Je te montrerai la peur dans une poignée de poussière
Dimanche 4 juin 2051
ALLÉE DES EMBRUMES
ALLÉE DES EMBRUMES

Christopher entrouvre la porte de la chambre. Dans l'obscurité, la silhouette d'Alice se détache à peine au milieu du grand lit. Elle est roulée en boule dans un coin, recroquevillée sur elle-même. Les notes de musique résonnent doucement dans la pièce. Pas suffisamment fort pour la réveiller mais assez pour qu'elle puisse s'endormir. Il a déplacé le gramophone dans la chambre au moment d'aller se coucher et ils ont tous les deux profité de la musique ; elle sur le lit, lui sur le canapé.
Christopher a longtemps regardé le plafond. Le sommeil ne venait pas. Ce n'est pas faute d'être épuisé, pourtant, mais impossible de fermer l'œil. Des heures sont passées ainsi. Il a dû relancer le vinyle qui avait cessé de tourner. Étendu sur le canapé, il n'avait cesse de se refaire le film de sa discussion avec Alice et de la voir, désespérée et la voix faible, montrer ses cheveux comme preuve ultime qu'elle était fichue. Ce qu'il a fait quand.... La rage sourde qui l'a saisi quand elle a prononcé ces mots ne veut pas s'en aller. Elle grouille tout au fond de lui, elle grossit, elle gronde. Christopher a longuement réfléchi à quoi en faire. Il a longuement hésité. Et finalement, aux petites lueurs du matin il a décidé qu'il ne prenait pas un grand risque en faisant ce qu'il comptait faire. C'est pour cela qu'il s'est levé.
D'un coup de baguette, Christopher fait léviter la note jusqu'à la table basse. Il a jeté quelques mots sur le parchemin. Je vais faire trois courses, je reviens. Il n'a pas pu s'empêcher de l'agrémenter du même genre de dessin qu'il laisse sur les mots qu'il rédige pour Jude quand il dort chez elle ou elle chez lui. Un petit bonhomme qui pourrait ressembler à un gobelin s'il était bien dessiné ; il sourit grossièrement et est destiné à tirer un sourire à la personne qui le verra. Alice, actuellement.
Christopher referme doucement la porte derrière lui. Avant de quitter son appartement, il prend soin d'enfiler une longue cape, malgré la douceur estivale. Il fait glisser la capuche sur son front avant de transplaner directement dans l'Allée des embrumes.
Les ruelles plongées dans la pénombre l'accueillent aussi mal que d'habitude. Ce n'est pas un lieu qui appelle à l'extravagance. Il est encore tôt. C'est l'heure à laquelle des pièces sont échangées discrètement dans les coins de rue, l'heure des petits secrets et des grands mystères, celle où l'on fomente à l'abri des oreilles indiscrètes des horreurs sans pareille mesure. Christopher marche à grands pas, sa cape volant autour de ses jambes. Il sait parfaitement où il va et qui il cherche.
Quelques minutes plus tard, il pousse la porte de Chez Sisyphe. Il déteste venir ici. Déjà avant mais plus encore depuis qu'il sait qui a repris la gérance du bar. Il ne jette aucun regard au comptoir et se dirige directement vers une table reculée. Comme il s'en doutait, Pinkie est là, assis derrière un verre rempli d'un liquide ambré, attendant patiemment qu'on vienne le payer pour les services qu'il rend. Christopher tire la chaise et s'assied sans saluer l'homme dont les traits du visage se perdent sous une barbe épaisse. Ses yeux de faucon se relèvent vers lui. Un sourire froid étire les lèvres du criminel.
« Kenny ! Quelle bonne surprise ! »
Sa voix est semblable au grondement d'un orage. Elle est beaucoup trop grave et profonde pour être appréciable et ne va pas avec la silhouette rachitique de l'homme et l'étroitesse de ses épaules. Christopher n’a jamais aimé cette voix, tout comme il n’a jamais rien aimé d’autre de l'homme qui se tient devant lui. Ils ne se connaissent que par intérêt. Cela marche toujours ainsi dans ce monde-là.
« Pinkie, le salue Christopher avec un rictus au coin des lèvres. La dernière fois que je t’ai vu, tu t’extasiais devant la Gloire des sorciers de… Comment s’appelait l’artiste, déjà ?
— Katarina Valken ! Il est toujours accroché dans la salle à manger de mon manoir en Écosse. Maintenant, ce sont mes invités qui s’extasient devant. Et à raison : je t’avais payé une petite fortune, pour l’avoir, celui-là.
— Oh je me souviens bien du poids des pièces de ta bourse, oui. Plus que de la couleur de cette toile, » réplique Christopher.
Un sourire comme une grimace passe sur le visage de Pinkie. Il boit une longue rasade de sa boisson sans quitter Christopher, ou plutôt Kenny, des yeux. Voilà une chose de plus qu’il n’aime pas chez cet homme : ses silences. Ses longs silences qui vous laissent croire qu’il est en train de réfléchir à comment vous dépecer en petit morceaux pour vous renvoyer en pièces à vos proches. Malgré son malaise, Christopher ne laisse rien voir. Il est depuis longtemps habitué aux manies des criminels qu’il côtoie dans le cadre de son travail de l’ombre. Même si, à vrai dire, c’est la première fois qu’il organise une telle transaction et que celle-ci n’a pas le moindre lien avec ses trafics.
« Dis-moi ce que je peux faire pour toi, Kenny, reprend Pinkie en faisant claquer son verre sur la table. Je sais que ce n’est pas pour m’admirer que tu viens me voir dans ce bouge. »
Christopher croise les jambes et prend le temps d’étirer le sourire suffisant qui ne sert qu’à nourrir depuis des années l’image qu’il veut renvoyer de lui dans ce monde complexe où les faux-semblant règnent en maître : celui d’un homme sûr de lui qui sait ce qu’il fait et ce qu’il veut. Typiquement le genre qui donne envie aux petits frappes de le passer à tabac. Il laisse son regard parcourir le pub avant de ramener ses billes obsidiennes sur Pinkie. Il n’y a pas grand monde sur les tables alentour et c’est pour cela qu’elle a été choisie : personne n’entendra ce qu’ils vont se dire. Pinkie est peut-être un homme abject mais on ne peut pas lui enlever le fait qu’il prend soin de ses clients et de leur anonymat. Il aurait dû aller commander un verre, pour garder l’illusion qu’ils ne sont que deux amis qui partagent un bon moment, mais Christopher n’a aucune envie de s’approcher du comptoir.
PNJ actifs : Pinkie, Cassia | Fiche de PNJ
Dernière modification par Christopher Hangoover le 1 juil. 2026, 16:12, modifié 3 fois.
Lutin en cuir le plus stylé du Pitiponk
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER
Je te montrerai la peur dans une poignée de poussière
« J’ai besoin de renseignement sur un homme.
— Tous les gens qui viennent me voir ont besoin d’un renseignement sur un homme, réplique Pinkie avec un détestable sourire amusé. Parfois, des femmes. Plus rarement, c’est étrange tu ne trouves pas ?
— Je dois savoir tout ce qui s’est passé dans sa vie de mai à aujourd’hui, poursuit Christopher en l’ignorant. Ça va de s’il a eu du mal à chier aux personnes avec lesquelles il a passé son temps.
— Ça je peux faire, affirme Pinkie en se lissant la barbe. Tu sauras tous les petits détails gênant de son ennuyante vie. Si tant est que tu payes, bien sûr.
— Je paye toujours, » rétorque Christopher.
Il fait perdurer un léger silence durant lequel il pianote des doigts sur la table. On ne parle pas de quelques Galions. Christopher aurait aisément pu avoir les réponses à ses questions en se rendant lui-même sur place. Mais la Pologne est loin, il n’a pas le temps nécessaire et surtout il ne veut pas quitter son logement durant trop longtemps, pas avec Alice qui a besoin de quelqu’un près d’elle. S’il n’était pas absolument persuadé qu’elle fuirait s’il parlait de ça à qui que ce soit, surtout à son frère, il aurait demandé à Tommy de récupérer les informations pour lui. Evidemment, c’est inenvisageable. Christopher n’a pas le temps d’attendre la fin du mois que sa cible soit plus proche. Il n’a pas le temps d’attendre qu’Alice se confie à lui pour qu’il sache exactement ce qu’il s’est passé là-bas. Il n’a pas le temps car grouille au fond de son cœur une colère sourde. Alors l’argent, il peut le donner. Il peut le faire, pour avoir les informations qu’il désire. Lorsqu’il saura ce qui est arrivé, il réfléchira à la suite, bien qu’il ait déjà une idée : il ne se fait pas d’illusion. L’état d’Alice ne laisse aucun doute sur l’horreur qu’elle a vécu. Qu’importe ce que Christopher apprend de Pinkie. Archie Atterbury paiera pour avoir mise à terre l’une des héritières les plus fortes du pays.
Les yeux enfoncés dans les cavités obscures de Pinkie, Christopher glisse la main dans le revers de sa cape et en sort une bourse. Elle fait un bruit sourd lorsqu’il la lance sur la table. Pinkie l’attrape aussitôt. Il l’ouvre et remue d’un doigt les pièces à l’intérieur.
« C’est la moitié ? demande-t-il en levant un sourcil en direction de Christopher.
— Un acompte, » répond celui-ci.
Pinkie s’esclaffe grassement.
« T’as jamais autant payé, Glaikit, qu’est-ce qu’il t’arrive ?
— J’achète ton silence, » sourit Christopher en faisait fi de l’insulte qu’il a très bien comprise.
Le criminel se rembrunit aussitôt. Il referme la bourse d’un geste sec, l’empoche et se penche vers Christopher, les sourcils froncés.
« J’ai jamais cafté sur mes clients, grince-t-il, pourquoi tu viens me voir si tu me fais confiance ?
— Et toi, tu me feras confiance si j’étais pas un peu prudent ? » demande Christopher en enfonçant ses yeux dans ceux de Pinkie.
Ce dernier réfléchit un instant, l’air revêche, puis il se recule avec un sourire faussement amusé qui laisse apparaître ses dents dans le buisson qu’est sa barbe.
« Nan, fait-il en terminant son verre cul-sec, je trouverai ça suspect.
— Voilà, » conclut Chris en se redressant.
Il jette un regard autour de lui. L’heure avance. Il n’a pas envie de traîner plus que nécessaire dans ce trou.
