Gay panic ou panique pour rien ?

Aaaaaah ça fait du bien… Quelle joie d’être sorcier, parfois. Une baguette, c’est vachement moins encombrant qu’une gourde. J’ai l’impression de revivre, que plus jamais je ne pourrai m’arrêter de boire.
Mais Chris, ce blaireau, n’est pas d’accord et me pousse. Ma baguette ripe et , gros faisan ! Je m’en fous partout ! Je le regarde avec des grands yeux, histoire qu’il capte que c’est un débile profond. Un verre ! Un verre que je vais payer ? Je te connais, mon gars. Tu ferais payer l’air qu’on respirer dans ton bar si tu pouvais.
Je le suis des yeux, encore haletant, le cœur encore en furie dans ma poitrine. Je regarde que lui. Mon pote. Mon frère. Je te fais pitié ? Tu cries, tu t’agites… je te fais pitié ? Je baisse les yeux sur moi-même pour regarder les dégâts.
Oh, ça va.
Tu m’as vu dans des états pires que ça. Pourquoi t’es pas cool comme ça, aujourd’hui ?

Son bras attrape le mien, je grogne mais me lève quand même. J’ai encore les jambes qui répondent pas, complètement molles, les muscles contractés. Je grogne, je grogne encore, des gouttes d’eau perlant de ma mâchoire. Elles sont froides. Elles ne sont pas les doigts de Sulien. Je déglutis. Je recrache une expiration rauque.

Et je râle. J’ai pas envie de —

Transplaner.
Ma main agrippe direct mon bide. Le voyage soudain, la musique qui a disparu, les gens qui ne causent plus, le changement d’atmosphère, ça me frappe plus fort encore que mes tripes qui se sont momentanément tordu dans mon bide.
Et je te parle pas du reste.
De la main de Chris qui se promène sur mon bras jusqu’à atteindre ma nuque. Dégage ta main, hurle mon corps qui se met à frissonner. On fait ça des milliers de fois, mais aujourd’hui, c’est différent. Son visage qui s’approche du mien, la chaleur de sa main sur ma peau, mon corps proteste. Je le regarde, ahanant encore — vraiment, faut que j’arrête de fumer — , les yeux dans les siens.
J’écoute.
Et j’aime pas ce que j’entends.
C’est à ça que tu penses aussi, hein ? Que ça aurait dû être la base qu’on se crache dessus ? Qu’il profite de mon… état, pour m’enterrer ?
Chris.
Il a fait tout le contraire.
Il m’a fait un “boup” et m’a tapoté le bout du nez. Il a essayé de me relever. Il m’a dit qu’il voulait pas d’un ennemi tout pourri.
Et… il m’a…

Je me dégage sèchement. Ma main vient se poser sur ma nuque pour la serrer. Je grimace. Je remue la tête.

« Nan. Nan. Nan. Tu piges pas. Tu piges pas. »

Je m’écarte encore, je souffle, je frotte nerveusement ma nuque.

« Il a pas été… méchant… c’est… pas ça… »

Je remarque avec un train de retard que j’ai commencé à déambuler dans la salle, rapide, gauche, droite, frottant ma nuque comme un demeuré, les yeux dans le vide.
Pas dans le vide, non.
Là bas.
Contre ce mur.
Dans les yeux de Sulien.
Je grogne en refermant les miens. Son sourire ne disparaît pas.

« Je… je comprends pas… c’est … c’est pas normal.. Je te jure j’ai… je trouve pas les mots. Il s’est passé un truc ! D’accord ? Un truc. Il… »

Je m’arrête. Je déglutis. Je souffle. Je relève les yeux et les plante sur Chris.

« Il m’a fait “boup” sur le nez. Comme ça. »

Je lève mon doigt jusqu'à tapoter mon nez.

« Boup. »

595 mots

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Gay panic ou panique pour rien ?
Il se dérobe brusquement. C'est la deuxième fois, ce soir. Christopher reste planté là où il était, il suit Lloyd du regard. Il se fiche qu'il le repousse, il est habitué, surtout ces derniers temps parce que lui, il est encore plus tactile et souvent ça saoule Lloyd. Mais là, il y a quelque chose. Il est encore plus agité que d'habitude. Ce n'est pas la première fois qu'il le voit comme ça, Lloyd bouge dès qu'il a un truc dans la tête. Mais là Christopher n'arrive pas à comprendre ce qui ne va pas. Ce n'est pas quelque chose d'aussi grave que Miya. Ce n'est pas une bagarre débile avec Sulien. Et apparemment, ce n'est pas non plus qu'il lui a dit quelque chose de méchant. Alors c'est quoi ? C'est quoi ? Evidemment qu'il ne pige rien ! Lloyd explique comme un gros flanc !

Déjà rassuré que Sulien n'ait pas été méchant avec Lloyd, Christopher le laisse déambuler dans la salle de pause. Il ne le lâche pas du regard. Il essaie de comprendre, de lire à travers les mots de Lloyd, de découvrir ce qu'il ne dit pas. Lloyd grogne, se frotte la nuque, déambule, s'agite, et il balbutie. Il balbutie sans ne rien dire. « C'est pas normal », dit-il, il ne trouve pas ses mots. Non, tu déconnes, c'est vrai ? J'avais pas remarqué ! Et il s'est passé un truc ? Bordel, mais quel truc ! Quel truc, Lloyd ? Quel fichu tru... Attends. Un truc ? Non, non, Christopher repousse en bloc la pensée qu'il vient d'avoir. Lui, il peut lui arriver des trucs avec des mecs, ça lui arrive souvent d'ailleurs. Mais Lloyd ne vit pas des trucs avec des mecs. Recentre-toi. Christopher doit arrêter d'écouter à travers le prisme de ses propres expérience. Il doit penser comme Lloyd.

Lloyd s'arrête subitement et... Ses yeux s'enfoncent dans ceux de Chris. Boup ? Christopher louche sur le doigt de Lloyd qui tapote son propre nez.

« Il t'a fait... Boup..., » répète-t-il lentement.

Alors, à défaut de comprendre, Chris essaie d'imaginer : le hall de l'hôpital, Lloyd et Sulien qui se croisent, les vieilles rancœurs qui émergent et... Sulien qui tapote sur le nez de Lloyd, comme ça, sans transition. C'est tellement incohérent, tellement incompréhensible que Christopher reste figé, les yeux braqués sur Lloyd, en se demandant s'il vaut mieux lui foutre une taloche pour être aussi peu compréhensif ou s'il doit faire l'effort de poser des questions pour mieux saisir ce que lui raconte son pote.

« Sur le nez..., » poursuit-il à voix haute pour réfléchir.

