Entre-deux

15 avril 2048

Chems ouvrit les yeux, et en sept clignements des yeux, douze heures s'étaient écoulées.

7h11

Ce matin, il s'était réveillé sans plus se souvenir de ce qui devait bientôt l'attendre que de ses songes. La seule chose que sa conscience enregistrait c'est que son flanc gauche appuyait désagréablement sur quelque chose... La boucle d'une de ses ceintures, il découvrira par la force des choses. Heureusement, le peu d'énergie avec laquelle l'irlandais l'avait expulsé de son lit n'avait pas suffit à la faire atterrir dans celui d'un de ses camarades encore profondément endormi.

8h23

Son vaccin Cherri Owls contre les erreurs d'inattention au petit-déjeuné remontait à loin, mais Chems ne le pensait pas ineffectif au point de lui faire oublier d'avoir activement fait le choix de manger des myrtilles pour démarrer cette journée. Il le savait uniquement parce qu'il avait encore le goût sur la langue pendant qu'il parlait avec Deryn sur le quai de la gare de Pré-au-Lard. La saveur du fruit s'était estompé uniquement lorsque la locomotive s'était mise à s'éloigner des Highlands.

9h20

La côte française avait des allures de barrage sur la ligne d'horizon de la Manche. Compte tenu de la vitesse de croisière, Chems s'était inconsciemment enfoncé dans son fauteuil en la voyant approcher, retenant les accoudoirs comme s'il devait s'attendre à ce que le nez du train ne s'écrase dessus. Ce premier passage entre mer et terre lui avait volé un souffle, retenu par un curieux champ de force sur le bord de la sphère d'influence de Poudlard.

17h41

Des formes flottaient devant le dôme du Grand palais, peu distinctes sans se faire brûler les yeux par le soleil. Pas une surface plane; qu'elle soit faite de marbre, de céramique, de pierre ou de tissu; n'était dépourvu de motif. La légèreté des toiles des habits des pensionnaires d'Albaldah les faisait voleter dans leur sillage, même sans la moindre brise. Chaque voûte semblait réverbérer des résonances provenant des quatre coins du collège.

Lorsque Chems passa un bras autours du cou de Qaasim, le piégeant dans une accolade deux secondes après leur retrouvaille, son chapeau pointu glissa par terre. Et lorsque la directrice Jamila Alkanat les emporta tous vers d'autres quartiers, le chapeau pointu resta encore par terre, détonnant fortement contre la mosaïque verte, bleue, orange et blanche du sol, oublié.

21h54

La fraîcheur de la nuit donna la chair de poule à Chems. Sur les talons de Qaasim, il passa l'iwan du petit palais et s'engagea sur la montée du premier niveau des jardins. La végétation, disposée comme sur l'estrade d'une vieille arène, étaient très odorante. Les tons acidulés des agrumes se mêlaient des senteurs plus douces qui eurent le don de considérablement calmer l'irlandais après une journée aussi riche en émotion. Des écoulements d'eau se faisaient entendre sur quelques portions du chemin, attestant de la présence de plusieurs fontaines réparties sur toutes la superficie des jardins.

Le couvre-feu de l'école jordanienne était plus reculé que celui instauré à Poudlard, autorisant ses élèves à bénéficier plus longtemps des extérieurs sans les agressions du soleil. Qaasim profitait pleinement de ce privilège pour s'adonner à son passe-temps favori; ce soir encore, comme il l'avait fait de nombreux soirs à Poudlard, le pakistanais avait emporté son télescope pliable avec lui pour scruter le ciel, et son correspondant pour lui tenir compagnie. Sous son bras il tenait un tapis enroulé qu'il précisa à Chems appartenir à l'école. Arrivée à un point de vue assez dégagé sur le ciel sombre, l'élève d'Albaldah le déroula à même la terre, s'y installa en tailleur et l'incita à décoller. Enlisé dans sa propre fatigue, le poufsouffle le regarda s'élever en clignant bêtement des yeux sans penser à s'enquérir de son dessein.

