Un jeu idiot
Planté devant la porte grande ouverte, les yeux de Christopher glissent le long du corps d'Alice pendant qu'elle s'approche. Sa démarche est si maladroite et c'est si déplacé chez une fille qui contrôle le moindre de ses mouvements en temps normal — il l'a bien remarqué à Tinworth — que Christopher est tenté de se moquer d'elle. Il n'en fait rien, évidemment. Déjà parce qu'il ne se sent pas suffisamment en état pour rire de quoi que ce soit sans malmener son estomac mais aussi parce qu'elle le prendrait mal et qu'il n'a pas envie, mais alors pas la moindre envie de gérer sa vexation à venir. Il n'a pas le temps pour ça et elle est suffisamment désagréable naturellement pour qu'il aggrave la chose avec des moqueries qu'il sait déplacées. Il la laisse donc arriver, appuyé de tout son poids sur la poignée. Il a l'impression que la pièce tourne autour de lui mais il sait que ce n'est qu'une illusion. Il inspire doucement et profondément par le nez pour se stabiliser. Il est habitué. Il est encore très loin de l'état où il marchera comme Alice marche, comme si le monde tout entier n'était qu'un immense trampoline.
Elle s'arrête au niveau du chambranle de la porte et s'y accroche. Pendant un instant, Christopher est persuadé qu'elle a besoin d'aide et son corps choisit de lui-même d'avancer vers elle pour la soutenir. Il l'arrête rapidement quand il comprend qu'elle n'ira pas plus loin et qu'elle n'acceptera pas non plus qu'il l'aide, la soutienne ou qu'il fasse quoi que ce soit pour elle. Il baisse le bras, referme la bouche et lui lance un regard avant de se faufiler par la porte pour s'approcher des vitres. Elle reste derrière lui, le cou tendu. Espère-t-elle voir dans la salle ? De sa position, elle peut voir les murs enchantés, peut-être le haut des portes menant à l'entrée, mais guère plus. Christopher se résout donc à aller jeter un coup d’œil dans la salle pour elle.
Il prend appui sur les vitres, posé de tout son poids sur ses avants-bras levés au-dessus de sa tête, les jambes nonchalamment croisées. Il plonge les yeux en contre-bas. Un sourire s'étire sur ses lèvres lorsqu'il aperçoit la masse grouillante des étudiants qui dansent, se bousculent, boivent et chantent. L'ambiance est palpable, même sans le son. Il voit leur sourire, leur mine réjouit et le regard hagard de certains. Christopher sait reconnaître au premier coup d’œil une soirée réussie et celle-ci en est une. Des yeux il fouille la pièce, mettant rapidement de côté ce qui l'intéresse et ce qui ne l'intéresse pas. Par exemple, il note que ce bon vieux Latif marche un peu trop maladroitement et que si personne ne l'arrête il finira par boire un verre de trop et après ça se terminera comme ça se termine toujours avec Latif : dans du vomi et des coups de poing. Mais Christopher passe vite à autre chose lorsqu'il aperçoit une chevelure blanche dans la salle, pas cachée dans un coin comme il le craignait mais bien visible de sa position.
Christopher se redresse et observe Thomas, qui s'est installé de sorte qu'il puisse voir son visage. Qu'il soit avachi sur la table ne l'étonne guère. Il est plus surpris par son verre à moitié vide. Dans tous les cas sa présence dans la salle à cet endroit ne signifie qu'une seule chose et Christopher n'a pas besoin qu'on le lui traduise pour comprendre.
« Votre frère est là, » informe-t-il Alice, toujours derrière lui.
Toujours, vraiment ? Christopher se retourne subitement pour vérifier. Il soupire de soulagement lorsqu'il l'aperçoit à la même place. Elle ne s'est pas enfuie comme elle le fait toujours. Il s'adosse à la vitre pour pouvoir à la fois surveiller Thomas et sa sœur.
« Et s'il est là, reprend-t-il en glissant un pouce dans l'ouverture de sa poche, c'est que la voix est libre. Le... Problème... Votre cousin a dû s'en aller ou alors il est resté dans la cour. En tout cas, on devrait en profiter pour... »
Il ne termine pas sa phrase, se contente d'un geste de la main. Son regard passe d'Alice à la salle en contrebas. Il attend dans le silence, ses oreilles concentrées sur la musique qui résonne aussi dans le couloir, qu'elle soit en état de faire un geste ou de dire quelque chose. Pour une fois, il se montre patient, car il est persuadé qu'elle est traumatisée, sous le choc ou quelque chose comme ça. Il ne peut pas s'empêcher de penser au cousin et d'être inquiet. Peu importe qu'Alice soit Alice et qu'elle l'emmerde plus que de raison... Si ça avait été n'importe qui d'autre, il aurait été inquiet aussi de la savoir en danger. Il faudra qu'il parle à Thomas. Ce soir ? Vu comme il est avachi sur la table, pas sûr que ce soit une bonne idée. Peut-être demain. Rapidement, en tout cas. « Votre cousin se comporte mal avec ta sœur, lui dira-t-il, il faut que tu fasses quelque chose ». Et Thomas fera quelque chose, car jamais il laissera un membre de sa famille se débrouiller seul face au danger, surtout pas sa petite sœur. Sa petite sœur... La petite vipère. Morgane, si j'avais su que c'était elle... S'il avait su que cette petite sœur dont il avait vaguement déjà entendu parler était cette femme qu'il a croisé à Tinworth... Avec du recul, il se dit qu'il aurait pu deviner tout seul que c'était elle, la fameuse sœur. S'il avait deviné, les choses auraient été différentes. Quoi qu'il ne l'aurait pas trouvée moins agaçante.
Lorsqu'Alice sera prête, Christopher la raccompagnera vers Thomas. Ils traverseront la cuisine, subiront les regards de ses collègues. Réprobateur pour Sasha ; curieux et fuyant pour Elisha ; sévère pour Pierce. Puis ils retourneront dans la salle, devront se frayer un chemin à travers la foule. Christopher fera passer Alice devant lui pour surveiller qu'elle ne s'égare pas et il pincera les lèvres pour se retenir de rire lorsqu'elle percutera sans le faire exprès un client de l'épaule. Lorsqu'elle partira avec Thomas pour rentrer chez elle, les yeux de Christopher glisseront jusqu'à sa main, jusqu'à son index décoré de la bague qu'il lui a donné un peu plus tôt et qui a scellé sans qu'il ne soit encore au courant leur destin, et il songera : J'espère qu'elle n'oubliera pas de me rendre ma bague.
Mais pour l'instant, serein, portant sur les épaules le poids d'une cape en cachemire brossé, Christopher attend qu'Alice parvienne à se redresser. Bientôt, il sera débarrassé d'elle et pourra retourner à la soirée la plus importante de l'année ; cela lui suffit pour étouffer les étincelles d'agacement qu'elle a allumées en lui et qu'elle ne cesse d'alimenter en se contentant d'être elle-même.
______
Rendez-vous dans un salon mal décoré en compagnie de deux harpies, pour le meilleur mais surtout pour le pire.
Elle s'arrête au niveau du chambranle de la porte et s'y accroche. Pendant un instant, Christopher est persuadé qu'elle a besoin d'aide et son corps choisit de lui-même d'avancer vers elle pour la soutenir. Il l'arrête rapidement quand il comprend qu'elle n'ira pas plus loin et qu'elle n'acceptera pas non plus qu'il l'aide, la soutienne ou qu'il fasse quoi que ce soit pour elle. Il baisse le bras, referme la bouche et lui lance un regard avant de se faufiler par la porte pour s'approcher des vitres. Elle reste derrière lui, le cou tendu. Espère-t-elle voir dans la salle ? De sa position, elle peut voir les murs enchantés, peut-être le haut des portes menant à l'entrée, mais guère plus. Christopher se résout donc à aller jeter un coup d’œil dans la salle pour elle.
Il prend appui sur les vitres, posé de tout son poids sur ses avants-bras levés au-dessus de sa tête, les jambes nonchalamment croisées. Il plonge les yeux en contre-bas. Un sourire s'étire sur ses lèvres lorsqu'il aperçoit la masse grouillante des étudiants qui dansent, se bousculent, boivent et chantent. L'ambiance est palpable, même sans le son. Il voit leur sourire, leur mine réjouit et le regard hagard de certains. Christopher sait reconnaître au premier coup d’œil une soirée réussie et celle-ci en est une. Des yeux il fouille la pièce, mettant rapidement de côté ce qui l'intéresse et ce qui ne l'intéresse pas. Par exemple, il note que ce bon vieux Latif marche un peu trop maladroitement et que si personne ne l'arrête il finira par boire un verre de trop et après ça se terminera comme ça se termine toujours avec Latif : dans du vomi et des coups de poing. Mais Christopher passe vite à autre chose lorsqu'il aperçoit une chevelure blanche dans la salle, pas cachée dans un coin comme il le craignait mais bien visible de sa position.
