Personne n'y peut rien
Un frisson traverse mon corps de part en part. Parlons tectonique. Rien ne tremble en surface, là-haut le calme plat mais les capteurs des scientifiques entrent en résonance. La terre a tremblé en profondeur. C’est l’infime, annonciateur implacable d’une catastrophe à venir. Ce doit être ça, la déstabilisation. Le voyage vers la côte n’est pas même terminé que le prochain chargement du navire s’annonce impossible à transporter sans risques. Le capitaine du vaisseau sait déjà que la mort est au bout de la traversée suivante, comme l’évidence d’une tragédie jouée à la perfection dans sa mécanique immuable.
Tout part de mes principes, eux je les connais, les comprends et les admets pour ce qu’ils sont. C’est ma noblesse, dans toute sa beauté rêche.
- Je me suis battue pour que soit reconnue ma famille. Souillée par un père que j’aurais préféré ne jamais connaître.
Je tremble. D’une rage qui sort du ventre de la terre comme ces geysers, dans un fracas à vous rendre sourde. Je tremble car il a par son existence condamné les Gunnray à l’infamie, une déchéance silencieuse que je sens souvent quand je suis en société. Ces gens-là ne disent jamais ce qu’ils pensent mais il ne faut pas être ministre pour savoir interpréter leurs mimiques. Ce n’est pas tant le fait en lui-même qui me terrasse. L’injustice de la situation est la source de ma révolte. D’une certaine manière je les hais, ces gens aux airs de poupée enfarinée, ces sorciers aux tenues emplies de naphtaline, un produit moldu détestable. Jamais je ne sens de telles pensées de la part d’Alyona. Aliosus pourrait être de ceux-là mais je perçois chez lui une droiture supérieure. Il est au-dessus de cela. Et… Gordon, à sa manière l’est aussi, indifférent aux origines.
- C’est mon devoir. Je dois perpétuer mon nom, du moins mon sang, celui de mes ancêtres écossais.
En prononçant ces mots, je prends conscience que j’aurais tendance à exclure de facto ma mère, celle par qui l’épidémie s’est diffusée. Une chose pourtant me sauve du désastre social.
- Et puis... je crois que si j’avais été une cracmol, je voudrais être enseignante, avec des petits. J’aime les enfants, je ne sais pas, leur pureté m’émerveille. Leur bonté, une forme d’intelligence que la vie n’a pas encore froissée. Je crois que je tiens cela de mon petit frère. Qu’il était beau, gentil comme tout.
L’émotion me monte au visage, je ne peux réfréner une larme. C’est rare, très rare de ma part. Mais cet enfant si tôt parti constitue peut-être en moi un traumatisme plus grand que la disparition de Circéia. Nous jouions ensemble, il me servait des IvanAvna à tout va.
- Quatre, et ce ne sera pas négociable. J’en veux au moins quatre. Et crois-moi, ils n’ont pas intérêt à faire les andouilles. Je les élèverai dans la plus fière des rigueurs morales de Grande-Bretagne.
Là… Je comprends… Les gens incapables de discipline ne sont pas pour moi. Je n’aime pas les frivoles. Il faudrait pourtant qu’on m’explique comment il se fait que Gordon soit un épineux sujet. C’est incompréhensible. Aliosus est mon ami, du moins puis-je le croire. Mais Gordon… Et comment se fait-il que croiser ce sujet généalogique avec lui transforme mon cerveau en marmite rouge à en exploser ?
- En fait… que j’y adhère ou pas, c’est ma destinée. Je suis la dernière d’une espèce menacée d’extinction. Je ne peux pas prendre le risque.
Une chose, en moi, expliquerait peut-être les nausées qui m’affaiblissent ces derniers temps. Pourquoi cette impression que mon destin est lui-même menacé ? Il suffit de trouver un sorcier, de sang pur… et vogue la galère… Oui mais… je ne sais pas ce que toi, de l’autre côté de ces mots, tu as compris depuis longtemps. Non pas toi Alyona mais tous les autres… Dans mon coeur, le venin a déjà fait effet. Lui et personne d’autre mais je ne le sais pas encore. Belle alchimie que cet archer espiègle. Dans la nasse très chère sorcière…
- Quand l’heure sera venue, je devrai me marier, trouver un bon parti et lui donner des fils. Des filles, enfin ce qui viendra, je ne vais pas jouer en vue d’influencer les choses. Ce que j’aimerais surtout, c’est trouver un homme gentil. Qu’il ne soit pas brutal. Mais ces garçons-là ne sont pas attirés par des filles comme moi. Je leur fais peur.
Elle en est persuadée, à se flageller toute la nuit. Mais Vana sait qu’aller plus loin serait indisposer Aly. Elle aurait bien dit que ce bonheur-là est réservée à son amie. Un… apanage. Cela reviendrait à dire qu’elle est moins belle, moins attirante. C’est faux. Alyona est jolie, elle a… des qualités que jamais les hommes ne verront en Vana. Même si elle en est pourvue, encore plus si elle l’est. Car elle l’est. Eux ne voient que ce corps, à dire vrai magnifique. Ce corps et ce port, une allure… des yeux de tigresse. Et les seins d’une déesse. Voilà bien le pire pour Ivanovna, et cela elle ne peut en comprendre la signification ancienne. Le père a été entoilé par Emily. Elle aussi était époustouflante à vingt ans. Elle aussi éduquée, feu follet dans une bouteille pur feu. Tout ça pour ça.
