Fresque Consteller

*Tout se passe mal.* S’il n’était pas passé maître dans l’art de la retenue, c’est ce qu’il aurait impertinemment lâché. Peut-être pas tout, la modération vient souvent dans un second temps dans ses réflexions, l’excès d’abord. Récemment, ça se passe mieux, même. Pour autant, il n’est pas heureux du monde dans lequel il doit vivre. Ce que représente la ville dans laquelle il travaille le révulse. Et il doit vivre avec cette contradiction qui lui martèle la tête semaine après semaine. Il n’a pas le droit de juste décider de tout arrêter, de se retirer de cette société. Certaines choses… oui, il aurait aimé qu’elles ne fassent pas partie de son histoire. Et s’il y avait un moyen d’accomplir cette idée, il ne serait là, à penser cela. Où veut-elle en venir ? Croit-elle que revenir dans le passé et effacer toutes les mauvaises choses répare tout ? Il n’est pas si vieux que cela, et ça le fatigue. De réfléchir à ce qu’implique la réplique de la gamine. Il n’a pas envie de lui parler d’identité. Quand on oublie ou efface la blessure, on n’est plus la même personne. Quand on change le cours des choses, peut-être qu’on annule aussi la survenue de très belles expériences. Trop d’objections se bousculent. Mais la simple pensée de l’effort de les formuler l’épuise. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas une chose dont un être aussi indélicat que lui devrait débattre avec une adolescente. Hjúki se sent détaché de soi-même quand il parle.

« Je vis dans l’illusion qu’on grandit, et qu’on ne peut pas vivre à reculons. Même s’il était possible d’éviter ce qu’on n’aurait pas aimé traverser en remontant en arrière, à force de raturer et réécrire son passé pour le débarrasser de ces accrocs sur le cœur, il ne restera pas grand-chose de soi. » Et puis, il y a toujours le déni. Se persuader que c’est si lointain que ce ne lui est pas arrivé, laisser le flou prendre possession de certains souvenirs et s’en détacher. En gardant juste ce qu’il faut d’écho pour ne pas le revivre une seconde fois. Ce qu’il raconte est d’une banalité… toute personne que le regret a effleurée y a pensé. Rien n’est écrit dans le futur. Ce serait mentir de prétendre que ces pages blanches n’attendent que d’être remplies de belles choses. Parfois, ce sont des lignes d’un ennui morose, du rien. Des espoirs souvent déçus pour un rare moment qui valait le coup. Cette étincelle se cherche dans les lendemains, pas les hier. Qui est-il pour lui parler confiance en l’avenir ? ça ne peut pas venir de la voix d’un adulte détaché et cynique. Parfois, ce mieux qu’on attend prend une éternité à se présenter, lui-même le reconnaît. Il n’est pas assez patient pour lui dire ‘patience, ça ira mieux’ sans hypocrisie. Car ce plus tard, qui sait combien de saisons ou d’années ce seront.

Le bibliothécaire se retient donc d’en rajouter et médite sur l’intrigante vision de la magie qu’elle lui partage. Tellement éloignée de sa propre conception. L’ironie pourrait presque le faire sourire. Ce qu’elle trouve beau de magie, c’est ce qu’il trouve moche. Comment une bougie éternelle peut-elle dépasser la beauté des coulures de cire et l’avancée du temps qu’annonce sa réduction ? Comment la neige sans fin peut-elle dépasser la beauté du flocon qui se dépose, parfois s’envole pour parcourir encore quelques mètres, parfois s’accroche à d’autres déjà chus qui n’ont pas eu le temps de fondre, ou précisément se dissout au contact de la surface un peu plus chaude ? Comment une flamme inextinguible peut-elle dépasser la beauté de cette bataille entre les éléments ? les premières gouttes qui s’avouent vaincues, en s’évaporant quand elles approchent du foyer irradiant, les suivantes qui humidifient la source et minent peu à peu son souffle jusqu’à ce que la pluie triomphe. Faire montre d’un pouvoir de contrôle sur la nature, ce serait plus magique la mélodie qui vient chercher un fragment de son âme, que ce soit pour le caresser ou le bousculer ? Certainement pas. Peut-être n’a-t-elle encore jamais rencontré cette image, cette mélodie qui frappe avec justesse.
« Cette magie resterait moins touchante que les œuvres qui nous remuent. Intimement, pas parce que ce serait impressionnant ou puissant. »