Feutrée PV PNJ

À peine les mots sont-ils sortis d'entre mes lèvres que déjà je les regrette. Se livrer de cette manière, le cœur ouvert et aveugle aux vents pleins de dents prêtes à mordre, avouer ses douleurs avec la demande sous-jacente de les considérer, voire même peut-être de les soigner, et parler de ma mère, la comparer, en désigner les imperfections ! Merlin ! J'ai l'impression, par ce simple relâchement, de la trahir. Elle a le dos tourné, loin d'ici, et je dis du mal d'elle, je la dévoile dure et décevante. Ma propre mère ! À une sorcière qui pourrait la connaître ! Je m'en veux oui, ce n'était pas adapté, je n'aurais pas dû, pas aussi frontalement. Les histoires de famille restent dans la famille ; les douleurs de famille ne regardent que la famille, elles ne doivent pas sortir, elles ne peuvent pas s'exprimer. Critiquer les miens ! C'est osé ; c'est inconvenant. Pourtant, Molly aussi a parlé de sa famille, de ses sentiments, de ses blessures... D'une certaine manière, elle m'a invitée à faire de même, et j'ai laissé couler quelques gouttes de ma solitude. Je ne suis même pas certaine que cela m'ait fait du bien.

Je lève les yeux vers l'employée du Jardin, dont le visage a repris des couleurs, soulagée d'y retrouver une lumière rassurante ; si elle rayonne de nouveau, alors il n'y a pas à s'en faire. Je peux agir comme si de rien n'était, continuer à vider ma tasse, à me cacher derrière ce geste, et balayer d'un sourire toutes les réponses qui pourraient m'être apportées vis-à-vis de ma mère. Ce n'est rien, j'ai exagéré, ma mère aussi est incroyable, elle me manque, et ce n'est pas qu'elle ne me laisse pas le droit d'échouer, mais plutôt qu'elle ne désire que le meilleur pour moi et qu'elle sait que je pourrais aller loin, que si je persiste dans mes efforts je serai à mon tour inspirante, et une référence dans mon domaine. Je peux, donc je dois. Ce n'est pas douloureux, il me faut juste m'y faire.
Non, non, ce n'est pas douloureux.

Un sourire gagne mes lèvres.

Écouter Molly parler, se réjouir et trouver du réconfort dans mes dires me fait rougir ; j'en oublie ma mère. Ce que j'ai prononcé, tout le monde aurait pu l'affirmer, mais il semblerait que parfois les mots les plus simples, mais aussi les plus sincères, soient ceux qui fassent le plus grand bien ; il lui fallait les entendre. Cela m'est également agréable, car d'une certaine manière, faire plaisir de cette façon me rappelle que je n'échoue pas tout à fait partout, que je peux me tracer une voie où le regard de ma mère ne me courbe pas le dos.

Je hoche la tête pour réaffirmer mes dires, souriante, avant d'ajouter quelques autres propos d'une voix plus basse et hésitante.

« Je pense que vous pouvez aussi vous faire confiance, vous connaissez vos enfants... »

Faire confiance... Je n'arrive pas à partager un regard avec la sorcière, mes yeux fuient sans arrêt. Un parent qui fait confiance à son enfant, qui lui laisse de la place, qui lui donne le droit d'échouer. Pourquoi ai-je l'impression qu'Anastasia et John n'ont pas confiance en moi ? Est-ce anormal ? Est-ce de ma faute ? Devrais-je, moi, avoir confiance en eux ? Et est-ce le cas ? Je ne peux pas l'affirmer tout à fait. Alors, le problème vient-il de toutes les directions à la fois ? Et le piège de la sécurité est-il dans les yeux de Molly ? Est-ce pour cela que j'ai du mal à croiser son regard ? Ou crains-je de voir une nouvelle confession m'échapper ? (Ils n'ont pas confiance en moi.) Je prends mon courage à deux mains avant de croiser ses iris ; ce n'est rien, je n'ai pas à redouter quoi que ce soit, à Molly Bentley je peux faire tout à fait confiance, je le sais.

Pourtant, je me découvre troublée lorsqu'elle prend la défense de ma mère. J'aurais préféré qu'elle n'en parle pas, et l'idée de me mettre à la place d'Anastasia, d'essayer de ne pas lui en vouloir et de la comprendre m'est étrangement difficile. C'est reconnaître qu'elle aussi peut faire des erreurs. Mais pourquoi le pourrait-elle et pas moi ? Ma rancœur s'éveille et s'étire, mais je la recouvre de terre. Quoi que ma mère fasse, quoi que ma mère dise, quoi que ma mère pense, je tiens à elle. Mais elle, tient-elle à moi ? Molly a-t-elle raison d'affirmer qu'elle s'en veut ? J'ai du mal à l'imaginer. Anastasia, repentante ! Anastasia, désolée ! Elle n'est pas ainsi, elle ne s'excuse pas.
Comment l'employée du Jardin peut-elle assurer que ma mère est comme nous ? Comment peut-elle me demander d'être clémente avec elle, alors qu'elle ne la connaît pas, qu'elle ne sait rien de la douleur qu'elle fait naître en moi ? Je devrais l'écouter, permettre à ses idées de se faufiler jusqu'à moi ; et peut-être qu'en réalité, oui elles le font, elles me gagnent et me questionnent ; mais pour le moment je ne parviens qu'à demeurer figée, glacée et mal à l'aise. Je ne veux pas aborder davantage ce sujet. Ici, il vient comme une mauvaise herbe à arracher.

Je hausse les épaules, manquant d'assurance et de conviction.

« Vous avez sûrement raison. »

Les yeux baissés et les lèvres closes, je n'ajoute rien et m'enferme dans le silence. Assise à une chaise comme au bord d'une falaise, j'écoute ma respiration et celle de la sorcière aller et venir telles des vagues, contemplant mon amertume.

#466962Botaniste au Jardin de Draíocht