- … Ce sera ma route. Chacun fait avec ce que la magie lui a donné. Toi tu sais tenir un jardin. Et resplendir comme fleur parmi les fleurs. Moi… Je suis la terre, bonne à engendrer… Un ventre… alors autant en accepter le poids. Et puis… je crois qu’il y a pire dans l’existence. Si j’arrive à convaincre un homme de vivre avec une terre souillée, inculte à toute noblesse, j’aurai de la chance… soyons modeste.
La corde, désaccordée, qui la relie à Gordon, sonne encore plus à ce moment. Elle avait une touche comme disent les imbéciles. Que n’a-t-elle pas fait pour en accepter l’augure ? Un esprit borné dispose de bien des moyens de refouler ses torts, les écarter d’un revers de main. Ainsi va la vie. Elle finit par se retourner sur ce qu’elle vient de dire. Ivanovna comprend alors qu’elle a beaucoup parlé mais en oubliant une fois encore celle par qui la confession est arrivée. Ses sourcils forment alors un visage en forme de question. Vana finit par dire…
- Mais toi… pourquoi me poses-tu la question ? Oh, Alyona, tu seras une mère formidable !
Elle serre délicatement l’avant bras d’Aly, convaincue de tenir entre ses doigts un alcoolat de femme qu’elle ne sera jamais.
Tout part de mes principes, eux je les connais, les comprends et les admets pour ce qu’ils sont. C’est ma noblesse, dans toute sa beauté rêche.
- Je me suis battue pour que soit reconnue ma famille. Souillée par un père que j’aurais préféré ne jamais connaître.
Je tremble. D’une rage qui sort du ventre de la terre comme ces geysers, dans un fracas à vous rendre sourde. Je tremble car il a par son existence condamné les Gunnray à l’infamie, une déchéance silencieuse que je sens souvent quand je suis en société. Ces gens-là ne disent jamais ce qu’ils pensent mais il ne faut pas être ministre pour savoir interpréter leurs mimiques. Ce n’est pas tant le fait en lui-même qui me terrasse. L’injustice de la situation est la source de ma révolte. D’une certaine manière je les hais, ces gens aux airs de poupée enfarinée, ces sorciers aux tenues emplies de naphtaline, un produit moldu détestable. Jamais je ne sens de telles pensées de la part d’Alyona. Aliosus pourrait être de ceux-là mais je perçois chez lui une droiture supérieure. Il est au-dessus de cela. Et… Gordon, à sa manière l’est aussi, indifférent aux origines.
- C’est mon devoir. Je dois perpétuer mon nom, du moins mon sang, celui de mes ancêtres écossais.
En prononçant ces mots, je prends conscience que j’aurais tendance à exclure de facto ma mère, celle par qui l’épidémie s’est diffusée. Une chose pourtant me sauve du désastre social.
- Et puis... je crois que si j’avais été une cracmol, je voudrais être enseignante, avec des petits. J’aime les enfants, je ne sais pas, leur pureté m’émerveille. Leur bonté, une forme d’intelligence que la vie n’a pas encore froissée. Je crois que je tiens cela de mon petit frère. Qu’il était beau, gentil comme tout.
L’émotion me monte au visage, je ne peux réfréner une larme. C’est rare, très rare de ma part. Mais cet enfant si tôt parti constitue peut-être en moi un traumatisme plus grand que la disparition de Circéia. Nous jouions ensemble, il me servait des IvanAvna à tout va.
- Quatre, et ce ne sera pas négociable. J’en veux au moins quatre. Et crois-moi, ils n’ont pas intérêt à faire les andouilles. Je les élèverai dans la plus fière des rigueurs morales de Grande-Bretagne.
Là… Je comprends… Les gens incapables de discipline ne sont pas pour moi. Je n’aime pas les frivoles. Il faudrait pourtant qu’on m’explique comment il se fait que Gordon soit un épineux sujet. C’est incompréhensible. Aliosus est mon ami, du moins puis-je le croire. Mais Gordon… Et comment se fait-il que croiser ce sujet généalogique avec lui transforme mon cerveau en marmite rouge à en exploser ?
- En fait… que j’y adhère ou pas, c’est ma destinée. Je suis la dernière d’une espèce menacée d’extinction. Je ne peux pas prendre le risque.
Une chose, en moi, expliquerait peut-être les nausées qui m’affaiblissent ces derniers temps. Pourquoi cette impression que mon destin est lui-même menacé ? Il suffit de trouver un sorcier, de sang pur… et vogue la galère… Oui mais… je ne sais pas ce que toi, de l’autre côté de ces mots, tu as compris depuis longtemps. Non pas toi Alyona mais tous les autres… Dans mon coeur, le venin a déjà fait effet. Lui et personne d’autre mais je ne le sais pas encore. Belle alchimie que cet archer espiègle. Dans la nasse très chère sorcière…
- Quand l’heure sera venue, je devrai me marier, trouver un bon parti et lui donner des fils. Des filles, enfin ce qui viendra, je ne vais pas jouer en vue d’influencer les choses. Ce que j’aimerais surtout, c’est trouver un homme gentil. Qu’il ne soit pas brutal. Mais ces garçons-là ne sont pas attirés par des filles comme moi. Je leur fais peur.
