Il va falloir y aller
PNJ
1er septembre
1er septembre
Le quai 9¾ était encore plus bruyant qu'il ne l'aurait pensé.
Benjamin s’était pourtant imaginé ce moment des dizaines de fois. Il avait pensé à la locomotive rouge, à la fumée blanche qui monterait jusqu’au plafond de la gare, aux élèves déjà en uniforme qui se retrouveraient en riant, comme s’ils appartenaient tous à quelque chose qu’il ne connaissait pas encore. Il avait imaginé ses parents à côté de lui, peut-être un peu émus, peut-être fiers, en train de lui donner mille conseils qu’il ferait semblant de trouver inutiles.
Et ils étaient là. Sa mère se tenait près de lui, une main posée sur la poignée de sa malle, comme si elle craignait encore qu’elle ne roule toute seule jusqu’aux rails. Son père portait la cage de son hibou d’un air très sérieux, parce que l’animal avait déjà tenté deux fois de lui pincer les doigts. Benjamin aurait pu rire. En temps normal, il aurait ri. Mais à cet instant précis, il avait l’impression que son ventre s’était rempli d’un tas de choses impossibles à ranger correctement. De la joie. De la peur. De l’impatience. Et autre chose aussi. Quelque chose de plus moche, qu’il n’avait pas très envie de regarder en face.
“Tu as bien ta baguette ?” demanda sa mère pour la troisième fois.
Benjamin leva les yeux vers elle.
“Oui, maman.”
“Et ton billet ?”
“Oui.”
“Et…”
“J’ai tout,” coupa-t-il, un peu plus sèchement qu’il ne l’aurait voulu.
Sa mère s’arrêta. Pendant une seconde, son visage changea à peine, mais Benjamin le vit quand même. Ce petit pli au coin de sa bouche. Celui qui voulait dire qu’il venait de la blesser sans vraiment le vouloir. Il baissa aussitôt les yeux vers ses chaussures, honteux, mais trop fier pour s’excuser tout de suite.
À côté d’eux, Juliet tira sur le manteau de leur père.
“Papa, il sent bizarre, le train.”
Son père baissa aussitôt la tête vers elle, comme s’il n’attendait que ça.
“C’est la fumée, Juju. C’est normal.”
“J’aime pas.”
“Alors on va reculer un peu.”
Bien sûr.
Benjamin serra le poing dans le fond de sa poche. Juliet avait trois ans et demi, et cette capacité absolument injuste à faire tourner les adultes autour d’elle sans même s’en rendre compte. Depuis sa naissance, tout avait changé. Les repas, les sorties, les vacances, les conversations. Même les silences. Il avait essayé d’être gentil. Vraiment. Il aimait sa sœur. Parfois.
Mais il se souvenait très bien d’avant.
Avant, quand sa mère lui lisait encore des histoires sans s’endormir au milieu. Avant, quand son père l’écoutait raconter toute sa journée sans devoir interrompre trois fois la conversation pour empêcher Juliet de renverser quelque chose. Avant, quand il n’avait pas besoin de parler plus fort pour qu’on se rappelle qu’il était là.
Un coup de sifflet retentit soudain sur le quai. Benjamin sursauta légèrement. Sa mère aussi. Son père redressa la tête, et pendant quelques secondes, Juliet elle-même oublia de se plaindre.
“Il va falloir y aller,” dit son père.
Voilà. C’était maintenant.
Sa mère s’agenouilla devant lui, sans se soucier des gens qui passaient autour d’eux, et remit une dernière fois son col en place. Benjamin la laissa faire. Il avait envie de lui dire d’arrêter. Il avait aussi envie qu’elle continue encore un peu.
“Écris-nous, d’accord ?” souffla-t-elle.
Benjamin hocha la tête. Son père posa enfin la cage du hibou et vint lui ébouriffer les cheveux. Mal. Beaucoup trop fort.
“Tu vas t’en sortir comme un chef.”
Benjamin eut un petit sourire, malgré lui.
“Je sais.”
Ce qui était faux. Il n’en savait rien du tout. Juliet s’approcha à son tour, le nez plissé, comme si elle hésitait entre pleurer et bouder. Finalement, elle tendit les bras.
“Câlin.”
Benjamin soupira. Pour la forme. Puis il se pencha et la serra contre lui, sans trop savoir ce qu'il ressentait. Il avait autant envie de la pousser que de sentir encore un peu l'odeur de son shampoing à la fraise.
“Tu vas revenir ?” demanda-t-elle tout bas.
Le cœur de Benjamin se serra d’une façon bête.
“Oui. À Noël.”
Elle hocha la tête, très sérieusement, comme si Noël était demain.
Le second coup de sifflet retentit. Benjamin récupéra sa valise, sa cage, puis recula d’un pas. Sa mère avait les yeux brillants. Son père gardait une main sur l’épaule de Juliet. Ils étaient tous les trois devant lui, un peu flous au milieu de la fumée blanche. Benjamin inspira profondément, se retourna vers le train, puis posa le pied sur la première marche.
Benjamin s’était pourtant imaginé ce moment des dizaines de fois. Il avait pensé à la locomotive rouge, à la fumée blanche qui monterait jusqu’au plafond de la gare, aux élèves déjà en uniforme qui se retrouveraient en riant, comme s’ils appartenaient tous à quelque chose qu’il ne connaissait pas encore. Il avait imaginé ses parents à côté de lui, peut-être un peu émus, peut-être fiers, en train de lui donner mille conseils qu’il ferait semblant de trouver inutiles.
Et ils étaient là. Sa mère se tenait près de lui, une main posée sur la poignée de sa malle, comme si elle craignait encore qu’elle ne roule toute seule jusqu’aux rails. Son père portait la cage de son hibou d’un air très sérieux, parce que l’animal avait déjà tenté deux fois de lui pincer les doigts. Benjamin aurait pu rire. En temps normal, il aurait ri. Mais à cet instant précis, il avait l’impression que son ventre s’était rempli d’un tas de choses impossibles à ranger correctement. De la joie. De la peur. De l’impatience. Et autre chose aussi. Quelque chose de plus moche, qu’il n’avait pas très envie de regarder en face.
“Tu as bien ta baguette ?” demanda sa mère pour la troisième fois.
Benjamin leva les yeux vers elle.
“Oui, maman.”
“Et ton billet ?”
“Oui.”
“Et…”
“J’ai tout,” coupa-t-il, un peu plus sèchement qu’il ne l’aurait voulu.
Sa mère s’arrêta. Pendant une seconde, son visage changea à peine, mais Benjamin le vit quand même. Ce petit pli au coin de sa bouche. Celui qui voulait dire qu’il venait de la blesser sans vraiment le vouloir. Il baissa aussitôt les yeux vers ses chaussures, honteux, mais trop fier pour s’excuser tout de suite.
À côté d’eux, Juliet tira sur le manteau de leur père.
“Papa, il sent bizarre, le train.”
Son père baissa aussitôt la tête vers elle, comme s’il n’attendait que ça.
“C’est la fumée, Juju. C’est normal.”
“J’aime pas.”
“Alors on va reculer un peu.”
Bien sûr.
Benjamin serra le poing dans le fond de sa poche. Juliet avait trois ans et demi, et cette capacité absolument injuste à faire tourner les adultes autour d’elle sans même s’en rendre compte. Depuis sa naissance, tout avait changé. Les repas, les sorties, les vacances, les conversations. Même les silences. Il avait essayé d’être gentil. Vraiment. Il aimait sa sœur. Parfois.
Mais il se souvenait très bien d’avant.
Avant, quand sa mère lui lisait encore des histoires sans s’endormir au milieu. Avant, quand son père l’écoutait raconter toute sa journée sans devoir interrompre trois fois la conversation pour empêcher Juliet de renverser quelque chose. Avant, quand il n’avait pas besoin de parler plus fort pour qu’on se rappelle qu’il était là.
Un coup de sifflet retentit soudain sur le quai. Benjamin sursauta légèrement. Sa mère aussi. Son père redressa la tête, et pendant quelques secondes, Juliet elle-même oublia de se plaindre.
“Il va falloir y aller,” dit son père.
Voilà. C’était maintenant.
Sa mère s’agenouilla devant lui, sans se soucier des gens qui passaient autour d’eux, et remit une dernière fois son col en place. Benjamin la laissa faire. Il avait envie de lui dire d’arrêter. Il avait aussi envie qu’elle continue encore un peu.
“Écris-nous, d’accord ?” souffla-t-elle.
Benjamin hocha la tête. Son père posa enfin la cage du hibou et vint lui ébouriffer les cheveux. Mal. Beaucoup trop fort.
“Tu vas t’en sortir comme un chef.”
Benjamin eut un petit sourire, malgré lui.
“Je sais.”
Ce qui était faux. Il n’en savait rien du tout. Juliet s’approcha à son tour, le nez plissé, comme si elle hésitait entre pleurer et bouder. Finalement, elle tendit les bras.
“Câlin.”
Benjamin soupira. Pour la forme. Puis il se pencha et la serra contre lui, sans trop savoir ce qu'il ressentait. Il avait autant envie de la pousser que de sentir encore un peu l'odeur de son shampoing à la fraise.
“Tu vas revenir ?” demanda-t-elle tout bas.
Le cœur de Benjamin se serra d’une façon bête.
“Oui. À Noël.”
Elle hocha la tête, très sérieusement, comme si Noël était demain.
Le second coup de sifflet retentit. Benjamin récupéra sa valise, sa cage, puis recula d’un pas. Sa mère avait les yeux brillants. Son père gardait une main sur l’épaule de Juliet. Ils étaient tous les trois devant lui, un peu flous au milieu de la fumée blanche. Benjamin inspira profondément, se retourna vers le train, puis posa le pied sur la première marche.
#832f4d