Transhumance du Gris-Bleu

Natureidéale
Britanniqueet du RéelPnyx de tout
Intemporel
AVANT PROPOS
◈ · ◈ · ◈ · ◈ · ◈ · ◈ · ◈ · ◈ · ◈ · ◈ · ◈ · ◈ ·En 2012, Christian Bobin écrit : « Partons de ce bleu, si vous le voulez bien. Partons de ce bleu dans le matin fraichît d'avril. Il avait la douceur du velours et l'éclat d'une larme. J'aimerais vous écrire une lettre où il n'y aurait que ce bleu. » Lire Bobin c'est comme lire un ange qui a touché les hauteurs de l'empyrée, puis qui est redescendu pour écrire. Il y a une chose plus comblante que toute autre dans la caresse du réel, plus que dans son affrontement. La sensation du cœur emplit de félicité est plus belle lorsqu'il frôle l'Eden. Accéder à tout c'est ne vivre de rien. Rêver, c'est absorber le parfum du gardénia, et ne jamais le cueillir. C'est Tantale et l'ataraxie d'avoir plus à ressentir en étant rien, animacule. C'est la souplesse anagogique d'être un bohémien, jusque dans les entrailles de la nuit. Jusque dans l'encre bleue-grise de la lettre à l'onirisme.
SOMMAIRE
Trente-et-un jour et l'impression d'avoir déjà tout vécu en une respiration, et en une seule contemplation des soleils sur l'oranger.
Inktober 2026{ Ebauche intemporelle d'un Carnet du Zéphyr }
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Transhumance du Gris-Bleu


I.
Pomme
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Inaugurer une première page, c'est comme arracher la pureté du rien pour la recouvrir de fruits. C'est la pointe de la plume qui laisse un sillon de fleurs derrière elle, derrière sa courbe naturelle et sa volonté de recueillir à jamais. La plupart du temps, je saute la première et la deuxième double page, avec l'ambition de lui apporter de la vie, plus tard, lorsque je serai mieux, lorsque je serai plus compétente, plus forte, plus tout. Pour avoir la force et la capacité d'y dessiner une vague et le soleil qui se décroche du tissu de soie de l'horizon. Écrire, c'est aspirer le moment présent et le recracher sur une feuille blanche. J'ai appris trop tard qu'attendre pour tracer ce qu'on ressent, c'est comme recouvrir un recueil d'une feuille morte, dont la moisissure se répandra sur toutes les autres pages.
Il n'y a toujours rien sur mes carnets les plus récents, sur la dame blanche de la première feuille et son voile neigeux qui glisse sur les deux suivantes. Sur le cuir, néanmoins, il y a des mots collés et des fleurs séchées. Des morceaux de vivant piochés dans la forêt et confinés à l'intérieur du carnet.
Inaugurer la première page, c'est poser le poignet tremblant sur la table et fixer la fenêtre en silence. Attendre qu'un oiseau y passe et reparte, puis écrire. Ce matin, il y avait un rouge-gorge sur l'oranger, il cherchait des soleils. Les ailes frémissantes et le bec pointu, il se jetait dans l'air du jardin. L'oiseau, c'est l'enfant qui court vers la mer puis qui monte vers le ciel. L'enfant et l'oiseau, c'est la même chose : c'est juste une pensée trop légère pour ressentir comme un grand, et un cœur trop lourd pour le porter par-delà les nuages. L'enfant, il jette son cœur dans les airs, puis court pour le rattraper. C'est sa façon de rêver. Ce matin, j'ai vu des enfants courir dans les ruelles et sur les pavés.
Je rêve de la maison côtière où il y a tout : de l'eau fraîche et des arbres fruitiers par centaine. Des orangers où cultiver des soleils jaune comme l'allégresse, et des pommes si rouge qu'on les confond avec un rubis. La pomme c'est une déesse drapée de velours qui tombe sur ta pelouse pour t'annoncer que l'automne est là. Le temps, c'est un panier de fruits multicolores. Mes préférés sont ceux qui dégagent une volupté de sel de mer et de tubéreuse.
