Limerick Chutes

Enfance
Devant l’école de cirque aérien
(~année à déterminer après l’intégration à la chronologie~)

Il ressort de l’entraînement. Après les étirements, ses muscles ne sont plus aussi chauds qu’au sortir des rigoureux exercices exécutés. Un sourire est toujours inscrit sur son visage. Le même qui point invariablement quand il sait qu’il va apprendre, ou qu’il a appris de nouvelles façons de jouer de l’instrument qu’est son corps en suspension. Quand il pense à sa seconde école. Administrativement, c’est celle qu’il fréquente à côté des cours ; mais dans son cœur c’est la première. Quand, récompensé de ses répétitions, il maîtrise une figure. C’est un triomphe heureux d’acquérir ce savoir-faire et de pouvoir revenir plusieurs fois par semaine ; une joie qui tire les joues d’Oisín dès qu’il y pense.

Sitôt dehors, c’est le froid qui domine, mais il est paré. Il a enfilé ses gants avant son manteau, une technique qui lui a été transmise pour éviter les poignets nus en les mettant après, car l’élastique des manches les maintient et empêche le vent glacial de passer. D’autres passants ont leurs mains engouffrées dans les poches. Ses oreilles sont protégées par les pans d’un bonnet tout doux, qui ne gratte pas, et dont il se couvre toujours avec plaisir, quand l’un de ses pères lui intime de ne pas se promener tête nue. Seules ses joues rosies sont exposées, et son sourire, qui ne saurait être interrompu par l’air hivernal.

Il aurait pu les attendre à l’intérieur, mais il voulait profiter des magnifiques flocons, de leur toute jeune efflorescence. C’est leur première grosse chute de la saison, et elle dure depuis des heures. Assez pour que la neige se soit accumulée en une couche foisonnée, battue par les bourrasques dans laquelle il pourrait s’enfoncer jusqu’au début du mollet, mais pas assez pour avoir gelé et faire chuter à son tour. Il avance une jambe, dépose la semelle, et la laisse s’enfoncer avec douceur, savourant le moindre crissement émis par son empreinte qui l’écrase et la tasse jusqu’à se faire son trou. L’autre jambe en suspension, il l’étire et la pose un peu plus loin pour reproduire le phénomène. Puis, au lieu de relever un pied ou l’autre, il opte pour un glissement. L’une de ses chaussures racle non pas le sol découvert mais une fine pellicule immaculée, qui ne s’était pas enfoncée jusqu’au bout sous son poids plume. Cette fois, la neige est poussée en chemin, s’élève alors que l’épaisseur entre ses chevilles est rassemblée en un monticule proéminent, tranché en deux quand il joint les jambes.

Il aime découvrir comment cette texture réagit à sa température, à ses mouvements. Il réfléchit à des pas, ou à des rotations au sol. Il veut voir quels dessins seront tracés au passage, sur ce matelas au comportement si spécial. Le début d’une chorégraphie, sans risque, que son corps emmailloté contre la glaçure saurait reproduire. À côté du sentier que tout le monde emprunte pour accéder au bâtiment, la neige est quasiment intacte, il est le seul à s’y être enfoncé, demain elle aura déjà changé. Alors c’est le moment. Oisín se place, son visage toujours traversé de cet éternel sourire, ouvre les bras courbes, fléchit légèrement les jambes pour prendre son impulsion, et se lance avec des pirouettes qui projettent des volées de flocons tout autour de lui. Sa rotation accroit l’impression de tourbillonnement de la neige. Sans perdre le regard face, il avise la couche épaisse pour un saut en diagonale, en lequel il n’insuffle pas trop de puissance, pour être sûr de maîtriser sa réception. Son atterrissage doit être net, ancré là où il a décidé de se poser, la moindre déstabilisation serait visible. Il examine le relief que ses derniers pas de danse ont créé. Comme les numéros où le corps dessine dans le sable du chapiteau avant de s’élancer. Sur une neige éphémère, intenable, qui lui a brièvement offert un état qui ne durera pas. Elle ne se laissera pas dompter pour un spectacle.


Il n’y pense pas plus longtemps, car l’apparition de corps familiers l’appelle à les rejoindre pour rapporter toutes les belles choses qu’il a apprises et accomplies, mais aussi toutes les corrections et difficultés affrontées à son entraînement d’aérien.

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Limerick Chutes
Enfance
Chez les Maguire
(~année à déterminer après l’intégration à la chronologie~)

Blotti sous un plaid, adossé à de moelleux coussins, Oisín tenait sur ses genoux l’album richement illustré reçu à Noël. C’était le genre de recueil où ne sont jamais inscrites plus de trois phrases par page, où les lettres n’occupent jamais un espace nu mais reposent sur la périphérie d’un paysage ou d’un visage. Si bien qu’au lieu de lire, il examinait plusieurs secondes chaque œuvre qui avait pour mission de transcrire toutes les émotions, toutes les actions narrées. Dans quels décors les personnages subissaient quel sort. Il regarde une petite fille, glacée et recroquevillée dans l’encoignure d’une porte, dont les doigts malingres enserrent un mince bâtonnet. Une allumette, au bout de laquelle rugit une flamme surnaturelle. Qui se propage, mange la page et l’espace pour déboucher sur un invraisemblable portail, au travers duquel l’enfant découvre avec elle un poêle, une source de chaleur sûre et ancienne qui disparaît en même temps que la flammèche. Cette métamorphose visuelle est magnifiquement racontée par un dessin soigné et animé. Ses ambres galopent d’un côté à l’autre de chaque double page pour suivre les fabuleuses visions des prochaines allumettes craquées. Il en est même qui se déplie, pour déployer un spectacle gargantuesque occupant l’équivalent de quatre pages. Des mets festifs dans une telle abondance qu’elle satisferait plus d’une famille. Il sursaute quand la pièce maîtresse se meut avant de s’évaporer. Le prochain dessin se déplie sur la hauteur plutôt qu’en paysage, pour dévoiler un majestueux sapin tout illuminé qui s’élève à n’en plus finir : l’illustration donne la réelle sensation que la page n’a pas de fin. Il voudrait pouvoir attraper cette étoile qui s’échappe. Ensuite, c’est une orgie d’allumages, qui font ressentir la perte de chaque allumette que contient la boîte. Si seulement elle savait passer par la fenêtre que ces étincelles ouvrent. Pour voir l’ultime image, il faut tourner la page. Le grand froid représenté s’infiltre jusqu’à l’enfant pourtant correctement couvert, dans un intérieur chauffé et confortable. La même petite fille… au matin ne demeure que son corps. L’indifférence des passants, la pitié de ceux qui n’auraient pas levé un doigt pour la réchauffer en la croisant la veille. Face à l’illustration, il ressent un mélange de colère et de tristesse. Le monde accepte ça. Malgré toute la chaleur et le confort dont il bénéficie, il frissonne.

Oisín se lève et va à la fenêtre, derrière laquelle les flocons d’une tempête tourbillonnent. Il n’y fait même pas plus froid, devant les carreaux. Ses pères si attentifs ont veillé à ce que sa chambre soit bien isolée. Il regarde la neige, et il pense à toutes les petites filles aux allumettes. Aux petits garçons. Aux enfants, comme lui. Elle est si impitoyable que l’école a écrit aux parents, pour dire qu’il valait mieux ne pas sortir. Qu’elle n’ouvrirait pas pour quelques jours. Il le croit. Un jour qu’il a oublié ses gants, il a connu une sensation qu’il n’est pas près d’oublier. Sous la froidure de la neige, c’est comme être malmené par des aiguilles invisibles qui s’enfoncent continuellement tout autour de ses doigts. Chaque flocon qui fond sur son derme responsable d’une piqure encore plus intense. Et les oreilles, qui faisaient si mal qu’il ne savait plus si elles étaient intactes. Mais lui peut s’en protéger, ce n’était qu’un bête oubli, réparable. Lui a Daid et Daídi qui débordent d’attention. Il peut oublier une écharpe, il sait que l’un d’eux l’aura déposée à l’accueil de l’école ou transmise à un parent voisin pour qu’il l’ait avant la première récré. Pour un Oisín qui peut survivre à la neige, combien succombent à sa cruauté ? Il regarde ces missiles immaculés avec dureté. La Valse des Flocons, dont la beauté musicale ne raconte pas ses ravages dans la chair. L’enfant qui s’élève à la fin… un numéro d’aérien se prêterait si bien à cette histoire. Il veut la raconter, un jour. En ce moment, ses pensées sont tournées vers tous les corps, jeunes et moins jeunes, exposés à l’assaut de ces micro-morsures dont les nuages regorgent depuis plusieurs jours. C’est trop injuste. Aimer la neige en cet instant lui paraît si… indécent. Une petite larme coule sur la joue du petit garçon, impuissant.

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