8 nov. 2025, 21:52
PNJ J L'Étoile Rouge - Simon Oisín Brennen
L'ÉTOILE ROUGE, SIMON OISIN BRENNEN
Parcours post-départ d'Adélaïde. Compté à la sœur en 2050.
Flashback à partir de Décembre 2033
{ Odyssée }
─────────☆ ★ ☆──────────────────★ ☆ ★─────────


Mentions importantes : Langage vulgaire parfois employé.

6 octobre 2050,
Appartements de Simon Brennen,
21h30.
Précédemment.

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Adélaïde était assise. Elle attendait. Devant elle, dans la cuisine ouverte, son frère ainé s'affairait à préparer une sorte de petit plateau comprenant différentes sortes de biscuits. L'Allemande avait craqué. Un an après leurs retrouvailles, elle s'était enfin décidée à lui demander, à Simon, de lui raconter son périple, toute son histoire. Ce qu'elle avait manqué, pendant si longtemps. Dehors, il faisait nuit noir. Seule la lueur d'une lune presque rouge frappait aux carreaux des fenêtres, et en traversait le verre pour se coucher jusqu'à ses pieds, sur le tapis qui en pris alors la couleur. Depuis la découverte de son ancien ancien télescope de poche, une sensation étrange l'avait envahie. Sur le moment, elle avait accouru chez Cinaed, et tous deux s'étaient compté leurs peines pour tenter de s'apaiser mutuellement. Si, sur le court terme, cela avait été plus qu'efficace, désormais, l'astronome avait besoin de réponses. Et ces réponses, elle les trouverait d'abord chez son proche le plus cher. Chez son duo le plus sincère. Avant de peut-être entreprendre quelque chose pour se rapprocher du reste de ceux avec qui elle partage son sang, elle devait renouer, par le biais des explications, avec Simon Brennen. Elle devait comprendre son parcours, ressentir ses afflictions, ses colères, son adrénaline ; tout. Tout ce qui, jusqu'ici, l'avait fait vivre, vibrer, et dont elle n'avait pu témoigner.

Il était temps à présent. Dans le petit salon illuminé de plusieurs petites bougies orange et jaune, l'aîné s'enfonça à son tour dans le fauteuil, après avoir déposé les victuailles sur la table basse. Il plongea son regard dans les deux pupilles de sa plus si jeune sœur, qui, elle n'avait pas lâché sa canne, tenant encore le pommeau de celle-ci dans ses deux mains. Lorsque le silence devint trop pesant, la voix douce de la scientifique perça l'atmosphère étouffée.

« Je t'écoute. »

Le galeriste entama alors son récit.

Décembre 2033, 1 an après le départ d’Adélaïde pour la Grande-Bretagne.

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SIMON BRENNEN
Joker 2025
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DIETER BRENNEN
Simple
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SOLVEI BRENNEN
Simple
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JAKOB BRENNEN
Actif


« Faites-le entrer. »

La voix de mon oncle résonne depuis l’intérieur de la pièce.

Subitement, les deux grandes portes s’ouvrent à moi, révélant le visage d’un domestique quelconque, qui m'accueille sans un sourire. Une large allée dessinée par deux lignées de personnel mène à la silhouette de l’homme que je cherche. Il est assis avec dignité, le menton si haut qu’il en frôlait la fracture. Je sens ses yeux se poser sur mon visage épuisé, alors que je m’engage à l’intérieur. De l’autre côté des fenêtres, la tempête bat son plein. Une masse considérable de neige s’amasse petit à petit aux abords de la somptueuse demeure, couvrant les toits d’un élégant manteau blanc.

Lorsque j’atteins le bureau, je m’agenouille sur le luxueux tapis rouge qui recouvre le parquet brun. Je dissimule une grimace derrière mes cheveux détachés. Quelle humiliation. Quand mettrons-nous fin à ces ridicules manières ? Je m’éclaircis rapidement la gorge avant de le saluer.

« Mon oncle. »

Je me relève rapidement, et ôte mes gants tachetés de poudreuse. Là, je croise le regard de mon interlocuteur, plus glacial que la bourrasque que je viens d’affronter. Je ne saisis pas totalement le message que porte ces deux pupilles, mais le peu que j’en assimile me donne des frissons dans le dos.

« Laissez-nous. »

Un par un, les hommes et les femmes vêtus de tabliers se vident de la pièce. Lorsque le dernier d’entre eux disparaît dans le couloir adjacent, Dieter pointe sa baguette vers l’entrée pour en verrouiller l’accès.

Nous sommes seuls.

Plusieurs secondes s’écoulent, durant lesquelles j’attends sans un mot que le quarantenaire finisse d’infuser son thé dans sa tasse chargée de dorures ridicules. De plus, à mon sens, la boisson aurait été meilleure s’il avait émergé son petit sachet quelques minutes auparavant. Mais bon. Son raffinement social surpassait de bien loin son confort personnel, et je mettrais ma main à couper qu’il cherche seulement à m’impatienter. Je ne rentrerais pas dans son stupide jeu du chat et de la souris. J’attends.

Sans bouger d’un fil, je perçois du coin de l'œil les branches des arbres qui s’agitent dehors, battant un rythme agressif contre les vitres.

Dieter porte la tasse à ses lèvres pincées par le froid hivernal, et aspire une petite gorgée de sa boisson fumante. Puis, il reporte son attention sur moi.

« Je t’écoute. »

Son ton est direct, presque sec.

« J’aimerais voir Jakob. Ma requête est simple.
Il n’est pas là. Répond-t-il avec évidence.
Dans ce cas, où puis-je le trouver ?
Je ne sais pas.
Vous mentez. »

Il repose son infusion. Le contact du récipient en porcelaine avec la table semble claquer plus fort qu’à la normale. Pourtant, les traits de mon oncle semblent transparaître un calme des plus totals.

« N’as-tu toujours pas compris que la raison pour laquelle mon frère se languit de toi repose sur cette insupportable manie à tout contredire ? À vouloir tout savoir mieux que tout le monde ? »

Je fronce les sourcils.

« N’est-ce pas ? C’est la question que je te pose.
Mon père ne se lan-
Tu vois ? Tu recommences. »

L’homme ouvre largement les bras en haussant les sourcils pour appuyer la flagrance de sa parole. Il soupire.

« Simon. »

Il avait joint ses mains sur le bureau.

« Je ne sais ce qui est si important pour engendrer ton déplacement jusque sur nos terres, mais je te conseille vivement de rentrer chez toi, maintenant. Tu n’obtiendras rien de nous. Il soupira. Lothar a vite fait de transmettre son impatience à sa progéniture. »

Il avale une nouvelle gorgée brûlante.

« Être l'aîné Brennen ne t'octroiera aucun droit supplémentaire. Du moins pas ici.
Je ne recherche aucunement votre pitié, mon oncle. Je ne demande que mon cousin, si lointaine fut la dernière fois que j’eusse pu lui parler de vive voix.
Qu’y a-t-il de si urgent, dans ce cas ?
Et bien, Jakob est tout juste diplômé, n’est-ce pas ? »

L’adulte fronce les sourcils.

« L’obtention d’un diplôme justifie-t-elle un voyage soudain et impromptu entre Lohr am Main et Nyandoma, Simon ? Que fait un jeune homme de 24 ans comme toi, si loin de chez lui ? »

Je ne comprends pas où il veut en venir.

« Je-
N’as-tu pas un père à assister, et une industrie à faire perpétuer ? »

C’était donc ça. Père avait toujours affirmé qu’oncle Dieter en voulait à ses parents, de lui avoir confié l’économie principale. Si Lothar était l’aîné et qu’ainsi cela lui revenait de droit, le naturalisé russe avait estimé qu’il aurait fait une bien meilleure tête de ligne. Et cette rancœur s’entendait dans son ton.

« Tout se déroule à merveille de ce côté. Vous n’avez pas à vous en inquiéter. Il ne doit absolument pas apprendre mon refus de perpétuer. Je serais ravi de vous faire visiter nos nouveaux centres artisanaux à Suhl, lors de votre prochaine visite en Allemagne. »

Ses yeux me lancent des éclairs. Il croit que je le méprise. Malheureusement pour lui, c’est le cas.

« Toutefois, votre autorisation à parcourir le périmètre pourrait être vivement compromise si… Le futur directeur du site se voyait refuser un entretien avec Jakob Brennen, par exemple. »

S’il avait pu, je suis persuadé qu’il m’aurait provoqué en duel. Malheureusement pour lui, Solvei fait son apparition dans le bureau avant qu’il ne puisse dégainer son catalyseur.

« Ma tante. » Je la salue. Sur son visage, un immense sourire se dessine.

« L’aîné Simon, la fierté Brennen, ici même, dans notre demeure ! Quelle coïncidence figure-toi, je songeais justement à cette chère Maeve ! Comment se porte-t-elle ? S’exclame-t-elle dans un Allemand approximatif.
Voyez-vous, nous sommes occupés, Solvei. Fait-il remarquer en réinstaurant le russe dans la conversation.
Détrompez-vous, ce ne sera pas long. C’est que, les nouvelles à propos de ma belle-soeur sont si rares ! Vous me le prêteriez bien une petite minute, n’est-ce pas ? »

Dieter lève les bras en signe de défaite. La russe jubile et m’invite à la suivre dans le corridor qui longe la grande pièce. Je me lève simplement et m'exécute, sans un regard en arrière.

Nous marchons en silence à travers cet immense manoir vitré jusqu’au plafond. L’hiver cogne toujours plus fort aux portes de la Terre. Nous montons un trafic d’escaliers qui me semble aller dans tous les sens ; chaque marche guide vers un nouveau chemin, toujours plus tordu, toujours plus haut. Seul l’épais blanc extérieur éclaire ce carrefour dédalien, si bien que nous nous retrouvons parfois plongés dans l’obscurité la plus totale, là où la lumière ne peut nous atteindre.

Nous quittons cet embouteillage architectural pour progresser dans un palier que je ne saurais numéroter. Ici, les fenêtres ont disparu. Le couloir dans lequel je marche derrière l’adulte est exigu, je m’y sens à l’étroit. Je dois parfois m’écarter des murs afin d’éviter de me cogner contre une bougie, fixée sur le papier peint. Derrière moi, les vestiges lumineux de la neige se perdent progressivement, l’obscurité devient omniprésente.

L’ombre de Solvei s’engouffre brutalement dans une ouverture. Je m’enfonce à l'intérieur de la pièce à mon tour. Il y fait complètement nuit.

Pendant une seconde, je perds des yeux ma tante. Le petit bureau dans lequel nous nous trouvons est bien plus minimaliste et réservé que celui de Dieter. Bien moins ostentatoire, aussi. On n’y trouve qu’une petite table en bois, surmontée d’une lampe toute simple, devant une chaise aux motifs typiquement russes. Là où l’espace de travail de mon oncle fait bien la taille d’une salle de réception, ici, ce n’est pas plus grand qu’une chambre étroite. Complètement absorbé par mon jeune constat, je ne vois pas tout de suite Solvei émerger de l’ombre pour se placer là où la faible lueur des flammes projette leur faisceau orangé. Juste devant moi, donc.

Sa voix résonne beaucoup moins que tout à l’heure, car le plafond est bien moins haut et incurvé qu’en bas. Elle chuchote presque, cette fois-ci. Je dois baisser la tête pour la voir s’exprimer. Elle n’est pas bien grande, Solvei. Ses mots glissent comme des serpents jusqu’à mes oreilles. Je la vois surveiller la porte, derrière moi. Agitée, pressée, elle me lance :

« Que lui veux-tu ?
Juste une discussion, ma tante.
Quelque chose d’important, non ? Autrement, tu aurais envoyé un simple hibou. »

Au risque de ne jamais recevoir de réponse. Père raconte que Dieter brûlait tous les courriers jugés indésirables. Elle, n’est pas stupide. Et elle ne se contentera pas d’un mensonge. Mais puis-je lui faire confiance ? Je dois tenter le coup.

« Une simple proposition.
De quel genre ?
Quelque chose qui l’aiderait à s’émanciper. »

Elle lève la tête. Son regard hésitant percute le mien. Les sourcils froncés, je la vois reconstituer tous les morceaux du puzzle. Mes pupilles lui signifient des choses, et, par sa simple logique, elle comprend, elle lit à travers mes deux yeux. J’en suis certain.