***
Elle en est persuadée, à se flageller toute la nuit. Mais Vana sait qu’aller plus loin serait indisposer Aly. Elle aurait bien dit que ce bonheur-là est réservée à son amie. Un… apanage. Cela reviendrait à dire qu’elle est moins belle, moins attirante. C’est faux. Alyona est jolie, elle a… des qualités que jamais les hommes ne verront en Vana. Même si elle en est pourvue, encore plus si elle l’est. Car elle l’est. Eux ne voient que ce corps, à dire vrai magnifique. Ce corps et ce port, une allure… des yeux de tigresse. Et les seins d’une déesse. Voilà bien le pire pour Ivanovna, et cela elle ne peut en comprendre la signification ancienne. Le père a été entoilé par Emily. Elle aussi était époustouflante à vingt ans. Elle aussi éduquée, feu follet dans une bouteille pur feu. Tout ça pour ça.
- … Ce sera ma route. Chacun fait avec ce que la magie lui a donné. Toi tu sais tenir un jardin. Et resplendir comme fleur parmi les fleurs. Moi… Je suis la terre, bonne à engendrer… Un ventre… alors autant en accepter le poids. Et puis… je crois qu’il y a pire dans l’existence. Si j’arrive à convaincre un homme de vivre avec une terre souillée, inculte à toute noblesse, j’aurai de la chance… soyons modeste.
La corde, désaccordée, qui la relie à Gordon, sonne encore plus à ce moment. Elle avait une touche comme disent les imbéciles. Que n’a-t-elle pas fait pour en accepter l’augure ? Un esprit borné dispose de bien des moyens de refouler ses torts, les écarter d’un revers de main. Ainsi va la vie. Elle finit par se retourner sur ce qu’elle vient de dire. Ivanovna comprend alors qu’elle a beaucoup parlé mais en oubliant une fois encore celle par qui la confession est arrivée. Ses sourcils forment alors un visage en forme de question. Vana finit par dire…
- Mais toi… pourquoi me poses-tu la question ? Oh, Alyona, tu seras une mère formidable !
Elle serre délicatement l’avant bras d’Aly, convaincue de tenir entre ses doigts un alcoolat de femme qu’elle ne sera jamais.
Personne n'y peut rien
T'arrive-t-il, Ivanovna, de te sentir contrainte à marcher sur une voie sans pouvoir t'en écarter, sans avoir le droit de choisir une bifurcation, de t'enfoncer sur une autre route ou de rebrousser chemin si l'envie t'en prenait ? Comme un Sysiphe obligé de rouler sa peine. N'as-tu pas l'impression qu'on te prive de liberté ? Qu'on te ferme des portes ? (Est-ce donc cela que ressentent les nés-moldus face aux conditions d'inscription à l'ISDM ?) Que ton cœur est bridé par un devoir familial à la poigne de fer ? Tu pourrais tomber amoureuse d'un sang-mêlé, ma sœur, ou d'un moldu. Y as-tu pensé ? Ou Gordon te tient-il pour l'instant éloignée de ces réflexions difficiles à imaginer ? Mais si cela t'arrivait, que ferais-tu ? Renoncerais-tu à cet avenir, affirmant sur tes sentiments la force de ta volonté, condamnant ton cœur à la douleur ? Ou trahirais-tu les tiens pour ce bonheur promis et rêvé ?
J'ai toujours cru au destin, m'imaginant que ce que je devenais, que ce qui m'arrivait était écrit d'avance, que qui que nous soyons, nous avons chacun un parcours extraordinaire à accomplir, préparé pour nous, et auquel nous devons faire confiance. Si les malheurs arrivent, il faut apprendre à les traverser, il faut faire front et persister, car derrière la route est belle, ensoleillée, et les joies nous attendent après les nuages denses et gris. Il s'agit de croire en l'avenir, de ne pas perdre espoir. C'est ce que j'ai sans cesse pensé, ce que je me suis répété. Alors pourquoi est-ce si compliqué désormais ? Pourquoi est-ce que je n'y arrive pas ? Pourquoi est-ce que j'ai ainsi peur ?
Peut-être que le problème vient de moi. Les mots d'Ivanovna me font mal ; il est manifeste qu'elle ne partage pas mon angoisse ou ma peine. Il y a même pour elle, face à ce devoir à accomplir, une forme d'enthousiasme, mêlé de curiosité et d'impatience : d'une certaine manière, c'est un avenir auquel elle a toujours voulu. Il est question d'une évidence. Et sur certains points, je crois qu'il en est de même pour moi. Ne me suis-je pas toujours imaginée menant ma famille, donnant vie, éduquant, suivant la croissance d'enfants qui seraient les miens ? L'avenir a toujours eu ce visage, et c'est un visage qui me plaît, que je désire, et auquel on m'a préparé. Alors, pourquoi d'autres points ne passent pas ? Pourquoi l'ajout d'un Sang-Pur est-il si dur à accepter ? Ce n'est pas comme si j'avais pour eux un quelconque ressentiment ; ces sorciers au sang pur, je les connais, je les comprends, ils sont comme moi ; notre éducation est similaire, notre cercle de connaissances aussi, certainement, de notre enfance à notre vie de jeunes adultes, nous avons beaucoup en commun. Pourtant, désormais, je voudrais presque les détester de tout mon cœur, les haïr comme s'ils étaient responsables de l'entièreté de mon malheur. Quand bien même je n'ai véritablement rien à leur reprocher. C'est ridicule !
