C'est moi qui t'invite
Mardi 1er août 2051
19h25
Reducio
Rose Tyler, 17 ans et Narcisse Brando, 15 ans
Très rapidement, les deux adolescents s'étaient mis d'accord en trouvant une petite brasserie, en plein cœur de Cork. Rarement Narcisse ne s'était senti aussi impatient à l'idée d'une sortie. Il avait même été surpris par Claire dans la salle de bain alors qu'il tentait de nouer le nœud de sa cravate, en vain. Après une belle taquinerie, elle avait essayé de le forcer à porter un peu de parfum, en vain également. L'adolescent n'aimait pas du tout en porter, il n'avait aucun intérêt pour sa propre odeur, lui qui prenait trois douches par jour. Il fallait dire que ses entraînements ne lui laissaient guère le choix.
"Au fait, j'ai regardé, c'que ça voulait dire Not All Men1, j'crois qu'j'ai pas tout compris..."
Cependant, il adorait l'odeur que dégageait Rose. Il ne savait si c'était son odeur naturelle, mais un étrange mélange de lilas et de sucre parfumait l'air entre elle et lui. Sa fourchette plongée dans un risotto aux asperges, il baissa enfin le regard, souriant.
La jeune femme s'essuya la bouche d'un coup de serviette, en arquant un sourcil, elle avait choisi un hamburger et des frittes.
"Ben dis donc... t'es pas bien finot, toi.
— Non mais, sérieux, j'ai regardé sur Twitter comme t'avais dit, bah j'trouve c'est hyper violent et méchant comme truc ! Les gens sont ultra méchants, et j'me faisais incendier quand j'essayais d'arranger les choses..."
Rose manqua de s'étouffer en bondissant de sa chaise, les yeux écarquillés et un sourire hilare aux lèvres.
"Attends, tu leur répondais ?
— Bah... ouais ! J'aimais pas c'qu'ils disaient, c'était trop méchant.
— Haha, oh purée, mais t'es trop bête ! On réponds pas à ce genre de mecs !
— Ah bon ? Mais faut faire quoi alors ?
— Mais rien, c'est pas ton rôle, et encore moins sur ce réseau, on peut raisonner avec personne là-bas, c'est des bouffons, tu vas t'faire bouffer."
Laissant échapper un petit murmure d'approbation timide, l'adolescent inspira en réfléchissant. Sa langue poussa l'intérieur de sa joue, tandis qu'il observait son amie manger avec plaisir. Plusieurs pensées le tiraillaient, le taraudaient. Lorsqu'il état avec elle, sa joue le picotait d'une étrange façon, et impossible d'en faire abstraction.
"Euh... en tout cas, ça m'fait plaisir qu'on s'revoie, j'suis content... C'est chouette.
— Moi aussi, désolée d'être arrivée en retard, mes vieux voulaient pas m'lâcher.
— Sérieux ? Comment ça ?
— Bah mon daron voulait trop savoir où j'allais, donc j'lui ai dit que j'allais voir un mec, et il m'a dit qu'il fallait que j'arrête de sortir tout l'temps. Mais t'y crois ça ? Bientôt j'serais en prison à la fac pendant des années, et il voudrait que j'me calme là-dessus ? Raaah, il m'énerve, il m'énerve ! Et ma daronne, c'est pas mieux, toujours sur mon dos, à me dire de faire attention, de prendre soin de moi.
— Wow, c'est vrai ? Ça doit être dur...
— C'est trooop relou, j'te jure... J'ai hâte de me barrer, j'irai vivre avec mes copines, on va s'éclater ! C'est vrai quoi, c'est pas parce que j'dois travailler que j'peux pas m'amuser en même temps, non ? Faut qu'ils s'calment, j'ai hâte."
Elle avait posé ses coudes sur la table, en le regardant, son menton sur ses deux mains croisées. Il essaya de continuer à la regarder dans les yeux, mais son propre regard semblait se trouver mystérieusement attiré par les lèvres de Rose. Chaque mot qu'elle prononçait sonnait comme un doux carillon aux oreilles de Narcisse, qui se laissa envahir par une légèreté singulière.
Il aurait voulu répondre mille mots et réagir de mille façons. Elle sourit en le pointant d'un index narquois.
"Eh, si tu veux m'embrasser, faut juste m'demander.
— QU-QUOI ?!"
Oh, comme elle rit, lorsqu'il tressaillit sur sa chaise comme si elle avait été électrique. Elle ignora royalement les gens qui les observaient, sur leur terrasse, riant encore et encore sans se retenir. Il trépigna et leva les mains en essayant de s'expliquer, bégayant comme un beau diable, ne remarquant même pas que Rose aussi, s'était mise à rougir doucement.
"Mais, mais mais mais mais, mais-mais... Mais, mais, mais, oh purée...
— Haha, eh, respire ! J'te charrie..."
Elle se redressa, avant de terminer son verre. Il cherchait son souffle, regardait de tous les côtés, et est-ce qu'il était en train d'avoir le tournis ? Rose posa ses doigts sur ses lèvres, en retenant un nouvel éclat de rire.
"Attends... t'es puceau ?
— MAIS QUOIIII ??!"
La voilà repartie de plus belle, elle tenta en vain d'étouffer son rire dans sa serviette, tandis que Narcisse avait littéralement bondi de sa chaise. Il bredouillait et mélangeait ses mots, de sorte que plus aucune phrase sensée ne franchit ses lèvres durant les prochaines minutes.
"Mais, mais, mais, mais... attends, attends... Je... oh, mais, non mais... et puis, et d'abord, eeet, et non, mais, en fait, je... Et j'ai, et il... oh, mais, d'abord, et beeh, bebeeebeh... Oooh...
— T'as pas dis non.
— MAIS BIEN SÛR QUE OUI J'SUIS... enfin... euh..."
De rouge, il passa à cramoisi, en se rasseyant, ses yeux manquant de se faire absorber par les couleurs de son visage. Son regard tournoyait dans tous les sens, comme ses respirations saccadées, qu'il peina à calmer. De l'index, il desserra sa cravate, réalisant la difficulté d'un tel acte lorsqu'il était correctement noué. Elle croisa les bras sur la table, en se penchant vers lui.
"Pourtant, un tombeur comme toi.
— Non mais, arrête ! Chut ! 'fin, c'est normal, j'ai quinze ans !
— Pffrrt, eh, ça veut rien dire, j'avais quinze ans quand j'l'ai fait la première fois. Pis toi, t'es un mec.
— Ah ? Euh..."
Totalement tiré de son embarras par l'intérêt renouvelé de la conversation, le double sujet qu'elle venait d'insérer acheva de semer le trouble dans son esprit. Ne sachant que répondre, il peina à suivre le fil.
"Euh... euh, attends, c'est quoi l'rapport avec l'fait que j'suis un mec ? Et toi... c'est vrai ?
— Bah ouais, genre t'as aucune expérience ?"
Son sourcil arqué laissait tout dire quant à ce qu'elle pensait, mais elle se heurta face à la confusion candide de son ami. Ce fut donc un sourire presque peiné qu'elle lui offrit lorsqu'il répondit, pourtant sans la moindre honte.
"Euh... pas vraiment.
— T'as déjà eu une meuf ? Ou un mec ?
— Euh, non...
— T'as embrassé, quand même ?
— Euh... Non ? Enfin... j'sais plus trop... ah, une fois, y'a une amie qui m'a embrassé, mais j'étais pas d'accord, et...
— Narc ! C'est pas vrai ? Oh, mon pauvre... j'suis désolée, j'voulais pas...
— Non, mais, ça va, c'était pas fait exprès hein ! Tout va bien aujourd'hui, c'est pas grave, c'était un accident !"
Le bruit d'une voiture roulant de l'autre côté de la rue ponctua leur silence figé. Narcisse maintenant ses yeux baissés, fixant les restes dans son assiette. Lui qui, d'habitude, pouvait engloutir plusieurs portions, n'en menait plus large, en présence de Rose. Il ne voyait pas qu'elle continuait de le regarder. Il ne faisait qu'écouter les battements de son cœur, pris à part au milieu de ses pensées tournoyantes et tempêtantes.
Ses doigts jouaient nerveusement avec la nape de la table, jusqu'à venir saisir son verre, dont il porta la paille à ses lèvres, pour siroter son jus d'orange. Les clients avaient repris leurs discussions, Narcisse n'avait même pas réalisé que plus d'un avait stoppé ce qu'il faisait lorsqu'il s'était mis à paniquer. Il aurait bien eu besoin d'un bon duel pour lui remettre les idées en place. Enfin, après ce qui lui paru une éternité, il reprit doucement, le regard toujours bas.
"Désolé, j'ai... 'fin, j'ai vraiment rien du tout."
Il se redressa, refusant de croiser le regard de Rose. Un lourd plomb pesait dans sa poitrine, ses doigts trifouillaient la serviette, jusqu'à la froisser, et manquer de la déchirer.
"Tu redis encore une fois ce genre de connerie, je me casse."
La surprise le poussa à écarquiller les yeux et les braquer droit sur elle. Elle lui offrait un visage dur, sans émotion, sa main la soutenant par la joue. Ses paupières ne clignèrent pas avant plusieurs secondes, avant qu'elle ne reprenne.
"J'suis sérieuse.
— Désolé.
— Tu t'excuses toujours autant ?
— Oui."
Leurs yeux divaguèrent aux alentours. Il regardait encore dans le vide, lorsqu'elle lui demanda.
"C'est bizarre. Pourquoi ?
— Je... je sais pas trop. Ça vient tout seul.
— Franchement, si tu t'excuses tout l'temps... ça vaut plus rien.
— Ah... c'est... c'est rigolo, ma marraine dit à peu près pareil.
— Elle est pas conne.
— C'est une psychiatre, elle est géniale.
— Oho, mais monsieur voit une psy, alors ?
— J'ai d'la chance sur ça, elle sait toujours quoi dire."
Il ne réalisa pas que son sourire était, malgré lui, revenu. Rose se redressa, sans détacher son regard de Narcisse.
"Ils ont l'air bien, tes darons.
— Oh, oui ! Ils sont géniaux, j'ai trop trop d'chance. Maman et papa s'entendent super bien, ils s'aiment super fort, et ils sont toujours là pour moi, ils m'ont toujours soutenus à fond et je sais qu'ils le f'ront toujours. Ma mère m'entraîne beaucoup, j'adore apprendre les arts martiaux avec elle, et mon papa adore m'apprendre plein d'trucs aussi, il est prof en primaire. Et Claire c'est ma marraine, elle loge chez nous depuis deux ans, elle est aussi avec maman depuis un moment, j'ai pas tout compris mais j'crois que ma mère elle peut aimer plusieurs personnes. Enfin ils ont l'air supers heureux, moi ça m'va, et on en parle beaucoup.
— Tu souris toujours quand tu parles d'eux ?"
L'adolescent se tut un instant, avant de hausser les épaules, en sentant ses joues s'étirer.
"J'aime bien sourire, c'est agréable.
— J't'ai pas demandé ça."
Leurs regards s'échangèrent à nouveau, paisiblement, longuement. Narcisse ne pensait plus à ce qui l'entourait, jusqu'à ce que le mouvement d'un serveur lui fasse penser à quelque chose. En remuant nerveusement sur sa chaise, il reprit.
"Euh... c'est moi qui t'invite...
— Ah ouais ?
— Bah, c'est moi qui t'ai proposé qu'on s'voit, pis tu m'as payé la bouffe la dernière fois.
— Mince, moi qui pensait avoir été discrète !"
Rose se tut, pour boire à son verre vide. Les pieds de Narcisse trépignaient au sol, il dut poser ses mains sur ses genoux pour les calmer. Le menton de l'adolescente glissa dans la paume de sa main lorsqu'elle détourna le regard d'un air faussement innocente.
"Tu veux déjà t'barrer ?
— Non, enfin, j'aime bien être avec toi.
— On décale alors ?
— Si tu... j'veux bien."
Traduction du texte de l'image : T'es coincé avec moi.
1Pas tous les hommes
Reducio
- Identité du/des PNJ (Prénom, Nom) : Rose Tyler
- Lien avec le PJ : Connaissance de Narcisse, relation à déterminer
- Lien dans le répertoire : Ici
- Ce RP aura-t-il un impact sur mon PJ ? Oui
- Si "oui", impact envisagé : Rose va faire évoluer le point de vue de Narcisse sur son rapport entre le monde magique et sorcier. Il déteste mentir, et va pouvoir développer sa volonté de faire changer les choses, étant révolté par cet état de fait. Sa relation avec elle va le faire évoluer sur plein d'autres choses également.
- Lien avec le PJ : Connaissance de Narcisse, relation à déterminer
- Lien dans le répertoire : Ici
- Ce RP aura-t-il un impact sur mon PJ ? Oui
- Si "oui", impact envisagé : Rose va faire évoluer le point de vue de Narcisse sur son rapport entre le monde magique et sorcier. Il déteste mentir, et va pouvoir développer sa volonté de faire changer les choses, étant révolté par cet état de fait. Sa relation avec elle va le faire évoluer sur plein d'autres choses également.
C'est moi qui t'invite
21h10
"Pourquoi t'as dit : pis toi, t'es un mec, tout à l'heure ?
— Bah, d'habitude, les mecs à ton âge, ça pense un peu qu'au cul."
Lorsque Narcisse manqua de nouveau de s'étouffer dans sa propre salive, Rose ne se fit pas prier pour en rire copieusement. Elle semblait se délecter de le voir rougir, sautant sur la plus petite occasion pour l'embarrasser, et l'adolescent n'avait pas encore trouvé la moindre parade. En lui donnant un coup de coude affectueux, elle mit fin à ses bégaiements sans queue ni tête.
"Dis donc, t'es bien délicat sur c'sujet. Maman et papa t'ont pas appris comment on fait les bébés ?
— Beeh... si, si, mais... j'sais pas, c'est... j'sais pas comment dire."
Rose avait glissé ses mains dans les poches de sa veste, dont la fermeture éclair, ouverte jusqu'à la poitrine, laissait apparaître son sous-pull blanc. Les deux n'avaient aucun mal à se suivre, il aimait beaucoup regarder la fluidité avec laquelle elle prenait les tournants, lui indiquait une direction, et marchait tout simplement. Lui-même s'était quelque peu voûté, suite à cette question, et il ne put se redresser que lorsqu'elle lui laissa suffisamment de temps pour réfléchir. Elle lui jetait des regards régulièrement, dans l'attente de l'écouter à nouveau.
"Mh... j'sais pas, j'ai jamais vraiment... 'fin, t'en parles avec tellement d'facilité, et j'y ai jamais vraiment... réfléchi ? Pensé ?
— À quoi tu penses, alors ?
— Euh..."
Aïe, le voilà qui se fige un court instant, les bras ballants, son regard plongé dans celui de Rose.
Il pensait à ses entraînements au club de duel, à ses sessions au club de duel secret, avec ses camarades. Il pensait aux enchaînements et aux interactions qu'il pouvait créer entre la magie et les arts martiaux, pour renforcer son talent au combat. Il pensait à Protego, et à ses variantes, comment les maîtriser et les améliorer. Il pensait à tous les nouveaux sortilèges qui l'attendaient, à ceux formidables et extraordinaires comme Feudeymon ou let sortilège du Patronus. Mais aussi à ceux plus discrets et pratiques, comme Tergeo ou Episkey. Il pensait à ses cours de Défense contre les Forces du mal, au Dominion, à ses examens.
Mais au final, à quoi pensait-il, qu'il pourrait partager avec Rose sans risque ? La jeune femme qui le regardait en silence, ayant ralenti son pas jusqu'à s'arrêter à un mètre de lui. Celle dont il ne se laissait pas de regarder les cheveux, les yeux, les lèvres, ou les mains. Sa voix flottait encore au creux de ses oreilles, et rien que pour continuer de l'entendre, il aurait pu dire n'importe quoi. Mais il ne voulait rien inventer. Une ombre passa dans ses yeux lorsqu'il repensa à la conversation qu'il avait eu avec sa famille. Il trouverait le moyen, mais jamais il ne mentirait en inventant quoi que ce soit.
