Turgescence
Ce Corbeau, à jamais, sa lanterne Rouge sur les branches d'hier.
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Kupka, Motif hindou (1919), huile sur toile, 124,5 x 122 cm
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Kupka, Motif hindou (1919), huile sur toile, 124,5 x 122 cm
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« Mais ce silence me pèse — cette sollicitation constante de l'oeil. La pression est intermittente et sourde. Je distingue trop peu et trop vaguement. On appuie sur la sonnette et je ne sonne pas ou j'émets des sons discordants et incongrus. Une certaine splendeur me titille démesurément : le cramoisi plissé contre la doublure verte ; le cortège des colonnes ; la lumière orange derrière les oreilles dressées des oliviers noirs. Des flèches de sensations partent de mon échine, mais sans ordre aucun. »
Voix de Bernard — Virginia Woolf, Les Vagues, traduction de Michel Cusin
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Godric's Hollow, 20 avril 2050
Elsie, 15 ans (Cinquième année)
Berges de la Towy
Filet d'or bleu, déverse ta Splendeur sur les hanches du Printemps. Ne quitte plus mes yeux, ne quitte pas mon regard-corbeau ; répands toi partout, partout, dans les Cachots de ma conscience, dans l'arc de mes veines, dans la boule qui obstrue ma gorge, sur le charbon de mes cheveux, dans le secret de ma poitrine ambrée, en profondeur, jusqu'au Tombeau cardiaque. Viens épouser mon être, que ma pensée te berce, et je me sentirai plus forte que le courant, plus palpable que la matière... Ivre de toi, jusqu'à la lie, jusqu'à ce que je cesse de sursauter à l'idée de ces deux mots qui devraient me circonscrire : *Elsie* ; *Clancharlie*
La Towy était belle, dans l'éclaircie d'avril, à s'attirer les foudres d'Aphrodite. *Morgane...* Déversant ses charmes discrets dans les artères du Quartier Peverell, elle laissait éclater une pulsation inaudible au cœur de la capitale du monde sorcier britannique. La Promenade des sirènes était relativement calme à cette heure avancée de l'après-midi, et de rares rayons de soleil ayant planté leur glaive dans la peau d'un Ciel grisâtre se laissaient mourir sur les eaux magiques du fleuve.
Les avant-bras sur la rambarde, Elsie laissait son regard noir-éveil se fondre dans des eaux ineffables, s'amusant à y noyer son regard, à gratter l'écorce d'un réel toujours prêt à quitter sa chrysalide pour s'envoler au gré de l'esprit. Elle avait bénéficié d'une faveur de ses parents pour prendre congé d'eux et se promener dans le labyrinthe citadin, sondant ses mystères, explorant ses passages les plus inattendus, guettant l'étincelle. Elle avait fini par être happée par le mouvement de la Towy, sirène à elle seule, beauté fluviale contenue par le rationalisme humain. Sa tête et son cœur étaient loin, déjà, de toute la pesanteur du trottoir temporel qu'on nomme complaisamment quotidien ; les bataillons de parchemins empilés dans sa chambre, le tonnerre de l'encrier, la poussière âcre des livres sans âge étaient de vieilles pensées, à mille flots de la conscience d'Elsie.
Chaque fois qu'elle croise ce courant du regard, elle s'éprend de lui. Chaque fois qu'un ruisseau, qu'un fleuve, qu'un filet d'eau lui traverse l'âme, elle éprouve le sentiment grisant de sa magie, de son sang qui s'écoule dans des veines de pierre, de béton ou de terre. La puissance de ce sentiment est comme un fouet aveugle, qui n'écoute que sa force interne, et frappe toujours Elsie comme un éclair d'eau et de feu. Il n'attend pas, prend la psyché à contrepied, s'abat sans ciller. Elsie songe, songe d'un estuaire à un autre, à l'écoute du tremblement des sauterelles qui lui secoue le cœur.
Une nuée de pensées accosta pêle-mêle sur le port de sa conscience. Elle avait mûri, soudain, et les doutes parsemés sur les encoignures de son être formaient une suie affreusement envoûtante. Elle avait quinze ans soudain, elle était une *adulte en devenir*. Sa condition de femme, qui ne lui avait jamais sauté aux yeux, devenait une préoccupation encombrante. Les regards de la ville, masculins, s'attardaient comme la Pointe à l'oeil sur le fardeau de ses hanches, la naissance de sa poitrine ; elle le sentait un peu plus chaque fois qu'elle passait à Godric's Hollow. Révulsée par ce Monde qui lui tournait le dos, giflée par la crasse du réel et la violence de ses Piètres Comédiens, Elsie ne savait plus où trouver un havre de paix hors de ces vestiges liquides, vague souvenir embrumé de la Nature.
Le hasard de ses pas était objectif, elle en avait l'intime conviction : c'était son instinct l'avait guidée jusqu'au bord de la Towy, dont le silence teinté de murmures était diablement apaisant. Le souffle perpétuel de l'eau est un des plus beaux ponts jetés entre le mouvement et la permanence : mouvement des flots, du courant ; permanence de la ligne que les eaux tracent sur leur passage, bleue verte ou noire. Elsie se demandait souvent si ses perceptions les plus aigües, les plus métaphysiques, étaient dues à son humanité ou à sa magie. Elle ne parvenait pas toujours à faire la distinction entre l'abîme du cerveau humain et le flux magique qui brillait — médiocrement, jusqu'alors — dans le torrent de ses veines. A quel point le fait qu'elle soit sorcière l'influençait-elle ? Devait-elle en être fière ? En avoir honte ? La difficulté universelle dont on fait l'expérience au moment de se définir, de devenir ce que nous avons toujours du être, est comme un voile noir qui drape les couloirs étroits de l'esprit : elle recouvre tout, nous engloutit, nous surplombe de quelques mètres, insolente comme cette mouette rieuse qui s'envole, hors de portée — loin, si loin de l'enfant frustré qu'on ne cesse jamais d'être.
Le visage d'Elsie, paré des dentelles de la réflexion, se composait d'une kyrielle d'arcades et de plis, comme si ces imposantes pensées dessinaient sur son corps une fresque faite de froncements par milliers. Le temps perdait sa consistance, dans ces minutes-heures, dans la goutte de ces songes-années, à la lisière entre la raison et la perception. Pénétrée par la sensation enivrante de l'abandon, Elsie se laissait prendre en son propre *je*. Les voix des passants n'existaient plus, elle se dissolvaient comme le sel dans l'océan, notes jouées pianissimo sur la partition de l'existence — *mon* existence. Il n'y avait plus qu'elle et l'eau, le fleuve et Elsie, La Towy et Clancharlie.
En filigrane, comme un fantôme d'encre blanche, le rayon solaire plongeait son glaive d'or dans la toison, encore et encore.
Dernière modification par Elsie Clancharlie le 12 déc. 2025, 17:14, modifié 3 fois.
Plus voir qu'avoir
Turgescence
20 AVRIL 2050, APRÈS-MIDI,
BERGES DE LA TOWY, GODRIC'S HOLLOW,
Alyona, 20 ans,
BERGES DE LA TOWY, GODRIC'S HOLLOW,
Alyona, 20 ans,
Je me suis toujours imaginée enracinée. Marchant, progressant, avançant sans cesse vers l'horizon avec volonté, mais à la source enfoncée dans la terre, insensible aux tremblements, forte et ancrée, solide et implantée. Je connais mes abysses, j'ai toujours un pied dans mes fondements, où je sais pouvoir me retrancher. Mes racines ont grandi, se sont allongées, étirées, et se sont développées, si bien qu'elles s'étendent désormais davantage, s'emmêlant à d'autres, se nouant autour de nombreux lieux, se consolidant dans leurs entrelacements, évoluant, cheminant, s'étalant pour devenir plus solides, mais sans pour autant me jeter dans l'oubli, à force d'égarements. Je sais d'où je viens. Je suis attachée à ces endroits et ces personnes auxquels je suis sûre de toujours revenir. Je ne me disperse pas. C'est en cela que je me sens enracinée. Si le ciel, par sa beauté, sa grandeur et sa lumière m'a longtemps fascinée autant qu'attirée, je ne peux pas m'en dire proche. Ce n'est pas le chemin que j'ai choisi. Mes mains sont sales, pleines de terre, le dessous de mes ongles est encrassé, j'ai de la fange sur les bottes et des feuilles dans les cheveux, je suis une fille de Gaïa, destinée à travailler le sol et à s'implanter. J'ai renoncé aux nuages il y a bien longtemps.
