PNJ De fer et de fumée ++

31.08.2051
chambre d'Aelis
PNJ présent : Grace Netherton, mère.


On y est.
Sous mes yeux hagards, ma malle presque pleine, mais je ne la regarde pas. Apparemment, je suis sensée vérifier que tout y est. *J’dois m’y r’mettre*. Un soupir franchit mes lèvres, et je recentre mon attention sur son contenu. Enfin, j’essaye. J’essaye encore. Et puis la vérité, c’est que j’y arrive pas. C’est comme si y avait un truc qui me collait à la peau, genre un chewing-gum sous ma basket, et qui veut pas partir, ça veut me ramener en arrière alors que j’dois surtout pas. Avant, j’avais l’impression de rien avoir. A part mon père. À part ma mère, mais ça a pas duré longtemps. On se plaignait tout le temps ma sœur et moi. Les autres élèves avaient la dernière version de mario cart alors que la nôtre datait d’y a dix ans. Le reste était vieux aussi : les meubles, démodés et sans harmonie, les couleurs, la machine à laver qui faisait un vacarme en tournant et nous empêchait de dormir.… J’ai essayé de mettre ma vie dans ma valise sans y parvenir, et je me suis rendue compte que j’étais en train de perdre bien plus que tout ce que j’avais jamais cru posséder, parce que c’est peut-être vrai au fond, qu’on sait jamais apprécier c’qu’on a.

Ah oui, la valise. Et avec elle, toujours la même question : est-ce que j’ai fait les bons choix ? Notre livre préféré à Swann et moi, a-t-il vraiment sa place au milieu des manuels de magie, ou ne va-t-il pas juste me rappeler que Swann n’est pas là, que j’ai perdu mon meilleur ami, qu’on s’est quitté sans se dire au revoir, tout ça pourquoi, parce que ma mère m’a menti pendant huit ans, qu’elle était jamais là pour nous, qu’elle s’en fichait complètement, tout ça parce qu’il a fallu que je reçoive une putain de lettre, une lettre qui —.

La. Valise. Je. Dois. La. Finir.
J’ai pas dit « oui » à Poudlard. Je dois avancer. Je dois… Bordel, je sais même pas ce que je dois faire, je sais même pas si un jour je serai capable d’aimer la magie. C’est comme si j’avais une grosse écharde dans le cœur qui se mettait à bouger à chaque fois que j’entends ce mot. Ça fait mal. Ça a le son des coups à ma porte quand je voulais rien entendre, et des larmes de mon père me suppliant de sortir et d’accepter ma condition, et de ma sœur qui râle en me disant que j’ai vraiment de la chance, sans être foutue de se mettre à ma place. C’est pour lui que je vais à Poudlard. J’ai pas dit oui mais mon silence, il a dit oui pour moi. Il a dit oui pour pas le voir pleurer, pour pas que maman s’énerve et se reporte sur lui, il a dit oui parce que de toute façon, je veux plus la voir, moi aussi je m’en fiche d’elle maintenant. Enfin, j’essaye de m’en ficher. J’y arrive pas trop. Mon cœur, il l’aime encore, ce petit être cruel.

Ma main prend le livre que Swann m’avait offert, et je le range dans la bibliothèque. Il ne me servira à rien. De même, je remets à sa place mes dessins préférés, mon appareil photo non magique, le T-shirt qu’on avait décoré au feutre, le carnet de projets qu’on mettait à jour, ma taie d’oreiller préférée, ma collection de cannettes, et avec un pincement au cœur, l’album photo de mes onze premières années. Ma chambre reprend des couleurs : je me sens à nouveau chez moi. Encore présent dans la malle : des manuels, de quoi travailler, des vêtements, doudou dragon et ah, le maillot de foot de Manchester : lui je peux pas m’en séparer. Ma valise me semble à moitié vide — comme ma vie après l’avoir amputée de tout ce à quoi j’ai renoncé, en prenant mon billet de train. C’est mon non-choix : dire oui sans dire oui, dire non sans dire non, finalement, prendre le train et aviser.
Prendre le train et aviser.