Il s'est passé un truc avec Sulien et ce truc c'est ce boup sur le nez. Christopher plisse les yeux. Il peut poser la question, non ? Ce n'est qu'une question, après tout. Il peut la poser.

« Est-ce que c'est une... Métaphore... ? » commence-t-il.

Chris a vraiment envie de poser une autre question mais vu l'état dans lequel est Lloyd... Ça ne se fait pas, c'est tout. Christopher s'amuse très régulièrement à mettre Lloyd mal à l'aise en faisant semblant de le draguer, en battant des cils près de lui, avec des sous-entendus graveleux régulièrement. S'il le fait, c'est parce que Lloyd est vraiment un gros idiot de mec hétéro qui flippe dès qu'un mec queer s'approche de lui. C'est normal que lui, Christopher, pense à autre chose quand on lui dit qu'il s'est passé un "truc". Mais Lloyd, lui, utilise ce mot sans sous-entendu. Alors ramène pas tout à la drague pour une fois, Chris, s'il te plait.

« Non, non, oublie, se reprend-il. Donc c'était... Bizarre ? propose-t-il en levant les mains devant lui, le regard hésitant. Ouais, bizarre qu'il t'ait fait... » Boup. « Sur le nez. C'est pour ça que tu es tout... »

Bizarre. Choqué. Sur les nerfs. Insupportablement peu clair.

« ...agité, comme ça ? Après tout, si quelqu'un que j'aime pas beaucoup me faisait ça, je te jure que ça me traumatiserait, rit-il. Imagine un peu Donovan. Boup ! Boup ! »

Il le dit en appuyant sur son propre nez et en se mettant à rire.

« Dans quel monde on est, en fait ! »

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« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER

Gay panic ou panique pour rien ?
Nan. Sulien ne m’a pas seulement “boup” le nez. Il a fait tout un tas d’autres choses. Il m’a écouté. Il ne m’a pas repoussé. Il a été tendre avec moi. Il a lu ce que j’étais, tout ce que je déteste et que ma soeur aimerait voir disparaître, tout ce qu’on m’a toujours reproché… et il n’a pas fuit. Il m’a dit… que j’avais des yeux de combattant. Il a dit qu’il aimait ceux qui n’ont pas peur de se montrer vulnérable, il …
Il a pleuré sur mon épaule.
Il a caressé mon visage.
Le mien. A moi.

Je regarde Lil’ avec l’appréhension qui me tord le bide. Il commence à parler. Mes doigts se serrent sur ma nuque. Allez. Rassure moi. Explique moi ! Je comprends rien, je sais même pas si je suis capable. Dis moi ce qui s’est passé, aide ma cervelle a s’arrêter de tourner, steuplait, mon pote.

Une… métaphore. Une métaphore de quoi ? C’est… un “boup” sur le nez ! Tu veux que ce soit une métaphore de quoi ? C’est… un code de queer ? Comme les mousquetons pour les lesbiennes ou la bague au pouce ? C’est un truc ? C’est quoi ! Dis moi, bordel ! J’vais vriller. J’ai le coeur qui bat trop fort, et je sais pas si c’est à cause de ma course folle. Il ne bat pas de la même façon qu’avec Sulien. Ça, j’en suis certain. Là, j’ai le stress en plus, et je sais même pas pourquoi je stresse, en plus ! Dis moi ! Parle plus vite ! Explique moi !

Eeeet il revient sur ses paroles. J’vais serrer. C’est ça, ou pas ? C’est ça ? Métaphore de quoi ? Explique toi !
Je regarde ses mains. Quoi, t’essayes de m’apaiser ? J’vais pas te sauter dessus ! Il a peur de ça ? Attends, il croit peut-être que je suis un…
Un…

Il continue. Il rit. Eeeew mets pas ton frère dans la conversation ! Je le regarde, horrifié, la bouche plissée dans une grimace écoeurée.
Je le regarde faire le con en m’approchant. J’attrape sa main qui tape son nez et lui dégage.

« Mais c’est pas ça ! C’est pas ça ! Ça n’a rien à voir avec… eeeeew... »

Je recule en me secouant les mains de dégoût. Pourquoi il met Donovan dans la conversation, avec Sulien ? Quoi ? C’est aussi bizarre que ça ? Il pense que Sulien c’est un… Donovan ? Genre que dans ma tête, c’est aussi incompatible que Chris et son frère ?

« C’est pas ça ! » je répète durement. « Ça n’a rien à voir avec ce qu’un frère peut faire, ok ? Surtout le tien ! Nan nan nan nan… naaaaaan… »

C’est reparti pour cavaler dans toute la salle.

« J’allais pas bien, d’accord ? J’allais pas bien, j’ai dit des trucs et il m’a fait un “boup”, et… et il m’a dit des trucs. Plein de truc. Il m’a dit pardon, et moi aussi, et… il m’a “boup” le nez. Il m’a… il m’a… dit… des trucs… vraiment… sympa. Que… j’allais pas bien, mais que … je devais réapprendre à sourire pour moi, que j’avais des yeux de combattant et… »

J’ai le visage qui chauffe fort.

« J’ai… »

Je détourne le regard en passant une main sur mon visage.

« Il rougissait quand je le complimentais… et … oh, bordel… »

Je tourne la tête vers Lil, les yeux ronds.

« Il… a posé sa main… sur mon torse… et… je… j’ai… j’ai… aimé ça… »

602 mots

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Gay panic ou panique pour rien ?
Le rire de Christopher s'intensifie face à la tronche de Lloyd. Bah ouais, hein ! c'est la réaction que t'as eue quand Sulien t'a boup le nez, comme celle que lui aurait eu si son frère avait fait ça ! Il comprend mieux, maintenant, Chris, et ça le fait rire que Lloyd grimace comme ça parce qu'il parle de son frère. Ça lui fait tout chaud au coeur que ses amis détestent également Donovan. Par contre, Lloyd s'approche de lui et lui attrape le bras ; Chris rigole encore, même quand Lloyd lui dit qu'en fait, c'est pas du tout ce qu'il croyait. Le rire devient un peu nerveux : il ne comprend rien à rien, c'est peut-être ça le but, ne rien comprendre, rire, s'amuser ? Bon, le problème c'est que Lloyd n'a pas l'air de s'amuser.

Le rire meurt quand Lloyd le lâche avec une grimace de dégoût. Christopher n'est plus bien sûr que cette grimace est destinée à Donovan : après tout, ça fait deux fois qu'il s'éloigne subitement de lui. La quatrième fois, ça risque de devenir vraiment blessant, mais il lui laisse le bénéfice du doute.

