Désolée
Le 24 janvier 2049
"Désolée"
Ce simple bout de papier. À moitié déchiré. C'est tout.
"Désolée"
Ce mot résonne dans ma tête, au point de ne plus avoir de sens.
"Désolée"
Le papier en lui-même est depuis longtemps parti au feu, dans la cheminée. Mon père l'y a jeté. De rage, de désespoir. Envie de l'oublier.
"Désolée"
Ce mot, écrit de son écriture si douce. Hâtivement.
Pourquoi ?
Pourquoi, qu'a-t-on fait ? Maman, pourquoi ?
Voilà tout ce dont je suis capable. Penser, comme dans un espoir étrange de lui envoyer un message mental. Impossible, mais désespéré.
Je me rends compte après plusieurs minutes que je l'ai même pensé en français, sa langue natale.
Où est-elle en ce moment ? Que fait-elle ?
Je renonce. Pas envie de savoir, pas envie de réfléchir.
Papa pleure, je l'entends. Je n'ose pas aller le voir.
Et là, alors que je ne m'y attendais pas, une larme tombe de mon œil droit, et descend tout doucement le long de ma joue. Une fois sur mon menton, elle s'arrête lentement, comme hésitante, et finit par tomber sur mon genou.
Je ne comprends pas, mais pleurer ne va pas m'aider.
Je me lève mécaniquement, sans même y penser, sans même m'en rendre compte. Je me dirige vers la grande horloge, dans le vestibule. Mes pas font un bruit immense dans le couloir. Ça m'en fait mal à la tête.
Je m'approche.
Tic, tac. Tic, tac.
Le temps passe. C'est risible.
Il me faut plusieurs minutes pour arriver à me concentrer. Même lire l'heure m'est devenu difficile.
Dix-neuf heures vingt-huit.
Soit environ quatre heures que je suis là, sans comprendre.
"Désolée"
Ce mot, encore et encore. Il ne partira donc jamais ?
288 mots
Désolée
Le 25 janvier 2049
Onze heures trente-deux.
Ça fait plus d'une heure que je suis éveillée, mais je n'ai pas envie. Là, dans mon lit, ça ne paraît pas réel. Tout est normal. Ma couverture bleue nuit, mes peluches, mon réveil électrique à côté. Je vais me lever, et elle sera là, en bas, en train de boire un thé tout en discutant avec Papa. Comme toujours.
Mais aujourd'hui, ce n'est pas toujours. Tout revient en moi d'un seul coup. Je me lève, c'est trop tard de toute façon. J'enfile un jean et un t-shirt, mécaniquement, sans même y penser. Des vêtements moldus.
Comme elle.
Soudain, les larmes que je retiens depuis hier montent. Je ne peux rien faire pour les arrêter. Je m'effondre en pleurs au milieu de ma chambre, incapables de faire autre chose.
Quand, après un bon quart d'heure, j'ai l'impression de ne plus avoir une once d'eau en moi, j'attrape un mouchoir et m'assois en tailleur. Je réfléchis. Elle est partie.
Elle est partie.
Du jour au lendemain. Je ne sais même pourquoi. Je ne comprends pas.
Reprenant petit à petit mes esprits, je me relève lentement et descends les escaliers. Je me dirige vers la cuisine. Mon père est là, et son silence m'indique clairement que lui aussi n'est pas près d'oublier. Je n'ose même pas le regarder.
J'attrape la baguette de pain, et mange deux tartines sans faim. Nous n'échangeons absolument aucun mot. Rien. Personne n'arrive à briser ce silence pourtant si pesant.
Je reste de la journée, j'erre dans la maison sans but. J'ai essayé de m'occuper un peu, mais impossible de me concentrer plus de dix secondes sur quelque chose. Mon esprit revient toujours à elle.
Elle. Je la vois dans chaque objet que je croise. Son regard, son sourire, sa voix. Le vase de fleurs à moitié fanées qu'elle a cueillies il y a quelques jours. Mon doudou, qu'elle m'a offert il y a de cela des années. Son stylo préféré, posé sur le buffet du salon.
Et pire que tout : son bureau, devant lequel je passe à chaque fois que j'entre ou que je sors de ma chambre. Sa pièce. Où elle travaillait, mais aussi où elle vaquait à ses petites occupations. Sa machine à coudre et sa boîte à fils s'y trouvent encore. Comme tout le reste, d'ailleurs. Je n'ose pas y rentrer. Normalement, quand j'y entre, c'est que j'ai besoin d'elle, pour une chose ou pour une autre. Mais maintenant, elle n'y est plus.
Papa, quant à lui, y a passé toute sa journée. Je ne sais pas du tout ce qu'il y fait. Peut-être qu'il y est simplement, sans rien faire. Peut-être que c'est son moyen à lui de tenter de s'en sortir. En tout cas, je sais qu'il n'est pas en train de ranger ses affaires pour les stocker ailleurs ou pour les jeter, car je n'entends aucun bruit en provenance de la pièce.
Aujourd'hui, tout ce que j'ai appris, c'est que le départ de ma mère me fait du mal. Je ne sais même pas si j'arriverai à le surmonter.
516 mots