Christopher se redresse et observe Thomas, qui s'est installé de sorte qu'il puisse voir son visage. Qu'il soit avachi sur la table ne l'étonne guère. Il est plus surpris par son verre à moitié vide. Dans tous les cas sa présence dans la salle à cet endroit ne signifie qu'une seule chose et Christopher n'a pas besoin qu'on le lui traduise pour comprendre.
« Votre frère est là, » informe-t-il Alice, toujours derrière lui.
Toujours, vraiment ? Christopher se retourne subitement pour vérifier. Il soupire de soulagement lorsqu'il l'aperçoit à la même place. Elle ne s'est pas enfuie comme elle le fait toujours. Il s'adosse à la vitre pour pouvoir à la fois surveiller Thomas et sa sœur.
« Et s'il est là, reprend-t-il en glissant un pouce dans l'ouverture de sa poche, c'est que la voix est libre. Le... Problème... Votre cousin a dû s'en aller ou alors il est resté dans la cour. En tout cas, on devrait en profiter pour... »
Il ne termine pas sa phrase, se contente d'un geste de la main. Son regard passe d'Alice à la salle en contrebas. Il attend dans le silence, ses oreilles concentrées sur la musique qui résonne aussi dans le couloir, qu'elle soit en état de faire un geste ou de dire quelque chose. Pour une fois, il se montre patient, car il est persuadé qu'elle est traumatisée, sous le choc ou quelque chose comme ça. Il ne peut pas s'empêcher de penser au cousin et d'être inquiet. Peu importe qu'Alice soit Alice et qu'elle l'emmerde plus que de raison... Si ça avait été n'importe qui d'autre, il aurait été inquiet aussi de la savoir en danger. Il faudra qu'il parle à Thomas. Ce soir ? Vu comme il est avachi sur la table, pas sûr que ce soit une bonne idée. Peut-être demain. Rapidement, en tout cas. « Votre cousin se comporte mal avec ta sœur, lui dira-t-il, il faut que tu fasses quelque chose ». Et Thomas fera quelque chose, car jamais il laissera un membre de sa famille se débrouiller seul face au danger, surtout pas sa petite sœur. Sa petite sœur... La petite vipère. Morgane, si j'avais su que c'était elle... S'il avait su que cette petite sœur dont il avait vaguement déjà entendu parler était cette femme qu'il a croisé à Tinworth... Avec du recul, il se dit qu'il aurait pu deviner tout seul que c'était elle, la fameuse sœur. S'il avait deviné, les choses auraient été différentes. Quoi qu'il ne l'aurait pas trouvée moins agaçante.
Lorsqu'Alice sera prête, Christopher la raccompagnera vers Thomas. Ils traverseront la cuisine, subiront les regards de ses collègues. Réprobateur pour Sasha ; curieux et fuyant pour Elisha ; sévère pour Pierce. Puis ils retourneront dans la salle, devront se frayer un chemin à travers la foule. Christopher fera passer Alice devant lui pour surveiller qu'elle ne s'égare pas et il pincera les lèvres pour se retenir de rire lorsqu'elle percutera sans le faire exprès un client de l'épaule. Lorsqu'elle partira avec Thomas pour rentrer chez elle, les yeux de Christopher glisseront jusqu'à sa main, jusqu'à son index décoré de la bague qu'il lui a donné un peu plus tôt et qui a scellé sans qu'il ne soit encore au courant leur destin, et il songera : J'espère qu'elle n'oubliera pas de me rendre ma bague.
Mais pour l'instant, serein, portant sur les épaules le poids d'une cape en cachemire brossé, Christopher attend qu'Alice parvienne à se redresser. Bientôt, il sera débarrassé d'elle et pourra retourner à la soirée la plus importante de l'année ; cela lui suffit pour étouffer les étincelles d'agacement qu'elle a allumées en lui et qu'elle ne cesse d'alimenter en se contentant d'être elle-même.
FIN
______
Rendez-vous dans un salon mal décoré en compagnie de deux harpies, pour le meilleur mais surtout pour le pire.
_____
Lutin en cuir le plus stylé du Pitiponk
Lutin en cuir le plus stylé du Pitiponk