Plusieurs secondes s’écoulent en silence, pourtant j’ai l’impression que plusieurs heures sont déjà passées, lorsqu’enfin elle arrive au bout de sa réflexion. D’un petit signe de tête, elle m’indique la direction du couloir.

« L'Atelier. Emprunte ces escaliers, ils te mèneront à l'extérieur. Là-bas, tu sauras t'y rendre. »

Je m’extirpe silencieusement en dehors de la pièce. Le couloir est toujours aussi noir que tout à l’heure, et semble partager sa pénombre avec le bureau que je viens de quitter. Je tourne la tête à gauche, un petit escalier en colimaçon mène à l’étage inférieur. Avant de l’emprunter, je salue une dernière fois ma tante, sans savoir si c’est une façon de lui dire au revoir, ou de la remercier. Peut-être un peu des deux.

Reducio
- Identité du/des PNJ (Prénom, Nom) : Jakob Brennen
- Lien avec le PJ : Cousin paternel
- Lien dans le répertoire : Porto-lien
- Ce RP aura-t-il un impact sur mon PJ ? Oui
- Si "oui", impact envisagé : Jakob ayant passé plusieurs années avec Simon, frère d'Adélaïde, il va jouer un rôle majeur dans le développement de celui-ci. Le "nouveau Simon" qui se présente à Adélaïde l'impactera elle, de façon à ce qu'elle se questionne sur la possibilité de se rapprocher de nouveau de sa famille, comme elle l'a fait avec son frère ainé.


1922

Directrice de l'Astronarium since Octobre 49 • Discord : ison0mi.a
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9 nov. 2025, 22:18
PNJ J L'Étoile Rouge - Simon Oisín Brennen
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En bas des escaliers, une petite porte de bois me fait face. Une porte bien simple, beaucoup moins chargée que toutes celles que j'ai pu apercevoir dans cette demeure jusqu'ici. Je remarque même qu'elle est fissurée, tout en bas. Je comprends qu'elle est sûrement condamnée, et que personne n'est censé l'utiliser. Mais, si mon interprétation est bonne, Solvei et Jakob la connaissent plutôt bien. De l'autre côté, j'entends les bourrasques tempêter, s'énerver contre la faible séparation. Je perçois le son de la neige cogner contre les arbres, le sol, et les feuillages se révolter sous la violence de l'hiver slave. De petits flocons glissent même en dessous et bordent à présent mes chaussures.

Je prends une grande inspiration, et je la pousse, d'un coup sec. Là, je retrouve le cauchemar que j'avais quitté il y a une trentaine de minutes à peine. J'ajuste le col de mon manteau, enfile ma capuche, et je m'engouffre dans le chaos blanc. Le premier pas que je fais m'apaise, et m'assure que je suis bien dans la réalité, que je ne rêve pas. Ma semelle s'était enfoncée dans l'épaisse poudreuse, en prononçant un petit craquement, un craquement minuscule que je sais apprécier, sur ces terres russes.

J'avance, la tête rentrée dans mon cou, pour éviter de recevoir un quelconque éclat glacé sur mon visage. Ce n'est qu'après une dizaine de mètres que je réalise que je ne sais tout simplement pas où je vais. Je relève le menton, à la recherche d'un panneau, de quelque chose qui m'indiquerait la direction à suivre. Mais rien. Derrière moi, l'immense manoir se dresse sur les collines. Je me sens infiniment petit, insignifiant. J'ai l'impression que ses pierres m'avalent, que sa hauteur m'engloutit, et que son prestige me méprise. Pour un homme qui s'apitoie sur son sort, mon oncle mène une vie bien confortable. L'orfèvrerie rapporte. Mais comme n'importe quel autre homme, Dieter cherche à obtenir plus. Toujours. Une fois une chose acquise, il en demande une nouvelle. L'Humain n'est pas fait pour se satisfaire de ce qu'il possède. Il ne vit que par son désir de pouvoir, de contrôle ; d'hégémonie. Et lui, en ne récupérant que la seconde entreprise familiale, s'est senti déchu, renié, bafoué. Mais combien d'hommes comme lui n'ont jamais vu la couleur d'une deuxième industrie au sein d'une famille ? Gottfried est un sorcier entreprenant. Voilà tout. Mais grand-père est bien une exception dans ce pauvre monde. Mon oncle devrait s'estimer heureux de ne point avoir dû partir de rien. Quelle ingratitude.

Perdu dans mes pensées, je prends encore un instant avant de remarquer des traces de pas sur le sol enneigé. Celui qui est passé par là auparavant est bien piètre pour se camoufler, sinon, il aurait effacé cette piste.

À moins que sa volonté soit en effet qu'on le retrouve.

Jakob.

Un chemin se dessine sous ses marques de chaussures. Je constate qu'à un moment donné, les pas dévient de la trajectoire de base, pour partir vers les montagnes proches. Mais ils se réorientent quelques mètres plus loin là où ils avaient prévu d'aller.

Décidément, Dieter est bien plus vil que je ne le pensais. Vouloir cacher sa descendance du monde... De quoi a-t-il si peur ?

Mais je n'ai pas besoin de me questionner. L'ainée Menegrad est une femme. Elle ne peut reprendre les rênes lorsque son père ne sera plus en capacité de gérer tout seul. Naturellement, mon oncle s'est tourné vers Jakob. C'est une évidence. Mais il est angoissé, profondément tétanisé à l'idée de perdre ce qu'il a de plus cher : son argent. Et sans son fils, cet argent-là s'évaporera. Ou du moins, il devra se tourner vers un jeune entrepreneur qui ne fait pas forcément partie de notre famille. Et alors, il devra partager les recettes. Et le partage ne fait pas partie de son vocabulaire. Pourtant, c'est bien ce qui va falloir se passer. Car aujourd'hui, je ne suis pas là pour une simple visite. Je n'aurais pas offert mon corps en guise d'appât à la nature en échange d'une simple discussion. Non, la raison de ma venue en ce jour est bien plus importante. Capitale. Et elle implique de toute évidence que mon cousin accepte de lâcher prise. Et qu'il renonce à sa destinée toute façonnée depuis sa naissance. Comme moi.

La liberté a un goût bien meilleur lorsqu'on a enfin rompu les chaînes qui nous retenaient prisonnier.

Je suis donc cette série de pas pendant dix petites minutes qui me paraissent être une éternité, puisque chaque seconde je dois éviter de chavirer sous le poids du vent, esquiver des branches volantes qui me foncent dessus, et que je n'ai pas le temps de faire dévier avec un sortilège. Les minutes s'écoulent lentement, et toutes me paraissent, une fois achevées, toutes plus longues, interminables, les unes que les autres.

Enfin, après avoir lutté au milieu des vagues de mousse blanche, j'arrive devant un petit cabanon, étroit, aussi petit qu'un simple entrepôt de jardinage. Les fenêtres sont recouvertes d'un tissu noir épais, ainsi je ne peux voir à travers. Je lève la main pour enclencher la poignée, mais je m'arrête, net. Pendant une seconde, j'hésite. Mais il ne peut y avoir d'autres options. Les pas mènent bien ici.

Je ferme les yeux pendant un petit instant, je pense à Marius. Marius qui, de sang est mon petit frère, si jeune. Mais un frère si loin de moi, un frère dont je ne sais presque rien. Dans les images que ressassent mon esprit, je distingue les traits de mon jeune cousin, que j'espère trouver à l'intérieur. Ce cousin par les kilomètres si éloigné de moi, mais par le cœur, tellement, tellement proche. Et, sentir ma poitrine s'exciter à l'idée de revoir celui qui est, et demeurera, mon plus cher ami, me fait esquisser un sourire que je n'avais jamais formulé auparavant.

Je pénètre à l'intérieur du cabanon.

Une bouffée d'air brûlant se plaque contre mon visage, alors qu'une fumée rouge m'enveloppe. Je sens que je m'envole. L'espace d'une nanoseconde, mes pieds semblent se décoller du sol. La fumée s'épaissit et entame de rapides tourbillons autour de mon corps. Je comprends que je suis piégé dans une tornade, à laquelle je ne peux échapper. Je me débats, en vain. Je ne peux résister à la puissance du sortilège qui protège cette entrée.

Puis, je sens que la tempête s'apaise. La fumée se dissipe petit à petit. Mes yeux, plissés, peinent à distinguer ce qui se tient devant moi, l'air opaque prenant encore un moment à complètement disparaitre.

Enfin, je vois.

Mes muscles ramollis par le froid et l'effort se contractent mécaniquement lorsque je remarque tous les regards levés vers moi. L'Atelier est immense. Bien plus grand que ce qu'on voit à l'extérieur. Ici, il y a bien une cinquantaine d'hommes qui s'affairent devant moi, mais qui, vraisemblablement, se sont arrêtés pour me dévisager. Je suis mal à l'aise. Je lis dans leurs yeux que je ne suis pas le bienvenu. L'hostilité dans leurs pupilles ne trompe pas. L'un d'entre eux, géant, imposant, s'avance vers moi avec une colère qui me pétrifie. Je recule, effrayé.

Mais cela ne sert à rien. L'artisan, torse nu, m'attrape par le col et me soulève à son niveau, tout proche de lui. Je sens son souffle pestilentiel se propager sur mon visage lorsqu'il me crache :

« Dégage. »

Puis, il me relâche. Ma chute à un petit mètre du sol me parait bien plus large lorsque mes jambes faillent, engourdies par les températures glaciales. À terre, je protège mon visage de ma main, en espérant échapper à une terrible sentence, mais, avant que l'homme barricadé ne puisse me pousser à l'extérieur des lieux, une voix qui m'est bien familière rompt le silence choqué qui s'était établi il y a peu.

« Fous-lui la paix, Ignard. »

Le Russe émerge de la masse, essuyant ses mains à l'aide d'un simple chiffon. Le prénommé Ignard retourne immédiatement à son poste de travail. Et moi, je saisis la poignée de mon cousin qui m'aide à me relever.

« Jakob. » Je l'attire dans une étreinte fraternelle. Presque instantanément, je ne ressens plus ni l'angoisse, ni la peur, ni le regret d'être venu jusqu'ici. Puis, il se détache, et pose ses mains sur mes épaules. À ce moment précis, j'oublie que je suis son ainé. Comme ça, j'ai la vague impression d'être son jeune protégé, pourtant c'est bien tout le contraire.

« Je ne t'attendais pas de sitôt ! Ton père est en voyage d'affaires ? »

Je soupire. Mon regard fuit le sien, parcours l'immense hangar sombre dans lequel nous nous trouvons, seulement illuminé par les métaux chauffés que forgent les artisans.

« Simon ? »

À mon tour, j'encadre ses épaules de mes deux paumes.

« J'ai à te parler. Mes iris glissent sur les corps des quelques artisans qui nous observent encore. ...ailleurs. »

Une grimace fend le visage de mon cadet. Il s'inquiète. D'un rapide mouvement de la tête, il me désigne le petit bureau qui surplombe l'atelier. Sans plus un mot, je le suis là-haut. Pour ce faire, nous traversons l'allée principale, coincés entre les deux rangées de paillasses, depuis lesquelles les employés de Dieter se figent à mon passage. Je leur jette un dernier coup d'œil discret, avant de m'engouffrer définitivement dans l'étroite pièce que m'a indiquée mon interlocuteur.

L'endroit me surprend. Contrairement à l'architecture rudimentaire de l'usine, le petit bureau est plus distingué. Ici, Jakob s'enfonce dans un large fauteuil à motifs fleuris, derrière un meuble de travail dont la sculpture fut très raffinée. Il allume une lampe de table, et m'invite à m'asseoir sur le tissu rouge du sofa, à côté de la porte, pendant qu'il lance un assurdiato. Je me laisse tomber dans les coussins moelleux, et repose une de mes chevilles sur mon genou opposé. Je sens le regard du Russe peser sur moi. Je ne peux plus le faire attendre. Je me résigne à parler.

Dans un rapide soupir, je propose, précipitamment : « Pars avec moi. »

Sur ses traits déjà plissés, l'incompréhension se forge.

« Quitte cet endroit. Viens avec moi. Tu n'as plus rien à faire ici, Jakob.
Je ne peux pas, et tu le sais.
Je le sais, oui.
Et bien alors !
N'y a-t-il pas une expression parfaite pour cela ? Je mime une réflexion profonde. Ah ! Les mettre devant le fait accompli. »

Il me regarde comme si je venais de lui proposer de se barrer en Argentine comme des criminels.

