieux, avant de venir s'asseoir sur un des tabourets de la cuisine ouverte. L'habitude bien installée, les deux hommes passèrent mécaniquement par l'étape de la bière que même la baguette de Dave semblait connaître : quelques sortilèges de lévitation et de découpe, et les boissons étaient entre les mains des sorciers.
Dave connaissait bien l'Irlandais, et il savait que si aucun mot n'avait été prononcé entre le paillasson de l'entrée et le moment où les deux bières s'entrechoquaient, c'est qu'il y avait un problème. Mais comme Dave n'était pas du genre à bousculer son ami, il préférait l'option où c'était lui qui parlait ; se disant qu'ainsi — et parce que la méthode avait été scientifiquement prouvée — il finirait par se confier.
— T'as entendu ce qu'on dit sur Montmort ?, commença-t-il en attrapant une seconde le regard de l'Irlandais avant que celui-ci ne reparte fixer le goulot de sa bouteille. Au bureau, ils parlent tous que de ça. En même temps, y a de quoi. Bon, c'est vrai que y a pas mal de spéculations mais...
Dave avait beau être doué pour laisser le temps à son ami de mettre en ordre ses pensées, cette fois, il voyait bien qu'aucun de ses mots n'était écouté.
— En même temps, cinq morts ! Enfin dix, avec les fantômes du château ! Ouep, tous morts ! Le château entier d'ailleurs a brûlé. Les élèves, les profs, tous ! Ils y sont tous passés !
Puis Niall releva la tête, les sourcils froncés.
— Ah oui, donc tu arrives quand même à écouter ce que je te raconte ?, lança-t-il un sourire aux lèvres.
— Pardon ! Niall passa sa main droite dans ses cheveux et laissa retomber sa tête dans la paume de sa main. Tu disais ?
Dave ne put s'empêcher de rire et fit le tour de l'ilot de sa cuisine pour rejoindre Niall et lui prendre sa bouteille des mains.
— Viens, on va se poser au salon. Une fois les deux assis, l'un dans le fauteuil et l'autre dans le canapé, le Canadien reprit. Je t'écoute !
— De ?
— Niaaaaaall !, soupira-t-il. Allez, balance !
Se rendant bien compte qu'argumenter une fausse incompréhension ne servirait à rien, Niall esquissa un léger sourire et abdiqua. D'abord mentalement, puis pour son ami. Et puis Dave n'était pas idiot, à trop pratiquer le langage de l'Irlandais, en dix ans de pratique, il avait eu le temps de comprendre quelques choses. Sûrement plus que ce que le concerné voulait bien admettre. Alors ce dernier soupira à son tour, se redressa en s'assurant que ses pieds étaient bien à plat sur le sol et déposa sa première pensée.
— Je crois que je vais arrêter. A la libraire, je crois que je vais démissionner.
Abandonner
Dave avait regardé Niall comme s'il venait de sortir sa phrase la plus insensée depuis dix ans. Une grimace d'incompréhension se lisait sur son visage et comme Niall n'avait rien ajouté depuis les quelques secondes silencieuses qui s'étaient installées entre les deux, le Canadien ne trouva rien d'autre à dire que :
— Hein ? Le ton bien aigu, Dave fixait son ami, attendant la suite qui ne venait toujours pas. Comment ça, tu vas démissionner ?
— Oui, je crois que c'est mieux. Je..
— Non, non, non, non. Attends, attends. Dave se pencha pour récupérer la bière posée sur la table basse devant Niall. Comment ça, tu vas démissionner ?!
— Je crois que Londres, c'est pas fait pour moi. Y a trop de...
— Mais ça fait plus d'un aaan ! Tu peux pas dire ça après un an ! T'es installé, t'as eu ta promotion, le gérant t'aime bien et t'as une... Oh !
Généralement, et il fallait le dire, ce n'était pas dans les habitudes de Dave de trouver la réponse si tôt dans l'énigme. Ainsi, même Niall ne s'y attendait pas et fixa, avec une certaine curiosité, celui qui venait de se laisser tomber dans son canapé.
— Niall, tu peux pas faire ça à chaque fois que ça devient un peu compliqué ! C'est quoi le souci cette fois ? Elle est enceinte ?
— Qu.. Qui ça ? Bien que perturbé par l'aveu qu'il venait de faire, Niall ne mit pas longtemps avant de comprendre que Dave parlait de Maxine. Même s'il devait bien admettre qu'il ne voyait pas encore comment il avait pu en arriver à cette conclusion, il savait que Dave ne pouvait indubitablement pas parlé de Lauren Joy. Tu parles de Max ?