"Là, tout de suite ? Euh, à maintenant, je crois. À toi, et que j'aime bien être avec toi."
Son cœur se serra lorsqu'il réalisa à quel point il devait filtrer tout ce qu'il voulait dire. L'exercice n'était pas aisé pour lui, bien au contraire, lui qui avait toujours l'habitude de dire tout ce qu'il pensait, sans réfléchir.
Rose pouffa de rire en se retournant, pour continuer à marcher, dissimulant son visage à Narcisse, qui ne lui emboîta le pas que lorsqu'elle reprit.
"Non mais... en général, là, tu m'aides pas.
— Oh... euh... bah, à mes cours, on va dire. J'm'entraîne beaucoup, à la magie, et au Coup de vitesse aussi, ma mère m'envoie des programmes toutes les semaines.
— La grande classe, une coach personnelle, toute l'année. Et comme y'a pas internet, elle te l'envoie par pigeon voyageur, j'imagine ?"
Oh, il aurait pu rire, si son cœur n'avait pas été aussi chargé de ronces. Il revint à sa hauteur, avant de répondre en secouant la tête.
"Juste par lettre, l'école à une bon système de courrier.
— Wah la vache, c'est vraiment le Moyen-Âge ton truc ! Regardez, ouuuh, notre école est revenue aux âges obscurs de la déprime obscurantiste, venez chez nous, haha !"
Narcisse fut pris par surpris lorsqu'il se mit à rire avec Rose, lorsqu'elle dégaina ses mains pour mimer un zombie et imitant une voie lugubre. Il ne put voir la jeune femme sourire en le regardant, tant il se laissa aller à ce rire cristallin. Avec son pouce, il essuya la larme d'euphorie qui avait roulé sur sa joue, avant que tous deux n'arrivent en vue du parc. Les arbres se dessinaient sous l'obscurité, clairsemée des lampadaires et des lumières filtrant de derrière les rideaux des appartements alentours.
"Et toi ? T'as déjà eu... enfin, bah oui du coup, oublie.
— Non mais, ah non, hein ! Pas de ça, allez, crache le morceau, héhé !"
Elle bondit sur lui lorsqu'il hésita, entourant ses épaules de son bras pour venir frotter du poing le sommet de sa tête. Narcisse se débattit tant bien que mal, victime de la force de la jeune femme, et lui-même incapable de réellement opposer la moindre résistance face à ce contact. Rose laissa son bras sur ses épaules, sans qu'il ne le remarque, lorsqu'il reprit.
"J'voulais savoir si t'avais déjà été amoureuse, mais comme t'as déjà... enfin, tu vois...
— Mh... j'suis pas sûre.
— Mais, comment ça ? Tu m'avais dit que t'avais déjà... euh...
— Couché. J'ai déjà couché, le mot va pas te tuer hein."
Ria-t-elle en s'écartant souplement, pour venir décocher une pichenette bien sentie sur le dos de la main de Narcisse, qui tressaillit en venant frotter sa peau endolorie. En souriant, il tenta de lui rendre, mais la jeune femme esquiva d'un bond sur le côté, avant de lui tirer la langue. Chacun marchait doucement de chaque côté du chemin, longeant la grille basse les séparant de l'herbe séchée par l'été.
"J'comprends pas, t'as... couché, mais t'es pas sûr d'avoir été amoureuse ?
— J'dis pas qu'elle me plaisait pas. Au contraire, mais bon, j'allais pas faire ma vie avec.
— Mais t'étais pas amoureuse d'elle ?
— J'dis pas ça non plus... c'est compliqué, on est restées ensemble quelques mois, c'était cool.
— Vous étiez quand même ensemble ?
— Bah ouais, c'est quoi l'problème ?
— Euh... j'sais pas... j'ai... enfin, pour moi ce genre de choses, fallait être amoureux, non ?"
Rose pivota la tête dans sa direction, s'arrachant à la contemplation des papillons de nuit dansants autour du lampadaire. Il fit encore quelques pas, avant de s'arrêter pour la regarder en retour, un sourcil arqué de perplexité.
"Quoi ?
— J'sais pas. T'es... enfin... tes parents ils se sont mis tout de suite ensemble et ils ont été amoureux toute leur vie, peut-être ?
— Maman je sais qu'elle a eu d'autres personnes avant lui, mais papa lui il dit que c'est la première femme dont il a été amoureux.
— Weeesh..."
Sans hésiter, elle s'approcha d'un banc pour s'y poser lourdement, écartant les bras sur le dossier et s'affalant sans se retenir. Dans un soupir de soulagement, elle tapota la place à côté d'elle, en lançant un sourire à Narcisse, qui ne se fit pas prier pour l'y rejoindre. Il s'assit le plus au bout du banc, certes, mais il la rejoignit. Rose n'y accorda qu'un regard, avant de reprendre, une moue hésitante aux lèvres.
"C'est pas pour moi, ça. Si quelqu'un me plaît, je vais pas me poser la question de si j'suis amoureuse ou non, tu vois ?
— Mais comment tu sais, quand tu l'es, du coup ?
— Raah, mais j'sais pas, moi, on s'en fout ! Si ça match, ça match, point barre, pas besoin de t'embrouiller la tête. J'ai eu des copains, des copines, des plans cul, des coups d'un soir... j'me suis pas amusée à les compter.
— Ah ouais..."
Narcisse s'était affalé sur lui-même, ses coudes reposant sur ses genoux, son menton soutenu par ses pouces. Sa bouche frottait ses index, et son regard avait l'air perdu dans l'obscurité. Rose se rapprocha de lui sans un mot, en remettant une de ses jambes par-dessus l'autre. Les grillons commencèrent leur concert nocturne, un couple de passants se fit entendre derrière eux, par leur discussion éloignées. L'adolescent plissa les yeux, comme s'il poussait à l'intérieur de sa tête de toutes ses forces.
"Purée, c'est... j'pensais pas que c'était comme ça, enfin, que ça fonctionnait.
— Bah, après, tu fais bien comme tu veux. Si tu veux te préserver pour un saint mariage, ou pas, c'est toi qui t'débrouille avec toi-même hein.
— Mh, ça, j'suis bien d'accord, mais j'avais jamais croisé quelqu'un comme toi.
— Eh, j'espère que c'est positif, dis comme ça.
— Mais bien sûr ! C'est super cool si t'as eu des expériences comme ça, tu sais ce que tu veux, comme ça..."
Il s'était redressé pour à son tour s'adosser au banc, basculant son regard sur le ciel étoilé, à peine visible derrière les masses des nuages Irlandais. Inconsciemment, il s'était penché vers Rose, qui était désormais installée au milieu du banc. Son bras, suspendu au dossier, effleurait presque l'épaule de Narcisse. L'air frais balaya les cheveux de l'adolescent, qui ferma les yeux un court instant, espérant humer une effluve du parfum de Rose. Il sentit son cœur bondir dans sa poitrine lorsqu'il la capta, mais il demeura immobile.
"Et genre dans ton internat, c'est pas un baisodrome ?
— Hein ?!
— Bah ouais ! En sept ans, tu dois avoir les hormones qui explosent, et t'es resté puceau dans un truc comme ça ?"
Ce fut tout juste si Narcisse ne tomba pas du banc lorsque Rose se pencha sur lui, le sourire aux lèvres, les yeux rivés sur les siens. Il sentit son visage exploser, avant qu'il ne tente de répondre en balayant l'air devant lui avec ses mains.
"Je, mais, c'est.... mais ça m'intéressait pas ! J'sais pas c'que font les autres, moi, j'y fais pas attention.
— Mais nooon, tu sais pas qui couche avec qui ? Doit y avoir de ces ragots dans ton école, ça doit être Secret Story tous les jours !
— IIiih, je... j'en sais rien, c'est... j'ai jamais entendu rien !"
Un centimètre en arrière, et enfin, il bascula du banc, n'échappant à la chute que grâce à l'intervention salvatrice de Rose, qui l'agrippa par le poignet en éclatant de rire. D'un geste ferme et puissant, elle le ramena sur ses fesses, avant de glisser ses genoux sous elle, pour reposer sa tête sur sa main, son coude posé sur le dossier. Narcisse respirait rapidement, raide comme la justice, les mains sur ses genoux, en regardant droit devant lui.