Depuis sa position, il vit le tapis se glisser sous les feuilles d'un des palmiers les plus proches, s'immobiliser près de la couronne de l'arbre, puis redescendre.

« Pendant une seconde, j'ai cru que tu me laisserais ici, et je vais pas te mentir, je ne sais pas si j'aurais réussi à retrouver mon chemin si ça avait été le cas », appela Chems avant de voir l'énorme grappe de dattes que Qaasim redescendait avec lui.
« Tu sais que je ne t'aurais jamais fait ça.
- Je sais. Mais j'ai des potes qui peuvent être malicieux. Et toi aussi d'ailleurs... »

Chems avait identifié trois personnes, deux adolescentes et un garçon du même âge, comme étant les amis les plus proches du pakistanais durant le dîner. Une de ces filles avait demandé à voir son collier traducteur de plus près et avant qu'il ne comprenne exactement ce qu'il se passait, l'artéfact faisait tout le tour du réfectoire pendant que les autres élèves profitaient de l'absence de sa béquille linguistique pour essayer de tenir une conversation en arabe avec lui (ou lui transmettre quelques termes pour les plus cléments d'entre eux). Encore que Qaasim avait eut les bonnes grâces de l'aider dans cet apprentissage imprévu. Chems n'avait revu la couleur de son collier qu'à la fin du repas.

« Je ne pense pas que c'était vraiment l'intention de Hasna. Beaucoup de gens étaient curieux de voir l'objet ». Et compte tenu des spécialités de l'école, cela n'étonnait Chems qu'à moitié. Il n'était pas vraiment vexé par cette petite entrée en matière de toute façon, sa mention n'était là que pour illustrer son propos. Souriant, il tendit une datte décortiquée au pakistanais comme une manière de lui indiquer qu'il n'en pensait rien de mal tandis que ce dernier poursuivait :
« Comment va Poudlard ?
- Bien bien. Tiens, tu m'as fais pensé », il glissa la main dans sa poche pour en sortir une enveloppe scellé. « De la part de Deryn. Tu te souviens ? »

Avant de toucher le papier, Qaasim prit soin d'aller rincer ses doigts collants de sucre à la fontaine située à proximité de leur coin dans les jardins. « C'est pas une beuglante pas vrai ? » Chems faillit en avalé le noyau de sa cinquième datte de travers, déglutissant difficilement le fruit avec son envie de rire. « Je ne suis pas dans la confidence ». En revanche il aurait bien voulu l'être, et pendant que son correspondant se concentrait sur la lecture de cette lettre, Chems essaya de se glisser dans son dos pour en voir le contenu. Aussitôt qu'il s'en su aperçu, Qaasim ordonna à son tapis de s'élever, laissant le poufsouffle sur le carreau sans qu'il n'est le temps de lire un seul mot.

« Oh aller ! Je croyais que t'étais pas comme ça !
-Ça n'a rien à voir. »
22h36

La nuit avança. Le petit tas de noyau de datte grandissaient.

Qaasim avait finit par déplier son télescope, cherchant silencieusement le ciel. Chems somnolait assit, bercé par les senteurs et la fraîcheur. Parfois, des cris d'oiseaux retentissaient d'entres les feuillages et des conversations entre élèves se faisaient entendre depuis les sentiers de la zone. Les yeux du poufsouffle papillonnaient sur la bâtisse du collège. Les jardins suspendus n'étaient pas très éclairés. Quelques lanternes les sauvaient de la pénombre complète, mais le gros de son illumination provenait directement de la lumière chaude des palais en contrebas. D'ici, il semblait presque que le collège trônait dans un abysse, le désert l'entourant plus sombre que le ciel.

