En colonie Vois sur ton chemin

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été 2047
La file des adolescents avançait doucement sur le chemin empierré, comme une grande pelote bigarrée qui bien groupée au départ se serait petit à petit étendue en long ruban coloré, accrochant à elle au passage bâtons de marche et divers objets ramassés sur les bas-côtés, dont ces quelques cailloux du sentier que certains se plaisaient à comparer : "tu vois pas que celui-là c'est le croisement de la carte chocoblaireau et du Cromlech du parc ?", "n'importe quoi, c'est si clairement Rowena Serdaigle qu'il y a un mot de passe dessus. Chocoblaireau de rien du tout.".

La nuit de bivouac vers laquelle le trio des experts cailloutiers et les autres jeunes aventuriers marchaient ainsi, avec leur entrain et leurs chapeaux bien vissés, était, après les nuits dans les cabanes, souvent leur préférée. Et il était vrai qu'aussi du côté d'Hanae et des trois autres adultes de la colonie pour jeunes sorciers, la soirée à la belle étoile glissait toujours ce frisson particulier au creux des peaux et des pensées.

Mais en attendant, hissez haut, hissez hé, un pas devant l'autre sans rien lâcher, la soirée cinq étoiles se méritait ! Car c'était tout un trajet de sacs à dos rebondissants sur les épaules et de rires ricochetant entre les 'j'ai mal aux pieds, Hanae' qu'il s'agissait d'accompagner. Et les cheveux blond foncé tressés dans une de ces larges tresses lâches, la Londonienne aimait passer d'un groupe à l'autre sans se fixer, donnant un petit coup de coude en réaction à une taquinerie par-ci, un large sourire par-là, un pouce levé pour soigner la fameuse épidémie de 'mal aux pieds' à un troisième endroit.

Clôturant une interaction avec un autre groupe par un hochement d'acquiescement, Hanae se re-fixa finalement à côté de la benjamine du groupe, la jeune Lonely, lui sourit :

- Le coucher de soleil tout là-haut une fois arrivés, tu verras, ça en vaudra mille fois la peine !
Tout là-haut : là où la lumière orangée jouait à cache-cache derrière le rideau de montagnes. Là où on découvrait qu'il existait toute une palette de "orange", et on était soudain pris, quand on s'appelait Hanae, d'une violente envie de peindre pour la raconter.


@Lonely Smile :cheers:

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Lonely avançait en essayant très fort de ne pas avoir l’air fatiguée.
Ce qui était compliqué, parce qu’elle était fatiguée. Très fatiguée même. Son sac lui semblait devenu trois fois plus lourd depuis au moins une heure, ses jambes piquaient un peu à chaque montée et ses lacets avaient décidé d’être ses ennemis personnels. Mais elle tenait bon. D’abord parce qu’elle était trop fière pour se plaindre une quatrième fois. Ensuite parce qu’autour d’elle, tout le monde avait l’air de vivre une aventure extraordinaire, et qu’elle ne voulait surtout pas être celle qui ralentissait l’aventure.

Alors elle marchait. Ses lunettes glissaient régulièrement sur son nez à cause de la chaleur, et elle devait les remonter du bout de l’index toutes les trente secondes environ. À un moment, elle s’était mise à ramasser des pierres elle aussi, surtout parce qu’elle trouvait rassurant d’avoir quelque chose dans les mains. Dans la poche de sa veste dormaient maintenant un caillou en forme de cœur écrasé et un autre qui ressemblait vaguement à une chouette... si on le regardait très fort et avec beaucoup d’imagination.

Quand Hanae revint marcher à côté d’elle, Lonely leva immédiatement les yeux vers elle. Elle aimait bien la façon qu’avait l’adulte de circuler partout dans le groupe, comme une espèce de soleil mobile qui apparaissait toujours pile là où quelqu’un avait besoin d’encouragement, ça la rassurait. À la mention du coucher de soleil, la fillette tourna la tête vers les montagnes au loin. Les couleurs commençaient déjà à changer un peu, lentement.
- Mille fois ? répéta-t-elle avec sérieux, légèrement essoufflée. Ça fait beaucoup de peine à valoir quand même.
Et malgré sa fatigue, un petit sourire discret apparut sur son visage. Elle resserra les bretelles de son sac avant d’ajouter plus bas :
- Je crois que j’ai jamais vu un vrai coucher de soleil en montagne… À Londres on voit surtout… des immeubles. Et des pigeons. Vous aimez les pigeons ? Pas moi, ils font caca partout !

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@Hanae Philipps la voici la voilà !

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L'autre moitié d'Elizabeth Johnson

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Quand la benjamine parla des pigeons avec ce sérieux indigné, Hanae laissa échapper un encore plus grand sourire, léger et amusé. Mais avant de lui répondre sur les pigeons évoqués, elle profita d'un interstice pour glisser une proposition à la moins âgée :
- Tiens, on fait un échange, tu veux bien ? Tu portes mes jumelles super-précieuses autour de ton cou, et en échange, je porte ton sac au-dessus du mien pendant la montée ?

Hanae laissa le temps à Lonely de répondre, réagir et d'éventuellement procéder à l'échange avant de continuer. Aux yeux de la plus grande, Lonely s'était tellement bien intégrée dans ce groupe qu'elle avait adopté la perspective de ces gens qui regardent leur environnement, qui y collectent même l'apparemment insignifiant, les cailloux trouvés par terre ; ceux qui regardent leur environnement, par opposition au manteau coutumier d'indifférence ruisselante des Moldus ou des Sorciers.

Lonely dans ses paroles avait en effet tout à fait mis de côté ce sentiment très urbain qu'il y avait à marcher en ne regardant que son nombril et ses pieds.
- Je ne crois pas que les villes soient moches. Je crois plutôt que les gens ne prennent plus souvent le temps de voir leur beauté.

Ceux qui déploraient la grisaille de ces "immeubles" que mentionnait Lonely, par exemple.

Car il y avait le gris clair et froid de la brume londonienne à l'heure où les façades se réveillaient, le gris différent, presque doré et sale des doigts de lumière traversant la torpeur de l'après-midi sur Piccadilly, et les gris violets, presque tendres, au moment où la nuit commençait à prendre possession des rues de Camden, et que le marché semblait plongé dans un poème.

Ceux qui déploraient le bitume au pied des "immeubles" mentionnés, aussi.

Ce bitume des villes qui était comme une peau ancienne qui couvre, protection épaisse, les artères de la cité. Une peau qui brille et suinte après la pluie. Qui craquèle avec l'âge. Qui a la fièvre quand il fait chaud. Qui frissonne sous les pneus. A laquelle les virages trop violents parfois laissent des égratignures. Une peau suturée du fer des lignes des tramways, celui qui scintille sous l'orage ; une peau tachetée et des flaques de pluie et des halos de lumière, qui parfois se mêlent dans des reflets arrondis et irisés.

Et puis, revenons-y, ceux qui déploraient les "pigeons". Les pigeons qui seraient briseurs de symétrie des bâtiments avec leurs trajectoires et dépôts aléatoires. Et puis créatures pataudes et maladroites dans un monde d'harmonie. Et patata, et patati.

- Tu sais pourquoi il y a des pigeons dans les villes moldues ? sourit Hanae, la voix sereine posée entre les pas.

- En fait, c'est l'équivalent de nos hiboux. Les pigeons étaient des animaux sauvages et ils ont été apprivoisés par les Moldus pour le transport de leur courrier. Alors ils se sont acclimatés aux villes des Moldus. Et puis ensuite, les Moldus ont changé de technique de transport de leur courrier. Les pigeons sont restés. Mais les Moldus qui ne leur trouvaient plus d'utilité ont commencé à mépriser les oiseaux qu'ils avaient au départ désiré. Il n'existait aux yeux d'Hanae aucune créature, aucun être, aucun humain non plus qui soit mal-aimable. Seulement des mal-aimés.

- Je dirais que faire caca, c’est quelque chose de naturel, tu vois ? Tous les êtres vivants le font, toi, moi, les pigeons. Mais fabriquer trop de choses, les jeter n’importe où, ça, je serais d'accord pour dire que c'est dégoûtant. Hanae espérait qu'un peu de conversation tiendrait haut le coeur de Lonely, et lui ferait oublier tout à fait la montée un peu raide et un peu longue aussi qui commençait.