Pourtant, voilà que le vent me tend la main pour m'emmener et m'emporter. Et je la prends, sa main, presque sans hésitation, comme si depuis le début c'est vers elle que je devais me tourner.
Le trouble s'essouffle sous ma peau, expirant son haleine acide sur mes pensées. Tout remue, s'agite et se brouille. C'est un tremblement de terre. Je ne suis pas une étendue lisse, plane et calme, je suis pleine d'ondulations, de reliefs et d'éclats. Mes yeux plongent sous la surface de la Towy et je m'y confonds tout entière. Mes réflexions gondolent, glissent, et se heurtent à des rochers. Je suis dans ce cours d'eau que mon regard transforme en fleuve et en torrent, en une artère immense et dangereuse, qui gonfle tant qu'on la croirait décidée à tout emporter. Les flots peuvent-ils être aussi troublés que moi ?
Au-dehors, il fait beau, l'air est calme, lisse, porteur de chants d'oiseaux et du parfum si caractéristique du printemps. C'est un temps à sortir, à marcher et déambuler au rythme tranquille de pensées fleurissantes. Si la journée avait été différente, peut-être aurais-je été de ces passants qui errent près des berges à la recherche de fraîcheur et de beauté. Merlin, que cela aurait été agréable ! Mais je suis plutôt de ceux aux sourcils froncés et au regard songeur, dont le ciel grouille de nuages, qui vagabondent pour éviter de s'arrêter.
Comment s'éloigner des siens ? Y a-t-il une bonne manière de s'y prendre ? Peut-on choisir des mots qui ne heurtent pas ? Existent-ils seulement ? Et comment ne pas s'en vouloir ? Comment savoir qu'il s'agit là du bon moment, que c'est ce qu'il faut faire, qu'on est prêt pour faire face à l'avenir loin d'eux ? J'ai peur que ma mère m'en veuille, qu'elle soit déçue, ou pire, qu'elle me retienne, qu'elle s'accroche. J'ai peur de voir mes doutes gonfler si je leur en parle, jusqu'à ce qu'ils soient assez énormes pour boucher ma gorge et m'empêcher d'avouer, de confier, de les préparer. J'ai peur de ne pas réussir à leur dire, de ne pas saisir l'occasion. Pourtant, je n'ai pas le choix, c'est une réalité à laquelle je dois confronter mes parents. Quand mes études seront terminées, il y a des chances pour que je quitte mon foyer pour l'Irlande. Est-ce si compliqué à formuler ? Je ne resterai pas à Godric's Hollow. Je n'y suis déjà plus beaucoup, en témoigne l'unique journée que je passerai dans cette ville au cours de ma semaine loin de l'Institut. Alors pourquoi ma crainte est-elle si lourde à porter ? Pourquoi m'entrave-t-elle ? Pourquoi me trouble-t-elle tant ? Je m'en vais. Dans quelques mois, mon vent ne sera plus le leur. L'a-t-il souvent été ?
Mon corps m'apparaît si lourd d'incertitudes que j'ai l'impression de le traîner dans ces rues qui sonnent comme étant les miennes. L'eau a peut-être passé sous les ponts, il n'empêche qu'il m'est difficile d'assurer que je me sens dans cette ville, comme chez moi. Elle est la capitale d'un monde que je préfère explorer, et ce n'est pas elle que j'aurais du mal à quitter. Pourtant, c'est vers elle que je me tourne, aujourd'hui. Peut-être parce qu'il est préférable d'errer dans ses entrailles que de rentrer directement chez moi, dans cette demeure, cet organe dont je vais me séparer.
J'avance sur les berges, le regard flottant sur l'eau dont je suis le courant. Mes bras sont encombrés par un pot accueillant quelques primevères en fleurs, qui, loin de me peser, m'apaisent. Bernhard me les a offertes pour que je puisse les donner à mes parents. Savait-il que ce ne serait pas évident de les retrouver après m'avoir confié qu'il aimerait que je revienne travailler dans sa structure à la fin de mes études ? Se doute-t-il que ce sera difficile pour eux de m'imaginer partir ? Est-ce pour les réconforter, eux, qu'il m'a laissé ces fleurs ? Je ne sais pas, je ne sais rien. Quitter Godric's Hollow ! Pour l'Irlande ! Dire que ma mère n'a cessé de croire que je travaillerai comme chercheuse en botanique pour le Conseil. Près d'elle, avec elle, sous son regard. Comment réagira-t-elle face à la possibilité de mon départ ? Y pensait-elle aussi, parfois ? Un soupir coule d'entre mes lèvres.
Je m'arrête et, les bras serrés autour de mon pot, je repose le poids de mon corps sur la barrière qui me sépare des flots, et ferme les yeux. C'est là que mes lèvres s'ouvrent pour articuler, dans un murmure, les mots qui gonflaient dans ma gorge. « Je m'en vais. » Je les dépose dans l'eau comme un navire de papier, pour que le vent qui m'entraîne les pousse aussi et les emmène loin, assez loin pour que l'ancre qui les relie à moi m'échappe, et que son poids me soit arraché. Je nous libère.
Et quand mes yeux s'ouvrent de nouveau, et que mon regard flotte jusque d'autres yeux, sombres comme les ailes d'un corbeau, mon bleu est si troublé qu'on croirait que des nuages y ont été enfermés.
Ahhhh !!
Enfin.
Enfin.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Turgescence
Les pensées d'Elsie s'entêtent, bornées : elles courent le long de la Towy, comme ces brebis perdues et sans pasteur pour les guider, promises à l'abandon le plus total. Le métal creusé de ses yeux est fixe, lointain, c'est l’œil dont l'étincelle a jailli pour s'éprendre de l'infini. C'est l’œil d'une faille béante et refoulée, enferrée par des grillages mathématiques. Celui de tous les possibles, celui qui franchit des frontières au moment où la raison s'épuise ; lâche, elle ne franchit pas la ligne rouge, mais la torpeur emporte tout sur son passage.
Elle était seule face au son des mille oscillations du fleuve. Elsie pensa furtivement à ses parents qu'elle avait abandonnés dans les méandres de la cité de Godric. Ils devaient sûrement être après s'échanger des paroles amusées sur ces villes qui, décidément, ne vaudront jamais le calme de la campagne, discours dont la mauvaise foi feinte faisait toujours sourire l'adolescente ; elle devait bien avouer qu'il y avait en ville quelque chose d'excitant, d'unique, qui valait la peine d'être vécu. Elle conservait une préférence pour Loutry, mais appréciait parfois la compagnie du pavé noirci des avenues, des fontaines urbaines et leur murmure songeur, ou des vagues palabres émergeant du Café du Rosier. Curieuse à l'envi, elle n'était jamais repue de sensations, de découvertes : elle voulait tout savoir, bien sûr, mais aussi tout sentir.
Tout sentir oui, mais sans se laisser envahir. Il ne fallût pas qu'elle se laisse aller, qu'elle se complaise dans une infinie langueur faisant penser à ces pathétiques héroïnes de romans à l'eau de rose, ces figurines de cire qui lui faisaient honte. Elle portait plutôt aux nues la force des déesses, la métamorphose de Mélusine, la puissance ambiguë de Morgane ; la médiocrité l'avait toujours repoussée et elle n'avait qu'une passion, celle de l'excellence.
C'était pourtant bien une certaine forme d'envahissement qui était en train de la cueillir, plus mûre qu'une cerise rouge-noir. Sa présence physique était un prétexte pour ne pas dire qu'elle avait transplané par l'esprit, protagoniste d'un voyage mental. Son esprit était de ces tapis volants invisibles dont la trajectoire autonome menait vers des rivages inconnus, sans noms ni habitants. Elsie, non contente d'avoir une chambre à soi, possédait un monde à soi, copie conforme de l'univers, sans cesse en expansion. Elle avait pris son envol, où était-elle ; *ou suis-je ?* Elle connut un de ces instants où l'esprit plane au-dessus de
« Je m'en vais. »
*Non ?*
Court-circuitée par ce courant étranger, Elsie butait sur ce mot-trou, ce mot
*Je*
Incapable — durant ce millième de seconde où la lyre de l'âme devance la psyché — de comprendre ce qu'il y a de plus simple, le défilé algébrique de mots mieux reliés qu'un accordéon.
Impossible — au cœur de ce cratère qui n'ose plus se loger dans le ventre mental — d'articuler cette suite, soudain insondable, d'une autre espèce, d'une autre planète, dans un Ordre cohérent.
Puis deux millièmes passent, trois, quatre. Cinq — l'infini de la seconde, le secret gardé de Cronos. L'étreinte de l'horizon reprend.