« Tu voudrais que je...fuie mes parents ?
Pas vraiment. Vois ça comme un voyage sur le long terme. Dont ils n'apprendront la nature qu'à posteriori. Accessoirement.
Tu te fous de ma gueule ?
Je suis on ne peut plus sérieux. As-tu donc oublié tes rêves, Jakob ? Les nôtres ? Et nos promesses, qu'en est-il de nos promesses ? »

Je hausse les sourcils pour appuyer le sérieux de mon questionnement. Mais cela ne semble pas lui plaire, ah ça non, puisque mon cousin bondit hors de sa chaise et plaque les mains contre son bureau avec véhémence.

« Nous étions enfants, Simon ! Des enfants ! Fulmine-t-il. On a tous des rêves. Des souhaits. Mais certains ne peuvent se réaliser. Et tu le sais ! Tu veux que j'abandonne ma mère ? Et mon père alors ? Il serait furieux, Simon, furieux ! »

Malgré sa colère, je ne bouge pas d'un cil. Sa rage ne m'atteint pas. Je sais ce que je veux. Pour moi. Pour lui. Et je ne quitterai pas ces terres sans avoir obtenu gain de cause.

« T'es taré, mec. Il crache, en se rasseyant plus calmement.
Et toi, tu es rongé par la peur.
Qu'est-ce que- Il se redresse.
J'ai tort ? Je l'interroge. Tu détestes cet endroit. Tu le maudis tous les jours, pas vrai ? Je désigne l'atelier, en bas. Quand Solvei te fait passer par la porte du bas pour venir ici, tu hésites toujours à t'enfuir, à prendre la direction opposée. Parce que tu n'es pas fait pour vivre ici. Et pourtant tu t'obstines à rester. Par conviction, fidélité ou par simple effroi...? Une partie de moi espère que tu refuses ma proposition simplement pour me voir te supplier de m'accompagner. Malheureusement pour toi, je ne suis pas si entêté. Je sais reconnaître une cause perdue. »

Je me lève. Je passe une main sur mon manteau que je n'avais pas enlevé, pour retirer la poussière, les résidus qui avaient pu s'y accrocher. Je me dirige vers la porte. Je saisis la poignée, lentement, avant de me tourner vers celui qui me reçoit :

« Au revoir, Jakob. »

Alors, ce dernier quitte son assise pour venir saisir mon bras.

« Rassieds-toi, espèce d'enflure. »

Un rictus visible déforme mes lèvres. Voilà. Je lâche la poignée.

Je retourne m'allonger dans ce canapé fort confortable, et j'attends. Jakob, resté debout, entame de longs allers-retours à travers la pièce, juste sous mes yeux. Visiblement désemparé, je l'attends. J'attends que le calme revienne apaiser son âme. En attendant, je fais tourner la chevalière Brennen que père a fait taper juste pour moi, avant que je lui annonce mon refus de reprendre l'industrie. J'étouffe un rire provocateur, ravi de pouvoir lui causer tant de problèmes. Je suis bien, ici, avec mon duo, libéré de toute tâche, et incombant à mon oncle, ma tante et mon cousin une inquiétude et un agacement sans pareil. Je me sens utile. Lorsqu'enfin, il se tourne vers moi, décidé à parler, j'incline la tête, que je tiens dans ma paume.

« Alors ?
Où irions-nous ?
Ah-ha ! En voilà une belle question. C'est une surprise. Je souris bêtement.
Accouche.
Je suis certain que tu peux deviner. Tu aimerais aller où, toi ? Ma question le déstabilise.
Je sais pas, euh... En Italie, peut-être ? Ou en France, probablement.
Ah ! Ben tu vois quand tu veux !
En France ? Mais, Simon ?
Si t'as la trouille, je te jure que je peux y aller sans toi, vieux. »

Il se tait. Je ferme les yeux et hoche la tête en guise d'approbation. En réalité, je ne compte pas quitter une seule parcelle du territoire russe sans lui à mes côtés. Mais ça, il n'est pas obligé de le savoir.

« Laisse-moi t'aider. Je vois bien que tu n'es pas à ta place ici. Fais-moi confiance, Jakob. Juste une fois. » J'explique, plus doucement.

« J'espère que t'es bien organisé parce que je me barre certainement pas d'ici pour pioncer dans une botte de foin parce que tu nous auras pas trouvé une piaule où dormir.
Ton langage, jeune homme. Et je suis vexé qu'après tant d'années tu penses encore ça de moi. Je suis l'homme le plus organisé du monde, mon cher. Je rigole légèrement.
Et je suis la reine d'Angleterre. M'appelle plus jamais jeune homme ou je te donne en pâture à Ignard. T'aurais dû voir ta tête quand il s'est approché de toi.
Moque-toi de moi encore une fois et je te laisse ici.
T'oserais pas.
Je ne savais pas que tu me connaissais si mal. En tout cas, je suis ravi que tu aies accepté. J'ai cru que tu lâcherais jamais l'affaire. T'inquiètes, Solvei s'en remettra. »

Je resserre ma cravate sous ma lourde veste, et je saute hors de mon sofa pour attirer Jakob dans une accolade amicale.

« Départ demain, 10h. Je t'attendrai derrière les collines. Sois pas en retard, le portoloin ne sera pas éternel.
Le portol- Il s'arrête. Tu me fais flipper, vieux.
On n'est jamais assez prévoyant. Aller. Va fabriquer encore deux ou trois joujoux pour ton petit papa avant de lui dire adieu. Ce sera ton cadeau d'excuse. »

Je lui adresse un clin d'œil.

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10 nov. 2025, 23:36
PNJ J L'Étoile Rouge - Simon Oisín Brennen
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9h55.

Il se fout de ma gueule.

Je rentre ma montre à gousset dans la poche côté coeur de mon lourd manteau. Là, sous la neige qui m'avale, j'ai de plus en plus l'impression de faire partie intégrante du décor. Ayant renoncé encore une fois à la magie, pour des raisons qui me sont encore floues mais pourtant si évidentes en même temps, je laisse la poudreuse s'écraser contre mes joues, mes yeux, mes cheveux, et tomber d'un coup sur mes épaules, sur mon par-dessous. Me voilà recouvert d'une épaisse couche de mousse blanche. Ainsi debout, statique, au milieu de nulle part, je me sens semblable à l'un de ces bouleaux, décoré d'une couverture qui se marie si bien avec la teinte de leur écorce.

Ce n'est pas mon cas.

J'ai l'air ridicule. Seul. Abandonné.

Frigorifié.

Mais ce dernier point, je ne le suis pas. J'ai tout de même pris le soin d'enchanter mes vêtements, pour qu'ils me gardent au chaud. Mais maintenant que je suis sous la tempête, je n'ose plus sortir ma baguette. Je sais qu'elle pourrait, dans les faits, résister à de pareilles bourrasques. Pourtant, je ne sais pas. Une partie de moi me souffle que, même l'élément le plus résistant, le plus entraîné pour survivre à un environnement, pourrait bien être le premier à se fendre sous le cyclone. Et j'ai peine à concevoir le contraire. Ma petite fleur, Adélaïde, je l'ai vu grandir, jour après jour, se fortifier. Construire des remparts autour de son âme. Je sais qu'elle est forte. Je l'espère. Malgré tout, je ne peux pas m'empêcher de me dire qu'elle se brisera trop facilement. Trop rapidement.

Mais cela, c'est seulement parce que je veux la protéger.

Si j'ai voulu être le chevalier qui la garderait en sécurité, il avait bien fallu que je la voie comme une sorcière en détresse. Mais à trop vouloir la sauver, je réalise qu'elle n'avait, pas l'ombre d'une seconde, besoin de mon aide. Et désormais, je ne peux plus prétendre à ce rôle. C'est trop tard.

9h57.

La silhouette de Jakob émerge dans le brouillard matinal. Sa chevelure ébène contraste si fortement avec la pureté de la neige que ce changement soudain de palette dans cette nature si hostile me fait sursauter.

« Rappelle-moi de ne plus jamais t'emmener en voyage. Je soupire en tapotant mon poignet nu, pour lui faire prendre conscience de l'heure tardive à laquelle il se pointe.
Bonjour, Simon. Il répond simplement, en ne me quittant pas des yeux.
Tu vas bien ? Tu veux un peu plus de temps pour te pouponner ? Pour te recoiffer ? Tu veux que je te fasse une tresse, peut-être ? Mais le petit prince a-t-il même eu le temps de déjeuner ? Je lui fais des yeux de biche.
Bonjour, Simon. Mon cousin reste immobile, et me transperce l'âme de ses deux pupilles, alors qu'il se répète.
Oh, la ferme.
T'as une de ces têtes, vieux. C'est mère nature qui t'as fait manger une boule de neige ou t'as décidé volontairement de te rouler par terre en m'attendant ?
Bonjour, Jakob. »

Un sourire amusé se dessine sur mon visage. J'ajuste mes gants en cuir sur mes deux mains, avant d'arracher subitement à mon compagnon d'expédition son sac, par la sangle. Je soulève ledit objet pour le faire parvenir juste devant mes yeux, que je plisse avec suspicion. Étonnement.

Puis, je pouffe de rire.

« T'es au courant que tu quittes définitivement ta maison ? T'as mis toute ta vie là-dedans ? Excuse-moi hein, mais si c'est le cas, j'ai de la peine pour toi. Je savais pas que t'avais un quotidien si triste.
Dit celui qui se pointe les mains vides.
On va en France, pas à la fête foraine. Je poursuis sur ma lancée, sans l'écouter.
Un peu plus de mépris.
J'ai raison.
Tu as tort. Un rictus complice arque la bouche de mon duo.
...C'est comme ça... Je continue, reconnaissant notre ancien petit jeu.
...Et tu n'y peux rien. »

Nous éclatons de rire en cœur.

Je lui balance son sac dans les bras.

« Tiens, reprends ton baluchon, jeune aventurier de la clairière.
Merci, vieux sédentaire de la caverne.
Je te raccompagne chez ton petit papa et je lui dis que je t'ai surpris en train de t'enfuir ? Je le menace ironiquement en choppant une masse de cheveux derrière sa nuque.
Il te croirait pas. Il me répond en couinant, essayant d'échapper à ma poigne.
C'est ce qu'on va voir. Tu es beaucoup trop confiant, Jakob. Beaucoup trop. Je lui murmure à l'oreille, en retenant un petit rire. Je le relâche en le poussant un peu en arrière.
N'importe qu- Il vacille.
Beaucoup trop, pour quelqu'un qui passe ses journées enfermé dans un atelier à taper sur des métaux. Je le coupe.
Tu critiques ton propre père, maintenant ?
Mais je l'ai toujours fait, mon cher. Je le regarde droit dans les yeux, avec un air profondément sérieux. Bien trop sérieux pour être pris comme tel. Mais nous au moins, nous avons l'élégance de produire des armes uniques en leur genre. Pas comme vos babioles en or qu'on trouve partout sur le marché.
Ne réveille pas de vieilles querelles familiales, veux-tu ?
Je ne savais pas que tu y étais si sensible. Bon. »

Je me tourne vers la canette tordue qui se tient juste derrière moi. Dans quelques minutes, le portoloin ne sera plus utilisable. Nous devons nous dépêcher.

« C'est bon, t'as tout ? Ta brosse à dents, ton doudou, ton biberon ? »

Mon cadet hausse un sourcil et me dévisage avec un air profondément épuisé. Je sais que, lorsqu'il fait ça, j'ai gagné. Car mon ultime but dans la vie n'a toujours été que de le désespérer. De nous deux ici, sur ces collines, je suis le véritable enfant. Et j'aime ça. Et j'en ai rien à cirer qu'on me prenne pas au sérieux. Parce que, contrairement à certains, je sais faire les deux. Dieter ne me fait pas peur. Lothar, pas à moi. Solvei, Maeve, sont honorablement courageuses, mais pas assez intimidantes. C'est dommage.

