Tu regardes quoi, Minus ?

Samedi 20 mars 2049,
Patinoire, Gloucester


C'était un samedi après-midi normal. Un samedi de match avec les copains. Les Worcester Railers contre les Lions de Gloucester. Et on jouait à domicile.
Les lumières rouges du panneau lumineux au dessus des tribunes indiquaient 11:25. On était dans le troisième tiers-temps et il restait moins de dix minutes à jouer. On mènait de 3 points. C'était pas la première fois qu'on jouait contre les Railers, ils étaient coriaces, mais on lâchait rien, surtout pas chez nous.

Je regardais autour de moi... Nathan était de l'autre côté de la patinoire, Luke, derrière moi. Et Tommy avait le palais.
Mais, du coin de l'oeil, plusieurs mètres devant Tommy, j'aperçus Xavier. Xavier Fields. Xavier la Terreur. Il me regardait avec un sourire en coin, presque carnassier, tu sais de ceux qui te font te sentir mal, ceux qui te disent qu'un truc se prépare...
J'aimais pas ce gars là. Pas parce que c'était mon adversaire, mais parce que c'était qu'un sale con qui adorait s'en prendre aux plus petits que lui. Et ça, ça faisait pas mal de monde. Tu vois, Xavier, c'était le genre de gars qu'a redoublé 2 classes, qui mesurait 10 centimètres de plus que ses copains et qui passait son temps à faire griller des chenilles sous une loupe. Un abruti cruel ! Le combo gagnant...

Bref, j'ai detourné le regard, happé par un mouvement. Tommy. Il passait sa crosse d'un coté sur l'autre, avant de frapper le palais qui se dirigea vers moi.
Je resserrai les doigts autour de ma crosse, accélèrai l'allure, les lames de mes patins griffant la glace, prêt à intercepter le disque de caoutchouc.

Mais j'ai à peine eu le temps de toucher le palais, que je me suis retrouvé plaqué contre le plexiglas. Je sentais la vibration du plastique dans mon dos, comme une onde qui se répandait à la surface de l'eau. La douleur s'insinuait dans chacun de mes os. Putain, ça faisait mal !
J'ai rouvert les paupières sur un gros plan de Xavier la Tereur et ses dents de travers.
Qu'est ce qu'il foutait là lui ? C'était un défenseur de fond et on était au milieu de la patinoire ! Sa place c'était sur un ring, pas sur la glace !
Une nouvelle secousse contre le plexiglas me sorti de ma réflexion.
J' le regardais, avec ses sourcils touffus, son visage découpé par la grille de son casque et sa bouche déformée quand il parlait :
- Bah alors Minus ? T'as glissé ?

Mais quel connard !
La douleur laissa place à la chaleur. Elle m'envahissait, jusqu'au bout des doigts.
Je sentais mes joues rougir sous l'effet de la colère. Ou peut-être de la frustration. Tu vois ces moments où t'aimerais être quelqu'un dautre, quelqu'un de plus fort ? Bah là, c'était un de ces moments.
J'aurais aimé le pousser, le faire se vautrer sur la glace, le remettre à sa place... Mais je pouvais pas. J'étais coincé et mon gabarit tenait clairement pas la comparaison. Il devait voir que je ruminais intérieurement car son sourire s'agrandit. Merde.

Et là, je l'ai vu. Je savais pas ce que c'était, mais c'était pas la première fois. Ça recommençait. Et c'était pas normal.
J'ai levé mes yeux au plafond. Vers les énormes ampoules avec leur abat-jour de métal. C'était léger mais suffisant pour que je le remarque. Comme lorsque Caramel, le labrador est mort. Ou que ce morveux de Nick Allister a cassé mon skate...
La lumière était plus brillante, plus vive, plus intense. Comme si on en avait augmenté la puissance, tu vois ?
J'arrêtais pas de me demander si c'était moi qui avait fais ça. C'était pas possible. Et pourtant, je savais pas comment mais je savais que ça venait de moi. Point.

L'autre se remit à parler, d'une voix qui m'agressait les oreilles :
- Tu regardes quoi, Minus ?

Je l'avais oublié lui ! Une nouvelle fois, j'ai tourné mon regard vers les yeux marron de Xavier et je sais pas trop comment l'expliquer, mais j'ai eu une sensation étrange. Ça t'es déjà arrivé d'avoir l'impression d'être invincible, d'avoir un super pouvoir ? Comme les Avengers ! C'est ce qui s'est passé.
Alors, je lui ai lancé un regard noir, que je ne me connaissais pas et avec une confiance nouvelle, j'ai repoussé son bras, et sans me dégonfler, je lui ai balancé, avec un sourire :
- Dégage Fields, tu me fais pas peur.

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