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Lonely écouta Hanae avec une attention, ses petites jambes continuant pourtant d’avancer courageusement sur le sentier. Quand la proposition d’échange arriva, elle cligna plusieurs fois des yeux derrière ses lunettes, surprise mais ses yeux s'illuminèrent cependant.
- Vraiment… ? Vos jumelles ?
Dans sa voix, il y avait ce mélange d’émerveillement et d’inquiétude des enfants à qui on confie quelque chose de précieux. Elle hésita une seconde entière avant de finalement retirer son sac avec précaution. Le poids disparut de ses épaules dans un soulagement immédiat qu’elle essaya très fort de ne pas montrer.

Puis Hanae plaça les jumelles autour de son cou. Instantanément, Lonely redressa un peu la tête, comme si cet objet faisait d’elle quelqu’un de plus important. Ses doigts vinrent toucher les jumelles avec infiniment de précautions pendant qu’elle reprenait la marche avec un petit sourire.
Et elle écouta. Les immeubles, le bitume, les pigeons. Au début, elle avait voulu répondre tout de suite que les pigeons restaient quand même un peu affreux. Mais plus Hanae parlait, plus Lonely regardait autour d’elle différemment, comme si ses mots avaient changé quelque chose dans sa manière de voir.
- Les Moldus ils sont bizarres quand même… murmura finalement la benjamine. Ils apprivoisent un animal et après ils décident qu’il est nul ? C’est un peu triste.

Ses yeux descendirent vers le chemin pierreux avant qu’elle ne donne un petit coup de chaussure dans un caillou.

Quand Hanae parla des déchets, Lonely hocha cette fois la tête avec énergie.
- Oui ça c’est vrai ! Une fois devant la boutique de maman y’avait un monsieur qui a jeté son papier par terre alors qu’il y avait une poubelle juste là. Genre… juste là.
Elle écarta les mains avec indignation.
- Mon papa est allé le réprimandé parce que c'est la voie publique il me semble ?
Puis, après un petit silence :
- Moi je crois que les pigeons me font surtout peur quand ils volent vers moi d’un coup. On dirait qu’ils savent jamais où ils vont. Vous connaissez le Dodo ? Comme je commence à bien lire, je lis des choses sur "l'époque" et il parait qu'il y avait un oiseau qui s'appelait le Dodo, c'était une... Évolution ? Du pigeon !

Elle leva ensuite les yeux vers Hanae avec curiosité.
- Vous regardez toujours les choses comme ça vous ? Comme… des tableaux un peu ? Même le bitume ?

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Hanae ne répondit pas tout de suite. Elle se contenta de sourire, un peu, puis beaucoup en regardant ses semelles qui frottaient contre les blocs de pierre pas tout à fait stables :
- Attention à vos chevilles, c'est la partie moins évidente, certaines pierres roulent.
et d'autres glissent, lissées par la pluie qui les dévale pendant les tempêtes en filet que rien ne retient et le passage régulier des pieds chaussés d'adultes et de gamins.

Ce n'était pas évident d'imaginer, quand on se concentrait sur le fait de ne pas embrasser les cailloux sous ses pieds ou devoir faire une gymnastique de rattrapage poussée que l'on regardait le monde comme un tableau. Certains dans l'histoire avaient employé ce même mot, comme Lonely, cela dit. Charles Baudelaire, par exemple. Un Moldu d'Outre-Manche qui dans ses Fleurs du Mal avait consacré toute sa deuxième partie aux "Tableaux parisiens", une succession de vignettes capturées dans le flux continu de la vie de la capitale du XIXè siècle, les silhouettes et les créatures qui surgissaient dans la rue, passaient, se trouvaient, se perdaient, disparaissaient.

Beaucoup de gens et d'animaux seuls, en fait. Un cygne abandonné, des petites vieilles, une passante. Hanae raccrocha sa rêverie à la notion d'apprivoisement qu'évoquait Lonely, poussant une pierre coupante du passage pour laisser la petite repasser devant elle sans s'y écorcher :
- Dans le monde moldu actuel, ce n'est malheureusement pas souvent le temps et l'attention qu'on donne à un objet qui font sa valeur.

Un autre Moldu d'outre-Manche -décidément, ils étaient doués, ces Français-, Saint-Exupéry, ne parlait pas de pigeons, comme Lonely, certes, mais de renard, d'apprivoiser avec du temps, des rituels, des habitudes. Ecrivait en son temps qu'apprivoiser, c'était créer des liens qu'on ne pouvait plus jeter et dont on était responsable.

Mais Saint-Exupéry, les sociétés moldues occidentales ne l'avaient pas beaucoup écouté.
- Souvent, on aime quelque chose parce que c'est "cool" d'après ce qu'en pensent les autres. Pas parce qu'on s'est donné le temps de le comprendre, de l'apprivoiser. Alors forcément, on le jette dès que le regard des autres, de la société, change sur lui.
Si ce qui est digne d'attention est ce qui est neuf et non pas ce qui s'inscrit dans la durée, alors le fait de jeter qui produit cette sensation âcre de gaspillage et de gâchis que Lonely et Hanae partageaient est structurel, logique. On ne tisse plus une familiarité personnelle, progressive avec l'objet, on adhère juste en surface à une image pour laquelle on ne s'est pas personnellement investi, et dont on n'a par conséquent aucun mal à se détacher le moment venu.

- Peut-être que le problème avec les déchets, ce n'est pas tant qu'ils soient par terre ou dans la poubelle -même si ton père fait bien de les ramasser-, mais qu'il y en ait autant, tu vois. Car à force de remplacer les choses on finit par croire qu'on pourra remplacer aussi les êtres vivants, comme le dodo tu as raison. Et ce n'est pas vrai.

Non, d'après l'Anglaise, ce n'était pas vrai que les choses et les gens étaient des unités dépourvues de liens durables et enracinés entre elles. Pour Hanae, dans le monde sorcier, par la magie, tout était relié, mais dans le monde moldu aussi, tout était lié. La Londonienne voyait le monde comme une continuité de formes, de couleurs, de sons, un tableau gigantesque - Lonely avait raison, au fond - et unique, dont on ne pouvait pas gratter une partie sans porter atteinte à la vue d'ensemble.

L'odeur de feuilles froissées et de bois chauffé accompagnait la montée pierreuse, et il fallait encore un peu de courage pour zigzaguer entre les dernières pierres. Mais bientôt déjà, le groupe arriverait au sommet, et Hanae sourit de manière encourageante en direction de Lonely. Et puis, pour tenir jusque-là, la grande relança une question, doucement :
- Et toi, tu as des personnes et des objets préférés ?


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Avant même de répondre, Lonely baissa instinctivement les yeux vers le sentier.
Les paroles d'Hanae arrivaient juste au bon moment. En effet, elle remarqua presque aussitôt une pierre qui bougea légèrement sous sa chaussure. Son cœur fit un petit bond et elle retrouva son équilibre de justesse en ouvrant les bras. Ses joues rosirent aussitôt.
- Oups...
Elle souffla un petit rire avant de reprendre un pas plus prudent. Les jumelles contre sa poitrine se balançaient doucement au rythme de sa marche et elle posa une main dessus par réflexe, pour s'assurer qu'elles étaient toujours là.

Pendant que la jeune femme parlait, Lonely resta silencieuse.
Elle ne comprenait pas tout. Certains mots étaient un peu compliqués et certaines idées encore plus. Pourtant, elle avait cette étrange impression qu'elles étaient importantes. Alors elle les rangeait soigneusement quelque part dans sa tête, dans cet endroit où elle gardait toutes les choses qu'elle ne comprenait pas encore mais qu'elle voulait comprendre plus tard.

Quand Hanae expliqua que les gens aimaient parfois les choses simplement parce qu'elles étaient « cool », Lonely fronça légèrement les sourcils. Ça lui paraissait... bizarre.
- Mais si tout le monde fait pareil... comment on sait ce qu'on aime vraiment ?
La question était sortie toute seule. Elle réfléchit quelques secondes en regardant les montagnes qui se rapprochaient peu à peu.
- Moi, je crois que j'aime les choses même si personne d'autre les aime.

La dernière question d'Hanae la fit immédiatement sourire. Cette fois, la réponse lui vint beaucoup plus facilement.
- Oui ! Déjà, mes parents et Rufus mon chien.
Son visage s'illumina. La réponse avait été si évidente qu'elle n'avait même pas eu besoin d'y réfléchir.
- Et j'adore les livres ! Et vous ?

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