« Je te préviens, ça secoue un peu. J'articule exagérément comme si je m'adressais à un première année.
Mais du coup, tes autres passe-temps, c'est quoi ? Comment tu fais quand je suis pas là pour être ton cobaye ? Il me questionne, tout en fouillant à l'intérieur de son petit sac, visiblement agrandi par un habile sortilège.
Je récite mes blagues, seul dans ma chambre, en attendant de pouvoir te les faire en vrai. J'avoue, d'un ton ridiculement misérable et triste.
T'as attendu deux ans pour pouvoir me comparer à un nourrisson ? Il sort la tête de sa sacoche. Par Merlin, t'as un sacré problème.
Merci. Je réponds, les pupilles illuminées par l'amusement. Un sourire charmeur se plaque sur mon visage.
Tu m'épuises. »

Jakob extirpe une petite boîte à l'intérieur de tout son bazar, qu'il lance rapidement dans les airs, à quelques centimètres de sa main, avant de la rattraper, satisfait. Un petit Ah-ha, résonne aux portes de ses lèvres, et je l'observe l'ouvrir, curieux. Là, il verse le contenu de son récipient dans le creux de sa main.

Des pastilles ?

« Des pastilles, oui. Mais à la menthe ! » Il précise, en pointant son index vers moi, comme s'il avait lu mon interrogation à travers mon âme.

J'ai envie de le secouer. De souffler. De lui dire qu'il se fout de moi. Que dans une minute désormais, le portoloin se refermera. Et qu'on sera bloqué ici. Tous les deux. Comme des pauvres gnomes misérables. Et que Dieter va venir nous traîner par la peau du derrière si on se barre pas tout de suite.

Mais à la place, je tends ma paume droite en silence, lui signifiant de m'en filer aussi, de ses pastilles miracles. Une fois en ma possession, je referme mes doigts dessus, remue mon poignet comme si je m'apprêtais à avaler un petit tas de cacahuètes. Puis, d'un coup, je les verse sur ma langue, sans plus de délicatesse. La puissance de la menthe me brûle le palais. Mes yeux se remplissent de larmes.

« T'as zéro instinct de survie, mec.
Oh la ferme, Jakob. » Je peine à lui lancer, me battant pour ma fameuse survie. Je me penche, appuie mes deux mains sur mes genoux, essoufflé, et j'essaye de me remettre de la bourrasque glaciale de la pastille, qui me gèle plus l'âme que le froid slave en décembre.

Je chasse cette affreuse impression d'un mouvement lent et amer de la tête, et me redresse.

« Bon. Assez rigolé, on s'en va. »

Mon cousin profite un dernier instant de son bonbon sur son palais, avant de l'avaler. Il hoche la tête, plus sérieux qu'il y a une seconde, comme si, en chassant sa pastille dans son estomac, il avait également dit au revoir à toutes les plaisanteries qu'il aurait pu faire.

Dans ses iris, même, j'ai l'impression de lire une certaine crainte. Celle qui se manifeste dans nos cœurs juste avant de commettre l'impossible. Il sait que, une fois qu'il aura touché cette canette, il n'y aurait pas de retour en arrière. Il en a conscience. Je sais qu'il n'est pas encore prêt à l'accepter. Qu'il a encore espoir. Mais c'est exactement pour ça que je suis là. Parce qu'il a besoin de mon aide pour se détacher de ce qui lui fait mal. Peur.

Je le saisis par l'épaule, que je tapote deux ou trois fois comme un grand frère. J'ai envie de lui dire qu'il est courageux, que ça ira. Mais il le sait déjà. J'ai envie qu'il sache que je le trouve immensément fort. Intelligent. Et doté d'une résistance mentale phénoménale. Mais, ça aussi, il le sait. À la place, je me contente de lui adresser un petit sourire compatissant, coincé, les lèvres serrées.

Je jette un dernier coup d'œil derrière moi. Les plaines, au loin, par-delà les collines, me narguent. Derrière notre mont, le sommet du manoir de Dieter et Solvei. Si haut qu'il semble lécher le ciel de sa flèche, fine, mais robuste. Tout ce qu'on accorde aux Fomenkov. Je dévie le regard, pour ne pas m'attarder trop longtemps sur ce paysage auquel je dois dire adieu. Auquel Jakob doit dire adieu, lui, plus que personne.

Lorsque nous attrapons tout deux la canette de notre main tremblante, de froid ou d'excitation — personne ne saura jamais, j'immortalise une dernière fois l'austère beauté du tableau slave, que la neige peint et travaille à chaque nouvelle vague.

1790

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11 nov. 2025, 22:57
PNJ J L'Étoile Rouge - Simon Oisín Brennen
6 octobre 2050,
Appartements de Simon Brennen,
À l'issue du début du récit.

« Attends. Vous êtes vraiment allés en France ? L'Allemande crut halluciner. Jakob...et toi ? »

Simon croisa les jambes, reposa sa tasse de thé fumant sur la table basse, puis allongea ses deux avant-bras sur le rocking-chair élégant. Dehors, la nuit se faisait plus lourde, plus profonde, depuis que l'aîné Brennen avait conté le début de son histoire. Les étoiles, qui perforaient l'atmosphère, et que l'univers avait lui-même tissé sur la voûte il y a des millénaires de cela, semblaient, elles aussi, écouter le récit. Oh oui, elles écoutaient, en silence, blottis les unes contre les autres, comme des enfants qui s'endorment aux histoires d'un parent qui les met au lit. Pourtant, aujourd'hui, il ne s'agissait aucunement d'un conte. D'une fable. Seule la réalité entachait la douce voix du galeriste, qui posa un regard inquiet sur sa jeune sœur. Comme si, questionner le vrai de son histoire, consistait en un problème grave, atroce. Car, si elle ne pouvait y croire, à un voyage si simple, avenant certes, mais qui ne sortait pas vraiment de l'ordinaire, alors, à quoi pouvait-elle croire ?

Là était toute la question.

« Pourquoi je te mentirais, Adélaïde ? »

L'astronome se tut. Personne ne l'appelait jamais ainsi. Cinaed, parfois, soit pour écorcher son prénom, ou pour le déconstruire pour la faire rire. Les autres, la désignaient comme Adé. Mais peut-être qu'en effet, beaucoup l'interpellaient ainsi ; Adélaïde. Mais cela n'avait aucune importance ce soir, car jamais son grand frère ne l'avait nommée ainsi, jamais aussi sérieusement. Et cette réalisation la frappa.

Elle baissa honteusement les yeux sur une de ses bagues, qu'elle fit tourner autour de son doigt pour occuper son esprit, et éviter le regard moralisateur de celui qui incarnait sa plus proche famille.

Sans relever la tête, elle questionna :

« Qu'avez-vous fait, après cela ?
Nous sommes arrivés à bon port. Il affirma avec évidence.
Qu'en est-il de Dieter et Solvei ? Sont-ils venus chercher Jakob ? Elle releva la tête, le regard empli d'inquiétude.
Dieter aimait son fils, sans l'ombre d'un doute. Mais ce qu'il aimait par-dessus tout, c'était son image. Il explique. Retrouver Jakob signifiait pour lui se salir les mains pour ramener à la maison son fils fugitif. Cela n'aurait pu être gardé secret très longtemps. Pas pour le voisinage.
Alors...il ne s'est rien passé ? Comment ont-ils appris tout cela ? L'Allemande interrogea, perplexe.
Une simple lettre, déposée par notre cousin sur le bureau de son père, le matin de notre départ. Le quarantenaire marque une pause. Lui et moi avons supposé qu'oncle et tante ont inventé un mensonge pour justifier la disparition soudaine de leur petit dernier. Mais peu importe. C'était il y a 17 ans. Il fit un geste de la main pour chasser ce point-là de la conversation.
De...toute évidence. Et ensuite ? Vous ne vous êtes tout de même pas pointés à l'improviste sur le territoire français ? Elle fit, un rire presque amer se noyant au bord de ses lèvres.
Bien sûr que non. J'avais prévu le coup. Mais pour Jakob, cela devait avoir un goût d'aventure, de renouveau. Il hésita. ...De liberté, surtout. Je devais être à la hauteur de ses attentes.
Qu'est-ce que tu insinues ? » Adélaïde fronça les sourcils.

Les lèvres de l'homme s'élargirent en un rictus satisfait. Il s'enfonça un peu plus dans son fauteuil, et joignit ses deux mains en un petit rire fier.

« Que je l'ai laissé prendre les rênes de notre expédition. »

Décembre 2033, le soir suivant l'arrivée sur le sol francophone.


Je traîne Jakob de ma main gauche par la manche de son costume rayé. De l'autre, je tiens son manteau noir, lourd, reposant à moitié sur mon avant-bras. Je l'ai ramassé sur la banquette avant de partir. Je déteste devoir jouer au parent responsable. Mais je ne peux pas non plus le laisser faire n'importe quoi. Il perd complètement la raison. Je le tire hors du bar dans lequel nous sommes entrés, il y a une bonne demi-heure, pour échapper à la pluie qui s'était abattue sur nous. Désormais, la flotte s'est calmée. Dans la nuit qui s'épaissit, on ne voit plus aucune trace des nuages qui l'avaient portée. Je marche dans une flaque. L'eau éclabousse ma chaussure et le bas de mon pantalon.

C'est froid.

J'aime pas la pluie.

À cause d'elle, on a dû s'enfermer dans ce petit coin miteux, où ils vendent du whisky à deux balles. Je connais pas le monde sorcier français. Très peu, en tout cas. Juste assez pour pouvoir assurer notre logement, et notre avenir. Mais pour les détails de type "quel café sympa du coin il y a pour nous, sorciers" ? Je n'en ai pas la moindre d'idée.

Les commerces moldus, ça pue le non-magique. Pas que j'ai quelque chose contre eux, mais ça me fait flipper. J'en ai la chair de poule, quand j'y pense. Père nous avait raconté tant d'histoires sur nos ancêtres, sur les chasses aux sorcières. Et je veux pas que ça recommence. Je veux pas être cramé. Mais pour ça, il faut que mon cousin et moi, on dégage de cette enseigne, sinon, il va bien finir par nous faire démasquer.

« Tu veux nous faire tuer ? Hein ? Je vocifère, en l'attrapant par le col. Réponds-moi ! C'est ça que tu veux ?
Lâche-moi, vieux. T'es parano. Il me répond simplement, en grimaçant.
Mais il est complètement inconscient, par Morgane. » Je m'exclame, transperçant son regard. J'affirme un peu plus ma poigne sur sa chemise, avant de libérer, et de reculer.

Je lui balance son manteau dans les bras. Qu'il se débrouille avec.

« Tu sais ce que c'est le Secret Magique ? T'es allé à l'école, même ? Je crache à voix basse, lorsque je remarque quelques passants sur la rue seulement éclairée par deux ou trois lampadaires. On en trouvera partout, des nanas, Jakob ! T'es pas obligé de menacer la sécurité de notre identité devant la première moldue venue. »

Mon cousin m'observe comme si j'étais devenu fou. Et ça m'agace plus qu'autre chose. À 18 ans, on ne méprise pas ses ainés comme ça. J'hésite à le renvoyer chez son papa chéri.

Il se rapproche de moi et me donne une tape sur l'épaule.

« C'est pas une raison pour me tirer hors du bar comme ça, à l'improviste. Ça fait mauvais genre, si tu veux mon avis. J'ai eu peur, moi. »

Il se plaint.

Il se plaint ?

« Tu crois que j'ai pas eu peur moi ? Tu crois que ça me fait plaisir de te baby-sitter ? Non mais oh, tu réalises un peu le bourbier dans lequel tu aurais pu nous mettre ? Ou c'est ta bière qui te rend complément inapte à raisonner correctement ? Fulmine-je.
Je t'ai jamais demandé d'être mon paternel mec. Jakob reste toujours aussi calme.
Ah mais j'ai bien remarqué oui. Je hausse les sourcils.
Détends-toi mon chou, je te sens un peu sur les nerfs, là. »

Je vais l'étriper.

Un mot de plus et je jure que je l'étripe.

Je le hais.

Je sais que dans quelques secondes, tout sera revenu à la normale. Mais là, j'en peux plus. Je déteste m'occuper d'un enfant. Et c'est mon cousin majeur, mon duo de toujours, que j'emmène avec moi, mener une nouvelle vie. Pas un gosse en bas-âge. Et s'il continue comme ça, je vais péter les plombs. Ce n'est que maintenant que je réalise que, même si je le voulais, je ne pourrais pas juste le laisser ici, au milieu d'un pays qui lui est complètement inconnu, s'il continue à me casser les pieds. Déjà, parce que c'est pas mon genre d'abandonner les gens sur un coup de tête. Mais surtout parce que j'aime Jakob plus que tout. Je l'aime comme un frère. Et s'il est là, avec moi ce soir, c'est parce que je veux prendre soin de lui. Et parce que je veux passer du bon temps avec mon frangin. Et là, c'est pas du tout ce que j'imaginais pour notre première journée.