« Ok, oook, soupire Christopher en faisant les gros yeux quand Lloyd se met à parcourir la pièce, c'est pas comme un frère, donc... »

Lloyd ne l'écoute pas, de toute façon. Se rend-il compte qu'il n'est absolument pas clair ? Sûrement pas. Et il s'énerve que Christopher en comprenne pas ! Celui-ci pousse un nouveau soupir, il le suit du regard. Un coup à gauche, un coup à droite. Et puis tout à coup, sans prévenir, son coeur s'effondre dans son sa poitrine quand Lloyd dit qu'il n'allait pas bien. Comme ça, subitement. Le coeur qui s'effondre. Ça fait un mal de chien, tout le corps qui se tend, la tristesse qui grimpe d'un coup, la respiration qui se coupe. Là, Chris n'a plus du tout envie de rire parce que le mal être de Lloyd, il le prend au sérieux.

Christopher avale sa lèvre, enfonce les mains dans ses poches et se concentre sérieusement sur Lloyd qui est en train de lui expliquer qu'il n'allait vraiment pas bien lorsqu'il a croisé Sulien et... Oh. Oh, d'accord. Alors... Sulien s'est montré... Gentil, c'est ça ? Oui, vraiment gentil s'il a dit à Lloyd qu'il devait réapprendre à sourire pour lui. Un drôle de sentiment monte en Christopher : de la reconnaissance. Il est profondément soulagé que quelqu'un ait été là quand Lloyd allait mal, quelqu'un qui a su lui faire du bien. Chris déglutit péniblement, il hoche la tête pour montrer qu'il écoute, un drôle de sourire apparaît sur ses lèvres : c'est super gentil de dire qu'il a des yeux de combattant, Sulien voulait sûrement le rassurer, lui montrer le meilleur en lui, lui dire qu'il était fort. C'est bien, c'est vraiment bien qu'il ait été là pour Lloyd, ça rassure tellement Chris qu'il a les jambes qui flagellent.

C'est rassurant, tout ça, c'est rassurant, ce que Lloyd n'arrivait pas à dire, c'est juste qu'un mec qu'il détestait jusque là a réussi à le soulager de sa peine, c'est vraiment mig... Quoi ? Christopher arrondit les yeux, puis fronce les sourcils. Sulien... Rougissait ? Et... Par Morgane, Merlin et tous les autres, Lloyd est en train de rougir, là aussi ?! Il détourne les yeux, il fuit son regard et... Il... a... aimé... que Sulien pose la main sur son torse.

Il a aimé.
Bouche bée, Christopher fixe Lloyd. Tout se remet en place dans son esprit. Le truc qu'il s'est passé entre eux, la gêne de Lloyd, son incapacité à expliquer les choses, son regard fuyant, son aveu, le fait qu'il le repousse encore plus brutalement que d'habitude, même dans les gestes de réconforts qu'il accepte habituellement.

Alors il s'est vraiment passé un truc.

Sans en avoir conscience, Christopher pose les deux mains sur sa bouche ouverte. Il reste comme ça quelques secondes, les yeux écarquillés, en train de réaliser ce que Lloyd est en train de lui dire : il a aimé qu'un mec le touche. Et il est en train de flipper.

Son ventre le chatouille, ça remonte dans son corps, son torse tressaute. Christopher enfonce ses doigts dans sa joue, ses ongles pincent sa peau. Ne pas rire. Ne pas rire. Ne pas rire. Ne pas rire. Sois pas un con, Chris, ne rit pas. Il a vraiment l'air de flipper, là. C'est pas comme quand il s'énerve parce que tu le coinces contre le mur en prenant une voix charmeuse pour lui parler. Ou quand il sort une grosse débilité comme « mais je suis pas gay, moi, d'accord ! », ce qui pousse Chris à se moquer de lui en disant tout le contraire pour le voir paniquer. Là, Lloyd flippe vraiment. Alors d'accord, c'est idiot. C'est vraiment idiot de sa part et il tend le bâton pour se faire battre. Christopher a du mal à ne pas lui exploser de rire au nez en lui demandant s'il a tripoté Sulien Willows. D'abord parler. Après se foutre de lui.

Christopher prend une longue inspiration par le nez avant de baisser la main. Il doit fouiller dans les tréfonds de sa mémoire pour retrouver le contrôle de ses expressions qu'il a appris durant son enfance. Allez, on ne rit pas, Chris.

« Tu as le droit d'apprécier qu'un homme te touche, Lloyd, articule-t-il lentement. Tu sais très bien que ça ne fait pas de toi... Oh, bon sang, Lloyd ! T'as plus quinze ans, tu sais que tu peux apprécier qu'un homme te touche sans être gay ? »

Merde, à la fin ! Il doit encore lui expliquer ça à trente-trois ans ? C'est vexant pour toute la communauté gay, en fait.

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Gay panic ou panique pour rien ?
Je l’ai dit. J’ai dit à Chris… ce qui était arrivé. Mon coeur bat trop fort, beaucoup trop fort. Je stresse. J’ai peur. J’ai peur qu’il se paye ma tête, j’ai peur qu’il me dise que je suis débile, j’ai peur qu’il me dise “hey, bienvenue dans la commu’ queer, mon vieux”. J’ai peur pour rien, j’ai peur, je sais même pas de quoi concrètement, parce que c’est pas grave ! C’est pas grave, hein ? C’est… c’est rien ? J’ai aimé ça, ouais, et après ?
Ça.
Je sais même pas ce que c’est, ça.
C’est pas seulement la main, les mots, le fait qu’il me dise “tu” et pas “je”. C’est… c’est plus complexe, et j’arrive pas à arrêter mon cerveau de tourner. J’ai envie de réfléchir. J’ai pas envie de réfléchir. J’en sais rien ! Je sais pas ce qui se passe. Et ce visage qui continue à chauffer, bordel ! J’ai chaud ! J’ai ultra chaud ! Et je sais même pas pourquoi j’ai chaud !
Allez, Chris, steuplait, dis moi que tout va bien, te paye pas ma tête ! Je le regarde, et je sais, je sais, bordel… il est choqué. En mal ? En bien ? J’en sais rien ! Je sais pas ! Je panique, j’ai le cœur qui bat encore plus vite. S’il te plaiiiiit dit quelque chose, dis moi que tout va bien ! Explique moi pourquoi j’ai aimé ça, et je te répondrai que c’est sa tendresse qui m’a..
Qui m’a quoi ?

Chris baisse ses mains. Je l’imite. Mais mes mains restent pas en place. Elles sont moites. Elles se serrent, se desserrent, se serrent, se desserrent, partent s’enfoncer dans mes poches, grattent le tissus, se serrent, se desserrent.