Le temps était passé si vite. Chems avait presque encore l'impression de pouvoir encore sentir la sensation dans son dos lorsqu'il s'était réveillé après avoir dormit sur sa ceinture comme d'un évènement survenu il y a quelques minutes à peine. Douze heures s'étaient éclipsées en sept clignements des yeux. La ceinture. La séparation avec Deryn. Le passage du train entre la mer et la terre. Les sourires d'Elowen sur le trajet. Les retrouvailles avec Qaasim... Il bailla. De toute évidence, même si sa perception du temps était totalement distordue, sa fatigue restait réelle.

« Je craignais de ne pas réussir à te la montrer ce soir... Approche.
- Qui ? » S'intéressa-t-il, prenant volontiers la distraction pour ne pas s'assoupir. Ce dernier avait un sourire aux lèvres tandis qu'il regardait à travers son télescope. Sans plus en dire, il décolla son oeil de l'objet, replaça ses lunettes sur son nez, et tendit à Chems le bijou qu'il avait conçu de ses mains. L'irlandais suivit le mouvement, laissant son correspondant dirigé le télescope à sa convenance vers la partie du ciel qu'il souhaitait lui montrer.

Il entendit l'autre garçon murmurer une formule, sentit le télescope frémir entre ses paumes, puis soudain, un tracé lumineux se dessina entre les étoiles à travers le verre de l'instrument. Chems haleta une expression de surprise.

« Il n'était pas capable de ça la dernière fois ! » Non en effet, et la mine de Qaasim ne manquait pas de lui faire ressentir qu'il n'était pas peu fier d'être parvenu à greffer cette particularité à son télescope.

« Incroyable. Je sais reconnaitre le sagittaire, mais j'laurais jamais trouvé.
- Tu connais ses étoiles ?
- Tu m'en demandes trop là.
- Aucunes ? Nunki ne te rappelle rien ? Rukbat ?
- Si t'essayes de raviver des souvenirs Qaasim, tu perds t...
- Albaldah ? »

Chems perdit son rictus et éloigna son visage de l'objet.

« Arrêtes ».

Le rire clair de Qaasim brisa l'effet de la découverte.

« J'y crois pas, tu te payes ma tête et après tu prétends être gentil ! Laisse-moi tranquille », rouspéta l'irlandais, fourrant rapidement le télescope dans les mains de son créateur comme s'il était brûlant. Se laissant tomber sur le dos, il croisa les bras sur son buste, pas vraiment énervé, mais toujours fort à prétendre l'être. Il sentit Qaasim faire de même à ses cotés après avoir précautionneusement replié sa création.

« L'école est plus vieille que les plus anciens registres qui ont une fois désignés la constellation ». L'irlandais ne résista pas à laisser sa tête basculer sur le côté pour examiner le profil de son correspondant pendant qu'il précisait sa pensée. « Je ne sais pas qui s'est accaparé le nom de l'autre, c'est toujours difficile de réussir à garder une trace authentique du passé quand il est aussi lointain.
- C'est si important ? » S'enquit Chems dont l'esprit fatigué ne voyait pas ou le pakistanais voulait en venir.

« Non parce qu'aujourd'hui, l'école et l'étoile n'ont pas besoin de se distinguer l'une de l'autre. Elles brillent toutes les deux pour vous souhaiter la bienvenue ».

Douze heures s'étaient éclipsées en sept clignements des yeux. La ceinture. La séparation avec Deryn. Le passage entre la mer et la terre. Les sourires d'Elowen sur le trajet. Les retrouvailles avec Qaasim. Et Albaldah.

Allongé sur l'herbe du quatrième niveau des jardins suspendus, le visage tourné vers le ciel, Chems ferma les yeux.

In my defense, I was left unsupervised

Entre-deux
10 avril 2049

Des sons confus lui parvenaient, des rires, des voix qui se mêlaient. Quand ses paupières se soulevèrent, difficilement, au moment où son esprit prenait conscience que son état n'était pas normal ou du moins pas totalement acceptable à cet instant, des étoiles réapparurent. Elles étaient vraiment étranges sur cette voute céleste faite de bois mais, les astres semblaient néanmoins bouger doucement, ondulant sous l'éclairage des lampes qui flottaient toute proches. Deryn songea qu'elle n'avait même pas remarqué, avant de sombrer lamentablement dans le coin de cet espèce de canapé, la complexité de ce plafond. Les marqueteries qui surplombaient en vérité toute la pièce étaient impressionnantes ! Entrelacs de boiserie, alvéoles multiformes, l'adolescente se demanda si les reflets argentés étaient du à des peintures ou à des essences de bois différentes. Peut-être même n'était ce pas du bois, du nacre ? Une peinture métallique ? Réalisant qu'elle avait totalement perdu la notion du temps, l'irlandaise se redressa, quittant à regret le petit coussin de soie qui lui avait servi d'oreiller provisoire. Aussitôt, les rires éclatèrent et la Poufsouffle vira au rouge Rapeltout. Certes, s'endormir comme ça, c'était un peu nul mais, il fallait bien précisé qu'elle n'avait pas dormi ou presque la nuit précédente, rongée par l'anxiété à l'approche du grand départ. À cela s'était ajouté une longue journée de train et... La Poufsouffle jeta un coup d'œil à sa montre pour estimer si à cette heure, Alienor avait ou non débarqué à destination. Ne parvenant pas à faire le moindre calcul, elle renonça cependant vite à son enquête. Parva et ses amies avaient repris leur conversation et Deryn repassa son collier traducteur autour de son cou, retrouvant ainsi des paroles intelligibles.

"Est ce que ça va ? Tu veux qu'on monte se coucher ?"

"Non non, ça va. J'ai juste eu un petit coup de fatigue. On peut rester, ne t'en fais pas."

En vérité, elle tombait de sommeil mais, elle n'allait pas faire annuler sa soirée jeu à Parvaneh. L'iranienne avait été si contente de lui annoncer qu'elles allaient passer la première soirée entre filles avec ses amies. Deryn se redressa et se fit donc violence pour reprendre le jeu. Par chance, elle se fit à nouveau rapidement éliminer sous les rires et les sourires compatissants des joueuses locales et put se mettre légèrement en retrait sans avoir à se justifier. Profitant de l'instant, elle observa avec un peu plus d'attention les lieux, les couleurs, les formes, rien ne ressemblaient à Poudlard. Chaque centimètre carré semblait avoir été décoré avec soin par des motifs variés, entrelacs de fleurs, mélanges de rosaces... Les vitraux étaient splendides ! Tout en motifs, ils rappelaient à l'irlandaise les kaléidoscopes de son enfance. Si ça trouve, ils changeaient d'ailleurs, comme ces petites boîtes quand on tournait le dos. Elle glissa sous ses fesses un coussin pour se caler plus confortablement. Ces petits canapés étaient originaux mais, plutôt confortables, la cheminée ne manquant nullement dans ce pays où la chaleur du jour restait planer dans les pièces en début de nuit. De ses pieds nus, elle profitait de la douceur du tapis sur lequel elle était assise suivant de son gros orteils un des motifs qui se répétait à l'infini. Est ce que c'était de simples tapis ou des tapis volants en retraite ? Est ce qu'il y avait des tapis spéciaux pour réfectoire et coin détente ?

Une nouvelle partie commençait et Deryn fut de nouveau la première éliminée. Elle se mit à rire elle-même de son incompétence et surtout de son incapacité à se concentrer ce soir-là. Ses yeux voletaient en tout sens quand ils ne se fermaient pas tout simplement et son cerveau courraient de-ci de-là, mélangeant les informations et fomentant des suggestions loufoques sur tout ce qui l'entourait. Une des petites lampes s'éteignit tout près annonçant à priori que l'heure tournait et qu'il faudrait bientôt rejoindre les dortoirs. L'irlandaise n'arrivait plus à décrocher son regard de la petite loupiote désormais éteinte. Avaient-ils seulement conscience d'avoir des lampes magiques tout autour d'eux ? S'assurant que les personnes alentours étaient bien occupées, elle attrapa l'objet par son anse pour ne pas se brûler et l'approcha d'elle pour l'observer de plus près. Est ce qu'un génie pouvait vraiment vivre là-dedans ? Est ce que les génies étaient en fait des djinns ? Cette option lui semblait soudain assez cohérente étant donné l'origine géographique de ces lampes dites d'Aladdin. Discrètement, par curiosité, elle frotta un des côtés et tout bas, se mit à murmurer. "Z, Y, X, W, V...."

"On bouge ? Tu veux la prendre avec toi pour cette nuit ? C'est plus classe que vos bougies hein ?"

Deryn réalisa soudain que tout le monde s'était déjà préparé pour partir. Sans trainer elle répondit à la négative, reposa la lampe en songeant que, de toute façon, si un djinn génie apparaissait, elle ne saurait pas quoi lui demander en cet instant si unique et s'extirpa du petit canapé. Un instant plus tard, elle passait la porte du coin détente en direction de l'escalier menant aux dortoirs. Au passage, ses doigts se tendirent machinalement vers un des poteaux qui encadraient la sortie pour effleurer du bout les carreaux multicolores qui couvraient ici les murs.

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Entre-deux
16 avril 2048

Sous ses doigts, les zelliges étaient glacés, comme si tous ces petits morceaux de faïence multicolores avaient la capacité de convertir en fraîcheur la chaleur brûlante des rayons du soleil qui leur tapaient dessus. Vaseux, Chems y appuya l'entièreté de sa paume, puis son épaule, jusqu'à finalement se laisser complètement choir et glisser jusqu'au sol.

S'étant toujours cru naturellement plus apte à supporter la chaleur que le froid, Chems n'avait pas jugé digne de se préoccuper du climat de sa résidence d'une semaine lorsqu'il se préparait pour le séjour. Mais ça, c'était avant d'avoir fait connaissance avec le soleil de Wadi Rum. Quelques traversées sur les passerelles à découvert entre les différentes bâtisses du collège avaient efficacement dégrisé le prétentieux. Malheureusement pour ce dernier, quelle que soit la température ou l'indulgence de la direction au sujet des tenues portées par ses élèves, il n'était pas de coutume de se balader en maillot de bain à Albaldah.

Chems geignit tel un homme à l'article de la mort, échoué inélégamment dans l'ombre d'une alcôve creusée dans un dôme d'entraînement pratiques.

« Je n'y arriverai pas, Qaasim. Continue sans moi. Je sais que tu peux y arriver, la classe n'est plus très loin. Je ne ferais que te ralentir. »

Dans l'horizon, derrière la silhouette de son correspondant, Chems remarqua immédiatement les regards que son manège attirait. Il y en avait toujours, même lorsqu'il ne se donnait pas au spectacle. Quel que soit l'endroit ou le moment, il était sûr de trouver des visages tournés dans sa direction. Chems n'aurait pas su tous les sonder. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il arrivait constamment à les sentir depuis qu'il avait mis les pieds ici, comme des petits pincements dans son dos. Il était conscient qu'il n'exsudait de rien d'aussi intéressant pour faire tourner les têtes des résidents d'Albaldah lorsqu'il entrait dans une pièce. En revanche, ce dont il se savait bel et bien coupable était de s'être immiscé dans leur quotidien, qu'il soit paisible ou tumultueux. Dans le paysage du collège jordanien, il était, qu'il le veuille ou non, une tache de couleur inharmonieuse avec le reste du tableau.

D'ailleurs, en parlant de s'immiscer dans ce quotidien...

« Y'a quoi avec les gars du dortoir ? » Demanda-t-il sans préambule, en détournant son regard de celui des autres élèves. La fausse voix plaintive et haletante qu'il avait usée pour se lamenter de la chaleur s'était endurcie, aussi vite que l'expression de son visage était devenue grave.

Chems vit en temps réel le flegme de Qaasim vacillé. À la façon dont son nez s'était immédiatement plissé, Chems comprit tout de suite que parler du sujet rebutait son correspondant, mais il se refusa d'arrêter son assaut.

« T'as cru que j'étais trop fatigué pour m'en rendre compte hier ? » Insista-t-il. « Ça se passait bien quand on est revenu des jardins, non ? On s'est posé, on a discuté et puis... ? »

De ses mains, Chems fit des gestes pour inviter son interlocuteur à poursuivre le récit. Assit par terre tandis que Qaasim le surplombait en restant debout, Chems avait l'impression de partir avec un désavantage sur cette conversation. Ceci dit, si cela pouvait permettre à l'autre garçon de se sentir moins acculé et prendre plus facilement la parole pour la suite, Chems était disposé à rester dans cette position.

Dans son attente, il attrapa sa baguette et la dirigea sur l'arrière de sa propre nuque. D'une torsion, un jet d'eau fraîche venait mouiller le col de sa robe, le faisant soupirer d'aise. Les filons liquides relaxèrent la tension que les souvenirs de la soirée de la veille avaient amenée.

Hier soir, à leur retour des jardins suspendus, Chems en était inévitablement venu à faire connaissance avec les camarades de chambre de Qaasim. Un moment qui avait pourtant si bien débuté... Il avait eu l'occasion d'en apprendre encore un peu plus sur l'école et son fonctionnement, et s'était même senti se rapprocher de quelques gars sympathiques. À y repenser maintenant, il ne savait toujours pas ce qui avait fait déraper la discussion. Un instant, ils se gavaient d'anecdotes ; le suivant, l'ambiance était devenue étouffante, gâtée de propos sarcastiques. Rien de trop acerbe, mais l'accumulation de piques provocantes était devenue désagréable, surtout en l'absence de riposte de la part des personnes ciblées par les brimades. Cela avait très vite fait perdre le sourire à tout le monde. Puis finalement, au moment de se coucher, le malaise n'était toujours pas retombé.

Aussi assommé qu'il ne fut, Chems était resté perplexe jusqu'à ce que le sommeil l'emporte. Après tout, les railleries étaient son quotidien à Poudlard. Il ne manquait jamais une occasion d'en délivrer, et il en prenait pour son grade à égale mesure. Il s'était habitué aux représailles explosives à base de sort lancé en traître et autre bavure plus rudimentaire ayant ruiné, entre autres, un nombre incalculable de pièces de sa garde-robe.

À Albaldah, il semblait que la tendance était plus à se regarder dans le blanc des yeux jusqu'à ce que dodo s'en suive, puis à faire comme si rien ne s'était passé dès le lendemain.

Chems releva les yeux sur le visage fermé de son ami, obstinément muré dans son silence, et se redressa. D'un coup, les vingt centimètres de différence de taille entre eux eurent l'air d'appuyer sur les épaules de Qaasim plus qu'ils ne l'avaient jamais fait.

« Est-ce que c'est moi ? Tu ne peux pas m'épargner si je fais ou que je dis n'importe quoi ici. Qu'au moins je sache pourquoi je m'excuse parce que sinon, je pourrais bien recommencer et ça va vraiment nous pourrir l'ambiance toute la semaine. »

Comment Chems pouvait savoir si la fatigue ne l'avait pas rendu offensant ? Que dans sa somnolence, il n'avait pas manqué de tact ? Qu'il n'avait pas ignoré des signes dans l'attitude des autres ? Ou tout simplement que son ignorance ne lui avait pas fait bafouer des moeurs ?

« Ça n'a rien à voir avec toi, » coupa la voix de son correspondant au milieu de ce déferlement d'idées accablante.