Alors oui, peut-être que le problème vient de moi. Mon regard sur le monde a changé. Poudlard puis l'Institut m'ont appris à considérer différemment ces sorciers dont les racines poussent aussi en terre moldue. Je les vois désormais comme je vois les autres magiciens au sang pur : tout simplement comme des êtres vivants, comme des sorciers pas forcément différents de moi. Et ainsi, je peux les aimer de la même manière, qui que soient leurs aïeuls. J'aime Vana comme j'aime Nahele. Alors pourquoi devrais-je imposer un filtre à ces élans de mon cœur, quand il s'agit de me construire un avenir familial ? Comment cette promesse de bonheur peut-elle se transformer en un contrat aussi cruel ?
Parce que c'est notre devoir. Perpétuer le nom, le sang.
Quelques larmes silencieuses coulent sur mes joues. Je les efface d'un geste de la main en m'imposant un sourire. Ivanovna me parle d'enfants comme si le problème résidait là, mais je crois qu'elle n'a pas tout à fait compris mes angoisses, et je ne lui en veux pas. Comment le pourrais-je ? Même si ses phrases sont douloureuses, elles me font du bien ; elles me rappellent que je ne suis pas seule, que nous serons toujours à deux, et qu'à travers la possible contrainte d'un mariage imposé pour une nécessité familiale, le bonheur n'en demeure pas moins accessible.
Et puis, peut-être qu'elle a raison, peut-être qu'il y a parmi les Sang-Pur quelqu'un qui saura m'offrir un avenir heureux, quelqu'un que j'aimerai. Peut-être que le destin sera doux avec moi. Peut-être qu'il me tiendra à l'abri des douleurs. Merlin, je l'espère tellement !
« Tu trouveras, tu verras », lui promis-je, me serrant un peu contre elle, sans savoir si c'est pour lui offrir du réconfort ou pour en trouver.
Mon sourire se fait plus assuré et sincère derrière ma peine. L'étudiante en anti-poison m'apaise et m'amuse presque. « Fleur parmi les fleurs »... Jolie mais fragile.
Son dernier geste m'est plus douloureux, car il revient à ce problème que je n'ose pas résoudre. Ivanovna n'a pas compris où allait l'inquiétude dissimulée sous mes propos. Mais comment puis-je lui expliquer ? Devrais-je lui confier comme j'ai peur que mon cœur ne m'entraîne dans une histoire impossible ? Devrais-je lui avouer que ces contraintes me paralysent ? Que je crains d'être malheureuse ? Je n'ai pas le courage de lui expliquer. Il ne s'agit que de moi, et c'est ridicule, et peut-être que je m'inquiète inutilement. C'est même probable. Redouter quelque chose qui n'est pas arrivé et n'arrivera peut-être pas n'a aucun sens. C'est puéril. Je dois m'y faire, c'est tout. C'est une question de discipline. Je serai la femme qu'on veut que je sois, et je serai forte.
« Je ne sais pas, lui expliqué-je, je crois que cela m'inquiète un peu parfois. Il n'y a que moi, il faut que je sois à la hauteur. »
Être à la hauteur... Les larmes à cette pensée manquent de monter de nouveau au bord de mes yeux, mais je les retiens, les avale.
« Mais n'en parlons plus, c'est inutile. C'est ton anniversaire et nous n'avons pas encore fêté cela convenablement ! »
J'ai toujours cru au destin, m'imaginant que ce que je devenais, que ce qui m'arrivait était écrit d'avance, que qui que nous soyons, nous avons chacun un parcours extraordinaire à accomplir, préparé pour nous, et auquel nous devons faire confiance. Si les malheurs arrivent, il faut apprendre à les traverser, il faut faire front et persister, car derrière la route est belle, ensoleillée, et les joies nous attendent après les nuages denses et gris. Il s'agit de croire en l'avenir, de ne pas perdre espoir. C'est ce que j'ai sans cesse pensé, ce que je me suis répété. Alors pourquoi est-ce si compliqué désormais ? Pourquoi est-ce que je n'y arrive pas ? Pourquoi est-ce que j'ai ainsi peur ?
Peut-être que le problème vient de moi. Les mots d'Ivanovna me font mal ; il est manifeste qu'elle ne partage pas mon angoisse ou ma peine. Il y a même pour elle, face à ce devoir à accomplir, une forme d'enthousiasme, mêlé de curiosité et d'impatience : d'une certaine manière, c'est un avenir auquel elle a toujours voulu. Il est question d'une évidence. Et sur certains points, je crois qu'il en est de même pour moi. Ne me suis-je pas toujours imaginée menant ma famille, donnant vie, éduquant, suivant la croissance d'enfants qui seraient les miens ? L'avenir a toujours eu ce visage, et c'est un visage qui me plaît, que je désire, et auquel on m'a préparé. Alors, pourquoi d'autres points ne passent pas ? Pourquoi l'ajout d'un Sang-Pur est-il si dur à accepter ? Ce n'est pas comme si j'avais pour eux un quelconque ressentiment ; ces sorciers au sang pur, je les connais, je les comprends, ils sont comme moi ; notre éducation est similaire, notre cercle de connaissances aussi, certainement, de notre enfance à notre vie de jeunes adultes, nous avons beaucoup en commun. Pourtant, désormais, je voudrais presque les détester de tout mon cœur, les haïr comme s'ils étaient responsables de l'entièreté de mon malheur. Quand bien même je n'ai véritablement rien à leur reprocher. C'est ridicule !