Chris parle. J’ai le droit d’apprécier qu’un homme me touche. Oui. Je sais. Toi, j’aime bien quand tu attrapes ma nuque pour le faire un front contre front, mais c’est pas pareil, parce que j’aime pas quand tu prends ta voix de… de… prédateur ! Pourquoi j’ai aimé ça avec Sulien ? Nan, pas qu’il prenne une voix de prédateur ! Il a pas pris une voix de prédateur. Il avait une voix comme d’hab, joliment sculpté par ses sourires et …

Je serre les lèvres. Je baisse les yeux.
Je me fais engueuler.
Et en plus, il a dit le mot.
Le mot qui me fait mal, et qui a fait mal autrefois. Le mot que je craignais. Je suis pas gay ? Ouais, je sais. Je sais que je suis pas gay. Sinon, j’aurai jamais repoussé Punky aussi fort quand il m’a dit qu’il m’aimait.

Tu sais, je me suis souvent demandé si j’étais homophobe. Je sais que je le suis pas. Pas du tout, même. J’accompagne toujours Jude lors de la Pride de Londres. Je casse la tronche des mecs qui veulent causer des soucis pendant que les fiertés de tout le pays se rassemblent sous la même bannière. Je prends plaisir à voir Lil’ draguer des hommes autant que des femmes, à se sentir libérer et heureux dans sa bisexualité. Je prends la défense de Jude quand maman, elle, tient des propos vraiment ouf sur les queer. J’encourage Rahima à s’assumer dans sa bisexualité.
Mais, quand ça me touche… c’est pas pareil.
Quand Punky m’a dit qu’il m’aimait, je l’ai brisé.
Quand Lil’ me drague pour jouer, j’ai envie de le fracasser.
Je sais pas pourquoi. Je comprends pas. Je suis pas homophobe. Jamais.
Alors pourquoi je prends aussi mal tout ce qui me touche moi ?

« C’est… pas que ça… »

Je me sens comme un gosse. J’aime pas ça.

« Chris… je… je sais, d’accord ? Je sais. Quand c’est toi qui… eeew… attends… voilà… on souffle… Quand c’est toi, ça m’en touche une sans faire bouger l’autre, tu vois ? Ou quand c’est Hya’ ou… ou n’importe qui ! J’veux dire, eh, j’suis monté sur le dos d’un… et il m’a fait un bisou sur la joue ! Ok ?! Tu m’as vu me plaindre ou dire gneugneu oh lala je doute de ma sexualité ?! Nan ! Là, c’est pas pareil ! C’est… raaaaaah ! »

Je m’écarte furieusement en balançant mes mains sur mon visage. J’inspire. Je souffle.

« On a pleuré sur l’épaule de l’autre. D’accord ? Je l’ai serré contre moi. Il a caressé ma joue et j’ai… caressé sa mâchoire. Il a posé son front contre le mien… et… oh putain… on est … on s’est… il.. Il m’a donné rendez-vous à Pré-au-lard, il m’a demandé de lui écrire des lettres et moi, de le… de lui donner rendez-vous à la Fausse Danse pour qu’il… me donne… de son temps. ET… et… »

Je baisse les yeux sur mes mains, grandes ouvertes devant moi, toutes moites.

«… on s’est tenu la main… pour sortir de l’hosto… ? »

Je lève les yeux sur lui, comme un chiot qui a pissé sur un truc sans savoir si il a le droit, ou non.

836 mots

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Gay panic ou panique pour rien ?
Franchement, ça ne va pas lui plaire s'il commence à lui faire une grosse panique juste parce qu'un homme l'a touché. Ça ne va pas lui plaire du tout. Les mâchoires serrées, Christopher considère Lloyd avec un regard furieux. Il baisse les yeux, il a l'air tout penaud, ce qui ne le rassure pas du tout. Mais il s'efforce de se taire, d'attendre les explications... Qui viennent... Et qui commencent par une longue justification. Christopher soupire et décrispe les mâchoires. Ok, il sait, alors ? Il s'embourbe encore dans ses mots, il fait une grimace de dégoût quand il parle de lui ce qui est tout à fait normal, il explique toutes les fois où il n'a pas cillé quand un homme l'a touché, il évoque même un dos, un homme qui lui aurait un bisou sur la joue, Christopher perd le fil mais il comprend au moins une chose : Lloyd sait qu'il peut ne pas être dérangé quand un homme le touche. Bien. C'est au moins déjà ça de rassurant.

Mais si ce n'est pas ça le problème, alors... Alors peut-être que Lloyd a... Vraiment apprécié ce truc avec Sulien, alors ? Comme en réponse à ses pensées, Lloyd commence à tout expliquer. La scène se déroule dans l'esprit de Chris. Les larmes qui lui serrent le cœur, l'étreinte qui le rassure car Lloyd a reçu du réconfort, la caresse sur la joue... Là, ça le fait tiquer, un peu. Ce n'est pas qu'une caresse de la part de Sulien. C'est Lloyd également qui lui a caressé la mâchoire. Et ils se sont... Ils se sont ? Lloyd ne termine pas la phrase. Christopher se frotte la joue, les yeux écarquillés. Ils se sont embrassés ? Oh Morgane, c'est ce qui est arrivé, c'est ce qui est arrivé, n'est-ce pas ? Ils sont vécu un truc. Un vrai truc. Et ils vont rester en contact. Ils vont le faire. Se donner rendez-vous, s'écrire, se...

Christopher regarde Lloyd observer ses mains. La panique suinte de tous ses pores. Et ils se sont même tenus la main pour sortir, comme un foutu couple, comme des foutus... Amoureux ?

Le silence remplace les paroles de Lloyd. Christopher en aura honte plus tard mais pour le moment il ne trouve absolument rien à dire. Il essaie d'accepter le fait que Lloyd a eu une expérience intense avec un homme et qu'il a apprécié ça. Lui caresser la mâchoire, recevoir sa tendresse, marcher main dans la main avec lui, l'embrasser. Le fait que ce soit son ancien ennemi n'est qu'un détail tant l'histoire tant il est choqué d'apprendre que l'homme qui s'énerve toujours quand Christopher fait mine de le draguer vient de... Il ne sait même pas quoi. Mais il y a une chose qu'il sait et qu'il réalise dans le silence qui hurle entre eux : la panique de Lloyd est sincère. Et si elle est sincère et pas digne de moquerie contrairement aux autres fois, c'est parce que ce qu'il a ressenti était sincère.

Il faut qu'il comble le silence. Il doit absolument combler le silence. Christopher se racle la gorge et se passe la main dans les cheveux.

« D'accord, » dit-il lentement, seulement pour entendre le son de sa voix et s'ancrer dans le moment présent.

Lloyd River. Embrasser un homme. Lloyd. River.
Ok. On ne rigole pas. On ne se moque pas. On ne hurle pas : « et depuis toutes ces années tu me prends la tête dès que je fais mine de te draguer ?! ». On réfléchit. On respire. Chris inspire longuement par le nez. Puis il s'approche de quelques pas de Lloyd, prudemment, comme quand on approche un animal en colère.