Le glaive est bien là, déchirant la cuirasse du soldat des ombres, chevalier d'outre-ciel. Le fleuve coule toujours, dans son roulis tendre, encaissé, lourd. Il n'y a qu'Elsie qui sursaute, qui secoue son monde à s'en briser les rêves.
*Merl -*
« Quo - où ? »
Cette question, Elsie la posait moins à Celle-dont-elle-n'avait-encore-rien-vu qu'à elle même ; où s'était elle laissée aller, s'accrochant à l'assurance froide d'un je m'en vais ? Vers quelles Indes s'embarquait-elle ? Son voyage introspectif s'était terminé brutalement, et elle dut reprendre sa mesure-à-quatre-temps en empoignant la fougue insensée de son cœur. Prise en flagrant délit de rêverie, elle se retourna en plantant son regard noir-bille vers la voix qui s'était répandue parmi les flots vingt secondes plus tôt. C'était ce noir de la surprise, ce noir brillant, ce noir qui dit je ne sais pas, contenu dans un œil d'acier — trempé.
Ce ne fut pas le visage de l'inconnue qui prit Elsie à la gorge, mais les flammes canalisées de sa chevelure : c'était un de ces incendies que les cheminées contiennent, qu'on prie de bien se tenir. Mais même bridé, même enserré, cet incendie de rousseur aveugla un instant l'adolescente — qui venait tout juste de transplaner hors de sa propre personne. Au point qu'on eut pu discerner, dans le gouffre d'une pupille-éclipse, quelques oranges sanguines, dégoulinantes.
Les épaules alignées, le menton très légèrement relevé, la robe bien ajustée, les cheveux disciplinés, l'esprit de nouveau aiguisé ; toute la droiture de l'adolescente se déployait le long de la rambarde que ses bras avait abandonnée. Mais l'abîme de son regard était transpercé par des feux de paroles. Frappé d’arythmie.
Et le glaive jeta la cuirasse à terre.
Elle était seule face au son des mille oscillations du fleuve. Elsie pensa furtivement à ses parents qu'elle avait abandonnés dans les méandres de la cité de Godric. Ils devaient sûrement être après s'échanger des paroles amusées sur ces villes qui, décidément, ne vaudront jamais le calme de la campagne, discours dont la mauvaise foi feinte faisait toujours sourire l'adolescente ; elle devait bien avouer qu'il y avait en ville quelque chose d'excitant, d'unique, qui valait la peine d'être vécu. Elle conservait une préférence pour Loutry, mais appréciait parfois la compagnie du pavé noirci des avenues, des fontaines urbaines et leur murmure songeur, ou des vagues palabres émergeant du Café du Rosier. Curieuse à l'envi, elle n'était jamais repue de sensations, de découvertes : elle voulait tout savoir, bien sûr, mais aussi tout sentir.
Tout sentir oui, mais sans se laisser envahir. Il ne fallût pas qu'elle se laisse aller, qu'elle se complaise dans une infinie langueur faisant penser à ces pathétiques héroïnes de romans à l'eau de rose, ces figurines de cire qui lui faisaient honte. Elle portait plutôt aux nues la force des déesses, la métamorphose de Mélusine, la puissance ambiguë de Morgane ; la médiocrité l'avait toujours repoussée et elle n'avait qu'une passion, celle de l'excellence.
C'était pourtant bien une certaine forme d'envahissement qui était en train de la cueillir, plus mûre qu'une cerise rouge-noir. Sa présence physique était un prétexte pour ne pas dire qu'elle avait transplané par l'esprit, protagoniste d'un voyage mental. Son esprit était de ces tapis volants invisibles dont la trajectoire autonome menait vers des rivages inconnus, sans noms ni habitants. Elsie, non contente d'avoir une chambre à soi, possédait un monde à soi, copie conforme de l'univers, sans cesse en expansion. Elle avait pris son envol, où était-elle ; *ou suis-je ?* Elle connut un de ces instants où l'esprit plane au-dessus de
« Je m'en vais. »
*Non ?*
Court-circuitée par ce courant étranger, Elsie butait sur ce mot-trou, ce mot
*Je*
Incapable — durant ce millième de seconde où la lyre de l'âme devance la psyché — de comprendre ce qu'il y a de plus simple, le défilé algébrique de mots mieux reliés qu'un accordéon.
Impossible — au cœur de ce cratère qui n'ose plus se loger dans le ventre mental — d'articuler cette suite, soudain insondable, d'une autre espèce, d'une autre planète, dans un Ordre cohérent.
Puis deux millièmes passent, trois, quatre. Cinq — l'infini de la seconde, le secret gardé de Cronos. L'étreinte de l'horizon reprend.
Le glaive est bien là, déchirant la cuirasse du soldat des ombres, chevalier d'outre-ciel. Le fleuve coule toujours, dans son roulis tendre, encaissé, lourd. Il n'y a qu'Elsie qui sursaute, qui secoue son monde à s'en briser les rêves.
*Merl -*
« Quo - où ? »
Cette question, Elsie la posait moins à Celle-dont-elle-n'avait-encore-rien-vu qu'à elle même ; où s'était elle laissée aller, s'accrochant à l'assurance froide d'un je m'en vais ? Vers quelles Indes s'embarquait-elle ? Son voyage introspectif s'était terminé brutalement, et elle dut reprendre sa mesure-à-quatre-temps en empoignant la fougue insensée de son cœur. Prise en flagrant délit de rêverie, elle se retourna en plantant son regard noir-bille vers la voix qui s'était répandue parmi les flots vingt secondes plus tôt. C'était ce noir de la surprise, ce noir brillant, ce noir qui dit je ne sais pas, contenu dans un œil d'acier — trempé.
Ce ne fut pas le visage de l'inconnue qui prit Elsie à la gorge, mais les flammes canalisées de sa chevelure : c'était un de ces incendies que les cheminées contiennent, qu'on prie de bien se tenir. Mais même bridé, même enserré, cet incendie de rousseur aveugla un instant l'adolescente — qui venait tout juste de transplaner hors de sa propre personne. Au point qu'on eut pu discerner, dans le gouffre d'une pupille-éclipse, quelques oranges sanguines, dégoulinantes.
Les épaules alignées, le menton très légèrement relevé, la robe bien ajustée, les cheveux disciplinés, l'esprit de nouveau aiguisé ; toute la droiture de l'adolescente se déployait le long de la rambarde que ses bras avait abandonnée. Mais l'abîme de son regard était transpercé par des feux de paroles. Frappé d’arythmie.
Et le glaive jeta la cuirasse à terre.
Ivre de vingt, de poésie, ou de vertu — à ta guise.
Plus voir qu'avoir
Turgescence
Merlin, comme il fait noir dans ces yeux-là ! Moi qui pensais que la lumière reviendrait après avoir déposé mes bagages de mots loin de la double-porte de mes lèvres. Il faut croire que le ciel est toujours aussi sombre, et surtout que mon âme est encore encombrée pour rester de cette manière dans l'ombre, incapable de se traîner sous le soleil. Pourtant, il me semblait avoir tout dit avec ces quelques mots, tout confié aux murmures du fleuve, tout lâché dans ses eaux qui conservent le ciel. Je l'ai même vue partir, la clef qui m'enfermait, sur un navire de voyelles et de consonnes. Ai-je oublié une autre valise sur le quai de mon cœur ? Oh, par Circé ! Voilà le doute qui revient sur la pointe des pieds ! Il essaye de se faire discret, mais j'entends déjà ses murmures, comme si le vent les portait.
Puis-je partir ? Ai-je le droit de partir ? Suis-je capable de partir ? Est-ce obligatoirement définitif, ou pourrai-je faire marche arrière, revenir si la distance est trop immense ? Comme si c'était elle, le problème ! Alors que ce qui me retient, ce sont les liens du sang, et l'ensemble des attaches qu'ils ont cousu sur ma peau. Les responsabilités envers les siens, le devoir familial, le travail de l'image, l'importance de la présence, la surveillance des idées, et toutes ces autres choses amères qui m'entravent comme des fougères et gênent mon avancée. Je suis bloquée à la frontière, entre la peur de ne pas me montrer digne de ma famille, et le besoin de tracer ma voie en m'enfonçant dans les hautes herbes. Dois-je abandonner l'un pour suivre l'autre ? Les questions se balancent au bord de mes pensées.
Enfin, tout ce noir ! Comment puis-je y voir clair dans des iris aussi ténébreux ? Même le Lac Noir n'est pas aussi profond. Qui sait ce qui se cache dans les abysses de ces pupilles ? Sûrement peu de réponses. Alors pourquoi y suis-je plongée ? Mon trouble double mes pas, et je tombe, aucun doute.
Je recule jusqu'à heurter les barrières qui me séparent de l'eau, frappée d'étonnement, atteinte de confusion. J'ai avalé la surprise de ce visage et bu la tasse. Je ne sais même plus ce que je me disais, égarée comme je le suis. Mon regard recule également pour discerner la silhouette, traversant les terres humides de mon agitation pour en chasser les brumes.
Les couleurs de cette jeune sorcière sont contrastantes. En noir et blanc, comme les touches d'un piano ou la Lune dans le ciel nocturne. Cela nous rend bien différentes. J'ai l'air d'Arlequin quand elle ressemble à Pierrot.
Elle se tient droite, inébranlable et inflexible comme le mat d'un bateau, à croire que le vent n'a aucune prise sur elle. Si elle chute, nul doute que ce sera comme un tronc, et que ses racines s'arracheront sous les pleurs de la forêt. Pourtant, ce qui tombe de sa bouche, ce ne sont pas des nids d'oiseaux mais des mots secoués.
Elle est jeune mais son front porte des traces de réflexions. Voilà ce qui nous rassemble. Car, Merlin, comme je me sens appelée de tous les côtés par mes pensées ! Il y a l'eau qui rugit et murmure et m'attend et dont les flots semblent prêts à m'emporter dès que je quitterai ce coin de rue ; il y a les peurs et les incertitudes qui me tirent dans l'ombre et me retiennent et me lacèrent les bras ; il y a ces fleurs blotties contre ma poitrine qui respirent mon parfum — ou dont je respire le parfum ? — et qui me pèsent et me paraissent si lourdes et dont je ne sais que faire ; et il y a cette fille, là, avec son regard qui me plonge dans le noir, tellement sombre que je n'y vois rien, que je n'y comprends rien, que sa question me parait à des miles de ma situation, et que sa silhouette de marbre et de bois me glace presque de confusion.
« Où ? »
Je répète ce mot comme s'il m'était inconnu. Où quoi ?
Où en étais-je ? Où suis-je ? Où vais-je ?
Et la Towy qui se moque assez de moi pour jeter avec fracas ses rugissements comme des éclats de rire !
Au vert de ma robe, au bleu de mes yeux et au roux de mes cheveux s'ajoute désormais le rose de mes joues. Je rougis, embarrassée, gênée, dérangée, incapable de passer sous silence la maladresse de ma situation. Mon regard se baisse, mes mains se serrent autour du pot, et les portes de mes lèvres laissent s'échapper rapidement une cascade d'excuses qui dégringole hors de l'escalier de ma bouche.
« Pardon, j'ai parlé à voix haute. Je ne pensais pas... »
Je secoue la tête. Je ne pensais pas être écoutée. Les rugissements du fleuve m'avaient caché ton ombre, petite sorcière. Désormais je me sens doublement troublée, par l'avenir et par le présent. Pourtant, les deux ont le goût de bonheur. Car je suis heureuse, derrière tout cet embarras : heureuse de partir, d'avoir une chance de commencer ma vie ailleurs, sur une terre qui me plaît, m'intrigue et que je découvre encore, heureuse de pouvoir faire ce qui m'intéresse, et finalement heureuse de pouvoir l'annoncer à mes parents, dans une certaine mesure. Le stress brouille quelque peu ces couleurs, mais il ne les efface pas. Et ce sont finalement elles qui prennent l'ascendant sur mon visage en l'enflammant d'un sourire.
Et le rose embarrassé se transforme en rose ravi.
« Je m'en vais en Irlande. » avoué-je, laissant enfin toute leur place à ces mots qui me brûlaient la langue, non sans une touche de fierté dans la voix.
Regarde comme le temps change, comme tout à coup il fait lumineux ! Le soleil s'étale sur mon visage comme un jaune d'œuf. Je m'en vais en Irlande... Mon avenir se dessine loin d'ici, et même les primevères qui s'attachent à ma robe semblent savoir que je les laisserai là.
Je m'en vais, voilà.
Puis-je partir ? Ai-je le droit de partir ? Suis-je capable de partir ? Est-ce obligatoirement définitif, ou pourrai-je faire marche arrière, revenir si la distance est trop immense ? Comme si c'était elle, le problème ! Alors que ce qui me retient, ce sont les liens du sang, et l'ensemble des attaches qu'ils ont cousu sur ma peau. Les responsabilités envers les siens, le devoir familial, le travail de l'image, l'importance de la présence, la surveillance des idées, et toutes ces autres choses amères qui m'entravent comme des fougères et gênent mon avancée. Je suis bloquée à la frontière, entre la peur de ne pas me montrer digne de ma famille, et le besoin de tracer ma voie en m'enfonçant dans les hautes herbes. Dois-je abandonner l'un pour suivre l'autre ? Les questions se balancent au bord de mes pensées.
Enfin, tout ce noir ! Comment puis-je y voir clair dans des iris aussi ténébreux ? Même le Lac Noir n'est pas aussi profond. Qui sait ce qui se cache dans les abysses de ces pupilles ? Sûrement peu de réponses. Alors pourquoi y suis-je plongée ? Mon trouble double mes pas, et je tombe, aucun doute.
Je recule jusqu'à heurter les barrières qui me séparent de l'eau, frappée d'étonnement, atteinte de confusion. J'ai avalé la surprise de ce visage et bu la tasse. Je ne sais même plus ce que je me disais, égarée comme je le suis. Mon regard recule également pour discerner la silhouette, traversant les terres humides de mon agitation pour en chasser les brumes.
Les couleurs de cette jeune sorcière sont contrastantes. En noir et blanc, comme les touches d'un piano ou la Lune dans le ciel nocturne. Cela nous rend bien différentes. J'ai l'air d'Arlequin quand elle ressemble à Pierrot.
Elle se tient droite, inébranlable et inflexible comme le mat d'un bateau, à croire que le vent n'a aucune prise sur elle. Si elle chute, nul doute que ce sera comme un tronc, et que ses racines s'arracheront sous les pleurs de la forêt. Pourtant, ce qui tombe de sa bouche, ce ne sont pas des nids d'oiseaux mais des mots secoués.
Elle est jeune mais son front porte des traces de réflexions. Voilà ce qui nous rassemble. Car, Merlin, comme je me sens appelée de tous les côtés par mes pensées ! Il y a l'eau qui rugit et murmure et m'attend et dont les flots semblent prêts à m'emporter dès que je quitterai ce coin de rue ; il y a les peurs et les incertitudes qui me tirent dans l'ombre et me retiennent et me lacèrent les bras ; il y a ces fleurs blotties contre ma poitrine qui respirent mon parfum — ou dont je respire le parfum ? — et qui me pèsent et me paraissent si lourdes et dont je ne sais que faire ; et il y a cette fille, là, avec son regard qui me plonge dans le noir, tellement sombre que je n'y vois rien, que je n'y comprends rien, que sa question me parait à des miles de ma situation, et que sa silhouette de marbre et de bois me glace presque de confusion.
« Où ? »
Je répète ce mot comme s'il m'était inconnu. Où quoi ?
Où en étais-je ? Où suis-je ? Où vais-je ?
Et la Towy qui se moque assez de moi pour jeter avec fracas ses rugissements comme des éclats de rire !
Au vert de ma robe, au bleu de mes yeux et au roux de mes cheveux s'ajoute désormais le rose de mes joues. Je rougis, embarrassée, gênée, dérangée, incapable de passer sous silence la maladresse de ma situation. Mon regard se baisse, mes mains se serrent autour du pot, et les portes de mes lèvres laissent s'échapper rapidement une cascade d'excuses qui dégringole hors de l'escalier de ma bouche.
« Pardon, j'ai parlé à voix haute. Je ne pensais pas... »
Je secoue la tête. Je ne pensais pas être écoutée. Les rugissements du fleuve m'avaient caché ton ombre, petite sorcière. Désormais je me sens doublement troublée, par l'avenir et par le présent. Pourtant, les deux ont le goût de bonheur. Car je suis heureuse, derrière tout cet embarras : heureuse de partir, d'avoir une chance de commencer ma vie ailleurs, sur une terre qui me plaît, m'intrigue et que je découvre encore, heureuse de pouvoir faire ce qui m'intéresse, et finalement heureuse de pouvoir l'annoncer à mes parents, dans une certaine mesure. Le stress brouille quelque peu ces couleurs, mais il ne les efface pas. Et ce sont finalement elles qui prennent l'ascendant sur mon visage en l'enflammant d'un sourire.
