À mots frémissant
Samedi 11 mars 2051
21h40
Reducio
Honor Brando, 44 ans Reducio
Claire Harper, 38 ans
Et durant tout ce temps, la psychiatre avait prétendu n'entendre que la voix de Lady Gaga qui tonnait dans son casque. Mais elle avait en réalité surveillé le moindre geste et écouté la moindre parole de son amie, assise à côté d'elle. Depuis combien de temps était-elle au téléphone ? Sa playlist avait eu le temps de boucler deux fois, donc au moins une bonne heure... Ses genoux sous son menton, l'ongle de son pouce grignoté par ses incisives, la blonde s'était renfoncée dans le canapé, cherchant le courage de parler. Elle avait même fini par se demander si parler était la bonne chose à faire.
La série qui tournait en fond, mise en sourdine, avait été depuis longtemps délaissée par les deux femmes. Toute la pièce baignait dans la lumière tamisée des guirlandes LED et des petites lampes disséminées aux quelques coins du salon. Une nouvelle chanson démarra dans les oreilles de Claire : Bad Romance, quelle ironie, elle en aurait sourit si elle n'était pas crispée comme une crampe. C'en fut trop, elle attrapa maladroitement son portable, plongeant sa tête davantage derrière ses genoux, pour couper la musique. Et ce fut lorsque son doigt tremblant glissa sur l'écran, en laissant une traînée arc-en-ciel, qu'elle réalisa à quel point ses mains étaient moites.
"Claire.
— IH ! Quoi ? Quoi ?!"
Dans un cri de surprise, Claire retira brutalement son casque, manquant de l'envoyer valdinguer à même le sol. Honor la regardait, désormais silencieuse, et l'avait visiblement appelé plusieurs fois, d'où son expression préoccupée. L'ancienne militaire avait laissé aller son bras derrière le dossier du canapé, ses jambes repliées en travers sous elle, laissant dépasser ses pieds nus de dessous sa cuisse. Vêtue de de son jogging noir et de sa brassière assortie, la blonde piqua un far brutal en posant ses yeux sur elle.
"Claire, il va falloir que tu me parles, à un moment donné."
La psychiatre entrouvrit les lèvres pour répondre. Mais non, elle n'avait rien à dire, tout allait bien, pourquoi elle disait ça ? Mais les vagues d'émotion qui culbutaient son cœur et faisant battre sa poitrine l'empêchèrent de mentir. Elle pensait s'être préparée à cette conversation, mais chaque fois qu'elle croisait le regard de son amie, c'était comme s'immerger dans un océan de chaleur. Sa voix résonnait dans sa tête, berçant ses pensées et se diffusant dans sa gorge qu'elle sentit brûler à son tour. Enfin, elle céda, détournant le regard, pour fixer le tapis moelleux sous elle, dissimulant le bas de son visage derrière ses genoux.
"Je... c'est rien, ça va. Ça peut attendre."
Oui, elle pouvait encore temporiser, elle pouvait encore se préparer un peu, et remettre cette discussion à plus tard. Un bruit de tissu à sa gauche, où était assise Honor, la fit tourner la tête. L'ancienne militaire la regardait fixement, et Claire sut pertinemment qu'elle ne pourrait pas la tromper. Elle soupira en fermant les yeux, avant de laisser aller ses jambes le long du canapé. Elle-même portait encore son ensemble du jour, sa jupe grise, sa chemise bleue, et ses collants noirs.
Honor continuait de ne rien dire, et avait simplement remonté son coude jusqu'au dossier pour que sa main puisse soutenir sa tête. Son visage demeurait de marbre, ses yeux ne quittaient Claire, qui se sentait brûler sous ces pupilles noisettes. La blonde avait déposé ses mains sur sa jupe, et triturait désormais ses doigts, rageant d'avoir ruiné la manucure de son pouce.
"J'ai jamais pu te tromper, pas vrai ?
— Pas vraiment, non.
— Putain, ça m'arrange ça..."
Elle sourit faiblement en prononçant le dernier mot. Ses ongles griffaient doucement le dos de sa main, alors qu'elle tentait vainement de contenir les soubresauts de son pied nu. Impossible de détourner ses yeux du tapis, malgré son intense volonté de regarder à nouveau la brune assise à côté d'elle. Une dernière inspiration.
"En fait... bordel. Souffla-t-elle en passant ses mains sur son visage. Non mais, sérieux, je sais même pas comment te dire, j'ai dû péter un câble."
Honor ajusta imperceptiblement sa position pour se redresser, mais ne prononça pas un mot. Le contraire aurait étonné Claire, qui fut étrangement reconnaissante pour ce silence.
"Bah, eeeuh... en fait... Un silence. C'est par rapport à, enfin, tu sais, je voulais te dire, ça fait un moment déjà, mais...
— Faire des phrases entières, c'est envisageable ?
— Ah ! Oui, oui, bien sûr, désolée !"
La voilà de nouveau recroquevillée sur le canapé, rougissant sous la voix de son amie. Honor ne manifestait pas le moindre signe d'inquiétude, mais Claire savait que si elle tardait trop, elle allait lui arracher la vérité de ses lèvres. Et elle frémit à cette pensée, avant de fermer les yeux en inspirant pour se ressaisir.
"Bah en gros, je crois que... c'est une connerie, c'est une connerie, je le sais.
— Claire. De quoi tu as peur ?
— De... de tout ruiner, en fait.
— Mais, de quoi tu me parles ?
— De nous, Honor."
Lorsque Claire pivota pour regarder son amie, elle sentit son cœur tomber dans sa poitrine lorsqu'elle observa le premier changement d'expression chez l'ancienne militaire. Son sourcil s'était arqué. Rien de plus, mais cela suffit à accélérer son cœur encore plus, et à tout enchaîner.
"Je t'aime beaucoup, genre... vraiment, vraiment beaucoup.
— Moi aussi, tu le sais, en plus, alors pourquoi tu paniques à ce point ?
— Oh... merde."
Claire plongea son visage dans ses mains. Trop tard pour faire machine arrière. Une dernière inspiration, elle continua de regarder Honor.
"Je pense que... Je pense que je t'aime. Enfin, pas comme... Plus comme avant, tu vois ?
— Oh."
Ce fut au tour de l'ancienne militaire de se crisper. Tout son visage s'écarquilla en un éclair, avant de reprendre un semblant de contenance, un instant plus tard. Claire était rouge comme une pivoine, et semblait vouloir disparaître dans le canapé. Elle avait attrapé un oreiller et se dissimulait derrière, comme un bouclier salvateur contre ses propres émotions. Le silence s'étendit, son cœur battait, fort, et résonnait dans ses oreilles. C'était fini, elle avait tout foutu en l'air, pas vrai ?
Reducio
- Identité du/des PNJ (Prénom, Nom) : Honor Brando, Claire Harper et Oscar Brando
- Lien avec le PJ : Mère, marraine et père
- Lien dans le répertoire : Ici
- Ce RP aura-t-il un impact sur mon PJ ? Oui
- Si "oui", impact envisagé : Ce RP va potentiellement modifier la relation de la famille de Narcisse. En raison du développement des sentiments de Claire, il sera forcément impacté par cela, et il sera mis au courant une fois à son retour de Poudlard. Je reste flou pour pas spoiler, mais disons simplement qu'il sera très impacté par tout ça, d'une façon ou d'une autre !
À mots frémissant
La panique enserra brusquement la gorge de Claire, qui revit toute sa vie défiler devant ses yeux.
Sa rencontre avec Honor. Jeune caporale à l'époque, flamboyante comme une démone, assoiffée de sang et de violence, brutalisant tous deux qui avaient le malheur de mal la regarder pour mieux s'élever. Un visage de pierre, un regard si pénétrant qu'il pouvait nous mettre à nu d'un battement de cils. Aucune échappatoire, impossible d'y couper. Comme elle l'avait terrifié, à cette époque, même si elle avait développé des trésors d'ingéniosité pour ne jamais lui montré, elle tremblait comme une feuille après chaque consultation.
Aujourd'hui encore, elle se demandait comment une femme aussi extraordinaire qu'Honor avait pu devenir amie avec elle.
Toutes ces années, elle l'avait suivi dans ses folies, dans ses errances les plus extrêmes. Très vite, Oscar les avait rejoint, et sa présence devint la pierre manquante à la forteresse de la militaire. Oh, jamais elle ne fut mise de côté, Oscar est aujourd'hui son ami tout comme Honor l'est. Oh, Oscar...
La panique explosa en elle, tous ces souvenirs, toute cette richesse, ces précieux joyaux, elle ne pouvait pas les perdre, elle ne pourrait pas vivre avec ça. L'oreiller qu'elle tenait fut projeté au sol lorsqu'elle bondit sur le canapé pour totalement pivoter vers Honor, qui n'avait toujours pas bougé un seul muscle.
"Depuis com...
— HONOR ! Désolée ! Pardon ! Oublie que j'ai dit ça ! Je... je peux faire avec ! Ça finira par passer, d'accord, c'est... quoi ?"
La blonde s'interrompit aussi subitement qu'elle avait commencé. Elle n'avait pas bien saisi la question de son amie, qui déplia à son tour ses longues jambes, faisant rouler ses muscles et agitant ses cicatrices, pour se redresser lui faire face à son tour. Et le regard qu'elle lui lança l'enveloppa d'une chaleur glaciale. Une couverture dont elle ne voudrait jamais se débarrasser, mais qui menaçait de la calciner si elle ne fuyait pas vite. L'ancienne militaire ne se laissa pas démonter, et déposant sa main sur le canapé, recommença.
"Depuis combien de temps ?
— Je... je sais pas ! Depuis... je sais pas, j'ai toujours trouvé que t'étais incroyable ! J'étais tellement heureuse d'être ton amie, tu m'as toujours protégée quand on était à l'armée, tu m'as toujours impressionnée, c'est toi qui m'a poussé à devenir psychiatre, c'est...
— Hey. Honor attrapa brusquement le visage de son amie pour la forcer à se taire. Claire, concentre-toi, tout va bien.
— A... aaha..."
La blonde se décomposa en un éclair, elle avait frôlé la crise cardiaque lorsque son amie l'avait attrapé par le visage. Ce contact lui fut comme un poison succulent. Ses yeux papillonnèrent une seconde, avant qu'elle ne réussisse à s'ancrer à nouveau. Et Honor ne la laissait pas partir. Elle et sa foutue rationalité, son foutu pragmatisme, tout aurait été tellement plus simple si elle l'avait juste rejeté, mais voilà qu'elle se mettait à lui poser des questions précises.
Elle secoua la tête en inspirant profondément, pour se forcer à se dégager des mains d'Honor et s'éloigner.
"Non, non mais... non mais c'est con, vraiment ! Tu peux pas juste oublier s'il te plaît ? Je... Y'a Oscar, je sais très bien, vous êtes putain de parfaits, tous les deux !
— Wow..."
Claire plaqua sa main sur sa bouche, se maudissant à l'agonie. Les démons de la jalousie venaient de poindre le bout de leur nez, ils s'étaient depuis trop longtemps fait désirer, et impossible de les garder éloignés bien longtemps. La honte supplanta l'embarras, elle crut qu'elle allait s'enfuir, sans jamais revenir. Elle aimait tellement Honor, mais elle aimait aussi Oscar, et Narcisse... elle aimait ce gosse comme son fils.
Les larmes roulèrent sans prévenir entre ses doigts, et les sanglots suivirent dans la foulée. Ils la prirent à bras le corps, culbutant sa poitrine d'un violent coup de bélier, auquel elle aurait succombé sans le moindre doute si les solides bras de son amie ne l'avaient pas enlacé l'instant d'après. Entre deux sanglots, elle lui chuchota, la laissant s'agripper à elle sans modération.
"C'est pour ça que tu as attendu que Oscar ne soit pas là ?
— Mh... mhm ! Sanglota Claire en hochant la tête.
— Claire... tu sais que je vais lui en parler. Tu savais que je lui en aurais parlé, qu'importe le timing ?
— Snif... Ouais, j'sais bien... Mais je... j'voulais juste une chance de pouvoir te dire la vérité, je voulais juste être honnête, t'es la seule famille avec laquelle j'ai toujours pu être honnête."
Honor secoua la tête en souriant timidement lorsque son amie pleura dans sa brassière en reniflant. Une petite grimace amusée, mais préoccupée, déforma brièvement ses traits lorsqu'elle sentit le liquide sur sa poitrine. Elle qui était habitué aux liquides corporels, peu importe leur nature, les larmes avaient toujours une texture déplaisante. Plus particulièrement lorsqu'elles proviennent d'un être aimé.
L'ancienne militaire n'avait jamais été douée pour gérer les états d'âme de ses semblables. Quiconque d'étranger à sa famille ne s'était jamais récolté qu'un visage fermé et un regard de mépris. Elle n'avait que faire des sentiments de ceux qui ne lui importaient pas. Ses bras serrèrent un peu plus fort Claire, qui s'appuya contre elle de plus belle. Mais ceux qui lui importaient...
Elle était habituée à voir Claire pleurer. La psychiatre n'avait jamais vraiment été du genre à lui dissimuler ses émotions. Plus à partir d'un certain stade de leur relation, et la naissance de Narcisse n'avait fait que renforcer cette proximité. Mais aujourd'hui, les émotions ruisselantes de ces larmes ne faisaient que charrier un poison indicible, auquel elle ne pouvait se soustraire aisément. Ses mots la touchaient. Profondément. Et une étrange vibration résonna en elle, avant qu'elle ne la fasse taire en un clignement de cils.
Dans l'ordre des choses, il fallait d'abord rassurer Claire, le reste pourrait attendre. Elle inspira profondément, sentant les sanglots diminuer progressivement, avant de se redresser pour la laisser se reprendre.
La blonde reniflait sans retenue, retirant ses lunettes embuées, ses mains essuyant son visage sans se préoccuper de la moindre bienséance. Elle sentit davantage qu'elle ne vit, derrière le flou de ses larmes, Honor se lever. Sa voix résonna de la cuisine.
"Claire, c'est impossible. Et je pense que tu le sais très bien. J'aime Oscar, plus que tout.
— Snirfl, mais je sais ! Merci..."
Elle récupéra la boîte de mouchoirs que venait de lui tendre son amie. Elle put trouver un peu de quiétude en se mouchant bruyamment, expulsant ses problèmes dans le tissu désormais impropre, qu'elle froissa dans sa main pour les enfermer à tout jamais. Une longue expiration tremblotante la secoua profondément, avant qu'elle ne puisse reprendre. C'est alors qu'elle se souvint d'Honor, et la vit assise de nouveau à côté d'elle. La reconnaissance qu'elle ressentit envers elle ne connaissait pas de limite. Mais il fallait conclure...
"Je sais... je peux pas lui faire ça, je l'aime beaucoup aussi, et puis Narc... oh.... Narc, je suis désolé, Honor, j'ai trop déconné.
— C'est... ce n'est pas de ta faute. Tu as été très courageuse.
— Arrête... snif... Tu peux me dire que tu ne m'aime pas, s'il te plaît ?
— ..."
Le silence répondit à sa supplique. Son cœur s'arrêta, elle remit ses lunettes pour regarder Honor. L'ancienne militaire s'était tue, et fixait Claire d'un regard énigmatique. Pourquoi ne répondait-elle pas ? Lorsqu'elle reprit, elle vit immédiatement ses yeux se détourner.
"Claire, ça n'est pas aussi simple. Tu...
— Arrête, Honor, arrête, ça n'est pas drôle.
— Je... Attends, je dois réfléchir.
— Honor, tu... Non. S'il te plaît, tu ne peux pas me dire ça."
Pourquoi la brune semblait-elle si perturbée ? Claire verrouilla ses émotions pour se protéger, et reprit le contrôle de sa capacité d'analyse. Les expressions du visage de son amie, les crispations infimes, que personne d'autre n'aurait vu, et les souvenirs... Les souvenirs de leurs moments complices, de leurs discussions passionnées et profondes, de leurs longues soirées au bar... Claire avait toujours flirté avec Honor, mais davantage pour la blague que par intention, jamais elle n'avait imaginé se retrouver dans une situation pareille aujourd'hui. Et depuis toutes ces années, comment se faisait-il qu'Honor ne l'ait jamais réellement repoussé, elle qui était toujours si prompte à envoyer paître quiconque osait l'approcher ?
La blonde se redressa en une inspiration, ses mains agrippant sa jupe désormais froissée. L'ancienne militaire avait totalement détourné le regard, désormais, et pour la première fois depuis très longtemps, Claire vit une émotion passer sur son visage. Une angoisse. Et voilà qu'à son tour, elle porta l'ongle de son pouce à sa bouche pour le ronger !
C'en fut trop pour la psychiatre, qui refusait de mettre au supplice son amie, de la pousser à un choix impossible. Elle devait partir, et voulu bondir du canapé, les jambes tremblantes.
"Je... je crois que je vais partir.
— Attends. Il est hors de question que tu...
— Honor, je vois bien !"
Sa voix se brisa sans prévenir, clouant l'ancienne militaire sur le canapé. Tremblotant sur ses appuis, Claire sentit de nouveau les larmes couler. Elle imagina Narcisse, elle pensa à Oscar, et affermit sa résolution.
"Je ne peux pas te blesser de cette façon, j'ai été putain d'égoïste. Je sais que tu culpabiliserais trop de m'envoyer chier, mais je sais que tu veux me dire la vérité ! Je ne veux pas t'arracher ces mots. Je peux prendre sur moi, Honor, pour toi. Tu pourras tout expliquer à Narcisse et à Oscar. Et peut-être que dans quelques mois, tout redeviendra comme avant, je... c'est ce que je veux, je te le promets !
— Bloody hell, Claire, tais-toi un instant !"
Jamais Claire ne cessa de parler aussi vite. Comme frappée d'un coup de fouet, elle fut autant choquée par la demande d'Honor que par son cri. Depuis quand n'avait-elle pas crié ainsi ? L'avait-elle jamais entendu ne serait-ce que hausser la voix ? Elle aurait pu les compter sur les doigts de sa main. Sans compter sur l'effrayante silhouette qui se dressa face à elle lorsque l'ancienne militaire se leva pour aller jusqu'à la baie vitrée, ce simple élément inhabituel suffit à la clouer.
Toutes ses émotions venaient de se faire renvoyer au fond de son cœur, enterrée sous des couches et des couches de couvertures, blindées par la peur et l'angoisse. Elle n'osait pas bouger un muscle, mais osa tourner le regard vers Honor.
La grande femme contemplait la pénombre du jardin. Ses poings étaient serrés, sa respiration plus rapide qu'après une séance de sport intensive. Elle la voyait bouillir, elle la sentait instable, ses muscles roulant sous sa peau, les serpents de ses tatouages glissant sous sa brassière. Claire cessa de la regarder, se sentant rougir. Même en cet instant, elle était incapable de ne pas désirer Honor.
Et elle se dégoûtait pour cela. Ses yeux s'emplirent à nouveau de larmes, avant que la voix de son amie ne lui parvienne de nouveau.
"Je... je dois parler à Oscar.
— Pour lui raconter, je sais.
— Pour y voir clair."
Le cœur de Claire faisait des bonds dans sa poitrine. Elle se refusait à s'abandonner à la moindre forme d'espoir. C'était un amour impossible, impossible. Pas dans cette vie. Elle aurait besoin de temps pour l'accepter, alors pourquoi Honor ne pouvait tout simplement pas la laisser partir ? La voilà qui s'éloigne de la baie vitrée pour se diriger vers elle, la faisant se redresser en rougissant de plus belle.
Les deux femmes se tenaient face à face. En silence. Seul les bruits de tambour dans la poitrine de Claire perturbait l'indifférente lumière tamisée de la pièce. La blonde parcourut sans s'en rendre compte les traits de son amie. Ses cicatrices, qu'elle avait toujours admiré. Celle sous l’œil soulignait le noisette de ses pupilles et la forme de ses cils. Son nez d'une dure sobriété, refusant de se déformer malgré le nombre de coups encaissés. Ses joues rigides, ne se déformant que rarement d'un sourire, mais qui demeuraient immortels dans ses souvenirs. Et ses lèvres... Elle vit flou, elle reprit son souffle.
Claire voulut dire à quel point elle trouvait Honor belle. Elle l'avait toujours pensé, et elle lui avait déjà dit en de nombreuses occasions. Mais elle savait très bien que si elle lui disait maintenant, ses mots prendraient un tout autre sens, et elle ne pouvait pervertir davantage leur relation. Malgré tous ses grands airs, son amie avait un grand cœur, et comme elle avait la chance de faire partie de sa famille, elle ne savait pas comment blesser Claire. Que pensait-elle, derrière les traits imperturbables de son visage ? Elle soupira en tremblant, rompant le silence la première.
"Honor... Tu y vois très clair, je le sais. Tu ne veux pas me blesser. Et c'est ok."
En temps normal, la blonde s'amusait comme une folle de cette phrase. "Et c'est ok", lâché pour parler de situations où clairement, ce n'était pas ok. En temps normal, elle aurait éclaté de rire. Mais en cet instant, elle ne put se contenter que d'un sourire douloureux.
Pas Honor. Ses traits ne mouftaient pas le moins du monde. Elle continuait de la fixer intensément. Et plus les secondes s’égrenaient, moins la psychiatre réussissait à penser de façon cohérente.
"Tu te trompes."
Quoi ?
Le mot ne quitta pas ses lèvres. Honor... tremblait ? L'infime secousse que la blonde observa sous ses épaules, avait-elle rêvé ? Claire sentait que quelque chose n'allait pas, mais pourquoi ne pouvait-elle pas mettre le doigt dessus ? Parce qu'elle se transformait en idiot née de la dernière pluie dès qu'il s'agissait d'amour, voilà pourquoi. Mais elle sentait malgré tout une différence. Les réactions d'Honor ne collaient pas tout à fait à ses analyses, ni à ses observations. Il manquait une inconnue, un caractère à l'équation... Et Claire patienta de toute son âme en attendant qu'Honor ne mette les mots dessus.
L'ancienne militaire avait toujours été bien plus grande qu'elle, et ce soir, elle la dominait de toute sa taille. Claire n'en ressentit pas la moindre peur.
Enfin, Honor laissa échapper un long soupir. Un très long soupir, avant de se saisir l'arête du nez entre le pouce et l'index.
"Claire, depuis combien de temps m'aimes-tu ainsi ?
— Honor...
— Réponds-moi. Insista-t-elle d'une voix dure.
— Je... ne suis pas sûre. Depuis... je t'ai toujours aimé, de beaucoup de façons. Depuis le premier jour, t'as toujours été extraordinaire.
— Claire...
— Je sais pas. Je me suis fait la réflexion la première fois quelques mois après avoir emménagé ici. Et j'ai passé le reste de mon temps ici à essayer de le noyer."
Honor inspira finalement, libérant son nez pour rouvrir ses yeux. Elle les plongea dans ceux de son amie. Claire écarquilla les siens. Avait-elle rêvé ? Elle rougit. Venait-elle de voir les yeux de son amie glisser sur ses lèvres ? Son cœur bondit dans sa poitrine, avant qu'elle ne le tue en fermant les yeux à son tour. Elle allait demander une nouvelle fois à Honor de la rejeter, tout serait plus simple ainsi. Mais lorsqu'elle rouvrit les paupières, son amie avait disparu.
La surprise la pris de court, et un instant durant, elle oublia sa peine.
"Honor ?"
Elle entendit du bruit dans le couloir d'entrée. Et lorsqu'elle s'en approcha, elle vit Honor en train d'enfiler sa veste et ses chaussures de sport. Plissant les yeux, elle serra ses doigts autour de sa jupe.
"Honor... qu'est-ce que tu fais ?
— J'ai besoin d'aller courir. Je dois penser. Penser à comment je vais dire les choses à Oscar."
Claire s'approcha encore, frissonnant lorsqu'Honor ouvrit la porte, laissant entrer l'air glacial de mars. Son amie ressemblait à un spectre, un coup de poignard lui transperça la poitrine et la figea sur place. Qu'avait-elle fait ? Dans un éclat de voix, elle s'interposa.
"Arrête ! C'est facile, tu vas lui dire la vérité ! Et tu vas lui dire pourquoi je ne peux pas rester dans cette maison. Tu vas lui dire que je t'aime, mais que toi tu ne m'aimes pas. Tu vas lui dire que tu l'aimes, et... et il te dira qu'il t'aime aussi, et que j'ai déconné comme pas possible. Et, et...
— Claire, personne ne va dire ça."
Une nouvelle vague d'émotions souleva Claire pour la laisser s'écraser de plus belle. Elle n'y voyait plus clair. Elle qui s'était toujours targuée de savoir faire la part des choses, elle qui avait consacré un dixième de sa vie à apprendre la psychiatrie, la voilà désormais incapable de seulement savoir ce qu'elle ressentait ! Honor se tourna vers elle, ajustant sa frontale.
"Ce n'est pas aussi simple. Un silence, avant de lui tourner le dos pour regarder dehors. Je vais devoir avouer à Oscar que je ne sais plus ce que je ressens pour toi..."
Quoi ? Comment ? Claire cessa de pleurer, inspirant sous une violente impulsion. Le monde autour d'elle n'existait plus que par la silhouette de son amie, sur le seuil de la porte. À la frontière entre la lumière tamisée de sa maison et l'obscurité totale de l'extérieur. C'est ainsi qu'elle l'avait toujours connu, se fit-elle la réflexion. Toujours à la limite, à la séparation. Naviguant entre le noir et le blanc, entre le pire et le meilleur. Entre son sanctuaire et ses démons. Et Claire ne supportait pas l'idée d'avoir brisé cet équilibre. Mais encore une fois, l'ancienne militaire brisa le silence la première.
"Claire."
Elle se retourna vers son amie, déposant sur elle un regard impénétrable. L'ombre d'un sourire flottait sur ses lèvres, avant de se dissoudre dans ses traits de pierre.
"Je vais aller courir. Je vais réfléchir. Et lorsque je reviendrai, nous ferons comme si cette conversations n'avait jamais existé."
Ah... c'était ainsi... Claire ignora le pieu qui dardait son cœur, elle n'avait pas espéré mieux qu'un statut quo. Qu'un retour à la normal, et elle ferait tout pour y arriver.
"Nous agirons ainsi, jusqu'au retour d'Oscar. Et nous ne prendrons une décision sur la nature de notre relation qu'après que je ne lui ai parlé."
Comment ? Ses yeux s'écarquillèrent, à chaque certitude qu'elle se forgeait, son amie la faisait voler en éclats.
"Est-ce que tu as compris ?
— Euh... oui ! Mais... pourquoi... qu'est-ce que tu...
— Je ne veux pas te blesser. Mais je ne peux pas te mentir non plus. Claire. Moi aussi, je t'aime, beaucoup, mais ça n'est pas aussi simple, bordel."
De son index, elle alluma sa frontale.
"Au fait. Si tu t'avises de quitter la maison, je t'y ramènerai manu militari, est-ce clair ?"
Un hochement de tête, plus un bruit. Les deux âmes se regardèrent encore un instant, avant qu'Honor ne ferme la porte en quittant la maison. Laissant Claire sur place, rouge comme une pivoine, les mains serrées sur sa poitrine, le regard dans le vide. Trop d'émotions se bousculaient encore avec une violence inouïe en elle. Son amie ne l'avait pas rejeté. Mais elle ne pouvait pas lui donner ce qu'elle voulait. Alors pourquoi tant de charabia, elle qui, d'habitude, était une femme de si peu de mots ? Pourquoi ne l'avait-elle pas remise en place lors de sa crise de jalousie ? Pourquoi ne lui avait-elle pas tout simplement répondu par la négative ? Pourquoi avait-elle besoin de réfléchir ?
Pourquoi lui avoir dit qu'elle l'aimait aussi, si ça n'était pas aussi simple ?
"Merde, Honor... T'as jamais été douée avec ça..."
Sa vision devint floue, mais non pas à cause des larmes, cette fois. Un épuisement colossal s'abattit sur elle. Sa montre connectée s'illumina sous ses yeux. Onze heures et demi. La discussion avait donc durée si longtemps que ça ?
Claire passa encore une dizaine de minutes à simplement fixer la porte, pour ensuite se forcer à aller se mettre au lit. Elle chaparda l'un des somnifères d'Honor pour se forcer à trouver le sommeil, incapable d'affronter ses pensées nocturnes seules, pas après cela.
Sa rencontre avec Honor. Jeune caporale à l'époque, flamboyante comme une démone, assoiffée de sang et de violence, brutalisant tous deux qui avaient le malheur de mal la regarder pour mieux s'élever. Un visage de pierre, un regard si pénétrant qu'il pouvait nous mettre à nu d'un battement de cils. Aucune échappatoire, impossible d'y couper. Comme elle l'avait terrifié, à cette époque, même si elle avait développé des trésors d'ingéniosité pour ne jamais lui montré, elle tremblait comme une feuille après chaque consultation.
Aujourd'hui encore, elle se demandait comment une femme aussi extraordinaire qu'Honor avait pu devenir amie avec elle.
Toutes ces années, elle l'avait suivi dans ses folies, dans ses errances les plus extrêmes. Très vite, Oscar les avait rejoint, et sa présence devint la pierre manquante à la forteresse de la militaire. Oh, jamais elle ne fut mise de côté, Oscar est aujourd'hui son ami tout comme Honor l'est. Oh, Oscar...
La panique explosa en elle, tous ces souvenirs, toute cette richesse, ces précieux joyaux, elle ne pouvait pas les perdre, elle ne pourrait pas vivre avec ça. L'oreiller qu'elle tenait fut projeté au sol lorsqu'elle bondit sur le canapé pour totalement pivoter vers Honor, qui n'avait toujours pas bougé un seul muscle.
"Depuis com...
— HONOR ! Désolée ! Pardon ! Oublie que j'ai dit ça ! Je... je peux faire avec ! Ça finira par passer, d'accord, c'est... quoi ?"
La blonde s'interrompit aussi subitement qu'elle avait commencé. Elle n'avait pas bien saisi la question de son amie, qui déplia à son tour ses longues jambes, faisant rouler ses muscles et agitant ses cicatrices, pour se redresser lui faire face à son tour. Et le regard qu'elle lui lança l'enveloppa d'une chaleur glaciale. Une couverture dont elle ne voudrait jamais se débarrasser, mais qui menaçait de la calciner si elle ne fuyait pas vite. L'ancienne militaire ne se laissa pas démonter, et déposant sa main sur le canapé, recommença.
"Depuis combien de temps ?
— Je... je sais pas ! Depuis... je sais pas, j'ai toujours trouvé que t'étais incroyable ! J'étais tellement heureuse d'être ton amie, tu m'as toujours protégée quand on était à l'armée, tu m'as toujours impressionnée, c'est toi qui m'a poussé à devenir psychiatre, c'est...
— Hey. Honor attrapa brusquement le visage de son amie pour la forcer à se taire. Claire, concentre-toi, tout va bien.
— A... aaha..."
La blonde se décomposa en un éclair, elle avait frôlé la crise cardiaque lorsque son amie l'avait attrapé par le visage. Ce contact lui fut comme un poison succulent. Ses yeux papillonnèrent une seconde, avant qu'elle ne réussisse à s'ancrer à nouveau. Et Honor ne la laissait pas partir. Elle et sa foutue rationalité, son foutu pragmatisme, tout aurait été tellement plus simple si elle l'avait juste rejeté, mais voilà qu'elle se mettait à lui poser des questions précises.
Elle secoua la tête en inspirant profondément, pour se forcer à se dégager des mains d'Honor et s'éloigner.
"Non, non mais... non mais c'est con, vraiment ! Tu peux pas juste oublier s'il te plaît ? Je... Y'a Oscar, je sais très bien, vous êtes putain de parfaits, tous les deux !
— Wow..."
Claire plaqua sa main sur sa bouche, se maudissant à l'agonie. Les démons de la jalousie venaient de poindre le bout de leur nez, ils s'étaient depuis trop longtemps fait désirer, et impossible de les garder éloignés bien longtemps. La honte supplanta l'embarras, elle crut qu'elle allait s'enfuir, sans jamais revenir. Elle aimait tellement Honor, mais elle aimait aussi Oscar, et Narcisse... elle aimait ce gosse comme son fils.
Les larmes roulèrent sans prévenir entre ses doigts, et les sanglots suivirent dans la foulée. Ils la prirent à bras le corps, culbutant sa poitrine d'un violent coup de bélier, auquel elle aurait succombé sans le moindre doute si les solides bras de son amie ne l'avaient pas enlacé l'instant d'après. Entre deux sanglots, elle lui chuchota, la laissant s'agripper à elle sans modération.
"C'est pour ça que tu as attendu que Oscar ne soit pas là ?
— Mh... mhm ! Sanglota Claire en hochant la tête.
— Claire... tu sais que je vais lui en parler. Tu savais que je lui en aurais parlé, qu'importe le timing ?
— Snif... Ouais, j'sais bien... Mais je... j'voulais juste une chance de pouvoir te dire la vérité, je voulais juste être honnête, t'es la seule famille avec laquelle j'ai toujours pu être honnête."
Honor secoua la tête en souriant timidement lorsque son amie pleura dans sa brassière en reniflant. Une petite grimace amusée, mais préoccupée, déforma brièvement ses traits lorsqu'elle sentit le liquide sur sa poitrine. Elle qui était habitué aux liquides corporels, peu importe leur nature, les larmes avaient toujours une texture déplaisante. Plus particulièrement lorsqu'elles proviennent d'un être aimé.
L'ancienne militaire n'avait jamais été douée pour gérer les états d'âme de ses semblables. Quiconque d'étranger à sa famille ne s'était jamais récolté qu'un visage fermé et un regard de mépris. Elle n'avait que faire des sentiments de ceux qui ne lui importaient pas. Ses bras serrèrent un peu plus fort Claire, qui s'appuya contre elle de plus belle. Mais ceux qui lui importaient...
Elle était habituée à voir Claire pleurer. La psychiatre n'avait jamais vraiment été du genre à lui dissimuler ses émotions. Plus à partir d'un certain stade de leur relation, et la naissance de Narcisse n'avait fait que renforcer cette proximité. Mais aujourd'hui, les émotions ruisselantes de ces larmes ne faisaient que charrier un poison indicible, auquel elle ne pouvait se soustraire aisément. Ses mots la touchaient. Profondément. Et une étrange vibration résonna en elle, avant qu'elle ne la fasse taire en un clignement de cils.
Dans l'ordre des choses, il fallait d'abord rassurer Claire, le reste pourrait attendre. Elle inspira profondément, sentant les sanglots diminuer progressivement, avant de se redresser pour la laisser se reprendre.
La blonde reniflait sans retenue, retirant ses lunettes embuées, ses mains essuyant son visage sans se préoccuper de la moindre bienséance. Elle sentit davantage qu'elle ne vit, derrière le flou de ses larmes, Honor se lever. Sa voix résonna de la cuisine.
"Claire, c'est impossible. Et je pense que tu le sais très bien. J'aime Oscar, plus que tout.
— Snirfl, mais je sais ! Merci..."
Elle récupéra la boîte de mouchoirs que venait de lui tendre son amie. Elle put trouver un peu de quiétude en se mouchant bruyamment, expulsant ses problèmes dans le tissu désormais impropre, qu'elle froissa dans sa main pour les enfermer à tout jamais. Une longue expiration tremblotante la secoua profondément, avant qu'elle ne puisse reprendre. C'est alors qu'elle se souvint d'Honor, et la vit assise de nouveau à côté d'elle. La reconnaissance qu'elle ressentit envers elle ne connaissait pas de limite. Mais il fallait conclure...
"Je sais... je peux pas lui faire ça, je l'aime beaucoup aussi, et puis Narc... oh.... Narc, je suis désolé, Honor, j'ai trop déconné.
— C'est... ce n'est pas de ta faute. Tu as été très courageuse.
— Arrête... snif... Tu peux me dire que tu ne m'aime pas, s'il te plaît ?
— ..."
Le silence répondit à sa supplique. Son cœur s'arrêta, elle remit ses lunettes pour regarder Honor. L'ancienne militaire s'était tue, et fixait Claire d'un regard énigmatique. Pourquoi ne répondait-elle pas ? Lorsqu'elle reprit, elle vit immédiatement ses yeux se détourner.
"Claire, ça n'est pas aussi simple. Tu...
— Arrête, Honor, arrête, ça n'est pas drôle.
— Je... Attends, je dois réfléchir.
— Honor, tu... Non. S'il te plaît, tu ne peux pas me dire ça."
Pourquoi la brune semblait-elle si perturbée ? Claire verrouilla ses émotions pour se protéger, et reprit le contrôle de sa capacité d'analyse. Les expressions du visage de son amie, les crispations infimes, que personne d'autre n'aurait vu, et les souvenirs... Les souvenirs de leurs moments complices, de leurs discussions passionnées et profondes, de leurs longues soirées au bar... Claire avait toujours flirté avec Honor, mais davantage pour la blague que par intention, jamais elle n'avait imaginé se retrouver dans une situation pareille aujourd'hui. Et depuis toutes ces années, comment se faisait-il qu'Honor ne l'ait jamais réellement repoussé, elle qui était toujours si prompte à envoyer paître quiconque osait l'approcher ?
La blonde se redressa en une inspiration, ses mains agrippant sa jupe désormais froissée. L'ancienne militaire avait totalement détourné le regard, désormais, et pour la première fois depuis très longtemps, Claire vit une émotion passer sur son visage. Une angoisse. Et voilà qu'à son tour, elle porta l'ongle de son pouce à sa bouche pour le ronger !
C'en fut trop pour la psychiatre, qui refusait de mettre au supplice son amie, de la pousser à un choix impossible. Elle devait partir, et voulu bondir du canapé, les jambes tremblantes.
"Je... je crois que je vais partir.
— Attends. Il est hors de question que tu...
— Honor, je vois bien !"
Sa voix se brisa sans prévenir, clouant l'ancienne militaire sur le canapé. Tremblotant sur ses appuis, Claire sentit de nouveau les larmes couler. Elle imagina Narcisse, elle pensa à Oscar, et affermit sa résolution.
"Je ne peux pas te blesser de cette façon, j'ai été putain d'égoïste. Je sais que tu culpabiliserais trop de m'envoyer chier, mais je sais que tu veux me dire la vérité ! Je ne veux pas t'arracher ces mots. Je peux prendre sur moi, Honor, pour toi. Tu pourras tout expliquer à Narcisse et à Oscar. Et peut-être que dans quelques mois, tout redeviendra comme avant, je... c'est ce que je veux, je te le promets !
— Bloody hell, Claire, tais-toi un instant !"
Jamais Claire ne cessa de parler aussi vite. Comme frappée d'un coup de fouet, elle fut autant choquée par la demande d'Honor que par son cri. Depuis quand n'avait-elle pas crié ainsi ? L'avait-elle jamais entendu ne serait-ce que hausser la voix ? Elle aurait pu les compter sur les doigts de sa main. Sans compter sur l'effrayante silhouette qui se dressa face à elle lorsque l'ancienne militaire se leva pour aller jusqu'à la baie vitrée, ce simple élément inhabituel suffit à la clouer.
Toutes ses émotions venaient de se faire renvoyer au fond de son cœur, enterrée sous des couches et des couches de couvertures, blindées par la peur et l'angoisse. Elle n'osait pas bouger un muscle, mais osa tourner le regard vers Honor.
La grande femme contemplait la pénombre du jardin. Ses poings étaient serrés, sa respiration plus rapide qu'après une séance de sport intensive. Elle la voyait bouillir, elle la sentait instable, ses muscles roulant sous sa peau, les serpents de ses tatouages glissant sous sa brassière. Claire cessa de la regarder, se sentant rougir. Même en cet instant, elle était incapable de ne pas désirer Honor.
Et elle se dégoûtait pour cela. Ses yeux s'emplirent à nouveau de larmes, avant que la voix de son amie ne lui parvienne de nouveau.
"Je... je dois parler à Oscar.
— Pour lui raconter, je sais.
— Pour y voir clair."
Le cœur de Claire faisait des bonds dans sa poitrine. Elle se refusait à s'abandonner à la moindre forme d'espoir. C'était un amour impossible, impossible. Pas dans cette vie. Elle aurait besoin de temps pour l'accepter, alors pourquoi Honor ne pouvait tout simplement pas la laisser partir ? La voilà qui s'éloigne de la baie vitrée pour se diriger vers elle, la faisant se redresser en rougissant de plus belle.
Les deux femmes se tenaient face à face. En silence. Seul les bruits de tambour dans la poitrine de Claire perturbait l'indifférente lumière tamisée de la pièce. La blonde parcourut sans s'en rendre compte les traits de son amie. Ses cicatrices, qu'elle avait toujours admiré. Celle sous l’œil soulignait le noisette de ses pupilles et la forme de ses cils. Son nez d'une dure sobriété, refusant de se déformer malgré le nombre de coups encaissés. Ses joues rigides, ne se déformant que rarement d'un sourire, mais qui demeuraient immortels dans ses souvenirs. Et ses lèvres... Elle vit flou, elle reprit son souffle.
Claire voulut dire à quel point elle trouvait Honor belle. Elle l'avait toujours pensé, et elle lui avait déjà dit en de nombreuses occasions. Mais elle savait très bien que si elle lui disait maintenant, ses mots prendraient un tout autre sens, et elle ne pouvait pervertir davantage leur relation. Malgré tous ses grands airs, son amie avait un grand cœur, et comme elle avait la chance de faire partie de sa famille, elle ne savait pas comment blesser Claire. Que pensait-elle, derrière les traits imperturbables de son visage ? Elle soupira en tremblant, rompant le silence la première.
"Honor... Tu y vois très clair, je le sais. Tu ne veux pas me blesser. Et c'est ok."
En temps normal, la blonde s'amusait comme une folle de cette phrase. "Et c'est ok", lâché pour parler de situations où clairement, ce n'était pas ok. En temps normal, elle aurait éclaté de rire. Mais en cet instant, elle ne put se contenter que d'un sourire douloureux.
Pas Honor. Ses traits ne mouftaient pas le moins du monde. Elle continuait de la fixer intensément. Et plus les secondes s’égrenaient, moins la psychiatre réussissait à penser de façon cohérente.
"Tu te trompes."
Quoi ?
Le mot ne quitta pas ses lèvres. Honor... tremblait ? L'infime secousse que la blonde observa sous ses épaules, avait-elle rêvé ? Claire sentait que quelque chose n'allait pas, mais pourquoi ne pouvait-elle pas mettre le doigt dessus ? Parce qu'elle se transformait en idiot née de la dernière pluie dès qu'il s'agissait d'amour, voilà pourquoi. Mais elle sentait malgré tout une différence. Les réactions d'Honor ne collaient pas tout à fait à ses analyses, ni à ses observations. Il manquait une inconnue, un caractère à l'équation... Et Claire patienta de toute son âme en attendant qu'Honor ne mette les mots dessus.
L'ancienne militaire avait toujours été bien plus grande qu'elle, et ce soir, elle la dominait de toute sa taille. Claire n'en ressentit pas la moindre peur.
Enfin, Honor laissa échapper un long soupir. Un très long soupir, avant de se saisir l'arête du nez entre le pouce et l'index.
"Claire, depuis combien de temps m'aimes-tu ainsi ?
— Honor...
— Réponds-moi. Insista-t-elle d'une voix dure.
— Je... ne suis pas sûre. Depuis... je t'ai toujours aimé, de beaucoup de façons. Depuis le premier jour, t'as toujours été extraordinaire.
— Claire...
— Je sais pas. Je me suis fait la réflexion la première fois quelques mois après avoir emménagé ici. Et j'ai passé le reste de mon temps ici à essayer de le noyer."
Honor inspira finalement, libérant son nez pour rouvrir ses yeux. Elle les plongea dans ceux de son amie. Claire écarquilla les siens. Avait-elle rêvé ? Elle rougit. Venait-elle de voir les yeux de son amie glisser sur ses lèvres ? Son cœur bondit dans sa poitrine, avant qu'elle ne le tue en fermant les yeux à son tour. Elle allait demander une nouvelle fois à Honor de la rejeter, tout serait plus simple ainsi. Mais lorsqu'elle rouvrit les paupières, son amie avait disparu.
La surprise la pris de court, et un instant durant, elle oublia sa peine.
"Honor ?"
Elle entendit du bruit dans le couloir d'entrée. Et lorsqu'elle s'en approcha, elle vit Honor en train d'enfiler sa veste et ses chaussures de sport. Plissant les yeux, elle serra ses doigts autour de sa jupe.
"Honor... qu'est-ce que tu fais ?
— J'ai besoin d'aller courir. Je dois penser. Penser à comment je vais dire les choses à Oscar."
Claire s'approcha encore, frissonnant lorsqu'Honor ouvrit la porte, laissant entrer l'air glacial de mars. Son amie ressemblait à un spectre, un coup de poignard lui transperça la poitrine et la figea sur place. Qu'avait-elle fait ? Dans un éclat de voix, elle s'interposa.
"Arrête ! C'est facile, tu vas lui dire la vérité ! Et tu vas lui dire pourquoi je ne peux pas rester dans cette maison. Tu vas lui dire que je t'aime, mais que toi tu ne m'aimes pas. Tu vas lui dire que tu l'aimes, et... et il te dira qu'il t'aime aussi, et que j'ai déconné comme pas possible. Et, et...
— Claire, personne ne va dire ça."
Une nouvelle vague d'émotions souleva Claire pour la laisser s'écraser de plus belle. Elle n'y voyait plus clair. Elle qui s'était toujours targuée de savoir faire la part des choses, elle qui avait consacré un dixième de sa vie à apprendre la psychiatrie, la voilà désormais incapable de seulement savoir ce qu'elle ressentait ! Honor se tourna vers elle, ajustant sa frontale.
"Ce n'est pas aussi simple. Un silence, avant de lui tourner le dos pour regarder dehors. Je vais devoir avouer à Oscar que je ne sais plus ce que je ressens pour toi..."
Quoi ? Comment ? Claire cessa de pleurer, inspirant sous une violente impulsion. Le monde autour d'elle n'existait plus que par la silhouette de son amie, sur le seuil de la porte. À la frontière entre la lumière tamisée de sa maison et l'obscurité totale de l'extérieur. C'est ainsi qu'elle l'avait toujours connu, se fit-elle la réflexion. Toujours à la limite, à la séparation. Naviguant entre le noir et le blanc, entre le pire et le meilleur. Entre son sanctuaire et ses démons. Et Claire ne supportait pas l'idée d'avoir brisé cet équilibre. Mais encore une fois, l'ancienne militaire brisa le silence la première.
"Claire."
Elle se retourna vers son amie, déposant sur elle un regard impénétrable. L'ombre d'un sourire flottait sur ses lèvres, avant de se dissoudre dans ses traits de pierre.
"Je vais aller courir. Je vais réfléchir. Et lorsque je reviendrai, nous ferons comme si cette conversations n'avait jamais existé."
Ah... c'était ainsi... Claire ignora le pieu qui dardait son cœur, elle n'avait pas espéré mieux qu'un statut quo. Qu'un retour à la normal, et elle ferait tout pour y arriver.
"Nous agirons ainsi, jusqu'au retour d'Oscar. Et nous ne prendrons une décision sur la nature de notre relation qu'après que je ne lui ai parlé."
Comment ? Ses yeux s'écarquillèrent, à chaque certitude qu'elle se forgeait, son amie la faisait voler en éclats.
"Est-ce que tu as compris ?
— Euh... oui ! Mais... pourquoi... qu'est-ce que tu...
— Je ne veux pas te blesser. Mais je ne peux pas te mentir non plus. Claire. Moi aussi, je t'aime, beaucoup, mais ça n'est pas aussi simple, bordel."
De son index, elle alluma sa frontale.
"Au fait. Si tu t'avises de quitter la maison, je t'y ramènerai manu militari, est-ce clair ?"
Un hochement de tête, plus un bruit. Les deux âmes se regardèrent encore un instant, avant qu'Honor ne ferme la porte en quittant la maison. Laissant Claire sur place, rouge comme une pivoine, les mains serrées sur sa poitrine, le regard dans le vide. Trop d'émotions se bousculaient encore avec une violence inouïe en elle. Son amie ne l'avait pas rejeté. Mais elle ne pouvait pas lui donner ce qu'elle voulait. Alors pourquoi tant de charabia, elle qui, d'habitude, était une femme de si peu de mots ? Pourquoi ne l'avait-elle pas remise en place lors de sa crise de jalousie ? Pourquoi ne lui avait-elle pas tout simplement répondu par la négative ? Pourquoi avait-elle besoin de réfléchir ?
Pourquoi lui avoir dit qu'elle l'aimait aussi, si ça n'était pas aussi simple ?
"Merde, Honor... T'as jamais été douée avec ça..."
Sa vision devint floue, mais non pas à cause des larmes, cette fois. Un épuisement colossal s'abattit sur elle. Sa montre connectée s'illumina sous ses yeux. Onze heures et demi. La discussion avait donc durée si longtemps que ça ?
Claire passa encore une dizaine de minutes à simplement fixer la porte, pour ensuite se forcer à aller se mettre au lit. Elle chaparda l'un des somnifères d'Honor pour se forcer à trouver le sommeil, incapable d'affronter ses pensées nocturnes seules, pas après cela.
À mots frémissant
Honor avait toujours détesté courir.
Il s'agissait de l'exercice qu'elle avait le plus cherché à fuir dans sa jeunesse, lors des éternels tours de terrain, cherchant constamment mille autres alternatives plus productives à ses yeux. Malgré l'importance essentielle de cet entraînement, qu'elle n'avait embrassé que bien tardivement, elle n'en avait jamais fait sa passion. Courir pour aller nulle part, une effrayante perte de temps. Mais l'ancienne militaire avait appris à ne négliger aucun entraînement, et elle était aujourd'hui tout aussi bien capable de courir un marathon que de piquer le plus rapide des sprints. Courir fait travailler l'entièreté du corps, développe le système cardio-vasculaire, renforce les os et les articulations, et bla, et bla et bla...
Elle savait tout cela. Mais elle détestait courir.
Pourtant, ce soir, elle ne s'arrêtait pas. Sans un bruit, en silence, pénétrant l'obscurité de la nuit, éclairée par sa frontale traçant les mouvements de sa tête. Ses chaussures épousaient souplement les sols, la terre, l'herbe, ou le goudron du bord de la route. Aucune musique ne l'accompagnait, elle ne courait jamais en musique, s'imposant une discipline mentale absolue. Depuis combien de temps courait-elle ainsi ? Une heure ? Deux heures ? Elle ne voulait pas regarder sa montre connectée, refusant de penser à autre chose que les mouvements de son corps.
Et pourtant, glissant sur l'aisance de son exercice, s'habituant à l'effort, les spectres de ses sentiments émergèrent de nouveau, fébriles, mais omniprésents. Son souffle était court, et cela l'insupportait presque autant que sa propre faiblesse mentale. La course à pieds ne l'épuisait jamais, elle pouvait courir des heures avant de se fatiguer, et voilà que ce soir, une simple petite promenade suffisait à la pousser dans ses retranchements.
Les premiers kilomètres, elle les avait passé à escalader la colline face à sa maison. Franchissant les buissons, dérapant sur les chemins de terre, avalant le dénivelé sans y penser, avant de finalement atteindre le sommet. Pour redescendre de l'autre côté. Elle s'aventurait au milieu de la campagne Irlandaise, qu'elle avait exploré de nombreuses fois par le passé pour sécuriser les lieux. Une forêt non loin bordait le paysage, là était sa destination. N'importe où aurait pu l'être, mais l'évidence du chemin s'imposait à elle, et l'ancienne militaire refusait de chercher plus loin.
Sa basket crissa sur la bordure du chemin, annonçant l'entrée de la forêt. Son cœur bombardait sa poitrine, répandant tout aussi bien le sang brûlant que ses émotions glaciales. Rien d'autre ne résonnait à ses oreilles que le régulier tambour de son palpitant. Son visage fermé fixait intensément le chemin.
C'est alors qu'une branche trouva le bon moment pour se matérialiser sur son chemin. Dans un éclair rouge, elle égratigna sa joue, laissant ruisseler un mince filet de sang.
"Et merde."
Honor s'arrêta net. Tout venait de s'écrouler. Toute sa concentration, sa plénitude, elle fut violemment tirée de son état de transe, et toute la réalité du monde la rattrapa.
La nuit n'était plus si silencieuse. Quelques grillons tardifs ou matinaux sonnaient timidement. Un bruissement de feuillage, puis les bruits de pattes d'un petit rongeur. Le battement d'ailes d'une chouette, accompagné de son hululement perçant. Une brise légère souffla sur les arbres, qui se mirent à siffler en s'agitant paisiblement, indifférents aux tracas humains. L'ancienne militaire expira en passant le dos de sa main sur sa joue, savourant les picotements douloureux de sa peau.
Elle voulut ne pas penser. Le courage de regarder sa montre la trouva enfin. Une heure du matin. 24 kilomètres parcourus. Rythme cardiaque moyen : 146. Anomalie détectée, moyenne dépassée, faites une pause, reprenez votre souffle.
"Va chier."
Honor arracha sa montre qui s'éteignit, avant de la glisser dans la poche de son legging. Elle n'avait pas pris son portable, elle ne le réalisa que maintenant. Mais peut-être s'agissait-il d'un acte manqué, elle aurait bien été capable de l'oublier volontairement pour ne pas avoir à recevoir d'éventuelles notifications de Claire.
Claire...
Ses dents crissèrent, ses pensées s'emballèrent, accompagnant les battements de son cœur qui redoublèrent de puissance. Elle ne pouvait plus se permettre de temporiser, elle allait devoir y penser.
Penser.
Elle resta debout, droite, immobile, indifférente aux tracas forestiers qui l'entouraient, craquant les articulations de ses doigts une à une. Claire, que pensait-elle d'elle ? Rien que de formuler cette pensée suffit à culbuter sa poitrine d'une vague d'émotions épouvantablement puissantes. La colère, l'angoisse, la chape de plomb qui s'étale en travers de sa gorge, menaçant de bloquer sa respiration. Puis la chaleur délicate, les picotements sur la peau, les douces plumes tendres qui chatouillaient sa nuque en aspirant à remonter jusqu'au sommet de son crâne. La culpabilité, les griffes rampantes dans ses veines qui l'empêchaient d'y voir clair. Claire.
Sa main passa sur son visage dans un souffle tremblant.
Elle aimait Oscar, de tout son cœur. Il était le seul homme de sa vie, qui avait réussi à gagner l'entièreté de ses faveurs et la conquérir toute entière. Elle testa les solidités de ses sentiments comme un aveugle vérifierait la stabilité du sol sur lequel il marche. Intacts. Complets. Entiers et puissants, presque comme au premier jour. Renouvelés par les expériences, entretenus par la sincérité des discussions et alimentés par leur passion mutuelle. Alors, qu'en était-il de Claire ?
Elle aimait Claire, de toute évidence. La foudre frappa sa colonne vertébrale, la poussant à s'approcher d'un arbre pour s'y appuyer, son regard se tournant vers les étoiles.
Son visage disparu sous ses mains lorsqu'elle gémit en s'effondrant sur ses fesses, à même le sol froid.
"Mais qu'est-ce que je fais..."
Toutes ces années, s'était-elle déjà posé la question ? Avait-elle ignoré ce qu'elle ressentait, n'avait-elle jamais ressenti le besoin d'y penser plus en avant ? Elle était énormément attachée à cette amie, cette infirmière, au début, puis cette confidente. La seule, qui avait presque réussi à se hisser au niveau d'Oscar, dans son cœur. La seule qui avait supporté les impulsions de sa jeunesse, et qui s'était trouvée pour passion de contredire Honor lorsque personne n'osait seulement la regarder dans les yeux. La seule qui l'avait accompagné où personne ne pouvait, ni ne voulait.
Tous ces rapprochements, ces moments... Claire était son amie. Mais elle l'aimait tellement fort, elle aussi. L'évidence lui était imposé, juste sous son nez, démultiplié par la sincérité de son amie, qui avait eu le courage de voir ses sentiments en face. Bien évidemment qu'elle lui plaisait, cette femme était tellement belle, si intelligente, fine, gentille, attentionnée, et spirituelle. Oh, qu'elle était spirituelle. Et courageuse. L'amour. Claire, malgré ses airs de séductrice, était l'âme la plus romantique qu'Honor ait eu l'honneur de connaître. Chaque relation, elle l'avait vécu de plein cœur, sans retenue. Chaque rupture, elle l'avait vécu avec toute la tragédie d'une adolescente qui pensait vivre la dernière. Claire était courageuse de lui avoir avoué ses sentiments, sachant pertinemment qu'ils ne pourraient être exaucés.
Claire était courageuse. Là où Honor attendrait le retour d'Oscar pour se reposer sur lui. Elle attendrait qu'il revienne pour lui en parler, et elle se servirait de son refus pour réussir à repousser délicatement Claire, mais sans la sortir de sa vie.
Oui, voilà, cela lui paraissait sage, pensa-t-elle en relâchant ses traits, avant de se lever pour reprendre en marchant le chemin de la maison.
Il s'agissait de l'exercice qu'elle avait le plus cherché à fuir dans sa jeunesse, lors des éternels tours de terrain, cherchant constamment mille autres alternatives plus productives à ses yeux. Malgré l'importance essentielle de cet entraînement, qu'elle n'avait embrassé que bien tardivement, elle n'en avait jamais fait sa passion. Courir pour aller nulle part, une effrayante perte de temps. Mais l'ancienne militaire avait appris à ne négliger aucun entraînement, et elle était aujourd'hui tout aussi bien capable de courir un marathon que de piquer le plus rapide des sprints. Courir fait travailler l'entièreté du corps, développe le système cardio-vasculaire, renforce les os et les articulations, et bla, et bla et bla...
Elle savait tout cela. Mais elle détestait courir.
Pourtant, ce soir, elle ne s'arrêtait pas. Sans un bruit, en silence, pénétrant l'obscurité de la nuit, éclairée par sa frontale traçant les mouvements de sa tête. Ses chaussures épousaient souplement les sols, la terre, l'herbe, ou le goudron du bord de la route. Aucune musique ne l'accompagnait, elle ne courait jamais en musique, s'imposant une discipline mentale absolue. Depuis combien de temps courait-elle ainsi ? Une heure ? Deux heures ? Elle ne voulait pas regarder sa montre connectée, refusant de penser à autre chose que les mouvements de son corps.
Et pourtant, glissant sur l'aisance de son exercice, s'habituant à l'effort, les spectres de ses sentiments émergèrent de nouveau, fébriles, mais omniprésents. Son souffle était court, et cela l'insupportait presque autant que sa propre faiblesse mentale. La course à pieds ne l'épuisait jamais, elle pouvait courir des heures avant de se fatiguer, et voilà que ce soir, une simple petite promenade suffisait à la pousser dans ses retranchements.
Les premiers kilomètres, elle les avait passé à escalader la colline face à sa maison. Franchissant les buissons, dérapant sur les chemins de terre, avalant le dénivelé sans y penser, avant de finalement atteindre le sommet. Pour redescendre de l'autre côté. Elle s'aventurait au milieu de la campagne Irlandaise, qu'elle avait exploré de nombreuses fois par le passé pour sécuriser les lieux. Une forêt non loin bordait le paysage, là était sa destination. N'importe où aurait pu l'être, mais l'évidence du chemin s'imposait à elle, et l'ancienne militaire refusait de chercher plus loin.
Sa basket crissa sur la bordure du chemin, annonçant l'entrée de la forêt. Son cœur bombardait sa poitrine, répandant tout aussi bien le sang brûlant que ses émotions glaciales. Rien d'autre ne résonnait à ses oreilles que le régulier tambour de son palpitant. Son visage fermé fixait intensément le chemin.
C'est alors qu'une branche trouva le bon moment pour se matérialiser sur son chemin. Dans un éclair rouge, elle égratigna sa joue, laissant ruisseler un mince filet de sang.
"Et merde."
Honor s'arrêta net. Tout venait de s'écrouler. Toute sa concentration, sa plénitude, elle fut violemment tirée de son état de transe, et toute la réalité du monde la rattrapa.
La nuit n'était plus si silencieuse. Quelques grillons tardifs ou matinaux sonnaient timidement. Un bruissement de feuillage, puis les bruits de pattes d'un petit rongeur. Le battement d'ailes d'une chouette, accompagné de son hululement perçant. Une brise légère souffla sur les arbres, qui se mirent à siffler en s'agitant paisiblement, indifférents aux tracas humains. L'ancienne militaire expira en passant le dos de sa main sur sa joue, savourant les picotements douloureux de sa peau.
Elle voulut ne pas penser. Le courage de regarder sa montre la trouva enfin. Une heure du matin. 24 kilomètres parcourus. Rythme cardiaque moyen : 146. Anomalie détectée, moyenne dépassée, faites une pause, reprenez votre souffle.
"Va chier."
Honor arracha sa montre qui s'éteignit, avant de la glisser dans la poche de son legging. Elle n'avait pas pris son portable, elle ne le réalisa que maintenant. Mais peut-être s'agissait-il d'un acte manqué, elle aurait bien été capable de l'oublier volontairement pour ne pas avoir à recevoir d'éventuelles notifications de Claire.
Claire...
Ses dents crissèrent, ses pensées s'emballèrent, accompagnant les battements de son cœur qui redoublèrent de puissance. Elle ne pouvait plus se permettre de temporiser, elle allait devoir y penser.
Penser.
Elle resta debout, droite, immobile, indifférente aux tracas forestiers qui l'entouraient, craquant les articulations de ses doigts une à une. Claire, que pensait-elle d'elle ? Rien que de formuler cette pensée suffit à culbuter sa poitrine d'une vague d'émotions épouvantablement puissantes. La colère, l'angoisse, la chape de plomb qui s'étale en travers de sa gorge, menaçant de bloquer sa respiration. Puis la chaleur délicate, les picotements sur la peau, les douces plumes tendres qui chatouillaient sa nuque en aspirant à remonter jusqu'au sommet de son crâne. La culpabilité, les griffes rampantes dans ses veines qui l'empêchaient d'y voir clair. Claire.
Sa main passa sur son visage dans un souffle tremblant.
Elle aimait Oscar, de tout son cœur. Il était le seul homme de sa vie, qui avait réussi à gagner l'entièreté de ses faveurs et la conquérir toute entière. Elle testa les solidités de ses sentiments comme un aveugle vérifierait la stabilité du sol sur lequel il marche. Intacts. Complets. Entiers et puissants, presque comme au premier jour. Renouvelés par les expériences, entretenus par la sincérité des discussions et alimentés par leur passion mutuelle. Alors, qu'en était-il de Claire ?
Elle aimait Claire, de toute évidence. La foudre frappa sa colonne vertébrale, la poussant à s'approcher d'un arbre pour s'y appuyer, son regard se tournant vers les étoiles.
Son visage disparu sous ses mains lorsqu'elle gémit en s'effondrant sur ses fesses, à même le sol froid.
"Mais qu'est-ce que je fais..."
Toutes ces années, s'était-elle déjà posé la question ? Avait-elle ignoré ce qu'elle ressentait, n'avait-elle jamais ressenti le besoin d'y penser plus en avant ? Elle était énormément attachée à cette amie, cette infirmière, au début, puis cette confidente. La seule, qui avait presque réussi à se hisser au niveau d'Oscar, dans son cœur. La seule qui avait supporté les impulsions de sa jeunesse, et qui s'était trouvée pour passion de contredire Honor lorsque personne n'osait seulement la regarder dans les yeux. La seule qui l'avait accompagné où personne ne pouvait, ni ne voulait.
Tous ces rapprochements, ces moments... Claire était son amie. Mais elle l'aimait tellement fort, elle aussi. L'évidence lui était imposé, juste sous son nez, démultiplié par la sincérité de son amie, qui avait eu le courage de voir ses sentiments en face. Bien évidemment qu'elle lui plaisait, cette femme était tellement belle, si intelligente, fine, gentille, attentionnée, et spirituelle. Oh, qu'elle était spirituelle. Et courageuse. L'amour. Claire, malgré ses airs de séductrice, était l'âme la plus romantique qu'Honor ait eu l'honneur de connaître. Chaque relation, elle l'avait vécu de plein cœur, sans retenue. Chaque rupture, elle l'avait vécu avec toute la tragédie d'une adolescente qui pensait vivre la dernière. Claire était courageuse de lui avoir avoué ses sentiments, sachant pertinemment qu'ils ne pourraient être exaucés.
Claire était courageuse. Là où Honor attendrait le retour d'Oscar pour se reposer sur lui. Elle attendrait qu'il revienne pour lui en parler, et elle se servirait de son refus pour réussir à repousser délicatement Claire, mais sans la sortir de sa vie.
Oui, voilà, cela lui paraissait sage, pensa-t-elle en relâchant ses traits, avant de se lever pour reprendre en marchant le chemin de la maison.
À mots frémissant
"Wow."
Oscar avait bien senti, quelques jours après le début de sa formation, que l'ambiance n'était pas au beau fixe. Honor ne révélait jamais ses émotions à la légère, et étant l'être humain qui la connaissait le mieux sur cette planète, il n'eut aucune difficulté à s'apercevoir de son changement de comportement. Depuis quelques jours, ses appels et échanges de textos n'étaient plus aussi fluides qu'à son départ. Elle se renfermait, détournait, éludait, et employait encore moins d'émojis qu'à l'accoutumée.
Sans se douter de rien, il n'avait pas hésité à l'interroger sur son état, s'étant dégagé une soirée entière pour discuter avec elle le cas échéant. Mais durant l'appel vidéo, la réaction de sa femme l'avait plus qu'interpellé. Je ne peux pas t'en parler maintenant, j'attends que tu sois rentré.
Et ni une ni deux, il avait déjà annulé le reste de sa formation, ignorant les remarques de ses collègues, et avait pris un ferry sans hésiter. En une heure, le billet fut acheté, sa valise fut faite. En trois heures, il avait attrapé le train qui partait de Londres pour Holyhead, et s'apprêtait à monter dans le ferry jusqu'à Dublin. Quatre heures plus tard, il posait le pied en Irlande, avant de prendre le bus pour rejoindre Cork, un trajet de huit heures. Et enfin, un dernier bus rattachait Cork à la toute petite bourgade de Ballinglanna, où il termina le trajet à pied.
Quelle ne fut pas la surprise d'Honor, qui accueillit au saut du lit, en legging et brassière, son mari, pour lui sauter dans les bras après un instant d'ébahissement. Rien que cette joie et ce soulagement, rien que ces petites émotions la dévorèrent encore davantage de culpabilité. Elle ne lui avait même pas dit la raison de ses tracas que déjà, il s'était embarqué dans un voyage de presque vingt heures simplement pour la voir, au lieu d'attendre un avion. Claire dormait encore, et elle en remercia tous les dieux dans lesquels elle ne croyait pourtant pas, pour cela.
Raconte-moi tout. Demanda-t-il en lui donnant sa lourde valise qu'elle souleva sans peine, avant de l'aider à se changer. Il était éreinté, il ne fallait pas être un génie pour le voir, et pourtant, il refusait d'attendre pour parler. Elle n'avait pas encore prévu ses mots, elle n'avait pas encore pensé à comment lui présenter les choses. Aussi put-elle laisser couler tout ce qui s'était passé, comme un rapport, y incorporant péniblement ses émotions, malgré tous les progrès qu'elle avait fait ces dernières années. Parler de ses sentiments avait toujours été l'épreuve ultime pour cette ancienne militaire, et seul Oscar savait accueillir sa parole correctement.
Aucun détail ne fut omis. Si elle avait des difficultés à parler émotions, raconter les faits était sa spécialité. Aussi, Oscar ne put avoir que cette seule réaction, une fois tout le tapis déroulé.
"Wow..."
Répéta-t-il, abasourdi dans le fauteuil, face au canapé dans lequel Honor était assise, enveloppée dans un plaid. L'horloge tiquait déjà une heure et demie du matin, Oscar fixait les pages du livre qu'il avait entrouvert, pour s'occuper les mains. Il n'en avait pas lu une seule ligne, et se gâcha un passage en découvrant la trahison du personnage principal. Mais que dire ?
"Effectivement, tu ne pouvais pas m'en parler par téléphone..."
Elle secoua la tête, répondant par la négative, rougissant jusqu'aux oreilles, renfermée comme une coquille d'huître. Ce qu'Oscar avait du mal à comprendre. Il déposa son livre sur la petite table bordant le fauteuil, pour rejoindre Honor et se glisser sous le plaid avec elle. L'embrassant doucement sur les lèvres, elle ne se détendit pas pour autant. D'habitude, c'était elle qui avait les mains les plus baladeuses, et ce soir, elle les gardait sous la couverture, figée comme un bout de bâton trop sec. Il ne réfléchit qu'un instant avant de commencer à parler.
"Mais, du coup... qu'est-ce qui ne va pas ?"
Elle le fixa en écarquillant les yeux, se forçant à conserver un visage composé.
"Oscar. Tu as bien écouté, tout ce que je t'ai dit ?
— Bien sûr, pourquoi ?
— Mais... enfin, toi, comment tu vas ? Pourquoi tu me...
— Bah, évidemment que je vais bien, pourquoi ça n'irait pas ?"
Honor était habituée à la gentillesse de son mari. La compréhension absolue, l'absence totale de jugement, une empathie dont elle serait à tout jamais dépourvue. Mais jamais elle ne pourrait comprendre comment, parfois, il réussissait à s'enquérir de l'état d'autrui quand il venait de se prendre un torrent de propos bouleversants. Ses traits se plissèrent, elle saisit sans y penser la main qu'il venait de lui tendre pour la serrer.
"Oscar, je viens de te raconter que ma meilleure amie est tombée amoureuse de moi. Je viens de t'avouer que je ne sais pas ce que j'en pense, que j'ai peur de l'aimer aussi, et toi... tu me demandes comment je vais ?
— Mh-mh."
Il répondit en hochant la tête, particulièrement préoccupé d'obtenir la réponse à sa question. Elle laissa retomber la main qu'elle venait de lever, faiblement, sur ses jambes. Il lui caressait doucement le dos de la main qu'il tenait, et elle savait qu'il attendait patiemment sa réponse. Comment ne pas ressentir davantage de culpabilité face à tant de compréhension. Sa gorge se serra, ses yeux s'humidifièrent malgré elle, et elle le remercia intérieurement de ne pas y réagir.
"Je... j'ai peur d'être horrible. Je ne comprendrais jamais comment tu fais...
— Mon amour, c'est moi qui crains de ne pas comprendre le problème. Tu as toujours été polygame, c'était quelque chose sur lequel tu avais été très claire, au début de notre relation."
Un éclair transperça la colonne vertébrale d'Honor, de part en part, la laissant flottante sur le vide de ses pensées. Elle fixa son mari, en silence, la bouche grande ouverte, qu'il referma délicatement d'un tendre geste de main, en souriant. Les mains qu'elle déposa sur sa poitrine tremblaient imperceptiblement, lorsqu'il les saisit en souriant.
"Mais... Oscar, je te disais ça à l'époque, quand je ne pensais pas que tu serais l'amour de ma vie."
Si sa passivité s'expliquait par ce souvenir, elle ne supportait pas l'idée qu'il se sacrifie pour elle. Aussi, pour une rare fois, elle haussa la voix en se redressant.
"C'était il y a vingt ans ! Et... je suis même pas sûre de l'être, en réalité. C'était quand je voulais pas m'engager, quand j'aimais séduire, pour aller où je voulais, quand je voulais, pour coucher avec qui je voulais. Je... J'ai jamais plus ressenti ce besoin, ni cette attirance, depuis que je suis avec toi.
— Ah, je vois. Mais, mon amour, on ne change pas qui on est. Et je le dis sans jugement, j'ai toujours accepté cet aspect de toi, et tu le sais. Tu n'as pas besoin de te cacher. Et tu n'as plus ressenti cette attirance depuis que tu es avec moi, d'accord, mais quand elle se représente, pourquoi devrais-tu renier ce que tu es, si je suis au courant ?"
La voilà de nouveau à court de mots, lorsqu'il répondit d'un petit sourire calme. Ses doigts agrippèrent le t-shirt d'Oscar, il avait toujours su placer les vérités qui importent au bon moment. Toutes ses défenses s'effondraient face à lui, toutes ses raisons de fuir ne paraissaient plus si importantes, désormais. Plus elle y pensait, et plus elle envisageait cette nouvelle relation avec Claire.
Oscar lui embrassa doucement le front, la rassurant de plus belle, avant de la laisser venir dans ses bras. Plusieurs minutes s'écoulèrent sans qu'un mot ne soit prononcé, avant qu'Honor ne reprenne la parole, son visage dans l'épaule d'Oscar.
"Et... et si c'était possible ? Comment tu le vivrais ? Je dis ça hypothétiquement.
— Ça ne t'aurait pas tracassé autant, si tu ne l'avais pas envisagé davantage que de façon hypothétique. Il déposa un baiser sur le front d'Honor, avant de reprendre. Et moi, tant que tu es heureuse, tout me va. Donc je le vivrais très bien, tant que tu ne me tiens pas en dehors de tes émotions.
— Oscar, non... Elle se redressa. Je ne veux pas entendre ça, je ne peux pas tout avoir, et je ne veux pas t'infliger ça. Oublie ça, tu es l'amour de ma vie, et Claire, je l'aime beaucoup, mais...
— Eh. Ne te demande pas à quoi tu as droit, je te demande ce que tu veux."
Bec cloué, en un éclair, de nouveau. Elle savait qu'elle pouvait parler librement, mais ses propres envies l'effrayaient tellement. Le froid qu'un plaid ne pouvait couvrir, et que seule la chaleur de l'enlacement qu'Oscar lui offrit pouvait soulager. Elle répondit le visage plongé dans la poitrine de son mari.
"Je... je crois que l'aime aussi. Claire a toujours été extraordinaire, et... Elle est très importante pour moi. Mais... Et toi ?
— Tu m'aimes toujours ?
— Oh, bien sûr que oui, plus que tout !
— Dans ce cas, tout est bon pour moi ! Je ne peux que t'offrir ma bénédiction, Claire est une femme formidable. Je ne peux pas lutter.
— T'es con."
Un léger coup de poing dans l'épaule, et elle le reprit dans ses bras en le serrant très fort. La peur de l'inconnu avait pris le pas sur la peur de parler. Toutes les conséquences concrètes d'un tel choix le frappèrent sans prévenir, et elle se raccrocha à une lutte rationnelle pour ne pas y penser.
"Ne dis jamais ça. Tu me combles, tu l'as toujours fait, et tu le feras toujours. Je suis heureuse à cent pour cent avec toi. Je t'aime.
— Je t'aime aussi, tout va bien. Je savais que je ne pourrais pas te suffire, tu es tellement la femme la plus extraordinaire du monde, et je veux que tu sois heureuse.
— Alors là, non. Oscar, la ferme."
Elle le fit taire par le baiser le plus enflammé de ces dernières semaines. Leurs lèvres se trouvèrent et s'agitèrent sans un mot, sans qu'ils ne puissent se détacher. Une fois son caquet rabattu, Honor prit le visage d'Oscar entre ses mains, et posa son front contre le sien.
"On ne fera pas ça si c'est ce que tu ressens. Si les choses se passent ainsi, tu dois absolument garder à l'esprit que ce n'est pas pour combler quelque chose, tu m'as compris ?
— D'accord, je retire, j'ai confiance en nous. Désolé, merci de me dire ça. Il attrapa les mains d'Honor pour les serrer.
— Oh... Oscar, j'ai la trouille. Et si c'était la pire idée du monde ?
— Ça, il n'y a qu'une seule manière de le savoir."
Un petit rire, les voilà tous deux en train de s'embrasser, incapables de se décoller, contemplant leurs hésitations mutuelles. Il se laissa tomber sur le fond du canapé, suivi par Honor qui posa sa tête sur ses jambes. Oscar dégaina son portable pour taper quelque chose.
"Qu'est-ce que tu fais ?
— J'envoie un message à Claire, il va falloir qu'on en parle tous les trois, demain matin. La pauvre, elle doit se sentir tellement mal... Tu préfères que je lui parle d'abord seul à seule, ou tu voudras être là ?
— T'es... Oscar, il n'y a que toi pour passer de ce sujet-là à autre chose sans souci.
— Je suis très sérieux, mon amour, il va falloir qu'on en parle tous ensemble. Je ne plaisante pas avec ça, les cadres et les bases vont devoir être posées, il va falloir qu'on discute trèèès longtemps de tout ça, de beaucoup de détails. Rien n'est décidé encore, d'ailleurs, pas tant qu'on en aura pas reparlé avec elle.
— Euh... Je pense que je peux être là aussi, mais tu es sûr d'être d'accord ?"
Il finit son texto, déposa son portable, et se pencha pour l'embrasser de nouveau, avec un sourire.
"Ça te va comme réponse ?
— Oscaar...
— Oui, ça me va. Je ne dis pas que ça ne va pas être un peu bizarre, au début en tout cas. On verra comment ça va se passer, mais tant qu'on communique tous, il n'y a pas de raison que ça se passe mal. Et entre nous, vous allez super bien ensemble !
— Espèce de..."
La voilà partie à l'assaut d'Oscar, pour le plaquer sur le canapé dans un éclat de rire. Au-dessus de lui, le plaquant en s'asseyant sur ses hanches, elle posa ses mains sur sa poitrine en rougissant.
"C'était ça, en fait ? Tu veux juste te rincer l'œil pendant qu'on se roule des pelles ?
— Malheur, je suis démasqué !"
Honor éclatait rarement de rire. Mais le soulagement qu'elle ressentait, combiné à l'amusement qu'elle ressentait, la força à dissimuler son éclat de rire entre les bras d'Oscar, qui l'accompagnait, tout aussi euphorique. Elle trouva un moment pour rajouter :
"Rien que dire ça, ça me fait bizarre... J'ai du mal à m'imaginer... l'embrasser, mais en même temps... ça ne me déplairait, je crois ? Bloody hell, elle est si belle... Oh, bon sang, Oscar, comment tu peux le prendre aussi bien ?"
Essoufflé, Oscar tint cependant à assurer le coup, l'index braqué vers le plafond, peinant à respirer sous le poids de sa femme qu'il adorait.
"Ton bonheur est mon bonheur. Il laissa retomber son bras autour d'elle. Si je te rends heureuse à cent pour cent, pourquoi tu ne pourrais pas l'être à cent vingt pour cent, grâce à Claire ? Avec qui, par ailleurs, je m'entends excessivement bien, sur ce point, de plus, je suis heureux pour elle. Et puis, on sera toujours ensemble, pour moi ça ne va rien changer, c'est toi qui va devoir te débrouiller avec deux amants qui sont raides dingues de toi !"
Honor n'eut rien à répondre à cela. Les deux âmes s'endormirent très rapidement par la suite, tout aussi épuisés l'un que l'autre par cette conversation.
À mots frémissant
Oscar prépara lui-même le café, ce matin, aux aurores. Lui qui, d'habitude, ne pouvait rivaliser avec le réveil matinal de sa femme, fut le premier à ouvrir les yeux, avant même les premiers rayons du soleil. Six heures de sommeil, ça peut vous tuer un homme, mais il se sentait étonnamment ragaillardi. Dans la pénombre de la matinée hivernale, bercé par le silence du sol chauffant lorsqu'il posa ses pieds sur le tapis, il regarda sa femme dormir sous le plaid.
Ses traits étaient apaisés. Calmes, délicats, à ses yeux. Elle avait parfois eu le sommeil si agité, au cours de leur vie, trépané par d'épouvantables cauchemars, des terreurs nocturnes, des insomnies incurables... Les difficultés étaient revenues depuis le départ de Narcisse pour Poudlard, mais depuis deux ans, elle avait enfin retrouvé le sommeil. Comme il la trouvait belle, lorsqu'elle dormait d'un bon repos. Aussi ne se fit-il pas prier, et déposa un long baiser sur sa tempe, veillant à ne pas perturber ses rêves.
Peine perdue, elle passa doucement son bras autour de son cou, pour lui rendre son baiser avec tendresse. Sans même la voir, il sentit son sourire sous ses lèvres. Ces baisers auraient pu durer encore longtemps, si les lourds bruits de pas n'avaient pas retenti à l'étage. Si Oscar souriait toujours, il sentit Honor se crisper, avant qu'elle ne se redresse brutalement pour se dissimuler sous le plaid et s'asseoir à l'extrémité du canapé. L'homme sentit qu'il y aurait du travail à faire, mais il était confiant, et optimiste. Les choses étaient dites, l'honnêteté était passée la première. Et à partir de là, rien ne lui paraissait impossible.
Il ne vit pas Claire descendre, les cheveux en bataille, vêtue de son pyjama à rayures bleues à froufrous. Elle ne s'attendait pas à tomber sur Honor en allumant la lumière, et se figea comme un arbre que l'on viendrait de planter sur place. Et elle n'avait pas non plus vu Oscar, avant qu'il ne rapplique en short et t-shirt, tenant une cafetière fumante et trois tasses.
"Bonjour ! Bien dormi ?
— Euh... Oscar ? T'es... Bonjour..."
Elle voulut prendre place sur un fauteuil, mais Oscar l'incita à venir s'asseoir sur le canapé, à côté d'Honor. La psychiatre hésita, croisant avec peine le regard de son amie, aussi rouge et embarrassée qu'elle ne l'était. Oscar semblait presque s'en amuser.
"Et bien, si déjà vous êtes gênées, qu'est-ce que ça sera après que vous ayez couché ensemble ?
— EH ?! Ah... Oh... merde, vous... tu sais ?.. Oh... misère..."
Honor se contenta de lancer un regard furibond à son mari. Ce dernier hocha la tête, calmement, fier de sa blague, tendant une tasse de café chaud à son amie avant qu'elle ne prenne place. Sur le canapé, mais à l'autre extrémité, malgré tout. Les deux femmes ne s'étaient pas échangé un regard, pas encore, et l'homme en fut particulièrement peiné. En servant la deuxième tasse à Honor, il ne perdit donc pas de temps, et attrapa le coussin de parole pour s'asseoir dans le fauteuil face à elles.
"Bien."
Commença-t-il en croisant les jambes, ses pieds confortablement enfilés dans ses chaussons lapins, se servant sa propre tasse. Il leva ensuite le coussin.
"Je commence ? Bon... Peut-être, oui. Alors, hrm-hrm. Un petit raclement de gorge. Claire, je suis au courant, oui, Honor m'a tout dit hier soir, quand je suis rentré. Tout d'abord, je tiens à mettre au clair que tout va bien, sincèrement."
Malgré la difficulté que la blonde pouvait avoir à croire ces mots, son soulagement ne fut que trop visible. Y compris chez Honor, qui se détendit imperceptiblement en tenant sa tasse entre ses mains, toujours enroulée dans son plaid. Il continua après s'être redressé, et avoir siroté sa première gorgée.
"Ah... délicieux. Donc, nous disions. Tout va bien. Je ne suis pas en colère, je ne suis pas inquiet, je ne suis pas... je ne suis rien de négatif, en fait, je suis même très heureux que ma merveilleuse femme ait attiré les faveurs d'une personne comme toi. Oh, bon, oublions le coussin, je pense que tu as...
— Mais, comment ?! Oscar, je... je ne veux pas te voler Honor, c'est...
— Hey, hey, hey... qui a parlé de ça ? Honor est suffisamment grande pour savoir ce qu'elle veut, me semble-t-il. Or, il s'avère que ses sentiments ont l'air réciproques.
— Quoi ?!"
Oscar se figea un court instant, lorsque Claire pivota d'un bond vers son amie, le visage brûlant. Honor se dissimulait derrière sa tasse, d'une rougeur comparable. Oscar tenta de rattraper sa gaffe, tandis que la psychiatre se cachait à son tour derrière un coussin.
"Je... pensais que c'était déjà dit...
— Pas encore.
— Oh, pardon. Mais au moins, le pansement est arraché. Bon, soyons méthodiques."
Il déposa sa tasse sur la petite table à côté de lui, et saisit sa tablette.
"Par où commencer ? Ah, oui, je sais. Les termes du contrat, en quelque sortes. Claire, pour commencer. Que veux-tu ?
— Que... comment ?
— Avec Honor. Que veux-tu ? Oh, et dis la vérité, c'est justement notre transparence qui garantira la réussite ou l'échec de nos futures relations."
Elle était abasourdie, tout autant qu'Honor, qui regardait Oscar bouche bée. Les deux femmes s'échangèrent un regard, l'air de se demander qui pouvait être cet alien qui réagissait comme tout, sauf un être humain. Aussi, après quelques secondes de silence, il baissa sa tablette en rajustant ses lunettes, un tendre sourire aux lèvres.
"Claire, Honor. Regardez-moi."
Elles s'exécutèrent, et il prit un air plus sérieux, ce qui les prit au dépourvu.
"Oui, j'aime Honor, de tout mon cœur. Je n'aime qu'elle. Non, je ne pense pas la perdre si votre relation change. Oui, je veux son bonheur, et je sais qu'elle est polygame, même si ça fait vingt ans qu'elle l'a oublié. Oui, je suis d'accord pour que vous deveniez amantes. Non, ça ne me dérange pas. Encore non, ça ne me dérange vraiment pas, au contraire, si ça peut contribuer à vous rendre plus heureuse, je crois que la pensée me remplit de joie. Non, ce n'est pas un sacrifice pour elle, je ne compte pas renoncer à une partie de notre relation pour laisser la vôtre fleurir... Que dire encore ?"
Décomptant les élément sur ses doigts, il anticipait chaque question, essayant de couvrir les plus larges zones d'angoisse potentielles. L'une après l'autre, Claire et Honor se sentirent touchées par au moins une des phrases d'Oscar. Tout paraissait tellement fou, leur cœur battaient la chamade dans leur poitrine, à l'idée que leur relation puisse changer. Mais lorsque leurs regards se croisaient, elles réalisèrent que la bénédiction d'Oscar était peut-être tout ce qui leur manquait. Et l'homme n'en avait pas terminé.
"Bon, peut-être qu'avec des questions réponses, ça sera plus simple. Claire, es-tu amoureuse de moi ?
— Eh ?!
— Oscar ?"
Les deux femmes pivotèrent d'un bloc vers Oscar, qui manqua de lâcher sa tablette et de renverser sa tasse. Claire s'imposa d'un coup.
"Non ! Enfin, pas comme Honor, , t'es un super ami, mais je t'avoue que... oh, c'est ultra incorrect, non ?"
Elle cherchait des yeux son amie, qui la foudroyait du regard. Visiblement, si Oscar semblait donner sa bénédiction pour relation extra-conjugale, ce n'était pas le cas de l'ancienne militaire. Et les deux femmes réalisèrent en même temps à quel point ce déséquilibre était profondément injuste. Leurs ardeurs se refroidirent immédiatement, et elles reprirent leur place sur les extrémités du canapé, le plus loin possible l'une de l'autre. Honor parla doucement.
"Oscar, mon amour... Je crois que... je ne peux pas accepter que tu ai des sentiments pour quelqu'un d'autre. Pardon, mon cœur, moi, de mon côté, je ne pourrais pas l'accepter.
— Oh, je sais. Je ne demandais pas ça pour équilibrer les comptes. Juste pour mettre les choses au clair, et c'est réglé, de mon côté, je ne suis pas amoureux de Claire, sans offense.
— Y'a pas de mal..." Répondit-elle, presque amusée.
Abasourdies, les deux femmes avaient depuis longtemps délaissé leur tasse de café, toute leur attention dédiée à cet homme bien trop étrange pour être réel. Et pourtant, elles le connaissaient tellement bien, elles savaient avec certitude qu'il ne mentait pas. Jamais il ne mentait, aussi n'eurent-elles d'autre choix que de le croire. Il notait sur sa tablette, calmement, son éternel sourire aux lèvres, ignorant les regards désormais curieux que les deux femmes se lançaient.
"Donc, pas un trouple, mais plutôt une relation libre, ça vous paraît correct ? Un hochement de tête commun pour réponse. Parfait, on avance ! Ensuite, qu'évoquer... Aidez-moi un peu, vous deux, je suis aussi perdu que vous, moi !"
Il éclata d'un rire cristallin, avant de resservir du café, pour laisser le temps de réponse nécessaire. Claire fut la première, se jetant à l'eau en rougissant de plus belle.
"Euh... qui dort avec qui ?.."
Le regard que lui jeta Honor... Elle crut défaillir. Mourir de peur, s'effondrer sur elle-même. Mais plus ils parlaient, plus elle réalisa qu'elle rougissait tout autant qu'elle-même. Et impossible de ne pas craquer pour son visage sublimé par cette expression de gêne qui la tiraillait tant. La psychiatre se reprit et haussa les épaules, l'air innocent.
"Quoi ? Genre tu t'es pas posée la question ?
— Claire...
— Tutut ! Pas de jugement, pas de question bête, et très bonne question, d'ailleurs ! Je pense que... Mh...
— Mh-mh..."
Honor ne laissa échapper un claquement de langue, mais rougissait furieusement en y pensant. Claire ne réussit pas le moins du monde à imaginer plus loin que la prochaine heure, fourrant son visage dans ses mains. Seul Oscar conservait un certain flegme, trop préoccupé par cette énigme relationnelle pour se préoccuper des états d'âmes des deux femmes. Mais lui-même se voyait face à un mur, aussi, après plusieurs dizaines de secondes de silence :
"Euh... bon, je propose qu'on laisse faire le feeling ?
— Oui, très bonne idée !"
Claire se laissait prendre de plus en plus au petit jeu, tandis qu'Honor se mordillait l'ongle du pouce en hochant la tête, toujours aussi rouge. Aucun des trois comparses ne semblait remarquer que le soleil s'était déjà levé. Oscar pianota sur l'écran.
"J'imagine que ça répond à une autre question, temps organisé, ou au feeling : au feeling. En fait, corrigez-moi si je me trompe, mais il est probable qu'au début, rien ne change, pas vrai ?
— Je... j'imagine. Honor, t'en penses quoi ?
— Je ne veux pas que les choses changent.
— Voilà notre réponse. Et aussi... ah, oui, je veux faire une précision. Entre nous, c'est un peu l'évidence, mais si jamais un moment où à un autre, l'un d'entre nous ressent un malaise quelconque, il faut impérativement en parler. Le plus tôt possible, sans hésiter, je pense que c'est une condition essentielle et primordiale pour que cela puisse fonctionner."
Les deux femmes approuvèrent, et purent enfin reprendre la dégustation de leur café, désormais froid. Honor abandonna donc cette boisson, qu'elle trouvait, de toute manière, peu intéressante. Elle ponctua ensuite d'une suggestion, son menton dissimulé derrière son poing.
"Je suis d'accord, et je me dis que notre... situation ne doit pas être figée. On doit pouvoir se laisser une marge de manœuvre, sur certaines choses.
— Je veux pas que vous changiez quoi que ce soit pour moi ! Je veux juste être avec Honor, euh, de temps en temps, c'est tout."
Oscar cessa de parler, petit à petit, pour laisser les deux femmes prendre le relai. Il était indispensable qu'elle réussisse à reprendre leur communication après ce changement de relation. Aussi fort qu'il aimait Honor, il n'avait pas envie de faire l'intermédiaire communicant entre les deux amies. Ce n'était pas son rôle, et ce ne serait pas sain pour elle. Il avait redouté un petit temps que les deux ne pourraient pas passer au-dessus de leur relation passée, mais les regards qu'elles s'échangeaient désormais en disait long.
Et il souriait, il en ressentit une profonde chaleur dans sa poitrine, à l'idée que sa femme puisse s'épanouir d'une manière qu'il n'aurait jamais pu lui faire découvrir. Lui-même rajouta cependant un point.
"En résumé, j'ai la sensation que nous sommes parfaitement capables de faire au feeling, pas vrai ?
— Grave !
— Possiblement."
Malgré le plaisir qu'il ressentait en faisant des listes, l'homme se contraint à déposer sa tablette. Sa deuxième tasse était déjà remplie et les gorgées glissaient dans sa gorge. Tant d'autres questions pouvaient demeurer, mais était-il sain et pertinent de toutes les aborder maintenant ? Sans compter que désormais, elles se regardaient sans parler. Et le sourire était revenu. Timide, hésitant, soulignant leur rougeur mutuelle, mais sublimant leurs visages. Oscar était certain de ne pas être amoureux de Claire, il n'avait d'yeux que pour sa femme, mais il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir la beauté de la psychiatre.
Il revint cependant bien vite sur Honor, qu'il dévora à son tour des yeux. Ne s'agissait-il que de son imagination, où les deux femmes n'étaient-elles désormais plus aussi éloignées l'une de l'autre ? Il se contraint au silence à et l'immobilité absolue, ne voulant pas briser le moment. Elles se rapprochèrent encore, presque immobiles.
"Honor... tu penses que ça peut marcher ?
— Je ne sais pas. Ça me fait un peu peur. Tu vois l'avenir comment ?
— Eh, moi aussi j'ai peur, comment tu veux que je sache ?.."
Oscar détourna le regard en buvant son café, un sourire jusqu'aux oreilles, avec l'impression de se sentir comme un petit enfant trépignant de joie. Mais sans même regarder, il sentit que le moment n'était pas encore idéal.
Les deux femmes s'immobilisèrent brusquement, à quelques centimètres l'une de l'autre, avant de brusquement retrouver leur position aux extrémités du canapé. Quelques raclements de gorge ponctuèrent cette tentative manquée, qui ne suffit pas pour démonter Oscar.
"Rome ne s'est pas construite en un jour, soyez patientes. Oh, au passage, une pensée. Claire, je ne veux pas que tu penses qu'il existe une sous-relation. Il mima des guillemets avec ses doigts. Honor est ma femme, mais tu n'as pas un statut moindre, pas à mes yeux en tout cas.
— Ni aux miens non plus. Rassura Honor en posant un bref instant sa main sur celle de Claire.
— Bon, le plus gros semble être fait, je vais faire un petit-déjeuner."
Après avoir claqué sa jambe, Oscar se leva péniblement, une jambe engourdie à cause de sa position, qu'il agita avant de venir déposer un baiser sur les lèvres d'Honor. Claire venait-elle de rougir de plus belle, en retirant prestement sa main ? Honor ne loupa pas l'occasion pour lancer un œillade moqueuse, la forçant à se lever pour rejoindre Oscar en bégayant.
"Euh, je... moi aussi j'veux bien un truc !"
Honor poussa enfin un soupir, prenant un instant pour se recomposer. Elle sonda sa poitrine et son cœur. Le poids s'était allégé, les tensions musculaires avaient presque disparues, et ses pensées s'étaient détournées de la noirceur de ses peurs. Un bruit d'ustensile déclencha une réaction en chaîne dans sa tête, et son visage s'illumina d'une lumière terrorisée.
"Oh... Mon amour, Claire ?
— Oui ?"
Tous deux répondirent en cœur, passant leur tête au-travers de l'encadrure qui donnait sur la cuisine. Elle hésita encore, avant de les regarder, mi-amusée, mi-effrayée.
"Narcisse. Comment on va lui expliquer ?
— Oh.
— Oh..."
Autour du petit déjeuner, les trois comparses arrivèrent finalement à la conclusion que la situation n'allait pas forcément changer grand-chose pour Narcisse. La famille était déjà extrêmement proche, et Claire vivait déjà chez eux. La sincérité absolue était bien évidemment de mise, aucun n'hésita. Mais de là à dire qu'ils avaient hâte de lui annoncer, la nuance était bien réel...
À mots frémissant
Dimanche 19 mars 2051
21h14
Claire avait toujours été une personne d'une grande capacité émotionnelle. À l'école, c'était vers elle que ses petits camarades venaient pour raconter leurs problèmes, et elle aimait les écouter. Autant pour les soutenir que par plaisir de pouvoir connaître la vie des gens qu'elle côtoyait. Elle était celle qui aidait à mettre les petits pansements après les écorchures, qui faisait les bisous magiques -aussi bien aux garçons qu'aux filles, et qui offraient des câlins de réconfort. Claire aimait aider les gens, elle aimait cette gratitude qui émanaient d'eux, même à cet âge, et la satisfaction qu'elle en retirait.
Au collège et au lycée, la blonde avait dû avoir au moins une quinzaine de petits copains et de petites copines. Elle ne les avait jamais compté, mais elle se souvenait de chacune de ses relations. Chloé, qui adorait les papillons encore plus que les humains, que Claire elle-même. Lukas, qui semblait ne vivre que pour le football, et qui adorait que Claire vienne à ses matchs pour le voir perdre. Matthieu, le petit timide qui une fois arrivé au lycée s'est empressé de profiter de sa taille nouvelle pour tromper Claire. Sarah, la joueuse de basse, qui s'est contentée d'utiliser l'intelligence de Claire pour lui faire faire ses devoirs pendant qu'elle répétait ses morceaux.
Et d'autres, et d'autres...
La jeune femme avait beau s'investir corps et âme dans chacune de ses relations, elles finissaient dans le sang ou les larmes. Qu'importe si ladite relation durait des années de bel et plein bonheur, Claire était incapable de la faire durer au-delà des premières réelles difficultés. Même si son compagnon ou sa compagne était le pire des pervers narcissiques, il lui était impossible de s'en détacher.
Sa rencontre avec Honor n'avait rien changé, malgré tous les efforts de la jeune militaire pour aider son amie à se sortir de certaines relations, Claire était et sera toujours un éternel cœur d'artichaut. Croyant dur comme fer à l'amour, incapable d'apprendre de ses erreurs passées en matière de cœur. Honor avait dû assister, impuissantes, aux aveuglements de son amie.
Jusqu'à sa dernière relation en date, dont l'issue avait conduit la jeune femme à venir vivre recluse chez les Brando. Comme un sanctuaire intouchable, la psychiatre avait pu se reconstruire, et avait passé la plus longue période de sa vie sans relation amoureuse, à savoir deux ans. Deux ans de sa vie, où elle s'était pleinement concentrée sur sa carrière, sur son repos, et sur ses amitiés. Même le désert de Gobi aurait fait pâle figure à côté de celui qu'elle traversa durant cette période. Mais c'est ce qu'elle avait choisi. Elle ne voulait plus être blessée, elle ne voulait plus être trahie, elle ne voulait plus être abandonnée.
Aussi, imaginez la terreur sourde qui s'était emparée d'elle lorsqu'elle avait commencé à réaliser les sentiments qu'elle développait pour Honor. Tout allait bien, dans le meilleur des mondes, mais la proximité constante avec son amie avait réveillé quelque chose que jamais elle n'aurait imaginé.
Tout s'était enchaîné très vite, et Oscar avait mis au courant avant qu'elle n'ait le temps de se préparer. Elle voyait déjà son monde s'effondrer, ses amis les plus précieux êtres relégués au rang de simples connaissances, devoir faire sa valise pour débarrasser les lieux sur le champ.
Mais depuis, rien n'avait changé.
Les choses continuèrent comme elles l'avaient toujours été. Les mêmes discussions revinrent, quoiqu'un peu embarrassées au début, les mêmes activités retrouvèrent leur place. Oscar avait su les mettre à l'aise à la perfection, et sa légèreté en réaction à tout cela avait grandement aidé Claire. Il était l'une de ses pires craintes, elle avait redouté sa réaction, qu'il ne pousse Honor à la chasse, ou... Mais non. Rien de tout cela, il semblait même être leur plus grand soutien dans cette histoire.
Cet homme était incroyable, tout de même. La psychiatre n'aurait jamais pu imaginer pouvoir partager sa femme, encore moins une femme comme Honor. Mais Oscar démontrait une telle confiance dans leur relation, une telle assurance dans ses émotions, que rien ne pouvait ébranler. Il ne se sacrifiait pas, en donnant sa bénédiction pour que les deux femmes fassent évoluer leur relation, mais bien au contraire.
Il semblait presque emballé à l'idée.
Mais on ne pouvait pas changer vingt ans d'habitude et de dynamisme bien ancrés en quelques jours. Aussi, aucun d'eux ne reparla réellement du sujet, passés les derniers détails qui furent mis au clair la journée suivant la grande discussion. Même Oscar, qui était à l'aise, ne leur imposa rien, et Claire en fut grandement reconnaissante.
Alors quoi ? Il fallait faire comme si rien n'avait changé ? Comment je vais faire, si Honor décide qu'elle a changé d'avis, mais n'ose pas me le dire ?
La normalité me paraît tellement étrange, même ce soir. Comment peut-on se retrouver tous les trois sur le canapé, à regarder une série, dans le plus grand des calmes ? Le contact du tissu qui entourait mes jambes, recouvertes pas le plaid, m'apporte un réconfort tout à fait relatif. J'ai du mal à suivre la série, pourtant, il s'agit de l'épisode qui dénoue toute la saison ! Toutes les deux minutes, je dois m'empêcher de jeter des coups d'œil à Honor. A-t-elle aussi du mal à suivre la série ? Se retient-elle également ? Pourquoi nos regards ne se croisent-ils jamais, dans ce cas ?
Respire, Claire, tout va bien, reste calme, naturelle. J'espère qu'Oscar ne remarque rien, même s'il s'en fiche, ça serait tellement la honte ! Lui est installé de l'autre côté du canapé, sa tête appuyée sur l'épaule d'Honor, main dans la main. Il est le seul à commenter l'épisode, ce soir. D'habitude, entre lui et moi, à c'est à celui qui fera sortir Honor de ses gonds le premier, mais là, je suis incapable de le suivre. De temps à autre, j'arrive malgré tout à hocher la tête en rigolant, ne comprenant qu'à moitié ce qu'il raconte.
Jamais Honor ne m'avait autant fait perdre la tête.
Elle est juste là, pourtant. Elle n'a rien changé, elle ne me regarde pas, elle ne parle pas. Son parfum n'est pas différent, ses cheveux non plus, les traits de son visage sont toujours aussi fermés. Son éternelle brassière de sport protégeant sa poitrine, j'observe ses doigts caressant doucement le dos de la main d'Oscar. Leurs lents mouvements, l'imperceptible renflement de ses articulation, qui bougeaient avec délicatesse...
"Sapristi, Claire, tu avais raison, elle était bel et bien un agent double !
— Hein ?! Qu- ah, eh, ouais, t'as vu, c'était évident, pourtant !"
Oscar me prend par surprise, le son de sa voix m'arrive presque trop tard, et me tire de force de ma contemplation. Je sens mes joues chauffer, et j'ai beau essayer de les dissimuler derrière ma main, il est évident qu'il a remarqué mon absence. Et je sais également qu'il a beau l'avoir remarqué, il ne m'en fera jamais grief, bien au contraire.
Honor se tenait magistralement immobile, c'est à peine si elle sourit, avant de se tourner vers Oscar pour l'embrasser. Voilà que ma poitrine s'emballe. Je ramène mes pieds sous mes fesses, et sans un bruit, m'affale sur l'accoudoir en m'éloignant d'elle. Respirer, je dois respirer, reprendre mon souffle en douceur. Quel goût ont ses lèvres ?
Ah, arrête ! Claire ! Tais-toi, c'est pas le moment, si ça se trouve, elle veut juste...
"Allô ? Oh, c'est vous, monsieur le directeur, non, vous ne me dérangez pas... continuez, je reviens ! Oui ! J'ai un peu de temps..."
Encore un sursaut, j'ai eu peine à le dissimuler lorsque la sonnerie du portable d'Oscar retentit. Je l'observe en silence, lui accordant un petit geste de la main, après qu'il ait embrassé Honor sur le front, pour s'éloigner dans le jardin. L'expression qui passa sur son visage, à cet instant... Une nouvelle vague de chaleur. Mon dieu, mais qu'est-ce qui m'arrive ? Je devrais me concentrer sur la série, oui, voilà, la série. Où en étions-nous ? Voilà que je ne comprends plus rien au scénario, combien d'épisodes ai-je loupé ainsi ? Ce personnage là était méchant, mais plus maintenant, et lui, il est mort ? Mince... ma série préférée... Je laisse échapper un petit soupir en me redressant, mon visage plongé dans mes mains pour essayer de penser à autre chose que les mains de mon amie.
"John a trahi Mary pour Sophie, et le frère de Sophie l'a tué."
Je sens ma respiration s'arrêter brusquement. Mon visage quitte mes mains pour regarder Honor, qui pose sur moi un regard que je ne peux décrypter. Les frissons picotent ma peau et ma nuque, pour finalement rejoindre ma poitrine et m'arracher une inspiration un peu trop saccadée.
"Tu... Je croyais que tu n'aimais pas cette série ?
— Non, c'est une vraie gnognotte. Mais toi, tu l'aimes beaucoup.
— Oh..."
Ma poitrine est agrippée par un soubresaut que mes mains viennent immédiatement tenter de dissimuler en s'y plaquant. Cette impression que mon visage va fondre sous mon souffle m'empêche de formuler la moindre pensée cohérente. Je sais que le monde autour de moi existe toujours, mais le visage de mon amie en est soudainement devenu le centre absolu.
"J... t... c..."
Ah oui, t'en es à ce stade-là, ma cocotte.
"Claire."
Mes bégaiements se retrouvent interrompus lorsqu'elle pose sa main sur ma cuisse. Une décharge électrique remonte violemment jusqu'à mon estomac qui semble se creuser sur lui-même. Si j'oublie comment respirer, c'est uniquement à cause des papillons qui se mettent à battre leurs ailes dans ma poitrine. Sa main est chaude et semble traverser le plaid pour s'apposer directement sur ma jambe, ignorant même mon legging.
Les tambours battent à mes oreilles, je ne détache pas mes yeux de cette main. Je ne veux pas la voir partir, je ne veux pas ressentir le vide qu'elle laisserait si elle s'éloignait. Elle va la retirer, attends !
"A-attends !
— Claire ?"
Je relève enfin le visage, elle s'est penchée vers moi. Nos visages s'effleurent en une brume respirante et hésitante. J'entends soudainement les trois fois où elle m'a appelé, avant qu'elle ne veuille retirer sa main. Elle a voulu la retirer parce que je ne répondais pas, quelle conne ! La voilà qui veut reculer, elle hésite, mais je ne veux pas, et je n'ai d'autre choix que de serrer aussi fort que mes muscles tremblants me le permettent.
"A... Je..."
J'ai toujours aimé regarder ses yeux. Les flammes qui se dégagent de ses pupilles, leur forme légèrement amandé, et les petites expressions qui s'y dissimulent. Celles qu'Honor pense réussir à cacher au monde, mais que je peux voir. Alors pourquoi ne me parlent-ils pas, ce soir-là ? Je n'arrive qu'à entrevoir mon reflet, et la dilatation de ses pupilles battantes, au rythme du papillonnement infime de ses paupières. Elle se fige, et son souffle accélère le mien.
"Honor, si t'as changé d'avis... on peut...
— Non. Et toi ?
— N-non plus... mais..."
Je veux regarder dehors, en direction d'Oscar. Mais cela voudrait dire arrêter de la regarder. Elle expire brusquement, je tressaille en inhalant sans même réfléchir. J'avais toujours admiré la beauté d'Honor. Sa force, sa puissance, l'élégance inattendue dont elle pouvait faire preuve lorsqu'elle y mettait la volonté. Mais comment avais-je pu passer à côté de son odeur ? Ce mélange subtil mais omniprésent, sans être envahissant, une sueur délicate, son absence de parfum. Son odeur était véritable, résineuse et doucereuse, et emplissait l'entièreté de mes narines.
Je maintiens sa main sur ma cuisse, avant de finalement réussir à rapidement pencher la tête vers l'extérieur.
"Mais, Oscar ? Tu penses vraiment qu'il... qu'il est ok ? Genre, vraiment ok ?"
Elle détourne imperceptiblement le regard. Un bref instant, mais suffisamment pour me faire douter. Le poison insidieux de l'hésitation se renforce, mais qu'est-ce que je ne donnerais pas pour que ce moment ne cesse jamais... Et si je lâchais sa main ? Je relâche mes doigts, je veux la laisser partir. Si elle hésite, je ne peux pas m'imposer, je peux vivre sans ça...
Sa main quitte ma cuisse, laissant un grand vide. Mes yeux se ferment, et je m'apprête à me rasseoir dans le canapé en silence. Puis mon visage explose brusquement. Je sens sa main sur ma joue, la mienne l'attrape dans un réflexe salvateur, m'y accrochant de toutes mes forces. Elle attend que je rouvre les yeux pour me parler en chuchotant.
"Je lui fais confiance. Il ne m'a jamais menti."
Sa deuxième main glisse sur ma joue pour rejoindre ma nuque. C'est en l'attrapant avec mon autre main que je le remarque.
"Mais... tu trembles ?
— Parce que toi non, peut-être ?"
Au moment où elle inverse la prise de sa main sur ma joue pour attraper la mienne, je sens les tremblements de mes doigts se calmer. Le reste de mon corps prend le relai, frémissant comme une feuille, mon plaid semble avoir disparu, je plonge dans une eau glacée. pour m'y noyer. Ma peau est attaquée de toute part par les frissons, et seules les endroits qu'Honor touchent sont épargnés. Comment peut-elle avoir les mains aussi douces alors qu'elle en fait toujours n'importe quoi ? Cette simple pensée m'arrache un petit rire, bref et éclatant, et ma poitrine s'allège de mille plumes en la voyant sourire à son tour.
"Ta gueule ! Lui réponds-je dans un sourire. Tu m'fais trop paniquer.
— Tu m'en vois navrée..."
Son visage s'est-il rapproché du mien ? Ai-je senti une infime pression sur ma nuque ? Invitation que je ne demande qu'à accepter, je lâche la main qui tient ce creux pour venir glisser la mienne sur son épaule. J'ai la satisfaction de la sentir frissonner aussi. J'ai du mal à la voir de façon nette, à la distinguer clairement. Sa respiration m'est de plus en plus proche, ses doigts tremblent contre ma nuque, je les serre doucement.
"Honor, t'es sûre ? On peut toujours..."
Un milliard de feu d'artifice jaillissent sous mon crâne et explosent dans ma poitrine lorsque ses lèvres se déposent sur les miennes. Mes pensées s'éteignent, et je l'agrippe sans prévenir pour pouvoir enfin me coller à elle, lui rendant son baiser avec une énergie désespérée.
Avais-je toujours eu aussi soif ? Depuis quand un baiser ne m'avait-il pas désaltéré à ce point ? Je sens sa main passer de ma nuque à mes cheveux pour me maintenir contre elle, et je laisse la main quitter son épaule pour appuyer dans son dos. Sentir ses muscles rouler sous mes doigts leur arrache des frissons inédits, et je l'entoure de mon autre bras pour sentir sa poitrine contre la mienne.
J'ai l'impression d'être si fragile entre ses bras. Depuis toujours, je suis aux premières loges pour admirer sa force, mais me retrouver au plein cœur, enlacé par ces bras si puissants, ces doigts qui guident mon visage jusqu'au sien... Et ses lèvres. Une extraordinaire myriade de parfums et de saveurs, le goût de l'interdit finalement arraché, son souffle aspiré par le mien, j'aurais pu défaillir si elle ne m'avait pas serré aussi fort.
Un sourire béat flotte sur mes lèvres. Elles picotent et me font m'envoler, une chaleur délicieuse glissant de ma bouche jusqu'à ma poitrine, pour finalement atteindre le bas de mon ventre et y faire son nid. Nos yeux se croisent enfin, et je n'ai aucune idée de combien de temps s'est écoulé. Je crois que je m'en fous. J'attrape son visage tendrement pour mieux la contempler, et aucune sensation ne pouvait être plus agréable de la voir sourire également.
"Et Oscar a eu ça toute sa vie ? Quel putain de chanceux."
Son sourire se transforme en doux rire lorsqu'à son tour, elle dépose ses mains sur mon visage pour remettre en place les mèches de mes cheveux qui se sont échappées de ma natte. Sa voix ronronne avec délicatesse et frémit jusqu'aux creux de mon âme.
"Tu vas louper le reste de l'épisode."
Je tape du poing sur sa poitrine en rigolant, avant de me laisser emporter et déposer un rapide baiser sur ses lèvres. Elle rougit, et j'expire tout mon soûl en m'affalant vers l'arrière, le visage bouillonnant jusqu'aux oreilles. Une étape à la fois. J'ai déjà l'impression que je vais mourir d'allégresse. De plus, je crois qu'Honor aussi, a besoin de temps, vu comment elle sourit en détournant le visage pour se réinstaller.
Mais ce soir, je pense que je peux arrêter de me ronger les sangs. Au moins un peu. Je fixe le plafond en silence, pour essayer de reprendre mon souffle.
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Blip-blip. Rah, encore raté ! Oscar a beau faire, il ne voit pas comment il pourrait battre le score de TheKillerdu67. Ce doit probablement être un petit adolescent boutonneux, qui n'a rien de mieux à faire de ses journées que de passer sa vie à battre les vieux hommes comme lui à Tetris.
Sa conversation avec le directeur ? Précipitée. Il ne fallait pas abuser, il était tard, et Oscar n'était pas au service de son ministère, cela pouvait attendre demain. Aussi, après avoir magistralement remballé son supérieur, sans pour autant perdre son sens de la diplomatie, l'instituteur était resté dehors. Il caillait comme pas possible, bien naturellement, et il tremblotait de tous ses membres dans son pyjama. Mais il souriait de toutes ses dents en pensant au moment qu'il accordait à sa femme et à son amie. Il lança un regard vers l'intérieur, et surpris les deux femmes en train de se rapprocher.
Son sourire s'agrandit, et une chaleur des plus agréables monta dans sa poitrine. Encore cinq petites minutes. Juste le temps de refaire une partie...