« Ce n'est pas grave, souffle-t-il enfin. Tu sais, tout ça ce n'était peut-être qu'un moment... Comme ça. Tu as apprécié et alors ? C'était chouette, non ? Tu n'as pas à te poser plus de question que ça, je veux dire... »

Penaud, Christopher se tait. Dire à quelqu'un qui se questionne sur sa sexualité qu'il n'a pas à se questionner, c'est idiot. Ce n'est pas parce que lui il n'a jamais vécu ça comme un choc qu'il doit croire que c'est pareil pour tout le monde.

« Ce que je veux dire c'est que passer un moment... Comme ça, dit-il après un moment d'hésitation avec un geste de la main, avec un mec ne veut pas forcément dire que tu dois remettre en question toute ta sexualité. Tu peux embrasser un homme sans que ça fasse de toi un homme homosexuel, d'accord ? »

Morgane, mais qu'est-ce qui est en train de se passer ? Lloyd va sortir avec Sulien, maintenant ? Les pensées de Christopher s'emballent. Gladys ne s'en remettra jamais et ça, par contre, c'est trop drôle. Mais Lloyd avec un mec ? Il va leur faire une grosse crise existentielle maintenant alors qu'il traverse déjà une période horrible ?

« Mais je comprends que ce soit... » Juste hilarant ? « Un peu compliqué à accepter. Mais vraiment Lloyd, t'inquiète, destresse, je vais pas me foutre de toi même si j'avoue que je m'attendais pas, mais alors pas du tout à ça. »

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« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER

Gay panic ou panique pour rien ?
Dis moi que tout va bien, Chris. Rassure moi. Fais un truc, s’il te plaît. Mets mon cerveau sur off, juste le temps que je comprenne. Dis un truc, là, tu m’aides pas. J’ai l’impression que… que je vais exploser, tu vois ? Ma tête. Elle va exploser. Mes côtes tiendront pas longtemps non plus, mon cœur va finir par les repousser.
Le silence entre nous est pesant. Il dit rien. Il me regarde. J’arrive pas à imaginer ce que Chris va dire, j’y arrive pas. Il peut tout arriver, là. Il peut éclater de rire, il peut se moquer, il peut me pousser, m’insulter, me dire que je fais nimp, que c’est des conneries, que Sulien me manipule, que je sais juste pas où je vais en ce moment, que je perds les pédales… j’en sais rien, je sais pas, je sais pas ce qui se passe, j’ai besoin de comprendre, j’arrive pas à comprendre. Dans un coin de ma tête rugit la culpabilité. J’ai abandonné Miya. J’ai abandonné Miya ? Est-ce que je l’ai trompée ? On est pas ensemble. On est ensemble ? Je l’aime. Je l’aime ? Je sais plus. J’en sais plus rien. Je l’ai abandonnée. Je l’ai laissé porter seule sa guérison. Mais c’est comme ça qu’on guérit ! On doit guérir pour soi, pas pour les autres, sinon on rechute. C’est Sulien qui l’a dit, après m’avoir “boup”. Et il a raison. Il a raison. Mais j’ai imposé ça à Miya. Je lui ai dit que si elle ne sevrait pas, alors elle ne pourrait plus songer à me retrouver. Mais si elle guérit, et que moi… moi je ne suis plus là ? Je serai où, si je suis plus là ? Ça fait des mois, que je sais plus où je suis, que je suis coincé dans ma tête, dans mon corps !
Quand Sulien était avec moi… pour la première fois, je ne me demandais pas ce que c’était que d’être quelqu’un d’autre que moi. J’aimais où j’étais. J’aimais être dans ses yeux trop clairs. J’aimais… vraiment ça.

Chris ouvre enfin la bouche.
Pour juste dire “d’accord”. Je déglutis. C’est… tout ?
Haletant, je le regarde s’approcher. Pourquoi t’avances doucement, comme ça ? Tu vas m’en coller une derrière la tête ? Tu vas me dire quoi ? Tu vas m’annoncer une mauvaise nouvelle ? “Lloyd, je suis au regret de t’informer que… tu es… gay”. Ça serait une mauvaise nouvelle ? Je suis pas gay. Je suis pas gay. J’ai jamais regardé un homme. Jamais. Ok, j’ai parfois louché sur des corps masculins, mais parce qu’ils avaient les hanches larges d’une femme, des fesses rebondis et des traits délicats, d’accord ? J’ai jamais fantasmé sur Hya ! Jamais ! Ok, je lui ai maté le boulard plus d’une fois mais après. Ooook, parfois je me suis avancé dans son dos dans l’optique de le draguer. Mais quand je voyais que c’était Hya, finito, mission avortée !
Là… à aucun moment j’ai eu un moment de flottement, tu vois ? J’ai pas… je me suis pas senti… débile de regarder sa mâchoire, de la trouver fine, ou…

C’est pas grave, dit Chris. Oui, je sais que c’est pas grave ! Je sais ! C’est pas ce que je te demande. Je… sais pas ce que je te demande.
Il me pose des questions, il dit des trucs et… je suis pas sûr de tout comprendre. C’était peut-être qu’un moment comme ça. Ok. Et c’est quoi, un comment “comme ça” ? Ça veut dire quoi ? C’est quoi, ça ? J’aime pas ce qu’il dit. Je saurai pas t’expliquer pourquoi. Est-ce qu’il me dit que ça n’arrivera plus jamais ? Il croit que c’est péjoratif, ce que je lui dis ? C’est mal ? Je croyais que c’était pas grave. Attends.
Il a dit que c’était pas grave. Il essaye de… je sais pas, me rassurer ? Ça se mélange dans ma tête. J’ai apprécié, et tu essayes de me rassurer sur ça ? C’est ça ? C’est ce qui est en train de se passer ?

Il continue à répéter : un moment comme ça. Mec, mets des mots. J’arrive pas à comprendre. J’écoute, je te jure ! Mais il y a un truc qui bloque.
Ma sexualité remise en question. Embrasser Sulien. Wooow. Tout doux le loup.
Tout doux.
J’ai…
Arrête de dire “homosexuel” et “embrasser Sulien” dans la même phrase. Ça me fait… bizarre.
Pas bizarre genre “mal”, t’as capté ? Mais ça me serre le coeur, ça m’envoie des ondes de chaleur dans le visage. Sérieux, j’ai l’impression d’avoir quinze ans, quoi !
Mec, si j’embrasse un mec… je suis homo, non ? Nan. Naaaan. Nan nan. J’ai jamais eu d’attirance pour les hommes, ok ? Hya, c’était de dos. Je me suis jamais posé de question ! J’aime les femmes. J’adore les femmes. Les rousses, les brunes, les blondes, les noires, les grandes, les en chaire, je les aime toutes, d’accord ?
Sulien, c’est…
C’est la première fois.
C’est l’unique fois.
Quand j’ai couru jusqu’ici, j’ai pas regardé d’autres hommes, pas une fois, t’entends ? C’est…
Bordel, je pige que dalle.
Et l’autre qui me rassure ! J’ai donc fait un truc de mal ?

Je recule, mes paumes de main venant s’écraser sur mes tempes.

« Je pige rien ! Rien ! J’ai… il a été méga gentil avec moi, bordel pour la première fois depuis des années, tu piges ? Des années ! Quelqu’un qui n’est pas Jude ou toi, me parle comme si j’étais… quelqu’un. » Je regarde Chris, la gorge serrée. « J’ai… mec… je passe pas des … moments faciles en ce moment. Et lui, même après avoir lu dans mes mains… il est pas parti. Il a continué à être… doux, tendre… Je… il me regardait vraiment comme si j’existais, comme si j’étais pas… » Mes mains retombent pour que je les regarde. Mes doigts caressent le Mont de Vénus, je crois, la zone bombée à la base du pouce. « Il … a été tellement… gentil avec moi. C’est… j’avais… j’avais pas envie que ça s’arrête. Quand on s’est séparé… j’avais pas envie que ça s’arrête, tu comprends ? Je voulais que ça continue, qu’il me dise encore que j’avais des yeux de combattant, qu’il me regarde avec ses yeux clairs, ses sourires… Et toi tu me rassures genre j’ai besoin d’être rassuré ?! » Je lève les yeux vers lui, ronds comme des soucoupes. « J’ai pas besoin que tu me rassures ! J’veux que tu me dises pourquoi j’ai vrillé comme ça ! J’veux dire ! Je… je SAIS qu’en ce moment, je préférerai juste rester dans mon pieu et y rester des semaines, ou… ou que… rah ! Eh ! C’est bon, t’as capté ! J’vais pas bien, Chris ! J’vais pas bien ! Pas bien du tout ! Et lui, luiiii il l’a vu ! Il le sait ! Il m’a “boup” et on a finit par se tripoter le visage dans le couloir ! Ça n’a aucun sens ! » Je ris nerveusement en reculant, les mains de retour sur mes tempes, le regard dans le vide. « Je comprends pas ! J’ai… j’ai pas pensé à Miya quand il me touchait le visage, alors que je pense à elle H24, tu piges ? H24 ! Je repense à ses pleurs, à elle qui doit être en PLS quelque part et moi ? Moi j’me fais caresser le visage par Sulien ! Je réfléchis déjà à ce que je vais écrire dans ses foutus lettres ! Je… c’est ouf ! Nan ? Nan ? Et toi ? Tu me rassures ! Pourquoi tu me rassures ? Dis moi concrètement ce qui se passe ! Je… j’vais péter un plomb, en fait ! Je te jure, j’vais… j’ai même pas envie de casser de truc ! J’ai RIEN enfin de faire d’autres qu’aller à Pré-au-lard pour qu’il me dise que j’ai des yeux de combattant mais je PEUX PAS parce que je dois aller BOSSER ! Pourquoi, en fait ?! Pour quoi ?! Je vais où ?! DANS LE MUR ! Droit dans le mur ! Juste…. BAM, TÊTE, MUR ! Mais avec lui ? Ça allait ! J’aurai pu aller dans le mur, je savais qu’il aurait accepté, qu’il aurait été là ! Je comprends pas ! Je comprends pas POURQUOI ! Ça se voyait dans ses yeux, tu comprends ?! »

J’ahane, mes yeux plantés sur lui.
Dis moi que tu comprends.
S’il te plait.
Parce que moi, je pige que dalle.

1440 mots

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Employé à la Fausse Danse depuis septembre 2050.
Miyaromantique | Captain Ouin Ouin

Gay panic ou panique pour rien ?
Lloyd s'emballe. C'est impossible à arrêter, il s'emballe complètement, les mots défilent beaucoup trop vite. Les mains sur les tempes, c'était la preuve que Chris l'avait déclenché. Et maintenant, il ne s'arrête plus. Il parle, il parle, il parle plus qu'il ne l'a fait ces dernières semaines et face à lui, planté dans la salle de pause de son personnel alors qu'il devrait être en bas en train de travailler, Christopher sent les larmes lui monter aux yeux. Ça commence à partir du moment où Lloyd avoue sans détour, sans prendre de pincettes qu'il ne passe pas de bons moments en ce moment — euphémisme ! — et ça se poursuit quand il affirme qu'il ne va pas bien.

La gorge nouée, Chris se fait victime de ces paroles qui échappent à Lloyd. Il se prend tout. Tout. Les aveux, les craintes secrètes, son amour pour Miya, le bien que lui a fait Sulien, le réconfort qu'il lui a apporté au milieu de la tourmente, l'incompréhension de Chris, sa propre incompréhension. Tout. Absolument tout. Toutes les réponses qu'il aurait pu formuler meurent avant d'atterrir dans sa bouche. De toute façon, il n'a pas le temps de prononcer le moindre mot et la moindre pensée commencée est avortée par une nouvelle phrase de Lloyd.

Les pensées s'enchaînent dans la tête de Christopher, aussi sûrement que les paroles de Lloyd dans sa bouche. Des centaines de phrases qu'il aurait pu dire mais qu'il ne prononcera pas. Des pensées obscures, des craintes secrètes. Mec, Sulien a peut-être profité de toi, de ta faiblesse. Ou c'est peut-être à cause de ça que tu as tellement été touché par ça, parce qu'en ce moment t'as besoin de tendresse, de réconfort, donc tu le prends partout d'où il vient. Attends un peu d'aller mieux et tu verras que tu n'auras plus envie de fantasmer sur Willows, on parie. En fait, t'avais juste besoin de te concentrer sur autre chose et ton cerveau a choisi Sulien, y'a pas à chercher plus loin. Il a bloqué sur n'importe quoi n'étant pas Miya, heureusement que ce n'est pas arrivé quand j'étais là, hein ah ah ah ? En fait, tu as vraiment bloqué sur lui, hein, tu le trouves vraiment beau, genre vraiment ? Lui écrire des lettres, toi écrire ? Des lettres ? Les mots se mélangent dans la tête de Chris, des paroles sans son, des phrases sans but.

Puis tout à coup, Lloyd arrête de parler. Si subitement que le silence hurle. Christopher a l'impression de n'avoir rien écouté. Il n'a rien dans la tête, rien dans la bouche, rien tout court, rien à dire, rien à penser, il déborde de tous les mots de Lloyd. Ils se regardent droit dans les yeux, Lloyd avec les siens écarquillés, Chris avec ses sourcils froissés par la tristesse. Et le silence grossit. entre eux.

Christopher finit par détourner les yeux en déglutissant. Il se frotte la nuque, essaie de faire le tri. Il y a au moins une question à laquelle il peut répondre. Et une autre à laquelle il peut tenter de trouver une réponse. Le reste... Il est habitué depuis vingt ans à faire le tri dans les tunnels de Lloyd mais comme à chaque fois, tous ces mots le perdent. Il faut qu'il se concentre sur le plus important.

« Je te rassure parce que tu paniques, » dit-il tout simplement en ramenant ses yeux sur Lloyd.

Mais ce n'est pas ça le cœur du problème, hein. Ce n'est pas ça qu'a réellement envie de savoir Lloyd. Il veut juste savoir pourquoi il a déconné, pourquoi il a fait ça. Comme si Chris était dans sa tête, dans son cœur, qu'est-ce qu'il en sait, lui ?

« T'as pas vrillé, vieux, lâche-t-il finalement à mi-voix. Comme tu dis, tu vas mal en ce moment et là tu as trouvé du réconfort et tu l'as pris, c'est tout. Alors ok, ok... » Un petit rire le secoue. Christopher arrondit les yeux et se passe la main sur le front. « C'est étonnant que ce soit avec Sulien et y'a de quoi câbler, clairement, mais tu n'as pas vrillé. C'est pas une de ces fois ou tu déconnes, » précise-t-il.

Il lui jette un regard perplexe, étonné que Lloyd pense ça alors qu'il a simplement vécu un beau moment intime et touchant. Avec un homme. Certes. Un homme. Difficile d'oublier ce point-là précisément.

« T'as pas fait n'importe quoi, » reprend-t-il en s'approchant de lui.

Il s'arrête un mètre avant de l'atteindre et baisse les mains ; ce n'est peut-être pas une bonne idée de le toucher maintenant.

« Tu allais mal et tu es tombé sur une personne super pour te réconforter, lâche-t-il dans un rire léger et incrédule. C'est... C'est beau, vous avez l'air d'avoir vécu un moment super beau. Ça t'a fait du bien. Tu l'as dit toi-même. T'avais pas envie que ça s'arrête. C'est tout. Alors après, si tu me demandes pourquoi c'est arrivé avec un mec, pourquoi maintenant, pourquoi Sulien... Mais je pense que c'est surtout le côté "mec" qui t'interroge bah... »

Christopher hausse les épaules, impuissant.

« J'ai pas la réponse, Dich. T'en... avais envie de tout ça, non ? De l'embrasser, de le toucher, ces choses-là ? »

Oh Morgane, c'est difficile de parler de ça avec lui ! Christopher n'est pas gêné par ce genre de sujets mais là, le fait que Lloyd soit en pleine crise existentielle le perturbe légèrement. Il ne sait même pas réellement ce que veut entendre Lloyd, il n'est même pas sûr de comprendre ce qui le dérange vraiment, comment pourrait-il l'aider ?

« Y'a pas... d'explication à l'envie, parfois. C'est juste là. Peut-être que ça ne recommencera plus jamais. Peut-être que si, si tu penses encore à ses yeux clairs, réplique-t-il avec un sourire en coin — trop tôt, Chris, trop tôt ! Ça je ne peux pas dire. Mais tu sais, ça arrive, ce genre de choses. Flasher sur quelqu'un pour qui ce n'était pas du tout prévu. Ce n'est pas bizarre, t'as pas vrillé, t'as même pas viré gay si tu veux avis. Tu as juste trouvé un truc... que tu ne savais pas que tu cherchais ? »

Il le propose avec hésitation, car il sait que la formulation est maladroite, complexe, peut-être trop brumeuse. Mais il n'a pas d'autres mots, là. Il n'est même pas sûr de partir dans la bonne direction. Il n'est même pas sûr que ce soit sérieux tout ce que vit Lloyd. Mais il sait qu'il peut essayer de faire un maximum pour calmer sa panique.

Lutin en cuir le plus stylé du Pitiponk
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER

Gay panic ou panique pour rien ?
TW : mort | douleur | mal-être intense

Ça y est, Chris, je te le dis, le coeur battant, le souffle court : je vais mal. Je vais foutrement mal. Et je m’en veux, aussitôt dit, je m’en veux. Je m’en veux d’être de trop pour toi, de te mettre ça sur les épaules. Tu en as déjà beaucoup, et comme dix ans plus tôt, je recommence. Je recommence. Je recommence.
Mais j’ai mal, mon Lil’. J’ai mal. J’ai tellement mal. En tout temps, tu comprends ? Les silences me tuent. Il met en lumière tout le bruit dans ma tête. Tout ce que j’ai qui tourne en boucle. Miya. Miya. Miya. Notre petite fille. Jude. Jude. Jude et ses sacrifices. Jude et son amour. Mon inconstance. Le fardeau que je suis. Ma débilité. Et toi, toi, l’ami que je ne mérite pas, le fils que mes parents auraient mérité.
Mais j’ai eu moins mal avec Sulien. J’ai même plus eu mal du tout. Tu sais ce que ça fait de se sentir respirer à nouveau ? Ouais, tu sais, hein ? Tu sais ce que ça fait de se noyer et de revenir à la surface.
Et comme un débile, je comprends pas pourquoi. Je comprends pas pourquoi j’ai réussi à remonter à la surface aussi rapidement que j’ai coulé. Je veux comprendre, et je comprends pas. Ça tourne dans ma tête en boucle. Des “pourquoi” qui s’accumulent sans que je réussisse à savoir “pourquoi quoi” ? Toi, tu comprends ?

Le silence est épais. Chris me regarde. Je le regarde. J’attends. S’il te plait. Dis quelque chose. Pardonne-moi, surtout. Ne m’en veux pas, je t’en prie ! Je veux juste… comprendre. Ne me regarde pas comme si j’étais un fardeau. Le regard de Jude me fait déjà bien trop mal. Ma gorge serrée, je serre le poing. Pas ses yeux là, Chris, s’il te plait. T’es triste. Ne le sois pas. T’as peur ? N’aie pas peur. Je te jure que je replonge plus aussi bas qu’avant. J’ai compris. Je te jure que j’ai compris. Je vous ferai plus jamais ça. Alors… moque toi si il faut mais … ne sois pas triste. Je veux pas de ta tristesse. Je veux seulement comprendre “pourquoi”. Qu’on réponde à un seul. Juste un “pourquoi”.
J’ai envie de te sourire comme je le faisais avant, tu sais ? Quand j’avais peur que tu sois triste ou en colère. Te sourire pour te dire que tout va bien. Mais… désolé, j’y arrive pas trop en ce moment.

Lil’ détourne les yeux. Ça me sert le coeur. J’ai… trop parlé ? Encore ? Eh, tu te souviens quand tu me disais clairement que je parlais trop ? La première fois, tu me l’avais dit gentiment, et c’est ce jour précisément que je me suis dit que je te voulais comme copain pour toute la vie. Aujourd’hui, alors que je vois ton profil… je me dis que j’ai été avisé de me battre pour avoir ton intérêt. C’est vers toi que je galope quand j’ai besoin. T’es mon refuge, Chris. T’as le goût de la maison.

Sa voix revient en même temps que ses yeux. J’inspire par le nez. Mes épaules se détendent. Je me sens con, encore. Ouais… un moove de pote, mon frère. Je panique, tu me rassures, c’est normal, hein ? Mais… je veux comprendre, tu sais ? Juste… comprendre. Un truc que j’arrive même pas à expliquer vraiment.
Il continue. Je m’accroche à ses yeux noirs. Il va me dire ce qui se passe. Il va m’expliquer. J’ai pas vrillé, d’accord. Tu me rassures, encore. On calme la bête avant qu’elle morde, c’est ça ? La ferme, Lloyd. Il te rassure parce qu’il t’aime. C’est ça, la réalité.
Je déglutis. Je bouge pas alors qu’il approche.

Et il continue.
Il continue.
Il rit comme il sait si bien le faire, sans se moquer. C’est doux. C’est…
Beau.
Ma gorge se serre.
Dans sa bouche, tout ça prend une jolie couleur. Il dit de beaux mots, il parle calmement, il résume ce que j’ai dans le coeur. Et moi, je hoche la tête doucement, j’acquiesce. Du réconfort, oui. C’est ce que Sulien m’a offert et… oui ! Oui, c’est le côté “mec” qui m’interroge. Et… tu n’as pas la réponse.
Tu n’as pas la réponse.
Mais moi, j’en ai à celles que tu poses. Enfin, je crois. Le toucher ? J’avais pas envie qu’il arrête. Je voulais qu’il continue à me tenir aussi bien. L’embrasser ? J’en sais rien, j’y ai pas pensé. On en était pas là, tu vois ? Ça m’a pas effleuré l’esprit. Si je l’avais embrassé, il aurait cessé de me dire de jolis mots.

Lorsqu’il continue, mon coeur se serre pour une énième fois. Peut-être que ça ne recommencera plus jamais. Nan. J’ai envie que ça recommence. C’est ça le truc, Chris. J’ai envie que ça recommence. J’ai envie de me sentir léger. J’ai envie de cesser de penser à Miya qui souffre quelque part parce que je l’ai abandonné. J’ai envie d’arrêter de rêver d’elle et notre petite fille. J’ai envie que ça recommence, continuer à habiter ses yeux. J’ai…
J’ai envie d’être quelqu’un qui ne détruit pas des vies. J’ai envie d’être regarder comme si je pouvais construire un empire. Ses yeux clairs, Chris, il me rendait plus beau, plus important que je ne l’ai jamais été. Dans un battement de cils humides, il m’a reconstruit. Morceau après morceau. Et là… là tu me dis que… ça pourrait ne plus recommencer ? Je vais m’effondrer encore ? C’est possible ? Est-ce que si je le rejoins à Pré-au-lard, le vide reviendra ? Est-ce que je vais me noyer, encore ? Mon coeur s’accélère. S’il te plait, non. Je veux me noyer dans les eaux magiques qui dansent dans ses yeux. Je ne veux plus me noyer. Je ne veux plus. Pitié, je ne veux plus. J’ai besoin de ça. J’ai besoin de me sentir important, beau, gentil… j’ai…

Ma respiration tremble.

Tu as juste trouvé un truc... que tu ne savais pas que tu cherchais ?

Ma respiration cesse.
Je n’ai pas baisser les yeux. J’ai écouté. Mais cette phrase… elle me percute si fort.
Qu’est-ce que je cherchais ?
Encore une nouvelle question.
Mais à celle ci… je crois pouvoir répondre.

Je recule d’un pas, puis un autre. Mes doigts glissent dans mes cheveux.
Je cherchais une pause dans ma vie de merde, Chris. Mais elle n’existe pas. Jude a mis en lumière des années de bordel que j’ai causé tout autour de moi, tu comprends ? Je n’ai pas le droit de me reposer. Pourquoi je me reposerai, hein ? Je mérite de souffrir. Je mérite. Je suis en train d’abandonner Miya qui, elle, essaye de tout son cœur d’honorer la mémoire de notre bébé. Tu comprends ? J’ai perdu une nouvelle partie de moi, et je l’ai appris dix ans plus tard. Et moi, ma vengeance ? J’ai laissé Miya se sevrer toute seule, comme une grande. Pendant que moi je disais à Sulien qu’il avait les mains douces, elle se tordait peut-être de douleur quelque part, à demander pardon sans que personne ne soit là pour les recevoir.
Ce que je cherche ?
A ne plus me noyer. Mais j’ai pas le droit. J’ai pas le droit.

Sulien m’a dit de réapprendre à sourire pour moi, pas pour les autres. Mais Jude, Jude m’a dit à moi que j’étais en train de foutre en l’air dix ans de sa vie à elle. Est-ce que c’est compatible ? Est-ce que j’ai le droit de sourire pour moi alors que je veux que ce soit elle qui retrouve le sourire ?

Sulien m’a regardé, m’a touché, m’a parlé comme si j’étais un homme entier. Un homme qui ne casse pas tout. Un homme qui peut encore servir à quelque chose. Dans ses yeux, sous ses doigts, dans ses mots, j’habitais encore ce monde. Ce même monde dans lequel je suis mort, Chris.

J’ai…
J’ai mal, Chris.
Ça me manque.
Ça me manque violemment.
Mes doigts descendent jusqu’à ma poitrine. Je serre mon t-shirt.
Ça me manque tellement.
Il était doux. Si tu savais comme il était doux. Ses larmes ne me faisaient pas souffrir. Je me sentais capable de les laisser couler sur mon épaule. C’est moi qui fait pleurer les gens. Jude. Jane. Maman. Papa. Toi. Miya. Le souvenir de notre petite fille.
Je casse tout, Chris.
Mais avec lui…. C’était comme si je pouvais reconstruire quelque chose.

Un sanglot m’attrape violemment la gorge. Je lâche un son piteux, dégueulasse.
Je serre les lèvres. Je ferme les yeux.
Ça marche pas.
J’éclate.
J’éclate complètement.
Mes épaules s’agitent, ma tête retombe.
Je serre mon t-shirt avec la force du désespoir.

« J’ai… j’ai mal, Lil’… » je sanglote. « J’ai… tellement mal»

1473 mots

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