Alors oui, peut-être que le problème vient de moi. Mon regard sur le monde a changé. Poudlard puis l'Institut m'ont appris à considérer différemment ces sorciers dont les racines poussent aussi en terre moldue. Je les vois désormais comme je vois les autres magiciens au sang pur : tout simplement comme des êtres vivants, comme des sorciers pas forcément différents de moi. Et ainsi, je peux les aimer de la même manière, qui que soient leurs aïeuls. J'aime Vana comme j'aime Nahele. Alors pourquoi devrais-je imposer un filtre à ces élans de mon cœur, quand il s'agit de me construire un avenir familial ? Comment cette promesse de bonheur peut-elle se transformer en un contrat aussi cruel ?
Parce que c'est notre devoir. Perpétuer le nom, le sang.
Quelques larmes silencieuses coulent sur mes joues. Je les efface d'un geste de la main en m'imposant un sourire. Ivanovna me parle d'enfants comme si le problème résidait là, mais je crois qu'elle n'a pas tout à fait compris mes angoisses, et je ne lui en veux pas. Comment le pourrais-je ? Même si ses phrases sont douloureuses, elles me font du bien ; elles me rappellent que je ne suis pas seule, que nous serons toujours à deux, et qu'à travers la possible contrainte d'un mariage imposé pour une nécessité familiale, le bonheur n'en demeure pas moins accessible.
Et puis, peut-être qu'elle a raison, peut-être qu'il y a parmi les Sang-Pur quelqu'un qui saura m'offrir un avenir heureux, quelqu'un que j'aimerai. Peut-être que le destin sera doux avec moi. Peut-être qu'il me tiendra à l'abri des douleurs. Merlin, je l'espère tellement !
« Tu trouveras, tu verras », lui promis-je, me serrant un peu contre elle, sans savoir si c'est pour lui offrir du réconfort ou pour en trouver.
Mon sourire se fait plus assuré et sincère derrière ma peine. L'étudiante en anti-poison m'apaise et m'amuse presque. « Fleur parmi les fleurs »... Jolie mais fragile.
Son dernier geste m'est plus douloureux, car il revient à ce problème que je n'ose pas résoudre. Ivanovna n'a pas compris où allait l'inquiétude dissimulée sous mes propos. Mais comment puis-je lui expliquer ? Devrais-je lui confier comme j'ai peur que mon cœur ne m'entraîne dans une histoire impossible ? Devrais-je lui avouer que ces contraintes me paralysent ? Que je crains d'être malheureuse ? Je n'ai pas le courage de lui expliquer. Il ne s'agit que de moi, et c'est ridicule, et peut-être que je m'inquiète inutilement. C'est même probable. Redouter quelque chose qui n'est pas arrivé et n'arrivera peut-être pas n'a aucun sens. C'est puéril. Je dois m'y faire, c'est tout. C'est une question de discipline. Je serai la femme qu'on veut que je sois, et je serai forte.
« Je ne sais pas, lui expliqué-je, je crois que cela m'inquiète un peu parfois. Il n'y a que moi, il faut que je sois à la hauteur. »
Être à la hauteur... Les larmes à cette pensée manquent de monter de nouveau au bord de mes yeux, mais je les retiens, les avale.
« Mais n'en parlons plus, c'est inutile. C'est ton anniversaire et nous n'avons pas encore fêté cela convenablement ! »
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Personne n'y peut rien
Il n'y a que moi, il faut que je sois à la hauteur… Il n'y a plus "que" moi, il faut que je sois à la hauteur.
Comme nos destins me semblent étrangement jumeaux… Deux jeunes femmes condamnées à voir l’avenir tel un devoir sacré, au nom duquel toute leur vie peut être sacrifiée. Il est clair aux yeux d’Ivanovna qu’Alyona en souffre aussi. Sommes-nous, tous autant que nous sommes, faits pour être de bons parents ? Existe-t-il une formule magique ? Et où le bonheur réside-t-il dans ces… conditions ? Le silence, sans être pesant, est lourd d’une solennité supérieure à un simple anniversaire. Les amies se rejoignent comme des soldats partant à la guerre. Au bout de ce chemin non pas la mort définitive. Juste la mort sociale, du moins la disparition des rêves de l’enfance.
Il est réconfortant de sentir Alyona en ce moment cosmique. Vana avance dans une obscurité toujours plus noire mais son amie lui permet de voir les obstacles. Curieusement, elle ne craint rien. C’est un peu la potion qui réduit les douleurs. Lutter contre elles, les comprendre pour mieux en réduire leurs effets. C’est donc cela dont il est question. Le poison dans nos âmes. Ces idées noires que l’on ne cesse de laisser tourner en nous. Comment les empêcher de nous ronger à petit feu ? Qui peut apprendre à s’en départir comme on enlève un pull ? Evanesco… Facile à dire. Suffit-il de le décréter pour que le bonheur advienne ?
- Tu es toujours là. C’est mon plus beau cadeau tu sais.
Trop souvent Vana cherche à plaire avec de jolis mots. Elle traîne cela de son grand-père qui se plaisait à faire des phrases. Elle pourrait être femme politique si elle était porteuse du gêne du tueur par les mots. Elle n’apprécie guère cette idée. Tuer l’autre… Ce n’est pas elle. Certes elle possède un instinct de survie hors du commun et elle le sait. Mais elle n’est pas plus forte qu’Aly. Elle l’envie même, cette capacité à tout rendre simple. Elle repense à ce cadeau qu’elle a fait à Alyona, qui lui a tant coûté, au temps où elle voulait à tout prix montrer qu’elle l’aimait et qu’elle la connaissait. Ce n’est pas tant le prix magique que celui du mensonge. Percer à jour les secrets d’autrui, c’est mal. Peut-être même est-ce la pire chose qu’elle ait faite dans l’existence… pourtant…
Elle n’en dira rien. Mieux vaut se taire. Et de toute manière connaissant Alyona, elle dirait que c’est insignifiant, qu’au pire les risques n’en valaient pas une chandelle. Mais elle repousserait le tout avec une nonchalance surprenante…
- La seule chose non négociable sera ton amitié. Il peut bien être mage noir, russe, violent et volage. Il faudra qu’il t’accepte comme membre de sa famille.