Voir.
Quoi ? Et bien, ce qu’il y a à voir.
Et s’il n’y a rien ?
Il y a toujours quelque chose.
Changer l’exil en une quête.
Chercher sans savoir ce qu’on cherche.
Construire.
Rendre les choses réelles.
Matérielles.

C’est peut-être mieux ainsi.
Le passé reste à sa place.
Le présent prend ses droits.
On avance.
On avance…
Dernière modification par Aelis Van Hecke le 17 sept. 2026, 21:18, modifié 1 fois.

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PNJ De fer et de fumée ++
01.09.2015
Manchester-Londres


J’ai pris le train.
Enfin, un premier train, un Manchester-Londres, aller simple, ni échangeable, ni remboursable. C’était sans doute mieux ainsi, que les portes soient fermées derrière moi, ne pas faire marche arrière, ne pas se retourner. Ne pas pleurer non plus, même si durant le voyage, j’ai eu le temps de me perdre dans de sombres réflexions, plongée dans le paysage froid et monotone, défilant à tout allure de l’autre côté de la fenêtre. Ne pas s’attarder. Filer. Fendre l’air… Le train le fait mieux que moi. Moi, mon esprit reste bloqué dans mon petit appartement, le temps passe trop vite pour lui, vous comprenez ? Mon cœur, il souffre, et mon cerveau… Même lui il est pas fait pour ça.

Contre mon front, la vitre est froide et humide. Je sens l’air venir de l’aération monter doucement et effleurer ma peau. Dans mon carré, ma mère et deux inconnus, l’un semble travailler et l’autre visionne un film. Ma mère dort. Son visage triangulaire repose paisiblement sur l’appui-tête, et, serein, n’est pas dérangé par les bruits environnants. Elle est très probablement en train de rêver de son prochain chantier, tant on peut deviner une amorce de sourire sur ses lèvres entrouvertes, en toute conscience, et le train est son cocon, l’amenant tranquillement à destination, à une destination qu’elle a choisie, qu’elle a choisi en tout conscience, pour pouvoir se débarrasser de ___.

Des tensions tendres naissent en moi. C’est un léger poids sur le cœur, qui me presse gentiment la poitrine, et qui me pousse à tortiller avec une délicate sauvagerie mes pauvres mèches de cheveux qui n’ont rien demander. Elles s’enroulent dans mes doigts, se coincent entre mes ongles, pour former des entrelacs infinis de nœuds simples, mais bien trop intriqués pour être défait par une manipulation primaire. Je sais très bien ce qu’il m’arrive ; la petite idée de justice qu’il y a en moi remue face à la situation. Elle a l’air si heureuse dans les bras de Morphée… elle est si heureuse. Et moi si je m’endors : mon horizon est si bouché que je risque de recevoir plus de cauchemars que de jolis rêves.

Mais trêve de bavardages ____ voilà qu’elle s’agite. A-t-elle entendu mes pensées ? Les sorciers en sont peut-être capables, qui sait. Un murmure tout à fait incompréhensible franchit ses lèvres, les sourcils se froncent, la tête oscille : le rêve tournerait-il au cauchemar ? Je me réjouis de la voir, ne serait-ce qu’un peu souffrir ; il serait injuste qu’un tel bonheur arraché aux dépends de celui des autres reste impuni. Et en même temps, j’ai déjà vécu des cauchemars : au début, c’est un joli rêve un peu absurde, puis l’absurdité grandit, les ennuis arrivent, on souffre, on souffre encore, parfois on meurt, mais on finit toujours par se réveiller. Et moi, ai-je vraiment envie qu’elle se réveille ?

Ma non-envie n’y change rien ; elle se frotte les yeux. Ca y est, elle va émerger dans moins de dix secondes. Quelle sera sa première phrase ? « Tu ne t’es pas trop ennuyée ? » ou alors « J’ai fait un de ses rêves… »… hum, peut-être _____ vite, tourner la tête et regarder le paysage ; il ne faut pas qu’elle comprenne que j’étais en train de l’observer. J’entends alors sa voix s’élever :

« J’ai fait un de ces rêves…
___ Hum ? »

J’aurais dû m’en douter ; la deuxième option était la plus égocentrique. C’était bien trop demandé qu’elle s’intéresse un peu à moi avant de se recentrer sur elle-même. Un peu amère, je relance avec insistance :

« Alors, le rêve ?
___ Peu importe, tu n’étais pas là »

Oh, mais de mieux en mieux. C’est bien, elle assume que je ne compte pas pour elle. Et c’est O.K. C’est O.K. maman, moi non plus je fais pas gaffe à toi. Mais tu aurais pu faire un petit effort pour mettre un petit peu moins de détachement dans ta voix, et relancer sur un sujet qui t’intéresse ; avec un peu de chance, moi j’aurais été réceptive. Je fais l’huitre ; je me replie dans ma coquille, je replace la capuche de mon sweat, je croise les bras et je me tourne vers la fenêtre. Voilà, c’est tout. Maintenant, il ne me reste plus qu’à attendre.

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King's Cross


Le train est arrivé. Maman m’enjoint à prendre mes affaires, et je m’exécute. Je repense à l’horaire : le train pour l’enfer arrive dans un peu moins d’une heure, soit une heure de trop à traîner avec une personne non désirée à mes côtés. Nous sortons du train dans les derniers, et quittons en vitesse la voie pour rejoindre la partie plus commerciale. Un léger sourire se dessine sur mon visage ; la gare respire la vie, pleine de gens affairés, pressés d’avoir leur correspondance, ou encore en train de travailler dans les espaces dédiés, casque sur les oreilles. Doucement, la foule nous absorbe ; à côté de moi, ma mère bataille avec agacement pour se frayer un chemin dans la marée humaine, tandis que je me faufile discrètement. J’ai toujours aimé les lieux pleins de gens : ils débordent d’énergie, et moi, je navigue, je vais où je veux, sans que personne ne me barre consciemment la route. Ma mère s’arrête dans un endroit où le vacarme est moins tonitruant. Elle me dit joyeusement, contente d’avoir pu se poser :

« Je vais aller nous acheter nos sandwichs à la boulangerie, pendant que toi tu gardes les sièges. Tu veux plutôt quoi comme ingrédient ?
____ Poulet, ou végé avec la mozza s’il te plaît. Pas de saucisson. »
____ Mais pourquoi ma chérie, tu en mangeais du saucisson quand tu étais petite ? »

Je la regarde, abasourdie. Je ne sais pas ce qui me perturbe le plus : le « ma chérie », qui sonnait pourtant sincère, ou le fait qu’elle ait raté tant d’épisodes de ma vie pour ne pas avoir remarqué que je ne mangeais plus de saucisson depuis le visionnage d’un reportage sur les nitrites il y a trois ans. Bilan des courses : essayer d’être neutre ; si je m’agace dès maintenant, l’heure à tenir va être longue. Et puis, je vois qu’elle fait des efforts, ça part d’une bonne intention. Alors je vais en faire aussi. Je réponds pédagogiquement :

« C’est bourré de nitrites, c’est pas bon pour la santé. Je mange plus de saucisses ou de merguez non plus parce qu’on a vu un reportage horrible dessus. »

Elle me sourit. Elle me sourit, alors je souris aussi. Et elle me dit d’une voix douce et attentionnée, digne de la meilleure des mamans :

« Mais bien sûr, je te prendrai le sandwich que tu m’as demandé. »

Je dois avoir l’air bête ainsi, à sourire alors que sa silhouette s’éloigne. Mais pour une fois, elle part, et je sais qu’elle va revenir bientôt. Je sais qu’à son retour, elle aura un sourire pour moi, un sandwich acheté avec amour à la main, et sur son visage, une expression aimante, loin des durs traits que j’ai pu connaître. Alors pour une fois, j’attends sereinement son retour. J’oublie que j’attends un train qui m’emmène dans un endroit qui me terrifie, j’oublie que je vais devoir faire de la magie, j’oublie les tensions et les absences. Il y a juste le présent : elle ; moi ; cette gare rassurante, et mes affaires. Elle est vite revenue de son expédition à la boulangerie. « C’est chouette, y avait pas trop la queue », a-t-elle dit avec enthousiasme. Et j’ai encore souri, parce qu’elle m’avait ramené le sandwich que je voulais, et qu’elle est enfin là pour moi de son plein gré. Elle fait ce que toute mère doit faire pour son enfant : elle me rassure à propos de Poudlard, elle me dit de ne pas m’inquiéter, avec tant de bienveillance que j’ai presque envie d’y croire. Car les étoiles dans ses yeux lorsqu’elle me raconte ses cours de sortilèges ne peuvent pas mentir, n’est-ce pas ? Et elle me parle de tout ce qui va s’ouvrir à moi : bien sûr que j’ai envie de pouvoir me téléporter, ou de faire léviter les objets, mais en même temps… la plaie est toujours là, béante. Circée fait voler un plateau. Maman s'agace. Les larmes de papa. Ma lettre. Mes larmes à moi. Swann. Le quai du métro. L’impression que rien ne pourra effacer ce qu’il s’est passé. Pardonner ? Si seulement j’en avais la capacité, en ai-je seulement l’envie ? Qu’aurais-je à y gagner sinon une nouvelle dose d’amour mêlé à des mensonges et des trahisons ? Des larmes. Encore des larmes. Et de l’insécurité.

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Nous voilà en marche. Temps restant avant le grand départ : une quinzaine de minutes ; mais maman sait où est la voie indiquée neuf trois-quarts, alors je ne m’inquiète pas. « Tu verras, tu seras surprise », m’a-t-elle annoncé d’un ton espiègle lorsque nous mangions. Plus surprise que lorsqu’elle m’a annoncé l’existence des sorciers ? Je ne crois pas que cela soit possible. Elle me raconte ensuite avec beaucoup de passion le voyage :

« Tu verras, les paysages sont magnifiques. On voit vraiment que Poudlard est en Ecosse et pas en Angleterre. Le train passe sur un viaduc, d’où la vue est absolument sublime ! Et puis, ce sera peut-être l’occasion de te faire des amis ! ».

Je ne suis jamais allée en Ecosse, à part quand j'étais toute petite, à Stonehaven, et à vrai dire, nous n’avons jamais tellement voyagé. Mais l’Angleterre, je la connais comme ma poche, tous ses petits coins perdus, ses petits villages pittoresques, jusqu’à la skyline de Londres, je les aime comme si c’était chez moi. L’Angleterre, c’est ma nation ; et si aujourd’hui je la quitte, je sais que je ne pourrais jamais m’en séparer. Mais je souris quand même, et je réponds :

« J’aime bien les montagnes, ça devrait me plaire… »

Si peu de conviction dans la voix, j’ai rarement fait pire. Mais cela ne la décourage pas le moins du monde. Elle enchaîne avec quelque chose qui lui tient à cœur :

« Oh et tu verras, le château est magnifique ! Je te laisse la surprise, mais la Grande Salle, dans laquelle tu prendras tes repas et réellement magique. Même moi, venant d’une famille sorcière et ayant grandi avec la magie, j’ai été époustouflée. Et… ___»

Je souris tristement : et tu n’as pas jugé bon de moi aussi, m’habituer à la magie ? Peut-être est-ce pour cela que j’ai du mal avec les surprises. Mais je la coupe, car quelque chose me trotte dans la tête depuis que Circée est à Poudlard. Ladite cérémonie de la répartition. Alors frontalement, je la questionne :

« Maman, c’est quoi la cérémonie de la répartition ? »

Je lis dans ses yeux qu’elle est se réjouit de ma question : une occasion de plus pour me raconter des anecdotes sur un moment qu’elle a adoré :

« Oh, mais ouiii, je ne t’en ai pas encore parlé ! Hum, et bien, quand tu entreras dans la Grande Salle, tous les élèves de ta promotion vont être répartis dans une maison. Ta maison, ça sera comme ton chez toi, avec ton dortoir, et un espace convivial, la salle commune, pour discuter avec tes camarades. Il y en a quatre : Gryffondor, pour les courageux, Serdaigle pour les gens intelligents, Serpentard pour les ambitieux, et Pouffsoufle pour les gentils. Enfin, c’est très cliché, mais le Choipeaux les présentera mieux que moi… Et ensuite, chaque élève met le Choipeaux sur sa tête, et le Choixpeau décide dans quelle maison tu iras. »

Damn. Elle dit cela avec tellement d’aplomb que cela semble évident. Mais j’ai manifestement loupé une info.

« C’est quoi le Choixpeau ?
___ Et bien, c’est un chapeau qui lit dans tes pensées pour connaître ta maison. »

Attends… un chapeau ? C’est un chapeau qui va décider de mon avenir. Je la regarde d’un air éberlué. C’est tout bonnement impossible. Les chapeaux ne peuvent pas lire dans les pensées. Ils ne peuvent pas parler. Ils ne peuvent pas décider à ma place quelle maison me correspond, n’est-ce pas ? *Dis moi que c’est faux maman, s’il te plaît…* Mais non seulement elle n’en fait rien, mais elle me regarde d’un air gêné. Je comprends facilement qu’elle ne s’attendait pas à cette réaction de ma part. Mais que voulait-elle que je dise, hein ? « Oh, c’est vraiment super, j’ai trop hâte qu’un chapeau magique brise mon intimité pour décider à ma place de mon avenir ! ».

Prudemment, elle brise le silence : elle sait que si elle en rajoute une couche, elle va définitivement me perdre pour la journée.

« Ne t’inquiète pas, c’est un peu perturbant au début, mais on s’y fait. Et puis une fois que l’on est habitué, ça devient super ! »

Perturbant ? Perturbant ? C’est pas juste perturbant, c’est horrifiant ! Mais elle ne voudra pas entendre mes protestations, je le sais. Et puis de toute manière, à quoi bon ? De toute manière, je devrais bien aller dans ce putain de château, mettre ce fichu de chapeau sur ma tête, et rejoindre ma fichu maison. Mais askip on s’y fait, alors c’est pas grave. C’est pas grave. C’est. Pas. Grave. Touuuut va bien. Je suis au prime de ma vie, un nouveau monde s’ouvre à moi ! Trop hâte vraiment j’ai trop hâte

Mais je lève les yeux, et devant moi je vois la voie 9, et la voie 10. Donc la voie neuf trois-quart devrait être dans les parages ? Ca me remobilise mes trois neurones, et j’oublie ma petite phase de déprime intérieure. Pensées positives en action : aller trouve la voie et c’est parti !
On chasse les idées noires, on avance, et on avise. C’est ça la méthode. Ca marche, je vous jure.

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Sauf que ma mère s’est arrêtée, et qu’autour de moi, je ne trouve pas de voie neuf trois-quart. Je regarde ma montre : plus que dix petites minutes, et je fais un gros effort pour ne pas paniquer. J’inspire, j’expire, et j’essaye de réfléchir. Parfait ; la voie doit bien se trouver quelque part, pourquoi pas dans le hall d’à côté ou… ___

« Il faut passer entre les deux. La voie est cachée, il faut traverser le mur. »

Par Morgane, *non*. Traverser le mur ? Mais je vais jamais pouvoir y arriver, je suis nulle en magie ! On ne sait même pas de quoi il s’agissait, ma première manifestation ! Et là bam comme ça, faut que je passe dans une barrière en pierre qui a l’air très solide ? Mais je vais juste m’éclater la tête ! Heureusement, maman prend les choses en main :

« Ça va aller, la barrière laisse passer les sorciers ne t’inquiète pas, ça ne fait pas mal. Regarde, je vais passer de l’autre côté, et ensuite tu me rejoins d’accord. Tu pousses bien ton charriot, tu y crois, et tout va bien se passer ».

Je hoche la tête frénétiquement, et ressasse ses mots tandis qu’elle s’avance vers le mur. Tout va bien se passer. Ça ne fait pas mal. Ça ne fait pas… ___ ça y est, elle est passée ! Je vous jure, je l’ai vu de mes propres yeux, elle était là, elle s’est enfoncée dans le mur, et maintenant elle est plus là ! Et là le doute me prend à la gorge : et si moi je ne passais pas, et si je restais bloquée de ce côté de la barrière, je vais louper mon train ! Je ferme les yeux pour me calmer, et prend de longues inspirations. Il suffit d’y croire. Ça va le faire. Ça va le faire. Il faut croire que la peur donne des ailes, puisqu’à ce moment précis, je saisis mon charriot et fonce sans réfléchir vers la barrière. C’est peut-être mieux ainsi. Ne pas penser, juste le faire. Car penser à l’échec, c’est déjà prendre un détour sur le chemin de la réussite.

Et là je ressors. En un seul morceau. Wow, c’est tout de même quelque chose la magie ; à la fois impressionnant et terrifiant. Car si on peut passer à travers les murs, quelles sont les limites dans un monde où tout est permis ? Le vacarme ambiant et le temps qui presse empêchent mes réflexions d’aboutir, et mes yeux fouillent la foule à la recherche de ma mère. Ne pouvait-elle pas m’attendre juste à côté de la sortie ? A défaut de la voir elle, je repère aisément le train : une vieille locomotive rouge qui me fait plus penser à un certain tableau de Turner qu’à un moyen de transport moderne. Mais la silhouette de ma mère se dessine dans la foule, et je me fraye un chemin pour la rejoindre. Je la trouve en pleine conversation avec une autre adulte, sûrement une de ses anciennes amies du château qu’elle n’a pas vu depuis longtemps. Un petit regard dans ma direction pour me montrer que tu penses à moi ? Non. Bon. OK. Je suis une enfant indépendante, j’ai bien compris. J’ai bien vu que contrairement à moi, tu n’étais pas inquiète que je ne sois plus là. Et si je pars maintenant, hein ? Ca te fera quoi ? Je tire sa robe pour attirer son attention, et elle finit par se retourner. Le regard presque agacé qu’elle me lance me blesse : je te dérange tant que ça ? Plus pour longtemps, t’inquiète.

« Maman j’ai reconnu un ami dans la foule, je vais le rejoindre.
____ Ok ma puce, va lui dire bonjour et tu reviens me dire au revoir avant que le train ne parte, ça marche ? »

J’acquiesce, avant de m’éclipser. La foule d’élèves et de parents m’aspire ; elle doit m’avoir perdu de vue depuis longtemps. Avec difficulté, je me hisse, moi et mes bagages, dans le train. Assez rapidement, je tombe sur un carré vide : les autres doivent encore être en train de dire au revoir à leurs proches…Je m’installe tranquillement, et pose ma tête sur la vitre. Rapidement, je la retrouve du regard. Elle est là, toujours avec son amie, sans se douter un seul instant que je n’ai vue personne et que je suis déjà dans le train. Je ferme les yeux. J’ai envie de redescendre pour lui faire un câlin, sentir sa chaleur contre moi, et recevoir un peu de son courage, voir son sourire et l’entendre me dire encore que la magie est fantastique, car peut-être, on ne sait jamais, qu’à force de répétition je finirai par y croire. Il reste cinq minutes. Je pourrais le faire, mais je ne bouge pas. Je dois tenir. Exécuter le plan.
Pour toutes les fois où elle est partie sans me dire au revoir.
Ma main serre la poignée de mon sac à dos.
Trois minutes. Tenir : oublier le manque, la douleur du manque, oublier ses mots doux et rassurants.

Je peux pas craquer maintenant, sinon, je vais toujours me faire avoir. Et je dois tourner la page, commencer mon histoire à moi, qu’elle ne viendra plus jamais perturber. Des gens me rejoignent. Leur présence m’aide à tenir. Je peux pas faire demi-tour devant eux, ils sont comme témoin de notre rupture. Alors je tiens. Je compte les secondes. J’entends le sifflement de la locomotive. Je sens le mouvement s’emparer de mon corps.

Ça y est, le train part. Place à un nouveau monde plein de magie.

F.I.N

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