— Y en a une autre ?, demanda-t-il prudemment, s'efforçant de ne pas juger son ami dans cette conversation qui n'avait aucun sens.
— Mais non, bien sûr que non. Mais Max n'est pas enceinte. Enfin, j'en sais rien, mais je crois pas.
Non sans une pointe de soulagement — il était toujours plus facile de faire changer cette ridicule envie de démissionner s'il n'y avait aucun bébé en vue —, Dave se redressa, prêt à affronter tous les arguments que Niall lui enverrait.
— Mais alors tu veux fuir quoi, là ? Pourquoi t'as besoin de démissionner ?
Non, Niall ne s'était définitivement pas attendu à des questions si frontales de la part de son meilleur ami. Pour les sujets généralement délicats, les deux avaient leurs techniques d'évitement bien à eux, ce qui avait l'avantage de ne heurter personne et Niall s'était sûrement attendu à ce que ce soir ne fasse pas exception. A tort.
Cette fois, Dave patientait. Il ne dirait rien. Rien pour l'aider à changer de sujet, rien pour l'aider à tourner autour du pot. Cette fois, il attendrait que Niall prenne la parole. Et il y fut bien obligé.
— Je crois pas que... Enfin... Il passa sa main dans sa nuque, gêné et reprit. Je crois pas que ça aille quelque part entre elle et moi.
— Donc tu te casses ? Eh, tu sais, les gens se séparent, rencontrent d'autres gens et c'est pas pour autant qu'ils démissionnent. Ce serait l'enfer, d'ailleurs !
Niall voyait bien que Dave tentait d'accrocher des wagons à un train qui n'avait la même destination. Niall savait bien, au fond, qu'il lui manquait des éléments dans le puzzle de la vie de l'Irlandais, mais il y avait un pas énorme entre signaler que ses wagons n'étaient pas les bons et lui montrer où étaient les bons. Alors il haussa les épaules. C'était tout ce qu'il pouvait faire, à défaut d'ajouter un énième mensonge à son palmarès.
Dave but cette fois une, puis deux gorgées de sa bière et fixa l'Irlandais en tentant de mettre de l'ordre dans ce qu'il s'apprêtait à dire. Il ne savait pas tellement pourquoi le Canadien était en train de se dire que ce soir serait la bonne, que ce soir, il lui dirait enfin ce qu'il avait des centaines et centaines de fois imaginait lui dire. Alors il le fixa encore un peu, profita du regard encore innocent de l'Irlandais et se lança.
— Moi, je crois que t'as raison. Votre relation, elle ira pas bien loin. Tout comme ta relation avec Millie, Elle et les autres. Et tu sais pourquoi ?
Dave profita du silence de Niall qui ne manquait pas un seul mot du discours de son ami, et se leva en direction de son étagère d'où il se saisit d'un vieux livre de droit. En chemin pour retourner vers son canapé, il ouvrit l'ouvrage et en retira une photo qu'il tendit à Niall, avant de se laisser à nouveau tomber sur le divan.
Au moment où Niall saisit la photo et qu'il y déposa ses yeux gris, il reconnut les trois têtes des garçons alignés qui riaient, les bras par dessus les épaules de chacun. Le coup qu'il reçut dans l'estomac à cet instant ne fut pas provoqué par la reconnaissance de ces trois visages, mais par ce que le visage de celui du milieu signifiait dans toute cette discussion. Niall avait beau ne pas vouloir comprendre trop vite, la logique s'était faite assez rapidement. Ces visages, il les reconnut bien vite puisqu'à gauche se trouvait Dave, à droite Niall, et au milieu Fáelán.
— Hein ? Le ton bien aigu, Dave fixait son ami, attendant la suite qui ne venait toujours pas. Comment ça, tu vas démissionner ?
— Oui, je crois que c'est mieux. Je..
— Non, non, non, non. Attends, attends. Dave se pencha pour récupérer la bière posée sur la table basse devant Niall. Comment ça, tu vas démissionner ?!
— Je crois que Londres, c'est pas fait pour moi. Y a trop de...
— Mais ça fait plus d'un aaan ! Tu peux pas dire ça après un an ! T'es installé, t'as eu ta promotion, le gérant t'aime bien et t'as une... Oh !
Généralement, et il fallait le dire, ce n'était pas dans les habitudes de Dave de trouver la réponse si tôt dans l'énigme. Ainsi, même Niall ne s'y attendait pas et fixa, avec une certaine curiosité, celui qui venait de se laisser tomber dans son canapé.
— Niall, tu peux pas faire ça à chaque fois que ça devient un peu compliqué ! C'est quoi le souci cette fois ? Elle est enceinte ?
— Qu.. Qui ça ? Bien que perturbé par l'aveu qu'il venait de faire, Niall ne mit pas longtemps avant de comprendre que Dave parlait de Maxine. Même s'il devait bien admettre qu'il ne voyait pas encore comment il avait pu en arriver à cette conclusion, il savait que Dave ne pouvait indubitablement pas parlé de Lauren Joy. Tu parles de Max ?
— Y en a une autre ?, demanda-t-il prudemment, s'efforçant de ne pas juger son ami dans cette conversation qui n'avait aucun sens.
— Mais non, bien sûr que non. Mais Max n'est pas enceinte. Enfin, j'en sais rien, mais je crois pas.
Non sans une pointe de soulagement — il était toujours plus facile de faire changer cette ridicule envie de démissionner s'il n'y avait aucun bébé en vue —, Dave se redressa, prêt à affronter tous les arguments que Niall lui enverrait.
— Mais alors tu veux fuir quoi, là ? Pourquoi t'as besoin de démissionner ?
Non, Niall ne s'était définitivement pas attendu à des questions si frontales de la part de son meilleur ami. Pour les sujets généralement délicats, les deux avaient leurs techniques d'évitement bien à eux, ce qui avait l'avantage de ne heurter personne et Niall s'était sûrement attendu à ce que ce soir ne fasse pas exception. A tort.
Cette fois, Dave patientait. Il ne dirait rien. Rien pour l'aider à changer de sujet, rien pour l'aider à tourner autour du pot. Cette fois, il attendrait que Niall prenne la parole. Et il y fut bien obligé.
— Je crois pas que... Enfin... Il passa sa main dans sa nuque, gêné et reprit. Je crois pas que ça aille quelque part entre elle et moi.
— Donc tu te casses ? Eh, tu sais, les gens se séparent, rencontrent d'autres gens et c'est pas pour autant qu'ils démissionnent. Ce serait l'enfer, d'ailleurs !
Niall voyait bien que Dave tentait d'accrocher des wagons à un train qui n'avait la même destination. Niall savait bien, au fond, qu'il lui manquait des éléments dans le puzzle de la vie de l'Irlandais, mais il y avait un pas énorme entre signaler que ses wagons n'étaient pas les bons et lui montrer où étaient les bons. Alors il haussa les épaules. C'était tout ce qu'il pouvait faire, à défaut d'ajouter un énième mensonge à son palmarès.
Dave but cette fois une, puis deux gorgées de sa bière et fixa l'Irlandais en tentant de mettre de l'ordre dans ce qu'il s'apprêtait à dire. Il ne savait pas tellement pourquoi le Canadien était en train de se dire que ce soir serait la bonne, que ce soir, il lui dirait enfin ce qu'il avait des centaines et centaines de fois imaginait lui dire. Alors il le fixa encore un peu, profita du regard encore innocent de l'Irlandais et se lança.
— Moi, je crois que t'as raison. Votre relation, elle ira pas bien loin. Tout comme ta relation avec Millie, Elle et les autres. Et tu sais pourquoi ?
Dave profita du silence de Niall qui ne manquait pas un seul mot du discours de son ami, et se leva en direction de son étagère d'où il se saisit d'un vieux livre de droit. En chemin pour retourner vers son canapé, il ouvrit l'ouvrage et en retira une photo qu'il tendit à Niall, avant de se laisser à nouveau tomber sur le divan.
Au moment où Niall saisit la photo et qu'il y déposa ses yeux gris, il reconnut les trois têtes des garçons alignés qui riaient, les bras par dessus les épaules de chacun. Le coup qu'il reçut dans l'estomac à cet instant ne fut pas provoqué par la reconnaissance de ces trois visages, mais par ce que le visage de celui du milieu signifiait dans toute cette discussion. Niall avait beau ne pas vouloir comprendre trop vite, la logique s'était faite assez rapidement. Ces visages, il les reconnut bien vite puisqu'à gauche se trouvait Dave, à droite Niall, et au milieu Fáelán.
Abandonner
Les yeux gris perçants de l'Irlandais n'avaient aucune envie de quitter l'homme du milieu. Niall n'avait jamais vu cette photo et dans un autre contexte, il aurait sûrement demandé pourquoi. Au lieu de cela, il se contentait de suivre le mouvement répété de Fáelán, mouvement que la magie offrait : sa main droite replaçait sa mèche de cheveux rebelle puis son bras se posait autour des épaules de Niall avant de sourire au photographe ; un mouvement qui se répétait à l'infini. Fixer cette photo apportait certes son lot d'émotions étranges au sorcier, mais il savait qu'il y avait bien plus étrange encore : fixer celui qui lui avait tendu cette photo. A contrecœur, Niall la déposa délicatement sur la table et fixa Dave, le visage interrogateur. Peut-être y avait-il encore une chance — si l'on pouvait appeler cela une chance — que Dave ait fait fausse route, qu'il n'ait rien compris et que Niall ait mal interprété tous ses gestes et ses sous-entendus.
Dans cet énième silence, Dave sentait bien que son ami était incapable de s'expliquer, incapable de mettre un quelconque mot sur ce que Dave aurait préféré entendre. Et puisqu'il aurait été, lui, incapable de laisser partir Niall sans enfin lui dire quelque chose, il avala une énième gorgée de sa bière et se lança :
— Je sais pour... Le coup de menton qu'envoya Dave en direction de la photo servit seulement à ne pas désigner l'évidence trop vite et trop tôt. Vous deux.
Niall avait aussitôt baissé le regard vers les deux concernés, tout en rougissant. Il n’avait pas entendu ce qu’il venait d’entendre. Non, il ne pouvait pas l’avoir entendu. Il voulait que ce moment n’ait jamais existé ; revenir en arrière, annuler leur soirée, reprendre leurs habitudes et ne jamais savoir que Dave savait. Alors il n’y avait qu’une option : nier. Nier encore et encore jusqu’à épuisement. Derrière tout cela, ce n’était pas contre Dave qu’il agissait de la sorte, mais pour sa propre protection, pour éviter de ressentir cette panique et cette angoisse qui montaient en lui et qui lui donnaient envie de fuir.
— Comment ça… nous deux ?, répéta-t-il en scrutant toutes les expressions du visage de son ami. À la recherche de la moindre trace de bluff, le moindre sourire et rire qui auraient tout à fait pu être attendus de la part du Canadien.
Mais il n’y avait rien d’autre que du sérieux sur son visage. Si l’on regardait même de plus près, c’était plutôt un mélange de gêne et de peine qui se lisait. Le sorcier n’était pas doué à l’exercice, il n’avait pas envie de heurter son ami mais n’avait pas non plus envie de s’ajouter une autre année à leur compteur des non-dits.
— Et bah vous deux, quoi, commença-t-il en jouant avec sa bouteille comme un anti-stress. Fáelán et toi. Comme dans Maxine et toi. Allez, c’est bon, me regarde pas comme ça, t’as compris ! Et puisque le choc rendait Niall complètement silencieux, Dave ajouta. Waouh, le déni est fort chez toi ! Je vous ai vus vous embrasser un soir, à Magifac… C’est bon, maintenant ?
Dans ce torrent d’informations, un torrent d’émotions était en train de submerger Niall de l’intérieur. Son envie de fuir était si forte qu’il devait toucher son bras pour se rappeler qu’il était bien là et qu’il lui devait une réponse. Ou du moins, un début de réponse. Quelque chose. Mais à part relever la tête vers lui, mordiller sa joue intérieure et attendre — encore —, Niall avait du mal de faire autre chose. Il ne savait même pas par quoi commencer tant tout se bousculait dans son esprit. Rien n’aurait de sens s’il se mettait à raconter quelque chose maintenant. Et puis, par dessus tout cela, il ne parvenait pas à gérer la peur de perdre son ami. S’il confirmait maintenant, il prenait le risque de tout perdre.
Pourtant, si cela faisait plus de dix ans qu’il savait…
— Pourquoi tu… Pourquoi tu m’as rien dit ?
Dans cet énième silence, Dave sentait bien que son ami était incapable de s'expliquer, incapable de mettre un quelconque mot sur ce que Dave aurait préféré entendre. Et puisqu'il aurait été, lui, incapable de laisser partir Niall sans enfin lui dire quelque chose, il avala une énième gorgée de sa bière et se lança :
— Je sais pour... Le coup de menton qu'envoya Dave en direction de la photo servit seulement à ne pas désigner l'évidence trop vite et trop tôt. Vous deux.
Niall avait aussitôt baissé le regard vers les deux concernés, tout en rougissant. Il n’avait pas entendu ce qu’il venait d’entendre. Non, il ne pouvait pas l’avoir entendu. Il voulait que ce moment n’ait jamais existé ; revenir en arrière, annuler leur soirée, reprendre leurs habitudes et ne jamais savoir que Dave savait. Alors il n’y avait qu’une option : nier. Nier encore et encore jusqu’à épuisement. Derrière tout cela, ce n’était pas contre Dave qu’il agissait de la sorte, mais pour sa propre protection, pour éviter de ressentir cette panique et cette angoisse qui montaient en lui et qui lui donnaient envie de fuir.
— Comment ça… nous deux ?, répéta-t-il en scrutant toutes les expressions du visage de son ami. À la recherche de la moindre trace de bluff, le moindre sourire et rire qui auraient tout à fait pu être attendus de la part du Canadien.
Mais il n’y avait rien d’autre que du sérieux sur son visage. Si l’on regardait même de plus près, c’était plutôt un mélange de gêne et de peine qui se lisait. Le sorcier n’était pas doué à l’exercice, il n’avait pas envie de heurter son ami mais n’avait pas non plus envie de s’ajouter une autre année à leur compteur des non-dits.
— Et bah vous deux, quoi, commença-t-il en jouant avec sa bouteille comme un anti-stress. Fáelán et toi. Comme dans Maxine et toi. Allez, c’est bon, me regarde pas comme ça, t’as compris ! Et puisque le choc rendait Niall complètement silencieux, Dave ajouta. Waouh, le déni est fort chez toi ! Je vous ai vus vous embrasser un soir, à Magifac… C’est bon, maintenant ?
Dans ce torrent d’informations, un torrent d’émotions était en train de submerger Niall de l’intérieur. Son envie de fuir était si forte qu’il devait toucher son bras pour se rappeler qu’il était bien là et qu’il lui devait une réponse. Ou du moins, un début de réponse. Quelque chose. Mais à part relever la tête vers lui, mordiller sa joue intérieure et attendre — encore —, Niall avait du mal de faire autre chose. Il ne savait même pas par quoi commencer tant tout se bousculait dans son esprit. Rien n’aurait de sens s’il se mettait à raconter quelque chose maintenant. Et puis, par dessus tout cela, il ne parvenait pas à gérer la peur de perdre son ami. S’il confirmait maintenant, il prenait le risque de tout perdre.
Pourtant, si cela faisait plus de dix ans qu’il savait…
— Pourquoi tu… Pourquoi tu m’as rien dit ?
Abandonner
À travers la question que venait de poser Niall, Dave se retrouvait enfin — ou presque — sur le même pied d’égalité. En dix ans, voilà enfin que les deux savaient ce qu’avait signifié, pour Niall, cet homme placé au centre de la photo. Alors Dave avait esquissé un sourire. De soulagement d’abord — savoir qu’il n’allait pas avoir besoin d’abreuver son argumentaire était rassurant — puis de gêne.
— Je me disais que tu m’en parlerais si tu voulais. Et tu m’en parlais pas, donc bah..
— J’y arrivais pas.
Lorsque les deux étaient ensemble durant leurs années à MagiFac, Dave s’était souvent demandé si tel ou tel moment allait être le moment où Niall se confierait, où il finirait par avouer que Fáelán n’était pas un simple ami, mais les silences ou les détours s’étaient toujours immiscés, au point que Dave avait fini par abandonner.
— J’ai voulu, je t’assure, mais.. À chaque fois.. Je sais pas, à chaque fois, il y avait quelque chose qui m’empêchait de le faire. Je crois que j’en étais incapable. J’avais peur que tu me détestes.
— Que j’te déteste ?, répéta-t-il avec étonnement. J’ai déjà dit quelque chose qui t’a donné cette impression ?
— Non, mais tu me donnais pas non plus l’impression que c’était « normal » pour toi. Tu cherchais toujours à me caser avec quelqu’un !, lâcha-t-il dans un rire nerveux.
— Mais parce que tu me parlais toujours de filles !, répondit-il en riant à son tour. Donc j’allais dans ton sens !
Dave avait cessé de jouer avec l’étiquette de sa bouteille et Niall se laissait davantage sourire, bien qu’encore prudent. Les deux fixaient leur bouteille dans un silence qui laissait aux deux le temps de digérer toutes ces informations, avant que Dave ne reprenne la parole. Puisqu’il sentait que c’était ce qu’il devait faire.
— En tout cas, t’as pas choisi le meilleur de mes potes !
Niall tourna la tête vers Dave, s’autorisant cette fois à rire à la remarque. Il laissa même passer dans son esprit tous leurs souvenirs, avant d’arriver à la même conclusion.
— C’est sûr..
Dans les regards que les deux s’échangeaient, il y avait sûrement tout un tas d’informations et d’interrogations qu’ils finiraient bien par poser un jour ; il faudrait rattraper ces deux années de silence à Magifac, revisiter chaque souvenir pour mieux comprendre, mais en attendant, Dave choisit de les laisser de côté.
— Et puis, tu sais, j’en ai pas reparlé parce qu’après, t’étais qu’avec des femmes, donc je me suis dit que Fáelán, c’était juste Fáelán, quoi. Mais maintenant que t’es avec Maxine et que tu veux quand même démissionner. Je me dis qu’il n’y a pas que ça ?
Il devait être honnête, Niall préférait quand c’était lui qui analysait et comprenait son ami plutôt que l’inverse. Le voilà qui se retrouvait dans une position qu’il n’aimait pas tellement et qui lui donnait à nouveau envie de mettre un terme à la discussion. Il enfouit son visage dans ses mains et marmonna un « je ne sais pas » que Dave accueillit avec la même gêne que plus tôt. Lui aussi commençait à atteindre ses limites en terme de discussion. Il avait déjà fait un effort pour en arriver jusque là, et il sentait que son énergie en avait pris un coup.
Les pensées de Niall se bousculaient. Car malgré ce début qui n’aurait pu que l’encourager à se confier davantage, Niall pensait à Maxine, à ses parents et à Fabio. Et à nouveau, l’envie de revenir au scénario où lui seul savait prenait de plus en plus de place. Il pourrait simplement tirer sur sa baguette — il se savait bien plus rapide que Dave — et lancer le sortilège d’amnésie. Il pourrait tout sacrifier, là, maintenant, si cela signifiait que personne n’était au courant. Il pourrait commencer par lui, puis continuer avec Maxine et enfin Fabio. Là, tout s’offrirait à lui, il n’aurait pas besoin de quitter Loutry ni même son poste. Il suffirait simplement de supprimer son souvenir de l’esprit de ces trois personnes. Et tout d’un coup, l’idée lui parut bien plus salvatrice que tous ces précédents scénarios. S’effacer lui-même du monde. Abandonner complètement. Ne plus exister pour ces trois seules personnes les plus à même de comprendre et ne plus jamais s’en faire. Il aurait alors tout le luxe de ne plus tomber amoureux, de ne plus blesser personne et ne plus se blesser lui. Oui, l’idée rayonnait dans son esprit à présent. Alors il tira sur sa baguette et fixa Dave — qui jouait à nouveau avec l’étiquette de sa bouteille — récitant, de manière informulée, l’unique mot des oubliettes. Ce soir, se visualiser en train de disparaître de tous ses souvenirs était peut-être la chose la plus difficile à faire, mais il savait que demain, il se sentirait plus léger. Aujourd’hui, il payerait le prix de la magie, et demain tout irait mieux.
Oubliettes.
— Je me disais que tu m’en parlerais si tu voulais. Et tu m’en parlais pas, donc bah..
— J’y arrivais pas.
Lorsque les deux étaient ensemble durant leurs années à MagiFac, Dave s’était souvent demandé si tel ou tel moment allait être le moment où Niall se confierait, où il finirait par avouer que Fáelán n’était pas un simple ami, mais les silences ou les détours s’étaient toujours immiscés, au point que Dave avait fini par abandonner.
— J’ai voulu, je t’assure, mais.. À chaque fois.. Je sais pas, à chaque fois, il y avait quelque chose qui m’empêchait de le faire. Je crois que j’en étais incapable. J’avais peur que tu me détestes.
— Que j’te déteste ?, répéta-t-il avec étonnement. J’ai déjà dit quelque chose qui t’a donné cette impression ?
— Non, mais tu me donnais pas non plus l’impression que c’était « normal » pour toi. Tu cherchais toujours à me caser avec quelqu’un !, lâcha-t-il dans un rire nerveux.
— Mais parce que tu me parlais toujours de filles !, répondit-il en riant à son tour. Donc j’allais dans ton sens !
Dave avait cessé de jouer avec l’étiquette de sa bouteille et Niall se laissait davantage sourire, bien qu’encore prudent. Les deux fixaient leur bouteille dans un silence qui laissait aux deux le temps de digérer toutes ces informations, avant que Dave ne reprenne la parole. Puisqu’il sentait que c’était ce qu’il devait faire.
— En tout cas, t’as pas choisi le meilleur de mes potes !
Niall tourna la tête vers Dave, s’autorisant cette fois à rire à la remarque. Il laissa même passer dans son esprit tous leurs souvenirs, avant d’arriver à la même conclusion.
— C’est sûr..
Dans les regards que les deux s’échangeaient, il y avait sûrement tout un tas d’informations et d’interrogations qu’ils finiraient bien par poser un jour ; il faudrait rattraper ces deux années de silence à Magifac, revisiter chaque souvenir pour mieux comprendre, mais en attendant, Dave choisit de les laisser de côté.
— Et puis, tu sais, j’en ai pas reparlé parce qu’après, t’étais qu’avec des femmes, donc je me suis dit que Fáelán, c’était juste Fáelán, quoi. Mais maintenant que t’es avec Maxine et que tu veux quand même démissionner. Je me dis qu’il n’y a pas que ça ?
Il devait être honnête, Niall préférait quand c’était lui qui analysait et comprenait son ami plutôt que l’inverse. Le voilà qui se retrouvait dans une position qu’il n’aimait pas tellement et qui lui donnait à nouveau envie de mettre un terme à la discussion. Il enfouit son visage dans ses mains et marmonna un « je ne sais pas » que Dave accueillit avec la même gêne que plus tôt. Lui aussi commençait à atteindre ses limites en terme de discussion. Il avait déjà fait un effort pour en arriver jusque là, et il sentait que son énergie en avait pris un coup.
Les pensées de Niall se bousculaient. Car malgré ce début qui n’aurait pu que l’encourager à se confier davantage, Niall pensait à Maxine, à ses parents et à Fabio. Et à nouveau, l’envie de revenir au scénario où lui seul savait prenait de plus en plus de place. Il pourrait simplement tirer sur sa baguette — il se savait bien plus rapide que Dave — et lancer le sortilège d’amnésie. Il pourrait tout sacrifier, là, maintenant, si cela signifiait que personne n’était au courant. Il pourrait commencer par lui, puis continuer avec Maxine et enfin Fabio. Là, tout s’offrirait à lui, il n’aurait pas besoin de quitter Loutry ni même son poste. Il suffirait simplement de supprimer son souvenir de l’esprit de ces trois personnes. Et tout d’un coup, l’idée lui parut bien plus salvatrice que tous ces précédents scénarios. S’effacer lui-même du monde. Abandonner complètement. Ne plus exister pour ces trois seules personnes les plus à même de comprendre et ne plus jamais s’en faire. Il aurait alors tout le luxe de ne plus tomber amoureux, de ne plus blesser personne et ne plus se blesser lui. Oui, l’idée rayonnait dans son esprit à présent. Alors il tira sur sa baguette et fixa Dave — qui jouait à nouveau avec l’étiquette de sa bouteille — récitant, de manière informulée, l’unique mot des oubliettes. Ce soir, se visualiser en train de disparaître de tous ses souvenirs était peut-être la chose la plus difficile à faire, mais il savait que demain, il se sentirait plus léger. Aujourd’hui, il payerait le prix de la magie, et demain tout irait mieux.
Oubliettes.
Abandonner
Dans les yeux gris de Niall, un reflet bleu s'était dessiné au fond de sa pupille. Il avait été rapide, si bien maitrisé qu'on aurait pu dire que son maître s'y était préparé. Le sortilège de protection avait enveloppé la cible d'un voile si transparent que l'Irlandais aurait pu se demander si son sort informulé avait réellement fonctionné. Le sortilège d'oubliette avait été si parfaitement lancé qu'il aurait pu faire oublier à Dave les souvenirs de ces cinq dernières années. En revanche, ce dernier avait si bien maitrisé son sortilège de protection que ce souvenir là, il ne l'oublierait jamais.
Dave connaissait la petite manie de Niall. Ses doigts se posaient toujours doucement sur sa baguette, la faisant tourner contre son index et son majeur à l'aide de son pouce avant d'être utilisée. Du moins, seulement lorsque le sorcier se trouvait emprunt à l'angoisse et au manque de pensées rationnelles. Dave s'en était inquiété, n'avait rien dit et avait espéré fortement que le libraire saurait se calmer et se détendre ; ou du moins, que le sort qu'il s'apprêtait à lancer ne lui était pas destiné. Voilà que maintenant, enveloppé dans sa bulle de protection qu'il n'avait peut-être jamais aussi bien réussie, Dave ressentait une immense tristesse. Ce n'était pas tant pour le sort que venait de lui lancer son meilleur ami — il n'avait d'ailleurs aucun moyen de savoir lequel avait été lancé —, mais simplement dû au fait que son meilleur ami avait jugé bon de lui en lancer un ; comme si c'était là la seule solution.
Alors Dave était resté silencieux, avait dégluti pour se contenir et laisser le temps à Niall de voir qu'il ne lui en voulait pas, mais le sorcier s'était levé si vite qu'il n'avait pas pu réagir. Le bras du Canadien s'était tendu pour agripper celui qui s'enfuyait, mais celui-ci s'était volatilisé. Le seul mot que Dave avait pu énoncer était le prénom de l'homme qui venait de disparaître et il n'y avait plus rien d'autre qu'il ne puisse faire, si ce n'est attendre. L'écho du prénom de Niall avait résonné dans tout l'appartement, comme si c'était la dernière fois que ces murs londoniens allaient l'entendre.
La protection s'était alors éteinte comme le dernier souffle du prénom de l'envolé et le corps de Dave avait eu l'impression de s'être vidé d'un coup. S'il n'avait aucune idée du sort que Niall avait tenté de lancer contre lui, il pouvait être sûr que la puissance du sortilège avait bien été là. Même informulée, la peur de Niall avait été si forte qu'elle avait transpercé le dôme protecteur de Dave. Le sorcier qui restait assis là n'avait même plus la force de récupérer le verre de Niall. Au lieu de cela, il préférait se repasser la scène en tête, cherchant comment il aurait pu éviter la fuite de l'Irlandais.
Dave connaissait la petite manie de Niall. Ses doigts se posaient toujours doucement sur sa baguette, la faisant tourner contre son index et son majeur à l'aide de son pouce avant d'être utilisée. Du moins, seulement lorsque le sorcier se trouvait emprunt à l'angoisse et au manque de pensées rationnelles. Dave s'en était inquiété, n'avait rien dit et avait espéré fortement que le libraire saurait se calmer et se détendre ; ou du moins, que le sort qu'il s'apprêtait à lancer ne lui était pas destiné. Voilà que maintenant, enveloppé dans sa bulle de protection qu'il n'avait peut-être jamais aussi bien réussie, Dave ressentait une immense tristesse. Ce n'était pas tant pour le sort que venait de lui lancer son meilleur ami — il n'avait d'ailleurs aucun moyen de savoir lequel avait été lancé —, mais simplement dû au fait que son meilleur ami avait jugé bon de lui en lancer un ; comme si c'était là la seule solution.
Alors Dave était resté silencieux, avait dégluti pour se contenir et laisser le temps à Niall de voir qu'il ne lui en voulait pas, mais le sorcier s'était levé si vite qu'il n'avait pas pu réagir. Le bras du Canadien s'était tendu pour agripper celui qui s'enfuyait, mais celui-ci s'était volatilisé. Le seul mot que Dave avait pu énoncer était le prénom de l'homme qui venait de disparaître et il n'y avait plus rien d'autre qu'il ne puisse faire, si ce n'est attendre. L'écho du prénom de Niall avait résonné dans tout l'appartement, comme si c'était la dernière fois que ces murs londoniens allaient l'entendre.
La protection s'était alors éteinte comme le dernier souffle du prénom de l'envolé et le corps de Dave avait eu l'impression de s'être vidé d'un coup. S'il n'avait aucune idée du sort que Niall avait tenté de lancer contre lui, il pouvait être sûr que la puissance du sortilège avait bien été là. Même informulée, la peur de Niall avait été si forte qu'elle avait transpercé le dôme protecteur de Dave. Le sorcier qui restait assis là n'avait même plus la force de récupérer le verre de Niall. Au lieu de cela, il préférait se repasser la scène en tête, cherchant comment il aurait pu éviter la fuite de l'Irlandais.