La formule est ampoulée. Que veut-elle dire par là si ce n’est que deux amies proches à ce point sont sœurs. Faire entrer l’une dans la famille, c’est faire entrer toute la famille avec. Effort assez rapide, de famille Gunnray il n’existe rien. Un seul élément, rapporté. Rapporté mais éminent.
- Je crois que nous devons cesser d’y penser. Le prince charmant est une illusion. Il est au plus question de contrat, social et comment dire… multiplicateur. Oui tiens, faisons chacune dix enfants, comme on reproduit les plantes ! Tu nous imagines, chaque année à se retrouver sur la voie 9 3/4 ?
Délirer. Ultime élégance d’un cerveau détraqué. L’idée l’amuse. Après tout, elle n’a aucun moyen de savoir si elle serait heureuse en tant que mère. Peut-être cette condition sorcière lui conviendrait-elle. Qui peut savoir ? Conversation de filles, elles ont toutes les deux franchi un cap, les études sont déjà derrière elles, en tout cas pour Aly. S’installer, gagner sa vie. Et pourquoi faire si l’on n’a pas de but ? Il est tout à fait logique que ces considérations matrimoniales soient au coeur de leurs pensées. Des filles à prendre. Mieux que cela chers sorciers. Des coeurs à capturer. Et disons-le, des coeurs plutôt bien faits, ni meilleurs ni pires que ceux des autres mais au moins ces deux-là sont-ils emplis de douceur. Du moins si on en prend soin.
Comme nos destins me semblent étrangement jumeaux… Deux jeunes femmes condamnées à voir l’avenir tel un devoir sacré, au nom duquel toute leur vie peut être sacrifiée. Il est clair aux yeux d’Ivanovna qu’Alyona en souffre aussi. Sommes-nous, tous autant que nous sommes, faits pour être de bons parents ? Existe-t-il une formule magique ? Et où le bonheur réside-t-il dans ces… conditions ? Le silence, sans être pesant, est lourd d’une solennité supérieure à un simple anniversaire. Les amies se rejoignent comme des soldats partant à la guerre. Au bout de ce chemin non pas la mort définitive. Juste la mort sociale, du moins la disparition des rêves de l’enfance.
Il est réconfortant de sentir Alyona en ce moment cosmique. Vana avance dans une obscurité toujours plus noire mais son amie lui permet de voir les obstacles. Curieusement, elle ne craint rien. C’est un peu la potion qui réduit les douleurs. Lutter contre elles, les comprendre pour mieux en réduire leurs effets. C’est donc cela dont il est question. Le poison dans nos âmes. Ces idées noires que l’on ne cesse de laisser tourner en nous. Comment les empêcher de nous ronger à petit feu ? Qui peut apprendre à s’en départir comme on enlève un pull ? Evanesco… Facile à dire. Suffit-il de le décréter pour que le bonheur advienne ?
- Tu es toujours là. C’est mon plus beau cadeau tu sais.
Trop souvent Vana cherche à plaire avec de jolis mots. Elle traîne cela de son grand-père qui se plaisait à faire des phrases. Elle pourrait être femme politique si elle était porteuse du gêne du tueur par les mots. Elle n’apprécie guère cette idée. Tuer l’autre… Ce n’est pas elle. Certes elle possède un instinct de survie hors du commun et elle le sait. Mais elle n’est pas plus forte qu’Aly. Elle l’envie même, cette capacité à tout rendre simple. Elle repense à ce cadeau qu’elle a fait à Alyona, qui lui a tant coûté, au temps où elle voulait à tout prix montrer qu’elle l’aimait et qu’elle la connaissait. Ce n’est pas tant le prix magique que celui du mensonge. Percer à jour les secrets d’autrui, c’est mal. Peut-être même est-ce la pire chose qu’elle ait faite dans l’existence… pourtant…
Elle n’en dira rien. Mieux vaut se taire. Et de toute manière connaissant Alyona, elle dirait que c’est insignifiant, qu’au pire les risques n’en valaient pas une chandelle. Mais elle repousserait le tout avec une nonchalance surprenante…
- La seule chose non négociable sera ton amitié. Il peut bien être mage noir, russe, violent et volage. Il faudra qu’il t’accepte comme membre de sa famille.
La formule est ampoulée. Que veut-elle dire par là si ce n’est que deux amies proches à ce point sont sœurs. Faire entrer l’une dans la famille, c’est faire entrer toute la famille avec. Effort assez rapide, de famille Gunnray il n’existe rien. Un seul élément, rapporté. Rapporté mais éminent.
- Je crois que nous devons cesser d’y penser. Le prince charmant est une illusion. Il est au plus question de contrat, social et comment dire… multiplicateur. Oui tiens, faisons chacune dix enfants, comme on reproduit les plantes ! Tu nous imagines, chaque année à se retrouver sur la voie 9 3/4 ?
Délirer. Ultime élégance d’un cerveau détraqué. L’idée l’amuse. Après tout, elle n’a aucun moyen de savoir si elle serait heureuse en tant que mère. Peut-être cette condition sorcière lui conviendrait-elle. Qui peut savoir ? Conversation de filles, elles ont toutes les deux franchi un cap, les études sont déjà derrière elles, en tout cas pour Aly. S’installer, gagner sa vie. Et pourquoi faire si l’on n’a pas de but ? Il est tout à fait logique que ces considérations matrimoniales soient au coeur de leurs pensées. Des filles à prendre. Mieux que cela chers sorciers. Des coeurs à capturer. Et disons-le, des coeurs plutôt bien faits, ni meilleurs ni pires que ceux des autres mais au moins ces deux-là sont-ils emplis de douceur. Du moins si on en prend soin.
Personne n'y peut rien
Nous sommes jeunes, nous avons la vie devant nous, la vie et toutes ses difficultés, tous ses malheurs et toutes ses contrariétés. Pourquoi penser dès maintenant à la prison d'un mariage quand nous pouvons encore courir dans les champs entre les fleurs et les insectes, direction le soleil, faire la course sur des balais en prenant le vent de plein fouet, les yeux plissés, ou passer des soirées puis des nuits entières à discuter, confiant l'une à l'autre des secrets dans le creux de ces heures où tout semble retenu ? J'ai tenté d'échapper à cette idée, de la fuir, la repoussant loin de moi pour ne pas y faire face. Un mariage ! Mais Merlin, je viens à peine de débuter ma vingtaine ! Qui s'en soucie à mon âge ? Le temps évolue, les mœurs changent, il est permis désormais de faire preuve de davantage de patience qu'avant. Il faut profiter de sa jeunesse, la cueillir quand elle est mûre pour croquer dedans à pleines dents. Que viennent faire les perspectives d'une vie de famille rangée dans cet éclat de rêve ? Bientôt il va me falloir voir mon grand-oncle, puis en discuter avec ma mère, je le sais ; mais en attendant je choisis ma jeunesse. J'ai tellement d'autres projets !
Comme à son habitude, Vana, en quelques phrases, m'attendrit et me fait rire. C'est sa magie à elle, c'est indéniable. D'abord, des mots doux qui me font un drôle d'effet et auxquels je ne sais pas répondre, des mots qui me disent essentielle, de sa famille, comme une sœur et non pas une amie, des mots plein d'importance qui m'aident à reprendre confiance en moi, à me sentir aimée ; puis des bêtises, des exagérations qui me font rire dès que je les entends, qui me surprennent dans un premier temps avant de faire éclater le sourire sur mes lèvres comme une bulle de savon. Dix enfants ! Chaque année sur la voie 93/4 ! C'est complètement fou, impensable, impossible. Je pose une main sur ma bouche et ris ; ça c'est facile, ça c'est évident.
« Chaque année ? » Je ris. « Oh Merlin, je pense que j'arriverai à m'en lasser de cette voie ! Mais si tu y es... » Un sourire tendre, sincère. Si tu y es, Vana, cela change tout.
Il paraissait impossible de me faire rire à ce sujet, et pourtant. Me voilà l'esprit apaisé, moins douloureux, moins amer. Les larmes ont manqué de couler et les voilà avalées, disparues dans une amitié solide, rempart de tous les maux. Le cœur respire et ferme les yeux, avouant son soulagement. Nous n'en parlerons plus, nous n'y penserons plus. Nous nous rappelons de notre jeunesse et de ses éclats verts et nous la tenons dans nos doigts comme un joyaux, la conservant à l'abri des préoccupations qui ne sont pas les siennes, la polissant d'amitié. C'est un jour heureux. Les Gordon et les familles exigeantes n'ont pas droit à la parole.
Posée je me retrouve et me calme. C'est l'histoire d'un cadeau matériel qui vient retenir un moment immatériel. Car c'est à cela que servent les présents : à poser dans les paumes de ceux qu'on aime une trace palpable de ce qui nous lie et de ce que nous avons traversé ensemble. On dit que c'est l'intention qui compte, non pas parce que le geste est appréciable, mais parce qu'il a le pouvoir de cristalliser à lui seul les lumières d'une relation insaisissable.
Mes mains s'enfoncent dans ma sacoche pour se saisir d'un petit sac fermé qu'elles extraient et posent sur ma paume droite. Il y est léger, agréable, mais paraît petit, bien malgré moi. Ce cadeau-là n'impressionne pas, ni n'attire l'attention, ni ne fait se lever l'émerveillement à sa révélation. Cela semble ne pas être grand-chose.
« Je sais que tu n'en voulais peut-être pas, mais j'avais envie de t'offrir quelque chose, envie ou besoin, je ne sais pas mais c'est important pour moi. Parce que tu es importante pour moi. Et puis c'est ton anniversaire ! Et je voulais qu'il t'apporte quelque chose d'autre que juste ma présence. »
Je détache mes yeux du sac pour les lever vers mon amie. Mes doigts se ferment, ma main s'avance ; je glisse le présent dans la paume de Vana.
« Joyeux anniversaire ! Ce n'est pas grand-chose, mais je voulais marquer l'occasion. »
Je porte ensuite mes ongles sous mes dents, presque gênée, les yeux baissés, stoppant rapidement mon geste pour garder un peu de contenance. Ce n'est pas grand-chose, non, ce n'est pas grand-chose.
