Et toi, tu ferais quoi ?
DIMANCHE 9 JUILLET 2051Mère me pousse dans le dos pour me forcer à avancer. Je n'ai pas envie d'entrer dans la boutique, il y a trop de gens partout, mais elle a cette force dans les bras qui me dit que si je n'obéis pas, je le regretterai plus tard. Je ne pense même pas à désobéir, c'est promis. C'est juste que j'ai peur parce que je vais devoir rentrer tout seul là-dedans et parler aux vendeurs, puisque Clinton est dans une autre boutique avec Père. Je n'ai pas osé dire à Mère que je voulais attendre que mon frère soit avec nous. Si je l'avais fait, elle m'aurait lancé ce regard qui me fait comprendre que je l'ai déçue. Alors quand elle me pousse pour me forcer à entrer et qu'elle me bouscule un peu pour que j'aille plus vite, j'accélère et pénètre dans la librairie.
« Je vais à côté, dit Mère sans me regarder, et je te récupère après. Que je ne te surprenne pas à sortir de la librairie sans moi. Ne traine pas. Je n'ai pas de temps à perdre. »
Ses doigts passent sous mon menton pour me soulever la tête. Docile, je lève les yeux vers elle. Ses ongles pincent ma peau. La couleur de ses pupilles rappelle celle du ciel. J'aurais aimé avoir ses yeux, même s'ils sont durs quand ils me regardent, plutôt que mes deux billes noires.
« Ne me fais pas honte, intime-t-elle.
— Bien, Mère, » je récite comme on m'a appris à le faire.
Elle s'écarte sans un mot de plus. Ses longues jambes l'éloignent trop rapidement de moi. Je l'observe partir à travers la vitre. J'ai l'idiot espoir qu'elle s'arrête, se retourne et décide finalement de m'accompagner. Mais elle ne le fait pas. Elle disparaît et je reste seul. Une émotion toute noire s'invite dans ma gorge. Je lutte de toutes mes forces en me tournant vers l'intérieur de la librairie. Je ne dois pas pleurer : je ne dois pas faire honte à Mère.
Tout me paraît immense. Les étagères, les gens, même les livres. Pendant un instant, tout se mélange autour de moi ; je ne sais pas où aller. Des clients circulent sans me regarder. Clint me manque. Clint me manque. Il me manque. Il me manque. Il me...
J'aperçois un panneau au-dessus d'une étagère. Je plisse les yeux pour mieux lire. Ça dit...
« Jeu-ne-sse, » je décrypte à voix basse.
Je dois trouver un livre que mon précepteur m'a donné à lire pour l'été. Il m'a dit que ça m'apprendra à mieux parler et aussi que c'était une "lecture intelligente". Quand je lui ai timidement demandé s'il y avait des dragons dedans, il a froncé les sourcils et un grognement est sorti de sa gorge. Celui qui lui échappe toujours quand je dis quelque chose qui lui déplaît. Alors je pense qu'il n'y aura pas de dragon dedans. Je n'ai pas envie de le lire. Mais ce que je veux ou non n'a pas la moindre importance. Les adultes savent mieux que moi.
Je me glisse comme une ombre dans le rayon des romans, le regard fuyant. Je m'efforce de garder les bras le long du corps parce que « c'est pas poli de se tordre les doigts comme ça, arrête donc ! ». Je ne dois pas faire honte à Mère. J'ai cette conviction ancrée au corps. Pourtant, elle dégringole dès que je l'aperçois, au moment même où j'ose lever les yeux de mes chaussures : un livre en exposition.
Sur sa couverture brillante se détachent trois personnages de mon âge. Est-ce leurs traits résolus qui m'attirent ou bien le paysage désolé qui s'étire derrière eux ? Ou alors le titre, rédigé dans une police qui attrape l'œil. J'en oublie aussitôt mon classique du XXème siècle que je dois lire et j'attrape le roman.
Un bandeau publicitaire accroché au livre attise ma curiosité. « Et si demain vous vous réveilliez dans un monde où la magie a disparu, que feriez-vous ? ». Mon cœur s'affole bêtement : je sais que je ne pourrais pas l'acheter. Mais je ne peux pas m'empêcher, alors que je suis planté au milieu du rayon, d'ouvrir le livre pour découvrir les premières pages.
_________
Totalement libre ! Je ne sais pas où ça mène alors lâchez-vous. Que ce soit pour discuter avec Derek, pour lui piquer son livre, l'embêter, l'aider, qu'importe !
Dernière modification par Derek Hangoover le 3 août 2026, 23:29, modifié 1 fois.
Neveu préféré d'Oncle Christie
9 ans - pas encore scolarisé à Poudlard
9 ans - pas encore scolarisé à Poudlard
Et toi, tu ferais quoi ?
Le bazar. La librairie de référence du monde britannique est un véritable bazar. Des piles de livres dans tous les sens qui contraignent à tordre la tête d’un côté puis de l’autre. Les tranches sont tout sauf parfaitement alignées, il n’y aucun confort à les parcourir. Il n’aime pas fouiller, et c’est comme si cette organisation ne lui offrait d’autre choix. Ce sont d’étranges souvenirs qui hantent Hjúki qui il traverse à nouveau ces rayonnages, du genre qui donnent le vertige, ou l’impression d’être au bord de choir. Il ne va pas s’appuyer sur les piles les plus hautes pour autant. Essayer de marcher droit, ne pas trahir le tangage au fond de son être.
Le jeune mage ignore naturellement les ouvrages scolaires, ne comptant pas tomber sur quelque bambin en âge de s’asseoir sur les bancs de l’école. Ou leurs parents. La littérature sorcière peut-être rivaliser avec la littérature moldue ? Il n’en est pas toujours convaincu. À croire que vivre dans un monde où les dragons existent restreint l’imagination. Malgré la qualité inégale, quelques bons chapitres ou contes se noient parfois çà et là.
Son bleu de Nótt coule sur quelques couvertures mises en avant, plus faciles à lire que les titres serrés les uns contre les autres. Il les enregistre sans qu’elles ne suscitent son envie. Une phrase saugrenue happe son regard. Il hausse un sourcil. Assimile le texte. Et laisse éclater un rire sans joie qui meurt rapidement. C’est plus fort que lui. Que feriez-vous, il n’en sait rien, mais que seriez-vous… une étonnante épiphanie le frappe. En fort décalage avec le lieu. S’il se trouvait dans un monde sans magie, s’il pouvait vivre dans le monde de Seán sans être enchaîné à un bout de vie qu’il a l’impression de ne pas avoir choisi… eh bien, il serait heureux. Croit-il. Se fourvoie-t-il ? C’est du moins la pensée qui vient le visiter.
Juste à côté, il y a un petit garçon qui feuillette un exemplaire. Le bibliothécaire doit incliner la tête pour le voir. Diable, il a oublié à quel point les gosses ont l’air… effroyablement jeunes et minuscules. Il est passé par là. Qu’aurait pensé mini-Hjúki ? Une réponse ou un sentiment plus colérique, sûrement. Il espère tout de même que ce n’est pas le cas de cet enfant. S’il fait partie de la génération de nés-moldus arrachés à leurs parents dès leur première visite au chemin, ce qui expliquerait leur absence, ce n’est pas impossible. Qui voudrait de CE monde magique ?
Le jeune mage ignore naturellement les ouvrages scolaires, ne comptant pas tomber sur quelque bambin en âge de s’asseoir sur les bancs de l’école. Ou leurs parents. La littérature sorcière peut-être rivaliser avec la littérature moldue ? Il n’en est pas toujours convaincu. À croire que vivre dans un monde où les dragons existent restreint l’imagination. Malgré la qualité inégale, quelques bons chapitres ou contes se noient parfois çà et là.
Son bleu de Nótt coule sur quelques couvertures mises en avant, plus faciles à lire que les titres serrés les uns contre les autres. Il les enregistre sans qu’elles ne suscitent son envie. Une phrase saugrenue happe son regard. Il hausse un sourcil. Assimile le texte. Et laisse éclater un rire sans joie qui meurt rapidement. C’est plus fort que lui. Que feriez-vous, il n’en sait rien, mais que seriez-vous… une étonnante épiphanie le frappe. En fort décalage avec le lieu. S’il se trouvait dans un monde sans magie, s’il pouvait vivre dans le monde de Seán sans être enchaîné à un bout de vie qu’il a l’impression de ne pas avoir choisi… eh bien, il serait heureux. Croit-il. Se fourvoie-t-il ? C’est du moins la pensée qui vient le visiter.
Juste à côté, il y a un petit garçon qui feuillette un exemplaire. Le bibliothécaire doit incliner la tête pour le voir. Diable, il a oublié à quel point les gosses ont l’air… effroyablement jeunes et minuscules. Il est passé par là. Qu’aurait pensé mini-Hjúki ? Une réponse ou un sentiment plus colérique, sûrement. Il espère tout de même que ce n’est pas le cas de cet enfant. S’il fait partie de la génération de nés-moldus arrachés à leurs parents dès leur première visite au chemin, ce qui expliquerait leur absence, ce n’est pas impossible. Qui voudrait de CE monde magique ?
Et toi, tu ferais quoi ?
Je retourne le livre pour dévorer le résumé. Un monde apocalyptique. La disparition de la magie. Les sociétés sorcières qui s'effondrent. Je ne comprends pas tout et je crois que c'est ce qui m'attire. Le personnage principal est un garçon, comme moi. Du même âge. Lui non plus ne comprend pas tout. Sauf que lui, il a déjà fait de la magie accidentelle. J'ai envie d'en savoir plus. De me rouler en boule tard le soir à côté de la porte de ma chambre pour pouvoir lire grâce à la lumière qui passe par l'interstice de ma porte, comme Clint m'a appris.
Une ombre approche et me tire de mes pensées. Assez grande pour que mon esprit la caractérise aussitôt d'adulte. Je me redresse, je resserre les jambes, je ramène les coudes près de mon buste et je lève poliment les yeux vers elle. Ou lui. C'est lui. Un grand homme au visage intimidant. Il rit étrangement. Je baisse timidement les yeux sur mon livre. J'ai envie de me serrer contre le meuble le plus proche pour le laisser passer sans lui parler. Mais ça ne se fait pas. « T'as pas une bouche ? me demande souvent Père. Parle, un peu. J'en ai assez de ton silence. » Ne pas parler, c'est bizarre. Quand on est un garçon bien élevé, on parle. Même quand on ne sait pas quoi dire. Alors...
« Pardon... »
La voix s'échappe à peine de ma gorge. Je la racle avant de lever le visage bien haut parce que « un homme, ça a le regard droit ».
« Excusez-moi, je dis d'une voix fluette. Vous voulez passer et je vous bloque le passage. »
Je me serre autant que je peux contre la pile de livres la plus proche en agrippant mon livre. Je ne baisse pas les yeux. Même si l'homme est grand et que je ne le connais pas. Il faut qu'en me regardant il puisse reconnaître la noblesse des Hangoover. C'est Père qui le dit.
Une ombre approche et me tire de mes pensées. Assez grande pour que mon esprit la caractérise aussitôt d'adulte. Je me redresse, je resserre les jambes, je ramène les coudes près de mon buste et je lève poliment les yeux vers elle. Ou lui. C'est lui. Un grand homme au visage intimidant. Il rit étrangement. Je baisse timidement les yeux sur mon livre. J'ai envie de me serrer contre le meuble le plus proche pour le laisser passer sans lui parler. Mais ça ne se fait pas. « T'as pas une bouche ? me demande souvent Père. Parle, un peu. J'en ai assez de ton silence. » Ne pas parler, c'est bizarre. Quand on est un garçon bien élevé, on parle. Même quand on ne sait pas quoi dire. Alors...
« Pardon... »
La voix s'échappe à peine de ma gorge. Je la racle avant de lever le visage bien haut parce que « un homme, ça a le regard droit ».
« Excusez-moi, je dis d'une voix fluette. Vous voulez passer et je vous bloque le passage. »
Je me serre autant que je peux contre la pile de livres la plus proche en agrippant mon livre. Je ne baisse pas les yeux. Même si l'homme est grand et que je ne le connais pas. Il faut qu'en me regardant il puisse reconnaître la noblesse des Hangoover. C'est Père qui le dit.
Neveu préféré d'Oncle Christie
9 ans - pas encore scolarisé à Poudlard
9 ans - pas encore scolarisé à Poudlard
Et toi, tu ferais quoi ?
C’est très perturbant. Comment le maintien du petit garçon change du tout ou tout quand… il se sait vu, dirait-on. Hjúki n’aime pas cette sensation. Sentir que sa simple présence a déclenché cette attitude de façade. Se mettre sur ses gardes face à l’inconnu, ce n’est pourtant pas si anormal. Se montrer sans fard, sans stratégie de dissimulation demande trop de courage. Il apprécie voir cette audace, mais en ce monde… c’est chose rare. Il est le premier à s’enfouir dès qu’il pose un pied dans la capitale sorcière. La relâche, c’est pour Loutry, ou Cork. Le gamin pense représenter un obstacle et se confond en excuses. De plus en plus perturbant. En présentant son visage qu’il relève, le jeune adulte et saisi d’une étrange sensation de déjà-vu. Pourquoi sa petite bouille lui est-elle familière, alors qu’il ne connaît pas d’enfants ? Comme souvent, il ne creuse pas et laisse cette impression devenir pastel.
Hjúki ne lui dit pas qu’il aurait été capable de faire une ample boucle en se glissant dans les rayons transversaux pour ne pas avoir à parler à un enfant, si le souci avait été d’avoir le passage bloqué. Il ne lui dit pas non plus qu’il surestime un peu son gabari, pour imaginer entraver sérieusement tout un rayonnage. Diable, il ne sait pas parler aux gosses. Sa référence du petit âge, ce sont ses propres jeunes années, et il ne peut pas prendre les enfants pour des mini-Hjúki. Il y a cette fragilité… il craint les ébrécher. Une Dorothée dans un village de porcelaine. Il devrait être capable de tenir ce contact, puisqu’il doit parfois accueillir les petits visiteurs à la bibliothèque, les conduire vers les livres dont ils ont besoin. Pour se renseigner, pour s’évader, ça dépend. De quoi ont besoin les petiots en quête de réconfort livresque ? Il n’y a pas de réponse simple. Ce genre d’histoire dystopique ou utopique ? Il peine à juger à la couverture.
« Tu ne bloquais pas le passage. » Le bibliothécaire estime qu’il aurait trouvé le moyen d’aller où il veut sans ouvrir la bouche, si ça avait été le cas. L’enfant a pris de l’avance, en ayant lu un aperçu. Au lieu de se saisir à son tour d’un exemplaire pour l’examiner, il demande. « Un monde sans magie… Que peut penser un sorcier de ta génération de cette perspective ? » la génération pour laquelle Poudlard, l’école de magie, c’est le futur. Pas le passé. Par sa formulation, l’adulte lui permet de ne pas répondre pour lui, s’il souhaite se protéger, à l’image de sa posture qui n’est pas celle d’un gosse qui a le droit de ne penser qu’à s’amuser. La réponse sera peut-être prudente, ou d’une singulière sincérité. Ou il aura le droit à un retrait poli. Il n’a pas de grandes attentes. Saisir cette occasion de palier au fait qu’il soit devenu étranger au monde de l’enfance, quand il pensait ne pas savoir le quitter.
Hjúki ne lui dit pas qu’il aurait été capable de faire une ample boucle en se glissant dans les rayons transversaux pour ne pas avoir à parler à un enfant, si le souci avait été d’avoir le passage bloqué. Il ne lui dit pas non plus qu’il surestime un peu son gabari, pour imaginer entraver sérieusement tout un rayonnage. Diable, il ne sait pas parler aux gosses. Sa référence du petit âge, ce sont ses propres jeunes années, et il ne peut pas prendre les enfants pour des mini-Hjúki. Il y a cette fragilité… il craint les ébrécher. Une Dorothée dans un village de porcelaine. Il devrait être capable de tenir ce contact, puisqu’il doit parfois accueillir les petits visiteurs à la bibliothèque, les conduire vers les livres dont ils ont besoin. Pour se renseigner, pour s’évader, ça dépend. De quoi ont besoin les petiots en quête de réconfort livresque ? Il n’y a pas de réponse simple. Ce genre d’histoire dystopique ou utopique ? Il peine à juger à la couverture.
« Tu ne bloquais pas le passage. » Le bibliothécaire estime qu’il aurait trouvé le moyen d’aller où il veut sans ouvrir la bouche, si ça avait été le cas. L’enfant a pris de l’avance, en ayant lu un aperçu. Au lieu de se saisir à son tour d’un exemplaire pour l’examiner, il demande. « Un monde sans magie… Que peut penser un sorcier de ta génération de cette perspective ? » la génération pour laquelle Poudlard, l’école de magie, c’est le futur. Pas le passé. Par sa formulation, l’adulte lui permet de ne pas répondre pour lui, s’il souhaite se protéger, à l’image de sa posture qui n’est pas celle d’un gosse qui a le droit de ne penser qu’à s’amuser. La réponse sera peut-être prudente, ou d’une singulière sincérité. Ou il aura le droit à un retrait poli. Il n’a pas de grandes attentes. Saisir cette occasion de palier au fait qu’il soit devenu étranger au monde de l’enfance, quand il pensait ne pas savoir le quitter.