De l'ombre à la fleuraison
Solo sur les premiers signes de magie de Callum
L'après-midi avait cette lenteur particulière des jours où personne n'attendait quoi que ce soit de lui. Maman était penchée sur ses carnets à noter des choses que Callum ne savait pas encore déchiffrer correctement - des mots bien trop longs, avec des syllabes qui ne voulaient rien dire. Papa n'était pas là. Papa n'était d'ailleurs presque jamais là, mais ça ne comptait pas vraiment comme une absence, mais plutôt comme une météo : aujourd'hui, c'était un jour sans Papa à l'horizon.
Callum avait fait plusieurs fois le tour du jardin. Il connaissait chaque carré de terre, chaque rangée de pots, mais aussi chaque endroit où le sol craquait sous ses pieds parce que les racines remontaient trop près de la surface. Le jardin était certes grand, mais n'importe quel jardin devenait petit quand on apprenait à le connaître.
C'est en cherchant un coin qu'il n'avait jamais exploré jusque là (pourquoi ne pas rêver ?) qu'il tomba sur elle.
Elle était seule. Dans un renfoncement à l'ombre, bien loin des rangées de belles fleurs que Maman venait entretenir chaque matin avec son arrosoir. Personne ne s'aventurait jusque là, et pourtant, elle était là. Recroquevillées sur elles-même, d'un jaune fané sur le bord des pétales, comme du papier qu'on aurait laissé trop longtemps exposé aux rayons du soleil. Sa tige penchait d'un côté, comme fatiguée d'avoir dû se tenir droite si longtemps.
Callum s'était accroupi devant cette elle. Il ne savait pas pourquoi il était resté plusieurs minutes, car après tout, des fleurs fanées, il y en avait toujours dans un jardin. Maman elle-même le disait : tout ne peut pas vivre éternellement, mon coeur, c'est la vie.. Mais cette fois, quelque chose s'était mis à lui peser dans la poitrine. Une impression lourde et chaude, comme quand on retient trop longtemps ses larmes et qu'on espère que personne ne le remarquera.
Il avait posé un doigt sur une des feuilles jaunies. Elle était sèche, et donnait l'impression qu'elle pourrait se casser s'il la caressait plus fort. Elle ne lui parlait pas, n'arrivait pas à lui dire qu'elle avait besoin de boire.
- Ca fait combien de temps qu'elle est comme ça ? se demanda-t-il.
La question lui avait traversé l'esprit sans savoir d'où elle venait. Un étrange vertige s'empara de lui, comme un creux entre son ventre et sa gorge. Ce n'était pas de la tristesse, comme il pouvait en avoir lorsque Papa repartait pour le travail. Non, cette tristesse ne lui appartenait pas tout à fait ; elle semblait venir de la plante elle-même et s'infiltrait par la peau de son doigt resté en contact avec.
Le garçon avait essayé de retirer sa main, mais il n'avait pas pu. Les larmes étaient montées sans prévenir, sans cette montée progressive qu'il connaissait. Comme un robinet qu'on ouvre trop vite. Callum s'était assis dans la terre, sans réfléchir à s'il salirait ces habits (après tout, Maman ne lui dirait rien). Il avait pleuré, pleuré, à lui en faire trembler les épaules.
Il n'aurait pas su dire pourquoi ou plutôt, pour qui il pleurait. Pour la plante ? Pour Papa qui était une fois de plus parti pour plusieurs semaines ? Pour lui-même, assis dans un coin du jardin à ne pas comprendre ce qui se passe ? Impossible de démêler le vrai du faux, comme lorsqu'on mélange de l'encre avec de l'eau.
Le Temps Vécu avait cette élasticité qu'il a toujours pour des enfants : dix minutes s'étaient écoulées ou plusieurs heures ? Callum était bien incapable de le dire. Quand ses larmes s'étaient taries et que son souffle était redevenu normal, l'enfant s'était relevé en silence, sans avoir pu mettre des mots sur ce qu'il devait ressentir. Il avait jeté un dernier regard à la plante - elle était toujours fanée, toujours penchée - avant de rentrer pour le dîner, la conscience pleine d'un poids qu'il ne lui appartenait pas.
