Sous les pierres familiales

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Le vrombissement du vent et des branches résonnait encore dans la cour du grand manoir écossais, tandis que les lourdes capes noires des familles franchissaient peu à peu les grilles du domaine.
Les salutations se faisaient rares. Quelques poignées de main étaient échangées par convenance, quelques regards se croisaient avant de s'échapper aussitôt.
Les ennemis d'hier observaient une trêve silencieuse, réunis pour honorer la mort d'un être cher — ou du moins, d'un être important.
Quand le picotement du froid sur ses joues l'assaillit, Noa se recroquevilla un peu plus dans sa fidèle écharpe jaune poussin, tandis que sa mère posait une main sur son épaule. À ce contact, la fillette se tourna vivement vers le visage grave de sa mère. Elle ne l'avait pas souvent vue ainsi : le regard posé sur elle sans vraiment la voir. Les épaules droites, l'élégance tendue jusqu'à frôler l'arrogance.
Son père, lui, ne quittait pas sa femme des yeux, comme s'il savait des choses que Noa ignorait.
On ne lui avait pas raconté grand-chose de cette journée. Simplement que ce grand-père qu'elle n'avait jamais connu avait rejoint le soleil dans son royaume, et qu'ils étaient venus lui dire adieu une dernière fois.
Pourtant, sa mère ne semblait pas triste comme Noa l'avait été lorsqu'elle avait perdu son lapin. Ce n'était pas la même tristesse. C'était autre chose. Quelque chose de plus froid. De plus lourd.
Et malgré son jeune âge, malgré les adultes en noir qui se pressaient autour d'elle, Noa ressentait ce décalage. Comme si elle assistait à quelque chose d'important sans vraiment en comprendre les règles.
Puis la main sur son épaule se resserra, et la fillette s'immobilisa, surprise. Le regard de Donatella avait quitté sa fille pour se poser sur quelque chose au loin, parmi la foule de manteaux noirs. Ils n'étaient séparés que de quelques mètres, et pourtant un fossé semblait s'être creusé entre les deux groupes. Un no man's land instauré par un simple regard.
Donatella ne prit pas la peine de s'avancer. Sa voix claqua dans l'air froid et lourd de la cérémonie.
— Victoria. Cela faisait longtemps.
La gamine, toujours prisonnière de la main de sa mère, déglutit. Elle ne l'avait pas souvent entendue prendre ce ton-là. Mais à chaque fois, cela s'était mal terminé pour quelqu'un. Souvent pour elle.
Pendant un bref instant, elle crut même entendre son nom complet résonner dans le vent.
Noa Arabella Vane.
Le genre de nom qu'on prononçait quand elle avait fait quelque chose de très stupide. Ou de très impressionnant. Généralement les deux.
Elle leva alors ses yeux d'eau vers la femme appelée Victoria, emplis d'une compassion sincère. Pour rien au monde, elle n'aurait voulu être à sa place.
451 mots
#d19002 - Tournes-toi vers le soleil, et l'ombre sera derrière toi.
Sous les pierres familiales
Fallait bien avouer que l'Écosse était magnifique. Une terre sauvage, déchirée par le vent. Mystérieuse et hostile. J'ai découvert des lambeaux de ma terre natale, lors de mes trajets à bord du Poudlard Express, mais rien que des paysages qui filaient à grande vitesse, des étendues inaccessibles, de l'autre côté de la vitre.
Aujourd'hui, c'était différent, je pouvais toucher l'herbe grasse, sentir l'air sur mon visage. Mais aujourd'hui, n'était pas un jour de détente dédié au plaisir fugace d'un sentiment de liberté. C'était même le contraire. Aujourd'hui c'était l'enterrement d'un grand-père dont je n'avais aucun souvenir. William.
La veille, Mila était partie chez papa à Brighton, tandis que maman et moi, avions transplané en Écosse.
Nous avions passé la nuit dans une auberge pittoresque sur l'île de Skye, à un kilomètre du berceau familial.
Le berceau en question était un gigantesque manoir, typiquement dans le style écossais. De lourdes pierres grises, d'énormes tours carrées, entourées d'un parc verdoyant, et d'une immense grille en fer forgé noir qui faisait office de clôture. Le tout, dans une ambiance ensoleillée aurait été élégant mais aujourd'hui, le ciel gris semblait prêt à écraser l'édifice, donnant au manoir, un aspect froid et lugubre, comme dans ce vieux film "La famille Adams".
En passant la grille je ne pu retenir ma surprise :
- Oh la vache ! Mais c'est immense ! Je crois qu'à part Poudlard, j'ai jamais rien vu d'aussi grand ! C'est là qu't'as grandi ?
- Oui... C'est Knockderry Castle. J'y ai grandi et toi tu y es né.
Sa voix tremblait de nostalgie, ou de malaise, j'en savais trop rien.
Elle a passé son bras sous le mien et nous avons longé l'allée, côte a côte, au milieu d'inconnus en cape sombre. C'était bizarre, à l'extérieur, elle paraissait calme et sereine, mais son bras crispé sous le mien m'indiquait qu'elle était tendue, aux aguets, comme si elle s'attendait à voir surgir un fantôme.
C'était peut-être normal. Après tout, ça faisait presque quinze ans qu'elle n'était pas revenue. Et puis, même si les rares fois où elle parlait de William, ce n'était pas en bons termes, il était quand-même son père.
Alors je ne disais rien, je marchais en silence, mon bras emmêlé au sien, pour l'accompagner ou la soutenir.
Je regardais les gens autour de moi. Ils avaient des mines austères dans leur tenue noires de deuil. Pourtant, ils n'avaient pas l'air triste, juste, comme s'il étaient là par devoir. Comme moi en fait.
Est-ce que c'était normal que je ne ressente rien ? La seule chose, c'est que je me sentais ridicule dans mon costume noir. On aurait dit un pingouin.
Sinon rien, ni peine, ni mélancolie... Je me souviens de l'enterrement de Mima, j'avais tellement pleuré.
Mais aujourd'hui, j'arrivais pas à imaginer un monde dans lequel ma grand-mère Bianca, douce et gentille, pouvait être avec un homme comme William.
Je me perdais dans mes souvenirs quand la main de ma mère s'est serrée autour de mon poignet.
J'ai aussitôt tourné mon visage vers elle, puis mon regard a suivi le sien.
Plus loin, une femme aux cheveux blancs remontés dans un chignon sophistiqué, portait une longue cape de velours noir. Elle serrait la main d'invités.
Ma mère ralenti le pas, comme pour retarder l'échéance.
Mais c'est une voix sortie du néant qui nous stoppa. Une voix douce mais froide, à en filer la chaire de poule.
Je me tournais vers la femme qui avait interpellé ma mère.
Je l'ai reconnue au premier coup d'œil. Il y avait de nombreuses photos d'elle et maman à la maison. Ma tante Donatella, dont Mila tenait son deuxième prénom, tout comme moi j'avais celui d'oncle Lorenzo.
Elle était entourée d'un homme et d'une enfant. Mon oncle Dural et ma cousine Noa. Je connaissais l'histoire bien-sûr, même si maman en parlait peu, de peur que les larmes la submerge.
Les quelques mètres qui nous séparaient semblaient s'étirer alors que nous avancions dans leur direction.
Plus je m'approchais et plus, je notais le contraste saisissant entre eux. Dural et Noa semblaient êtres bénis du soleil, teint hâlé et cheveux dorés. Alors que ma tante était d'une beauté froide, une peau de porcelaine entourée de cheveux d'ébène. Mais comme ma mère, elle avait un regard hypnotique, sauf que le sien était couleur d'émeraude.
Ma mère lâcha mon bras et s'arrêta un instant devant sa soeur, hésitante. Elle lui sourit. Puis d'un geste spontané et emplit d'amour, elle s'approcha et la serra dans ses bras.
- Dona, tu m'as tellement manqué.
Son souffle était court, comme si elle avait retenu sa respiration tout ce temps.
Elle se recula une seconde plus tard, en baissant les yeux.
Je connaissais ma mère et je savais qu'à cet instant précis, elle avait peur. Elle craignait que son geste n'ait fait plus de mal que de bien.
Et moi, j'avais mal pour elle.
Poussé par un élan de courage, ou parce que ma timidité semblait soudainement s'être envolée, je tendais la main vers ma tante, en signe de respect :
- Bonjour, moi c'est Ga...
- Victoria.
De concert, nous avons tourné nos regards vers la femme à la cape de velours noir.
- Mère.
La voix de ma mère était à peine audible.
Aujourd'hui, c'était différent, je pouvais toucher l'herbe grasse, sentir l'air sur mon visage. Mais aujourd'hui, n'était pas un jour de détente dédié au plaisir fugace d'un sentiment de liberté. C'était même le contraire. Aujourd'hui c'était l'enterrement d'un grand-père dont je n'avais aucun souvenir. William.
La veille, Mila était partie chez papa à Brighton, tandis que maman et moi, avions transplané en Écosse.
Nous avions passé la nuit dans une auberge pittoresque sur l'île de Skye, à un kilomètre du berceau familial.
Le berceau en question était un gigantesque manoir, typiquement dans le style écossais. De lourdes pierres grises, d'énormes tours carrées, entourées d'un parc verdoyant, et d'une immense grille en fer forgé noir qui faisait office de clôture. Le tout, dans une ambiance ensoleillée aurait été élégant mais aujourd'hui, le ciel gris semblait prêt à écraser l'édifice, donnant au manoir, un aspect froid et lugubre, comme dans ce vieux film "La famille Adams".
En passant la grille je ne pu retenir ma surprise :
- Oh la vache ! Mais c'est immense ! Je crois qu'à part Poudlard, j'ai jamais rien vu d'aussi grand ! C'est là qu't'as grandi ?
- Oui... C'est Knockderry Castle. J'y ai grandi et toi tu y es né.
Sa voix tremblait de nostalgie, ou de malaise, j'en savais trop rien.
Elle a passé son bras sous le mien et nous avons longé l'allée, côte a côte, au milieu d'inconnus en cape sombre. C'était bizarre, à l'extérieur, elle paraissait calme et sereine, mais son bras crispé sous le mien m'indiquait qu'elle était tendue, aux aguets, comme si elle s'attendait à voir surgir un fantôme.
C'était peut-être normal. Après tout, ça faisait presque quinze ans qu'elle n'était pas revenue. Et puis, même si les rares fois où elle parlait de William, ce n'était pas en bons termes, il était quand-même son père.
Alors je ne disais rien, je marchais en silence, mon bras emmêlé au sien, pour l'accompagner ou la soutenir.
Je regardais les gens autour de moi. Ils avaient des mines austères dans leur tenue noires de deuil. Pourtant, ils n'avaient pas l'air triste, juste, comme s'il étaient là par devoir. Comme moi en fait.
Est-ce que c'était normal que je ne ressente rien ? La seule chose, c'est que je me sentais ridicule dans mon costume noir. On aurait dit un pingouin.
Sinon rien, ni peine, ni mélancolie... Je me souviens de l'enterrement de Mima, j'avais tellement pleuré.
Mais aujourd'hui, j'arrivais pas à imaginer un monde dans lequel ma grand-mère Bianca, douce et gentille, pouvait être avec un homme comme William.
Je me perdais dans mes souvenirs quand la main de ma mère s'est serrée autour de mon poignet.
J'ai aussitôt tourné mon visage vers elle, puis mon regard a suivi le sien.
Plus loin, une femme aux cheveux blancs remontés dans un chignon sophistiqué, portait une longue cape de velours noir. Elle serrait la main d'invités.
Ma mère ralenti le pas, comme pour retarder l'échéance.
Mais c'est une voix sortie du néant qui nous stoppa. Une voix douce mais froide, à en filer la chaire de poule.
Je me tournais vers la femme qui avait interpellé ma mère.
Je l'ai reconnue au premier coup d'œil. Il y avait de nombreuses photos d'elle et maman à la maison. Ma tante Donatella, dont Mila tenait son deuxième prénom, tout comme moi j'avais celui d'oncle Lorenzo.
Elle était entourée d'un homme et d'une enfant. Mon oncle Dural et ma cousine Noa. Je connaissais l'histoire bien-sûr, même si maman en parlait peu, de peur que les larmes la submerge.
Les quelques mètres qui nous séparaient semblaient s'étirer alors que nous avancions dans leur direction.
Plus je m'approchais et plus, je notais le contraste saisissant entre eux. Dural et Noa semblaient êtres bénis du soleil, teint hâlé et cheveux dorés. Alors que ma tante était d'une beauté froide, une peau de porcelaine entourée de cheveux d'ébène. Mais comme ma mère, elle avait un regard hypnotique, sauf que le sien était couleur d'émeraude.
Ma mère lâcha mon bras et s'arrêta un instant devant sa soeur, hésitante. Elle lui sourit. Puis d'un geste spontané et emplit d'amour, elle s'approcha et la serra dans ses bras.
- Dona, tu m'as tellement manqué.
Son souffle était court, comme si elle avait retenu sa respiration tout ce temps.
Elle se recula une seconde plus tard, en baissant les yeux.
Je connaissais ma mère et je savais qu'à cet instant précis, elle avait peur. Elle craignait que son geste n'ait fait plus de mal que de bien.
Et moi, j'avais mal pour elle.
Poussé par un élan de courage, ou parce que ma timidité semblait soudainement s'être envolée, je tendais la main vers ma tante, en signe de respect :
- Bonjour, moi c'est Ga...
- Victoria.
De concert, nous avons tourné nos regards vers la femme à la cape de velours noir.
- Mère.
La voix de ma mère était à peine audible.
#51749c
Sous les pierres familiales
La femme interpellée était très belle. Un teint clair, des cheveux vénitiens qui encadraient son visage d'une allure presque féerique. Mais surtout, deux billes bleues brillaient dans l'obscurité de son regard.
Elle ne pleurait pas — tout comme sa sœur, qui semblait contempler le fantôme d'un passé oublié, les yeux fixés sur ces deux lunes bleues — mais chacun de ses pas paraissait plus lourd que le précédent.
Noa ne l'avait jamais rencontrée. Pourtant, elle la connaissait déjà un peu.
Elle l'avait découverte au travers des photographies dérobées dans le bureau de sa mère. Donatella ne lui avait jamais parlé de cette sœur oubliée. Alors, comme souvent lorsqu'on ne lui disait pas tout, Noa avait rempli les blancs toute seule.
Elle avait imaginé la vie de cette si belle dame, qui avait trouvé l'amour en Italie. Au milieu des canaux de Venise, avait-elle décidé. Comme dans toutes les histoires que son père cachait aux yeux de sa femme dans la petite bibliothèque.
Et surtout, elle avait longtemps pensé à son cousin.
Un cousin qu'elle ne connaissait pas encore.
Elle en avait déjà un, pourtant. Un pur Australien, avec sa drôle de manie de collectionner les cartes et de les échanger contre des services. Grâce à lui, Noa avait récupéré plusieurs portraits historiques, toutes ces petites légendes qui avaient nourri son rêve de grandeur. Jusqu'au jour où elle avait décidé qu'elle aurait, elle aussi, sa propre carte de Chocogrenouille.
Mais lui, ce garçon aux pupilles aussi marines que celles de sa mère, il ne connaissait pas encore toutes ces choses-là. Les histoires cachées derrière les noms. Les aventures que le monde avait offertes. Les petits détails qui rendaient la vie tellement plus intéressante.
Noa pourrait lui montrer.
Après tout, un cousin était censé tout savoir sur sa cousine.
Son visage s'illumina d'un sourire en direction du garçon, à l'allure sombre mais au regard clair. Elle avait déjà mille questions à lui poser, et probablement autant de choses à lui raconter.
Mais alors qu'elle s'apprêtait à faire un pas vers lui, elle sentit quelque chose changer chez sa mère.
Donatella s'était tendue.
Un peu plus à chaque seconde. À chaque pas de cette femme hypnotisante.
La fillette tourna la tête vers elle, les yeux grands ouverts d'interrogation.
Mais la main sur son épaule continuait de se resserrer, comme un étau cherchant à retenir l'avancée de Victoria.
Noa ne comprenait pas sa mère. Elle ne comprenait pas son menton si haut qu'il aurait pu toucher le soleil. Elle ne comprenait pas sa soudaine force sur son épaule.
Mais surtout, elle ne comprenait pas son regard.
Un regard figé sur sa sœur, qui semblait pourtant être beaucoup plus loin que ça.
Mais elle lui prit la main. Comme sa mère faisait pour la rassurer après un cauchemar. Comme son père l'avait fait à la mort de son lapin.
Elle entrelaça leurs doigts et serra fort. Plus fort que la main sur son épaule. Plus fort que la mâchoire resserrée de sa mère.
Puis enfin, l'interminable marche de Victoria s'interrompit.
Tout s'accéléra.
Un sourire.
Une accolade.
Donatella était restée là. La main toujours dans celle de sa fille, les yeux ouverts par la surprise.
Et un sourire. Petit. Une lueur qu'un souffle de vent pourrait éteindre.
Sa sœur lui avait manqué.
— Victoria... Tu-
Trois voix s'élevèrent de concert.
Donatella. Gabriel. Et la dernière, un timbre sec, froid. Une voix qui aurait pu faire frissonner les morts sous leurs pierres.
Mais plus encore, une voix qui signifiait tant pour les deux sœurs prodigues.
Le groupe entier se tourna dans un même mouvement vers cette femme à la lourde cape de velours.
La maîtresse de ces lieux austères.
Ginerva Sullivan.
Noa ne quitta pas la femme aux cheveux d'argent un instant. Si Victoria avait les traits de cette femme, c'était Donatella qui avait hérité de son allure. Une allure droite, qui refroidirait le plus ardent des feux.
Mais si sa mère laissait son soleil se consumer, Noa sentait que cette femme ne l'accepterait pas.
Dural posa sa main sur l'épaule de sa femme. Son premier geste. Avant cela, il s'était contenté de regarder, conscient du combat de la femme qu'il aimait, et de sa force.
Donatella, encadrée par les deux êtres qui lui étaient les plus chers, s'avança d'un pas vers la matriarche. Elle se plaça devant sa sœur, instinctivement. Prête à encaisser les coups que les dires de sa mère pourraient envoyer.
Ce n'était pas elle qui avait été appelée, mais c'était elle qui répondait.
— Bonjour, mère. C'est une très belle cérémonie, je suis sûre qu'il aurait aimé.
À cet instant, Noa eut l'impression que sa mère était redevenue une enfant. Une enfant qui cherchait encore à bien faire. Qui choisissait la diplomatie plutôt que le combat. Le respect plutôt que la liberté.
Elle ne pleurait pas — tout comme sa sœur, qui semblait contempler le fantôme d'un passé oublié, les yeux fixés sur ces deux lunes bleues — mais chacun de ses pas paraissait plus lourd que le précédent.
Noa ne l'avait jamais rencontrée. Pourtant, elle la connaissait déjà un peu.
Elle l'avait découverte au travers des photographies dérobées dans le bureau de sa mère. Donatella ne lui avait jamais parlé de cette sœur oubliée. Alors, comme souvent lorsqu'on ne lui disait pas tout, Noa avait rempli les blancs toute seule.
Elle avait imaginé la vie de cette si belle dame, qui avait trouvé l'amour en Italie. Au milieu des canaux de Venise, avait-elle décidé. Comme dans toutes les histoires que son père cachait aux yeux de sa femme dans la petite bibliothèque.
Et surtout, elle avait longtemps pensé à son cousin.
Un cousin qu'elle ne connaissait pas encore.
Elle en avait déjà un, pourtant. Un pur Australien, avec sa drôle de manie de collectionner les cartes et de les échanger contre des services. Grâce à lui, Noa avait récupéré plusieurs portraits historiques, toutes ces petites légendes qui avaient nourri son rêve de grandeur. Jusqu'au jour où elle avait décidé qu'elle aurait, elle aussi, sa propre carte de Chocogrenouille.
Mais lui, ce garçon aux pupilles aussi marines que celles de sa mère, il ne connaissait pas encore toutes ces choses-là. Les histoires cachées derrière les noms. Les aventures que le monde avait offertes. Les petits détails qui rendaient la vie tellement plus intéressante.
Noa pourrait lui montrer.
Après tout, un cousin était censé tout savoir sur sa cousine.
Son visage s'illumina d'un sourire en direction du garçon, à l'allure sombre mais au regard clair. Elle avait déjà mille questions à lui poser, et probablement autant de choses à lui raconter.
Mais alors qu'elle s'apprêtait à faire un pas vers lui, elle sentit quelque chose changer chez sa mère.
Donatella s'était tendue.
Un peu plus à chaque seconde. À chaque pas de cette femme hypnotisante.
La fillette tourna la tête vers elle, les yeux grands ouverts d'interrogation.
Mais la main sur son épaule continuait de se resserrer, comme un étau cherchant à retenir l'avancée de Victoria.
Noa ne comprenait pas sa mère. Elle ne comprenait pas son menton si haut qu'il aurait pu toucher le soleil. Elle ne comprenait pas sa soudaine force sur son épaule.
Mais surtout, elle ne comprenait pas son regard.
Un regard figé sur sa sœur, qui semblait pourtant être beaucoup plus loin que ça.
Mais elle lui prit la main. Comme sa mère faisait pour la rassurer après un cauchemar. Comme son père l'avait fait à la mort de son lapin.
Elle entrelaça leurs doigts et serra fort. Plus fort que la main sur son épaule. Plus fort que la mâchoire resserrée de sa mère.
Puis enfin, l'interminable marche de Victoria s'interrompit.
Tout s'accéléra.
Un sourire.
Une accolade.
Donatella était restée là. La main toujours dans celle de sa fille, les yeux ouverts par la surprise.
Et un sourire. Petit. Une lueur qu'un souffle de vent pourrait éteindre.
Sa sœur lui avait manqué.
— Victoria... Tu-
Trois voix s'élevèrent de concert.
Donatella. Gabriel. Et la dernière, un timbre sec, froid. Une voix qui aurait pu faire frissonner les morts sous leurs pierres.
Mais plus encore, une voix qui signifiait tant pour les deux sœurs prodigues.
Le groupe entier se tourna dans un même mouvement vers cette femme à la lourde cape de velours.
La maîtresse de ces lieux austères.
Ginerva Sullivan.
Noa ne quitta pas la femme aux cheveux d'argent un instant. Si Victoria avait les traits de cette femme, c'était Donatella qui avait hérité de son allure. Une allure droite, qui refroidirait le plus ardent des feux.
Mais si sa mère laissait son soleil se consumer, Noa sentait que cette femme ne l'accepterait pas.
Dural posa sa main sur l'épaule de sa femme. Son premier geste. Avant cela, il s'était contenté de regarder, conscient du combat de la femme qu'il aimait, et de sa force.
Donatella, encadrée par les deux êtres qui lui étaient les plus chers, s'avança d'un pas vers la matriarche. Elle se plaça devant sa sœur, instinctivement. Prête à encaisser les coups que les dires de sa mère pourraient envoyer.
Ce n'était pas elle qui avait été appelée, mais c'était elle qui répondait.
— Bonjour, mère. C'est une très belle cérémonie, je suis sûre qu'il aurait aimé.
À cet instant, Noa eut l'impression que sa mère était redevenue une enfant. Une enfant qui cherchait encore à bien faire. Qui choisissait la diplomatie plutôt que le combat. Le respect plutôt que la liberté.
799 mots
@Gabriel Riva
@Gabriel Riva
#d19002 - Tournes-toi vers le soleil, et l'ombre sera derrière toi.
Sous les pierres familiales
Je suis resté un instant figé, la main toujours suspendue entre ma tante et moi, ne sachant plus vraiment quoi faire. J'avais le choix entre la fourrer dans ma poche, la laisser pendouiller comme un débile ou ignorer ma grand-mère et continuer les présentations. En vrai, cette dernière option n'en était clairement pas une. J'ai donc choisi la poche.
Puis j'ai reculé d'un pas, préférant garder une distance de sécurité entre ma grand-mère et moi. Elle n'avait pas crié, ni même eu un ton agressif, mais sa voix était tout de même aussi tranchante qu'un couteau bien affuté. Elle me faisait penser à un dragon, mystérieuse et majestueuse mais surtout terrifiante. Et pourtant j'avais déjà eu presque trois années de cours de Défenses contre les Forces du Mal !
Et si j'en croyais le murmure de ma mère pour la saluer, je n'étais pas le seul à qui elle faisait cet effet là. Ma mère semblait tout à coup, avoir rétréci de quelques centimètres. Elle fixait Ginevra, les lèvres entrouvertes, incapable de continuer sa phrase. Je voyais sa poitrine se soulever rapidement sous son manteau en tweed noir.
Je ne sais pas si Donatella a senti son malaise ou si elle a juste répondu à l'instinct protecteur d'une grande sœur, mais elle s'est dressée comme un bouclier entre ma mère et la femme-dragon et a tenté une approche en douceur. Ce qui a eu pour effet immédiat de détendre chacun des muscles de ma mère.
C'est bizarre, jusqu'à cet instant, je n'avais jamais vraiment imaginé ma mère comme quelqu'un qui aurait eu besoin d'être défendue. En général, c'était plutôt elle qui infligeait les mots douloureux. Non pas qu'elle soit méchante, mais je comprend aujourd'hui, qu'il s'agissait en fait d'une carapace.
Mon cœur s'est serré à cette pensée, et je regrettais un peu tous ces soirs où je lui en ai tellement voulu pour le divorce, le déménagement, les mensonges...
Je l'observais, comme une nouvelle femme, lorsque la voix de Ginevra fendit de nouveau l'air.
- Merci Donatella. Tu connaissais ton père. Il aurait certainement trouvé une chose ou deux pour lui déplaire, mais certainement, il aurait aimé.
Sa voix s'est suspendue une seconde pendant que son regard parcourait furtivement ses deux filles. Puis sur un ton très légèrement empreint de reproche, elle a ajouté :
- Enfin, ce qu'il aurait surement apprécié, c'est de connaître ses petits enfants.
La salive dans ma gorge eu un peu de mal à passer.
Comme une gamine prise en faute, ma mère a posé une main sur mon épaule pour me faire approcher. Et avec un sourire doux mais inquiet, elle m'a prié :
- Gabriel, viens saluer ta grand-mère.
Euhhh, j'étais vraiment obligé ? Non parce que, rien qu'à voir comment elle me dévisageait de la tête au pied, comme un article qu'on étudierait pour évaluer sa qualité avant de l'acheter, je pouvais déjà affirmer qu'elle ne m'aimait pas.
Mais le poids de la main de ma mère sur mon épaule ne me laissait pas grand espoir quant à une éventuelle fuite.
J'ai donc relevé la tête et avec un sourire que j'aurais voulu plus assuré, je me suis présenté :
- Bonjour Grand-mère. Je suis Gabriel. Heureux de vous rencontrer.
J'étais plus terrifié qu'heureux mais je crois que c'est ce qu'on dit dans ce genre de situation.
Elle n'a rien répondu. Elle ne m'a pas dit un mot, et n'a pas bougé un sourcil.
Puis elle s'est tourné vers ma mère, et avec un ton hautain :
- Tu as un autre enfant je crois. Où est-elle ?
- Mila est à Brighton, avec son père. J'ai pensé qu'elle était trop jeune pour assister à des funérailles.
Ma mère a du être surprise par la question car elle a mis une seconde avant de répondre, ou alors elle craignait de mentionner mon père. Un moldu.
Moi j'était scotché qu'elle sente le besoin de se justifier.
Je connaissais pas Ginevra, mais j'étais a peu près sur que je ne l'aimais pas.
Alors, je suis retourné à ma place, en croisant le regard de ma cousine. Je lui ai adressé un sourire compatissant, sachant qu'elle devrait elle aussi affronter la femme-dragon...
@Noa Vane
#51749c