L'eau fraîche, je la récupère dans un coquillage au bord de la mer. Il y a des éclats de diamants et de sable. Je relève la tête et il y a des vagues qui ondulent et clapotent à la surface. L'eau qui s'agite, c'est une partition de piano aigüe et les doigts qui courent sur les notes. Et le reflet du soleil, c'est Hélios qui complimente Neptune, et les océanides, et les néréides. Si je disparais un jour, venez me chercher tout en haut d'une montagne, là où glisse le Zéphyr sur le pic. Il y a un souffle d'Anémoi qui pourrait être moi. Si je disparais un jour, venez me saluer dans les abysses de l'onde bleue, ou sur un rocher au bord de la plage. La Néréide, c'est comme l'amour et l'océan qui glisse sur ma chevelure et mon cœur.
Enfin, si je ne réponds plus, un jour, vous irez dans les bois, au plus profond des bois, là où la lumière divine se faufile entre la cime des peupliers, où couvrent les talus verts des fleurs rose et bleu, là où il n'y a rien que la nature, et aucun homme. Vous irez loin, loin dans cette forêt infinie, celle qui ne se termine jamais, celle dans laquelle vous voulez pour l'éternité habiter. Vous suivrez le chemin du ruisseau qui s'écoule comme de l'or, qui nourrit plus que l'ambroise et plus que tout. Quelque part à la source de ce ruisseau, il y aura des roseaux agités et une Naïade. Vous saluerez les deux, je serai l'une, ou l'autre.
Et vous repartirez.
À l'achèvement, il faut quitter la forêt, fuir le chant du pic-vert, et le froissement stentorien des feuilles. Courir pour ne rien laisser. Abandonner la Naïade, détourner le regard de l'Olympe et courir, courir, courir. Cavaler comme un enfant qui rentre montrer sa trouvaille à sa mère fatiguée, avec une pomme dans la main, et l'espoir absolu que la vie est éternelle. Qu'elle se renouvelle chaque automne, lors de la visite de la Dame de velours, inextinguible.
D'or et d'Orage.
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II.
Relique
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Saut à la ligne. La page tourne. Le vieil encrier ou la machine à taper des années 40. Un point sec comme la craie et les bottes noires dans la cage d'escalier de Varsovie ou de Hollande. Pour cette deuxième notion, je veux nager dans l'infini du passé et me prendre des bouffées d'air glacées qui me rappellent mon enfance, ou celle de ceux qui ont assisté à l'intronisation d'Alexandre. Sur cette page, je laisse l'encre glisser, pénétrer les feuilles et mon cœur. Elle a quelque chose de silencieux, d'humble. Une façon subtile de dire « va, Adélaïde, va, tout ce que tu aimes est ici, je garde en moi tout ce que tu es. » Comme un poète. Et je l'entends se répéter à l'infini dans mes yeux et dans mon sang. Adélaïde, Adélaïde ! Rejoins sereinement le rivage, je garde ton cœur, tu es en sécurité, Adélaïde. Je pourrais ne jamais revenir de l'immeuble d'une vague du Nord, et pourtant, je serais toujours aussi vivante. Peut-être même plus. On a tendance à croire que certains artistes sont plus dignes d'être aimés lorsqu'ils sont certains de ne jamais le voir, l'amour.
L'écriture, c'est une cérémonie de transfert de l'âme de la pulpe du doigt au froissement du papier. Les nymphes se sont rassemblées autour de la crique ; elles assistent au mariage. D'un doigt à l'autre, celui du vivant et celui du parfum éthérique du parterre de fleurs. Le Grand Chêne a dessiné sur son écorce l'empreinte d'un curé, il scelle l'union, comme on scelle une lettre. Avec quelques fleurs et un baiser à l'Éternité. J'inhale une bouffée de pollen qui me chatouille le nez et dont le parfum a des couleurs de bain de lumière et de vie.
Écrire pour le cœur comme un outil d'idiosyncrasie.
Parfois, une lettre est très courte et ne confie rien d'intéressant. Comprenez-la, elle s'est déjà donné la peine d'exister. Ma lettre aujourd'hui est très courte, peut-être parce qu'au ciel il n'y a plus rien des soleils d'antan et de la grande dynastie d'Orient.