Il n'avait rien à dire à Maman ce soir là. Pas qu'il ne voulait pas, mais il n'avait pas vraiment de mots pour ça. Et il n'était même pas sûr que Maman serait aussi attristée que lui par la perte de la fleur. C'était arrivé, voilà, c'était la vie.
L'après-midi avait cette lenteur particulière des jours où personne n'attendait quoi que ce soit de lui. Maman était penchée sur ses carnets à noter des choses que Callum ne savait pas encore déchiffrer correctement - des mots bien trop longs, avec des syllabes qui ne voulaient rien dire. Papa n'était pas là. Papa n'était d'ailleurs presque jamais là, mais ça ne comptait pas vraiment comme une absence, mais plutôt comme une météo : aujourd'hui, c'était un jour sans Papa à l'horizon.
Callum avait fait plusieurs fois le tour du jardin. Il connaissait chaque carré de terre, chaque rangée de pots, mais aussi chaque endroit où le sol craquait sous ses pieds parce que les racines remontaient trop près de la surface. Le jardin était certes grand, mais n'importe quel jardin devenait petit quand on apprenait à le connaître.
C'est en cherchant un coin qu'il n'avait jamais exploré jusque là (pourquoi ne pas rêver ?) qu'il tomba sur elle.
Elle était seule. Dans un renfoncement à l'ombre, bien loin des rangées de belles fleurs que Maman venait entretenir chaque matin avec son arrosoir. Personne ne s'aventurait jusque là, et pourtant, elle était là. Recroquevillées sur elles-même, d'un jaune fané sur le bord des pétales, comme du papier qu'on aurait laissé trop longtemps exposé aux rayons du soleil. Sa tige penchait d'un côté, comme fatiguée d'avoir dû se tenir droite si longtemps.
Callum s'était accroupi devant cette elle. Il ne savait pas pourquoi il était resté plusieurs minutes, car après tout, des fleurs fanées, il y en avait toujours dans un jardin. Maman elle-même le disait : tout ne peut pas vivre éternellement, mon coeur, c'est la vie.. Mais cette fois, quelque chose s'était mis à lui peser dans la poitrine. Une impression lourde et chaude, comme quand on retient trop longtemps ses larmes et qu'on espère que personne ne le remarquera.
Il avait posé un doigt sur une des feuilles jaunies. Elle était sèche, et donnait l'impression qu'elle pourrait se casser s'il la caressait plus fort. Elle ne lui parlait pas, n'arrivait pas à lui dire qu'elle avait besoin de boire.
- Ca fait combien de temps qu'elle est comme ça ? se demanda-t-il.
La question lui avait traversé l'esprit sans savoir d'où elle venait. Un étrange vertige s'empara de lui, comme un creux entre son ventre et sa gorge. Ce n'était pas de la tristesse, comme il pouvait en avoir lorsque Papa repartait pour le travail. Non, cette tristesse ne lui appartenait pas tout à fait ; elle semblait venir de la plante elle-même et s'infiltrait par la peau de son doigt resté en contact avec.
Le garçon avait essayé de retirer sa main, mais il n'avait pas pu. Les larmes étaient montées sans prévenir, sans cette montée progressive qu'il connaissait. Comme un robinet qu'on ouvre trop vite. Callum s'était assis dans la terre, sans réfléchir à s'il salirait ces habits (après tout, Maman ne lui dirait rien). Il avait pleuré, pleuré, à lui en faire trembler les épaules.
Il n'aurait pas su dire pourquoi ou plutôt, pour qui il pleurait. Pour la plante ? Pour Papa qui était une fois de plus parti pour plusieurs semaines ? Pour lui-même, assis dans un coin du jardin à ne pas comprendre ce qui se passe ? Impossible de démêler le vrai du faux, comme lorsqu'on mélange de l'encre avec de l'eau.
Le Temps Vécu avait cette élasticité qu'il a toujours pour des enfants : dix minutes s'étaient écoulées ou plusieurs heures ? Callum était bien incapable de le dire. Quand ses larmes s'étaient taries et que son souffle était redevenu normal, l'enfant s'était relevé en silence, sans avoir pu mettre des mots sur ce qu'il devait ressentir. Il avait jeté un dernier regard à la plante - elle était toujours fanée, toujours penchée - avant de rentrer pour le dîner, la conscience pleine d'un poids qu'il ne lui appartenait pas.
Il n'avait rien à dire à Maman ce soir là. Pas qu'il ne voulait pas, mais il n'avait pas vraiment de mots pour ça. Et il n'était même pas sûr que Maman serait aussi attristée que lui par la perte de la fleur. C'était arrivé, voilà, c'était la vie.
De l'ombre à la fleuraison
Le lendemain, il y était retourné. Pas du tout consciemment. Ses pieds l'avaient fait errer dans le jardin, jusqu'à l'emmener là-bas. Son cerveau n'avait pas réalisé où il était avant qu'il remarque dans le sol la marque sur la terre indiquant l'endroit où il était longtemps resté la veille.
La plante avait de nouveau fleuri.
Pas une petite fleur timide, pas un bourgeon hésitant, non. Une floraison parfaite avec des pétales ouverts très grands. Elle était d'un blanc bien trop lumineux pour la lumière du matin, comme si elle avait passé la nuit à rattraper tout ce temps perdu dans l'ombre. Les feuilles jaunies de la veille avaient complètement disparues, et étaient remplacées par d'autres bien plus vertes et intenses qu'il ne se serait attendu.
Callum était resté planté là sans bouger plusieurs minutes, pensant d'abord qu'il s'était trompé d'endroit et avait confondu deux coins du jardin, puis s'imaginant qu'il avait imaginé, voire même affabulé son émotion intense de la veille. Son coeur battait d'une drôle de façon. Ni vite, ni fort, mais comme un tambour qu'on frappe une fois et dont les vibrations retentissent plusieurs secondes après.
Il avait couru retrouver Maman dans la serre. Les mots s'étaient bousculés dans sa bouche, étant bien incapables de savoir lequel devait laisser l'amabilité à l'autre de passer devant. Les joues encore rougies d'avoir couru, le garçon restait bouche-bée n'arrivant pas à s'exprimer. Les mots qu'il avait préparé en chemin avaient décidé de s'évaporer.
- Maman, y'a... y'a... y'a une fleur qui... eh bah... hier elle était... et là elle est...
Callum avait désigné vaguement la direction du jardin où il avait découvert la fleur la veille ; ses mains dessinaient des formes dans l'air que lui-même n'aurait pu dire le sens. Comment dire à sa mère qu'une tristesse qui n'était pas la sienne s'était infiltrée en lui lorsqu'il avait touchée la plante ? Comment lui avouer que ça l'avait rendu malheureux au point d'en pleurer pendant un long moment ? Comment lui dire qu'il avait pleuré comme s'il avait perdu un membre de la famille et qu'en retour, la plante semblait l'avoir... entendue ?
Maman avait posé son carnet, s'était accroupie pour être à sa hauteur, et attendait patiemment que son fils reprenne le fil de son histoire et lui raconte ce qu'il s'était passé. Frustré contre lui-même, contre ses mots qui ne voulaient pas se ranger dans le bon ordre, mais aussi parce qu'il n'osait pas avouer avoir pleurer pour une plante et ne savait pas ce qu'il s'était passé, Callum avait finit par secouer la tête.
- C'est rien... je crois ? avait-il finalement murmuré. Je te montre ?
En la guidant jusqu'au coin du jardin, Callum n'avait pas réussi à expliquer ce qui s'était passé en lui la veille et ce matin. Cette bascule étrange entre tristesse et apaisement, entre quelque chose qui meurt et quelque chose qui renaît. Son vocabulaire pour un enfant de huit ans n'était pas suffisamment étoffé pour décrire toute la panoplie des émotions qui l'avaient envahis.
Arrivé devant la fleur, il ne put que dire, en la pointant du doigt :
- Hier, elle respirait plus, elle bougeait plus. Et là, elle est toute belle, elle est... vivante !
Un léger sourire s'affichait sur son visage quand il prononça ce dernier mot. Pas sûr que Maman eut compris tout ce que Callum lui avait dit. Ce n'était pas très intelligible, mais les émotions par lesquelles son fils étaient passées se lisaient sur son visage. Elle lui répondit par un sourire, lui prit la main, puis ils retournèrent dans la serre.
La plante avait de nouveau fleuri.
Pas une petite fleur timide, pas un bourgeon hésitant, non. Une floraison parfaite avec des pétales ouverts très grands. Elle était d'un blanc bien trop lumineux pour la lumière du matin, comme si elle avait passé la nuit à rattraper tout ce temps perdu dans l'ombre. Les feuilles jaunies de la veille avaient complètement disparues, et étaient remplacées par d'autres bien plus vertes et intenses qu'il ne se serait attendu.
Callum était resté planté là sans bouger plusieurs minutes, pensant d'abord qu'il s'était trompé d'endroit et avait confondu deux coins du jardin, puis s'imaginant qu'il avait imaginé, voire même affabulé son émotion intense de la veille. Son coeur battait d'une drôle de façon. Ni vite, ni fort, mais comme un tambour qu'on frappe une fois et dont les vibrations retentissent plusieurs secondes après.
Il avait couru retrouver Maman dans la serre. Les mots s'étaient bousculés dans sa bouche, étant bien incapables de savoir lequel devait laisser l'amabilité à l'autre de passer devant. Les joues encore rougies d'avoir couru, le garçon restait bouche-bée n'arrivant pas à s'exprimer. Les mots qu'il avait préparé en chemin avaient décidé de s'évaporer.
- Maman, y'a... y'a... y'a une fleur qui... eh bah... hier elle était... et là elle est...
Callum avait désigné vaguement la direction du jardin où il avait découvert la fleur la veille ; ses mains dessinaient des formes dans l'air que lui-même n'aurait pu dire le sens. Comment dire à sa mère qu'une tristesse qui n'était pas la sienne s'était infiltrée en lui lorsqu'il avait touchée la plante ? Comment lui avouer que ça l'avait rendu malheureux au point d'en pleurer pendant un long moment ? Comment lui dire qu'il avait pleuré comme s'il avait perdu un membre de la famille et qu'en retour, la plante semblait l'avoir... entendue ?
Maman avait posé son carnet, s'était accroupie pour être à sa hauteur, et attendait patiemment que son fils reprenne le fil de son histoire et lui raconte ce qu'il s'était passé. Frustré contre lui-même, contre ses mots qui ne voulaient pas se ranger dans le bon ordre, mais aussi parce qu'il n'osait pas avouer avoir pleurer pour une plante et ne savait pas ce qu'il s'était passé, Callum avait finit par secouer la tête.
- C'est rien... je crois ? avait-il finalement murmuré. Je te montre ?
En la guidant jusqu'au coin du jardin, Callum n'avait pas réussi à expliquer ce qui s'était passé en lui la veille et ce matin. Cette bascule étrange entre tristesse et apaisement, entre quelque chose qui meurt et quelque chose qui renaît. Son vocabulaire pour un enfant de huit ans n'était pas suffisamment étoffé pour décrire toute la panoplie des émotions qui l'avaient envahis.
Arrivé devant la fleur, il ne put que dire, en la pointant du doigt :
- Hier, elle respirait plus, elle bougeait plus. Et là, elle est toute belle, elle est... vivante !
Un léger sourire s'affichait sur son visage quand il prononça ce dernier mot. Pas sûr que Maman eut compris tout ce que Callum lui avait dit. Ce n'était pas très intelligible, mais les émotions par lesquelles son fils étaient passées se lisaient sur son visage. Elle lui répondit par un sourire, lui prit la main, puis ils retournèrent dans la serre.