Ne prie pas pour moi
Vendredi 3 Février 2051
Appartement d’Aliosus et Alice, Passage de Draíocht, 6h
Ce matin, avant même de poser un seul orteil hors de son lit, Alice pria.
Elle pria pour que la salle de bain ne soit pas occupée.
Elle pria pour qu’Aliosus soit trop occupé pour l’entendre.
Elle pria pour ne pas vomir trop longtemps.
Penchée sur le rebord des toilettes, Alice peinait à récupérer sa respiration. Elle était hachée, pénible, graveleuse. Les larmes dans ses yeux brouillaient sa vision, comme pour la tenir loin de ses rejets.
Alice se traîna jusqu’au lavabo. Elle s’accrochait à la faïence, la tête basse, la nuque raide perlées de sueur. Son corps lui faisait mal, si mal. Hélas, cette douleur était devenue une habitude, un parasite accroché à ses côtes rendant pénible chaque inspiration, chaque déglutition. Alice releva la tête pour confronter son reflet dans le miroir de la salle de bain. Ce qu’elle y vit était laid. Ses yeux ourlés de cernes sombres, rougis par des vaisseaux éclatés, peinaient à garder ses paupières ouvertes. Ses maigres repas, son faible appétit, avaient creusés ses joues, marqué plus nettement la courbe de sa mâchoire. Ses doigts quittèrent leur froide accroche pour venir glisser sur cette cicatrice, ces sept lettres. Traitor. Traîtresse à son sang. Traîtresse à sa parole. Traîtresse à ses ancêtres. Traîtresse à ses idéaux. Traîtresse à elle-même, et c’était bien là la pire des félonies.
Les doigts glissèrent le long de sa mâchoire, jusqu’à retomber sur le bord du lavabo. Alice laissa tomber sa tête pour se soustraire à son regard.
Faible.
Arrogante.
Misérable.
Idiote.
Elle qui se voyait louve enragée ne savait plus que mordre dans le vent avec des dents tout juste bonnes à mâcher.
Alice récupéra de l’eau entre ses mains et s’aspergea le visage. Elle laissa l’eau dégouliner le long de sa peau sans chercher à retenir les gouttes qui glissaient jusqu’à sa clavicule. Elle inspira, les lèvres entrouvertes, le souffle tremblant. Force et dignité, commandait le sang. Laissez moi tranquille, murmurait la flamme recroquevillée dans sa poitrine.
Grande Ecole de l’Art du Duel, Ecosse
18h
La journée de cours se terminait enfin. Alice étirait son corps endolori. Le cuir de son armure se tendait sous ses gestes. Elle fit rouler ses épaules pour les soulager des tensions accumulées lors de ce cours pratique. D’un sourire ponctué d’une légère génuflexion -plus par habitude que par réelle volonté-, Alice répondit aux au revoir et vœux de bon week-end de son partenaire de cours. Un garçon charmant, quoi qu’un peu trop bavard au goût d’Alice qui n’aspirait qu’à la concentration. Cette dernière s’effritait lentement, signe qu’il lui faudrait reprendre un peu d’Elixir Cérébral de Baruffio dilué. Il lui fallait encore tenir un peu, juste un peu. De quoi dispenser ses cours de piano à son jeune élève du vendredi soir. Enfin, celui qu’elle avait une semaine sur deux, puisque…
Alice laissa retomber ses bras le long du corps. Quel élève voyait-elle, cette semaine ? Tout en récupérant ses affaires de cours, Alice réfléchissait. Quel élève voyait-elle ce soir, par Circée ? Était-ce bien le piano, ce soir ? A moins qu’il ne s’agisse du français ? Alice passa son sac sur son épaule et rejoignit la sortie. Piano, n’est-ce pas ? Ou était-ce la semaine dernière ? Vendredi, vendredi, vendredi… qui voyait-elle, Circée ?
Alice franchit le chambranle, le regard droit, l’esprit ailleurs. Elle fit passer son sac devant elle pour tenter de retrouver son agenda. Où était-il ? Les doigts percutaient les ouvrages, les parchemins… mais pas son agenda. Circée ! L’agenda ! L’avait-elle oublié ce matin ? Non, cela ne lui ressemblait pas. Alice était une femme ordonnée. Alors, pourquoi…
« Mademoiselle Sangblanc, vous voilà enfin. »
Alice s’arrêta net avant de percuter son frère. Dans un grognement agacé, elle recula d’un pas pour prendre de la distance avec Thomas, ses yeux se levant pour affronter son sourire amusé, son regard goguenard. Elle poussa un profond soupir désabusé. « — T’arrive t-il de travailler ? J’ai l’impression que tu es payé à déambuler à travers les couloirs.
— J’ai terminé ma semaine hier matin. Six heures de cours ! Te rends-tu compte ? Quelle semaine éprouvante ce fut. »
Alice roula des yeux dans ses orbites. Elle n’avait pas envie de perdre de temps à entendre Thomas singer, aussi le contourna t-elle et reprit ses fouilles. Dans son dos, Thomas se mit en marche. En quelques pas, il était à ses côtés. Du coin de l’œil, Alice le vit jouer avec la chevalière à son doigt. Il le faisait rouler avec son pouce, à gauche, à droite. Lorsqu’elle leva la tête, elle vit que son sourire n’était plus qu’un souvenir. Son regard était droit. Ah, qu’importe. Alice n’avait pas de temps à perdre. Elle devait retrouver son agenda, préparer son cours, prendre son Elixir et…
« J’ai prévenu la famille de ton élève du soir de ton absence », lança t-il soudain. « Tu es affreusement désolée, tu aurais aimé dispenser ton cours, ô ce que tu aurais aimé… Mais, hélas, le médecin est formel : tu dois tenir le lit, car la maladie pourrait être contagieuse. Et tu ne voudrais pas contaminer ce pauvre petit… Terry. Teddy. Timothy. T… quelque chose. »
Alice manqua de trébucher alors que son corps s’arrêtait de lui même. Les yeux ronds comme des soucoupes, elle se tourna vers son frère qui continuait à marcher. Thomas pivota sur ses talons pour confronter le regard colérique de sa sœur. Il se pencha sur le côté dans un sourire, l’air amusé. Ce n’était qu’un masque : ses doigts jouaient toujours avec sa chevalière. Alice étouffa un grognement. Sa main quitta lentement son sac. Elle comprenait que quelque chose n’allait pas, que son frère n’était pas là pour rien. Que cette angoisse qu’il ressentait était les prémisses de quelque chose qu’il redoutait… et qu’elle devrait redouter, elle aussi.
La crainte de perdre une rentrée d’argent n’avait soudain plus aucune importance. Alice déglutit,.
« Qu’est-il arrivé ? » osa t-elle demander.
Le sourire de Thomas ne vacilla pas. Il resta bien à sa place pendant de longues secondes, le temps qu’il trouve ses mots, ou bien son courage.
Enfin, il fondit lentement. Ses yeux se baissèrent sur les mètres qui les séparaient. Il inspira, et releva enfin son visage pour regarder sa soeur.
« Je l’ai retrouvé. »
PNJ Actif : Thomas Sangblanc
Appartement d’Aliosus et Alice, Passage de Draíocht, 6h
Ce matin, avant même de poser un seul orteil hors de son lit, Alice pria.
Elle pria pour que la salle de bain ne soit pas occupée.
Elle pria pour qu’Aliosus soit trop occupé pour l’entendre.
Elle pria pour ne pas vomir trop longtemps.
Penchée sur le rebord des toilettes, Alice peinait à récupérer sa respiration. Elle était hachée, pénible, graveleuse. Les larmes dans ses yeux brouillaient sa vision, comme pour la tenir loin de ses rejets.
Alice se traîna jusqu’au lavabo. Elle s’accrochait à la faïence, la tête basse, la nuque raide perlées de sueur. Son corps lui faisait mal, si mal. Hélas, cette douleur était devenue une habitude, un parasite accroché à ses côtes rendant pénible chaque inspiration, chaque déglutition. Alice releva la tête pour confronter son reflet dans le miroir de la salle de bain. Ce qu’elle y vit était laid. Ses yeux ourlés de cernes sombres, rougis par des vaisseaux éclatés, peinaient à garder ses paupières ouvertes. Ses maigres repas, son faible appétit, avaient creusés ses joues, marqué plus nettement la courbe de sa mâchoire. Ses doigts quittèrent leur froide accroche pour venir glisser sur cette cicatrice, ces sept lettres. Traitor. Traîtresse à son sang. Traîtresse à sa parole. Traîtresse à ses ancêtres. Traîtresse à ses idéaux. Traîtresse à elle-même, et c’était bien là la pire des félonies.
Les doigts glissèrent le long de sa mâchoire, jusqu’à retomber sur le bord du lavabo. Alice laissa tomber sa tête pour se soustraire à son regard.
Faible.
Arrogante.
Misérable.
Idiote.
Elle qui se voyait louve enragée ne savait plus que mordre dans le vent avec des dents tout juste bonnes à mâcher.
Alice récupéra de l’eau entre ses mains et s’aspergea le visage. Elle laissa l’eau dégouliner le long de sa peau sans chercher à retenir les gouttes qui glissaient jusqu’à sa clavicule. Elle inspira, les lèvres entrouvertes, le souffle tremblant. Force et dignité, commandait le sang. Laissez moi tranquille, murmurait la flamme recroquevillée dans sa poitrine.
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Grande Ecole de l’Art du Duel, Ecosse
18h
La journée de cours se terminait enfin. Alice étirait son corps endolori. Le cuir de son armure se tendait sous ses gestes. Elle fit rouler ses épaules pour les soulager des tensions accumulées lors de ce cours pratique. D’un sourire ponctué d’une légère génuflexion -plus par habitude que par réelle volonté-, Alice répondit aux au revoir et vœux de bon week-end de son partenaire de cours. Un garçon charmant, quoi qu’un peu trop bavard au goût d’Alice qui n’aspirait qu’à la concentration. Cette dernière s’effritait lentement, signe qu’il lui faudrait reprendre un peu d’Elixir Cérébral de Baruffio dilué. Il lui fallait encore tenir un peu, juste un peu. De quoi dispenser ses cours de piano à son jeune élève du vendredi soir. Enfin, celui qu’elle avait une semaine sur deux, puisque…
Alice laissa retomber ses bras le long du corps. Quel élève voyait-elle, cette semaine ? Tout en récupérant ses affaires de cours, Alice réfléchissait. Quel élève voyait-elle ce soir, par Circée ? Était-ce bien le piano, ce soir ? A moins qu’il ne s’agisse du français ? Alice passa son sac sur son épaule et rejoignit la sortie. Piano, n’est-ce pas ? Ou était-ce la semaine dernière ? Vendredi, vendredi, vendredi… qui voyait-elle, Circée ?
Alice franchit le chambranle, le regard droit, l’esprit ailleurs. Elle fit passer son sac devant elle pour tenter de retrouver son agenda. Où était-il ? Les doigts percutaient les ouvrages, les parchemins… mais pas son agenda. Circée ! L’agenda ! L’avait-elle oublié ce matin ? Non, cela ne lui ressemblait pas. Alice était une femme ordonnée. Alors, pourquoi…
« Mademoiselle Sangblanc, vous voilà enfin. »
Alice s’arrêta net avant de percuter son frère. Dans un grognement agacé, elle recula d’un pas pour prendre de la distance avec Thomas, ses yeux se levant pour affronter son sourire amusé, son regard goguenard. Elle poussa un profond soupir désabusé. « — T’arrive t-il de travailler ? J’ai l’impression que tu es payé à déambuler à travers les couloirs.
— J’ai terminé ma semaine hier matin. Six heures de cours ! Te rends-tu compte ? Quelle semaine éprouvante ce fut. »
Alice roula des yeux dans ses orbites. Elle n’avait pas envie de perdre de temps à entendre Thomas singer, aussi le contourna t-elle et reprit ses fouilles. Dans son dos, Thomas se mit en marche. En quelques pas, il était à ses côtés. Du coin de l’œil, Alice le vit jouer avec la chevalière à son doigt. Il le faisait rouler avec son pouce, à gauche, à droite. Lorsqu’elle leva la tête, elle vit que son sourire n’était plus qu’un souvenir. Son regard était droit. Ah, qu’importe. Alice n’avait pas de temps à perdre. Elle devait retrouver son agenda, préparer son cours, prendre son Elixir et…
« J’ai prévenu la famille de ton élève du soir de ton absence », lança t-il soudain. « Tu es affreusement désolée, tu aurais aimé dispenser ton cours, ô ce que tu aurais aimé… Mais, hélas, le médecin est formel : tu dois tenir le lit, car la maladie pourrait être contagieuse. Et tu ne voudrais pas contaminer ce pauvre petit… Terry. Teddy. Timothy. T… quelque chose. »
Alice manqua de trébucher alors que son corps s’arrêtait de lui même. Les yeux ronds comme des soucoupes, elle se tourna vers son frère qui continuait à marcher. Thomas pivota sur ses talons pour confronter le regard colérique de sa sœur. Il se pencha sur le côté dans un sourire, l’air amusé. Ce n’était qu’un masque : ses doigts jouaient toujours avec sa chevalière. Alice étouffa un grognement. Sa main quitta lentement son sac. Elle comprenait que quelque chose n’allait pas, que son frère n’était pas là pour rien. Que cette angoisse qu’il ressentait était les prémisses de quelque chose qu’il redoutait… et qu’elle devrait redouter, elle aussi.
La crainte de perdre une rentrée d’argent n’avait soudain plus aucune importance. Alice déglutit,.
« Qu’est-il arrivé ? » osa t-elle demander.
Le sourire de Thomas ne vacilla pas. Il resta bien à sa place pendant de longues secondes, le temps qu’il trouve ses mots, ou bien son courage.
Enfin, il fondit lentement. Ses yeux se baissèrent sur les mètres qui les séparaient. Il inspira, et releva enfin son visage pour regarder sa soeur.
« Je l’ai retrouvé. »
PNJ Actif : Thomas Sangblanc
Avatar dessiné par ma merveilleuse Élicia Caldin
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
Ne prie pas pour moi
Alice s’écroula sur le parquet de l’appartement de Thomas. Une main posée sur l’épaule de sa sœur, le sorcier s’abaissa pour la relever. Elle le repoussa, préférant attraper le canapé à sa gauche. Ses doigts tâtèrent le cuir vert émeraude, jusqu’à trouver une accroche pour se hisser. Elle s’y appuya de tout son long, le cœur battant un rythme frénétique qui ne faisait qu’accroître son malaise. Une fois debout, Alice observa son environnement, l’œil vif, les lèvres entrouvertes pour expulser un souffle acculé. Elle ne prêtait nul attention aux grandes baies vitrées décorées de beaux rideaux écrus laissant filtrer les dernières lueurs de Père Soleil, ni aux bibliothèques s’étirant jusqu’au plafond, ni à la décoration. Elle contourna le canapé, le cœur au bord des lèvres. « Où est-il ? », demandait elle en avançant maladroitement. Son regard repartait à gauche, fouillant une ouverture donnant sur une cuisine. « Où est-il ? », répéta t elle, le souffle tremblant. Thomas ne bougeait pas. Il observait sans un mot les déambulations pitoyables de sa jeune sœur.
Alice se tourna vers lui, haletante. Elle ne parvenait pas à formuler son nom, ni même l’idée que tout ceci était réel. Elle avait peur que tout ne soit qu’une plaisanterie cruelle, que tout était faux, qu’il n’était pas là, que Thomas allait lui annoncer qu’il avait trouvé une piste, un nom, un cadavre.
Les mains tremblantes d’Alice grimpèrent jusqu’à sa bouche pour étouffer un gémissement plaintif. Non. Non. Il lui aurait dit. Il ne l’aurait pas laissé espérer des retrouvailles. Il lui aurait dit. Il ne l’aurait pas laissé espérer. Il n’était pas si cruel.
Thomas restait silencieux. Son regard se baissa sur ses pieds. Il déglutit. Son corps se mit en mouvement pour rejoindre le canapé. Il ne s’y installa pas. Il se contenta de laisser ses doigts glisser sur le dossier. Il se rapprochait d’Alice. Alice reculait. Son dos heurta la bibliothèque. « Dis quelque chose », implora t-elle, la voix brisée. « Ne me laisse pas… » Sa voix mourut contre ses doigts qu’elle pressa plus fort contre ses lèvres. Elle ferma les yeux plus fort.
Dans le fond de la pièce, une porte s’ouvrit lentement. Alice releva la tête. Thomas s’assit sur le dossier de son canapé. Des pas se firent entendre. Lents. Hésitants. Puis, une voix.
« Alice… »
Quelque chose éclata dans la poitrine d’Alice. Comment avait-elle pu oublier sa voix ? Comment pouvait-elle s’en souvenir encore, six années plus tard ?
Son corps s’était tétanisé, son regard restait fixe, quand bien même ses yeux arrondis cherchaient à voir, à comprendre, à retrouver celui qu’elle avait perdu, cherché, enterré dans ses songes. Sa nuque était raide, il lui semblait sentir ses verticales grincer à mesure que sa tête pivotait pour le retrouver.
Si tu regardes, il disparaîtra encore. Si tu rends ça réel… on te l’arrachera encore..
Ses poumons se comprimèrent dans sa poitrine, comme écrasé par un poids invisible. Non. Il s’agissait de ses bras, ramenés contre son buste dans un geste parasite, peut-être enfantin. Les doigts cherchaient à apaiser ce cœur battant fort, fort, trop fort, trop rapidement. Le sang affluait comme des torrents déchaînés. Des taches sombres se mirent à apparaître dans son champ de vision. Ses battements de cils ne parvenaient pas s’en débarrasser
Si tu regardes, il disparaîtra encore. Si tu rends ça réel… on te l’arrachera encore..
Un nouveau pas fit grincer le parquet. Alice osa tourner la tête.
Ses bras retombèrent le long de son corps dans un bruit sourd. Ses lèvres s’ouvrirent, sans qu’aucun son n’en sorte.
C’était bien la voix de Jacob… mais ce n’était pas Jacob.
Jacob était un jeune homme souriant à l’air coquin mais jamais vilain. Son visage était arrondi, ses joues pleines, et se creusaient d’une jolie fossette à chaque sourire. Ses cheveux blancs étaient toujours bien peignés, élégamment ramené sur le côté, sauf quand il sortait du lit sans avoir veiller à discipliner ses mèches trop longues. Ses yeux étaient vifs, brillants d’une joie naturelle que rien n’aurait su expliquer sinon la volonté farouche de profiter au mieux de la journée à venir.
Cet homme n’était pas Jacob. Ces lèvres gercées, mordillées, tristes n’étaient pas celles de Jacob. Ce visage maigre, rachitique, n’était pas celui de Jacob. Ses cheveux noirs filasses n’étaient pas ceux de Jacob. Ses yeux ternes, fatigués, cernés n’étaient pas ceux de Jacob.
Ce n’était pas Jacob.
Le souffle d’Alice s’accéléra bruyamment. Quelque chose n’allait pas. Ce n’était pas logique. Ce n’était pas Jacob. Il n’avait pas pu changer à ce point. Personne ne changeait de cette façon là. Personne ne pouvait briser qui que ce soit au point de…
« C’est toi..? » s’entendit elle demander, la voix faible, pas plus audible qu’un souffle.
Il ne la regardait pas. Pas vraiment. Son visage était levé vers elle mais son regard… il fuyait. Ce n’était pas Jacob. Il aurait sourit. Il serait venu à elle, lui aurait jeté une petite taquinerie avant de l’enlacer, d’embrasser son crâne en la berçant tendrement, soulagé d’enfin revoir sa petite sœur.
Thomas restait silencieux, le regard bas, le visage fermé. Sa chevalière roulait encore sous son pouce. Encore. Et encore.
Alice s’avança d’un pas vers l’homme, un pas, juste un pas. Sa tête oscilla un peu sur le côté pour chercher le regard qu’on ne voulait pas lui donner. Il déglutit, inspira, et se décida enfin à la regarder. Alice s’arrêta net, son cœur se comprimant aussitôt dans sa poitrine.
Des pupilles grises, brillantes de larmes.
Comme les siennes.
Alice s’élança soudain jusqu’à celui qui n’était ni un inconnu, ni un cadavre. Elle heurta son torse de plein fouet. Jacob recula d’un pas pour assurer sa stabilité, son souffle heurté par le choc. Les mains d’Alice se cramponnèrent à son dos, ses yeux grands ouverts sur la réalisation soudaine et brutale. Elle serra plus fort encore, ses doigts s’enfonçant dans la chemise noire de mauvaise qualité. Elle serra encore plus fort, ses mâchoires contractées à s’en rompre les dents.
Alice sentit le corps de Jacob se mouvoir. Puis, elle sentit ses bras s’enrouler autour d’elle pour la serrer. A cet instant précis, quelque chose céda en Alice. Un barrage, construit brique par brique pour retenir tout ce qu’elle ne voulait pas voir, toutes ses angoisses qu’elle avait gardé tout au fond d’elle, toutes ses peurs.
Sa gorge se contracta douloureusement, tentant vainement de retenir un sanglot. Il finit par éclater avec violence. Alice ne parvenait pas à s’arrêter. Elle pleurait, encore et encore, sans dignité, sans retenue. Son corps se pressait contre celui de Jacob qui la tenait avec plus de force désormais. Il la soutenait alors que ses jambes se dérobaient sous son poids. Jacob prit la décision de l’accompagner au sol, sans jamais la quitter. Le corps de Jacob tremblait contre le sien. Elle l’entendit pleurer avec elle. Son visage vint se perdre dans ses boucles blanches qu’il plaquait contre son torse d’une main sûre. Ses doigts se plantaient dans le crâne de cette sœur qui avait grandit sans lui. Celle que la lutte lui avait arraché. Celle qu’il avait abandonné pour une cause à qui il avait tout donné, jusqu’à le dernier fragment de son humanité.
En silence, Thomas écoutait Jacob et Alice se retrouver enfin, pleurant l’un dans les bras de l’autre. Il déglutit, le regard baissé sur cette chevalière qui tournait encore. Respirer dans la même pièce qu’eux lui semblait soudain douloureux.
Aux sanglots résonnant dans le salon se mêlait les hurlements des fantômes qu’il n’avait plus la force d’étrangler. Aussi se leva t-il pour rejoindre son coffre à alcool. Les noyer demandait moins d’effort.
PNJ Actif : Jacob Sangblanc
Alice se tourna vers lui, haletante. Elle ne parvenait pas à formuler son nom, ni même l’idée que tout ceci était réel. Elle avait peur que tout ne soit qu’une plaisanterie cruelle, que tout était faux, qu’il n’était pas là, que Thomas allait lui annoncer qu’il avait trouvé une piste, un nom, un cadavre.
Les mains tremblantes d’Alice grimpèrent jusqu’à sa bouche pour étouffer un gémissement plaintif. Non. Non. Il lui aurait dit. Il ne l’aurait pas laissé espérer des retrouvailles. Il lui aurait dit. Il ne l’aurait pas laissé espérer. Il n’était pas si cruel.
Thomas restait silencieux. Son regard se baissa sur ses pieds. Il déglutit. Son corps se mit en mouvement pour rejoindre le canapé. Il ne s’y installa pas. Il se contenta de laisser ses doigts glisser sur le dossier. Il se rapprochait d’Alice. Alice reculait. Son dos heurta la bibliothèque. « Dis quelque chose », implora t-elle, la voix brisée. « Ne me laisse pas… » Sa voix mourut contre ses doigts qu’elle pressa plus fort contre ses lèvres. Elle ferma les yeux plus fort.
Dans le fond de la pièce, une porte s’ouvrit lentement. Alice releva la tête. Thomas s’assit sur le dossier de son canapé. Des pas se firent entendre. Lents. Hésitants. Puis, une voix.
« Alice… »
Quelque chose éclata dans la poitrine d’Alice. Comment avait-elle pu oublier sa voix ? Comment pouvait-elle s’en souvenir encore, six années plus tard ?
Son corps s’était tétanisé, son regard restait fixe, quand bien même ses yeux arrondis cherchaient à voir, à comprendre, à retrouver celui qu’elle avait perdu, cherché, enterré dans ses songes. Sa nuque était raide, il lui semblait sentir ses verticales grincer à mesure que sa tête pivotait pour le retrouver.
Si tu regardes, il disparaîtra encore. Si tu rends ça réel… on te l’arrachera encore..
Ses poumons se comprimèrent dans sa poitrine, comme écrasé par un poids invisible. Non. Il s’agissait de ses bras, ramenés contre son buste dans un geste parasite, peut-être enfantin. Les doigts cherchaient à apaiser ce cœur battant fort, fort, trop fort, trop rapidement. Le sang affluait comme des torrents déchaînés. Des taches sombres se mirent à apparaître dans son champ de vision. Ses battements de cils ne parvenaient pas s’en débarrasser
Si tu regardes, il disparaîtra encore. Si tu rends ça réel… on te l’arrachera encore..
Un nouveau pas fit grincer le parquet. Alice osa tourner la tête.
Ses bras retombèrent le long de son corps dans un bruit sourd. Ses lèvres s’ouvrirent, sans qu’aucun son n’en sorte.
C’était bien la voix de Jacob… mais ce n’était pas Jacob.
Jacob était un jeune homme souriant à l’air coquin mais jamais vilain. Son visage était arrondi, ses joues pleines, et se creusaient d’une jolie fossette à chaque sourire. Ses cheveux blancs étaient toujours bien peignés, élégamment ramené sur le côté, sauf quand il sortait du lit sans avoir veiller à discipliner ses mèches trop longues. Ses yeux étaient vifs, brillants d’une joie naturelle que rien n’aurait su expliquer sinon la volonté farouche de profiter au mieux de la journée à venir.
Cet homme n’était pas Jacob. Ces lèvres gercées, mordillées, tristes n’étaient pas celles de Jacob. Ce visage maigre, rachitique, n’était pas celui de Jacob. Ses cheveux noirs filasses n’étaient pas ceux de Jacob. Ses yeux ternes, fatigués, cernés n’étaient pas ceux de Jacob.
Ce n’était pas Jacob.
Le souffle d’Alice s’accéléra bruyamment. Quelque chose n’allait pas. Ce n’était pas logique. Ce n’était pas Jacob. Il n’avait pas pu changer à ce point. Personne ne changeait de cette façon là. Personne ne pouvait briser qui que ce soit au point de…
« C’est toi..? » s’entendit elle demander, la voix faible, pas plus audible qu’un souffle.
Il ne la regardait pas. Pas vraiment. Son visage était levé vers elle mais son regard… il fuyait. Ce n’était pas Jacob. Il aurait sourit. Il serait venu à elle, lui aurait jeté une petite taquinerie avant de l’enlacer, d’embrasser son crâne en la berçant tendrement, soulagé d’enfin revoir sa petite sœur.
Thomas restait silencieux, le regard bas, le visage fermé. Sa chevalière roulait encore sous son pouce. Encore. Et encore.
Alice s’avança d’un pas vers l’homme, un pas, juste un pas. Sa tête oscilla un peu sur le côté pour chercher le regard qu’on ne voulait pas lui donner. Il déglutit, inspira, et se décida enfin à la regarder. Alice s’arrêta net, son cœur se comprimant aussitôt dans sa poitrine.
Des pupilles grises, brillantes de larmes.
Comme les siennes.
Alice s’élança soudain jusqu’à celui qui n’était ni un inconnu, ni un cadavre. Elle heurta son torse de plein fouet. Jacob recula d’un pas pour assurer sa stabilité, son souffle heurté par le choc. Les mains d’Alice se cramponnèrent à son dos, ses yeux grands ouverts sur la réalisation soudaine et brutale. Elle serra plus fort encore, ses doigts s’enfonçant dans la chemise noire de mauvaise qualité. Elle serra encore plus fort, ses mâchoires contractées à s’en rompre les dents.
Alice sentit le corps de Jacob se mouvoir. Puis, elle sentit ses bras s’enrouler autour d’elle pour la serrer. A cet instant précis, quelque chose céda en Alice. Un barrage, construit brique par brique pour retenir tout ce qu’elle ne voulait pas voir, toutes ses angoisses qu’elle avait gardé tout au fond d’elle, toutes ses peurs.
Sa gorge se contracta douloureusement, tentant vainement de retenir un sanglot. Il finit par éclater avec violence. Alice ne parvenait pas à s’arrêter. Elle pleurait, encore et encore, sans dignité, sans retenue. Son corps se pressait contre celui de Jacob qui la tenait avec plus de force désormais. Il la soutenait alors que ses jambes se dérobaient sous son poids. Jacob prit la décision de l’accompagner au sol, sans jamais la quitter. Le corps de Jacob tremblait contre le sien. Elle l’entendit pleurer avec elle. Son visage vint se perdre dans ses boucles blanches qu’il plaquait contre son torse d’une main sûre. Ses doigts se plantaient dans le crâne de cette sœur qui avait grandit sans lui. Celle que la lutte lui avait arraché. Celle qu’il avait abandonné pour une cause à qui il avait tout donné, jusqu’à le dernier fragment de son humanité.
En silence, Thomas écoutait Jacob et Alice se retrouver enfin, pleurant l’un dans les bras de l’autre. Il déglutit, le regard baissé sur cette chevalière qui tournait encore. Respirer dans la même pièce qu’eux lui semblait soudain douloureux.
Aux sanglots résonnant dans le salon se mêlait les hurlements des fantômes qu’il n’avait plus la force d’étrangler. Aussi se leva t-il pour rejoindre son coffre à alcool. Les noyer demandait moins d’effort.
PNJ Actif : Jacob Sangblanc
Dernière modification par Alice Sangblanc le 18 juil. 2026, 09:47, modifié 1 fois.
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Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
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Ne prie pas pour moi
Il était impossible de savoir avec exactitude combien de temps c’était écoulé depuis que les premiers sanglots avaient éclatés. Les corps autant que l’âme avaient besoin de temps pour réapprendre à s’apprivoiser. Un frère et une sœur ne devraient jamais être séparé. C’était un acte inhumain, barbare, comme arracher ses ailes à un dragon, comme retirer ses crocs à un loup, comme condamner un cœur à battre dans le néant.
Là, nichée contre Jacob, Alice entendait le leur battre à tout rompre. Ils n’auraient plus à s’agiter l’un loin de l’autre. Il n’y aurait plus jamais à imaginer les battements s’éteindre dans la nuit. Ils battraient l’un contre l’autre, à présent. Comme cela aurait dû être le cas, six ans auparavant.
Ce fut lorsque Jacob se redressa qu’Alice sentit les douleurs de son propre corps. Ses membres endoloris furent forcés à la mouvance sous l’impulsion de Jacob qui éprouvait la nécessité de s’écarter. Les mains d’Alice, tantôt enroulées autour des épaules de son frère, retombèrent mollement sur des cuisses. Elle observa Jacob se lever maladroitement. Il passa une main tremblante sur sa gorge qu’Alice vit de contracter.
Son regard tomba sur ses genoux. Le Monde semblait soudain se remettre en marche, forçant à Alice à reprendre une place dont elle ne voulait pas.
Jacob expulsa tout l’air de ses poumons, ses doigts sur ses lèvres étouffant maladroitement son souffle tremblant. Thomas n’avait toujours pas ouvert la bouche. D’un coup d’œil qu’elle regretta aussitôt, Alice surprit son regard bas, ses pupilles cachées par ses boucles blanches, le jeu fou de ses doigts sur sa chevalière.
Quelque chose n’allait pas.
Pourquoi n’était-il pas debout, fière d’avoir enfin retrouvé Jacob ? Pourquoi n’observait-il ni son frère ni sa sœur ? Pourquoi restait-il désespérément silencieux ?
Alice se leva péniblement, ses doigts dépliés sur le sol. Du revers de sa manche, elle essuya ses yeux mouillés de larmes, salissant la soie de traînées noires. Aucune joie ne secouait son cœur. Après avoir pleuré dans les bras de Jacob, ce frère qu’on lui avait volé, Alice se sentait vidée de toutes énergies. Mais la joie, Alice aurait dû la ressentir.
Il n’y avait rien.
Rien que le sentiment boiteux d’un acte manqué dont elle ne discernait pas les traits, rien que l’existence.
Il manquait quelque chose.
Une explication, peut-être ?
Ce silence. Ce silence n’aurait pas dû être. Il emplissait la pièce, là où un torrent d’émoi aurait dû jaillir. Mais rien. Il n’y avait rien. Cette illogisme frappa Alice plus durement que n’importe quelle autre sentiment, aussi fut-elle la première à rompre ce silence opaque.
« Où étais-tu ? » Sa voix se brisa. Elle se racla la gorge avant de la masser du bout de ses doigts blancs. Cela avait suffit à inviter Jacob à prendre la parole… même si il se refusait encore à la regarder. « Barjow et Beurk. »
« Barjow et Beurk ? » répéta Alice, incrédule. Elle leva les yeux vers Thomas, statique, mutique.
Barjow et Beurk. Là où travaillait Morgan. Là où travaillait la femme dont Thomas était tombé désespérément amoureux. Alice papillonna des yeux, cherchant à voir se dessiner devant elle une logique qui lui échappait. Il lui fallait plus de détails pour comprendre. Que ses frères, l’un comme l’autre, lui donne plus de contexte. Mais rien ne vint.
Jacob était-il à Barjow et Beurk depuis tout ce temps ? Thomas était-il au courant ? Depuis combien de temps ? Alice sentit une soudaine vague de colère jaillir en elle. Elle s’écrasa contre le mur d’incompréhension qu’érigea la confiance qu’elle avait en Thomas.
« Tu le savais ? »
Thomas resta silencieux. Il déglutit. La vérité était cette gestuelle qui ne lui ressemblait pas. Alice contourna Jacob pour venir se planter devant Thomas. Elle se pencha en avant pour qu’il puisse la regarder. Même à bout portant, il ne la regardait pas. Son regard restait droit. Il refusait de confronter son regard.
« Depuis combien de temps le savais-tu ? »
Là encore, aucune réponse.
Au moins prit-il la peine d’expulser un soupir affecté. Sa tête se releva, mais seulement pour attraper son verre de whisky déjà bien entamé et en boire une longue lampée. Excédée, la main d’Alice bondit comme une vipère pour arrêter son poignet et l’éloigner sèchement de sa bouche. « Depuis combien de temps ? » demanda t-elle avec force. Cette fois, Thomas consenti à regarder son audacieuse petite sœur. Un duel de regard se profila entre eux. Alice aurait aimé voir une lueur joueuse briller dans ses yeux gris… mais elle n’y vit qu’une profonde lassitude ponctuée de douleur.
Thomas se libéra sèchement avant de s’écarter d’un pas rageur d’Alice qui, elle, ne lâchait pas le regard.
« Qu’est-ce que ça peut faire, hein ? » cracha Thomas, ses bras se levant devant lui pour désigner Jacob. « Je te l’ai ramené, et en vie. Dis juste merci et passons à autre chose.
— Passer à autre chose ? » s’étrangla Alice. Elle se tourna vers Jacob, incrédule. Ce dernier regardait ailleurs, la mâchoire serrée. Alice grogna en se tournant à nouveau pour faire face à Thomas. « Qu’est-ce que vous ne me dîtes pas ? »
Thomas souffla. Sa main vint se perdre dans ses boucles blanches pour les tirer en arrière. Un geste qu’elle connaissait par cœur.
« Ça ne t’est jamais venu à l’esprit que ce qu’on ne te dit pas, tu n’as pas besoin de le savoir ? » Thomas inspira lourdement. Sa tête tomba en avant pour expulser tout l’air dans ses poumons. Comme pour se donner du courage… ou bien pour faire le deuil de ses secrets. « Morgan a retrouvé Jacob il y a un an. Mais il n’était pas en état d’être… il n’était pas en état de grand chose. »
Jacob ne dit rien dans le dos d’Alice, se contentant de marcher un peu.
Alice, elle, sentit son cœur tomber tout au fond de sa poitrine. Un an ? Thomas avait retrouvé Jacob depuis une année… et il ne lui avait rien dit ? C’était cela ? Était-ce bien cela ? Non. Non, Thomas lui aurait dit. Thomas savait à quel point Alice souffrait de l’absence de son frère, ô combien elle craignait qu’il ai été abattu par le Conseil des Sorciers contre lequel il se battait depuis des années. Thomas n’avait pas pu lui faire cela. Pas à elle. Pas après toutes ces épreuves qu’ils avaient affrontés ensemble.
Le parquet grinça dans le dos d’Alice. Jacob marchait encore. Il ne se rapprochait mais : il s’éloignait. Alice se tourna vers lui avec lenteur, ses membres engourdis par le trop plein d’émotions.
La voix de Thomas retentit à nouveau.
« Si je t’avais dit plus tôt que Jacob avait été retrouvé… tu ne l’aurais pas supporté. » Ces mots provoquèrent en Alice une violente envie de se jeter à la gorge de Thomas. Elle fit volte face pour darder son regard incendiaire sur ce parjure. « Qu’est-ce que tu en sais ! » cracha t-elle avec colère. Elle se rapprocha de Thomas d’un pas rageur, ses doigts affolés qui tantôt courait sur sa gorge pour sentir son cœur affolé, tantôt se perdait dans ses boucles blanches pour les tirer en arrière. « J’avais le droit de savoir ! Moi aussi, je cherchais Jacob ! Tu n’avais qu’à me dire que tu l’avais trouvé, pourquoi tu ne voulais pas que je le vois, moi ! Et j’aurais…
— Compris ? » coupa Thomas dans un rire sans joie. Son buste se pencha vers Alice pour que leur visage soit à la même hauteur. Le souffle agressif de l’une se mêla aux ricanements méprisants de l’autre. « Tu n’aurais rien compris. Tu m’aurais cassé les pieds jusqu’à ce que je te conduise à Jacob. Et tu sais ce que tu aurais vu ? » Le regard de Thomas quitta celui d’Alice pour se planter sur Jacob, marchant encore dans le dos d’Alice. « Un foutu camé incapable de se regarder dans un miroir ce qu’il est devenu ne lui ressemble plus. On peut lui dire, ça ? Ou t’as un autre terme plus poétique que madame pourra comprendre sans avoir envie de se foutre en l’air ? Hein ? »
Alice jeta un regard par dessus son épaule pour contempler l’homme que les mots de Thomas dépeignait. Jacob, adossé à un pan de mur, regardait ses pieds. Ses mèches noires poisseuses retombaient sur son front. Ses doigts contre ses cuisses grattaient le jean. Des gestes qui ne correspondaient pas à Jacob. Du moins, pas à celui qui riait avec sa petite sœur, des années auparavant.
Cette petite sœur ne comprenait pas. Encore et toujours cet illogisme qui la tenait éloignée de la vérité qui, pourtant, se trouvait devant ses yeux, piégés entre un soldat brisé et un chevalier en armure cabossée.
Là, nichée contre Jacob, Alice entendait le leur battre à tout rompre. Ils n’auraient plus à s’agiter l’un loin de l’autre. Il n’y aurait plus jamais à imaginer les battements s’éteindre dans la nuit. Ils battraient l’un contre l’autre, à présent. Comme cela aurait dû être le cas, six ans auparavant.
Ce fut lorsque Jacob se redressa qu’Alice sentit les douleurs de son propre corps. Ses membres endoloris furent forcés à la mouvance sous l’impulsion de Jacob qui éprouvait la nécessité de s’écarter. Les mains d’Alice, tantôt enroulées autour des épaules de son frère, retombèrent mollement sur des cuisses. Elle observa Jacob se lever maladroitement. Il passa une main tremblante sur sa gorge qu’Alice vit de contracter.
Son regard tomba sur ses genoux. Le Monde semblait soudain se remettre en marche, forçant à Alice à reprendre une place dont elle ne voulait pas.
Jacob expulsa tout l’air de ses poumons, ses doigts sur ses lèvres étouffant maladroitement son souffle tremblant. Thomas n’avait toujours pas ouvert la bouche. D’un coup d’œil qu’elle regretta aussitôt, Alice surprit son regard bas, ses pupilles cachées par ses boucles blanches, le jeu fou de ses doigts sur sa chevalière.
Quelque chose n’allait pas.
Pourquoi n’était-il pas debout, fière d’avoir enfin retrouvé Jacob ? Pourquoi n’observait-il ni son frère ni sa sœur ? Pourquoi restait-il désespérément silencieux ?
Alice se leva péniblement, ses doigts dépliés sur le sol. Du revers de sa manche, elle essuya ses yeux mouillés de larmes, salissant la soie de traînées noires. Aucune joie ne secouait son cœur. Après avoir pleuré dans les bras de Jacob, ce frère qu’on lui avait volé, Alice se sentait vidée de toutes énergies. Mais la joie, Alice aurait dû la ressentir.
Il n’y avait rien.
Rien que le sentiment boiteux d’un acte manqué dont elle ne discernait pas les traits, rien que l’existence.
Il manquait quelque chose.
Une explication, peut-être ?
Ce silence. Ce silence n’aurait pas dû être. Il emplissait la pièce, là où un torrent d’émoi aurait dû jaillir. Mais rien. Il n’y avait rien. Cette illogisme frappa Alice plus durement que n’importe quelle autre sentiment, aussi fut-elle la première à rompre ce silence opaque.
« Où étais-tu ? » Sa voix se brisa. Elle se racla la gorge avant de la masser du bout de ses doigts blancs. Cela avait suffit à inviter Jacob à prendre la parole… même si il se refusait encore à la regarder. « Barjow et Beurk. »
« Barjow et Beurk ? » répéta Alice, incrédule. Elle leva les yeux vers Thomas, statique, mutique.
Barjow et Beurk. Là où travaillait Morgan. Là où travaillait la femme dont Thomas était tombé désespérément amoureux. Alice papillonna des yeux, cherchant à voir se dessiner devant elle une logique qui lui échappait. Il lui fallait plus de détails pour comprendre. Que ses frères, l’un comme l’autre, lui donne plus de contexte. Mais rien ne vint.
Jacob était-il à Barjow et Beurk depuis tout ce temps ? Thomas était-il au courant ? Depuis combien de temps ? Alice sentit une soudaine vague de colère jaillir en elle. Elle s’écrasa contre le mur d’incompréhension qu’érigea la confiance qu’elle avait en Thomas.
« Tu le savais ? »
Thomas resta silencieux. Il déglutit. La vérité était cette gestuelle qui ne lui ressemblait pas. Alice contourna Jacob pour venir se planter devant Thomas. Elle se pencha en avant pour qu’il puisse la regarder. Même à bout portant, il ne la regardait pas. Son regard restait droit. Il refusait de confronter son regard.
« Depuis combien de temps le savais-tu ? »
Là encore, aucune réponse.
Au moins prit-il la peine d’expulser un soupir affecté. Sa tête se releva, mais seulement pour attraper son verre de whisky déjà bien entamé et en boire une longue lampée. Excédée, la main d’Alice bondit comme une vipère pour arrêter son poignet et l’éloigner sèchement de sa bouche. « Depuis combien de temps ? » demanda t-elle avec force. Cette fois, Thomas consenti à regarder son audacieuse petite sœur. Un duel de regard se profila entre eux. Alice aurait aimé voir une lueur joueuse briller dans ses yeux gris… mais elle n’y vit qu’une profonde lassitude ponctuée de douleur.
Thomas se libéra sèchement avant de s’écarter d’un pas rageur d’Alice qui, elle, ne lâchait pas le regard.
« Qu’est-ce que ça peut faire, hein ? » cracha Thomas, ses bras se levant devant lui pour désigner Jacob. « Je te l’ai ramené, et en vie. Dis juste merci et passons à autre chose.
— Passer à autre chose ? » s’étrangla Alice. Elle se tourna vers Jacob, incrédule. Ce dernier regardait ailleurs, la mâchoire serrée. Alice grogna en se tournant à nouveau pour faire face à Thomas. « Qu’est-ce que vous ne me dîtes pas ? »
Thomas souffla. Sa main vint se perdre dans ses boucles blanches pour les tirer en arrière. Un geste qu’elle connaissait par cœur.
« Ça ne t’est jamais venu à l’esprit que ce qu’on ne te dit pas, tu n’as pas besoin de le savoir ? » Thomas inspira lourdement. Sa tête tomba en avant pour expulser tout l’air dans ses poumons. Comme pour se donner du courage… ou bien pour faire le deuil de ses secrets. « Morgan a retrouvé Jacob il y a un an. Mais il n’était pas en état d’être… il n’était pas en état de grand chose. »
Jacob ne dit rien dans le dos d’Alice, se contentant de marcher un peu.
Alice, elle, sentit son cœur tomber tout au fond de sa poitrine. Un an ? Thomas avait retrouvé Jacob depuis une année… et il ne lui avait rien dit ? C’était cela ? Était-ce bien cela ? Non. Non, Thomas lui aurait dit. Thomas savait à quel point Alice souffrait de l’absence de son frère, ô combien elle craignait qu’il ai été abattu par le Conseil des Sorciers contre lequel il se battait depuis des années. Thomas n’avait pas pu lui faire cela. Pas à elle. Pas après toutes ces épreuves qu’ils avaient affrontés ensemble.
Le parquet grinça dans le dos d’Alice. Jacob marchait encore. Il ne se rapprochait mais : il s’éloignait. Alice se tourna vers lui avec lenteur, ses membres engourdis par le trop plein d’émotions.
La voix de Thomas retentit à nouveau.
« Si je t’avais dit plus tôt que Jacob avait été retrouvé… tu ne l’aurais pas supporté. » Ces mots provoquèrent en Alice une violente envie de se jeter à la gorge de Thomas. Elle fit volte face pour darder son regard incendiaire sur ce parjure. « Qu’est-ce que tu en sais ! » cracha t-elle avec colère. Elle se rapprocha de Thomas d’un pas rageur, ses doigts affolés qui tantôt courait sur sa gorge pour sentir son cœur affolé, tantôt se perdait dans ses boucles blanches pour les tirer en arrière. « J’avais le droit de savoir ! Moi aussi, je cherchais Jacob ! Tu n’avais qu’à me dire que tu l’avais trouvé, pourquoi tu ne voulais pas que je le vois, moi ! Et j’aurais…
— Compris ? » coupa Thomas dans un rire sans joie. Son buste se pencha vers Alice pour que leur visage soit à la même hauteur. Le souffle agressif de l’une se mêla aux ricanements méprisants de l’autre. « Tu n’aurais rien compris. Tu m’aurais cassé les pieds jusqu’à ce que je te conduise à Jacob. Et tu sais ce que tu aurais vu ? » Le regard de Thomas quitta celui d’Alice pour se planter sur Jacob, marchant encore dans le dos d’Alice. « Un foutu camé incapable de se regarder dans un miroir ce qu’il est devenu ne lui ressemble plus. On peut lui dire, ça ? Ou t’as un autre terme plus poétique que madame pourra comprendre sans avoir envie de se foutre en l’air ? Hein ? »
Alice jeta un regard par dessus son épaule pour contempler l’homme que les mots de Thomas dépeignait. Jacob, adossé à un pan de mur, regardait ses pieds. Ses mèches noires poisseuses retombaient sur son front. Ses doigts contre ses cuisses grattaient le jean. Des gestes qui ne correspondaient pas à Jacob. Du moins, pas à celui qui riait avec sa petite sœur, des années auparavant.
Cette petite sœur ne comprenait pas. Encore et toujours cet illogisme qui la tenait éloignée de la vérité qui, pourtant, se trouvait devant ses yeux, piégés entre un soldat brisé et un chevalier en armure cabossée.
Avatar dessiné par ma merveilleuse Élicia Caldin
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
Ne prie pas pour moi
Jacob articula des mots qui lui semblaient difficiles : « Je vais lui expliquer. »
Alice entendit le souffle de Thomas se couper. Avant qu’elle ne puisse se sentir tant soulagée qu’angoissée à l’idée d’entendre la vérité sur ces horribles histoires dont elle ne parvenait pas à comprendre toutes les nuances, l’aîné de la fratrie avala la distance qui le séparait de Jacob. Il se planta devant lui, son grand corps se courbant sur le côté pour capter le regard de son frère, ce dernier désireux de ne pas le confronter. « Alors vas y, Jacky. Explique lui. Je suis curieux de voir comment tu vas te débrouiller pour éviter d’utiliser certains mots. » Le ton était cruel et hautain. Alice sentit son cour se serrer devant la scène. Jacob gardait la tête basse. Thomas le confrontait, l’œil mauvais, les mâchoires serrées. Il ne souriait plus. Et lorsque Thomas ne souriait plus, tout devenait bien plus sérieux. Il n’y avait plus de jeu, plus de malice. Le réel écrasait tout. La terrible, ô combien terrible réalité se faisait soudain ressentir sur les épaules de chacun.
Les ongles de Jacob grattaient un peu plus fort son jean. Alice n’aimait pas ce qu’elle voyait. Elle n’aimait pas voir Jacob dans les traits de cet inconnu. Cet homme angoissé n’était pas son frère. Cet homme qui gardait le visage bas pour ne pas affronter son regard n’était pas son frère. Jamais Jacob ne faiblissait face à Thomas. Il bombait son torse juvénile, gardait le regard droit et se faisait rempart.
Qu’est-ce que le Monde avait bien pu faire à Jacob Sangblanc ?
Jacob déglutit et, enfin, leva les yeux vers son frère. « Je crois que t’as dit tout les mots qu’il fallait éviter. » Après de longues secondes d’hésitation, un lent sourire se dessina sur les lèvres de Thomas. Il se redressa et s’écarta de quelques pas. Ses longs doigts blancs vinrent se perdre dans ses cheveux pour les tirer en arrière. Il inspira longuement. Alice restait figée, encore bouleversée par tout ce qui lui retombait dessus depuis peut-être une heure, désormais. Elle n’était pas encore bien sûr de tout comprendre, ni même si tout cela était réel. Peut-être avait-elle abusé de ses “pauses” en bouteille, que son esprit avait fantasmé ce moment. Peut-être était-elle recroquevillée dans son lit, le corps en sueur, agité par des tressauts et geignements ? Peut-être…
« T’as enfin envie de jouer le frère responsable ? » cracha enfin Thomas. Le regard de Jacob changea soudain. Ses yeux s’ouvrirent en grand d’incrédulité. Il n’avait jamais autant ressemblé aux derniers souvenirs qu’Alice avait de lui. Ce garçon si visuel qui ne portait pas de masque, jamais. Le moins Sangblanc de tous, mais le plus humain d’entre eux. « Je t’en prie », poursuivit Thomas en désignant Alice d’un ample geste qui la fit se raidir d’inconfort. « Fous en l’air toute une putain d’année à la tenir loin de tes mauvais choix. J’adore perdre mon temps. »
Sans un regard pour sa fratrie, Thomas rejoignit son porte manteau. Il récupéra son trench coat qu’il enfila, avant de récupérer son Fedora. Il ajusta son col dans un silence pesant. Alice n’aimait pas s’entendre respirer. Elle n’aimait pas ressentir l’agacement de Thomas… Non, ce n’était pas ce qu’elle ressentait. C’était un poids, une lourdeur qui l’immobilisait. Thomas n’était que rarement atteint par son environnement, ou du moins s’arrangeait-il toujours pour ne pas laisser ses contemporains prendre conscience de ses états.
Pas cette fois.
Thomas exsudait de frustration, de colère froide, d’inconfort… de tout un tas de sentiment qu’Alice ne lui connaissait pas. Elle n’aimait pas cela. Pas du tout.
Alice leva les yeux vers Jacob. Son regard restait pas, ses dents serrées. Ses ongles continuaient leur inlassable grattement contre son pantalon.
La voix de Thomas s’éleva. « Ménage la. » Et sans un mot de plus, il transplana.
Le silence enveloppa Alice et Jacob, bien plus lourd qu’avant. Aucun d’entre eux n’amorça le moindre geste. Ce n’est pas à moi de commencer la discussion, voilà ce qu’Alice se répétait durant les longues secondes qui succédèrent au départ de Thomas.
C’est à lui de le faire, poursuivait-elle durant ces éternelles minutes.
Mais Jacob ne prenait pas la parole. Il continuait à gratter, gratter encore. Alice entendait le frottement de ses ongles. Ce silence, Circée, était assourdissant. Son immobilité commençait à devenir douloureuse. Elle n’osait faire le moindre geste, ni même regarder Jacob… car ce n’était plus tout à fait lui. Ce n’était qu’une coquille creuse répondant au nom de son frère, et c’était tout.
Son corps se mit en mouvement. Un pas, juste un pas. Puis un autre. Direction Jacob. Alice l’entendit gratter plus fort son pantalon.
Il dressa soudain la tête, la mâchoire serrée, presque tremblante. Lorsqu’elle fut enfin plantée devant lui, il leva ses bras tremblant pour l’accueillir avec douceur. Sa joue contre la clavicule de son frère, Alice referma les yeux et laissa la chaleur de son corps se répandre sur elle. Soyez clémente avec votre frère lorsque vous le retrouverez, lui avait dit Morgan. Mais veillez sur vous-même également.
Les gens changent avec le temps et les épreuves, et ce n’est pas toujours en bien.
Alice entendit le souffle de Thomas se couper. Avant qu’elle ne puisse se sentir tant soulagée qu’angoissée à l’idée d’entendre la vérité sur ces horribles histoires dont elle ne parvenait pas à comprendre toutes les nuances, l’aîné de la fratrie avala la distance qui le séparait de Jacob. Il se planta devant lui, son grand corps se courbant sur le côté pour capter le regard de son frère, ce dernier désireux de ne pas le confronter. « Alors vas y, Jacky. Explique lui. Je suis curieux de voir comment tu vas te débrouiller pour éviter d’utiliser certains mots. » Le ton était cruel et hautain. Alice sentit son cour se serrer devant la scène. Jacob gardait la tête basse. Thomas le confrontait, l’œil mauvais, les mâchoires serrées. Il ne souriait plus. Et lorsque Thomas ne souriait plus, tout devenait bien plus sérieux. Il n’y avait plus de jeu, plus de malice. Le réel écrasait tout. La terrible, ô combien terrible réalité se faisait soudain ressentir sur les épaules de chacun.
Les ongles de Jacob grattaient un peu plus fort son jean. Alice n’aimait pas ce qu’elle voyait. Elle n’aimait pas voir Jacob dans les traits de cet inconnu. Cet homme angoissé n’était pas son frère. Cet homme qui gardait le visage bas pour ne pas affronter son regard n’était pas son frère. Jamais Jacob ne faiblissait face à Thomas. Il bombait son torse juvénile, gardait le regard droit et se faisait rempart.
Qu’est-ce que le Monde avait bien pu faire à Jacob Sangblanc ?
Jacob déglutit et, enfin, leva les yeux vers son frère. « Je crois que t’as dit tout les mots qu’il fallait éviter. » Après de longues secondes d’hésitation, un lent sourire se dessina sur les lèvres de Thomas. Il se redressa et s’écarta de quelques pas. Ses longs doigts blancs vinrent se perdre dans ses cheveux pour les tirer en arrière. Il inspira longuement. Alice restait figée, encore bouleversée par tout ce qui lui retombait dessus depuis peut-être une heure, désormais. Elle n’était pas encore bien sûr de tout comprendre, ni même si tout cela était réel. Peut-être avait-elle abusé de ses “pauses” en bouteille, que son esprit avait fantasmé ce moment. Peut-être était-elle recroquevillée dans son lit, le corps en sueur, agité par des tressauts et geignements ? Peut-être…
« T’as enfin envie de jouer le frère responsable ? » cracha enfin Thomas. Le regard de Jacob changea soudain. Ses yeux s’ouvrirent en grand d’incrédulité. Il n’avait jamais autant ressemblé aux derniers souvenirs qu’Alice avait de lui. Ce garçon si visuel qui ne portait pas de masque, jamais. Le moins Sangblanc de tous, mais le plus humain d’entre eux. « Je t’en prie », poursuivit Thomas en désignant Alice d’un ample geste qui la fit se raidir d’inconfort. « Fous en l’air toute une putain d’année à la tenir loin de tes mauvais choix. J’adore perdre mon temps. »
Sans un regard pour sa fratrie, Thomas rejoignit son porte manteau. Il récupéra son trench coat qu’il enfila, avant de récupérer son Fedora. Il ajusta son col dans un silence pesant. Alice n’aimait pas s’entendre respirer. Elle n’aimait pas ressentir l’agacement de Thomas… Non, ce n’était pas ce qu’elle ressentait. C’était un poids, une lourdeur qui l’immobilisait. Thomas n’était que rarement atteint par son environnement, ou du moins s’arrangeait-il toujours pour ne pas laisser ses contemporains prendre conscience de ses états.
Pas cette fois.
Thomas exsudait de frustration, de colère froide, d’inconfort… de tout un tas de sentiment qu’Alice ne lui connaissait pas. Elle n’aimait pas cela. Pas du tout.
Alice leva les yeux vers Jacob. Son regard restait pas, ses dents serrées. Ses ongles continuaient leur inlassable grattement contre son pantalon.
La voix de Thomas s’éleva. « Ménage la. » Et sans un mot de plus, il transplana.
Le silence enveloppa Alice et Jacob, bien plus lourd qu’avant. Aucun d’entre eux n’amorça le moindre geste. Ce n’est pas à moi de commencer la discussion, voilà ce qu’Alice se répétait durant les longues secondes qui succédèrent au départ de Thomas.
C’est à lui de le faire, poursuivait-elle durant ces éternelles minutes.
Mais Jacob ne prenait pas la parole. Il continuait à gratter, gratter encore. Alice entendait le frottement de ses ongles. Ce silence, Circée, était assourdissant. Son immobilité commençait à devenir douloureuse. Elle n’osait faire le moindre geste, ni même regarder Jacob… car ce n’était plus tout à fait lui. Ce n’était qu’une coquille creuse répondant au nom de son frère, et c’était tout.
Son corps se mit en mouvement. Un pas, juste un pas. Puis un autre. Direction Jacob. Alice l’entendit gratter plus fort son pantalon.
Il dressa soudain la tête, la mâchoire serrée, presque tremblante. Lorsqu’elle fut enfin plantée devant lui, il leva ses bras tremblant pour l’accueillir avec douceur. Sa joue contre la clavicule de son frère, Alice referma les yeux et laissa la chaleur de son corps se répandre sur elle. Soyez clémente avec votre frère lorsque vous le retrouverez, lui avait dit Morgan. Mais veillez sur vous-même également.
Les gens changent avec le temps et les épreuves, et ce n’est pas toujours en bien.
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Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
Ne prie pas pour moi
Assis l’un à côté de l’autre sur le canapé, le silence restait le seul langage que les deux Sangblanc continuait à utiliser. Alice buvait un verre d’eau qu’elle s’était servi. Jacob continuait à user des ongles sur son pantalon sans précipitation, comme une habitude. Alice n’aimait pas les silences. Jacob semblait les réclamer. Comment pourrait-elle lui en vouloir malgré son besoin de comprendre, de savoir, d’entendre la voix de son frère ne s’adresser qu’à elle ? On lui avait trop longtemps retiré. C’était inhumain. Sept ans, par Circée. Sept longues années sans elle. Sept longues années à songer au pire. Sept longues années à craindre l’oubli de son visage.
Alice leva les yeux sur son Jacob. Il n’était plus que l’ombre de ses précieux souvenirs d’enfant. Elle observa les mèches noires filasses. Dans un mot, Alice se releva. Elle contourna le canapé. Jacob se dressa, ses épaules contractées. Il osa jeter un regard par dessus son épaule pour voir ce que pouvait bien faire sa sœur. Elle s’était arrêté derrière lui.
« Reste bien droit », commanda t-elle. « Et regarde devant toi ». Après quelques secondes d’hésitation, Jacob obéit. La main blanche de la française vint se plonger dans les cheveux de son frère. « Qu’est-ce que tu fais ? » murmura t-il. Alice garda le silence. Elle laissa ses doigts caresser les mèches noires, observant avec intérêt les racines blanches. Un sourire sans joie étira les lèvres d’Alice. Une teinture de Sans-Pouvoir. Jacob avait toujours été fasciné par ce monde auquel il n’appartenait pas. Il appréciait leur culture, leur style vestimentaire, leur ingéniosité, et tout un tas d’autres choses qui jamais n’avait intéressé sa jeune sœur, elle même préférant naturellement le monde magique. Mère ne lui aurait jamais laissé éprouver le moindre intérêt pour ces animaux, voyez-vous ? Jacob, lui, avait eu ce droit. Mère l’aimait. Moins que Thomas, mais elle l’aimait vraiment. D’ailleurs, l’avait-il mise au courant, pour Jacob ? Savait-elle qu’il était enfin de retour ?
De retour… il l’était depuis désormais une année, et personne ne l’avait prévenue, elle. Pour la protéger, avait dit Thomas. Était-ce bien la vérité ? Craignait-il qu’elle ne souffre de voir ce qu’était devenu Jacob ? Quelle idiotie ! Bien sûr qu’elle en aurait souffert ! Mais à cela s’ajoutait désormais la douleur de la trahison, et celle ci était tout aussi désagréable.
La main d’Alice quitta la tête de son frère. Décoiffé, il ne chercha pourtant pas à remettre en place ses cheveux. Il se moquait bien de son apparence. Ce constat ne plaisait pas à Alice. Elle ferma les yeux un instant, sa main suspendue dans le vide. Elle avait envie de l’enlacer, de le serrer encore contre elle, pleurer sans son cou, lui dire à quel point elle avait eu peur, ô combien il lui avait manqué. Elle n’en fit rien, car Jacob ressemblait à un inconnu.
Au lieu d’écouter son cœur, Alice revint s’asseoir à côté de Jacob qui ne fit aucun geste de plus. Un vrai pantin figé.
« Est-ce que… »
La voix d’Alice resta suspendu entre eux. Jacob continuait à regarder devant lui. Devait-elle poser cette question ? Était-ce le moment ?
Illustres Ancêtres, elle devait savoir.
« Est-ce que tu sais où est Kenneth ? »
Les lèvres de Jacob s’entrouvrirent dans une inspiration douloureuse. Ses yeux retombèrent sur ses genoux qu’il se mit à fixer. « Non. Plus depuis longtemps. Il… a disparu du jour au lendemain demain. Imogen aussi. »
A ces mots, Alice sentit une aiguille titiller son cœur. Elle baissa les yeux, les dents serrées. Alors Imogen aussi avait été impactée par la cavale de Kenneth. Circée. Alice espérait de tout son cœur que le couple qui l’avait accueillie se soit finalement évanoui dans la nature pour couler des jours heureux loin d’une justice défaillante et abusive.
Jacob lui donnerait bien vite tort.
Il se tourna doucement sur le canapé pour faire face à Alice. Ses yeux fatigués se levèrent courageusement sur sa sœur. Il resta muet un moment qui s’éternisa lorsqu’elle se mit a l’observer. Il hésitait. Alice le voyait. Ses dents mutinaient sa lèvre inférieure, son regard ne restait pas droit et courait tantôt sur son front, tantôt sur son menton, tantôt sur son épaule.
Enfin, il inspira.
« C’est de ça que je voulais te parler. Je crois que Thomas se cache derrière leur disparition. »
Alice leva les yeux sur son Jacob. Il n’était plus que l’ombre de ses précieux souvenirs d’enfant. Elle observa les mèches noires filasses. Dans un mot, Alice se releva. Elle contourna le canapé. Jacob se dressa, ses épaules contractées. Il osa jeter un regard par dessus son épaule pour voir ce que pouvait bien faire sa sœur. Elle s’était arrêté derrière lui.
« Reste bien droit », commanda t-elle. « Et regarde devant toi ». Après quelques secondes d’hésitation, Jacob obéit. La main blanche de la française vint se plonger dans les cheveux de son frère. « Qu’est-ce que tu fais ? » murmura t-il. Alice garda le silence. Elle laissa ses doigts caresser les mèches noires, observant avec intérêt les racines blanches. Un sourire sans joie étira les lèvres d’Alice. Une teinture de Sans-Pouvoir. Jacob avait toujours été fasciné par ce monde auquel il n’appartenait pas. Il appréciait leur culture, leur style vestimentaire, leur ingéniosité, et tout un tas d’autres choses qui jamais n’avait intéressé sa jeune sœur, elle même préférant naturellement le monde magique. Mère ne lui aurait jamais laissé éprouver le moindre intérêt pour ces animaux, voyez-vous ? Jacob, lui, avait eu ce droit. Mère l’aimait. Moins que Thomas, mais elle l’aimait vraiment. D’ailleurs, l’avait-il mise au courant, pour Jacob ? Savait-elle qu’il était enfin de retour ?
De retour… il l’était depuis désormais une année, et personne ne l’avait prévenue, elle. Pour la protéger, avait dit Thomas. Était-ce bien la vérité ? Craignait-il qu’elle ne souffre de voir ce qu’était devenu Jacob ? Quelle idiotie ! Bien sûr qu’elle en aurait souffert ! Mais à cela s’ajoutait désormais la douleur de la trahison, et celle ci était tout aussi désagréable.
La main d’Alice quitta la tête de son frère. Décoiffé, il ne chercha pourtant pas à remettre en place ses cheveux. Il se moquait bien de son apparence. Ce constat ne plaisait pas à Alice. Elle ferma les yeux un instant, sa main suspendue dans le vide. Elle avait envie de l’enlacer, de le serrer encore contre elle, pleurer sans son cou, lui dire à quel point elle avait eu peur, ô combien il lui avait manqué. Elle n’en fit rien, car Jacob ressemblait à un inconnu.
Au lieu d’écouter son cœur, Alice revint s’asseoir à côté de Jacob qui ne fit aucun geste de plus. Un vrai pantin figé.
« Est-ce que… »
La voix d’Alice resta suspendu entre eux. Jacob continuait à regarder devant lui. Devait-elle poser cette question ? Était-ce le moment ?
Illustres Ancêtres, elle devait savoir.
« Est-ce que tu sais où est Kenneth ? »
Les lèvres de Jacob s’entrouvrirent dans une inspiration douloureuse. Ses yeux retombèrent sur ses genoux qu’il se mit à fixer. « Non. Plus depuis longtemps. Il… a disparu du jour au lendemain demain. Imogen aussi. »
A ces mots, Alice sentit une aiguille titiller son cœur. Elle baissa les yeux, les dents serrées. Alors Imogen aussi avait été impactée par la cavale de Kenneth. Circée. Alice espérait de tout son cœur que le couple qui l’avait accueillie se soit finalement évanoui dans la nature pour couler des jours heureux loin d’une justice défaillante et abusive.
Jacob lui donnerait bien vite tort.
Il se tourna doucement sur le canapé pour faire face à Alice. Ses yeux fatigués se levèrent courageusement sur sa sœur. Il resta muet un moment qui s’éternisa lorsqu’elle se mit a l’observer. Il hésitait. Alice le voyait. Ses dents mutinaient sa lèvre inférieure, son regard ne restait pas droit et courait tantôt sur son front, tantôt sur son menton, tantôt sur son épaule.
Enfin, il inspira.
« C’est de ça que je voulais te parler. Je crois que Thomas se cache derrière leur disparition. »
Avatar dessiné par ma merveilleuse Élicia Caldin
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
Ne prie pas pour moi
Alice n’aurait su expliquer ce que ces mots provoquèrent en elle. Quelque c’était comme fissuré en elle. Des mots pareils n’auraient-il pas dû faire exploser quelque chose ? Ses convictions, sa confiance en Thomas, son dégoût pour de telles inepties ou encore sa colère contre les suppositions de Jacob.
Pour l’heure, Alice n’en savait rien. Ne demeurait que cette fissure inexplicable, naît quelque part dans son ventre.
Ses yeux vif-argent restèrent figés sur la table basse devant eux. Elle sentait le regard de Jacob lui chauffer la joue, dans l’attente d’une réaction qui ne vint pas de suite. Elle le sentit déglutir. Elle l’entendit soupirer. Elle le vit se relever. Il contourna le meuble pour venir s’installer en face d’elle, sur le fauteuil dans lequel Thomas s’installait fréquemment.
« Tu as entendu ce que je t’ai dit ? », osa t-il demander. Alice leva sur lui des yeux agacés. « J’ai entendu. Mais ce sont des billevesées ».
Jacob observa Alice pendant quelques longues secondes, ses yeux sautant d’un détail à un autre. Il soupira encore. Sa main vint s’écraser sur ses lèvres trop pâles, malmenées par ses dents. Alice reprit aussitôt, refusant d’accepter de tels propos, pour une raison qui lui échappait encore. « Kenneth a longtemps été une piste que Thomas a suivi pour tenter de te retrouver. Il n’aurait eu aucune raison de lui faire du mal.
— Tu crois ? »
La voix sèche de Jacob mordit Alice qui recula dans son canapé, choquée d’entendre un tel ton dans la bouche de son si aimable frère. Ou, du moins, dans la bouche de celui qu’il fut autrefois.
« Lors de son procès, Père aurait dû perdre », lança Jacob sans la quitter des yeux. « Il a avoué ses crimes, il a insulté le Conseil et s’en sort innocenté.
— Père a été convainquant.
— Non, il ne l’était pas.
— Les jurés ont voulu éviter une possible révolte si un défenseur de la cause des…
— Non, pas avec leur répression politique. Le Conseil se moque bien des éventuelles révoltes. Père aurait dû être ramené à Azkaban. Tu le sais aussi bien que moi. Tu étais là. »
Alice s’avança sur le canapé dans un geste vif, animal. « Ne me dis pas que tu l’étais aussi ».
Jacob n’afficha aucune émotion particulière. Il se contenta de répondre d’une voix dégoulinante d’une atroce neutralité « Bien sûr que je l’étais. Avec la ferme intention de faire sauter le Concilium si mon père repartait en cellule. J’étais placée juste derrière Mère et les Harrison. »
Alice sentit tout son corps se vider de son essence. Ne demeurait plus qu’une vague sensation de froid glacial qui la tétanisait sur place. Les yeux ronds, les lèvres entrouvertes, son cœur battait sourdement devant sa poitrine. Lorsque Jacob se releva, Alice se contenta de le suivre du regard, horrifiée.
Peut-être conscient qu’il avait désormais toute son attention, Jacob reprit :
« Après le délibéré, j’ai vu Ivelios Harrison parler à Thomas. Ils ont échangés une poignet de main. Ils ont parlés. De quoi est-ce qu’ils ont parlé, Alice ? »
Elle ne parvenait pas à parler. Aucun mot, rien, ne parvenait à s’extirper. Jacob semblait comprendre dans quel état il venait de précipiter sa jeune soeur. Sans la moindre compassion, il poursuivit.
« Suite à cela, j’ai perdu tout contact avec Kenneth. Comme ça. Du jour au lendemain. Imogen également avait disparu. Si ils avaient décidés de quitter le pays, ils me l’auraient dit. Je le sais. Au lieu de cela… rien. Ils se sont tout simplement évanouis dans la nature ».
Jacob avançait dans la salle, ses bras croisés sur sa poitrine. Ses ongles grattaient les manches de son pull, et Jacob ne semblait pas s’en rendre compte. Son regard restait bas, fixé sur son avancée. « Le Conseil ne les a pas trouvé. Sinon, nous en aurions entendu parlé dans les journaux
— Ce ne sont que des suppositions. »
Jacob s’arrêta pour couvrir Alice d’un regard morne. Elle ne bougeait toujours pas, le regard planté sur la table basse, les dents serrées. « Ce ne sont que des suppositions », répéta t-elle avec plus de conviction. Elle leva le visage vers Jacob, ses sourcils froncés. « Tu n’as aucune preuve.
— Je n’en ai pas besoin. Je connais Thomas. Je sais ce qu’il est prêt à faire pour protéger les Sangblanc. Je sais ce qu’il a déjà fait.
— Tu mens.
— Je préférerai. Est-ce qu’il t’a déjà parlé de Maggie ? » Devant le silence soudain d’Alice, Jacob étira un sourire sans joie, sans même la moindre satisfaction. « Bien sûr que non. Tu n’as donc aucune idée de ce qu’il est capable de faire. »
Dans un geste rageur, Alice se leva soudain. Elle avala la distance qui la séparait de Jacob pour se planter devant lui. Jacob l’accueillit sans faire le moindre mouvement, comme si il s’était attendue à une telle réaction.
« Thomas était là quand toi tu ne l’étais pas ! Il se saigne chaque jour pour nous protéger ! Pour me protéger ! Il a parcouru la Grande-Bretagne tout entière pour te retrouver ! Pour éviter à Père d’avoir à le faire ! Et toi ? As-tu seulement pensé à nous ? Pendant que Père s’interrogeait sur ses erreurs ? Pendant qu’il implorait les Anciens de veiller sur toi, de te ramener à lui, où étais-tu ? Tu préférais faire cavalier seul, sans t’inquiéter pour nous ! » Une main enragée désigna la porte close. « Thomas n’est pas tout blanc, mais il a le mérite de s’être toujours ligué pour tous nous protéger ! Je t’interdis de le désigner comme le monstre de l’histoire, Jacob ! Sans lui, tu serais peut-être mort ! Regarde toi ! » Sa voix se perdit, brisée par la douleur alors qu’elle reculait d’un pas, seulement pour le montrer lui, lui et personne d’autre. Lui qui avait disparu, qui l’avait inquiété, qui avait fait mal à Père, Grand-Père, tout le monde, par ses choix idiots, par ses combats désespérés, par ses sacrifices sans queue ni tête. « Tu as abandonné ta famille ! Et pour quoi ? As-quoi cela à t-il servi, à part briser un peu plus les nôtres ? A rien ! »
Ses mots se fracassèrent contre le visage fermé de Jacob. Il l’observait, silencieux, statique, elle qui ahanait de colère, elle dont les yeux crachaient des éclairs mouillés. Alice les fit disparaître d’un revers de manche. Elle s’éloigna de quelques pas encore. Elle en avait assez d’entendre de tels propos concernant Thomas.
Elle ne voulait pas remettre en question toutes ces certitudes. Pas encore.
Mais Jacob n’en avait pas terminé avec elle.
« Je suis convaincu que Thomas a livré Kenneth aux Harrison, en échange de la liberté de Père. »
Alice ferma les yeux.
Alice sentit la langue acérée de Jacob la poignarder entre les omoplates, visant cruellement son cœur éreinté. « Je n’y crois pas », murmura t-elle.
Jacob s’avança d’un pas.
« Je ne te demande pas d’y croire, pas d’admettre que quelque chose ne tourne pas rond dans cette histoire… et de retirer tes œillères. Le sang ne justifie pas le pardon, contrairement à tout ce que les Sangblanc ont pu te mettre dans la tête. Alors si tu as des détails, des incohérences, ou des propos que Thomas a pu tenir qui peuvent le condamner ou l’innocenter, parle moi ».
Tout cela ne pouvait pas être vrai. Alice n’avait pas pu entendre cela. Jacob n’avait pas pu dire cela. Ils ne pouvaient pas être ici, juste après s’être enfin retrouvé, à parler de … ça.
Ce n’était pas possible.
Ce n’était qu’un abus de son cerveau. Une manigance de son cruel intellect malmené par des potions ingurgitées à outrance. Jacob aurait dû la serrer dans ses bras, lui demander pardon, lui dire que tout était terminé, qu’il avait mal, qu’il souffrait de ces années de solitude, qu’il ne la quitterait plus jamais, qu’ils seraient désormais ensemble pour toujours. Tout aurait dû rentrer dans l’ordre. Là. Maintenant.
Au lieu de cela, tout volait en éclat. Encore une fois.
Et Jacob ne lui demanda pas une seule fois comme Alice allait.
Pour l’heure, Alice n’en savait rien. Ne demeurait que cette fissure inexplicable, naît quelque part dans son ventre.
Ses yeux vif-argent restèrent figés sur la table basse devant eux. Elle sentait le regard de Jacob lui chauffer la joue, dans l’attente d’une réaction qui ne vint pas de suite. Elle le sentit déglutir. Elle l’entendit soupirer. Elle le vit se relever. Il contourna le meuble pour venir s’installer en face d’elle, sur le fauteuil dans lequel Thomas s’installait fréquemment.
« Tu as entendu ce que je t’ai dit ? », osa t-il demander. Alice leva sur lui des yeux agacés. « J’ai entendu. Mais ce sont des billevesées ».
Jacob observa Alice pendant quelques longues secondes, ses yeux sautant d’un détail à un autre. Il soupira encore. Sa main vint s’écraser sur ses lèvres trop pâles, malmenées par ses dents. Alice reprit aussitôt, refusant d’accepter de tels propos, pour une raison qui lui échappait encore. « Kenneth a longtemps été une piste que Thomas a suivi pour tenter de te retrouver. Il n’aurait eu aucune raison de lui faire du mal.
— Tu crois ? »
La voix sèche de Jacob mordit Alice qui recula dans son canapé, choquée d’entendre un tel ton dans la bouche de son si aimable frère. Ou, du moins, dans la bouche de celui qu’il fut autrefois.
« Lors de son procès, Père aurait dû perdre », lança Jacob sans la quitter des yeux. « Il a avoué ses crimes, il a insulté le Conseil et s’en sort innocenté.
— Père a été convainquant.
— Non, il ne l’était pas.
— Les jurés ont voulu éviter une possible révolte si un défenseur de la cause des…
— Non, pas avec leur répression politique. Le Conseil se moque bien des éventuelles révoltes. Père aurait dû être ramené à Azkaban. Tu le sais aussi bien que moi. Tu étais là. »
Alice s’avança sur le canapé dans un geste vif, animal. « Ne me dis pas que tu l’étais aussi ».
Jacob n’afficha aucune émotion particulière. Il se contenta de répondre d’une voix dégoulinante d’une atroce neutralité « Bien sûr que je l’étais. Avec la ferme intention de faire sauter le Concilium si mon père repartait en cellule. J’étais placée juste derrière Mère et les Harrison. »
Alice sentit tout son corps se vider de son essence. Ne demeurait plus qu’une vague sensation de froid glacial qui la tétanisait sur place. Les yeux ronds, les lèvres entrouvertes, son cœur battait sourdement devant sa poitrine. Lorsque Jacob se releva, Alice se contenta de le suivre du regard, horrifiée.
Peut-être conscient qu’il avait désormais toute son attention, Jacob reprit :
« Après le délibéré, j’ai vu Ivelios Harrison parler à Thomas. Ils ont échangés une poignet de main. Ils ont parlés. De quoi est-ce qu’ils ont parlé, Alice ? »
Elle ne parvenait pas à parler. Aucun mot, rien, ne parvenait à s’extirper. Jacob semblait comprendre dans quel état il venait de précipiter sa jeune soeur. Sans la moindre compassion, il poursuivit.
« Suite à cela, j’ai perdu tout contact avec Kenneth. Comme ça. Du jour au lendemain. Imogen également avait disparu. Si ils avaient décidés de quitter le pays, ils me l’auraient dit. Je le sais. Au lieu de cela… rien. Ils se sont tout simplement évanouis dans la nature ».
Jacob avançait dans la salle, ses bras croisés sur sa poitrine. Ses ongles grattaient les manches de son pull, et Jacob ne semblait pas s’en rendre compte. Son regard restait bas, fixé sur son avancée. « Le Conseil ne les a pas trouvé. Sinon, nous en aurions entendu parlé dans les journaux
— Ce ne sont que des suppositions. »
Jacob s’arrêta pour couvrir Alice d’un regard morne. Elle ne bougeait toujours pas, le regard planté sur la table basse, les dents serrées. « Ce ne sont que des suppositions », répéta t-elle avec plus de conviction. Elle leva le visage vers Jacob, ses sourcils froncés. « Tu n’as aucune preuve.
— Je n’en ai pas besoin. Je connais Thomas. Je sais ce qu’il est prêt à faire pour protéger les Sangblanc. Je sais ce qu’il a déjà fait.
— Tu mens.
— Je préférerai. Est-ce qu’il t’a déjà parlé de Maggie ? » Devant le silence soudain d’Alice, Jacob étira un sourire sans joie, sans même la moindre satisfaction. « Bien sûr que non. Tu n’as donc aucune idée de ce qu’il est capable de faire. »
Dans un geste rageur, Alice se leva soudain. Elle avala la distance qui la séparait de Jacob pour se planter devant lui. Jacob l’accueillit sans faire le moindre mouvement, comme si il s’était attendue à une telle réaction.
« Thomas était là quand toi tu ne l’étais pas ! Il se saigne chaque jour pour nous protéger ! Pour me protéger ! Il a parcouru la Grande-Bretagne tout entière pour te retrouver ! Pour éviter à Père d’avoir à le faire ! Et toi ? As-tu seulement pensé à nous ? Pendant que Père s’interrogeait sur ses erreurs ? Pendant qu’il implorait les Anciens de veiller sur toi, de te ramener à lui, où étais-tu ? Tu préférais faire cavalier seul, sans t’inquiéter pour nous ! » Une main enragée désigna la porte close. « Thomas n’est pas tout blanc, mais il a le mérite de s’être toujours ligué pour tous nous protéger ! Je t’interdis de le désigner comme le monstre de l’histoire, Jacob ! Sans lui, tu serais peut-être mort ! Regarde toi ! » Sa voix se perdit, brisée par la douleur alors qu’elle reculait d’un pas, seulement pour le montrer lui, lui et personne d’autre. Lui qui avait disparu, qui l’avait inquiété, qui avait fait mal à Père, Grand-Père, tout le monde, par ses choix idiots, par ses combats désespérés, par ses sacrifices sans queue ni tête. « Tu as abandonné ta famille ! Et pour quoi ? As-quoi cela à t-il servi, à part briser un peu plus les nôtres ? A rien ! »
Ses mots se fracassèrent contre le visage fermé de Jacob. Il l’observait, silencieux, statique, elle qui ahanait de colère, elle dont les yeux crachaient des éclairs mouillés. Alice les fit disparaître d’un revers de manche. Elle s’éloigna de quelques pas encore. Elle en avait assez d’entendre de tels propos concernant Thomas.
Elle ne voulait pas remettre en question toutes ces certitudes. Pas encore.
Mais Jacob n’en avait pas terminé avec elle.
« Je suis convaincu que Thomas a livré Kenneth aux Harrison, en échange de la liberté de Père. »
Alice ferma les yeux.
Alice sentit la langue acérée de Jacob la poignarder entre les omoplates, visant cruellement son cœur éreinté. « Je n’y crois pas », murmura t-elle.
Jacob s’avança d’un pas.
« Je ne te demande pas d’y croire, pas d’admettre que quelque chose ne tourne pas rond dans cette histoire… et de retirer tes œillères. Le sang ne justifie pas le pardon, contrairement à tout ce que les Sangblanc ont pu te mettre dans la tête. Alors si tu as des détails, des incohérences, ou des propos que Thomas a pu tenir qui peuvent le condamner ou l’innocenter, parle moi ».
Tout cela ne pouvait pas être vrai. Alice n’avait pas pu entendre cela. Jacob n’avait pas pu dire cela. Ils ne pouvaient pas être ici, juste après s’être enfin retrouvé, à parler de … ça.
Ce n’était pas possible.
Ce n’était qu’un abus de son cerveau. Une manigance de son cruel intellect malmené par des potions ingurgitées à outrance. Jacob aurait dû la serrer dans ses bras, lui demander pardon, lui dire que tout était terminé, qu’il avait mal, qu’il souffrait de ces années de solitude, qu’il ne la quitterait plus jamais, qu’ils seraient désormais ensemble pour toujours. Tout aurait dû rentrer dans l’ordre. Là. Maintenant.
Au lieu de cela, tout volait en éclat. Encore une fois.
Et Jacob ne lui demanda pas une seule fois comme Alice allait.
FIN
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