La jeune fille pouffa de nouveau.
"C'est fou, t'es grave différent de quand on s'est combattu pendant l'tournoi.
— Ah ouais ? Comment ça ?
— Tu faisais presque flipper sur le tatamis. Franchement, j'aurais pensé que t'avais le même âge que moi, t'avais un de ces regards, un truc de ouf ! Pis, là, t'es vraiment une grosse victime.
— Pfrt, pfrt ! Mais, hey !
— Aha ! Tu vois !"
Rit-elle, en le pointant d'un index moqueur, et arrachant à son tour un éclat de rire à Narcisse, qui reprit en soupirant.
"C'est pas la première fois qu'on m'dit ça. Mais ouais, c'était trop cool, faudrait qu'on s'refasse ça...
— T'as si hâte que ça de te faire encore allumer ?
— J'vais t'remettre un coup de tête, toi !
— Mais quand tu veux ! Allez !"
Aussi agile et souple qu'une chatte, Rose bondit du banc en retirant sa veste, la laissant voler dans l'herbe non loin. Son sous-pull suivi, ne laissant que son débardeur blanc, et déjà, elle s'échauffait en sautillant et en frappant le vide.
"Alors ? Tu viens ? Ou m'sieur a trop peur de salir son beau costume ?
— Mais, mais... alors là, n'importe quoi, c'est un costume pare-balles et spécialement fait pour ça !
— Tu déconnes ?
— C'est ma mère qui m'la fait coudre, sa couturière avait l'habitude de faire ses costumes quand elle était dans l'armée."
Il avait à son tour sauté du banc, ne retirant que sa cravate, et la déposa avec son portable sur le banc. En levant sa main au niveau de la poitrine il fit glisser ses pieds sur le gravier pour se mettre en position. Rose s'était redressée de toute sa taille, en faisant craquer sa nuque, et lui jeta un regard moqueur.
"J'demande à voir."
Bizarrement, Narcisse oublia toutes ses hésitations. Il avait beau être dans un parc, il s'en fichait, le frisson dans sa nuque parlait pour lui, et l'adrénaline reprenait enfin ses droits. Un terrain familier, une bonne dose d'action ! Depuis quand n'avait-il pas regardé l'heure ? L'écran de son portable s'alluma en recevant le message d'Honor, tiquant aussi précisément qu'une horloge les dix heures du soir.
C'est moi qui t'invite
L'obscurité offrait le parfait bouclier contre les regards indiscrets qui auraient pu surprendre deux adolescents en train de s'écharper sauvagement.
À peine la grande horloge de la ville sonna les dix coups du soir, que Narcisse s'était déjà élancé droit sur son adversaire. Le visage étiré par son sourire frénétique, il résista au réflexe de porter la main à son poignet, pour dégainer sa baguette, et se concentra sur sa respiration. Il n'avait même pas eu besoin de s'échauffer, il sentait que ses articulations étaient prêtes, que son rythme cardiaque s'était maintenu régulièrement, et que sa température était idéale.
Rose éclata de rire en parant sans difficulté la première frappe du poing de l'adolescent, qui sentit la prise de la jeune femme le maintenir en place. Piégé, il fit une cible facile pour la contre-attaque de Rose, qui visa sans se retenir ses côtes flottantes, écrasant son poing en marteau dessus.
"Eurgh !
— Point !"
Elle bondit en arrière, le souffle court, le visage illuminé par son sourire radieux. Ses cheveux s'agitèrent dans la brise, mais elle n'attendit pas que Narcisse récupère du coup. Immédiatement, elle reprit l'initiative, et fonça droit sur Narcisse, ses baskets crissant sur le gravier du chemin. Leurs éclats de voix résonnèrent dans le parc lorsque leurs corps s'entrechoquèrent. L'adolescent n'était pas léger, il pesait presque 65kg, et pourtant, Rose n'avait aucun mal à le malmener, l'empoignant par la ceinture pour faire décoller ses pieds, et le basculer sur le côté.
"Wowow !"
Narcisse avait toujours été un petit, avant de subir sa poussée de croissance, il y a deux ans. Il était habitué à affronter des plus grands que lui, des plus lourds que lui, des plus forts. Il savait compenser par un sens aigu du combat et un instinct qui lui faisait rarement défaut. Et c'était lorsqu'il se retrouvait au pied du mur qu'il progressait le plus vite. Ce fut à son tour de lâcher un rire cristallin lorsqu'il se rattrapa sur ses pieds, prolongeant le basculement pour tournoyer et se rééquilibrer.
Rose ne l'avait pas lâché pour autant, et se maintenant au corps à corps, leurs visage s'effleurant, leurs souffles courts rivalisant de rapidité pour récupérer. La jeune femme sourit lorsque Narcisse attrapa ses mains pour l'immobiliser à son tour, et présenta sa joue de profil, l'incitant visiblement à frapper.
Il hésita, fixant son pied d'appui dans le sol, avant de finalement se dégager d'une prise du poignet pour repousser Rose, et reprendre son souffle. Rose claqua de la langue, avant de piquer un sprint pour contourner son adversaire et essayer de le prendre par le flanc.
"Si tu me ménages, je t'explose la tronche !"
Narcisse sentit le danger un instant avant qu'il n'explose droit devant lui. Sa nuque picota lorsque Rose amorça son coup de pied, il frémit lorsqu'il anticipa l'endroit, et sentit tout son corps trembler lorsque la chaussure de la jeune femme s'écrasa sur ses avant-bras. Elle visait son visage, elle l'aurait envoyé au tapis si ce coup avait porté, et son regard ne trompait pas, elle n'allait pas s'arrêter.
Il n'eut pas vraiment le temps de peser le pour et le contre. Malgré lui, bien malgré lui, Narcisse était fait pour le combat. Pis, il aimait ça. Son obsession pour devenir plus fort était née de la volonté de protéger les autres, mais sa véritable passion flamboie lorsqu'il s'immerge au cœur du combat. Jamais il ne se sentait autant vivant que lorsqu'il affrontait un camarade au maximum de ses capacités, et il ne comptait plus les défis qu'il avait lancé à des professeurs ou à ses aînés pour se sentir vibrer. Ses pieds changèrent ses appuis, et il put mettre davantage de poids dans ses mains, lorsqu'il contre-attaqua.
Un coup droit, rapide, direct. Son épaule était détendue, il profita de l'ouverture que Rose offrit lorsqu'elle reposa son pied à terre. De son pied à son poing, en passant par sa hanche, toutes ses chaînes musculaires explosèrent pour matraquer d'un grand coup du gauche le plexus de la jeune femme.
"Point."
Son sourire vibra, ses yeux s'illuminèrent de flammes blanches lorsqu'elle ploya sous la frappe, le souffle coupé. Il se remit en position d'un mouvement de jambes, se campant sur sa jambe d'appui, tel un ressort prêt à se détendre brusquement. Lorsqu'elle se redressa, Rose l'interpella dans un rire étouffé.
"Sérieux, pourquoi tu souris comme ça ?
— J'sais pas, mais c'est trop bien."
Rose était rapide, et prenant Narcisse de vitesse, elle fonça de tout son poids en bondissant sur lui. Il ne s'attendait pas à une telle attaque, et ne put offrir qu'une garde croisée à cette charge surprenante. Elle non plus, n'était pas légère, et sous l'impact, il fut littéralement balayé, envoyé au tapis, s'écrasant de tout son long à côté du banc duquel ils s'étaient éloignés il y a un instant. Elle l'avait plaqué dans l'herbe, bloquant ses mains et ses hanches, l'empêchant de pivoter pour se relever. D'un mouvement de tête, elle chassa ses mèches, pour le regarder en souriant.
"Alors, un coup d'boule, on disait..."
C'est lorsque Narcisse accepta son sort en fermant les yeux et en laissant retomber sa tête sur le gazon, que son portable sonna. Peut-être avait-il déjà sonné, ils ne l'auraient pas entendu. Ils s'immobilisèrent, tous les deux, en silence, leur visage rivés sur le portable. Sa couleur pâlit, son sourire s'effaça, il sentit tous ses muscles laisser fuir son énergie. Rose le sentit également, et lui libérant les mains, elle se redressa, sans encore se lever, un regard énigmatique braqué désormais sur lui. Il haussa les épaules après un instant.
"Ça doit être ma mère. Fallait que je la prévienne si je m'attardais.
— Ah ouais ?"
La dernière sonnerie retentit, puis le silence, à nouveau. Narcisse semblait comme paralysé, et son regard allait entre le visage de Rose, et l'emplacement de son téléphone. Une part de lui voulait répondre, sans hésiter, mais l'autre savait que s'il répondait, la soirée ne pourrait certainement pas continuer. Il savait très bien que dix heures du soir avait été la limite convenue entre lui et Honor, heure à laquelle il devait a minima envoyer un message pour la tenir au courant. Son estomac plongea au fond de son ventre lorsqu'il réalisa qu'il n'avait pas tenu parole.
Lorsque le téléphone sonna de nouveau, Rose se releva brusquement, pour aller récupérer sa veste, qu'elle enfila dos à Narcisse, en lui lançant.
"Tu d'vrais répondre, ta maman va s'inquiéter."
L'adolescent ne comprit pas pourquoi cette simple phrase piqua autant sa poitrine. Comme un millier d'aiguille pétillant dans de l'eau gazeuse, se diluant dans ses veines lorsqu'il se leva à son tour pour décrocher. Sa voix peinait à porter, comme s'il cherchait à ne pas se faire entendre de Rose, malgré ses regards égarés dans sa direction.
La voix d'Honor tonna au bout du fil, calme, mais dure.
"Narcisse, tu vas bien ?
— Oui, oui, tout va bien. Maman, j'suis vraiment désolé, j'ai pas vu l'temps passer. On jouait avec Rose, et...
— Vous jouiez ? Narcisse, qu'est-ce que vous faisiez ?
— On... on s'entraînait, un p'tit combat amical, c'était fun."
Un silence de l'autre bout de la ligne. Rose avait terminé de se rhabiller, et s'était rassise sur le banc en pianotant sur son téléphone. Narcisse ne comprit pas pourquoi, de nouveau, il avait l'impression de se recevoir la pire douche froide de sa vie. Ses épaules se voûtèrent, il n'osa pas s'approcher du banc.
"Narcisse.
— Oui ?
— Est-ce que je viens te chercher maintenant ?"
Il se tut, regarda Rose, puis son téléphone.
"Attends, je peux te répondre dans une minute ?
— ... Oui, fais vite."
Glissant son téléphone contre sa hanche, il inspira profondément, serrant les dents et les yeux, pour réussir à se retourner vers la jeune fille, toujours aussi silencieuse.
"Euh... dis... tu... tu penses que...
— Tu veux rentrer ?
— Non."
Sa réponse spontanée stoppa net les doigts de la jeune fille, qui sentit son souffle se bloquer un instant, avant qu'il ne reprenne.
"Mais... c'est tard, et... j'habite un peu loin."
Plus il parlait, plus il ressentait le besoin irrépressible de se confondre en excuses, même s'il n'aurait pas su pourquoi. Tout son visage baignait dans une brûlante et désagréable chaleur.
"Enfin... désolé, j'ai pas vu l'heure, j'ai mal géré..."
Il sentit sa tête devenir plus lourde, lorsqu'elle bascula pour fixer son regard sur le sol. Les graviers crissèrent sous les baskets de Rose lorsqu'elle se leva, et il ne redressa la tête que lorsqu'il les vit s'arrêter devant les siennes. La chaleur sur son visage changea lorsqu'il vit celui de Rose en face du sien, à quelques centimètres à peine. Il ne put plus détacher ses yeux d'elle, malgré son expression impénétrable désormais.
"C'était cool. On s'revoit bientôt, ou pas ?
— Oui ! Bien sûr ! Quand tu veux, demain même, si tu veux."
Dans l'obscurité, il ne la vit pas rougir à son tour. Il ne la vit pas serrer ses poings dans les poches de sa veste, ni ne sentit son rythme cardiaque s'accélérer. Après un moment qui lui sembla beaucoup trop long, elle leva les yeux au ciel, le visage contrit, en grommelant des mots que Narcisse n'entendit pas. Comme si elle venait d'arracher un pansement d'un geste sec, elle venait de prendre une décision qu'il ne comprit pas. Enfin, elle se remit à sourire, et il se remit à vivre.
"Alors, à demain."
Rose sortit sa main d'une poche, avant de l'immobiliser. Narcisse regardait ses doigts en silence. Elle serra le poing, le desserra, puis vint très doucement saisir la main de l'adolescent. Du bout des doigts. Son pouce en effleura le dos, arrachant de gigantesques vagues de frissons électriques à Narcisse, qui remontèrent jusqu'à sa nuque en le faisant frémir. Puis elle le lâcha, et remit sa main dans sa poche, en passant à côté de lui pour prendre le chemin du retour.
Sans hésiter, il la suivit du regard, et il voulut tendre à son tour sa main vers elle. Quelques pas plus loin, elle s'arrêta, et lui parla sans se retourner, en rentrant sa tête entre ses épaules.
"Dis-moi quand t'es rentré, ok ?"
Un nouveau silence, il ouvrit la bouche, puis la referma. Dans un soupir de soulagement indicible, il répondit enfin.
"Ok. Toi aussi alors.
— Ha, ça roule."
Et d'un dernier geste de main, elle le salua en disparaissant dans la pénombre des lampadaires. Narcisse oublia le passage du temps, avant qu'il ne remette le téléphone à son oreille. La voix d'Honor ne semblait nullement s'impatienter.
"Alors ?
— Je rentre. Je suis dans un parc, euh, à...
— Je sais, j'arrive."
Lorsqu'elle raccrocha, Narcisse se souvint que depuis le début, Honor avait sa localisation, grâce à son portable. Il n'avait eu aucun problème à accepter cette condition, mais à présent, il ressentait comme un drôle de rampant, sous sa peau, qui semblait glisser de son portable jusqu'à sa poitrine, qui se serrait en silence. Et en comparaison, la douleur qui le lançait dans son flanc paraissait presque inexistante, malgré l'énorme bleu qu'il aurait dès demain.
À peine la grande horloge de la ville sonna les dix coups du soir, que Narcisse s'était déjà élancé droit sur son adversaire. Le visage étiré par son sourire frénétique, il résista au réflexe de porter la main à son poignet, pour dégainer sa baguette, et se concentra sur sa respiration. Il n'avait même pas eu besoin de s'échauffer, il sentait que ses articulations étaient prêtes, que son rythme cardiaque s'était maintenu régulièrement, et que sa température était idéale.
Rose éclata de rire en parant sans difficulté la première frappe du poing de l'adolescent, qui sentit la prise de la jeune femme le maintenir en place. Piégé, il fit une cible facile pour la contre-attaque de Rose, qui visa sans se retenir ses côtes flottantes, écrasant son poing en marteau dessus.
"Eurgh !
— Point !"
Elle bondit en arrière, le souffle court, le visage illuminé par son sourire radieux. Ses cheveux s'agitèrent dans la brise, mais elle n'attendit pas que Narcisse récupère du coup. Immédiatement, elle reprit l'initiative, et fonça droit sur Narcisse, ses baskets crissant sur le gravier du chemin. Leurs éclats de voix résonnèrent dans le parc lorsque leurs corps s'entrechoquèrent. L'adolescent n'était pas léger, il pesait presque 65kg, et pourtant, Rose n'avait aucun mal à le malmener, l'empoignant par la ceinture pour faire décoller ses pieds, et le basculer sur le côté.
"Wowow !"
Narcisse avait toujours été un petit, avant de subir sa poussée de croissance, il y a deux ans. Il était habitué à affronter des plus grands que lui, des plus lourds que lui, des plus forts. Il savait compenser par un sens aigu du combat et un instinct qui lui faisait rarement défaut. Et c'était lorsqu'il se retrouvait au pied du mur qu'il progressait le plus vite. Ce fut à son tour de lâcher un rire cristallin lorsqu'il se rattrapa sur ses pieds, prolongeant le basculement pour tournoyer et se rééquilibrer.
Rose ne l'avait pas lâché pour autant, et se maintenant au corps à corps, leurs visage s'effleurant, leurs souffles courts rivalisant de rapidité pour récupérer. La jeune femme sourit lorsque Narcisse attrapa ses mains pour l'immobiliser à son tour, et présenta sa joue de profil, l'incitant visiblement à frapper.
Il hésita, fixant son pied d'appui dans le sol, avant de finalement se dégager d'une prise du poignet pour repousser Rose, et reprendre son souffle. Rose claqua de la langue, avant de piquer un sprint pour contourner son adversaire et essayer de le prendre par le flanc.
"Si tu me ménages, je t'explose la tronche !"
Narcisse sentit le danger un instant avant qu'il n'explose droit devant lui. Sa nuque picota lorsque Rose amorça son coup de pied, il frémit lorsqu'il anticipa l'endroit, et sentit tout son corps trembler lorsque la chaussure de la jeune femme s'écrasa sur ses avant-bras. Elle visait son visage, elle l'aurait envoyé au tapis si ce coup avait porté, et son regard ne trompait pas, elle n'allait pas s'arrêter.
Il n'eut pas vraiment le temps de peser le pour et le contre. Malgré lui, bien malgré lui, Narcisse était fait pour le combat. Pis, il aimait ça. Son obsession pour devenir plus fort était née de la volonté de protéger les autres, mais sa véritable passion flamboie lorsqu'il s'immerge au cœur du combat. Jamais il ne se sentait autant vivant que lorsqu'il affrontait un camarade au maximum de ses capacités, et il ne comptait plus les défis qu'il avait lancé à des professeurs ou à ses aînés pour se sentir vibrer. Ses pieds changèrent ses appuis, et il put mettre davantage de poids dans ses mains, lorsqu'il contre-attaqua.
Un coup droit, rapide, direct. Son épaule était détendue, il profita de l'ouverture que Rose offrit lorsqu'elle reposa son pied à terre. De son pied à son poing, en passant par sa hanche, toutes ses chaînes musculaires explosèrent pour matraquer d'un grand coup du gauche le plexus de la jeune femme.
"Point."
Son sourire vibra, ses yeux s'illuminèrent de flammes blanches lorsqu'elle ploya sous la frappe, le souffle coupé. Il se remit en position d'un mouvement de jambes, se campant sur sa jambe d'appui, tel un ressort prêt à se détendre brusquement. Lorsqu'elle se redressa, Rose l'interpella dans un rire étouffé.
"Sérieux, pourquoi tu souris comme ça ?
— J'sais pas, mais c'est trop bien."
Rose était rapide, et prenant Narcisse de vitesse, elle fonça de tout son poids en bondissant sur lui. Il ne s'attendait pas à une telle attaque, et ne put offrir qu'une garde croisée à cette charge surprenante. Elle non plus, n'était pas légère, et sous l'impact, il fut littéralement balayé, envoyé au tapis, s'écrasant de tout son long à côté du banc duquel ils s'étaient éloignés il y a un instant. Elle l'avait plaqué dans l'herbe, bloquant ses mains et ses hanches, l'empêchant de pivoter pour se relever. D'un mouvement de tête, elle chassa ses mèches, pour le regarder en souriant.
"Alors, un coup d'boule, on disait..."
C'est lorsque Narcisse accepta son sort en fermant les yeux et en laissant retomber sa tête sur le gazon, que son portable sonna. Peut-être avait-il déjà sonné, ils ne l'auraient pas entendu. Ils s'immobilisèrent, tous les deux, en silence, leur visage rivés sur le portable. Sa couleur pâlit, son sourire s'effaça, il sentit tous ses muscles laisser fuir son énergie. Rose le sentit également, et lui libérant les mains, elle se redressa, sans encore se lever, un regard énigmatique braqué désormais sur lui. Il haussa les épaules après un instant.
"Ça doit être ma mère. Fallait que je la prévienne si je m'attardais.
— Ah ouais ?"
La dernière sonnerie retentit, puis le silence, à nouveau. Narcisse semblait comme paralysé, et son regard allait entre le visage de Rose, et l'emplacement de son téléphone. Une part de lui voulait répondre, sans hésiter, mais l'autre savait que s'il répondait, la soirée ne pourrait certainement pas continuer. Il savait très bien que dix heures du soir avait été la limite convenue entre lui et Honor, heure à laquelle il devait a minima envoyer un message pour la tenir au courant. Son estomac plongea au fond de son ventre lorsqu'il réalisa qu'il n'avait pas tenu parole.
Lorsque le téléphone sonna de nouveau, Rose se releva brusquement, pour aller récupérer sa veste, qu'elle enfila dos à Narcisse, en lui lançant.
"Tu d'vrais répondre, ta maman va s'inquiéter."
L'adolescent ne comprit pas pourquoi cette simple phrase piqua autant sa poitrine. Comme un millier d'aiguille pétillant dans de l'eau gazeuse, se diluant dans ses veines lorsqu'il se leva à son tour pour décrocher. Sa voix peinait à porter, comme s'il cherchait à ne pas se faire entendre de Rose, malgré ses regards égarés dans sa direction.
La voix d'Honor tonna au bout du fil, calme, mais dure.
"Narcisse, tu vas bien ?
— Oui, oui, tout va bien. Maman, j'suis vraiment désolé, j'ai pas vu l'temps passer. On jouait avec Rose, et...
— Vous jouiez ? Narcisse, qu'est-ce que vous faisiez ?
— On... on s'entraînait, un p'tit combat amical, c'était fun."
Un silence de l'autre bout de la ligne. Rose avait terminé de se rhabiller, et s'était rassise sur le banc en pianotant sur son téléphone. Narcisse ne comprit pas pourquoi, de nouveau, il avait l'impression de se recevoir la pire douche froide de sa vie. Ses épaules se voûtèrent, il n'osa pas s'approcher du banc.
"Narcisse.
— Oui ?
— Est-ce que je viens te chercher maintenant ?"
Il se tut, regarda Rose, puis son téléphone.
"Attends, je peux te répondre dans une minute ?
— ... Oui, fais vite."
Glissant son téléphone contre sa hanche, il inspira profondément, serrant les dents et les yeux, pour réussir à se retourner vers la jeune fille, toujours aussi silencieuse.
"Euh... dis... tu... tu penses que...
— Tu veux rentrer ?
— Non."
Sa réponse spontanée stoppa net les doigts de la jeune fille, qui sentit son souffle se bloquer un instant, avant qu'il ne reprenne.
"Mais... c'est tard, et... j'habite un peu loin."
Plus il parlait, plus il ressentait le besoin irrépressible de se confondre en excuses, même s'il n'aurait pas su pourquoi. Tout son visage baignait dans une brûlante et désagréable chaleur.
"Enfin... désolé, j'ai pas vu l'heure, j'ai mal géré..."
Il sentit sa tête devenir plus lourde, lorsqu'elle bascula pour fixer son regard sur le sol. Les graviers crissèrent sous les baskets de Rose lorsqu'elle se leva, et il ne redressa la tête que lorsqu'il les vit s'arrêter devant les siennes. La chaleur sur son visage changea lorsqu'il vit celui de Rose en face du sien, à quelques centimètres à peine. Il ne put plus détacher ses yeux d'elle, malgré son expression impénétrable désormais.
"C'était cool. On s'revoit bientôt, ou pas ?
— Oui ! Bien sûr ! Quand tu veux, demain même, si tu veux."
Dans l'obscurité, il ne la vit pas rougir à son tour. Il ne la vit pas serrer ses poings dans les poches de sa veste, ni ne sentit son rythme cardiaque s'accélérer. Après un moment qui lui sembla beaucoup trop long, elle leva les yeux au ciel, le visage contrit, en grommelant des mots que Narcisse n'entendit pas. Comme si elle venait d'arracher un pansement d'un geste sec, elle venait de prendre une décision qu'il ne comprit pas. Enfin, elle se remit à sourire, et il se remit à vivre.
"Alors, à demain."
Rose sortit sa main d'une poche, avant de l'immobiliser. Narcisse regardait ses doigts en silence. Elle serra le poing, le desserra, puis vint très doucement saisir la main de l'adolescent. Du bout des doigts. Son pouce en effleura le dos, arrachant de gigantesques vagues de frissons électriques à Narcisse, qui remontèrent jusqu'à sa nuque en le faisant frémir. Puis elle le lâcha, et remit sa main dans sa poche, en passant à côté de lui pour prendre le chemin du retour.
Sans hésiter, il la suivit du regard, et il voulut tendre à son tour sa main vers elle. Quelques pas plus loin, elle s'arrêta, et lui parla sans se retourner, en rentrant sa tête entre ses épaules.
"Dis-moi quand t'es rentré, ok ?"
Un nouveau silence, il ouvrit la bouche, puis la referma. Dans un soupir de soulagement indicible, il répondit enfin.
"Ok. Toi aussi alors.
— Ha, ça roule."
Et d'un dernier geste de main, elle le salua en disparaissant dans la pénombre des lampadaires. Narcisse oublia le passage du temps, avant qu'il ne remette le téléphone à son oreille. La voix d'Honor ne semblait nullement s'impatienter.
"Alors ?
— Je rentre. Je suis dans un parc, euh, à...
— Je sais, j'arrive."
Lorsqu'elle raccrocha, Narcisse se souvint que depuis le début, Honor avait sa localisation, grâce à son portable. Il n'avait eu aucun problème à accepter cette condition, mais à présent, il ressentait comme un drôle de rampant, sous sa peau, qui semblait glisser de son portable jusqu'à sa poitrine, qui se serrait en silence. Et en comparaison, la douleur qui le lançait dans son flanc paraissait presque inexistante, malgré l'énorme bleu qu'il aurait dès demain.
C'est moi qui t'invite
CW : Éducation sexuelle
22h58
Reducio Reducio
Narcisse Brando, 15 ans
Narcisse ne se souvint pas bien de comment ils se retrouvèrent tous les deux dans le salon, face à face, en silence. Les lumières tamisées des petits lampadaires de salon éclairaient la pénombre, empêchant de voir à l'extérieur par les grandes baies vitrées. Sa veste posée à côté de lui, sur le grand canapé, l'adolescent attendait, les mains croisées entre ses jambes, incapable de savoir quoi ressentir. Cette situation inédite causait des sentiments qui l'étaient tout autant. D'où sortaient ces rampants, qui glissaient sous sa peau, remontant le long de ses veines jusqu'à son cœur ? Cette espèce de sombre mélasse informe et pesante, qui enserrait sa gorge ? C'est là qu'il réalisa que depuis qu'ils s'étaient assis, il n'avait pas levé une seule fois les yeux vers sa mère.
Brusquement, il leva son visage, pour la regarder, frissonnant de ce qu'il redoutait d'y trouver. Mais rien, une statue parfaite, qui ne laissait rien filtrer. Cette vision, pourtant si habituelle, ne le rassura pas, pour une fois. Après qu'ils eurent croisé leurs regards, Honor soupira en brisant sa droite posture, et croisa les bras sur sa poitrine. Sa voix calme et solide fit vibrer l'air entre eux.
"Narcisse."
Une nouvelle inspiration, elle détourna le regard un instant.
"Je crois qu'il faut qu'on parle.
— Je... j'suis désolé, pardon maman. J'ai pas pensé à t'prévenir, je... j'voulais pas que tu t'inquiètes, et..."
D'un mouvement de main tendu vers lui, elle coupa court à ses excuses, qu'elle balaya en secouant doucement la tête.
"Non... Ça, je comprends. Même si... même si j'ai eu... Une inspiration. Peur."
Une douche glacée s'abattit avec violence sur l'adolescent, déformant son visage et écrasant ses épaules jusqu'à le voûter sur le canapé.
"Purée... pardon... j'voulais pas..."
— Je sais, je t'ai dit. C'est une première, pour nous deux. Poudlard, c'est différent, je sais où tu es, et tu n'es pas seul. Là... Même si je savais où tu étais, c'était différent."
Il hocha silencieusement la tête, en reprenant son souffle. Pas une fois, la voix d'Honor ne s'éleva ni ne changea. Seules ses respirations entrecoupaient ses mots, ponctuellement, creusant l'espace entre ses réflexions. Elle rouvrit la bouche, mais la clôt immédiatement, lorsqu'elle vit Narcisse se redresser, le regard creux et humide, les mains serrées à en faire pâlir les articulations.
"Ugh... j'voulais pas te faire peur... J'ai... j'ai pas vu le temps passer, j'm'amusais beaucoup, mais... j'veux pas t'blesser, je t'aime tellement..."
Aussi silencieuse qu'une ombre, Honor s'était levée pour venir devant Narcisse, un genou à terre, posant ses mains puissantes sur ses épaules. Il ne l'avait pas vu approcher, elle avait été trop rapide, mais ce simple contact le poussa à reprendre une grande inspiration. C'était comme si les fourmillements douloureux de son corps se retrouvaient aspirés par les mains de sa mère, qui reprit calmement.
"Il n'a jamais été question de ça. Je t'aime de tout mon cœur, tu es ce que j'ai de plus précieux au monde. Et... écoute, je n'ai pas été blessée, et je conçois parfaitement ce qui a pu causer cette situation."
Une pause. L'adolescent relâcha ses mains pour venir entourer les épaules de sa mère et lui faire un câlin, qu'elle lui rendit sans hésiter. Après leurs expirations conjointes, elle continua.
"Je t'ai dit, je ne t'en veux pas, tout va bien. C'est... ce n'est pas à moi de t'imposer mes... mes craintes. Je ne dois pas t'étouffer.
— Snif, tu m'étouffes pas, c'est normal, j'comprends vraiment."
En s'éloignant d'une épaule, il la regarda, sans la lâcher, les yeux baissés.
"Maman... est-ce que... tu... tu m'fais confiance ?
— Davantage qu'en n'importe qui.
— Tu m'en veux ?
— Oh... Narc... Non, pas du tout."
Elle posa sa main sur la tête de Narcisse, contre laquelle il s'appuya en soupirant de soulagement.
"J'étais juste inquiète. Je... je te connais. Je n'aurais jamais pu espérer avoir un fils aussi merveilleux et bon que toi, pas un instant je n'ai douté de toi. C'est... tu sais que c'est à moi de travailler sur ça.
— C'est Claire qui le dit."
Dans un petit rire, il renifla, et elle essuya d'un geste du pouce le filet de larmes qui avait doucement ruisselé sur sa joue. Tous deux retrouvèrent un sourire fragile et calme. D'un petit geste de tête, il l'invita à s'asseoir à côté de lui, ce qu'elle fit, pour qu'il puisse allonger sa tête sur ses genoux. Aucun mot ne fut prononcé, tandis qu'Honor gardait posée ses mains sur les cheveux de Narcisse. Elle fut la première à rompre ce silence. Lorsqu'elle s'adossa enfin au canapé, il sentit les muscles de ses jambes se relâcher.
"Comment ça s'est passé ?
— Euh... j'sais pas, bien ? C'était bien, j'ai bien aimé. Elle est rigolote et super cool, j'aime bien l'écouter parler. Elle m'apprend plein d'trucs, elle est super intelligente, elle veut faire ingénieure nucléaire !
— Je vois. Et... vous... qu'avez-vous fait ?
— On est allés manger sur une terrasse, puis on est allé marcher dans un parc ! Et là, on a fait un p'tit combat d'entraînement, c'était trop cool, on était à égalité d'un point quand t'as appelé. "
Il ne perçut pas le sourire d'Honor, malgré son visage crispé.
"Et... vous allez vous revoir ?
— Euh... oui, j'lui ai proposé demain... elle a dit oui. Elle m'a pris par la main avant d'partir, c'était trop bien."
Un court silence s'étira entre eux, avant que l'ancienne militaire ne caresse doucement ses cheveux.
"Ne culpabilise pas de la voir. Si c'est ce que tu veux.
— Merci... Ça m'rend un peu triste de moins vous voir. Mais... j'sais pas, c'est super agréable quand j'suis avec elle.
— Tu l'aimes ?
— Oui. 'fin... j'sais pas ? Je crois ? Comment on sait ?"
Un nouveau silence. Honor se mit doucement à rire, un très court instant, faisant se redresser Narcisse, qui se rassit à côté d'elle. Elle regardait le plafond, il la regardait.
"Ah... Bonne question."
L'ancienne militaire baissa les yeux pour l'observer.
"Elle te plaît ?
— Je crois... J'l'aime beaucoup, en tout cas. Et puis... elle est super belle.
— Ne te pose pas trop de question, alors.
— C'est marrant, elle a dit un truc comme ça..."
La voilà qui écarquille les yeux, une moue hésitante aux lèvres. Elle le laissa avec plaisir se blottir contre son épaule, et tous deux profitèrent à nouveau du silence en respirant doucement. Honor avait passé un bras autour de Narcisse, et semblait ne jamais vouloir lâcher.
"Honnêtement, je suis étonnée que ça ne soit pas arrivé plus tôt. Dit-elle avec un sourire laconique.
— De quoi ?
— Ton premier coup de cœur.
— J'avoue, j'y pensais pas, avant... même là, j'sais pas trop c'qui s'passe."
Sans un mot de plus, elle déposa un baiser sur son front, en le serrant davantage contre elle. Il lui rendit, sur la joue, avant de s'installer plus confortablement, contre le dossier. En passant sa main dans ses cheveux, il expira longuement.
"Au fait, tu... tu voulais parler, de quoi ?
— Oui... alors..."
Et voilà qu'Honor croisa les jambes sur le canapé, en détournant le regard, plongeant le bas de son visage dans une de ses mains. Narcisse cligna des yeux en l'observant, avant qu'elle ne claque de la langue, en haussant les épaules.
"On a déjà parlé, en réalité, mais c'était plus abstrait, à l'époque."
Il ne dit toujours rien lorsqu'elle retourna son regard sur lui. Encore un silence, il plissa les yeux, venait-elle de... pousser sa langue contre l'intérieur de sa joue ? Il ne l'avait jamais vu faire ça.
"Est-ce que... tu... Un silence. Est-ce que vous avez fait quelque chose, avec Rose ?
— Eeuuh... Bah, on a fait plein d'choses, oui, pourquoi ?
— Ah, oui... Pardon, je voulais dire, est-ce que vous avez eu une relation sexuelle ?"
La mâchoire de Narcisse manqua de se disloquer et ses yeux de jaillir de leurs orbites lorsqu'il bondit du canapé. On aurait dit qu'une méduse venait de lui piquer le pied, et il dut s'y reprendre à plusieurs fois pour former une phrase digne de sens.
"Mais, euh, mais, bah, mais, mais, mais, mais NON ! On a... on est... on s'connait à peine !"
Totalement affalé sur le canapé désormais, Honor se tenait, en contraste, parfaitement immobile. Il gesticulait, se recoiffait, en se forçant à prendre de grandes inspirations. Elle lui laissa le temps de se reprendre, un sourire attendri aux lèvres lorsqu'elle reprit.
"D'accord."
Elle marqua une pause lorsque l'ongle de son pouce rejoignit ses dents.
"Narc... tu sais, j'ai à peu près ton âge, quand j'ai fait ma première fois. Et... ça ne s'est pas mal passé, mais... j'aurais aimé avoir été un peu plus informée.
— Non, mais, je sais comment on f... comment fa... on fai..."
Ses joues se gonflèrent comme un crapaud lorsqu'il voulut prononcer le mot. Il avait beau faire et le sujet n'était en aucun cas tabou dans leur famille, mais il prenait le sujet avec tellement d'importance qu'il lui était impossible de se sentir confiant.
"Comment on fait, je sais ! Enfin... on en a déjà parlé. J'me souviens, il faut, il faut... il faut que tout l'monde soit d'accord, que ce soit discuté, que, que... personne soit forcé, euh, aussi, il... faut être gentil, et patient, et surtout pas insister, c'est normal quoi ! Pourquoi ? Faut qu'on en parle encore ?"
Honor hocha la tête gravement, avant de glisser sa main dans la poche de sa veste kaki.
"Et surtout, il faut se protéger."
Le cœur de l'adolescent loupa un battement lorsqu'elle en sortit une boîte de préservatifs. Mille et une pensées traversèrent son esprit, le faisant rougir jusqu'aux oreilles, et il se sentit honteux pour chacune d'entre elle. Son regard n'arrivait pas à se détacher de cette petite boîte, et il dut déglutir plusieurs fois pour réussir à parler de nouveau.
"Mais... on va pas... 'fin... j'ai pas prévu de...
— Ça ne se prévoit pas, Narcisse."
Le ton de sa mère ne tolérait aucune réplique, et l'adolescent ne put que opiner du chef, les oreilles grandes ouvertes. Elle parlait sans se presser, le regard franc, en détachant chaque mot.
"Ça ne se prévoit jamais. C'est comme un flingue. Il vaut mieux l'avoir et ne pas en avoir besoin, plutôt que de ne pas en avoir, mais en avoir besoin. Il suffit d'une fois, Narcisse, une seule fois."
En déglutissant, il plissa les yeux, il voyait mal dans la pénombre. Sa mère... rougissait-elle ? Pas autant que lui, c'était impossible, mais il croyait rêver. Elle tendit la petite boîte, qu'il prit sans y penser, avant de prendre sa main pour la serrer.
"Les infections sexuellement transmissibles se soignent plutôt bien, aujourd'hui. Mais une grossesse, pour une mineure, peut ruiner une vie. J'ai des anciennes cadettes à qui c'est arrivé. Tu ne peux pas tenter ta chance pour dix minutes de plaisir, Narcisse, ce n'est pas ton corps, ce n'est pas ta vie, qui est en jeu."
Le nombre de fois où Honor avait réprimandé Narcisse pouvait se compter sur les doigts de la main. Elle n'avait pas l'air de le disputer, en cet instant, alors pourquoi ressentait-il une telle pression sur ses épaules ? Il se tenait aussi immobile qu'un chat qu'on aurait surpris à un endroit où il n'était pas censé se trouver, mais écoutait de tout son être.
"Ce n'est pas toi qui devra subir un avortement si elle ne veut pas le garder, ou interrompre tes études, renoncer à un rêve. Ce n'est pas toi qui devra faire ce choix. Et aucune solution n'est la bonne. Si tu avortes, ce n'est jamais à la légère, on s'en souvient à vie. Que connais-tu de sa famille ? Est-elle comme la nôtre ? Compréhensive et aimante, tolérante et patiente ? Ou bien conservatrice et réactionnaire, ou pire, d'extrême-droite ?
— Je... je sais pas.
— Ce n'est pas l'important. Écoute... je sais que tu ne peux qu'avoir de bonnes intentions envers cette fille. Je te connais."
Elle lâcha la main de son fils, avant d'expirer de toute son âme.
"Et pour être honnête, je me fais davantage de souci pour toi que pour elle, en l'état actuel des choses. Mais il fallait absolument que je te parle de ça. J'aurais dû le faire avant votre premier rendez-vous.
— Merci, maman... mais, tu sais, si ça t'rassures, euh... rien que quand elle m'a touché la main, ça m'a bien fait flipper. Donc j'pense pas que... euh... enfin, tu vois."
Le rire d'Honor accueillit le câlin qui suivit avec un tel naturel qu'il sentit ses épaules se relâcher immédiatement. Et en le serrant contre elle, elle lui murmurait.
"Je m'en doute. Mieux vaut prévenir que guérir. Oh, et un dernier conseil."
Ils se regardèrent, et elle jeta un regard à la boîte.
"Garde-la bien au fond d'une poche, il ne faudrait pas embarrasser la demoiselle.
— Si j'pouvais la faire disparaître d'un coup de baguette, je le ferais.
— Non, je ne crois pas."
Il devait être minuit passé lorsque Narcisse et sa mère se séparèrent du canapé. L'adolescent se sentant plus que jamais en paix et à sa place. Le sourire qui berça le début de son sommeil ne s'évapora pas de sitôt.