Et le rose embarrassé se transforme en rose ravi.
« Je m'en vais en Irlande. » avoué-je, laissant enfin toute leur place à ces mots qui me brûlaient la langue, non sans une touche de fierté dans la voix.
Regarde comme le temps change, comme tout à coup il fait lumineux ! Le soleil s'étale sur mon visage comme un jaune d'œuf. Je m'en vais en Irlande... Mon avenir se dessine loin d'ici, et même les primevères qui s'attachent à ma robe semblent savoir que je les laisserai là.
Je m'en vais, voilà.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Turgescence
Ses yeux, ses cheveux. Arracher son regard d'un tel brasier était presque un supplice, tant cette rousseur en combustion envahissait le palais de son esprit. Elsie était cette ivrogne de l'image et de l'éclair, illuminée à souhait devant l'éternel spectacle du monde et de ses comédiens. Le reflet de cette chevelure dans ses prunelles était un wingardium visuel ; en apesanteur, elle effleurait l'espace depuis un miroir de vert, où mille oranges stellaires tissaient de fines lianes dorées, belles à en faire pleurer la nuit.
Elsie sentit dans le silence de sa rétine un regard-sonde, à la recherche de — de quoi, justement ? qu'y avait-il à trouver, à comprendre, dans le pétrole liquide de ses prunelles ? Un regard dont elle ne savait que faire ; elle avait l'habitude désormais de ne savoir pas comment saisir les inconnus. Elle avait déjà du mal à comprendre ses propres parents... Trahie par ses propres Créateurs, elle était l'Eve de Loutry, pour avoir osé se détourner des sorts au profit d'une autre magie : celle des textes, de l'histoire, de l'intellect. Qu'est-ce que Morgane avait bien pu leur mettre dans le crâne pour qu'ils la retiennent en otage avec une étrange professeure particulière ? La Bleue-en-Noir déglutit en ravalant ses doutes ; elle n'avait pas envie d'y penser, alors qu'une onde de feu irradiait ses yeux.
Le noir des yeux d'Elsie, ou peut-être celui de ses paroles un peu trop brutes, l'avaient faite reculer. Sans la barrière les protégeant du courant mortel de la Towy, son aînée aurait basculé dans l'infini. *Elle est déjà partie...* Retenue de justesse, suspendue aux lèvres de l'ingéniosité humaine — visage d'acier froid, l'autre rêveuse avait repris contact brutalement avec un réel dont les palpitations peuvent être tant agréables que détestables. Qu'en était-il ici ? Elsie se morigénait déjà d'avoir coupé court au songe de cette jeune fille — *femme ?* la distinction n'était pas tout à fait claire dans l'esprit de la Bleue-en-Noir) — comme on coupe la fleur du rosier. Qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire, de savoir où est-ce qu'elle partait ? Le vaisseau fragile de sa curiosité s'était dangereusement éloigné de la côte, emporté par dans une houle de remords.
Mais c'était elle qui s'excusait, du plomb dans l'Elle, comme touchée au vol par le fusil verbal.
Mais c'était elle qui balbutiait, comme si l'Olympe l'eut décidé, un caprice devenu coutumier.
Mais c'était elle le cyclone de rousseur, la liberté du voyage, l'assurance retrouvée.
Elsie aima immédiatement le ton plus assuré sur lequel l'autre rêveuse avait répondu. Elle semblait partager ce goût pour la concision, si cher à l'adolescente, qui en avait fait sa spécialité. Par la seule voix de son interlocutrice, elle sentait sur elle le poids des années qui les séparaient, car le langage ne réussissait pas toujours à Elsie à l'oral, surtout face à une situation inattendue. Elsie demeure droite. Mais elle sourit légèrement. Un sourire discret, comme ce rayon de soleil qui avait peu à peu percé la muraille de nuages pour se répandre sur le visage de l'autre. Discret comme l'aube, naissant comme l'aurore.
« Je n'ai jamais quitté cette Île, mais j'aimerais beaucoup. » *J'en meurs d'envie, même*
Elsie aussi est à la recherche de cette voie, de cette voix, qui mènent à l'harmonie sonore. A la recherche d'un tempo perdu, corrigeant les dissonance sur sa portée terrestre, ou bien jouant avec pour composer un hymne nouveau. Elle continuait de détester les ornements, les guirlandes vocales qui ne servaient souvent qu'à masquer une triste vérité : *les hommes n'ont rien à se dire*. Mais elle prenait plaisir, de temps en temps, à offrir sa parole à ceux qui l'intriguaient, l'interpellaient, l'étonnaient. Malgré son inclination — inconsciente à ce stade —pour le rationalisme, elle ne pouvait s'empêcher d'être tentée par le mystère, le mythe, l'inconnu, l'immensité d'un sentiment qui pleut sur la beauté d'un fleuve.
« J'aimerais même partir par ici... »
Elsie désigna sommairement la Towy. L'eau et ses différentes formes l'avaient toujours enthousiasmée et fascinée. C'était par elle qu'elle voulait partir, le plus loin possible. Elle avait déjà émis l'idée auprès de ses parents, mais pour le moment ils semblaient davantage préoccupés par ses faibles facultés magiques. Au diable la magie ! Quand on a la mer dans le coeur, cela vaut bien toute la magie du monde, pensa-t-elle dans le secret de ses entrailles. Elle avait lu chez Hugo des phrases formidables sur la mer, hélas atténuées par la traduction anglaise ; parfois, elle lisait en français, sans comprendre, mais en se délectant des sonorités, pour le plaisir de la musique. Elle apprenait des fragments de ses œuvres, les murmurait les yeux fermés. Et, comme si elle eut porté un coquillage d'encre à la hauteur de ses oreilles, c'était le bruit même de la mer qui semblait s'insuffler en elle.
Elle avait envie de grandir, tout à coup, pour hisser les voiles, et faner l'horizon. Horizon où le soleil avait désormais plongé sa tête.
Elsie sentit dans le silence de sa rétine un regard-sonde, à la recherche de — de quoi, justement ? qu'y avait-il à trouver, à comprendre, dans le pétrole liquide de ses prunelles ? Un regard dont elle ne savait que faire ; elle avait l'habitude désormais de ne savoir pas comment saisir les inconnus. Elle avait déjà du mal à comprendre ses propres parents... Trahie par ses propres Créateurs, elle était l'Eve de Loutry, pour avoir osé se détourner des sorts au profit d'une autre magie : celle des textes, de l'histoire, de l'intellect. Qu'est-ce que Morgane avait bien pu leur mettre dans le crâne pour qu'ils la retiennent en otage avec une étrange professeure particulière ? La Bleue-en-Noir déglutit en ravalant ses doutes ; elle n'avait pas envie d'y penser, alors qu'une onde de feu irradiait ses yeux.
Le noir des yeux d'Elsie, ou peut-être celui de ses paroles un peu trop brutes, l'avaient faite reculer. Sans la barrière les protégeant du courant mortel de la Towy, son aînée aurait basculé dans l'infini. *Elle est déjà partie...* Retenue de justesse, suspendue aux lèvres de l'ingéniosité humaine — visage d'acier froid, l'autre rêveuse avait repris contact brutalement avec un réel dont les palpitations peuvent être tant agréables que détestables. Qu'en était-il ici ? Elsie se morigénait déjà d'avoir coupé court au songe de cette jeune fille — *femme ?* la distinction n'était pas tout à fait claire dans l'esprit de la Bleue-en-Noir) — comme on coupe la fleur du rosier. Qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire, de savoir où est-ce qu'elle partait ? Le vaisseau fragile de sa curiosité s'était dangereusement éloigné de la côte, emporté par dans une houle de remords.
Mais c'était elle qui s'excusait, du plomb dans l'Elle, comme touchée au vol par le fusil verbal.
Mais c'était elle qui balbutiait, comme si l'Olympe l'eut décidé, un caprice devenu coutumier.
Mais c'était elle le cyclone de rousseur, la liberté du voyage, l'assurance retrouvée.
Elsie aima immédiatement le ton plus assuré sur lequel l'autre rêveuse avait répondu. Elle semblait partager ce goût pour la concision, si cher à l'adolescente, qui en avait fait sa spécialité. Par la seule voix de son interlocutrice, elle sentait sur elle le poids des années qui les séparaient, car le langage ne réussissait pas toujours à Elsie à l'oral, surtout face à une situation inattendue. Elsie demeure droite. Mais elle sourit légèrement. Un sourire discret, comme ce rayon de soleil qui avait peu à peu percé la muraille de nuages pour se répandre sur le visage de l'autre. Discret comme l'aube, naissant comme l'aurore.
« Je n'ai jamais quitté cette Île, mais j'aimerais beaucoup. » *J'en meurs d'envie, même*
Elsie aussi est à la recherche de cette voie, de cette voix, qui mènent à l'harmonie sonore. A la recherche d'un tempo perdu, corrigeant les dissonance sur sa portée terrestre, ou bien jouant avec pour composer un hymne nouveau. Elle continuait de détester les ornements, les guirlandes vocales qui ne servaient souvent qu'à masquer une triste vérité : *les hommes n'ont rien à se dire*. Mais elle prenait plaisir, de temps en temps, à offrir sa parole à ceux qui l'intriguaient, l'interpellaient, l'étonnaient. Malgré son inclination — inconsciente à ce stade —pour le rationalisme, elle ne pouvait s'empêcher d'être tentée par le mystère, le mythe, l'inconnu, l'immensité d'un sentiment qui pleut sur la beauté d'un fleuve.
« J'aimerais même partir par ici... »
Elsie désigna sommairement la Towy. L'eau et ses différentes formes l'avaient toujours enthousiasmée et fascinée. C'était par elle qu'elle voulait partir, le plus loin possible. Elle avait déjà émis l'idée auprès de ses parents, mais pour le moment ils semblaient davantage préoccupés par ses faibles facultés magiques. Au diable la magie ! Quand on a la mer dans le coeur, cela vaut bien toute la magie du monde, pensa-t-elle dans le secret de ses entrailles. Elle avait lu chez Hugo des phrases formidables sur la mer, hélas atténuées par la traduction anglaise ; parfois, elle lisait en français, sans comprendre, mais en se délectant des sonorités, pour le plaisir de la musique. Elle apprenait des fragments de ses œuvres, les murmurait les yeux fermés. Et, comme si elle eut porté un coquillage d'encre à la hauteur de ses oreilles, c'était le bruit même de la mer qui semblait s'insuffler en elle.
Elle avait envie de grandir, tout à coup, pour hisser les voiles, et faner l'horizon. Horizon où le soleil avait désormais plongé sa tête.
Plus voir qu'avoir
Turgescence
Je m'en vais, ce ne sont que quelques syllabes, et pourtant cela me fait bien des pierres en moins dans le lit à sec de ma gorge. Cela me décharge de la peur d'un avenir qui m'a toujours pesé, parce que sans cesse incertain, comme si on pouvait se perdre sur ce chemin entre les bois qu'on a tracé pour nous. Là, tout apparaît clair, limpide comme une source de montagne, je n'ai qu'à poser un pied devant l'autre et à me reposer sur le temps. Je m'en vais ! Au final, il ne me reste plus que ces mots à la bouche, comme si je les avais coincés entre les dents. Ce sont des bâtons de marche qui me permettent d'emprunter les routes les plus escarpées sans crainte ; avec eux de toute manière je n'ai plus peur de rien, j'ai le courage de tous les Gryffondor et la force tranquille du courant ; mon regard est tellement ancré dans cet horizon qu'on pourrait croire qu'il y est attaché, et je me plais à penser que c'est le cas, et que désormais rien ne pourra m'en détourner.
Ma pensée, suante d'espoir et de sécurité, se love avec un soupir apaisé dans une valise. Les primevères courbent le dos en s'imaginant loin de moi, à croire que je leur manque déjà, qu'elles avaient besoin de s'accrocher à ma robe, de s'enrouler autour de ma peau, de laisser une trace de leur fraîcheur sur mon corps pour que j'en reste marquée, pour que je revienne. Elles n'ont sûrement pas tort de s'inquiéter ainsi car, en vérité, je ne suis déjà plus tout à fait là. J'ai la tête pleine d'avenir, tellement que je ne porte plus attention à l'endroit où mes pieds prennent racine. Finalement, partir n'est pas compliqué. Je me croyais attachée à Godric's Hollow, mais il semblerait que je puisse en quitter l'attelage avec une aisance déconcertante. Y ai-je vraiment été liée, ou me l'imaginais-je seulement ? Difficile à dire, d'autant plus que la sensation lourde du lien tissé de charge et de devoirs me pèse encore sur les côtes. Les impressions se contredisent, mais comment puis-je m'en préoccuper alors que ma tête est ailleurs, hors de ce sac et dépassant des nuages ?
La jeune sorcière en noir, dans mon présent ombré d'Irlande, prend le rôle de cette étrange inconnue témoin de mon bonheur. La joie toute dorée qui coule dans mes veines gonfle et gonfle tant qu'elle déborde du vase et se répand sur la place comme le contenu d'un verre renversé par un grand geste de passion. Je pourrais presque prendre par instinct la main de la sorcière, et la serrer avec toute la force de mes sentiments. Dans cet été qui jaillit au printemps, je ne suis même pas éblouie, sûrement parce que ce qui m'anime et me secoue m'empêche de voir grand-chose au-delà de moi-même.
L'Irlande, un travail, et tout ce vert qui m'est promis ! Pourquoi penser bleu, alors ? Pourquoi revenir dans cette capitale d'illusions, dans cette rue poussiéreuse et ombragée, où les rivières vous rient au nez et ne demandent qu'à vous emmener pour vous pousser dans leurs profondeurs grises et pierreuses ? Les iris noirs de la sorcière et ses paroles tapissées de plumes de corbeau volent jusqu'à moi et me traversent sans me toucher. En d'autres temps, en d'autres lieux, il est certain que mes sourcils se seraient inéluctablement froncés quand mon visage se serait tourné vers la Towy, mais là, je suis déjà si loin que ma tête reste immobile, et rien ne vient froisser la sérénité allongée sur mon visage, comme une sirène sur son rocher.
Voyager par la mer ? Pourquoi s'infliger cela quand on a un balai ? Je sers à l'adolescente un sourire mousseux de douceur.
« Pour partir, il faut être prête à l'être. »
Si je ferme les yeux, je crois que je m'en vais. Si le rideau de mes paupières s'abaisse, ce n'est pour se lever que sur une vallée de rêve. Les sentiers de pierre et les vagues de vert. J'y suis déjà, je le sais. Pourtant, la remarque sortie d'entre mes lèvres comme un papillon me semble aussi destinée. Comme si une de mes pensées, comme un oiseau caché dans son nid, doutait. Elle a sûrement raison, car il me reste, sur le chemin vers l'Irlande, plusieurs points de passage encore difficiles. N'est-pas pour m'avancer vers l'un d'eux que je porte ce pot qui s'accroche à mes bras ? Hmm. Pourtant, il ne me suffirait que d'attraper ma baguette pour être vraiment en Irlande. Suis-je donc encore attachée, comme je le craignais ?
« Tu crois que tu serais prête à partir ? » articulé-je sans m'en rendre tout à fait compte, comme s'il s'agissait là d'une phrase qui attendait uniquement que mes lèvres s'ouvrent pour tomber. Toute prête, elle.
Ma baguette frissonne sur ma hanche, comme éveillée par des désirs d'ailleurs. Je fais rouler mes doigts jusqu'à elle pour les laisser courir sur son manche.
Ma pensée, suante d'espoir et de sécurité, se love avec un soupir apaisé dans une valise. Les primevères courbent le dos en s'imaginant loin de moi, à croire que je leur manque déjà, qu'elles avaient besoin de s'accrocher à ma robe, de s'enrouler autour de ma peau, de laisser une trace de leur fraîcheur sur mon corps pour que j'en reste marquée, pour que je revienne. Elles n'ont sûrement pas tort de s'inquiéter ainsi car, en vérité, je ne suis déjà plus tout à fait là. J'ai la tête pleine d'avenir, tellement que je ne porte plus attention à l'endroit où mes pieds prennent racine. Finalement, partir n'est pas compliqué. Je me croyais attachée à Godric's Hollow, mais il semblerait que je puisse en quitter l'attelage avec une aisance déconcertante. Y ai-je vraiment été liée, ou me l'imaginais-je seulement ? Difficile à dire, d'autant plus que la sensation lourde du lien tissé de charge et de devoirs me pèse encore sur les côtes. Les impressions se contredisent, mais comment puis-je m'en préoccuper alors que ma tête est ailleurs, hors de ce sac et dépassant des nuages ?
La jeune sorcière en noir, dans mon présent ombré d'Irlande, prend le rôle de cette étrange inconnue témoin de mon bonheur. La joie toute dorée qui coule dans mes veines gonfle et gonfle tant qu'elle déborde du vase et se répand sur la place comme le contenu d'un verre renversé par un grand geste de passion. Je pourrais presque prendre par instinct la main de la sorcière, et la serrer avec toute la force de mes sentiments. Dans cet été qui jaillit au printemps, je ne suis même pas éblouie, sûrement parce que ce qui m'anime et me secoue m'empêche de voir grand-chose au-delà de moi-même.
L'Irlande, un travail, et tout ce vert qui m'est promis ! Pourquoi penser bleu, alors ? Pourquoi revenir dans cette capitale d'illusions, dans cette rue poussiéreuse et ombragée, où les rivières vous rient au nez et ne demandent qu'à vous emmener pour vous pousser dans leurs profondeurs grises et pierreuses ? Les iris noirs de la sorcière et ses paroles tapissées de plumes de corbeau volent jusqu'à moi et me traversent sans me toucher. En d'autres temps, en d'autres lieux, il est certain que mes sourcils se seraient inéluctablement froncés quand mon visage se serait tourné vers la Towy, mais là, je suis déjà si loin que ma tête reste immobile, et rien ne vient froisser la sérénité allongée sur mon visage, comme une sirène sur son rocher.
Voyager par la mer ? Pourquoi s'infliger cela quand on a un balai ? Je sers à l'adolescente un sourire mousseux de douceur.
« Pour partir, il faut être prête à l'être. »
Si je ferme les yeux, je crois que je m'en vais. Si le rideau de mes paupières s'abaisse, ce n'est pour se lever que sur une vallée de rêve. Les sentiers de pierre et les vagues de vert. J'y suis déjà, je le sais. Pourtant, la remarque sortie d'entre mes lèvres comme un papillon me semble aussi destinée. Comme si une de mes pensées, comme un oiseau caché dans son nid, doutait. Elle a sûrement raison, car il me reste, sur le chemin vers l'Irlande, plusieurs points de passage encore difficiles. N'est-pas pour m'avancer vers l'un d'eux que je porte ce pot qui s'accroche à mes bras ? Hmm. Pourtant, il ne me suffirait que d'attraper ma baguette pour être vraiment en Irlande. Suis-je donc encore attachée, comme je le craignais ?
« Tu crois que tu serais prête à partir ? » articulé-je sans m'en rendre tout à fait compte, comme s'il s'agissait là d'une phrase qui attendait uniquement que mes lèvres s'ouvrent pour tomber. Toute prête, elle.
Ma baguette frissonne sur ma hanche, comme éveillée par des désirs d'ailleurs. Je fais rouler mes doigts jusqu'à elle pour les laisser courir sur son manche.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Turgescence
Plume de Safran, ton rouge a la c/douleur de l'insolence. Mais c'est ton odeur, Plume d'Icare, qui m'abandonne à l'enfer des signes sans portée. Dans ces interstices marron-vert, écris pour moi la beauté de ces huis clos printaniers aux couronnes profanées, rends palpable chacun des murs d'ivoire du Babel des phénomènes, accorde le clavier céleste à celui des hommes, permets à mes doigts d'argile de dire ce qu'un jour, une humaine a pu éprouver. Qu'il ne reste plus que ta voix enroulée dans la mienne, et que mes canines prunelles découpent l'espace avec l'acuité d'un félin bleu. Laisse-moi, à l'ombre des oliviers, quêter ton aumône, plume du feu et du fort, ciment des contraires enragés.
Elsie Clancharlie avait toujours pensé que la parole de ses aînés était porteuse d'oracles qu'elle finirait par comprendre avec l'âge. Ce temps n'était pas encore venu ; viendrait-il seulement ? Pour l'heure, il était fréquent qu'elle doive s'y reprendre à quatre fois avant de pouvoir accéder au sens des phrases qui se présentaient à elle. Elle trébuchait sur chaque caractère, s'égratignait l'esprit au contact des mots. Les sèmes étaient comme une nuée de fourmis sur les pentes d'un terril. Elsie n'appréciait pas beaucoup le mystère et tenait en horreur les héritiers de Delphes ou d’Éleusis. Elle vénérait le mystère et tenait en haute estime les descendants de la Pythie et d'Alcibiade.
Elle ne savait pas ce qu'elle pensait, elle qui doutait sans cesse, elle dont la Cohérence ne s'était jamais concrétisée.
Pour partir, il faut être prête. Comme un précepte obscur et évident, cette phrase venait de rejoindre une collection d' ? dans les couloirs de son cœur. Glacée par son hermétisme, Elsie fronça légèrement les sourcils, troublée. Le vertige qui l'avait saisie devant cette rêveuse embrasée s'accentuait, et il lui semblait que ses pieds ne touchaient plus terre.
Qu'entendait-elle par cette drôle de maxime ? Ou bien était-ce si évident que la Bleue en Noir avait surinterprété ce qu'elle avait entendu ? Le noir de ses yeux étaient moins mat, et se faisait presque suppliant. Dans cette mine de charbon, on aurait pu piocher à l'infini, et y mettre tout le feu que l'on eût souhaité.
Mais c'est finalement à une question, plus facile à saisir et plus agréable à accueillir, qu'Elsie dut répondre ; une question qui éclaira tout ce qui était demeuré dans l'ombre la plus complète jusqu'alors. Sauvée par elle-ne-savait-quoi (l'idée de Dieu lui semblait aussi confuse que les sorts qu'elle tentait de lancer), elle sentit ses lèvres s'étirer. Sa prunelle noire avait pu redorer son blason, et ses cils arachnéens battaient la mesure avec apaisement.
« Bien sûr que je suis prête ! En Irlande, en Allemagne, en Norvège, et partout ailleurs, si Morgane le veut. »
Lorsqu'elle murmure cette phrase, il n'y a qu'un cri du cœur : le mot bondit hors-champ, comme un flocon d'azur qui s'échapperait par la fenêtre du réel. Elsie n'en a presque pas conscience, dans un de ces instants où l'acuité s'essouffle, laissant place à ce qui se passe de raison, à ce qui couperait la respiration d'un accordéon. Sans en avoir conscience, Elsie accepte, à mille miles de son centre panoptique, de ne plus tenir ses sens en laisse, de délier les segments d'argile que forment ses lèvres — et c'est beau comme ils se brisent, ces segments gothiques, pour se muer en arcades dorées.
Elsie Clancharlie avait toujours pensé que la parole de ses aînés était porteuse d'oracles qu'elle finirait par comprendre avec l'âge. Ce temps n'était pas encore venu ; viendrait-il seulement ? Pour l'heure, il était fréquent qu'elle doive s'y reprendre à quatre fois avant de pouvoir accéder au sens des phrases qui se présentaient à elle. Elle trébuchait sur chaque caractère, s'égratignait l'esprit au contact des mots. Les sèmes étaient comme une nuée de fourmis sur les pentes d'un terril. Elsie n'appréciait pas beaucoup le mystère et tenait en horreur les héritiers de Delphes ou d’Éleusis. Elle vénérait le mystère et tenait en haute estime les descendants de la Pythie et d'Alcibiade.
Elle ne savait pas ce qu'elle pensait, elle qui doutait sans cesse, elle dont la Cohérence ne s'était jamais concrétisée.
Pour partir, il faut être prête. Comme un précepte obscur et évident, cette phrase venait de rejoindre une collection d' ? dans les couloirs de son cœur. Glacée par son hermétisme, Elsie fronça légèrement les sourcils, troublée. Le vertige qui l'avait saisie devant cette rêveuse embrasée s'accentuait, et il lui semblait que ses pieds ne touchaient plus terre.
Qu'entendait-elle par cette drôle de maxime ? Ou bien était-ce si évident que la Bleue en Noir avait surinterprété ce qu'elle avait entendu ? Le noir de ses yeux étaient moins mat, et se faisait presque suppliant. Dans cette mine de charbon, on aurait pu piocher à l'infini, et y mettre tout le feu que l'on eût souhaité.
Mais c'est finalement à une question, plus facile à saisir et plus agréable à accueillir, qu'Elsie dut répondre ; une question qui éclaira tout ce qui était demeuré dans l'ombre la plus complète jusqu'alors. Sauvée par elle-ne-savait-quoi (l'idée de Dieu lui semblait aussi confuse que les sorts qu'elle tentait de lancer), elle sentit ses lèvres s'étirer. Sa prunelle noire avait pu redorer son blason, et ses cils arachnéens battaient la mesure avec apaisement.