« L’homme en question se trouve actuellement en Pologne. Cet argent… » Il désigne la bourse disparue dans la cape du criminel d’un geste du menton. « …paiera largement le voyage. Il s’appelle Atterbury. Archie Atterbury. Sois discret, je veux seulement savoir ce qu’il a foutu ce dernier mois. »
Il serre les mâchoires en prononçant ces mots. Le simple souvenir du sourire suffisant et orgueilleux de cet homme qui ressemble trop à son frère suffit à réveiller sa colère. Christopher ramène ses yeux sur Pinkie. Chaque chose en son temps, songe-t-il. Tu dois déjà savoir ce qui s’est passé.
« T’inquiète, ricane l’homme, tu pourras même savoir où est-ce qu’il a chié exactement. Je te contacte quand je reviens.
— L’affaire est urgente, prévient Christopher en se levant.
— Elles le sont toutes, lâche l’autre en tapotant sa poche intérieure. Prépare la bourse qui suivra celle-ci, en attendant. Elle risque d’être plus lourde à porter. »
Un rictus passe sur le visage de Christopher. Il se garde bien de répondre. Il prend appuie sur la table en se levant, salue Pinkie d’un geste bref de la tête et s’éloigne en direction de la sortie.
Oh, il l’aura, son argent. Il l’aura. Si sa famille savait ce que Christopher faisait de l’accès qu’elle lui a laissé aux comptes Hangoover… Parfois, ça a du bon d’avoir tout fait pour ne jamais se faire déshériter, même s’il le paie aujourd’hui d’un mariage indésirable qui le pousse dans une sombre affaire de vengeance telle qu’il n’en a jamais connue.
— Tous les gens qui viennent me voir ont besoin d’un renseignement sur un homme, réplique Pinkie avec un détestable sourire amusé. Parfois, des femmes. Plus rarement, c’est étrange tu ne trouves pas ?
— Je dois savoir tout ce qui s’est passé dans sa vie de mai à aujourd’hui, poursuit Christopher en l’ignorant. Ça va de s’il a eu du mal à chier aux personnes avec lesquelles il a passé son temps.
— Ça je peux faire, affirme Pinkie en se lissant la barbe. Tu sauras tous les petits détails gênant de son ennuyante vie. Si tant est que tu payes, bien sûr.
— Je paye toujours, » rétorque Christopher.
Il fait perdurer un léger silence durant lequel il pianote des doigts sur la table. On ne parle pas de quelques Galions. Christopher aurait aisément pu avoir les réponses à ses questions en se rendant lui-même sur place. Mais la Pologne est loin, il n’a pas le temps nécessaire et surtout il ne veut pas quitter son logement durant trop longtemps, pas avec Alice qui a besoin de quelqu’un près d’elle. S’il n’était pas absolument persuadé qu’elle fuirait s’il parlait de ça à qui que ce soit, surtout à son frère, il aurait demandé à Tommy de récupérer les informations pour lui. Evidemment, c’est inenvisageable. Christopher n’a pas le temps d’attendre la fin du mois que sa cible soit plus proche. Il n’a pas le temps d’attendre qu’Alice se confie à lui pour qu’il sache exactement ce qu’il s’est passé là-bas. Il n’a pas le temps car grouille au fond de son cœur une colère sourde. Alors l’argent, il peut le donner. Il peut le faire, pour avoir les informations qu’il désire. Lorsqu’il saura ce qui est arrivé, il réfléchira à la suite, bien qu’il ait déjà une idée : il ne se fait pas d’illusion. L’état d’Alice ne laisse aucun doute sur l’horreur qu’elle a vécu. Qu’importe ce que Christopher apprend de Pinkie. Archie Atterbury paiera pour avoir mise à terre l’une des héritières les plus fortes du pays.
Les yeux enfoncés dans les cavités obscures de Pinkie, Christopher glisse la main dans le revers de sa cape et en sort une bourse. Elle fait un bruit sourd lorsqu’il la lance sur la table. Pinkie l’attrape aussitôt. Il l’ouvre et remue d’un doigt les pièces à l’intérieur.
« C’est la moitié ? demande-t-il en levant un sourcil en direction de Christopher.
— Un acompte, » répond celui-ci.
Pinkie s’esclaffe grassement.
« T’as jamais autant payé, Glaikit, qu’est-ce qu’il t’arrive ?
— J’achète ton silence, » sourit Christopher en faisait fi de l’insulte qu’il a très bien comprise.
Le criminel se rembrunit aussitôt. Il referme la bourse d’un geste sec, l’empoche et se penche vers Christopher, les sourcils froncés.
« J’ai jamais cafté sur mes clients, grince-t-il, pourquoi tu viens me voir si tu me fais confiance ?
— Et toi, tu me feras confiance si j’étais pas un peu prudent ? » demande Christopher en enfonçant ses yeux dans ceux de Pinkie.
Ce dernier réfléchit un instant, l’air revêche, puis il se recule avec un sourire faussement amusé qui laisse apparaître ses dents dans le buisson qu’est sa barbe.
« Nan, fait-il en terminant son verre cul-sec, je trouverai ça suspect.
— Voilà, » conclut Chris en se redressant.
Il jette un regard autour de lui. L’heure avance. Il n’a pas envie de traîner plus que nécessaire dans ce trou.
« L’homme en question se trouve actuellement en Pologne. Cet argent… » Il désigne la bourse disparue dans la cape du criminel d’un geste du menton. « …paiera largement le voyage. Il s’appelle Atterbury. Archie Atterbury. Sois discret, je veux seulement savoir ce qu’il a foutu ce dernier mois. »
Il serre les mâchoires en prononçant ces mots. Le simple souvenir du sourire suffisant et orgueilleux de cet homme qui ressemble trop à son frère suffit à réveiller sa colère. Christopher ramène ses yeux sur Pinkie. Chaque chose en son temps, songe-t-il. Tu dois déjà savoir ce qui s’est passé.
« T’inquiète, ricane l’homme, tu pourras même savoir où est-ce qu’il a chié exactement. Je te contacte quand je reviens.
— L’affaire est urgente, prévient Christopher en se levant.
— Elles le sont toutes, lâche l’autre en tapotant sa poche intérieure. Prépare la bourse qui suivra celle-ci, en attendant. Elle risque d’être plus lourde à porter. »
Un rictus passe sur le visage de Christopher. Il se garde bien de répondre. Il prend appuie sur la table en se levant, salue Pinkie d’un geste bref de la tête et s’éloigne en direction de la sortie.
Oh, il l’aura, son argent. Il l’aura. Si sa famille savait ce que Christopher faisait de l’accès qu’elle lui a laissé aux comptes Hangoover… Parfois, ça a du bon d’avoir tout fait pour ne jamais se faire déshériter, même s’il le paie aujourd’hui d’un mariage indésirable qui le pousse dans une sombre affaire de vengeance telle qu’il n’en a jamais connue.
Lutin en cuir le plus stylé du Pitiponk
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER
Je te montrerai la peur dans une poignée de poussière
Lundi 19 juin
TINWORTH
TINWORTH
Christopher glisse la petite clef en or dans son portefeuille. Une bourse particulièrement lourde pèse dans sa poche. Il n'a évidemment pas pioché toute la somme directement sur le compte de sa famille. Cela n'aurait fait qu'éveiller les soupçons. Il se remboursera peu à peu ces prochains mois. Chaque Galion lui vaudra d'accepter les invitations de sa mère et les remontrances de son père. Il devra participer à quelques dîners mondains dans lesquels sa présence rappellera au monde que la famille Hangoover n'est pas si critiquable à cause du mouton noir de la famille puisque ledit mouton noir participe à des dîners et se tient fort bien — et n'est-il pas prévu qu'il se marie bientôt, alors qu'on le croyait perdu ? Il devra cacher ses tatouages et de réjouir de ses futurs épousailles avec Alice Sangblanc, car c'est ainsi que l'on paye l'accès au coffre familial : en étant un bon fils. Christopher a parfaitement conscience de tout cela. Ce ne sera pas la première fois qu'il paie pour continuer de piocher dans de l'argent qui ne lui appartient pas. Si sa famille était moins riche, se serait-il libéré d'elle depuis longtemps ?
Christopher tourne au premier embranchement. Il s'enfonce dans la rue jusqu'à ne plus être visible de l'artère principale. Là, il tire sa capuche sur sa tête et transplane. Cette fois-ci, hors de question d'aller Chez Sisyphe. Se rencontrer une fois là-bas, c'est banal. Deux fois, ça attire l'attention. Un courant d'air marin l'accueille dès son atterrissage ; l'embrun lui amène des odeurs qui lui rappellent des souvenirs. Il est régulièrement venu ici depuis l'été dernier puisque c'est l'un de ses lieux de rendez-vous réguliers avec ses clients, mais il ne peux pas s'empêcher de penser à la jeune femme qu'il a laissée dans son appartement en voyant s'étirer jusqu'à l'horizon la mer et ses nuances infinies de bleu. La première fois qu'il a vu Alice, c'était ici, à Tinworth. Et comme aujourd'hui il venait pour des activités illicites.
Il s'éloigne des ruelles principales et grimpe une pente qui le mènera au sommet de la falaise. il abandonne derrière lui le village et le cri joyeux des enfants qui s'amusent dans les ruelles. Il a dit à Alice qu'il sortait, sans expliquer où il allait. Elle ne lui a rien demandé. Elle ne lui demande pas grand-chose. Non pas qu'il aurait accepté d'elle qu'elle lui demande des comptes, mais il aurait compris qu'elle soit curieuse. Elle ne l'est pas. Ce qui est, à son sens, plutôt inquiétant. Tout comme le sont son apathie, son manque d'appétit, sa maigreur ou ses longues périodes de mutisme. Il aime, quand il rentre du Pitiponk, la trouver devant la fenêtre en train de jouer du violon. Il a l'impression que dans ces moments, tout le reste, ce qui l'afflige si profondément, se calme.
Christopher s'efforce de faire le vide dans ses pensées lorsqu'il parvient au bout du chemin. Une grande plaine d'herbe grasse s'étire d'un côté. De l'autre, l'infinité de la mer. Le murmure des vagues s'élève de la plage en contrebas. Il y a ici une vieille petite cabane abandonnée qui a toujours été là, d'aussi loin que Christopher se souvienne. Il en fait le tour et prend appuie sur le mur qui fait face à la mer. Le vent marin soulève les pans de sa longue cape et l'agace. Il les coince entre ses jambes. Il s'efforce toujours de s'habiller très sobrement lorsqu'il vient voir un client ou, comme maintenant, quand c'est lui le client. Ce n'est qu'un pitoyable déguisement mais ce sont souvent les apparences qui sauvent, dans ce genre de contexte.
Puisqu'il a de l'avance, il s'allume une cigarette qu'il fume en regardant vers l'horizon. Il appréhende ce qu'il va apprendre tout en l'attendant avec impatience. Depuis la dernière fois, Alice n'a rien dévoilé d'autre de ce qui lui est arrivé mais c'est facile de lire entre les lignes et chaque petit détail qu'il apprend contribue à nourrir la colère qui a fait son nid au fond de lui. Maintenant, il sait sans avoir de preuve de plus qu'il fera payer le responsable de ce qu'a subi Alice.
Une sifflement l'arrache à ses pensées. Pinkie apparaît au coin du bâtiment. Sa barbe est encore plus fournie que la dernière fois, si possible. Christopher a reçu son hibou hier. L'homme vient à peine de rentrer de Pologne. Il a l’air épuisé d’un voyageur mais le regard brillant d’un homme qui a apprécié le voyage.
« Keeenny, chantonne-t-il sur la même mélodie en s’approchant, Keee-Keeee-Keeenny.
— C’est obligé, la petite chanson ? réplique Christopher en s’éloignant du mur d’un coup de bassin.
— J’ai d’autres rythmes si tu n’aimes pas cette mélodie-là.
— Ça ira. »
Pinkie lui grimace un sourire. Il s'arrête de siffloter et, Morgane merci, il interrompt aussi sa vilaine petite chanson. Il sort de sa poche une longue pipe dans le foyer de laquelle sont tassées des feuilles de tabac. Il l’insère entre ses dents et relève les yeux sur Christopher qui l’observe silencieusement.
« Tu me l’allumes ? »
Chris s’exécute, parfaitement conscient que tout cela n’est qu’un jeu et qu’il est le principal joueur. Il observe le foyer de la pipe grésiller.
« Tu l’as acheté chez William, ton produit ? s’enquit-il alors même qu’il connaît la réponse.
— Évidemment, susurre Pinkie en aspirant profondément la fumée. La meilleure de l’Allée.
— C’est clair, sourit Christopher en coinçant sa cigarette entre ses dents. J’achète qu’chez lui. »
Un mensonge, évidemment. Cela fait bien longtemps qu’il n’achète plus rien de ce genre à qui que ce soit. Il ramène ses yeux sur l’horizon et attend que Pinkie s’adosse à ses côtés pour reprendre la parole.
« Alors ?
— J’ai tout ce qu’il te faut et plus encore.
— Je vais me contenter de ce dont j’avais besoin, » corrige Christopher en sortant une bourse du revers de sa cape.
Il la lance à Pinkie qui l'attrape au vol. Un éclat de rire secoue ce dernier quand il se rend compte du poids de la bourse.
« Owh oh ! C’est du bon, ça ! Un à-compte ? ricane-t-il avec un coup d'œil malin vers Christopher.
— La moitié, précise celui-ci.
— Crivvens ! s’exclame Pinkie avec son accent écossais particulièrement marqué. C’est que je suis gâté, moi !
— Non : payé. Dis-moi ce que tu as appris.
— Attends un peu que je profite. »
Lutin en cuir le plus stylé du Pitiponk
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER
Je te montrerai la peur dans une poignée de poussière
Pinkie ouvre la bourse et plonge son nez à l’intérieur pour renifler l’odeur de l’argent. Christopher se détourne pour cacher sa mine dégoûtée. Ces pièces sont passées de mains en mains depuis des générations. Que l’on puisse les approcher de sa bouche lui soulève l’estomac. Mais Kenny, lui, s'esclaffe, amusé :
« Tu vas les lécher, aussi ?
— J’aurais pu, grogne Pinkie en refermant la bourse et en la glissant dans sa poche. Mais je sais me tenir. »
Voilà au moins une chose que ne peut pas contredire Christopher. Malheureusement, le monde du crime compte son lot de malpolis et d’odieux personnages. Pinkie n’est pas le pire qu’il côtoie, même s’il n’aime pas sa façon de penser et certains de ses comportements. Même parmi ses clients les respectables selon la société sorcière britanniques, certains sont pires que ce type-là.
« Ton homme, là, reprend Pinkie en recrachant un nuage de fumée compact vers le ciel, c’est un bon, hein. Il a passé les premières étapes du tournoi les doigts dans le nez. Le petit Finlandais ? Il lui a fait mordre la poussière. Il est bien parti pour atteindre la finale, si tu veux mon avis.
— Je t’ai pas payé pour que tu me racontes ce que je peux lire dans les journaux, Pinkie. »
Pinkie a un petit rire rauque.
« Nan, tu m’as payé pour que je te dise qu’Atterbury a passé son séjour à fréquenter des établissements dont on parlerait pas dans Duel Magazine. Ça existe, ça ? Duel Magazine ?
— Aucune idée, répond Christopher en haussant les épaules. Quel type d’établissement ?
— Bah, tu sais, croasse Pinkie qui tousse pour faire passer une taffe apparemment douloureuse à avaler, le genre dans lequel on peut échanger son fric durement gagné en gagnant des tournois contre les p’tits plaisirs de la chair. Et tu t’imagines bien que… »
Une fois lancé, difficile d’arrêter Pinkie. Ce n’est pas pour rien qu’il est l’un des détectives de l’ombre les plus qualifiés d’Angleterre. Il est capable d’apprendre n’importe quoi à propos de n’importe qui. S’il l’avait exigé, Christopher aurait effectivement su quelles toilettes avait utilisé Archie pour faire ses besoins. Pinkie est un maître en la matière. Le voici donc à dérouler à son client du jour tout l’emploi du temps du duelliste Archie Atterbury durant le mois de mai de l’année 2051 et Christopher se serait passé d’un bon nombre de détails à propos de cet homme abject, bon ami de son frère et taillé dans le même moule que lui.
Atterbury ne s’est apparemment privé d’aucun plaisir qui ne risquait pas de diminuer ses compétences physiques et magiques. Il a visité sur son temps libre les maisons de passe polonaises sorcières comme moldues, bien sûr, mais aussi les salons privés de la haute-société du pays dans lesquels il se passe souvent bien pire que dans n’importe quelle masure qui gagne au mois moins que ce que vaut l’argenterie dans lequel les petits fils de riche boivent du Whisky onéreux. Pinkie, la langue déliée par l’argent, n’est pas avare en détails et lui raconte par le menu l’emploi du temps du duelliste, quand il n’était pas sur l’estrade à abattre ses adversaires avec la puissance et la subtilité qu’on lui connaît en Grande-Bretagne. Les soirées alcoolisées, les journées de pause passées à alterner entre un entraînement rigoureux et les sorties avec ses petits camarades de la même trempe que lui. Lancé sur le sujet, Pinkie s’amuse à dresser à Christopher un portrait glaçant de ces duellistes et de ce tournoi auquel ils ont participé, réservé exclusivement à la bonne société sorcière et surtout aux hommes sorciers bien-nés.
« Si c’était mon domaine de prédilection, j’aurais aimé participer à un truc de ce genre, se permet de commenter Pinkie alors que personne ne lui a rien demandé. Enfin un tournoi dans lequel aucune bonne femme n’a son mot à dire. Le rêve, hein Kenny ? Si tu veux mon avis, ces types-là, c’est une bonne brochette de petits riches nés avec une cuillère en argent dans la bouche. De ce que j’ai appris, ils y sont pas allés de main morte avec le petit personnel. Ça fait partie du rôle, hein. Quand on est puissant, on écrase les moins puissants. Y’a eu du grabuge dans un restau dont la simple entrée valait un rein. Un sortilège et bam ! une fourchette s’est retrouvée coincée entre deux cotes d’une pauvre petite. Tu veux des détails sur ça ? Apparemment, elle avait mal regardé un des petits copains de ton Atterbury. Je peux te raconter si tu veux.
— Reste concentré sur lui, » intervient Christopher.
Il n’y a absolument rien de surprenant dans tout ce qu’il vient d’entendre. Le tournoi auquel à participer Archie est réservé à une clientèle très précise triée sur la volée et strictement interdit aux femmes. Lorsque Donnie a raconté à son frère avec qui était partie Alice pour son stage, il a dit : « Arch’ lui fait une grâce en lui permettant d’y assister. Ta petite fiancée n’y comprendra pas grand-chose, elle a pas ce qu’il faut pour un tournoi de ce genre. Ou pour un tournoi tout court, d’ailleurs. Elle comprendra sûrement qu’elle a rien à fiche dans ce monde-là. »
« Ouais, ouais, Atterbury. Bah tiens, tant qu’on parle de donzelle, il en avait une avec lui ! Enfin, pas pour… Tu vois ce que je veux dire. Quoi que je pense qu’elle en a bien profité, du Archie… Non, non, c’était une petite stagiaire. »
Le poing serré au fond de sa poche, Christopher ravale sa colère et détend les traits de son visage. Il ramène son regard curieux sur Pinkie. ll a au bord des lèvres un petit sourire entendu, comme pour dire : oh que oui, je vois très bien ce que tu veux dire.
« Tu vas pas y croire quand tu connaîtras son nom ! »
L’œil brillant, Pinkie laisse durer le suspense. Christopher s’efforce de sourire d’un air exalté.
« Tu vas les lécher, aussi ?
— J’aurais pu, grogne Pinkie en refermant la bourse et en la glissant dans sa poche. Mais je sais me tenir. »
Voilà au moins une chose que ne peut pas contredire Christopher. Malheureusement, le monde du crime compte son lot de malpolis et d’odieux personnages. Pinkie n’est pas le pire qu’il côtoie, même s’il n’aime pas sa façon de penser et certains de ses comportements. Même parmi ses clients les respectables selon la société sorcière britanniques, certains sont pires que ce type-là.
« Ton homme, là, reprend Pinkie en recrachant un nuage de fumée compact vers le ciel, c’est un bon, hein. Il a passé les premières étapes du tournoi les doigts dans le nez. Le petit Finlandais ? Il lui a fait mordre la poussière. Il est bien parti pour atteindre la finale, si tu veux mon avis.
— Je t’ai pas payé pour que tu me racontes ce que je peux lire dans les journaux, Pinkie. »
Pinkie a un petit rire rauque.
« Nan, tu m’as payé pour que je te dise qu’Atterbury a passé son séjour à fréquenter des établissements dont on parlerait pas dans Duel Magazine. Ça existe, ça ? Duel Magazine ?
— Aucune idée, répond Christopher en haussant les épaules. Quel type d’établissement ?