Alors je m'allonge sur le sable et, dans ce ciel, je décèle des bouts d'univers. Le ciel, c'est comme une carte tamponnée de dates. C'est le miroir de l'éternité et le reflet de la couronne de Constantin, le même qui coule lentement dans les yeux de la poétesse, dans les yeux du monde. Une couverture, une voûte vouée à s'effondrer sans le vouloir. Le ciel, c'est une relique du siècle dernier ; il livre un témoignage plus lent, plus long sur ce qui a été, sur ce qui compte vraiment. Les livres d'histoire racontent les conquêtes et les purges ; le ciel, dans son miroir océanique, livre dans un grondement divin ce qu'il restait de la lucarne du regard d'un vieux marin avant le naufrage, ou comment la paume de Sappho s'est refermée pour la dernière fois sur son cœur.
Lorsque mon âme se jette dans les nuages, elle avale des cumulonimbus. Le menton levé vers Nyx comme porté sur la Pnyx de l'humanité, je suis persuadée que les cheveux ont été inventés seulement pour fouetter les joues et faire rougir le visage des peintres. Toutes les couleurs de l'ardeur, c'est le sentiment rouge-vert d'être fortuné d'existence.
Il y a quelque chose de profondément liturgique dans l'idée d'être tout sauf un dieu. Ce quelque chose qui te permet de projeter tes pupilles sur l'horizon, sur le regard de Dieu, et qui veut dire : « Dieu, c'est moi ». Avant de mourir lentement sur la pointe d'un rocher, les orteils d'un pied agrippés et l'autre jambe balancée en arrière : le bras exhalé vers Hélios et tout le corps arqué vers l'avant, prêt à tomber. Le corps est une flèche qui trouve sa place lorsqu'elle pique vers la mer, ou qu'elle s'enfonce dans la chair d'un sonnet.
Je finirai avec l'axiome volatil suivant (penser c'est l'oiseau qui migre) : le sonnet, c'est l'insatisfaction du beau parleur, celui qui persuade pour rien. Je suis ce bohémien, et je trouve dans tout ce qu'il y a de court une profonde tristesse grise ou bleue qui, dans la nuit orageuse, mouille plus ma maison que les larmes battantes des Néphélées. Parler pour ne rien dire, c'est parler quand même ; parfois, le plus beau des poèmes, c'est celui qui n'a rien à dire, mais qui murmure quand même, juste pour cracher quelques mots d'encre noire dans un carnet : « ne m'oubliez plus. »
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III.
Miniature
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J'ouvre les yeux sur le triptyque du monde. Ce tableau, aujourd'hui, s'étendra sur trois pages.
J'ouvre les yeux comme un coquillage qui révèle Vénus, mais ce n'est pas Vénus qui se révèle au monde, c'est le monde qui se révèle à Vénus. Qui fut celui qui crut, un jour, que la plus douce des choses était la confrontation entre deux êtres de forme similaire ? Je trouve que ce qu'il y a de beau, c'est de se réveiller le matin, bondir hors du lit, faire glisser les rideaux et laisser le soleil jaillir sur son visage au parfum de dix heures, et du jasmin frais. C'est redécouvrir petit à petit le bruissement des feuillages d'olivier, le sifflement entre les brins d'herbe et le voltige de cirque d'une hirondelle. C'est une trapéziste qui se balance de branche en branche, maquillée de légèreté et de rouge. Contempler face à un mur, c'est bloquer le paradis d'une muraille de verre et grimacer. Alors, j'ouvre les trois portes de fenêtre.
La première s'incline devant les baisers printaniers des géraniums juvéniles, et le rien d'un jardin qui contient déjà tout. Tout, je veux dire un saule pleureur, et une chaise longue pour lire. Le reste n'a aucune importance. Le reste, c'est la pollution d'un périphérique ou le crachat de Zeus sur les ronces.
J'enveloppe mon corps d'un drap blanc et, avec la prestance dérobée de Vénus, je plonge dans la deuxième. La deuxième fenêtre parle à mon âme comme les papillons et la note aiguë d'un piano logée dans leurs ailes. Je veux être comme eux et vivre autant en six jours qu'en six décennies. Icare, je veux des ailes pour me porter et tout voir, monter jusqu'au soleil, fondre, et retomber. J'implore les dieux tous les jours pour qu'ils me transforment en abeille : je veux être le monde en miniature, pour faire d'un bégonia les plis de ma robe, du roseau ma balançoire et des ruisseaux la mer infinie dans laquelle je me sacraliserais Naïade. Pour pouvoir danser dans le vide et n'avoir rien d'autre que le poids de ma propre existence pour me séparer de l'Éternel. Je rêve de n'être pas grand-chose, et de lâcher mon ultime soupir dans un bourgeon de fleur, en explosant d'exaltation pour Gaïa.
Enfin, je referme les deux autres, je referme tout, tout, et je penche mon visage par-delà la troisième fenêtre. Le vent fouette mes joues et danse vers le ciel. L'ultime paysage de ce triptyque, c'est l'ascension vers l'après-vie, la vie où on est rien d'autre qu'une poussière de cendres minuscule qui voyage au milieu des déserts. Je suis persuadée que tous les morts sont réincarnés en vent ou en lumière.
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IV.
Cactus
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Le voyage vers le miroir, c'est comme l'ouverture atlantique : un sillage et des centaines de marins, mais quelque part, juste un homme, qui avance vers l'inconnu et qui frôle la noyade à chaque vague. Le reflet du miroir, c'est la lisseur de l'onde qui murmure un secret de sirène contre la coque des caraques. Elle susurre, la mer, elle délivre un poème contre le bois ; il s'achemine lentement, lentement ! Partout, partout, partout. De chaque côté, jusqu'à la pointe de chaque rame, dans chaque pli tendu des voiles, et tout en haut du mât, tout là-haut, là où se posent les mouettes et l'index électrique de Zeus. Alors, le bateau frémit, tremble : il a trouvé son trésor. La parole d'une sirène. Et de tout son cœur il explose, là, devant son miroir d'eau. Il se dresse et il regarde.
Se regarder dans le miroir, c'est faire passer les yeux outre le corps et les laisser parcourir les bas-fonds de l'âme, derrière le verre et derrière tout. C'est transpercer son regard de son propre regard, et comprendre qu'on se fixe soi-même. Comprendre que, quelque part, on observe un sonnet plus qu'un corps, et tous les mots du monde sur la peau.
C'est mon esprit qui s'élance le premier et qui brise le verre. Dans les fragments du miroir, j'observe mon corps.
Je passe la main sur mon épaule ; ça pique. Elle glisse le long de mon bras, et laisse sur mon doigt une traînée rouge sang. C'est l'épine d'un cactus qui s'enfonce dans ma peau. Oui, peut-être qu'un corps, c'est plus qu'une masse pleine de mots. Peut-être que le corps, c'est plus que tout ça. Peut-être qu'aujourd'hui, il faut laisser l'abstrait se dissiper et laisser la Nature s'emparer du réel. Lui confier qui je suis pour qu'elle me transforme en fleur, en arbre, en cactus. Oui, finalement, je sais ce que ferait Gaïa de moi : un long cactus, robuste, silencieux, épineux. Un cactus qui frissonne au contact du vent, mais qui assassine d'un simple toucher. Le cactus, c'est peut-être la façon la plus singulière de désigner l'homme.
Droit, fier, inapprochable, et pourtant... Pourtant ! Il y a dans l'homme et dans la plante la même chose : de la pensée et de l'eau ; nous sommes pareils, nous sommes pareils dans la nuit qui s'éteint contre la baie vitrée un soir d'hiver. Chacun de son côté, l'un inonde l'intérieur de larmes, l'autre, bat le rythme saccadé de l'averse en plein air. Nous sommes ressemblants, car nous sommes vivants.
Alors, l'homme, ce n'est rien d'autre qu'un corps épineux. Lorsque je glisse la main sur mon ventre, je me fais mal, et quand je me rapproche du miroir, je transperce ce qu'il reste de mon reflet déformé.
Je quitte la pièce et je rejoins l'univers. Je suis comme la caravelle qui pivote dans l'océan, par tous les dieux, par toutes les terres. Elle s'enfonce silencieusement parmi les nébuleuses du miroir jupitérien. Le seul qui n'est piqué que par le tonnerre de Zeus.
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