« Bien sûr que je suis prête ! En Irlande, en Allemagne, en Norvège, et partout ailleurs, si Morgane le veut. »
Lorsqu'elle murmure cette phrase, il n'y a qu'un cri du cœur : le mot bondit hors-champ, comme un flocon d'azur qui s'échapperait par la fenêtre du réel. Elsie n'en a presque pas conscience, dans un de ces instants où l'acuité s'essouffle, laissant place à ce qui se passe de raison, à ce qui couperait la respiration d'un accordéon. Sans en avoir conscience, Elsie accepte, à mille miles de son centre panoptique, de ne plus tenir ses sens en laisse, de délier les segments d'argile que forment ses lèvres — et c'est beau comme ils se brisent, ces segments gothiques, pour se muer en arcades dorées.
Plus voir qu'avoir
Turgescence
Reducio
J'avais commencé une réponse il y a un peu plus d'un mois, et puis j'ai dû m'en éloigner trop longtemps... Je suis repartie d'une page blanche, mais je laisse le premier jet qui n'aura pas de suite sous reducio, comme une scène prise d'un autre point de vue.
Reducio
Toi qui te sens déjà ailleurs, qui flotte comme un fantôme à la robe de brouillard entre deux espaces, ni tout à fait ici ni tout à fait là-bas, un œil de chaque côté d'une frontière tracée au crayon, toi qui voyages par la pensée tout en gardant les pieds ancrés dans ta ville, enracinés dans les cendres, bien appuyés sur ce sol gris et sec, ce malade que tu ne voies même plus, te sens-tu vraiment prête pour partir ? Dans cet avenir ensorcelant qui se cultive sous la lumière de tes désirs, comprends-tu que les fruits peuvent aussi bien être ceux d'Idunn que ceux d'Eden, défendus et ravageurs ? Les tempêtes se lèvent-elles parfois dans tes rêves, soulevant des écumes de doutes et des nuages de peurs ? Et les chemins glissants ? Et les heures sans sommeil ? As-tu pensé aux jours mangés de devoirs et aux nuits dévorées de silence ? T'es-tu vraiment projetée sur ces routes froides, inconfortables, en solitaire, que le soleil oublie parfois de parcourir dans son long trajet vers l'ouest ? Es-tu prête pour les jours d'orage où le tonnerre gronde, où les vagues se lèvent et s'écrasent sur le cœur comme sur la digue, où les vents emportent avec eux jusqu'au goût sucré de ce songe, ne laissant que la saveur salée de l'embrun ? Es-tu prête pour l'inimaginable, l'insoupçonné, l'inconnu, l'incertain et l'inquiétant ? Es-tu vraiment prête à partir, Alyona Farrow ? Tu ne sais même pas l'annoncer à tes parents sans baisser les yeux d'appréhension.
Je n'en peux plus de rester là, dans cette ville et dans cette situation, toujours en transit, en voyage, ma valise au bout d'une main et ma baguette pour transplaner dans l'autre, attendue partout et nulle part à la fois, sans racines, sans chez-moi, sans repos, étrangère éternelle et à moitié familière ; quitte à être déracinée je préfère l'être entièrement, complètement, me retrouver dans un lieu inconnu sans accroche et sans rivages et m'y poser définitivement, jeter l'ancre envers et contre tous, retournant le bon sens et enterrant la raison ; je ne veux plus errer, me perdre, vagabonder, j'ai terminé de me chercher, de partir en quête de ma voie et de mon avenir, je sais ce dont j'ai besoin et ce que je désire, j'ai besoin de m'installer, de m'en aller d'abord puis de m'enraciner quelque part où le sol est solide et où le soleil veille ; je m'en vais enfin et ce faisant je me libère. L'urgence me pousse vers l'avant et l'imagination m'étourdit. Je pourrais partir dès maintenant, sans finir mes phrases, sans attendre de réponse, sans prévenir. Je serais comme un oiseau qu'on croit pris au piège dans la ville : je claquerais des ailes et on ne pourrait plus me suivre.
Je piétine la couronne de devoirs et laisse tomber le collier dont les perles pleines de rêves roulent jusqu'à se mêler aux vagues. Je me lève et m'élève, poussant sur mes membres, sur mes jambes, sur mes bras, gravissant le visage aux traits tendus de l'envie avec une urgence que je ne me connaissais pas ; c'est à peine si je regarde vers l'arrière, c'est à peine si je prends le temps de m'arrêter ; je ne sais rien de la route et pourtant je m'y précipite. C'est insensé, désespéré, peut-être idiot, mais j'en ai besoin. Plus les heures passent et plus la nécessité gonfle en moi. C'est l'histoire du fleuve et de l'averse, il a suffi d'un nuage. La litanie se poursuit sans discontinuer. Partir, partir, partir. En fait, c'est évident, comme une pièce à deux faces : l'avant ou l'arrière, partir ou rester, s'échapper ou s'enliser. Je n'ai pas besoin de la lancer pour en goûter la vérité, je connais déjà son visage. Et ses lèvres ne cessent pas de s'ouvrir pour me rappeler à ma tâche. Finalement, si ce n'était pas l'Irlande ce serait ailleurs, mais cela existerait tout de même.
C'est comme si la fenêtre en s'ouvrant avait invité le soleil sur mon palier, et que désormais je ne pouvais plus rester insensible à l'appel impérieux de sa voix de ténor. Je l'apercevais de l'autre côté de la vitre, mais échappant grâce au verre à son ordre sec qui claque sur la peau je n'en comprenais pas l'urgence. Désormais elle me brûle comme un regard qui vous hante. Je ne pourrai plus y échapper, même si je le souhaitais l'idée resterait agrippée à ma peau, à mes rêves, à mes inattendus. Finalement, il n'y a qu'un avenir possible.
Prise dans ce vent qui souffle sans discontinuer, je suis troublée par la voix tapissée de murmures qui s'accroche à ma cheville, me contraignant à quitter l'horizon des yeux. Sa précipitation inattendue me confronte à la mienne, comme un miroir dont le reflet n'est pas semblable.
S'en aller maintenant, tout de suite, sans réfléchir, attraper un sac et partir, transplaner ou s'envoler sur un balai, prendre la poudre de cheminette et dévier la route du destin d'une inclinaison on ne peut plus volontaire, sans savoir où cela mènera. Devenir ivre de déraisonnable pour la sensation de liberté, d'avoir son avenir en main et ses ambitions pour chemin. Faire fi de tout pour l'inconnu, sans regarder derrière soi.
Sans regarder derrière soi.
Sans se retourner.
L'air que j'inspire se bloque dans mes poumons, se heurtant à l'angoisse. En une seconde l'urgence trébuche dans son élan, et j'en perdrai presque mon souffle. La joie tombe au fond de mon ventre tandis que l'incertitude remonte à la surface. Je n'avais pas pensé à tout.
« Même en sachant que tu dois tout laisser derrière toi, tu serais prête à partir ? » murmuré-je, plus pour moi que pour elle, le regard flottant entre les vagues.
Finalement, c'est pour cela que je suis là, il est impossible de le nier ou de l'oublier. Tout ce qui détourne mon chemin de l'Irlande, c'est la nécessité de consulter les miens, de placer mes souhaits dans leurs mains et de les laisser juges, leur offrant et les derniers mots et les derniers choix. Quoi que je désire, quoi que je mette en œuvre, quoi que j'espère, ce sont eux qui décideront car je leur dois une loyauté et un sens du devoir qui va bien au-delà de ma propre voix. Ces fleurs qui me pèsent dans les bras ne leur sont-elles pas destinées ? Et l'inquiétude qui ne parvient pas à s'endormir sur ma peau ? Et les « et si » dont les yeux grands ouverts paraissent tirés et la voix éteinte ? Si ma mère refuse que je m'en aille, pourrai-je aller contre sa préférence ? A-t-elle seulement le droit de m'empêcher ?
Les doutes me trahissent en me frappant dans le dos. Mon sourire pourrait flancher, couler après avoir perdu de sa volonté, mais il s'obstine. Infatigable, je glisse de nouveau dans le monde en noir et blanc de la jeune sorcière, mon regard surgissant en sursaut de la mer. Revenir à elle, m'éloigner de moi, c'est prolonger l'espoir. Je me réfugie dans la malice tendre trouvée quand ses mots ont bondi hors de ses lèvres. Je serai la force tranquille dont aucune pensée ne trouble la surface.
« Qu'est-ce qui te retient si tu te sens si prête ? » demandé-je avec un sourire amusé.
Retard avoué à moitié pardonné.. ?
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht