Macaron saveur perdition

20 juin 2051
Londres
Alice se sentait prisonnière d’un corps et d’une âme qui n’étaient pas les siens. Les battements de son cœur ne lui appartenaient pas. Ses sanglots lorsqu’elle était seule n’auraient jamais dû éclater. Jamais. Dans le reflet de son miroir, s’était pourtant elle qu’Alice voyait. Elle et ses yeux d’argent creusés. Elle et ses mèches blanches bien trop courtes. Elle et ses traits malingres. Alice. Rien qu’Alice.
Et Alice en avait assez d’être Alice. Cette pauvre petite chose qui devait s’appuyer sur Christopher pour ne pas sombrer dans d’obscurs abysses. Cette menteuse qui se cachait d’Aliosus, son sang, l’être le plus cher à son coeur. Cette pitoyable menteuse qui laissait Aelle, sa merveilleuse Aelle, sa confidente, son plus solide joyaux, dans le secret de son état. Ils ne méritaient pas Alice. Personne ne méritait cette petite âme décharnée.
Depuis des semaines désormais, Alice partageait le quotidien de Christopher. L’homme s’employait à rendre à sa jeune fiancée malgré eux les sourires que le Monde lui avait volé.
Le Monde, ou bien elle-même, n’est-ce pas ? Alice n’était pas le genre de femme à se laisser dérober ce qui lui appartenait : elle provoquait le Destin, toujours. Le Destin, Circée. Alice n’y songerait pas ce soir. Il était certain qu’il avait prévu qu’elle ne supporterait plus de se sentir misérable en passant devant le miroir, qu’elle haïrait la sensation de sa peau sous ses doigts, qu’elle retiendrait maladroitement un sanglot en se voyant dans l’incapacité de cacher la cicatrice qui mangeait sa joue. Le Destin savait que son cœur lui ferait mal, si mal qu’Alice chercherait à l’écraser de ses paumes contre sa poitrine. Quelle ahanerait, qu’elle grognerait, qu’elle pleurerait de se sentir si détestable, si laide, si mauvaise, si affreuse. Quelle tirerait ses vilaines mèches blanches avant de les secouer pour retrouver l’épaisseur qu’elle avait autrefois. Christopher n’était pas là pour se faire son garde fou. Ce soir, Alice n’avait qu’Alice. C’était trop. Bien trop. Elle ne voulait pas être seule avec elle même.
Un regard vers l’horloge indiqua à la française qu’elle ne supporterait pas longtemps cette attente. Christopher ne rentrerait pas tout de suite. Alice ne pouvait pas continuer à tourner en rond dans l’appartement. Le choc de ses pas vibraient jusque dans sa colonne vertébrale. Elle n’aimait pas sentir son corps. Elle ne voulait pas le blesser. Elle finirait par le faire si cela durait trop longtemps. Ce soir, Alice était vraiment de trop pour elle même.
Un nouveau regard vers l’horloge. Les aiguilles ne bougeaient pas assez vite.
Alice se laissa choir dans le canapé, son visage dans ses mains, ses yeux écarquillés sur ses orteils agités. Alice n’allait pas pouvoir rester comme ça. Il fallait qu’elle sorte. N’importe où. Que le capharnaüm des rues londoniennes remplace celui de se pensées. Celui de Londres, ou de n’importe où ailleurs. Mais, sortir ? Prendre le risque de tomber sur quelqu’un qui n’aurait jamais dû la voir ? Aliosus ? Aelle ? Élicia ? Non. Non. Impossible. Personne ne devait voir Alice dans cet état. Personne. Elle n’était pas prête. Il y aurait trop à assumer. Christopher lui avait offert une pause, la première depuis des années, ou bien depuis toujours. Alice en avait besoin. Elle en avait vraiment besoin.
Circée. Alice ne supporterait pas longtemps cette assourdissante solitude. Elle ne pouvait pas rester avec elle-même. Pas de soir. Elle n’y arriverait pas.
Ses pensées se cristallisèrent. Son souffle se coupa.
Quelqu’un avait l’habitude de voir Alice ne plus vouloir être Alice. Un homme. Un homme qui n’avait jamais jugé ses souhaits de perdition. Un homme qui la faisait parfois sourire, parfois rire, parfois haïr sa présence sans qu’elle ne la repousse pourtant.
Un homme que le Destin n’avait eu de cesse de jeter sur son chemin. Dans un bal. Dans un café. Dans une école.
Alice avait finit par accepter le choix du Destin. Et voilà que, ce soir, elle s’apprêtait pour le forcer à lui donner l’insouciance que Malone Melrose lui assurait toujours.
___
Godric’s Hollow
___
Godric’s Hollow
___
Le coeur battant comme jamais il n’aurait dû battre, Alice frappa à la porte de la demeure Melrose. Son palpitant avait besoin du regard clair de l’homme. Chaque pulsation appelait le reflet d’Alice dans ses yeux. Ceux qui ne mentaient pas. Ceux qui gardaient une porte ouverte vers la perdition nécessaire à celle qui souffrait d’être piégée dans une coquille qui n’aurait pas dû être la sienne.
Sur ses lèvres entrouvertes mourraient des appels sans son : « ouvrez, ouvrez, je vous en conjure, ouvrez, je mourrai de ne pas voir dans vos yeux celle que je devrai être, ouvrez, pitié, Malone, ouvrez ».
Et lorsque la porte s’ouvrit finalement, lorsqu’il lui fallu lever les yeux pour enfin mourir dans les yeux de Malone, Alice s’avança à sa rencontre, le pas enragé, les doigts tremblants. Elle se moquait des mots qu’il pourrait lui livrer, elle se fichait des questions, des doutes, des inquiétudes. Alice avait besoin de se perdre contre ses lèvres saveur perdition.
@Alizée Melrose
Avatar dessiné par ma merveilleuse Élicia Caldin
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050