Je sais pas contrôler mes émotions.

« Putain... »

Ma vision se brouille. Je sens qu'une larme roule sur ma joue. J'espère que c'est la pluie. Dans le doute, je l'efface précipitamment du dos de ma main. Je suis stressé. J'ai peur.

J'ai peur de ne pas être à la hauteur. De l'avoir mené à rien. D'avoir été égoïste. Là où je pensais pouvoir assumer le rôle de l'adulte responsable et fort, j'ai juste l'impression d'être celui qui est chamboulé par tout ce changement si brutal. C'est la goutte de trop. Et je réalise que je ne sais absolument pas gérer tout ça.

Je sens la main de Jakob se plaquer sur mon épaule.

« Eh, mec. Il ancre ses pupilles dans les miennes. Je suis mal à l'aise. T'inquiètes, ça va. J'suis désolé. »

Il sait pas s'excuser convenablement. Mais je prends ce qu'il me donne.

Je ravale les larmes qui menacent de couler à leur tour, et je le remercie d'un hochement de tête. Je souffle un coup. Il fait si froid dans les Alpes que je peux voir l'air chaud se propager dans l'atmosphère gelée de cette France que je redécouvre, après plusieurs mois de recherches.

D'autres moldus continuent à circuler dans la petite ruelle. Jakob les remarque et bougonne quelque chose d'inaudible.

« Viens. Il me tape dans le dos pour me réveiller. On bouge. »

Il emprunte la seule rue qui s'offre à nous, de l'autre côté de la petite route.

Je ferme les yeux une seconde, pour prendre le temps de m'ancrer dans l'instant présent. Ensuite, je me reprends. Un nouveau sourire enfantin entache mon visage quand je lui pince la joue. « Et où est-ce qu'on va, Indiana Jones ? J'enfonce mes mains dans mes poches et je le suis.
C'est qui encore ce fils de gobelin ?
Pfff t'as aucune culture, c'est dingue.
Excuse-moi Athéna. Il lève les yeux au ciel. Je sais pas, tu connais des coins sympa ?
Non. Je pouffe.
Tu te souviens de ce que je t'ai dit sur les bottes de foin ? Il marche loin devant moi.
Non, c'était quoi ? Je lui lance d'une voix tonitruante, qui bouleverse le calme de la nuit, un rictus provocateur aux lèvres.
Dans ce cas, je suis certain que tu adoreras les auberges moldues.
Tant que tu me le vends bien.
Tu sais bien que je suis imbattable dans ce domaine, Simon. Il se vante.
Je ne crois que ce que je vois. Commence pas à trop prendre la confiance, ça te va mal.
C'est toujours un plaisir de s'épanouir en ta compagnie, espèce d'enflure. »

Un rictus sincère se plaque sur sa bouche. Nous poursuivons notre chemin.

Cette auberge, nous allons la trouver. Il y en a une à quelques pâtés de maisons d'ici. Je ne l'ai pas traîné dans ce coin par hasard.

L'endroit est tellement minable qu'il ne tiendra pas une nuit là-bas.

Et alors, je reprendrai les commandes.

1864

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12 nov. 2025, 21:44
PNJ J L'Étoile Rouge - Simon Oisín Brennen
Je retourne mon oreiller.

D'habitude, le côté frais me réconforte, m'apaise. Lorsqu'il s'imprègne à nouveau de ma chaleur, je prends l'autre sens, qui a eu le temps de refroidir. C'est confortable, normalement.

Mais cette nuit, je suis bien loin de cette douce saveur.

Les deux côtés du coussin sont aussi gelés que les bourrasques qui cognent aux faibles fenêtres de notre pauvre auberge. Je commence à regretter de l'avoir laissé choisir. Quand je pense qu'on aurait pu pioncer tranquille dans une chambre sorcière, bien chauffée, bien équipée...

Peut-être que j'aurais même préféré la botte de foin.

Mais je pense que cela n'aurait pas été très différent de ce que je vis actuellement. Cela aurait été sûrement identique, je suppose. Ici, le vieux matelas grince chaque fois que je prends une lourde inspiration, essayant de m'installer dans le sommeil. Mais celui-ci ne vient jamais, car la couverture qui est censée me tenir chaud, mais qui est en réalité parfaitement inutile à ce propos, me gratte la peau. Le tissu à partir duquel elle a été confectionnée m'irrite les avant-bras, j'ai l'impression de me rouler dans un champ de ronces. Je préfère de loin nos étoffes sorcières.

Je me comporte comme un bourgeois, et je l'assume. Je sais que des milliers de gens ne vivent qu'avec ça, tous les jours de leur vie, pendant que je roupille en paix dans mes fourrures victoriennes. Mais je ne suis habitué qu'à cela. Et je sais que je peux avoir mieux.

Si je voulais aider des individus dans le besoin, oui, je le ferai. Je le ferai pour qu'ils puissent goûter, à leur tour, au parfum d'un doux repos, niché dans de chaleureux draps qui sentent bon la lavande et d'autres fleurs fraîches. Je veux, qu'à leur tour, ils portent sur leurs épaules un par-dessus en cuir, qui longe leur droiture jusqu'à leurs mollets, le bas du vêtement léchant presque le sol. Et je veux qu'ils en expérimentent le confort, lorsque le temps se fait rude. J'aimerais qu'ils voient en ces choses un confort pareil à une embrassade, à un long, long câlin, comme deux bras qui s'enroulent autour de leur misère pour les en faire sortir.

Mais pour le moment, c'est moi qui veux dégager ici. Mais je ne veux pas céder. J'attends que Jakob le fasse. J'attends, qu'enfin, il se tourne vers moi, qu'il se redresse, et qu'il bougonne quelque chose d'incompréhensible, mais voudra dire qu'il veut fuir cet endroit.

Et alors, on bougera.

Je m'apprête à rouler une énième fois sur mon lit rouillé, lorsque la plainte de mon cousin se mêle au couinement des lattes.

« Putain... »

Je lui tourne le dos, mais je le sens facilement s'asseoir sur ses plaids.

« Hé. Simon. Il m'appelle, en chuchotant. Tu dors ?
Oui. J'affirme avec un sérieux qui m'est inconnu, en me retenant d'éclater de rire.
C'est pire que chez tante Heidi ici...
Ca existe ? Je souffle en mimant un sommeil profond.
Le matelas me gratte, Simon. Bien sûr que c'est pire que chez Heidi.
Excusez-moi votre Altesse, pour ce manque de confort... je récite lentement et sans comprendre un mot de ce que je raconte, à moitié plongé dans un parallèle étrange entre le sommeil et l'éveil. ...apparent dont vous souffrez actuellement.
Mec. C'est horrible, ici.
Tu crois ? Demande-je, sur le ton de l'ironie. J'suis bien moi. »

Aucune réponse.

Juste un soupir hyper bruyant qui résonne dans mes tympans comme si un poids énorme s'était écrasé sur mon crâne.

Un craquement.

Il se lève.

Mécaniquement, je contracte mes muscles. On n'est jamais trop prudent. Pas avec Jakob Nikola Brennen.

Et j'ai raison de me méfier.

L'espace d'une nanoseconde, je me retrouve traîné par terre, la couverture en bataille sur mon crâne, et mon cadet qui lâche ma jambe qu'il avait tirée pour me faire tomber de mon lit. Je n'ai même pas la force de riposter. En temps normal, j'aurais rampé jusqu'à choper sa cheville et l'emporter avec moi dans ma chute. Mais là, il est beaucoup trop tôt, je suis éclaté, et mon nez me brûle depuis qu'il s'est pris le sol en bois, d'un seul coup. Ca fait super mal.

J'ose pas lever la tête. Je reste recroquevillé par terre, en attendant que quelque chose se produise. J'attends une apparition divine, sûrement, pour m'aider à calmer ce petit monstre que je me trimballe depuis vingt-quatre heures.

J'entends juste des sons. Des bruissements. Il enfile son manteau.

« Bouge-toi, on dégage de là.
Hein ? Je dissimule mon sourire empli de satisfaction.
Tu m'as très bien entendu. On se casse. Je reste pas une seconde de plus ici. »

Je fais semblant d'être agacé par son impulsivité. Je balance la couverture qui m'étouffait, et j'enfile rapidement ma chemise de la veille.

Pendant que je la boutonne, je lui lance avec un rictus : « T'es une p'tite princesse en fait. »

Il hausse un sourcil. Pendant un instant, je pense qu'il va venir me faire la peau. Mais bien au contraire.

« C'est toi la p'tite princesse Simon. »

Je relève brusquement la tête. Je crois que je suis effrayé. Du moins, mon cœur a loupé un battement. Parce que je crois savoir à quoi il joue. Et ça me met mal à l'aise. Je reste immobile, complètement interdit face à cette réponse, qui, normalement, ne devrait rien avoir d'anormale. Pourtant, ce matin, je flippe. Est-ce qu'il fait allusion à quelque chose de précis... Ou est-ce seulement une blague vraiment très, très moyenne ?

Dans le doute, je préfère ne pas me montrer plus déstabilisé. Je noue ma cravate, et je lui envoie un petit bisou de l'autre côté de la pièce, en formant un cœur avec ma bouche. Je le regarde avec une paire d'yeux illuminés, fiers et insolents. « Merci. »

Mes lèvres se retroussent pour laisser apparaître mes dents, et y dessiner un sourire éclatant.

J'attrape la canne que je n'avais pas osé sortir de mes bagages à cause de la tempête. Les reliefs qui ornent le pommeau m'apaisent, et je profite de ce toucher si familier qui m'aide à me calmer. De ma main libre, je soulève ma veste.

« Et...on se casse , au juste ? »

Je me rapproche de lui pour lui pincer le nez. Je sais qu'il déteste quand je fais ça, parce que je l'infantilise.

Mais c'est ce qu'il est.

Un enfant.

Inconscient.

Et déformé par la peur.

Comme je vois qu'il ne me répond pas, je finis par répondre moi-même à ma question :

« Viens. »

Je lui offre mon avant-bras.

Il s'approche naturellement, s'accroche à mon biceps. Je fixe la fenêtre. Je revois les images de cette chambre que j'ai visitée il y a quelques mois. Dans le reflet de la vitre, je hoche la tête, pour moi-même.

Et nous transplanons.

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14 nov. 2025, 23:34
PNJ J L'Étoile Rouge - Simon Oisín Brennen
6 octobre 2050,
Appartements de Simon Brennen.

« C'est particulièrement manipulateur. Et prévoyant. Les traits traduisant son état d'esprit, Adélaïde ajoute : J'admire. »

Simon s'était relevé pour chercher un plaid sur un coffre, au fond de la salle. L'Allemande ne put faire de commentaire sur son inutile déplacement : elle-même n'usait que très rarement de la magie pour les tâches jugées quotidiennes. Pourtant, en y repensant, elle ne faisait appel à sa baguette que pour répondre à des besoins purement simples et habituels. Mais toujours est-il que les deux sorciers privilégieront toujours les déplacements humains pour de pareilles nécessitées.

De toute façon, la magie conférait des maux de tête à la trentenaire.

« Manipulateur, non. Protecteur ? Oui. Hors de question de le laisser vagabonder en terre inconnu. Je suis tout de même plus responsable que bien d'autres que nous connaissons. Il explique avec évidence. Regarde comment père te laissait te promener seule dans les bois, alors que tu n'étais qu'un bébé. Irresponsable et dangereux.
Tu exagères.
Et profondément égoïste !
En l'occurrence, oui. Mais je savais me défendre. Ne m'utilise pas comme exemple, veux-tu ?
Tu en constitues un très pertinent, pourtant. La femme esquissa une grimace. Oh, ne soit pas si étrangère à toi-même, Adé. Tu le sais autant que moi.
Je refuse que tu me compares à Jakob.
Tu n'as plus quatre ans, bon sang ! »

L'astronome raffermit sa poigne sur le pommeau de sa canne. Dans ses yeux, une lueur, faible mais puissante, comme un éclair qui avait fusé dans ses deux pupilles, et qui l'avait effrayée. Brusquée. Agacée.

Elle soupira, comme si elle s'excusait silencieusement de son refus rigide.

« J'aimerais simplement que tu ne me prennes plus en exemple pour illustrer tout ce que tu veux comme bon te semble. Parle. Et tiens moi à l'écart. »

Le galeriste resta silencieux un instant. L'espace d'une nanoseconde, Adélaïde se demanda si elle l'avait brusqué. Puis, elle finit par se dire qu'il était l'ainé, et qu'il avait sûrement traversé des choses bien pires, qui l'avaient endurci. S'il n'était pas capable de comprendre son ressenti, ce ne serait plus son problème.

Mais elle grimaça à cette pensée absurde, qu'est celle de négliger ainsi les sentiments de son frère. Son frère qu'elle était venu voir ce soir, pour lui demander conseil, pour le faire parler et pour comprendre son cœur, son histoire et ses volontés. Ce n'était pas compatible avec son précédent état d'esprit. Elle le chassa donc d'un clignement des yeux. La scientifique lui coula un regard qui lui signifiait de poursuivre.

« Nous avons trouvé un meilleur logement. Plus spacieux, plus confortable. Il affirma. Nous avons commencé à rechercher un emploi, quelque chose qui nous permettrait de gagner notre pain. Mais pour cela il fallait intégrer la sphère d'influence sorcière française... »

Il s'arrêta. Dehors, la nuit naviguait tout aussi lentement dans les nuages, progressait sur son océan ocre, profond. La directrice de l'Astronarium se retint de jeter un coup d'œil à la voûte, vers ce ciel qui l'attirait tant. Heureusement, ce que lui confiait son duo défiait bien la grandeur de ce qui se trouvait à l'extérieur. Elle fronça les sourcils et pencha légèrement la tête sur le côté, attendant patiemment la suite de sa confession.

« Jakob s'est vite débrouillé. Mais moi... »

Février 2034, deux mois après l'arrivée sur le territoire francophone.


Je trébuche sur un tas de vêtements difforme. Une sorte de pile multicolore, sale, jonchant le parquet de notre appartement commun depuis des semaines maintenant. La plupart du temps, je l'évite. Je la contourne. Car ce n'est pas à moi de jouer à la femme de ménage. Jakob doit apprendre à se prendre en main. Je ne suis ni sa petite maman, ni son petit papa, ni son elfe de maison. Bon sang, je suis responsable de lui ! Mais pas comme ça ! Je n'ai signé aucun contrat, n'ai énoncé à aucun moment que je le prendrai en charge pour un certain temps.

Non.

Mais intérieurement, je me suis juré de le protéger. Quoi qu'il arrive.

Mais de toute évidence, une pile de linge sale n'est pas un obstacle à sa réussite et sa sécurité. Non. C'est juste un obstacle. Tout court. Qui vient accessoirement de provoquer ma mort imminente. Du moins, si je ne m'étais pas rattrapé au dernier moment.

Mais j'en ai marre.

Marre de cohabiter avec un cochon. Un enfant. Un gosse qui attend qu'on plie et range ses affaires, qu'on nettoie son sol, qu'on lui fasse ses courses, et ses devoirs. Quoi, je vais devoir lui trouver un emploi, maintenant ? Il en est hors de question. Qu'il se débrouille. Seul. Du moins, ce soir, il est certain qu'il n'obtiendra rien de moi. Je suis trop remonté pour lui accorder quoi que ce soit. Par Circée, qu'il utilise sa baguette, comme tout le monde ! Je ne me fatiguerai pas inutilement pour lui. Sa Grandeur l'Archiduc de Sviiajsk exige qu'on le prenne en charge. Bah bien sûr.

Alors, je décide de mettre fin à tout ce bordel.

Je me penche, j'attrape la pile de vêtements inconnus qui traîne comme une saleté sur le parquet, puis je me dirige vers la chambre de mon cousin. Sans toquer, je défonce la porte d'un coup de pied. Il est tard, ce soir, pourtant, la lumière dans cette pièce est aveuglante. Je laisse échapper un juron, tant l'intensité lumineuse me brûle la rétine. Mais je me reprends. Je localise la masse informe qui s'apparente au corps de mon cadet. Je lui lance :

« Hé, Jakob. Allongé dans son lit sur le ventre, il se retourne pour me voir. Lorsqu'il est pile face à moi, je lui balance ses fringues à la figure. Tiens, c'est cadeau.
Je vais te- »

Son visage se noie à travers les chaussettes, les chemises froissées et les autres tissus non identifiés. Adossé dans l'encadrement de la porte, je pouffe de rire.

« Tu vas me ? Je m'avance vers lui. Les mains jointes derrière mon dos, je me penche au-dessus de son pauvre corps recouvert d'habits brun, noir, rouge et blanc, et, lorsque je le surplombe de toute ma grandeur, je lui adresse un regard profondément moqueur. Tu es pitoyable, Jakob. Pi-to-ya-ble. Tu me ferais presque de la peine, si tout mon discernement n'était pas déjà occupé à te mépriser.
Oh, comme c'est touchant. Je te remercie. Vraiment. Il m'adresse une grimace. Mais tu vois, j'ai pas vraiment besoin de ton aide.
Laquelle Jakob, laquelle ? Laisse-moi en douter.
Arrête de jouer au pater' mec, c'est toi qui t'imposes ce rôle, parce que t'es angoissé. Il soulève les épaules avec évidence. Mais moi, je n'ai pas besoin qu'on me dise de ranger mes affaires, ma chambre et de faire mon lit avant d'aller à l'école, tu sais ? »

Il se fout de ma gueule.

Il se fiche clairement de moi là, non ? On est d'accord ?

Donc c'est moi qui m'inquiète trop ? Mais il a compris que je ne faisais pas ça pour lui ? Qui est-ce qui loue l'appart' ? Qui achète à manger ? Qui range, qui nettoie, qui prépare et organise tout ? C'est pas que je joue au paternel, bon sang, c'est que c'est aussi ma maison ! Par Morgane, je vais l'étriper.

« Tu sais que là t'es à deux doigts de me faire craquer ? Je me laisse tomber sur le lit du Russe, sans aucune gêne. Tu comprends ?
Oui bah si t'es pas content, t'as qu'à t'en aller, tu sais. Ironique. Il m'assène un coup de coude dans la côte. Ouch.
Et tu ferais comment, sans moi, petit malin ? Tu connais rien, ici. Je fais, en me tenant l'espace attaqué, comme pour compresser la douleur.
Je n'en serais pas si sûr, monsieur je-sais-tout. Figure-toi que j'ai rencontré quelqu'un. Il m'avoue avec un immense sourire. »

Un long silence plane dans la pièce. Un silence qui semble durer une éternité.

Puis, j'éclate de rire. J'ai l'impression que mon exclamation résonne dans tout l'univers tellement elle est puissante et sincère. Est-ce qu'il me fait une blague ?

« Tu te fous de moi, c'est ça hein ? J'essuie une larme qui menace de couler, tellement je suis hilare. Jakob me regarde avec de gros yeux.
Absolument pas. Je ne peux pas m'empêcher de rire.
Comment elle s'appelle ? Je tente, pour essayer de démanteler son mensonge.
Ophélie.
Ophélie comment ?
Je sais pas. »

Merde.

C'est bon signe ça.

S'il avait inventé, il aurait sorti un nom au pif. N'importe lequel. Juste pour montrer qu'il la connaît vraiment et qu'il sait répondre à la question. Je fronce les sourcils. Mais, après tout, ça ne veut strictement rien dire.

« Où ? Je l'interroge comme à un interrogatoire.
Un café. Il lance avec une expression logique.
Tu vas au café, toi ? Je retiens un ricanement.
Pour toi je ne suis donc qu'un ivrogne qui ne boit que du mauvais vin ?
Disons que c'est inhabituel de te voir au café. Crache le morceau. Je le chope par la nuque. C'était pour rencontrer des nanas de la haute ? »

Un nouveau blanc.

Mais point un blanc de rire.

Un vrai blanc. De réalisation.

« T'es un sacré type, toi. » Je le relâche.

Je commence à paniquer. Pas pour lui, mais pour moi. Si même Jakob arrive à se faire des contacts, pourquoi pas moi ?

1589

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2 mars 2026, 00:33
PNJ J L'Étoile Rouge - Simon Oisín Brennen
6 octobre 2050,
Appartements de Simon Brennen.

Il était, au centre de cette pièce, un silence de plomb.

« Mariés. »

Adélaïde ne prononça pas un mot. Elle se contentait de le dévisager, en attendant la suite. À vrai dire, depuis le début, elle n'avait rien exprimé d'humain si ce n'est une profonde indignation lorsque sa propre personne était mise sur la table. Autrement, elle semblait inconsidérablement indifférente aux sentiments et à l'émotion que mettait Simon dans son récit. Il n'y avait en vérité, pas grand-chose à dire. À exprimer. L'astronome était venue écouter. Elle avait pris avec elle de quoi recevoir et de quoi comprendre, sa canne, et sa baguette, rien de plus. Si on lui demandait pourquoi, elle ne saurait répondre, si ce n'était simplement confier qu'elle ne savait comment réagir. Ceux qui mimaient la surprise lors de la découverte étaient bien gâtés, elle, ne savait que faire. Trop de mots, trop d'émotions, à l'entente d'un parcours qui pourtant n'est point le sien. Pourtant, à le regarder là, debout sur le tapis, à tourner en rond, préoccupé, indécis, muet, il y avait en elle quelque chose qui lui revenait. Des soirées d'enfance, peut-être, où elle comprenait combien il était précieux d'avoir pour frère Simon, des journées, il y a fort longtemps, durant lesquelles elle avait juré que jamais on ne pourrait les séparer.

Pourtant, ce soir, en recevant en elle la détresse qu'avait ressenti le galeriste en apprenant les vœux de mariage de leur cousin, elle réalisait doucement que cette promesse d'antan, un jour ne tint plus. Elle avait disparu. Lentement. Sournoisement. Elle s'était décomposée dans le silence de la nuit. Elle était devenue poussière d'étoiles. Dans ce ciel strié de comètes, les naines multicolores les toisaient, un rictus supérieur aux lèvres.

Ce soir, Adélaïde, tristement, compris que, de son vivant, l'unique chose qui pourra demeurer éternelle, seront, ici, les étoiles dans le ciel. Le reste s'envolera en poussière.

Simon se rassit. Son majeur parcourut lentement le bras du fauteuil, tandis que lui, dépourvu de toute parole, semblait songeur. À ce stade du récit, l'Allemande aurait apprécié s'installer en tailleur sur son propre fauteuil, les mains jointes sur ses deux pieds, et lui demander impatiemment la suite du conte, comme si rien de tout cela n'appartenait à la vérité, et que, jusqu'à cet instant, son ainé ne lui confiait qu'un rêve inventé. Malheureusement, il y avait quelque chose dans ce regard, quelque chose qui, même dans le vide sonore de ce salon plongé dans l'obscurité, paraissait hurler, jusqu'à en briser les carreaux des fenêtres.

Elle n'en fit rien. Elle avait peur. Elle craignait que, peut-être, par on ne savait trop quelle faute, le malheur de ce mariage entre Jakob et la belle Ophélie l'avait accablé, jusqu'à le faire suffoquer. Adélaïde était patiente. Elle comprendrait, bientôt.

Maintenant.

« Inutile d'épiloguer sur tout ceci. » La voix résonna dans toute la pièce. Pourtant, elle était plus fermée. Plus timide.

Il prit une lourde inspiration.

« En partant pour la France, j'avais une vision de la vie qui m'y attendrait. De tout ce que je pourrais vivre, et tester. Mais Merlin savait que rien ne se passe jamais comme prévu.
N'avais-tu pas de plan B ?
C'était ça le plan B, Adé. »

Tranchant comme une lame.

« C'était ça, le plan B. »

La cadette reprit une gorgée de thé, moins fumante désormais, qu'à l'origine du récit.

« De...toute évidence.
Enfin, peu importe. Les années sont passées. Elles m'avaient toujours semblées longues, alors je n'ai pas véritablement réalisé l'impact de tout cela sur ma vie, et ma santé. Il expliqua avec une subite aisance. Comme tu le sais certainement, Jakob est ensuite devenu père. »

Il était pourtant évident qu'elle n'en savait rien. Cela faisait longtemps, bien longtemps, qu'elle ne savait plus rien. Plus rien, du tout.

« J'ai fini par pourrir seul dans mon atelier.
N'avais-tu pas quelqu'un ? Interrogea t'elle, surprise.
J'ai été trop exigeant avec ceux-là. »

La femme hocha doucement la tête. L'exigence, parfois, amenait à la solitude, celle qui ronge, celle qui tue ce qu'il y a encore de vivant, là, quelque part dans ce cœur terne.

« Et ensuite ? »

Mars 2038, Alpes françaises, 4 années après l'arrivée sur le territoire francophone

Image
MAITRE BLACHÈRE
Simple


Je fixe ma toile.

Je baisse la tête.

Je fixe ma palette.

Je la relève.

Je verrouille de nouveau mon regard sur la toile vide. Blanche. Morte. Ou dépourvue de vie. Je n'en ai aucune idée. Peut-on même dire qu'une chose est morte, avant même d'avoir pu lui octroyer le goût divin qu'est celui de vivre ? Voilà que mon travail, point encore né, est déjà réduit à l'état de défunt.

L'inspiration m'a quittée.

L'imagination, aussi.

Tout. Tout ce qui pourrait, d'une façon ou d'une autre, m'aider à réaliser quelque chose de beau, là, avec mes pinceaux, s'était envolé dans la nuit. Dans le silence. Je ne l'ai pas vu partir. Je sais simplement que cela fait fort longtemps que cette chose n'est plus.

Pourtant, je persiste. Chaque matin encore, je me lève, je marche dans les ruelles sinueuses, exposées au vent, pour rejoindre mon pauvre atelier, où, inévitablement, je ne trouve que mes travaux vides de la veille.

Je ne sais plus manier les couleurs.

Jadis pourtant, De Vinci logeait en mon âme et, à faire glisser mon pinceau sur mes œuvres à demi commencées, je me sentais poète. Je me sentais artiste de la vie, je créais ce qui n'existait pas, là, dans mon cher atelier que je constate aujourd'hui abandonné, j'étais le Dieu suprême. J'offrais la parole aux plus belles dames enfouies dans mes toiles, je faisais taire ces hommes à la langue bien pendue, dans les représentations des sorciers bourgeois que je ne connais que trop bien. J'inventais, je revisitais. Des créatures qui, peut-être existent, qui sait, mais que jamais nous autres n'avons découvert - je les considère donc miennes. Elles sont nées à l'intérieur de mon cœur, elles se sont animées à la seconde où j'ai décoré mes ouvrages de leurs fins plumages. Je revois Morgane, mon obsession empoisonnée — je m'adonnais aux nuits blanches simplement pour capter l'éclat manquant dans son regard terne, au petit matin, je sautais hors de mes draps uniquement dans l'espoir de peaufiner les détails de ses cheveux noirs.

Aujourd'hui, c'est une tout autre histoire.

J'aurais voulu être un artiste éternel. J'aurais voulu être un artiste célèbre.

Irremplaçable.

Admiré.

Incroyable.

Je ne suis plus rien. Parfois, lorsque le sommeil se refuse à moi, je réalise qu'un soir, j'ai posé ma palette une dernière fois sur ma table en bois. Pour la dernière fois, j'ai ajusté mon chevalet. Pour la dernière fois, j'ai quitté l'atelier en ayant accompli quelque chose. J'ai quitté l'atelier, en ayant peint la vie, et, désormais, c'est fini.

Ma toile est vide. Le néant. Une seule chose y demeure représentée : le blanc morne, givré, et glacial de l'Antarctique.

Le patron va pas tarder. Chaque jour depuis ma dépression artistique, je vois sur son visage les vieux plis de sa peau se tendre, et ses yeux secs s'éteindre encore plus qu'ils ne le sont déjà. Sa déception est silencieuse, et aussi douloureuse que la lame d'un couteau, lorsqu'elle se loge entre les côtes. Je me demande quand est-ce qu'il osera enfin me toucher deux mots à ce propos. Peut-être aujourd'hui. Sûrement demain. Il a sans doute hésité hier, il réessayera bientôt. Mais que pourrait-il même me dire ? N'est-il pas comme moi, lui, l'artiste aux mille ressources qui peut aussi bien conter sur sa toile un chef d'œuvre lorsque le cœur y est, comme ne rien faire ? Aucun de nous deux n'est salarié, nous le voyons dans nos regards, au plus profond de nos entrailles : jamais en nous il n'y aura de bureaucrate, lui, l'homme conditionné qui de son cœur ne peut laisser s'échapper que des pleurs, à dix-huit heures, sa journée achevée, son âme exténuée, comprimée, oppressée par l'inhumanité de son univers monotone. Je ne suis ni fou, ni savant, j'oscille entre deux extrêmes en prétendant savoir, mais je ne sais rien. Alors, comme il m'est inutile d'essayer de trouver un sens à mon existence, je peins.

Et c'est ce que je fais. Là. Tout de suite. Sans réfléchir. Mes muscles ont pris possession de mon corps. Je sens que quelque chose se réveille. Est-ce le soleil, le printemps, les dieux ? Seul Merlin le sait. Mon pinceau nage un instant dans un pigment, puis il s'envole vers mon tableau, il se couche ainsi dessus, il glisse, il flotte, il adhère à la matière ; il crée. Je peins pour illustrer ma peine, ce qui me manque et ce qui cause mon état, que je ne sais nommer.

Je pense à Jakob. Je pense à son visage d'enfant, un jeune homme, 18 ans, celui qui s'accroche à mon bras lorsqu'on emprunte un portoloin, celui qui ferme les yeux lorsqu'il transplane à mes côtés. Je songe à Jakob, celui qui rit au nez de la société dans les bars des quartiers, celui qui court après les femmes pour les complimenter, comme une rose qui aimerait se coller pour toujours contre la poitrine de sa dulcinée. Je revois Jakob, dans mon esprit, et, enfin, je réalise. Mon cousin, mon ami, celui qui en vérité pourrait être mon frère. Je l'ai vu tout perdre, puis, tout regagner. Ophélie, la vie, les noces, et, à terme, la descendance.

Il est amusant de me réaliser qu'en vérité, c'est moi l'enfant. À ainsi parler, je réalise que je ne suis qu'un gamin, bon à abandonner. Heureusement, c'est déjà fait. Tous, autour de moi, trouvent et le bonheur, et l'amour. Mais peut-être est-ce deux choses qui vont ensemble. Je n'en ai aucune idée. Je n'ai jamais goûté à ce genre de plaisir. Le ciel, jusqu'ici, ne m'a offert qu'une solitude que j'ai finie par prendre comme compagne. Je parle avec le vent, et je ris avec les pigments.

Ceux-ci s'entremêlent de plus en plus sur ma toile. Je refuse d'avouer ma jalousie. Celle qui me hurle que je mérite aussi un foyer et une famille. Celle qui ne veut pas me voir finir seul. Celle qui me susurre qu'Ophélie a volé le rêve français que Jakob et moi-même construisons avec soin depuis notre tendre enfance.

J'ai fini.

Ces cheveux blonds et ce regard perçant, tout droit porté vers mon corps faible, y fusent des sortilèges par centaine, ou, seulement un seul, qui me broie de l'intérieur, qui traverse la bruyante paix qui sommeille dans ma cervelle, comme un laser. Comme un laser, qui me fend en deux.

Je me fige. Mon pinceau tombe à mes pieds. Mon cœur aussi. Une vieille pierre desséchée. Il laisse une trace sur le parquet.

C'est lorsque je me lève dans l'espoir d'arriver à jeter bien loin ce portrait que le boss débarque dans l'échoppe. La petite sonnette de l'entrée entonne un tintement digne d'un médiocre opéra. Je me lève précipitamment, pour cacher le contenu de mon chevalet derrière mon dos. Mais personne n'échappe à la vision maîtresse du propriétaire de la galerie d'art.

« Ta dulcinée ? » Il questionne, en accrochant sa veste sur le porte-manteau.

Mes mains deviennent moites.

« Du tout, monsieur. J'hésite une seconde avant d'ajouter : Pas la mienne. »

Je perçois une petite exclamation provenant de sa gorge. Quelque chose d'assez récurrent, trop récurent, qui se présente à lui lorsqu'il croit comprendre, capter quelque chose.

« Une regrettée, Simon ? » Demande t'il presque assurément, en se rapprochant du portrait.

« Sauf votre respect, je ne pense pas que vous puissiez comprendre. Je baisse la tête : Veuillez m'excuser.
Ah, l'homme est bien des mystères... Il soupire, en posant une lourde main sur le coin de mon travail. ...mais celui-là, alors...
L'homme enterre ses secrets, monsieur. » J'ajoute avec lenteur, comme si je récitais un poème difficile à retenir.

Sa main revient se loger le long de son corps robuste. Il se tait un instant. Il ne bouge pas, il me dévisage. Son regard se plante dans le mien avec fermeté. Pendant un instant, je m'attends à ce qu'il me remette à ma place. Une main portée dans les ondulations de sa barbe blanche laisse planer encore plus longtemps le suspense, alors que lui, semble être le naufragé de ses pensées. D'un coup, son visage retrouve sa lumière :

« Tu as raison. »

Son corps passe derrière le mien, pour rejoindre le devant de la boutique. Avant de refermer derrière lui, il se retourne. Sa tête est prise en sandwich entre le mur et la porte. Là, dans l'entrebâillement, il lance, machinalement :

« Tu iras la déposer dans la galerie, Simon. »

Les mots fuient ma bouche. C'est l'exode. Ma langue se décolle, elle part. J'avale bruyamment ma salive.

« Je...ne comptais pas l'exposer. »

Aucun autre mot ne défie plus le silence de l'atelier. Un hochement de tête, presque déçu, une porte qui claque, mais pas d'agacement — uniquement par mécanisme — et me voilà de nouveau seul.

Moi, et mon inspiration maudite.

Moi, et Ophélie.

2183
Le blocage de Simon est en réalité le mien, manipulé à travers les mots pour le rendre impersonnel. Lorsque les mots m'échappent, lorsque je ne trouve plus d'inspiration, je réfléchis, et je transmets ma peine à quelqu'un d'autre. Peut-être que l'impossibilité de trouver de nouveau une raison d'écrire, peut s'apparenter à celle de ne plus jamais réussir à peindre, ni à produire.

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13 avr. 2026, 22:00
PNJ J L'Étoile Rouge - Simon Oisín Brennen
Juillet 2041, 7 ans après l'arrivée sur le territoire francophone, Alpes Françaises

1/2


En quelques années, j'ai vu la vie d'un autre défiler. Je dirais même que, en XX ans de vie, j'ai vu un autre naître, lui, qui n'était encore rien à l'instant où le soleil l'a frappé pour la première fois de ses rayons dorés, je l'ai vu grandir, devenir quelqu'un, une personne unique, mais en même temps tellement singulière, et, malgré tout, évoluer en un homme qui a du sens, et le mérite d'exister. C'est vrai, la naissance met au monde un enfant, un futur être humain, mais, à la seconde même où le corps découvre pour la toute première fois les bienfaits d'un oxygène pur et direct, il n'est encore rien. Si ce n'est un nom qu'on colle à son pauvre visage encore interloqué qui doit tout comprendre en une demi-seconde, il lui manque tout. La raison, la pensée, la conscience, tous les sentiments et les actions qui font de l'homme une créature originale. Mais alors, peu importe de n'être pas grand-chose lorsqu'on ne sait rien. C'est ce que je me dis. Peut-on souffrir d'un manque d'humanité lorsqu'on n'en connaît même pas le sens ? Certainement pas. Mais cela a si peu d'importance.

Je disais ; j'ai vu la vie d'un autre défiler. De son petit regard à la douce lueur du jour, à un petit garçon, de mes propres yeux encore juvéniles, je l'ai surveillé lorsque personne n'y prêtait attention, je l'ai vu suivre les cours de son précepteur, regarder après sa grande sœur, comme une déesse tombée malencontreusement sur Terre un soir d'orage -Il fallait avouer que Menegrad avait une allure d'ange. Chacun de ses sourires faisait battre nos cœurs comme les blanches ailes portaient au-dessus de nos têtes les gardiens célestes. J'ai toujours voulu voler. À la place, je me suis enfoncé dans le sol. À vouloir échapper la frêle surface de ma maison et toucher les étoiles, dans un dernier geste désespéré, je me suis retrouvé piégé dans le béton.

Il a grandi, rapidement, trop rapidement. Un matin on m'a soufflé que désormais, je devenais son gardien, une année durant, à travers les couloirs étroits de l'édifice slave. À Durmstrang je les ai bercés, lui, et Adélaïde. Puis, le temps a filé entre mes doigts, un matin d'hiver je file le chercher, coincé entre le poids de deux montagnes aux allures qui me rappelaient ma province germanique. J'ai toujours préféré les reliefs aux plaines de Lohr am Main, néanmoins.

Une négociation, je le supplie. Je le tire. Nous volons. Nous atterrissons en contrées rêvées. Un sourire, une joie, un soulagement, puis, d'un coup, tout s'effondre. Longtemps, j'ai pensé que la montagne s'effritait seulement, je fus surpris lorsque survint l'éboulement.

Je me lève lourdement de mon fauteuil. Il émet un grincement. Le vieux cuir rouge commence à mal se porter. Un soupir s'échappe lentement de mes lèvres. Dehors, le soleil parvient à faire pénétrer quelques rayons de son éblouissante chaleur à travers les carreaux du bureau. Au milieu de la pièce vide, je me tiens, immobile. Je porte mes deux mains sur mon visage, je les laisse glisser de mon front à mes yeux, jusqu'à mes joues, tirant ma peau fatiguée. Je dois avoir l'air d'un mort-vivant.

Je suis épuisé.

Mes pieds me guident instinctivement vers le mur, où je cogne lourdement ma tête. Mon cerveau me semble exploser à l'intérieur même de mon crâne. Il tambourine si fort au creux de mes tempes, que j'aurais presque envie de simplement le laisser sortir, s'échapper quelque part, et ne plus jamais revenir. Mais, ainsi coincé dans mon corps, il ne peut rien faire. Et me voilà responsable, coupable d'un mal auquel je ne suis même pas à l'origine. Là, ainsi reposé contre le mur frais, je ferme les yeux.

Je vois ma vie, et la sienne, défiler une nouvelle fois comme dans un film.

Il arrive un moment où, en dépit des sourires, une grimace s'installe sur mon visage. Je ne sais pas si elle provient du film que je me refais, ou si elle est bien dressée, là, sur mes lèvres. Je préfère ne pas le savoir. Et alors, chaque nouvelle séquence qui survient, chaque nouvel angle, bondit à l'écran, à l'allure d'un guépard qui me foncerait dessus pour m'attaquer et me broyer le cœur, ou comme un coup de marteau, sec, qui s'enfonce directement dans ma poitrine. Mais je continue. Je laisse s'écouler ma solitude infinie dans ce court-métrage qui n'en finit pas de vibrer, j'en fais l'état et je l'ignore. Comme si j'avais besoin qu'on me rappelle qui je suis, et quelle est ma situation.

Mais, encore une fois, rien ni personne n'est responsable de cette torture que je m'inflige. Il n'y a que moi. Et je suis égoïste de vouloir partager ma culpabilité avec quelqu'un d'autre. À trop chercher le bonheur, j'ai l'impression de quémander la simple survie à Morgane.

On toque à la porte.

Je décolle mon front mouillé et douloureux de la surface peinte de rouge. Je la fixe une dernière fois, avant de me diriger vers la poignée, la saisir. Un mouvement de sursaut m'accompagne. Je retire furtivement ma main. À la place, elle vient se loger dans mes cheveux, que je recoiffe d'une paume inquiète. J'hésite.

Une nouvelle fois, j'entends un poing tambouriner sur la surface dure. Je ne sais plus si quelqu'un toque ou si c'est mon propre cœur qui bat si fort qu'il pourrait se décrocher de ma poitrine.

Je prends une grande inspiration. J'ouvre.

« Jakob. »

De l'autre côté de l'encadrement, mon cousin se tient, droit, complètement immobile. Je devine qu'il sort juste de sa toilette, à en juger par ses cheveux encore trempés. Il n'a même pas pris le temps de les sécher. La honte, pff. Mon autre main est agrippée sur le chambranle au-dessus de ma tête. J'occupe l'entièreté de l'espace, empêchant la vision de mon interlocuteur de pénétrer à l'intérieur.

« Simon. Sa voix se propulse contre ma poitrine. Elle s'enfonce à l'intérieur, comme une dague bien aiguisée. Tu voulais me voir ? »

Je passe en mode auto.

« Oui, je me décale pour le laisser passer, entre. »

Mon regard s'attarde trop longtemps sur l'épais couloir que je m'apprête à quitter. Il est encore temps de fuir. C'est ce que je me serais dit si j'avais été lâche.

Je le suis un peu.

Je nous enferme en silence. Ma paume glisse sur le métal de la poignée une seconde. Je fais face à la porte, et je me dis que je suis bien, comme ça. Que, de toute façon, il n'y aura jamais rien de pire que d'affronter le regard et le jugement de mon cousin, dans une fraction de seconde. Je gonfle mes poumons d'une grande inspiration. J'ai l'impression que je vais exploser, tant j'ai pris d'air.

Au final, c'est presque pire que de suffoquer.

Mon cœur bat à la chamade lorsque je pivote du bout des talons, pour venir planter mes pupilles, lourdes, dans celui de Jakob. Celui-ci a pris l'initiative de s'enfoncer dans le divan qui fait face à mon bureau. Rigide, droit, assis proprement, je constate combien, en si peu de temps, il a tant changé. Je ne sais pas s'il a toujours été comme ça. Je n'arrive plus à distinguer le savoir dispensé par Solvei de celui offert par Ophélie. L'unique chose qui ne cesse de se cramponner à mon esprit, c'est combien l'homme avec qui je partage actuellement cette pièce s'est perdu dans les manières bourgeoises. Cela fait bien longtemps que je n'ai plus capturé de sourire enfantin et innocent sur ses traits d'adulte.

Je rejoins également mon fauteuil. Contrairement à tout à l'heure, je prends le soin de m'y asseoir délicatement, afin d'imiter l'élégance adoptée par mon ancien duo.

Ancien.

1300

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13 avr. 2026, 22:01
PNJ J L'Étoile Rouge - Simon Oisín Brennen
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« Je compte partir. » J'annonce, les coudes cloués à ma table de travail, les mains jointes reposant devant mon nez.

Un blanc interminable s'abat sur la salle d'étude. J'entends le rire des enfants, de l'autre côté de la fenêtre, tant le silence, ici même, et profond. J'ai l'impression d'être devenu malentendant. La sensation qui s'installe dans mes oreilles me démange, comme un sifflement sourd, éternel. Nous restons ainsi muets, pendant des secondes qui me paraissent des heures. Je dévie le regard. Je fixe à présent les jointures de mes mains, mises en évidence par la force avec laquelle j'ai serré mes mains l'une dans l'autre. Je sens que mon cousin, lui, ne m'a pas quitté des yeux. Il n'a pas bougé d'un cil. Quelques minutes de plus, et j'aurais fini par acter sa présence ici comme décorative, tant elle m'est inutile.

Mais enfin, il bouge les lèvres.

« Mais encore ? »

Un soupire glisse entre mes dents serrées.

« Quand ? Je ne sais pas. Mon rythme respiratoire se fait de plus en plus saccadé. Où ? Aucune idée.
Qu'est-ce que tu inventes encore ? Il marmonne, en se pinçant l'arête du nez.
Rien. »

Je sens son agacement grandir.

« Explique-toi rapidement parce que je capte pas où tu veux en venir, là. »

Ah.

Le langage familier refait son apparition.

« J'ai besoin de changer d'air, tu sais, découvrir de nouvelles choses.
Beh ? On est bien ici. Y'a des montagnes, des champs, des jolies maisons... Pis y'a Ophélie et la petite qui va arriver. T'as pas hâte ?
Oui, très justement. Tu as Ophélie et la petite qui va arriver. Je me recule de la table, pour plonger en arrière dans mon siège. C'est ta vie, pas la mienne. Je hausse un sourcil. T'es pas d'accord ? »

Ma question reste sans réponse.

« Et pourquoi seulement maintenant ? Après tant d'années ?
J'sais pas, Jakob. »

Je ferme les yeux.

« J'sais pas. »

Mon corps opère seul. Il se relève, se courbe jusqu'à venir poser mes avant-bras sur le bois du bureau, la tête détendue, pendant au bout de mon corps comme si elle était déjà passée à al guillotine.

« J'sais pas, Jakob. J'ai personne ici. 'Fin, à part toi. Tu comprends ? »

Ma question reste une nouvelle fois vaine.

« J'ai besoin d'autre chose. J'ai besoin... de retrouver quelqu'un. Je finis par assurer.
Qui, Simon ? Le mutisme, subitement, semble l'avoir quitté. Jakob parle lorsqu'il est intrigué. Qui ? »

Son dernier mot me parvient comme un souffle.

Mes pas me mènent jusqu'à la porte. Là, j'y allonge mon dos, relève la tête et l'ancre sur la surface lisse. Je n'arrive pas à tenir en place. Les idées se chamboulent dans mes pensées.

« Tu sais très bien. Je formule simplement, d'un ton subitement plus éveillé et neutre.
Je veux t'entendre le dire. »

Une grimace effrite mes traits.

« Adé. » Le prénom s'échappe de mes lèvres avant que je ne puisse l'en empêcher.

Je constate que l'énonciation de ce prénom tend également le visage de mon coéquipier.

« Et tu comptes...la retrouver, sans avoir la moindre idée d'où elle se trouve ?
Oui. » Je réponds sur la défensive, sentant une pointe de jugement parfaitement méprisée dans la formulation de son interrogation.

À l'aide d'un peu d'élan, je décolle mon dos de la porte. « À ce propos justement... Mon doigt se lève comme par invocation, pour appuyer mon propos. J'aurais besoin de ton aide. »

Mes pupilles projettent dans les siennes un regard de pitié.

« Et comment ? Tu veux que je la trouve comme par magie sur une de mes cartes ? Fait-il ironiquement.
Pars avec moi. » Je l'implore d'une traite, pour qu'il n'ait pas le temps de trop évaluer l'information qui vient de lui être transmise.

« Il en est hors de question. Ses yeux me toisent avec distance. Plutôt crever.
Je t'en prie. »

Mais déjà, je vois dans son attitude que c'est peine perdue. Un nouveau silence s'installe, au bout duquel je finis par conclure :

« Dans ce cas, j'irai seul. »

Je hausse les épaules en guise d'évidence. J'entreprends de sauter de nouveau au centre de mon fauteuil mais, à peine calé, sa voix m'interpelle de nouveau.

« Nan, t'as pas bien saisi, je crois. »

À son tour, il se lève, lancinant. Cette démarche lente me glace le sang.

« Tu vas nulle part.
..Quoi ? Je le dévisage, interloqué.
Tu restes là. »

Le bois de ses semelles résonne contre le parquet alors qu'il s'approche de moi. Chaque pas broie mon cœur d'une lenteur délicieusement atroce.

« Te fous pas de ma gueule. Hé. Je recule alors qu'il réduit la distance entre nous. C'est pas drôle, arrête. »

Sa main se perd dans sa poche. Je déglutis bruyamment. Je réfléchis moi-même à l'emplacement où j'ai laissé ma baguette. Merde. Je l'ai foutu où par Morgane. Je ne prends même pas le temps de me demander pourquoi mon cousin, celui qui aurait pu être mon frère, me menacerait avec son catalyseur. J'ai l'impression que, depuis quelques temps, je peux m'attendre à tout de sa part.

Je ne le reconnais plus. Et ça me terrifie. Je ferme très fort les yeux avant de sentir la poigne agressive de Jakob me saisir par le col.

« Putain mec, ça va pas ? Tu fous quoi là, hé ! »

Je n'ose pas ouvrir les yeux. Je ne sens que sa lourde respiration, tel un taureau à vu de rouge, se coller à ma peau.

« Arrête tes conneries. Je vocifère. Lâche-moi. »

Je le sens reculer, emportant dans son mouvement un juron chuchoté.

« Oublie ma requête. Reste là. J'irai seul.
T'es taré. Lâche t'il en se jetant à nouveau sur le divan.
Pas autant que toi. »

Je ne sais pas pourquoi je souris.

« Je comprends juste pas. T'es lâche, mec. Il finit par avouer. J'peux pas partir avec toi, et tu le sais. C'était égoïste de ta part de penser que j'allais abandonner ma femme, l'enfant et mon taff pour une chasse au trésor, sans carte, sans indices, et, qui sait, il se sert dans ma boîte à cigares, en allume rapidement un pour le porter à ses lèvres, peut-être même sans trésor. »

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