Le Dernier Acte
À ma grand-mère.
La vie est comme une proie qui court. Elle part dans toutes les directions, ralentit pour se cacher, accélère pour ne pas se laisser attraper. Son cœur bat à rythme effréné au fur et à mesure que ses petites pattes la portent au gré du vent. Certaines sont plus aventureuses et se montrent plus volontiers aux dangers là où d’autres restent cachées où le sable est confortable. Mais toutes finissent par être délogées pour une dernière course. Et la mort, comme un prédateur affamé, finit par bondir pour la recouvrir, comme un épais linceul. Non pas par méchanceté, mais parce que c’est ainsi qu’est le cycle de la vie.
Ealli portait une petite souris dans sa gueule. Comme tous les chats, elle avait passé un bon quart d’heure à jouer avec avant de lui porter le coup fatal. Avec fierté, elle s’en alla montrer sa capture à son maître. La maison était bien calme ce soir, froide et triste comme une chapelle éteinte. Archibald aurait, d’habitude, soufflé en voyant Ealli lui faire don de sa chasse, mais l’animal ne reçut cette fois-ci aucune reconnaissance. Alors, elle lâcha la bête inanimée et frotta sa tête dégarnie de poils contre la main ballante et immobile de celui qui la nourrissait. Au toucher, la main s’activa et repoussa le félin. Vexée, elle reprit sa souris et s’en alla, trouvant sûrement l’ambiance du soir trop glaciale à son goût. Et pour cause, à l’âge de 97 ans, mère Katheryn Featherstone avait finalement terminé sa course contre la mort.
Certains diraient que la mort d’un proche, c’est comme mourir soi-même en partie. En réalité, c’est bien pire, car seuls ceux qui restent en ont conscience. C’est à eux qu’incombe désormais le poids de continuer la course. La mort d’une souris rappelle à celles qui vivent cachées que la patte du félin trouvera toujours un moyen de les déloger.
Archibald, lui, avait vécu toute sa vie cachée. Par peur, et surtout par confort. Et parce qu’il trouvait en la contemplation de l’existence une certaine beauté. C’est peut-être pour ça qu’il était devenu botaniste, au fond. Il aimait regarder ses plantes pousser, lentement, vivre au rythme des saisons. Fleurir, polliniser, faner, tout ça avait quelque chose de fascinant. Mais en plus de soixante-dix ans, il réalisait que ses réussites n’étaient que des descriptions de la vie qu’il n’avait jamais réellement vécues. Il n’avait jamais pris de risque. Pire, il avait fui tous les dangers. À demeurer sans courage, il vieillissait dans le regret.
Les derniers temps avaient été assez prenants. Le déclin de la mère Featherstone s’était accéléré considérablement. Johnattan, Luis et Archibald se relayaient pour ne pas la laisser seule dans la chambre d’hôpital, et la famille plus éloignée passait lui rendre visite avec le sentiment profond qu’il s’agissait de la dernière fois. Certains ne restaient que quelques instants, mal à l’aise de constater qu’elle ne les reconnaissait plus. Les dernières semaines, Katheryn apparaissait tremblante et amaigrie, dans un état presque second que l’on ne sût attribuer soit aux médicaments qu’on lui donnait ou à l’évolution de sa démence.
Archibald avait confectionné quelques potions pour tenter de la calmer. Cela avait pour effet de la faire dormir la plupart du temps. Ce n’était pas plus mal, au fond. Le sommeil lui donnait un air apaisé. Le temps de quelques heures, il retrouvait les traits dynamiques et la générosité de la médecin qu’elle était, et que la maladie lui avait enlevés. Archibald culpabilisait de penser qu’il valait mieux que cela se termine rapidement. Et pourtant, il avait sans doute raison. Et ce jour arriva bien assez vite, en un beau jour de printemps. Le soleil passait un rayon au travers des rideaux de la chambre d’hôpital. Dehors, les oiseaux chantaient le lever du jour, le vent brassait l’herbe et les enfants jouaient dans le parc sous les arbres fleuris. Il faisait doux.
Le vieil homme tendit la petite souris attrapée par Ealli. Le vieux hibou de la famille, au plumage grisé par le temps, s’en saisit pour n’en faire qu’une bouchée, ce qui laissa le temps à Archibald pour accrocher la lettre à ses pattes, avant de le laisser partir pour sa distribution de courrier. Pour certains, cela pourrait paraître ridicule, mais en se rapprochant de sa fille ces derniers temps, Archibald avait cessé de fuir, et prenait un risque, pour la première fois de sa vie.Alaska,
J’espère que tu vas bien.
Nous n’avons pas eu beaucoup d’occasions de discuter ces derniers temps. Il faut dire que les circonstances ne nous ont pas laissé le choix. Luis, Johnattan et moi avons passé la plupart de notre temps au chevêt de grand-mamie. Ces derniers jours, nous faisons des aller-retours depuis le domicile familial pour faire le tri des affaires de nos parents. D’ailleurs, il y a sûrement quelques affaires que tu aimerais récupérer. Luis m’a ordonné de te montrer les photos de mon enfance. J’ai un peu honte de certaines photos, mais je suis sûr que ça te ferait sourire. N’hésite pas à passer.
Ces jours-ci m’ont donné pas mal de matières à réfléchir. La semaine passée, ta mère est passée prendre le thé. J’ai l’impression que les évènements récents nous ont un peu rapprochés. Pour ma part, je réalise que j’ai trop longtemps fui ces moments familiaux. Le temps passe vite, et se laisser immobiliser par son entêtement n’a pas vraiment de sens. Les instants à partager sont beaucoup trop précieux pour ne pas apprendre à se pardonner.
Je sais que tu es très occupée par tes études et ton activité à la Gazette. Nous ne sommes pas une famille très bavarde, mais j’ai bien vu que ta mère est fière de ton parcours. J’espère que nous aurons l’occasion de passer du temps tous les trois, ensemble.
À bientôt,
Archibald
Plusieurs semaines étaient passées. Les passages dans le foyer des parents Featherstone avaient cessé : tout avait été revendu, la maison aussi. La vie semblait revenir à son état initial. Archibald reprenait soin de son jardin, et Ealli chassait ses souris avec la même fougue. Pourtant, dans les coins de la vieille maison de Brighton, certains objets anciens rappelaient au vieux botaniste des moments de son enfance. Là était le vieux vase recollé qu’il avait fait tomber en jouant à la balle avec Arthur dans la maison ; de l’autre côté, un cadre photo moldu affichait des moments figés de son adolescence, en compagnie de ses frères.
En revenant sur la table de son salon, Archibald repassa devant ses lunettes rondes tous les papiers de la succession. Le notaire l’avait bien dévisagé quand il lui avait demandé d’imprimer les documents car il n’avait pas d’ordinateur chez lui. Les moldus ne savaient plus se passer de ces machines que, lui sorcier, n’avait jamais utilisée. Et bien que l’ancien sous-directeur était habitué à la paperasse, il ne put s’empêcher de se trouver perdu dans ce dédale de vocabulaire juridique bien trop compliqué. Enfin, tout ce qu’il devait savoir et savait, c’est qu’il venait d’hériter d’une grande somme d’argent.
Lui, le botaniste, qui vivait simplement, ne savait pas quoi faire d’un tel montant. Alors, il l’avait converti en gallions sorciers. Le professeur avait dédié sa vie à l’éducation. Tantôt professeur, tantôt écrivain de manuel, il avait prouvé son importance pour l’apprentissage. Alors, naturellement, il adressa une lettre à une association sorcière pour l’éducation des jeunes sorciers. Si un tel don pouvait les aider à apprendre dans d’encore meilleures conditions, il était convaincu que cet héritage serait bien placé. Archibald signa cet acte, et l’envoya.
@Alaska Cross pour info
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