« Vas-y, l'encouragé-je, tu peux regarder dedans. »
Tu y découvriras une paire de boucles d'oreille en forme de gouttes, des gouttes jaunes ou oranges selon la luminosité, qui semblent enfermer dans leur verre des éclats de soleil mouvants et lumineux, dont il est difficile de détacher le regard. Elles brillent dans le noir, mais cela tu l'apprendras plus tard. Aucun doute : elles t'iront parfaitement, s'accorderont avec ta peau, et l'or de tes cheveux. Il me plaît de penser que tu les porteras même en mon absence, qu'elles te permettront peut-être de penser à moi, et aussi que Gordon les regardera étrangement un instant, surpris, saisi par leur beauté sur toi, ma sœur. Car elles souligneront ton propre charme. Lorsque je les ai vues je l'ai tout de suite senti. Elles sont faites pour toi. Le soleil de ton cœur à la vue de tous, parfaitement merveilleux mais inaccessible pour ceux qui n'en ont pas la clef.
Ou juste l'éclat de lumière que nous avons dans nos yeux lorsque nous sommes ensemble. Notre amitié cristallisée dans un bijou.
Mais ce n'est pas grand chose.
Comme à son habitude, Vana, en quelques phrases, m'attendrit et me fait rire. C'est sa magie à elle, c'est indéniable. D'abord, des mots doux qui me font un drôle d'effet et auxquels je ne sais pas répondre, des mots qui me disent essentielle, de sa famille, comme une sœur et non pas une amie, des mots plein d'importance qui m'aident à reprendre confiance en moi, à me sentir aimée ; puis des bêtises, des exagérations qui me font rire dès que je les entends, qui me surprennent dans un premier temps avant de faire éclater le sourire sur mes lèvres comme une bulle de savon. Dix enfants ! Chaque année sur la voie 93/4 ! C'est complètement fou, impensable, impossible. Je pose une main sur ma bouche et ris ; ça c'est facile, ça c'est évident.
« Chaque année ? » Je ris. « Oh Merlin, je pense que j'arriverai à m'en lasser de cette voie ! Mais si tu y es... » Un sourire tendre, sincère. Si tu y es, Vana, cela change tout.
Il paraissait impossible de me faire rire à ce sujet, et pourtant. Me voilà l'esprit apaisé, moins douloureux, moins amer. Les larmes ont manqué de couler et les voilà avalées, disparues dans une amitié solide, rempart de tous les maux. Le cœur respire et ferme les yeux, avouant son soulagement. Nous n'en parlerons plus, nous n'y penserons plus. Nous nous rappelons de notre jeunesse et de ses éclats verts et nous la tenons dans nos doigts comme un joyaux, la conservant à l'abri des préoccupations qui ne sont pas les siennes, la polissant d'amitié. C'est un jour heureux. Les Gordon et les familles exigeantes n'ont pas droit à la parole.
Posée je me retrouve et me calme. C'est l'histoire d'un cadeau matériel qui vient retenir un moment immatériel. Car c'est à cela que servent les présents : à poser dans les paumes de ceux qu'on aime une trace palpable de ce qui nous lie et de ce que nous avons traversé ensemble. On dit que c'est l'intention qui compte, non pas parce que le geste est appréciable, mais parce qu'il a le pouvoir de cristalliser à lui seul les lumières d'une relation insaisissable.
Mes mains s'enfoncent dans ma sacoche pour se saisir d'un petit sac fermé qu'elles extraient et posent sur ma paume droite. Il y est léger, agréable, mais paraît petit, bien malgré moi. Ce cadeau-là n'impressionne pas, ni n'attire l'attention, ni ne fait se lever l'émerveillement à sa révélation. Cela semble ne pas être grand-chose.
« Je sais que tu n'en voulais peut-être pas, mais j'avais envie de t'offrir quelque chose, envie ou besoin, je ne sais pas mais c'est important pour moi. Parce que tu es importante pour moi. Et puis c'est ton anniversaire ! Et je voulais qu'il t'apporte quelque chose d'autre que juste ma présence. »
Je détache mes yeux du sac pour les lever vers mon amie. Mes doigts se ferment, ma main s'avance ; je glisse le présent dans la paume de Vana.
« Joyeux anniversaire ! Ce n'est pas grand-chose, mais je voulais marquer l'occasion. »
Je porte ensuite mes ongles sous mes dents, presque gênée, les yeux baissés, stoppant rapidement mon geste pour garder un peu de contenance. Ce n'est pas grand-chose, non, ce n'est pas grand-chose.
« Vas-y, l'encouragé-je, tu peux regarder dedans. »
Tu y découvriras une paire de boucles d'oreille en forme de gouttes, des gouttes jaunes ou oranges selon la luminosité, qui semblent enfermer dans leur verre des éclats de soleil mouvants et lumineux, dont il est difficile de détacher le regard. Elles brillent dans le noir, mais cela tu l'apprendras plus tard. Aucun doute : elles t'iront parfaitement, s'accorderont avec ta peau, et l'or de tes cheveux. Il me plaît de penser que tu les porteras même en mon absence, qu'elles te permettront peut-être de penser à moi, et aussi que Gordon les regardera étrangement un instant, surpris, saisi par leur beauté sur toi, ma sœur. Car elles souligneront ton propre charme. Lorsque je les ai vues je l'ai tout de suite senti. Elles sont faites pour toi. Le soleil de ton cœur à la vue de tous, parfaitement merveilleux mais inaccessible pour ceux qui n'en ont pas la clef.
Ou juste l'éclat de lumière que nous avons dans nos yeux lorsque nous sommes ensemble. Notre amitié cristallisée dans un bijou.
Mais ce n'est pas grand chose.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht