Anthèse Flexuosité

La peur d’être incompris ? Hjúki n’est pas un homme qui ne connaît pas la peur, sa nature est fort éloignée de celle du petit garçon des frères Grimm lancé dans un périple à la rencontre des frissons. Cette crainte-là… elle ne l’obsède pas, elle ne l’étouffe pas. Et si Astaroth vivait mal ce qu’il pense relever d’un soin ? Il ne prétend pas être immunisé face à ce genre d’inquiétudes. Elles ne l’empêchent pas de continuer. Être responsable d’elle, c’est dépasser ses doutes et sa peur de mal faire, car se laisser tétaniser et l’abandonner serait pire encore que de ne pas être le compagnon parfait. Il n’ose pas tout, ne se laisse pas tenter par toutes les audaces ; mais ne s’enferme pas dans la prudence qui consisterait à uniquement pourvoir à ses besoins faciles. Il ne se contente pas de contrôler la bonne température et humidité du vivarium, à lui fournir les apports nutritifs suffisants, à compter le nombre de branchages ou rochers aptes à accueillir ses sinuosités pour la garder en vie. Il veut lui permettre de connaître le monde au-delà de son antre de verre, quitte à… ne pas avoir pleinement le contrôle sur cette première partie de chasse. Non, il n’a pas mis en place un champ de force magique qui l’aurait gardée de quitter un périmètre. Aurait-il dû ? Croit-il assez fermement que son Parfum s’est inscrit assez nettement dans la mémoire d’Astaroth, qu’elle l’associe à une forme de refuge attrayant, pour espérer qu’elle lui revienne lorsqu’il lève les barrières qui l’entourent ?

L’évocation de la peur a réveillé le souvenir du cri du Choixpeau, et tout ce qui s’en était suivi. Comme pour défier ce bout de tissu, il avait voulu se voir plus lâche que brave. Était-ce par lâcheté qu’il n’avait pas vécu certaines choses lorsque l’occasion s’était présentée ; ou avait-il simplement passé son chemin par véritable désintérêt ? Aime-t-il ne pas avoir de grands rêves, rejeter l’ambition, ou est-ce de la peur ? Des enfants se présentent à Poudlard très tôt, à peine la première rentrée passée, accompagnés d’un familier. Lui a attendu d’être prêt, longuement. S’il n’avait pas été provoqué par l’athlète du Chemin sur sa peur du risque, il ne se serait peut-être pas décidé à enfin rencontrer Astaroth, et aurait encore vu défiler des Saisons sans passer le pas.
« Quand la Peur est là, je ne peux pas attendre qu’elle s’absente pour agir. Son pouvoir est parfois tétanisant, se mettre en mouvement sous son égide n’est pas facile, mais je ne laisse pas mes craintes de ne pas toujours avoir la meilleure approche m’empêcher de lui apporter ce que je crois lui permettre de vivre au mieux. » Le souvenir de son premier contact avec la serpente est assez frais, réactivé à l’instant par ses pensées sur sa relation avec la peur. « Nous nous sommes rencontrés cet Hiver. Elle a passé la saison dans son vivarium, c’est la première fois que les températures sont assez clémentes pour lui faire découvrir le monde extérieur. J’avais pensé… lui offrir la liberté de se nourrir autrement que comme un animal domestique. »

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En plus d'être plutôt éloquent, l'Homme-au-serpent semblait disposer d'une sagesse pratique et d'un courage dont Elsie se sentait totalement dépourvue. Elle le considérait avec respect, poursuivant un va-et-vient visuel entre Astaorth et lui. A l'heure où ils échangeaient, elle ne s'imaginait pas, ne serait-ce qu'une seconde, en charge d'un animal. Elle avait déjà beaucoup de mal à comprendre ses semblables, alors... *Hm*, quoique, se disait-elle, il n'était pas impossible qu'elle fut plus douée avec les animaux ; n'ayant jamais eu d'autre contact avec eux que par la contemplation la plus naïve qui soit, elle n'avait aucune certitude en la matière. Ce qui était certain, pour l'heure, c'est que la compagnie d'Astaroth ne la dérangeait nullement – elle lui était même plutôt agréable, à vrai dire.

« Je ne sais pas si j'oserai vaincre cette peur un jour, mais je ne peux que saluer votre courage. »

Dans la bouche d'Elsie, le mot courage n'était pas trop fort. Son désir de maîtrise sur le monde des phénomènes n'était pas loin de lui donner des névroses dès lors que des possibilités imprévues s'offraient à elle, aussi heureuses fussent-elles. Comme pour contenir l'éclat du soleil qui lui brûlait la rétine, elle éclipsait la contingence comme on balaie un grain de poussière : mécaniquement et avec obstination. Par conséquent, il fallait bien dire que l'acceptation de l'incertitude par son interlocuteur la troublait. Etait-ce là pure façade ? Peut-être se rongeait-il les ongles d'angoisse la nuit au lieu de dormir, songeant aux erreurs qu'il avait pu commettre avec son amie écaillée. Mais n'en sachant rien, Elsie supposa que cette parole paisible reflétait la réalité de la relation qui unissait ces deux êtres libres comme un triangle de verre poli posé sur les chemins tranquilles de Loutry. Un vertige la gagnait à cette pensée.

Leur rencontre était récente, et sans doute que leur installation l'était aussi. L'extrême liberté du serpent vis-à-vis de son maître semblait prendre son sens désormais, puisque la reverdie s'étant mise à colorier la carte de Loutry avait percé la maison de verre d'Astaroth. La sortie du vivarium avait ses délices auxquels nul n'oserait renoncer, songeait l'adolescente. Papillonner dans le monde de la Vie, s'abîmer contre la tiédeur acérée des cailloux, s'enivrer de l'humidité timide de la prêle, glisser sur les aspérités des roches apprivoisées par l'homme. *C'est sans doute cela*, pensa Elsie, qui était familière des expériences de pensée. Renouer avec ce rapport premier aux choses de l'univers ; goûter ses parfums, entendre son opéra de verdure.

« Vous avez bien raison. Moi-même, je sors de ma studieuse hibernation... et je retrouve avec joie les charmants atours de Loutry. Certains diront que l'automne a ses vertus, mais je crois que je ne me sens jamais autant en harmonie avec l'univers que lorsque les bourgeons sonnent l'heure du printemps. »

Il y avait dans le Printemps la garantie d'un certain ordre, d'un optimisme radical vis-à-vis de l'avenir. L'automne et l'hiver pouvaient bien délivrer leur nuée de calamités : la vie reprendrait toujours ses droits sur le chaos. Les roseaux, après avoir souffert les pires immondices, se redressaient avec la droiture de Saint Antoine devant la profusion de Tentations. La garantie d'un ordre par le Printemps : Elsie Clancharlie en avait fait une maxime personnelle, aussi rassurante que les contes que lui racontaient ses parents lorsqu'elle n'était encore qu'une enfant.

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Oser confier ce genre de doutes, c’est la preuve d’une force : celle de savoir regarder en soi même ce qui n’est pas flatteur pour son estime. Hjúki a conscience que son âge légèrement plus élevé est insignifiant. Il ne lui donne pas la maturité de prodiguer des conseils si pertinents, ou de trouver des paroles rassurantes qui se fonderaient sur la certitude du vécu. Il ne peut pas prétendre de façon tranchée que si, elle osera. Car si elle ne le sait pas, personne ne le sait. Ce qu’il a appris, c’est que parfois la certitude réside dans l’incertitude. On se rend peut-être un peu moins compte de l’évolution de son identité en passant de dix à quinze ans, quand le cadre demeure aussi stable que les pierres fondatrices d’un château, mais l’évolution de quinze à vingt peut être aussi radicale qu’inimaginable. Quoique… si, il a sûrement existé plus d’une version de lui-même quand il était à Poudlard. Après des années à se penser invariable, une rencontre peut changer le cours du fleuve. Mais s’introduire dans des environnements inédits enclenche des métamorphoses encore plus profondes. « Le temps peut changer ‘je’ de façon complètement imprévisible. Il est impossible de savoir exactement comment les saisons qui passent transforment le rapport à nos peurs, mais rien n’est figé. Même ce qu’on imagine le plus fortement ancré en soi. » Certaines angoisses deviennent surmontables… pas toutes. Il reste des choses qui le terrifiaient hier et qui le poursuivent encore aujourd’hui. Ou qui le taraudent de plus en plus fort au fil que les jours passent. Quand il pense à Opa, il est un enfant. Hjúki ne trouve pas en lui l’adulte qui sait avancer dans un monde sans la personne qui l’a élevé. Il n’est plus tout jeune, et alors que ça paraissait lointain quand il était tout petit, ça approche inéluctablement. Ce jour où ce ne sera plus comme avant. Dans quelques années, combien, il ne sait pas. Une peur qui l’empêche et qu’il gère pour l’instant par l’évitement, plutôt que de s’y confronter, en la visitant à Galway.

Par un seul mot elle parvient à invoquer un monde qui n’est pas là. Artificiel, de quelque sorte, fait de reliures, papier sectionné en tranches, encre guidée en boucles. La nature n’est pas studieuse, l’atmosphère d’un bureau ou d’une bibliothécaire laisse rarement flotter ce parfum de fraîcheur et liberté. Dans le papier sont les fibres de bois qui ne vivent plus, dans l’encre sont les pigments de fleurs ou de sources naturelles rendues inertes. Il imagine bien le contraste entre la renaissance printanière et un engagement studieux. Pour un sorcier né au solstice d’hiver, laquelle de ses saisons est sa favorite ? Il aime les créatures ou les cultures qui ont cette force de quand même poindre dans la froidure. Mais il ne peut nier la beauté du retour des couleurs, les fées qui repeignent le monde, comme le présenterait un conte. C’est l’ère où la terre se fait la plus accueillante pour des espèces comme Astaroth. Il comprend, parce que c’est sa nature : le papillon tout au fond de lui, c’est la promesse qu’après le sommeil le plus profond et hivernal, vient l’éveil.
« Le printemps est beau par ses couleurs et sa vitalité, sa nuée de chants. L’hiver est plus silencieux, mais j’en chéris d’autant plus ses rares mélodies. »

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La rivière qui déployait ses bras de verre le long de la silhouette de Loutry avait le cœur d'une enfant. Elle était si belle dans sa fragilité et sa constance, si belle que les étoiles venaient en silence s'y mirer, jusqu'à faire jaunir les Narcisse endormis dans la prairie. Parée de sa seule candeur, elle serpentait timidement sur l’Éden perdu d'Elsie. A jamais son entrée à Poudlard l'avait changée. Jamais plus son regard noir ne serait au diapason de la rivière. La perte inexorable du lit de sa pensée avait brisé quelque chose en elle, mais elle était devenue plus forte, plus habile depuis qu'elle arpentait les noires entrailles du Château... Elle en avait conscience, de ce gain, mais il est de souvenirs assassins qui ne mentent pas, et frappent la corde gutturale de l'âme humaine comme à chaque note du pianiste. Pour devenir Elsie Clancharlie, elle avait du sacrifier son cosmos et embrasser les braises chaotiques de la magie scolaire.

Le discours du jeune adulte ouvrait des brèches en elle. Sa langue, semblable à la rivière, coulait avec une relative tranquillité jusqu'aux oreilles de l'adolescente, dont la colonne se raidissait quelque peu à l'idée d'une instabilité par essence de son je ; penser les affres de l'identité, comme nous l'avons dit antérieurement, était quelque chose qui donnait à Elsie un certain vertige. Le compagnon d'*Astaroth* l'embarquait à bord du bateau de Thésée, et elle avait à peine posé le pied sur le tillac que le mal de mer lui donnait déjà l'envie de le dégueuler, son je. Ce qu'il y avait de profondément inquiétant, c'est qu'elle sentait qu'il touchait du doigt une vérité dont elle n'avait jusqu'à présent pas voulu tenir compte — elle n'était pas prête de le faire. Elle arrivait à peine à se reconnaître dans l'ombre imposante de son patronyme ; que ferait-elle d'une identité plus trouble que la surface d'un marécage, qui lui glisserait entre les mains ?

« Mais... Comment vivre, comment composer avec les errances de ce je ? Je ne peux pas me défaire de l'obsession d'une conquête de ma Forme. J'ai... J'ai cet espoir naïf de saisir mon essence un jour, ou du moins... Mes contours. Vous voyez ? »

La conversation prenait une tournure délicate, mais l'air de Loutry disposait plus facilement Elsie à ce type de confidence. Et puis... La rencontre de ce serpent puis de son ami la troublait. Malgré les ravins intellectuels qui l'aspiraient à mesure que progressait la conversation, ces sentiers carrossables de l'identité l'intriguaient. Elle n'en avait jamais vraiment parlé ; elle n'avait pas non plus écrit à ce propos. Ce point d'interrogation ébauché par les méandres de son esprit n'avait pas trouvé sa forme finale, abandonné par l'atelier itinérant du langage, dont les commandes se succédaient sans fin. Le non finito d'Elsie, l'impensé, ou du moins la pensée sans mots (et peut-être sans image), c'était cela : le je. Derrière les frondaisons épaisses de son évidence, un piège de braconnier écorchait l'Oiseau Bleu de la pensée, avec ces mille couteaux disséminés sur les branches des chênes ou des sapins.

*Je suis... —*

Ne pas céder à la tentation de l'épitaphe, de la belle phrase. Ou pire, de la citation. La pédanterie est la pire des manières de se définir.


« Vous aussi, vous aimez la nuance des couleurs ? Si vous ne l'avez jamais vue dans sa robe de nuit, la rivière vaut le détour si vous venez à sa rencontre passé minuit. En tout cas, j'ai passé quelques nuits mémorables à la contempler ; au point d'attraper une fièvre le lendemain. »

Elsie eut un léger sourire aux lèvres en prononçant cette phrase : c'était une de ses rares transgressions. Depuis qu'elle avait l'âge d'oser franchir le miroir de sa fenêtre, elle s'était autorisée de rares escapades nocturnes jusqu'à la rivière, pour se délecter des reflets du ciel sur l'eau. Elle en gardait des souvenirs ancrés à l'encre noire sur le cuir usé de son cœur. Ces nuits là, elle avait eu l'impression d'effleurer la réalité qui se cachait derrière le terme merveilleux.

Reducio
Écho de mes soupirs et manne de mes nuits
Déchire sur ma feuille cet oiseau de papier
Dans la maison de verre où j'habite
Il n'y a pas de cage il n'y a que des forêts.

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Anthèse Flexuosité
C’est une question sans réponse. Il pourrait prodiguer un conseil qui n’est pas applicable, une parole vide. S’il lui dit de lâcher prise, ou d’accepter qu’il y a quelque chose d’insaisissable dans l’appréhension de soi, ça ne va pas subitement l’apaiser ou la défaire de ce qu’elle appelle une obsession. L’obsession, c’est puissant. Notre tête aura beau se dire d’arrêter en boucle, ça ne suffira pas à décrocher ses prises trop fermes. Vouloir mieux se percevoir, ce n’est même pas une quête si insensée. Sauf si ça empêche de vivre ou d’avancer. Parfois les choses insignifiantes sont plus importantes qu’elles n’y paraissent. S’autoriser à prendre plaisir dans des sensations ou moments inutiles au lieu de consacrer tout son temps à de grands et sérieux projets comme cette conquête. Comment ? Son esprit est singulièrement désert, car il ne veut pas parler avec cynisme, ni nourrir un espoir factice. Remplacer une obsession par une autre, vivre sans obsession ? « Le seul invariable, c’est que ‘je’ est variable. Même quand on pense être arrivé au bout de son évolution, le découvrir changé peut s’avérer une bonne surprise. » Pour Hjúki du moins, c’était une révélation appréciable : se rendre que l’adolescent qui se croyait mûr et abouti avait en réalité encore énormément à apprendre, le potentiel de grandir encore, c’est rassurant.

Elle ramène un peu de légèreté en déviant sur les atours nocturnes de la rivière. C’est une recommandation plutôt rare qu’elle offre. Proposer de contempler un lac ou une grande étendue d’eau refléter les lueurs astrales est plus commun, la visibilité est assurée. Un lit plus étroit, sous la frondaison, c’est une exploration, comme un filtre en dentelle posé sur la lunette astronomique. Il faut se tourner, sinuer, louvoyer entre les ombres, trouver son point de vue pour y répondre au sourire des étoiles que l’on aime. Cela fait longtemps qu’il ne veille plus vraiment, qu’il n’attend plus l’heure des astres. Elsie lui rappelle sa propre enfance, quand repousser son sommeil pour Máni était parfaitement légitime. Il est récemment devenu cet adulte raisonnable qui est presque toujours endormi à minuit.
« Je penserai à visiter l’Ottery un soir prochain. » décide-t-il, une particularité du calendrier astronomique en tête. Pour une éclipse, il veillera probablement. « J’ai fait connaissance avec sa musique. J’aime découvrir le chant unique de chaque cours d’eau. » La première avec laquelle il s’était familiarisé petit, c’était la mélodie du Corrib. Et celles des fontaines de Galway. « Je ne sais pas si je peux choisir entre les couleurs et les mélodies. » avoue-t-il en pensant sa magie. Les secondes sont plus puissantes pour diriger son flux et ses émotions, mais tout ce qui éveille ses sens lui parle, en tant que communication qui le sort de lui-même.