Chems se détendit légèrement. Toute cette attention qu'il recevait entre ces murs avait dû lui monter à la tête pour qu'il en vienne à croire en premier que tout devait tourner autour de lui. Néanmoins, même avec la confirmation qu'il n'était pas fautif du fiasco d'hier, son soulagement n'aurait pas pu être intégral ; pas tant qu'il ne savait pas ce que cachait la passivité de Qaasim.

« Ok, cool. Mais on en revient à la même chose. Je ne peux pas comprendre si tu ne me dis rien, » essaya-t-il encore.

Chems aurait aimé se dire avoir vu Qaasim hésiter avant de se manger un insipide "on va être en retard" de sa part pour clore le sujet. Effectivement, le trafic d'étudiants s'était grandement amenuisé, signalant la fin de l'entre-deux-cours. Pour leur part, ils étaient censés se diriger vers le palais des runes pour un cours du programme général avec la professeure Asfour. Leur position actuelle était à exactement un quai de distance de leur prochaine destination, soit parfaitement dans les temps pour commencer à marcher sans trop se presser et quand même arriver en avance. Chems soupçonnait cependant qu'il allait lui falloir bien plus que la marge de temps que lui offrait le chemin jusqu'à la salle de classe pour briser la carapace de son correspondant.

Silencieusement, ils se remirent donc en route, s'engageant sur le quai baigné de soleil, surmontant les eaux bleu-vertes du bassin de l'oasis. Le col de sa robe avait déjà séché. En d'autres circonstances, Chems aurait tout fait pour inciter Qaasim à louper le cours, rien que pour piquer une tête. Pour l'heure, il n'avait pas le cœur à ça. Ce qui turlupinait Chems n'était pas de découvrir la nouvelle facette d'un ami. Mais présentement, il n'avait que deux accroches dans cet environnement nouveau : Elowen et Qaasim ; et il ne pouvait réellement s'appuyer que sur l'un d'entre eux pour l'aider à naviguer entre les murs de l'école jordanienne. S'il se heurtait déjà à des soucis pour communiquer avec le principal intéressé, son séjour s'annonçait plus houleux qu'il ne l'avait envisagé.

Cette pensée l'accompagna jusqu'à son arrivée en classe. En s'installant, Chems trouva que le bureau sur lequel ils s'étaient installés était étrangement rugueux sous ses mains. À cause du sable bien sûr. C'est que rien n'était épargné ici, il s'infiltrait de partout : les chaussures, les cartables, les salles de classe... Les joies d'une école en plein désert !

Peu enclin à écrire sur une surface aussi granuleuse, Chems entreprit donc de balayer la pellicule de sable à main nue au meilleur de ses capacités, quand soudain...

« Tu n'as pas à t'en faire pour plus tard, » lui glissa Qaasim à l'improviste, la surprise interrompant les mouvements de Chems. « Ce qui s'est passé hier ne se reproduira pas. »

Ce n'était pas exactement ce que l'irlandais avait envie d'entendre. Qaasim était loin du compte sur les raisons qui faisaient que Chems avait de vouloir en savoir plus sur cette situation. Malheureusement, il ne pouvait déjà plus le rétorquer. Le professeur Asfour venait d'arriver.

Non sans s'être assuré que Qaasim ait eu le temps de voir bien comme il faut sa moue mécontente — et sans dignifier de toute autre réponse cette tentative ratée pour le tranquilliser — Chems termina de virer le sable de leur bureau.

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Entre-deux
11 avril 2049
PNJ actif en présence du PJ : Parvaneh Taheri

Un, deux, trois,... combien y en avait-il ? Difficile à dire mais les petits grains de sable qui sortaient comme par magie de son plumier la firent sourire alors que sa main balaya la table sur laquelle elle s'était assise un peu à l'écart en fin de repas pour écrire le courrier à sa belle sœur et rassurer toute sa famille : elle était bien arrivée et tout allait bien. Ici, tout était différent et elle avait déjà des projets plein la tête, voilà ce qu'elle écrirait, globalement. D'ailleurs Parvaneh lui avait fait une promesse un peu plus tôt dans la journée. Par reflexe, après avoir rangé ses affaire Deryn retira d'un geste rapide le sable qui trainait encore sur le bureau avant de retrouver sa correspondante pour lui rappeler leur mission du soir.

Quelques minutes plus tard, les deux adolescentes traversaient un dôme végétalisé avant de pénétrer dans l'antre silencieux mais point immobile de la célèbre bibliothèque d'Albaldah. Les lieux étaient plus calmes à cette heure que durant la journée et pourtant, les yeux de la Poufsouffle pétillèrent en voyant passer devant elle une petite file d'ouvrages disciplinée. La cité d'Albaldah avait quelque chose de léger et d'aérien qui se retrouvait ici pour le plus grand plaisir de l'irlandaise, dans un lieu synonyme de sérieux et de silence à de l'autre côté de la Manche. Ici, pas d'échelle ou de marchepied pour atteindre les ouvrages les plus en hauteur non ! Les étagères semblaient perpétuellement en mouvement et les responsables des lieux les utilisaient tantôt comme des marches, tantôt comme des tapis. Tapis volants bien sûr ! Après un instant de contemplation silencieuse sous le regard amusée de l'iranienne qui ne voyait plus la magie pourtant puissante de ce lieu Deryn revint à la réalité.

"Est ce que tu pourrais me montrer le rayonnage dédié à l'histoire de l'école et celui lié aux légendes de votre région. La visite d'aujourd'hui m'a donné envie d'en apprendre plus encore. Est ce que tu penses qu'il y a des représentations de la Coupe de Djamchid ? Je me demande si elle ressemble à celle de notre Helga. Ce serait amusant tu ne trouves pas ?"

Parvaneh ne semblait pas connaître totalement les lieux puisqu'elle devait lire les écriteaux de droite et de gauche pour s'orienter ou alors, comme pour les escaliers de Poudlard, les étagères se muaient réellement comme bon leur semblait, mélangeant continuellement les espaces et les livres et forçant les uns et les autres à chercher à chaque passage avant de trouver le rayonnage adéquat. Peu probable se dit Deryn avant de se promettre de mener une petite séance d'observation dans la semaine pour en avoir le cœur net. Les deux élèves parcoururent les allées jusqu'à atteindre les espaces dédiés recherchés. La Poufsouffle réalisa alors que la tâche de recherche allait s'avérer ardue dans la mesure où les livres n'étaient pas écrit en anglais. Elle éclata d'un rire léger et réalisant sa bêtise avant de sortir sa baguette pour un essai de traduction. Le résultat n'était pas brillant et Deryn regretta un instant de ne pas avoir travaillé davantage la langue arabe avant son voyage. Parler couramment centaure, c'était bien mais, on n'en croisait pas souvent pour exploiter cette capacité.

"Je pourrais te raconter, souffla l'iranienne. Si je lis à haute voix, tu comprendras avec ton traducteur."

Louée soit la magie songea l'irlandaise après avoir hoché la tête, l'espoir retrouvé. Avant de partir, Deryn souffla une petite supplication à l'oreille de la sorcière d'Albaldah qui lui rendit un sourire amusé. Quelques instants plus tard, après un court échange avec la responsable de la bibliothèque ce soir là, les deux amies, perchées sur une planche de bois prenaient leur envol en direction d'un rayonnage surélevé. L'Irlandaise avait bien compris que ce n'était pas une habitude et qu'elle bénéficiait là d'un petit passe-droit. Aussi, après avoir observé l'illustration qu'on lui avait présenté, tandis que la descente s'amorçait en douceur, Deryn ferma les yeux. La sensation d'apesanteur était étonnante et un instant, elle s'imagina que c'était ce qu'on pouvait ressentir sur un tapis volant. Elle laissa alors avec délice sa tête ressentir la petite sensation de vertige lié au mouvement descendant qui les ramenaient vers le sol.

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