— Bah, tu sais, croasse Pinkie qui tousse pour faire passer une taffe apparemment douloureuse à avaler, le genre dans lequel on peut échanger son fric durement gagné en gagnant des tournois contre les p’tits plaisirs de la chair. Et tu t’imagines bien que… »
Une fois lancé, difficile d’arrêter Pinkie. Ce n’est pas pour rien qu’il est l’un des détectives de l’ombre les plus qualifiés d’Angleterre. Il est capable d’apprendre n’importe quoi à propos de n’importe qui. S’il l’avait exigé, Christopher aurait effectivement su quelles toilettes avait utilisé Archie pour faire ses besoins. Pinkie est un maître en la matière. Le voici donc à dérouler à son client du jour tout l’emploi du temps du duelliste Archie Atterbury durant le mois de mai de l’année 2051 et Christopher se serait passé d’un bon nombre de détails à propos de cet homme abject, bon ami de son frère et taillé dans le même moule que lui.
Atterbury ne s’est apparemment privé d’aucun plaisir qui ne risquait pas de diminuer ses compétences physiques et magiques. Il a visité sur son temps libre les maisons de passe polonaises sorcières comme moldues, bien sûr, mais aussi les salons privés de la haute-société du pays dans lesquels il se passe souvent bien pire que dans n’importe quelle masure qui gagne au mois moins que ce que vaut l’argenterie dans lequel les petits fils de riche boivent du Whisky onéreux. Pinkie, la langue déliée par l’argent, n’est pas avare en détails et lui raconte par le menu l’emploi du temps du duelliste, quand il n’était pas sur l’estrade à abattre ses adversaires avec la puissance et la subtilité qu’on lui connaît en Grande-Bretagne. Les soirées alcoolisées, les journées de pause passées à alterner entre un entraînement rigoureux et les sorties avec ses petits camarades de la même trempe que lui. Lancé sur le sujet, Pinkie s’amuse à dresser à Christopher un portrait glaçant de ces duellistes et de ce tournoi auquel ils ont participé, réservé exclusivement à la bonne société sorcière et surtout aux hommes sorciers bien-nés.
« Si c’était mon domaine de prédilection, j’aurais aimé participer à un truc de ce genre, se permet de commenter Pinkie alors que personne ne lui a rien demandé. Enfin un tournoi dans lequel aucune bonne femme n’a son mot à dire. Le rêve, hein Kenny ? Si tu veux mon avis, ces types-là, c’est une bonne brochette de petits riches nés avec une cuillère en argent dans la bouche. De ce que j’ai appris, ils y sont pas allés de main morte avec le petit personnel. Ça fait partie du rôle, hein. Quand on est puissant, on écrase les moins puissants. Y’a eu du grabuge dans un restau dont la simple entrée valait un rein. Un sortilège et bam ! une fourchette s’est retrouvée coincée entre deux cotes d’une pauvre petite. Tu veux des détails sur ça ? Apparemment, elle avait mal regardé un des petits copains de ton Atterbury. Je peux te raconter si tu veux.
— Reste concentré sur lui, » intervient Christopher.
Il n’y a absolument rien de surprenant dans tout ce qu’il vient d’entendre. Le tournoi auquel à participer Archie est réservé à une clientèle très précise triée sur la volée et strictement interdit aux femmes. Lorsque Donnie a raconté à son frère avec qui était partie Alice pour son stage, il a dit : « Arch’ lui fait une grâce en lui permettant d’y assister. Ta petite fiancée n’y comprendra pas grand-chose, elle a pas ce qu’il faut pour un tournoi de ce genre. Ou pour un tournoi tout court, d’ailleurs. Elle comprendra sûrement qu’elle a rien à fiche dans ce monde-là. »
« Ouais, ouais, Atterbury. Bah tiens, tant qu’on parle de donzelle, il en avait une avec lui ! Enfin, pas pour… Tu vois ce que je veux dire. Quoi que je pense qu’elle en a bien profité, du Archie… Non, non, c’était une petite stagiaire. »
Le poing serré au fond de sa poche, Christopher ravale sa colère et détend les traits de son visage. Il ramène son regard curieux sur Pinkie. ll a au bord des lèvres un petit sourire entendu, comme pour dire : oh que oui, je vois très bien ce que tu veux dire.
« Tu vas pas y croire quand tu connaîtras son nom ! »
L’œil brillant, Pinkie laisse durer le suspense. Christopher s’efforce de sourire d’un air exalté.
Lutin en cuir le plus stylé du Pitiponk
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER
Je te montrerai la peur dans une poignée de poussière
« Allez ! le pousse-t-il comme s’il ne connaissait pas la réponse. Sors-le, ce nom !
— Sangblanc, ricane Pinkie. J’l’ai pas vue mais, eh, j’les ai entendu en parler et ça doit être un sacré morceau.
— Pour sûr que ça doit en être un, » raille Christopher.
Il se force à afficher un sourire grivois qui lui donne envie de vomir. Mais il n’en faut pas plus à Pinkie pour renchérir.
« Elle est étudiante à l’école de duel, là. Elle a suivi Atterbury durant tout le tournoi. Apparemment jolie à regarder mais elle vaut rien sur l’estrade. Elle doit avoir d’autres talents, hein ? »
Christopher affiche un sourire à l’image de celui de Pinkie. Le genre de sourire qui lui donne envie d’éclater la tronche de ce type contre le mur en bois contre lequel il est appuyé. Ou qui lui donne envie de le balancer par dessus la falaise. Pinkie ne semble pas voir que son sourire est froid et figé, il continue de s’esclaffer en secouant la tête, le visage auréolé de la fumée de sa pipe.
« C’est ton gars qui en parle en ces termes. Je peux me renseigner sur elle, si tu veux, contre un peu de caillasse.
— Je me fiche de la vie d’une petite bourgeoise, rétorque Christopher dont le cœur se serre à l’idée d’Alice qui l’attend chez lui et qui n’est plus depuis très longtemps “une petite bourgeoise”.
— Atterbury, ouais, je sais, grogne Pinkie. D’ailleurs, j’ai du croustillant pour toi. »
On y est enfin, songe Christopher qui dresse un sourcil pour encourager l’homme à poursuivre. Pour ne pas paraître trop impatient, il tourne les yeux vers le village qui se dessine en contrebas avec ses façades claires et ses volets colorés. Depuis l’arrivée d’Alice chez lui, il a eu le temps d’imaginer beaucoup de scénarios pour expliquer l’état dans lequel elle est arrivée chez lui mais maintenant qu’il en sait davantage sur un homme qu’il savait déjà être imbuvable et odieux avant même de le connaître, il ne peut qu’être persuadé qu’il ne va pas du tout apprécier ce qu’il va entendre.
« Y’a eu un accrochage pendant un entraînement. Apparemment, la bourgeoise aurait dépassé les bornes. Il lui a donné une bonne leçon, ricane Pinkie. Il l’a pas manqué. Elle a quitté la Pologne la queue entre les jambes. Enfin… Elle devait bien chialer, quoi. Apparemment, il lui a… »
Pinkie fait un petit geste avec son index et son majeur à côté de sa tête.
« Coupe coupe, s’amuse-t-il en dévoilant dans un large sourire ses deux rangées de dents. Il a tout coupé. Quand je les ai espionnés, Atterbury disait que c’était dommage. Qu’ses cheveux, c’était ce qu’elle avait de plus beau. Que le reste était ingrat. Qu’elle a rien sur les os, quoi. Il a tout coupé. »
Christopher garde son regard braqué sur l’horizon et s’efforce de calmer le rythme frénétique de son cœur. L’horreur s’infiltre dans ses veines comme un poison glacé.
« C’était devant tout un public, mi mai je crois ? Ou fin mai ? Elle a pas dû supporter l’humiliation. Tu m’étonnes. Les femmes et leurs foutues émotions, poursuit Pinkie dans un reniflement. Atterbury disait qu’elle l’avait mérité. Qu’elle s’était montrée insolente une fois de trop. Qu’il faut leur apprendre, aux bonnes femmes. C’est lui qui l’dit, hein. Il était en boucle là-dessus. Un chiot tombé dans l’eau, qu’il disait. C’est pour ça qu’les femmes participent pas à notre tournoi, elles sont incapables de rester concentrées. Un rien les déstabilise. Ce ne sont pas des adversaires qui valent le coup. Si elles veulent faire du duel, qu’elles le fassent entre elles. Ce sera une bonne pitrerie. Elles se battront à coup de Multicorfors. »
L’horreur que Christopher ressent est suffisamment grande pour calmer la sourde colère qui s’agite au fond de lui. Ce n’est pas les propos de Pinkie ou ceux d’Atterbury qui le mettent hors de lui. Il est malheureusement habitué à ce genre de discours dans la bouche d’hommes comme eux. Ce qui le fige sur place et qui lui noue la gorge c’est d’imaginer ce qu’Alice a ressenti. L’humiliation, la colère, l’injustice. L’humiliation, c’est peut-être le pire pour une personne comme elle. Devant toute une assemblée d'hommes pour qui le spectacle a sûrement été le clou de leur petit voyage. Ce qui lui noue les entrailles, c’est de savoir les conséquences de ce geste apparemment anodin d’Atterbury. Et qu’a-t-elle fait durant tout ce temps ? Pinkie a dit qu’elle avait fui et que cet événement a eu lieu à la fin du mois de mai. Qu’a fait Alice durant tout ce temps, avant de revenir en Angleterre ?
À cet instant précis, Christopher se fait la promesse que jamais le duelliste ne saura combien Alice a souffert de ce qu’il lui a fait. Il se le promet : jamais Archie Atterbury n’aura le plaisir de se féliciter d’avoir tapé là où il fallait. Mais il saura. Christopher se le promet en regardant les flots s’agiter au loin sur l’horizon, la voix de Pinkie désormais très loin de loin. Archie saura que quelqu’un est au courant et qu’il a décidé de lui faire payer ses actes.
Il a tout ce qu’il lui faut. Il sait désormais ce qu’a vécu Alice en Pologne. Christopher se détache dur de la petite maisonnette, interrompant Pinkie au milieu de sa logorrhée.
« D’autres choses intéressantes du même acabit à me dire ? demande-il dans un sourire malicieux entièrement factice.
— Je t’ai raconté le meilleur, articule Pinkie en haussant les épaules. Mais je t’ai pas encore raconté la fois où il a mimé devant tout son petit public la façon dont la petite donzelle est tombée au sol après qu’il ait tout coupé. C’était…
— Tiens, Pinkie, l’interrompt Christopher en lui lançant une seconde bourse pleine de Galions pour le faire taire. Ton paiement. »
Au grand sourire de l’homme, Christopher comprend qu’il n’y a plus aucun risque qu’il lui raconte des choses qu’il n’a pas envie de savoir.
— Sangblanc, ricane Pinkie. J’l’ai pas vue mais, eh, j’les ai entendu en parler et ça doit être un sacré morceau.
— Pour sûr que ça doit en être un, » raille Christopher.
Il se force à afficher un sourire grivois qui lui donne envie de vomir. Mais il n’en faut pas plus à Pinkie pour renchérir.
« Elle est étudiante à l’école de duel, là. Elle a suivi Atterbury durant tout le tournoi. Apparemment jolie à regarder mais elle vaut rien sur l’estrade. Elle doit avoir d’autres talents, hein ? »
Christopher affiche un sourire à l’image de celui de Pinkie. Le genre de sourire qui lui donne envie d’éclater la tronche de ce type contre le mur en bois contre lequel il est appuyé. Ou qui lui donne envie de le balancer par dessus la falaise. Pinkie ne semble pas voir que son sourire est froid et figé, il continue de s’esclaffer en secouant la tête, le visage auréolé de la fumée de sa pipe.
« C’est ton gars qui en parle en ces termes. Je peux me renseigner sur elle, si tu veux, contre un peu de caillasse.
— Je me fiche de la vie d’une petite bourgeoise, rétorque Christopher dont le cœur se serre à l’idée d’Alice qui l’attend chez lui et qui n’est plus depuis très longtemps “une petite bourgeoise”.
— Atterbury, ouais, je sais, grogne Pinkie. D’ailleurs, j’ai du croustillant pour toi. »
On y est enfin, songe Christopher qui dresse un sourcil pour encourager l’homme à poursuivre. Pour ne pas paraître trop impatient, il tourne les yeux vers le village qui se dessine en contrebas avec ses façades claires et ses volets colorés. Depuis l’arrivée d’Alice chez lui, il a eu le temps d’imaginer beaucoup de scénarios pour expliquer l’état dans lequel elle est arrivée chez lui mais maintenant qu’il en sait davantage sur un homme qu’il savait déjà être imbuvable et odieux avant même de le connaître, il ne peut qu’être persuadé qu’il ne va pas du tout apprécier ce qu’il va entendre.
« Y’a eu un accrochage pendant un entraînement. Apparemment, la bourgeoise aurait dépassé les bornes. Il lui a donné une bonne leçon, ricane Pinkie. Il l’a pas manqué. Elle a quitté la Pologne la queue entre les jambes. Enfin… Elle devait bien chialer, quoi. Apparemment, il lui a… »
Pinkie fait un petit geste avec son index et son majeur à côté de sa tête.
« Coupe coupe, s’amuse-t-il en dévoilant dans un large sourire ses deux rangées de dents. Il a tout coupé. Quand je les ai espionnés, Atterbury disait que c’était dommage. Qu’ses cheveux, c’était ce qu’elle avait de plus beau. Que le reste était ingrat. Qu’elle a rien sur les os, quoi. Il a tout coupé. »
Christopher garde son regard braqué sur l’horizon et s’efforce de calmer le rythme frénétique de son cœur. L’horreur s’infiltre dans ses veines comme un poison glacé.
« C’était devant tout un public, mi mai je crois ? Ou fin mai ? Elle a pas dû supporter l’humiliation. Tu m’étonnes. Les femmes et leurs foutues émotions, poursuit Pinkie dans un reniflement. Atterbury disait qu’elle l’avait mérité. Qu’elle s’était montrée insolente une fois de trop. Qu’il faut leur apprendre, aux bonnes femmes. C’est lui qui l’dit, hein. Il était en boucle là-dessus. Un chiot tombé dans l’eau, qu’il disait. C’est pour ça qu’les femmes participent pas à notre tournoi, elles sont incapables de rester concentrées. Un rien les déstabilise. Ce ne sont pas des adversaires qui valent le coup. Si elles veulent faire du duel, qu’elles le fassent entre elles. Ce sera une bonne pitrerie. Elles se battront à coup de Multicorfors. »
L’horreur que Christopher ressent est suffisamment grande pour calmer la sourde colère qui s’agite au fond de lui. Ce n’est pas les propos de Pinkie ou ceux d’Atterbury qui le mettent hors de lui. Il est malheureusement habitué à ce genre de discours dans la bouche d’hommes comme eux. Ce qui le fige sur place et qui lui noue la gorge c’est d’imaginer ce qu’Alice a ressenti. L’humiliation, la colère, l’injustice. L’humiliation, c’est peut-être le pire pour une personne comme elle. Devant toute une assemblée d'hommes pour qui le spectacle a sûrement été le clou de leur petit voyage. Ce qui lui noue les entrailles, c’est de savoir les conséquences de ce geste apparemment anodin d’Atterbury. Et qu’a-t-elle fait durant tout ce temps ? Pinkie a dit qu’elle avait fui et que cet événement a eu lieu à la fin du mois de mai. Qu’a fait Alice durant tout ce temps, avant de revenir en Angleterre ?
À cet instant précis, Christopher se fait la promesse que jamais le duelliste ne saura combien Alice a souffert de ce qu’il lui a fait. Il se le promet : jamais Archie Atterbury n’aura le plaisir de se féliciter d’avoir tapé là où il fallait. Mais il saura. Christopher se le promet en regardant les flots s’agiter au loin sur l’horizon, la voix de Pinkie désormais très loin de loin. Archie saura que quelqu’un est au courant et qu’il a décidé de lui faire payer ses actes.
Il a tout ce qu’il lui faut. Il sait désormais ce qu’a vécu Alice en Pologne. Christopher se détache dur de la petite maisonnette, interrompant Pinkie au milieu de sa logorrhée.
« D’autres choses intéressantes du même acabit à me dire ? demande-il dans un sourire malicieux entièrement factice.
— Je t’ai raconté le meilleur, articule Pinkie en haussant les épaules. Mais je t’ai pas encore raconté la fois où il a mimé devant tout son petit public la façon dont la petite donzelle est tombée au sol après qu’il ait tout coupé. C’était…
— Tiens, Pinkie, l’interrompt Christopher en lui lançant une seconde bourse pleine de Galions pour le faire taire. Ton paiement. »
Au grand sourire de l’homme, Christopher comprend qu’il n’y a plus aucun risque qu’il lui raconte des choses qu’il n’a pas envie de savoir.
Lutin en cuir le plus stylé du Pitiponk
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER
Je te montrerai la peur dans une poignée de poussière
Pinkie lève vers lui un regard heureux. Il n'a pas besoin de plus pour prendre congé.
« Toujours aussi sympa de faire affaire avec toi, Kenny.
— Tu sais où me trouver si t’as besoin d’un truc qui se trouve pas n’importe où, lui lance Christopher avec un geste du menton.
— Ouais, j’sais, t’inquiète. Et toi si tu veux d’autres renseignements sur ce trouduc de la jeunesse dorée. Ou un autre. »
Sans un mot de plus, Christopher s’éloigne à grands pas de Pinkie. Il emprunte le chemin qui descend jusqu’au village. Une fois le criminel loin derrière lui, il laisse tomber le masque. Ses épaules s’affaissent, son regard s’habille de tristesse. Alice le détesterait certainement s’il savait comment il a récupéré des informations qu’elle lui a consciemment caché. Une partie de lui aurait préféré ne jamais savoir. Parce que maintenant qu’il est au courant, il sait qu’il ne pourra jamais laisser cela impuni. Pas parce qu’il s’agit de sa fiancée. Pas parce que c’est la sœur de son meilleur ami. Mais parce qu’elle a pleuré dans ses bras, qu’il l’a occupée quand elle ne trouvait pas le sommeil, qu’il a veillé sur elle après l’avoir tiré de plusieurs cauchemars. Parce qu’il assiste tous les jours aux conséquences de l’événement qu’elle a vécu en Pologne. Si seulement il ne s’agissait que de cela.
« Toujours aussi sympa de faire affaire avec toi, Kenny.
— Tu sais où me trouver si t’as besoin d’un truc qui se trouve pas n’importe où, lui lance Christopher avec un geste du menton.
— Ouais, j’sais, t’inquiète. Et toi si tu veux d’autres renseignements sur ce trouduc de la jeunesse dorée. Ou un autre. »
Sans un mot de plus, Christopher s’éloigne à grands pas de Pinkie. Il emprunte le chemin qui descend jusqu’au village. Une fois le criminel loin derrière lui, il laisse tomber le masque. Ses épaules s’affaissent, son regard s’habille de tristesse. Alice le détesterait certainement s’il savait comment il a récupéré des informations qu’elle lui a consciemment caché. Une partie de lui aurait préféré ne jamais savoir. Parce que maintenant qu’il est au courant, il sait qu’il ne pourra jamais laisser cela impuni. Pas parce qu’il s’agit de sa fiancée. Pas parce que c’est la sœur de son meilleur ami. Mais parce qu’elle a pleuré dans ses bras, qu’il l’a occupée quand elle ne trouvait pas le sommeil, qu’il a veillé sur elle après l’avoir tiré de plusieurs cauchemars. Parce qu’il assiste tous les jours aux conséquences de l’événement qu’elle a vécu en Pologne. Si seulement il ne s’agissait que de cela.
Lutin en cuir le plus stylé du Pitiponk
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER
Je te montrerai la peur dans une poignée de poussière
Lundi 26 juin 2051
LITTLE MORROW
LITTLE MORROW
La suite s’est clairement déroulée dans l’esprit de Christopher lorsqu’il descendait la pente pour revenir au centre du village de Tinworth. Il connaît une femme dont le boulot consiste à faire aux gens l’exact mal que vous voulez qu’ils subissent. Il l’a rencontrée il y a des années et, comme Pinkie, elle n’était alors qu’une cliente pour laquelle l’idée d’acheter des objets précieux ayant appartenu à d’autres et de les exposer dans son salon à la vue de tous sans que quiconque ne puisse deviner qu’ils ont été volé était le plus grand passe-temps. Une fois l’échange effectué, juste avant qu’elle reparte heureuse avec son vase onéreux et que lui s’éloigne de son côté avec sa bourse pleine, elle lui a lancé cette phrase qu’il a essuyé d’un geste nonchalant car ça ne l’intéressait pas à l’époque : « Eh Kenny, si t’as besoin d’une petite aide pour régler tes différends avec quelqu’un un jour… Je suis la femme qu’il te faut. » Christopher, ou même Kenny, n’a jamais eu besoin de qui que ce soit pour l’aider à régler ses différends. Mais aujourd’hui, tout a changé.
En redescendant vers Tinworth, le cœur chargé d’une colère noire, il s’est vu contacter la femme et lui donner une consigne toute simple. « Abime-le juste assez pour qu’il ne puisse pas participer à la finale ». Il en a le pouvoir. Il en a l’argent. Les ombres se seraient rendues jusqu’en Pologne, auraient attendu qu’Atterbury s’isole et elles auraient fondu sur lui. Il aurait souffert. Il aurait payé. Il aurait compris. Christopher en a le pouvoir. Dans deux jours, cela pourrait arriver s’il le décidait. Il suffirait de transplaner dans l’Allée des embrumes, de retrouver Cassia et de payer le prix demandé pour le service rendu. Ce serait tellement simple.
Ce jour-là, après avoir écouté le compte-rendu de Pinkie, malgré la colère sourde qu’il ressentait, si inhabituelle chez lui, Christopher est rentré chez lui, a repris le cours de sa vie, mais n’a pas pu oublier ses envies, son besoin de faire payer Archie Atterbury. L’idée ne lui a pas même traversé l’esprit de ne rien faire, de se contenter de ce qu’il savait et de passer à autre chose. L’homme paiera. La certitude est ancrée dans son esprit depuis le jour où il a arrangé la coupe de cheveux d’Alice et elle s’est affirmée en apprenant ce qu’avait fait Atterbury. Mais en assistant tous les jours à l’état d’Alice, en se faisant témoin de ses cauchemars, de ses longues périodes de silence même si toutes ne sont pas dues à ce qu’elle a vécu en Pologne, il a compris qu’exercer sa vengeance à travers une simple démonstration de violence ne servirait à rien. Et en réalité, il n’a suffit que d’une nuit de repos et de réflexion à Christopher pour se rendre compte que cette idée n’était née que de sa colère sourde, qu’elle ne lui ressemblait pas et que jamais il n'en arriverait à de telles extrémités. L’injustice peut être punie de façon hautement plus intelligente.
En une semaine, Christopher a fait le travail qui en aurait demandé beaucoup plus s'il avait eu tout le temps du monde. Jamais il n'a mené une opération dans une telle précipitation ni pris tant de risque pour se procurer un objet destiné au recel. Contrairement à Pinkie, Cassia n’est pas le genre de femme à se contenter de quelques pièces sonnantes et trébuchantes. Christopher a dû faire preuve d'innovation pour récupérer une chose qui l'intéresserait suffisamment pour qu'elle fasse ce qu'il désire et qu'elle le fasse en toute discrétion. En arrivant à Little Morrow le jour de la rencontre, Christopher a atteint un état de fatigue critique qui se voit sur son visage, à son plus grand désespoir. Les traits tirés, les cernes sous ses yeux, le teint aussi pâle que possible. La seule chose qui ne change guère, c’est sa coiffure soignée. Il aurait aimé pouvoir s’apprêter pour contre-balancer la sale tête qu’il a vu dans la glace ce matin mais Kenny ne porte malheureusement pas de pièces uniques taillées pour la mode contemporaine, bien qu’il ait les moyens de se les payer. Christopher a l’impression vivace que la large cape qu’il porte lui donne un air plus fatigué encore. Il n’y peut rien.
Ces derniers jours, il a dû enchaîner le Pitiponk, les sorties pour dérider Alice (quelle surprise d’apprendre qu’elle fréquente des friperies !), les rendez-vous clandestins avec sa fine équipe, un stress intense qui a grandement raccourci ses nuits de sommeil et, évidemment, participé à un dîner avec sa harpie de mère. Qui aurait cru qu’elle soit si rapide à l’inviter après avoir mis le nez dans les comptes de la famille ? Christopher a déployé des trésors de raison pour continuer d’afficher un sourire insolent lorsqu’il a expliqué à sa mère pourquoi Alice ne pouvait pas accompagner son fiancé, à savoir son absence du pays à cause de son stage, et que, assis en face de lui, Donovan a affiché un air suffisant et a dressé un sourcil, l’air de dire : oh, elle doit prendre cher. Il s’est vengé quelques dizaines de minutes après en renversant dans le plus grand des hasards son verre sur ses genoux, ce qui a fait jurer Donovan, pouffer de rire Derek qui a été traîné au coin par sa mère et hausser la voix à sa mère qui déteste que l’on jure devant elle. Une victoire, donc. Mais l’humeur de Christopher en a été gâché toute la fin de soirée qu’il a passée à côté d’une Alice silencieuse et plongée dans un livre tandis que lui avait le nez plongé dans un sac de friandises qu’il avalait avec humeur.
Christopher étouffe un bâillement en avançant vers le hangar qui se détache du petit village sorcier. L’endroit ne lui appartient pas, évidemment. Mais il est très peu utilisé et personne n’a jamais su qu’il s’y infiltrait parfois pour en faire le lieu de quelques-uns de ses rendez-vous secrets. Il a vu Cassia une fois sur son domaine, à savoir l’Allée des embrumes, pour lui proposer une rencontre à Little Morrow. Quand il lui a parlé de l’Obole comme paiement, elle a étonnement de suite accepté ses conditions.
Lutin en cuir le plus stylé du Pitiponk
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER
Je te montrerai la peur dans une poignée de poussière
Christopher fait coulisser la porte et s’infiltre dans le bâtiment obscure. Règne à l’intérieur une lourde chaleur étouffante qui le force à ouvrir les pans de sa cape. Il jette un regard vers un coin où s’entasse du matériel rouillé et abimé pour vérifier que son petit trésor s’y trouve toujours. Il y est. Il est de toute manière parfaitement bien protégé afin d’éviter le moindre problème. Puisque tout ici est recouvert de poussière et passablement dans un mauvais état, Christopher reste debout et attend patiemment, le regard porté sur l’horizon qui se dévoile derrière une fenêtre.
Au bout de quelques minutes, un craquement informe Christopher de son arrivée. Elle passe devant la fenêtre sans se douter qu’il se trouve derrière. Il la suit du regard jusqu’à ce qu’elle disparaisse, sa longue chevelure noire tressée battant dans son dos au rythme de sa marche. Quelques secondes plus tard, la porte du hangar coulisse. Christopher s’éloigne de la fenêtre pour aller à la rencontre de Cassia.
« Il est vraiment miteux, ton lieu de rendez-vous, lance Cassia en jetant un coup d’œil aux alentours.
— Si tu veux mieux, la prochaine fois, invite-moi à la Wyvern Mystique. Apparemment c’est si luxueux qu’il y a une chance sur deux pour qu’on crève impressionné par tant de majesté avant l’arrivée du second plat. »
Cassia éclate d’un rire bruyant en avançant vers lui, ses lèvres ourlées d’un sourire qu’il a toujours trouvé magnifique.
« Jamais je rentrerai dans un endroit comme ça avec toi, Kenny, fait-elle en le regardant de la tête au pied, tu ferais tâche. »
Christopher étire un sourire amusé. Kenny ferait tâche, c’est une certitude. Christopher Hangoover ? Il y a malheureusement dîné là-bas maintes fois avec sa famille qui n’aime rien de plus que de s’afficher régulièrement aux yeux de tous pour que personne n’oublie que les Hangoover existent.
« Je le prends comme un compliment, rétorque-t-il. Je préfère ce hangar miteux à la cage dorée des Harrison.
— Chacun ses goûts, j’imagine, » commente Cassia avec un haussement d’épaules.
Il la regarde faire quelques pas sur le sol poussiéreux du hangar. Contrairement à lui, elle est bien habillée. Une longue cape en cuir s’évase autour d’un pantalon à moitié mangé par de hautes bottes dont il apprécie particulièrement le style. Cassia doit capter son regard car :
« T’apprécies la vue ?
— Seulement tes fringues, t’emballe pas.
— T’as un truc en trop et d’autres en moins pour que je m’emballe avec toi, Kenny, s’amuse-t-elle en s’appuyant contre une poutre qui soutient le bâtiment en son milieu. Bon, tu vas me dire ce que je fous ici ou quoi ? C’est quoi le contrat qui mérite en récompense L'Obole aux Yeux Clos ? »
Christopher s’approche d’elle en sortant de l’intérieur de sa cape une photo qu’il garde entre ses doigts. Dans son autre main apparaît une fiole qu’il a, elle aussi, payé une petite fortune. Parfois, il se demande ce qu’il s’est passé pour qu’il se retrouve à débourser des centaines de Galions pour venger une femme qu’il aurait préféré ne jamais rencontrer et qui deviendra son épouse sous peu. Repoussant ces préoccupations dans un coin de sa tête, Christopher lance la fiole à Cassia qui la rattrape aisément au vol. Elle la lève au-dessus d’elle à la lumière, la fiole coincée entre son index et son pouce. Par une fenêtre en hauteur tombe un rayon de lumière poussiéreux qui éclaire le contenu obscur de la fiole.
« Je déteste les affaires d'empoisonnement, grommelle Cassia en ramenant ses yeux sur Christopher. Qui que ce soit, je peux te faire ça plus proprement, hein.
— Je sais. »
Il lui tend une photo sur laquelle se détache le profil désormais familier d’Archie Atterbury. Cassia l’attrape et la regarde pendant un long moment, ses sourcils noirs froncés au-dessus son regard ébène. Quand elle relève la tête, elle fait glisser sa monture aux énormes verres sur son front pour la coincer sur son crâne tressé. La peau sombre de sa joue se creuse d’une charmante fossette.
« Je le connais, lui, fait-elle.
— Ah oui ?
— Ouais… Ouais, c’est un duelliste mais j’ai oublié son nom. Il est plutôt bon.
— Il est en ce moment même en Pologne, explique Christopher sans prendre la peine de renseigner le prénom de la future cible de Cassia. Il fait un tournoi. La finale aurait lieu le 30. Je veux que tu agisses la veille au soir. Lui et ses petits amis ont l’habitude de se rendre dans un restaurant de la capitale. Toutes les informations sont là-dedans. »
Christopher sort une pochette de sa poche pour la tendre à la femme.
« D’accooooord… Sérieux, Kenny, c’est quoi, ça ? demande-t-elle en agitant la fiole devant lui. Je peux lui faire ce que tu veux, à ce type. Un petit meurtre tout propre au détour d’une ruelle ? Je peux te le balancer dans le… Y’a un fleuve, à Varsovie ? Bah, je peux faire sans. Tu sais, je peux faire preuve de beaucoup d’inventivité pour me débarrasser d’un corps. Il doit bien y avoir une réserve de dragons, dans le coin, non ? Tu veux qu’il souffre ? Il souffrira. Je peux aussi te le découper en petits morceaux et envoyer chacun d’eux à sa famille dans des…
— Je te paie pour ça, l’interrompt Christopher d’une voix calme en désignant d’un doigt la fiole. La veille, au restaurant. Dans le dessert. Toute la fiole.
— C’est d’un ennui, geint Cassia. Avant, les gens étaient plus simples. Ça fait des semaines que j’ai pas fait joujou. »
Christopher camoufle sa grimace en feignant une vilaine toux. C’est une partie de son travail à laquelle il n’a jamais su se faire : les gens qui apprécient sincèrement la violence et qui en font la passion centrale de leur vie. Quand il baisse sa main, c’est un sourire amusé qui règne sur son visage.
« Promis, c’est toi que je viendrai voir quand je voudrais quelqu’un pour faire joujou avec une personne dont je veux me débarrasser.
— T’as intérêt, grogne la femme. Bon… Puisqu’on parle de paiement… Tu te doutes bien que je vais pas faire ça… » Elle montre la fiole. « Sans garantie.
— J’aurais été inquiété que tu le fasses, dit Christopher avec un sourire narquois. Viens. »
Au bout de quelques minutes, un craquement informe Christopher de son arrivée. Elle passe devant la fenêtre sans se douter qu’il se trouve derrière. Il la suit du regard jusqu’à ce qu’elle disparaisse, sa longue chevelure noire tressée battant dans son dos au rythme de sa marche. Quelques secondes plus tard, la porte du hangar coulisse. Christopher s’éloigne de la fenêtre pour aller à la rencontre de Cassia.
« Il est vraiment miteux, ton lieu de rendez-vous, lance Cassia en jetant un coup d’œil aux alentours.
— Si tu veux mieux, la prochaine fois, invite-moi à la Wyvern Mystique. Apparemment c’est si luxueux qu’il y a une chance sur deux pour qu’on crève impressionné par tant de majesté avant l’arrivée du second plat. »
Cassia éclate d’un rire bruyant en avançant vers lui, ses lèvres ourlées d’un sourire qu’il a toujours trouvé magnifique.
« Jamais je rentrerai dans un endroit comme ça avec toi, Kenny, fait-elle en le regardant de la tête au pied, tu ferais tâche. »
Christopher étire un sourire amusé. Kenny ferait tâche, c’est une certitude. Christopher Hangoover ? Il y a malheureusement dîné là-bas maintes fois avec sa famille qui n’aime rien de plus que de s’afficher régulièrement aux yeux de tous pour que personne n’oublie que les Hangoover existent.
« Je le prends comme un compliment, rétorque-t-il. Je préfère ce hangar miteux à la cage dorée des Harrison.
— Chacun ses goûts, j’imagine, » commente Cassia avec un haussement d’épaules.
Il la regarde faire quelques pas sur le sol poussiéreux du hangar. Contrairement à lui, elle est bien habillée. Une longue cape en cuir s’évase autour d’un pantalon à moitié mangé par de hautes bottes dont il apprécie particulièrement le style. Cassia doit capter son regard car :
« T’apprécies la vue ?
— Seulement tes fringues, t’emballe pas.
— T’as un truc en trop et d’autres en moins pour que je m’emballe avec toi, Kenny, s’amuse-t-elle en s’appuyant contre une poutre qui soutient le bâtiment en son milieu. Bon, tu vas me dire ce que je fous ici ou quoi ? C’est quoi le contrat qui mérite en récompense L'Obole aux Yeux Clos ? »
Christopher s’approche d’elle en sortant de l’intérieur de sa cape une photo qu’il garde entre ses doigts. Dans son autre main apparaît une fiole qu’il a, elle aussi, payé une petite fortune. Parfois, il se demande ce qu’il s’est passé pour qu’il se retrouve à débourser des centaines de Galions pour venger une femme qu’il aurait préféré ne jamais rencontrer et qui deviendra son épouse sous peu. Repoussant ces préoccupations dans un coin de sa tête, Christopher lance la fiole à Cassia qui la rattrape aisément au vol. Elle la lève au-dessus d’elle à la lumière, la fiole coincée entre son index et son pouce. Par une fenêtre en hauteur tombe un rayon de lumière poussiéreux qui éclaire le contenu obscur de la fiole.
« Je déteste les affaires d'empoisonnement, grommelle Cassia en ramenant ses yeux sur Christopher. Qui que ce soit, je peux te faire ça plus proprement, hein.
— Je sais. »
Il lui tend une photo sur laquelle se détache le profil désormais familier d’Archie Atterbury. Cassia l’attrape et la regarde pendant un long moment, ses sourcils noirs froncés au-dessus son regard ébène. Quand elle relève la tête, elle fait glisser sa monture aux énormes verres sur son front pour la coincer sur son crâne tressé. La peau sombre de sa joue se creuse d’une charmante fossette.
« Je le connais, lui, fait-elle.
— Ah oui ?
— Ouais… Ouais, c’est un duelliste mais j’ai oublié son nom. Il est plutôt bon.
— Il est en ce moment même en Pologne, explique Christopher sans prendre la peine de renseigner le prénom de la future cible de Cassia. Il fait un tournoi. La finale aurait lieu le 30. Je veux que tu agisses la veille au soir. Lui et ses petits amis ont l’habitude de se rendre dans un restaurant de la capitale. Toutes les informations sont là-dedans. »
Christopher sort une pochette de sa poche pour la tendre à la femme.
« D’accooooord… Sérieux, Kenny, c’est quoi, ça ? demande-t-elle en agitant la fiole devant lui. Je peux lui faire ce que tu veux, à ce type. Un petit meurtre tout propre au détour d’une ruelle ? Je peux te le balancer dans le… Y’a un fleuve, à Varsovie ? Bah, je peux faire sans. Tu sais, je peux faire preuve de beaucoup d’inventivité pour me débarrasser d’un corps. Il doit bien y avoir une réserve de dragons, dans le coin, non ? Tu veux qu’il souffre ? Il souffrira. Je peux aussi te le découper en petits morceaux et envoyer chacun d’eux à sa famille dans des…
— Je te paie pour ça, l’interrompt Christopher d’une voix calme en désignant d’un doigt la fiole. La veille, au restaurant. Dans le dessert. Toute la fiole.
— C’est d’un ennui, geint Cassia. Avant, les gens étaient plus simples. Ça fait des semaines que j’ai pas fait joujou. »
Christopher camoufle sa grimace en feignant une vilaine toux. C’est une partie de son travail à laquelle il n’a jamais su se faire : les gens qui apprécient sincèrement la violence et qui en font la passion centrale de leur vie. Quand il baisse sa main, c’est un sourire amusé qui règne sur son visage.
« Promis, c’est toi que je viendrai voir quand je voudrais quelqu’un pour faire joujou avec une personne dont je veux me débarrasser.
— T’as intérêt, grogne la femme. Bon… Puisqu’on parle de paiement… Tu te doutes bien que je vais pas faire ça… » Elle montre la fiole. « Sans garantie.
— J’aurais été inquiété que tu le fasses, dit Christopher avec un sourire narquois. Viens. »
Lutin en cuir le plus stylé du Pitiponk
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER
Je te montrerai la peur dans une poignée de poussière
Il traverse le hangar poussiéreux jusqu’au coin où s'entassent toute sorte d’objets rouillés et de caisses en bois. Contre un mur, juste sous une fenêtre derrière laquelle se dessinent au loin les maisons de Little Morrow, un cadre recouvert d’un drap blanc. Christopher soulève soigneusement ce dernier afin de ne pas abîmer ce qui se trouve dessous. Cassia ponctue sa surprise par un juron particulièrement bien senti. L’instant d’après, elle s’accroupit devant l’œuvre. En voyant ses yeux agrandis par l’envie et l’admiration, Christopher devine que tout le stress de ces derniers jours et tous les risques qu’il a pris ne seront pas vains.
« Elle est magnifique, souffle Cassia en levant la main sans aller jusqu’à toucher la toile.
— N’est-ce pas ?
— Et dire qu’on a jamais su qui l’avait peinte, murmure-t-elle en observant les lignes sombres des coups de pinceaux sur la partie supérieure. Une œuvre réalisée avec une maîtrise parfaite et vendue à un prix exorbitant mais l'artiste ne s’est jamais présenté, n’a jamais proposé d’autres créations.
— Les mystères des artistes, se contente de répondre Christopher en observant L’Obole aux Yeux Clos.
— Et tu l’as volé.
— En tout cas, elle est ici. Et elle sera pour toi, lorsque j’aurais l’assurance que tu as fait ce pour quoi je vais te payer. »
Cassia se redresse sans cesser de regarder l’œuvre. Elle finit au bout d’un moment par hocher la tête.
« Elle sera pour moi, ouais. Et toi, je te retrouverai où que tu sois si tu te tires avec cette petite merveille une fois que j’aurais empoisonné ton gars. »
Elle prononce ces mots en le regardant droit dans les yeux. Un frisson coule le long du dos de Christopher. Une étonnante force fait pression sur ses poumons et entrave sa respiration. Rien de dangereux. Ce ne sont que les émanations magiques qui s’échappent de Cassia. Une démonstration de force pour le convaincre de ne pas la lui faire à l’envers. Christopher se secoue et se frotte vivement les bras.
« C’est bon, c’est bon ! s’exclame-t-il en s’éloignant de quelques pas. J’ai aucune raison de me foutre de toi, Cassia. Je veux quelque chose de toi et je vais te payer pour ça. Je suis pas un connard.
— Non, rit Cassia, juste un petit truand.
— Ouais, » marmonne Christopher en la contournant pour de nouveau cacher l’œuvre sous le drap.
Il l’emportera dans la cave du Pitiponk pour qu’elle soit en sécurité le temps que Cassia fasse ce qu’elle a à faire.
« Tu assisteras à la finale, l’informe-t-il en se tournant vers elle. En toute discrétion, bien sûr. Je veux une photo.
— Ah, tu es du genre à garder des souvenirs, hein ?
— Ouais, j’ai un album avec des photos de tous les petits cons que j’ai empoisonnés, réplique-t-il. Une photo de qualité.
— Pour l’Obole, je peux bien te faire ça. Donc on se revoit le 30 au soir ? »
Christopher confirme d’un geste.
« C’est toujours un plaisir de faire affaire avec toi, Kenny, fait Cassia en jetant un regard vers la toile cachée sous le drap. Et encore plus d’être payée. On se revoit bientôt, alors. »
Elle lui fait un clin d’œil avant de s’en aller comme elle est arrivée, passant la porte coulissante et en transplanant une fois à l’extérieur. Christopher reste seul dans le hangar. Son regard ne se détache pas de la toile qui repose dans un coin. Il a pris de gros risques pour toute cette affaire et désormais, il ne peut plus faire demi-tour. Le pire dans toute cette histoire, c’est peut-être le fait qu’il ne regrette rien, absolument rien. Ni d’avoir volé le secret d’Alice en demandant à Pinkie de se renseigner sur ce qu’elle taisait, ni ce qu’il va faire à Atterbury par l’intermédiaire de Cassia. Les hommes comme Archie Atterbury ne méritent pas ses regrets. Et ils ne méritent pas non plus la gloire.
« Elle est magnifique, souffle Cassia en levant la main sans aller jusqu’à toucher la toile.
— N’est-ce pas ?
— Et dire qu’on a jamais su qui l’avait peinte, murmure-t-elle en observant les lignes sombres des coups de pinceaux sur la partie supérieure. Une œuvre réalisée avec une maîtrise parfaite et vendue à un prix exorbitant mais l'artiste ne s’est jamais présenté, n’a jamais proposé d’autres créations.
— Les mystères des artistes, se contente de répondre Christopher en observant L’Obole aux Yeux Clos.
— Et tu l’as volé.
— En tout cas, elle est ici. Et elle sera pour toi, lorsque j’aurais l’assurance que tu as fait ce pour quoi je vais te payer. »
Cassia se redresse sans cesser de regarder l’œuvre. Elle finit au bout d’un moment par hocher la tête.
« Elle sera pour moi, ouais. Et toi, je te retrouverai où que tu sois si tu te tires avec cette petite merveille une fois que j’aurais empoisonné ton gars. »
Elle prononce ces mots en le regardant droit dans les yeux. Un frisson coule le long du dos de Christopher. Une étonnante force fait pression sur ses poumons et entrave sa respiration. Rien de dangereux. Ce ne sont que les émanations magiques qui s’échappent de Cassia. Une démonstration de force pour le convaincre de ne pas la lui faire à l’envers. Christopher se secoue et se frotte vivement les bras.
« C’est bon, c’est bon ! s’exclame-t-il en s’éloignant de quelques pas. J’ai aucune raison de me foutre de toi, Cassia. Je veux quelque chose de toi et je vais te payer pour ça. Je suis pas un connard.
— Non, rit Cassia, juste un petit truand.
— Ouais, » marmonne Christopher en la contournant pour de nouveau cacher l’œuvre sous le drap.
Il l’emportera dans la cave du Pitiponk pour qu’elle soit en sécurité le temps que Cassia fasse ce qu’elle a à faire.
« Tu assisteras à la finale, l’informe-t-il en se tournant vers elle. En toute discrétion, bien sûr. Je veux une photo.
— Ah, tu es du genre à garder des souvenirs, hein ?
— Ouais, j’ai un album avec des photos de tous les petits cons que j’ai empoisonnés, réplique-t-il. Une photo de qualité.
— Pour l’Obole, je peux bien te faire ça. Donc on se revoit le 30 au soir ? »
Christopher confirme d’un geste.
« C’est toujours un plaisir de faire affaire avec toi, Kenny, fait Cassia en jetant un regard vers la toile cachée sous le drap. Et encore plus d’être payée. On se revoit bientôt, alors. »
Elle lui fait un clin d’œil avant de s’en aller comme elle est arrivée, passant la porte coulissante et en transplanant une fois à l’extérieur. Christopher reste seul dans le hangar. Son regard ne se détache pas de la toile qui repose dans un coin. Il a pris de gros risques pour toute cette affaire et désormais, il ne peut plus faire demi-tour. Le pire dans toute cette histoire, c’est peut-être le fait qu’il ne regrette rien, absolument rien. Ni d’avoir volé le secret d’Alice en demandant à Pinkie de se renseigner sur ce qu’elle taisait, ni ce qu’il va faire à Atterbury par l’intermédiaire de Cassia. Les hommes comme Archie Atterbury ne méritent pas ses regrets. Et ils ne méritent pas non plus la gloire.
Lutin en cuir le plus stylé du Pitiponk
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER
Je te montrerai la peur dans une poignée de poussière
Lundi 3 juillet 2051
51, NEW CAVENDISH STREET, LONDRES
51, NEW CAVENDISH STREET, LONDRES
La musique résonne dans le salon de l’appartement lorsque Christopher rentre. En enlevant ses bottes dans l’entrée, il aperçoit Alice sur le canapé, à l’endroit où elle s’assied toujours. Il est persuadé qu’elle avait les jambes repliées contre elle avant qu’il n’ouvre la porte. Il capte son regard quand elle lève la tête vers lui et pour la centième fois depuis qu’elle est arrivée chez lui et qu’elle habite avec lui, il se fait la réflexion que cette nouvelle coupe de cheveux lui va merveilleusement bien. Il se gardera évidemment de le lui dire.
« Les meilleurs macarons du Londres moldu ! » s’exclame-t-il avec un sourire insolent en marchant jusqu’à elle.
Il dépose une petite boîte sur la table basse.
« Vous pourrez les faire goûter à Malone Melrose, ricane-t-il, il appréciera certainement. »
Christopher s’échappe assez rapidement pour éviter sans avoir l’air de le faire le regard noir qu’Alice lui lance certainement après cette vilaine petite pique. Elle était facile mais il n’a pas pu s’en empêcher. À vrai dire, ces macarons n’étaient qu’une excuse pour sortir de l’appartement. Ils avaient parlé des meilleurs macarons du Londres moldu il y a quelques jours et il avait l’intention d’emmener directement Alice y goûter. Mais il s’est dit que les douceurs sucrées iraient bien avec l’autre surprise qu’il ramène à la jeune femme.
Sans se soucier de ce que peut bien répliquer Alice à son petit jeu, Christopher se rend dans la cuisine pour se servir un verre d’eau qu’il boit tout en observant la sorcière toujours installée sur le canapé. Il aurait pu ne rien faire et la laisser découvrir le reste toute seule, elle finira bien par apprendre ce qui s’est passé, ne serait-ce que lorsqu’elle reprendra ses cours avec Derek (et sûrement Clinton, pour l’été), mais il préfère qu’elle puisse se préparer à tout ça. Il n’a aucune idée de comment elle pourrait réagir ni même si elle comprendra son implication dans l’affaire. Christopher étouffe la légère appréhension qu’il ressent. Les dés sont de toute manière lancés. Et les résultats sont beaucoup plus probants que tout ce qu’il aurait pu imaginer.
« Il y avait un monde fou dans la boutique, explique-t-il en contournant le comptoir pour revenir dans la pièce principale. Au début, j'ai sorti ma bourse de Galions au lieu de sortir le porte monnaie où je garde l’argent moldu. La honte. »
L’air de rien, Christopher sort de la poche de sa veste en cuir un journal plié en deux. Il le lance machinalement sur la table basse. Une image trône au centre, entourée d’un article écrit à l’encre noire. Sur la photographie enchantée pour bouger, un duelliste, dont les traits gracieux sont facilement reconnaissables pour toute personne l’ayant un jour côtoyé, lève son bras armé pour lancer un sortilège avant d'être interrompu par un violent haut le cœur qui le plie en deux. Un titre attire le regard, juste au-dessus de la photo :
« LE FAVORI S'EFFONDRE EN PLEINE FINALE D'UN DUEL ENTRE GENTILHOMMES : ATTERBURY CONTRAINT À L'ABANDON »
Il ne s’agit pas d’un journal national, ni même d’un papier à grande ampleur. Ce n’est que la gazette qui fait le tour de toutes les familles riches sorcières, le genre de papier que ne lisent que les personnes comme Lillian Hangoover qui ont la passion de savoir ce qui se passe dans la petite vie ennuyeuse des héritiers et des filles et fils de bonne famille. Typiquement le genre qui, depuis quelques mois, évoque régulièrement la future alliance Sangblanc-Hangoover parce que Duke débourse une petite fortune pour que l’on écrive sur son fils qui bientôt sera marié. Christopher n’a eu aucun mal à trouver un employé de la gazette à payer grassement pour écrire un article sur Atterbury, photo à l’appui. Avec un peu de chance, l’article sera repris par des journaux plus conséquents, s’il fait suffisamment de bruit.
Le petit tournoi niche de ces messieurs n’est désormais plus un secret pour personne et il y a même un paragraphe dans l’article qui fait une vague critique de l’interdiction du tournoi aux femmes. Christopher ne serait pas étonné que ce point précisément, plus que ce qui est arrivé au pauvre héritier Atterbury, fasse la Une d’autres journaux qui ont plus à cœur l’égalité des sorcières et des sorciers que cette Gazette qui est soumis au regard du Conseil des Sorciers. Mais ce n’est pas cela qui intéressera le plus Alice, sans nulle doute. Parce que l’article qui entoure la photographie sur laquelle se trouve Archie Atterbury évoque sans équivoque le moment où il s’est vidé sur l’estrade de duel, à quelques sortilèges à peine de la finale qu’il aurait très certainement remporté s’il n’avait pas été indisposé. On peut lire entre les lignes, car jamais la Gazette ne se montera vulgaire au point d’évoquer un tel sujet, que l’homme a vomi ses tripes et qu’il s’est littéralement vidé de l’autre côté également, souillant à la fois l’estrade et ses onéreux vêtements.
Christopher a lu l'article avec un plaisir froid, alarmé de ne ressentir aucune empathie pour la souffrance de cet homme mais conscience de sa responsabilité dans la faire. La seule critique qu'il pourrait porter sur la rédaction de l’article, c’est la fin alarmante : le pronostic vital d’Atterbury serait engagé.
Ce n’était pas prévu, évidemment. Mais c’est souvent le risque avec des potions achetées dans l’Allée des embrumes. On ne sait pas si elles se contenteront d’indisposer celui qui la boit ou si elle lui rongera suffisamment les intestins pour que son pronostic vital soit engagé. Mais qu’importe, finalement, les conséquences de cette charmante potion ? Archie Atterbury a déclaré forfait, il s’est humilié devant tous et Christopher fera en sorte que cet article ne soit jamais oublié. Sans compter les critiques qui seront désormais portées sur ce fameux tournoi qui passionne les jeunes hommes de bonne famille mais qui dérangera n’importe qui d’autre capable de reconnaître que son existence même est une insulte à toutes les sorcières du pays.
Lutin en cuir le plus stylé du Pitiponk
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER