Trente-et-une pages de vie
- Divination -
Du : 10/10/2060
Au : 10/10/2050
Ma chère Nore,
Tu as cherché des réponses auprès de moi, tu t’inquiètes, tu te demandes quel sera ton futur, mais rassure-toi, tout va bien.
En dix ans, j’ai fait bien plus de choses que tout ce que tu peux imaginer.
Je suis sortie, j’ai vu du monde, peut-être un peu trop parfois. J’ai appris ce qu’étais la vie, la vraie, et comment je pouvais en profiter au maximum. J’ai renoué avec nos amies d’enfance, repris l’écriture et le dessin et, même si c’est toujours tendu avec Père et Mère, je ne me suis jamais sentie aussi légère.
Notre premier roman est sorti il y a trois ans, aux éditions Farfadets. Je l’ai moi-même illustré, et Ulysses aime beaucoup. Il a grandi, notre petit lutin… Sa quatrième année s’annonce bien et il est toujours aussi doué. Serdaigle comme sa maman, c’était prévisible. Quand aux jumelles… c’est plus compliqué. Nimue vit mal le fait d’être séparée de sa sœur. Tu te doutes bien qu’elle n’irait pas à Gryffondor, maison presque créé pour Ophelia. Et que dire d’elle… eh bien, disons que le directeur est devenu un ami, maintenant, et il sait exactement comment je bois mon café quand je lui rend visite. Je ne serais pas étonnée s’il me donnait le poste de bibliothécaire du château…
Car oui, en dehors de l’écriture, je suis bibliothécaire. Ça me plaît bien, comme boulot. Peut-être un peu trop calme, mais c’est assez stable, ça paye pas trop mal. Je peux discuter lecture avec des jeunes et des moins jeunes, les conseiller, leur demander leur avis, les aider à faire leurs devoirs… C’est moins vivant et créatif que ce que tu espères, mais j’ai une belle vie. Mes romans se vendent plutôt bien, et voir le sourire des adolescents qui viennent en dédicace me fait un bien fou.
J’ai enfin accompli quelque chose dans ma vie.
Je sais ce que tu vas me demander : "Et du côté sentimental ?". Eh bien, c’était un peu compliqué au départ, mais aujourd’hui je suis épanouie. Je me suis remariée l’an dernier à Tobias, un homme adorable. C’est un moldu et il est professeur de français en lycée, quelqu’un de passionné par ce qu’il fait. Il aime chanter, aussi, et notre petite maison de Flagley-Le-Haut est très bruyante, entre ça et les enfants. On a eu une petite fille il y a cinq ans, Lisbeth, une enfant adorable mais qui ne se laisse pas marcher sur les pieds. Tobias me fait un peu penser à Samba, qui continue de profiter d’une retraite active malgré son âge avancé, non loin de nous.
Le mieux dans tout ça, c’est que mon mari a bien pris le fait que je sois une sorcière, et son indifférence m’a émue.
Avec lui, je n’ai pas l’impression d’avoir un handicap.
Alors oui, tu as bien fait de divorcer et de couper les ponts avec notre famille. Alistair t’aimait, mais il t’enfermait dans ta condition de femme au sens traditionnel. Lui aussi, il a retrouvé l’amour, même si j’ai peu à peu perdu contact avec lui. Au contraire, j’ai renforcé mes liens avec Calliope et Lance me laisse un peu plus tranquille, comprends que j’ai réussi ma vie malgré ma monosomie. Quant à Mère, je la vois plus souvent, mais jamais avec Père.
Il est le seul à ne pas comprendre, et je pense qu’il ne le fera jamais.
J’espère seulement qu’un jour, Mère comprendra, elle, que s’extirper de ce milieu toxique ne peut lui faire que du bien. Je sais que c’est dur, tu le subis toi-même depuis notre déchéance de la famille Goodwin, mais prends-le comme un mal pour un bien.
Un peu de souffrance, pour beaucoup de bonheur.
Leurs idées sont vieilles, périmées, indigestes. Elles empoissonnent des vies et brisent bien des cœurs. Les choses ont un peu changé, mais l’idée reste la même, et les plus puissants de ce monde restent persuadés que les moldus sont inférieurs, qu’ils diluent la puissance sorcière et que leur descendance est incompétente. Mais je me bats pour leur prouver le contraire, pour leur ouvrir les yeux, à tous. Depuis que Tobias est dans ma vie, puis que Lisbeth est née, je n’ai plus aucun doute et je le revendique haut et fort.
Ou plutôt, dans l’ombre d’un quartier général délabré, mais qui abrite un mouvement plus puissant de jour en jour.
Un jour, nous parviendrons à changer le monde.
Je suis peut-être naïve, mais j’y crois et je l’espère.
Tu m’as questionnée par la force de l’esprit et de l’imagination sur ton avenir, voilà ma réponse, plus claire et vibrante que toutes celles que tu obtiendrais dans une boule de cristal.
Aujourd’hui, je vis, j’aime, je suis passionnée et je me bats.
Je me sens utile et entourée.
Alors, ne t’en fais pas, ne t’en veux pas, ne doute pas de toi et ne baisse pas les bras.
Le chemin et long, obscur, incertain.
Les coups sont rudes, les regards tranchants, les mots venimeux et l’emprise toujours plus forte.
Mais tu peux t’en détacher, parce que tu es quelqu’un de plus solide que tu ne le penses.
Et surtout, parce que c’est inscrit dans les lois immuables du destin.
Si j’ai pu briser mes chaînes et m’envoler, tel le Focifère de Samba, tu peux le faire aussi.
Tu le feras, parce que ma vie, c’est ta vie dans quelques années.
Toi tu en doutes, moi je te le dis, car je l’ai vu.
Fonce, tout ira bien.
Gérante des Trois Balais depuis le 25 juillet 2051 - Mère célibataire de 35 ans | Tutoyez moi ! - #ffe0cc (gras)
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Trente-et-une pages de vie
- Periculum -
Mon propre cadeau d’anniversaire : une potion.
Le chaudron s’est empli de vert.
Je suis enceinte.
Les larmes m’ont aussitôt assaillie : larmes de bonheur, larme de fatigue, larmes de soulagement, larme d’angoisses.
Oui, tout ça à la fois.
Je vais être maman pour la seconde fois.
Je me suis empressée de sortir des toilettes pour courir rejoindre Alistair - qui, oh Circé merci était présent depuis ce matin. Il prend souvent un congé pour mon anniversaire, enfin quand il le peut. En me voyant arriver comme ça, il a pris peur et m’a demandé si ça allait. Je n’ai pas pu répondre, alors j’ai hoché la tête et j’ai ri dans mes larmes. Il m’a pris dans ses bras, m’a enveloppée dans sa chaleur comme une petite chose fragile et a murmuré « Tu es épuisée, ma petite femme, tu devrais te ménager un peu à la maison ». Je lui ai enfin dit qu’il allait de nouveau être père, et il m’a serrée encore plus contre son torse.
Puis, lui aussi, il a fondu en larmes.
Il m’a agrippé le bras, trop fort pour ma consistance frêle.
Il m’a tirée jusqu’à la fenêtre, trop rapidement pour ma faible endurance.
Il l’a ouverte, puis a hurlé « Je vais être père pour la seconde fois ! » avant de lever sa baguette.
Il a lancé un Periculum vert dans le ciel noir.
Vert comme la potion, comme la fertilité, comme la vie.
Vert comme la nature et vert comme l’espoir.
Puis, il m’a emprisonnée plus étroitement de ses bras.
Égoïstement, même si je suis très heureuse, même si j’aime déjà l’enfant que je porte, j’ai observé ces feux d’artifices avec une joie ternie. Pourtant, ces paillettes n’étaient-elles pas en mon honneur et en celui du futur petit Dashiell ? Si, bien sûr, mais en regardant cette magnifique pluie d’émeraude, je contemple les rapports de forces inégaux au sein de notre couple.
Alistair travaille, et moi je chôme.
Alistair maîtrise la magie, moi je ne fais que l’observer.
Alistair est l’homme de la maison, et je me contente d’être la femme au foyer.
Alors, oui, nous allons avoir un deuxième enfant, un merveilleux petit ange qui renforcera nos liens. Un enfant qui, malgré lui, même si je l’aime déjà, sera l’ultime pierre à mon donjon perdu.
Donjon d’où je contemple les gerbes précieuses lancées pour le célébrer.
Alors, je me dégage gentiment de l’étreinte trop possessive d’Alistair et je prend une grande gorgée d’air. Néanmoins, j’ai du mal à respirer. J’aime être mère, mais je déteste n’être que ça. Pourtant, comme dit mon père et comme me le rappellent ces feux dans la nuit, que mon mari ne cesse de renforcer, c’est la seule chose dont je suis capable.
« Ta condition t’as rendue incapable de tout, hormis une chose : assurer par ton unique chromosome magique la descendance sorcière d’une noble lignée. Alors, montre toi digne et honorée de cette tâche, car c’est désormais ta place. »
Et, même si j’ai envie d’être plus que ça, de m’épanouir sur le plan personnel pour pouvoir donner toujours plus à mes trésors, j’en suis incapable, car la société en a décidé autrement.
Plus je veux être utile à ses yeux, et plus je dois faire d’enfants.
Plus je dois faire d’enfants, et plus je disparaît derrière leur perfection magique.
Je leur donne avec certitude la pureté que la vie n’a pas su me donner. Quelle ironie…
Mais est-ce que j’en veux, de cette pureté ? Est-ce que je le veux, cet enfant ?
Oui, oui et mille fois oui.
Mais pas comme ça, pas dans ces conditions.
Pas si ça signifie la disparition pure et dure de celle que je suis, déjà refoulée au fond de moi.
Ces feux d’artifices sont à la fois la célébration d’une vie et le cri d’une autre qui se consume.
Ils sont le sacrifice d’une mère qui paye de son âme pour donner la vie.
Le Periculum de détresse que je ne peux même pas lancer.
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Trente-et-une pages de vie
- Sortilège -
Lance moi un sortilège pour que je sois forte
Lance moi un sortilèges pour que je m’assume
Lance moi un sortilège pour que je me conforme
Lance moi un sortilège pour ma vie s’allume !
Sans ça, moi je ne peux pas, moi je ne veux pas
Moi je ne sais pas comment faire tout ça
Comment être moi si tu m’impose ta loi
Si je ne suis que ça, si je ne suis qu’à toi
Lance moi un sortilège pour que je résiste
Lance moi un sortilège pour que je te suive
Lance moi un sortilège et j’irai sur la piste
Lance moi un sortilège si tu veux que je t’aime !
Sans ça, moi je ne peux pas, moi je ne veux pas
Moi je ne sais pas comment faire tout ça
Comment être moi si tu m’impose ta loi
Si je ne suis que ça, si je ne suis qu’à toi
Ensorcelle-moi ou je m’en irai
Libère moi ou je resterai là
Fuir ou enfouir celle que je suis
L’un comme l’autre c’est si difficile…
Lance moi un sortilège ou je ne peux pas
Savoir ce que je dois faire, partir ou rester
Lance moi un sortilège, mais ne t’étonnes pas
Si après ce que je fais, je le fais sans vibrer !
Sans ça, moi je ne peux pas, moi je ne veux pas
Je n’arrive pas à faire le moindre choix
Mais peut-être qu’un jour, oh oui, un beau jour
Je briserai le sort et vivrai au grand jour !
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Trente-et-une pages de vie
- Fragile -
On m’a souvent dit « Nore, t’es beaucoup trop fragile ! »
Fragile…
1. Qui se brise facilement
Oui, je ne compte pas un seul de mes membres qui ne s’est pas brisé un jour. J’ai beaucoup d’amis à Sainte Mangouste, et s’ils donnaient une carte de fidélité sans doute que j’en aurais une. Je crois que c’est grâce à moi que Calliope est infirmière, c’est s’occuper de moi et me rendre visite qui lui a sûrement donné sa vocation.
Mais les mots aussi, ils peuvent me briser, émietter mon cœur en tout plein de petits morceaux.
Alors oui, j’arrive à faire semblant au quotidien qu’ils sont encore soudés.
Mais le plus dur après, c’est de les recoller.
Sauf que là encore, j’y parviens toujours, force de persévérance, et malheureusement par accoutumance aussi.
2. Qu'on peut endommager facilement, qui n'est pas solide, pas résistant
Des coups, j’en ai pris.
Des coups de mon petit frère Lance, qui trouvait amusantes mes exclamations douloureuses.
Des coups du destin, de mes parents qui ont toujours choisi pour moi, de la vie qui n’a jamais voulu me soutenir dans mes choix.
Des coups bas, des trahisons, des échecs, des désillusions, des impostures, des déceptions…
Au sens propre comme au figuré, on m’a endommagée, c’est vrai.
Mais je suis toujours là, debout, entière, et vivante.
3. Qui est de faible constitution, qui a peu de résistance physique ou psychologique
Je peux admettre que, face à ces attaques, je n’ai jamais pu me défendre à armes égales. Je n’ai jamais su faire fonctionner ma baguette dans les moments cruciaux, tant le stress s’emparait de moi et tant ma magie a toujours été capricieuse. Je n’ai jamais non plus été très endurante physiquement, et les cours de Vol ont été ma hantise, parfois plus encore que ceux de sortilège ou de DCFM.
Magie fragile,
Corps fragile.
Psychologie fragile ?
Je ne crois pas. Je me suis renfermée plus d’une fois face à la dureté des Goodwin. Plus d’une fois j’ai pleuré dans le recoin de ma chambre, quand personne ne pouvait m’entendre ou me voir.
Mais pas une fois je n’ai craqué devant vous, et pas une fois mon sourire ne m’a fait défaut.
4. Qui est peu stable, éphémère, précaire
Peu stable ? Oh oui, je le suis, au sens propre comme au figuré. Combien de fois j’ai trébuché ou je me suis écroulée de fatigue ! Longtemps aussi, j’ai cru que, sans l’appui d’une autre personne, je ne tiendrais jamais le coup. Une jeune femme sans muscles, sans puissance magique, seule dans les rues de la capitale sorcière, incapable de travailler comme il se doit ? Je n’aurais pas parié 3 noises sur ma survie.
Pourtant, j’ai survécu.
Précaire ? Là encore, on peut me considérer comme fragile sur le plan économique. La précarité, ça me connaît. Enchaîner les petits boulots, dans les vieux bars miteux des quartiers mal famés, cumuler trois postes à n’en plus pouvoir dormir et à s’assoupir à la plonge ? Mon quotidien il y a six ans, et de nouveau aujourd’hui, depuis que je suis partie.
Depuis que je ne peux compter plus que sur moi-même.
Mais je suis toujours là, ce qui fait de moi quelqu’un de durable, loin d’être éphémère.
Alors, suis-je fragile ?
Oui, et non.
Oui sur les aspects de moi que je ne contrôle pas, oui parce que je suis née comme ça et je ne peux rien y faire. Les plus grands médicomages du monde n’ont pas trouvé de remède à la monosomie, si tant est qu’il puisse exister. Ma fragilité est inscrite dans mes gènes, c’est comme ça.
Non, parce que j’ai décidé de ne pas me laisser faire.
De refuser de ne compter que sur les autres, de me laisser tomber au fin fond d’une ruelle sombre, dans la flaque de mes larmes.
Ce n’est pas mon genre.
Car je suis fragile de naissance, faible de consistance
Mais aussi solide en devenir, et au tempérament fort.
Encore faut-il que j’en prenne pleinement conscience, puis que je m’autorise à être forte.
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Trente-et-une pages de vie
- Spectacle -
Quel joli spectacle s’est joué ce soir à Londres.
Spectacle glaçant par son sublime éclat.
Spectacle auquel j’ai dû participer.
Éclats des pierres précieuses qui se joignent aux lumières éblouissantes. Froissement des robes aux riches étoffes mêlées aux notes endiablées d’un vieux piano. Verres en cristal qui s’entrechoquent, rires cristallins et visages choqués, un rien dérange et pourtant tout se veut dérangeant.
Spectacle criard, loin des soirées cocooning à la maison.
Spectacle futile et éphémère de Mabon, en l’honneur de l’équinoxe d’automne.
Et j’étais là, au milieu de tous ces acteurs colorés, ces comédiens hors pair en ce qui concerne à la fois l’exubérance et la dissimulation. Moi la demi-sorcière, dans sa robe argenté qui, si elle ne rappelait pas joliment la couleur de mes yeux, paraîtrait si quelconque au milieu de tant de luxe ! Je ne me suis pas sentie à ma place cette nuit, comme je ne me suis jamais sentie à ma place depuis toujours, dans cette famille qui ne sait pas où placer leurs priorités, ni ce qui compte vraiment.
Mais ma famille, c’est Ulysses.
C’est ce que je me suis répété toute la soirée, tandis que je serrais la main de mon petit garçon de deux ans, bien trop petit pour cette heure tardive, bien trop menu dans son costume trois pièces offert par Père. Mère et lui n’avaient d’yeux que pour mon pauvre petit, lui l’héritier de leur noble famille qu’ils ont tant attendu. Avec mes frères et sœurs, mes oncles et tantes, mes grands parents et mes cousins, ils n’ont fait que l’acculer comme un faon pris au piège, comme s’il n’était que ça : la perpétuation de leur sang précieux.
Mais c’est mon fils avant tout, alors je me suis éloignée d’eux et d’Alistair, avec lui dans mes bras.
Alistair s’est senti à sa place parmi les Goodwin, ce qui ne me surprends pas : après tout, ils l’ont choisi, lui, contrairement à moi. Il s’est mis à parler travail, carrière et réussite avec mes parents, ravis. Car ce sont des mots qui me sont étrangers, qu’ils n’ont pas su retrouver chez moi, alors mon mari devient le fils qu’ils auraient pu avoir à ma place.
C’est triste, mais moi, je ne le suis pas.
Je me suis faite à cette idée, à force.
Mais à ces grandes réceptions, je ne m’y ferais jamais. Ces regards trop curieux, cette foule trop bruyante, ces sphères magiques trop aveuglantes, cette musique assourdissante et ce mouvement perpétuel et incessant des danseurs, qui vous entraîne malgré vous, jusqu’à ce que vous vous écrouliez sur le sol et que tout le monde vous piétine comme si vous n’étiez rien… Ah, mais pour cela ils n’attendent pas que vous tombiez par terre, oh ça non !
Ils le font déjà assez bien avec leurs langues de vipères, avec leur venin déguisé en compliments.
Oui, ce fut une nuit de spectacle obscurément lumineux, doucement macabre.
Une pièce qui se déroule dans un monde où les gallions disparaissent dans des froufrous superficiels, alors que d’autres invités bien cachés n’empochent pas le moindre sou.
Un théâtre où les bourses se passent de mains en mains, tintent dans les poches pour sceller un accord déloyal, un acte de corruption, ou bien l’union de deux familles, la vente de la liberté d’un enfant pour le prestige.
Mon enfant, moi, je le protège.
Hors de question qu’il devienne un comédien dans ce théâtre décadent, un pion dans leur espèce de jeu.
Si Shakespeare a raison et si le monde entier est une scène, je refuse qu’Ulysses y soit un acteur autre que lui-même, qu’il joue un rôle différent que celui qu’il aura choisi.
Sa liberté, c’est ce qu’il y a de plus précieux pour moi, elle ne se monnaye pas. Alors, si je dois sacrifier tout ce qui fait mon utilité aux yeux de ma famille, c’est à dire leur offrir mon enfant comme leur héritier, je le ferai.
Ulysses n’est pas un héritier, c’est un gamin de deux ans qui ne demande qu’à vivre normalement.
Oui, ce soir, je suis sortie de notre manoir londonien. Pas parce que j’y étais restée trop enfermée pendant l’enfance, cette fois-ci, mais poussée par mon instinct de mère qui me criait de mettre à l’abri mon bébé.
Bien sûr qu’en revenant, une demi-heure plus tard, je m’en suis pris plein la figure.
Alistair a accouru nous prendre dans ses bras, trop fort, en s’écriant que je l’avais inquiété.
Père m’a accablé de reproches devant toute l’assemblée, près d’une Mère plus muette que jamais.
Calliope m’a conseillé de ne plus le refaire, Lance a poursuivi mon humiliation longtemps après.
Tous ces gens, que je ne connais même pas pour une bonne partie, m’ont qualifiée de mère pitoyable, de bien piètre exemple pour un si beau petit garçon, si intelligent et promis à un si bel avenir, contrairement au mien…
Oui, ce fut un bien funeste spectacle pour moi et ma réputation.
Mais vous savez quoi ? Je m’en fiche éperdument.
Car la dernière réplique a été donnée par ce même héritier de deux ans, mon petit Ulysses qu’ils veulent faire grandir trop vite.
Il a murmuré « Maman, on peut partir ? Je me sens mieux à la maison, rien qu’avec papa et toi. »
Alors, ma certitude s’est muée en conviction.
Ce serait le dernier spectacle d’Ulysses.
Et peut-être bien mon dernier, on verra bien.
Ce qui est sûr, c’est que ma sortie a fait tache au milieu de ce joyeux vacarme.
Mais paradoxalement, elle n’a pas fait de bruit.
Elle s’est faite comme ça.
Noir
Et fermeture du rideau derrière moi.
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Trente-et-une pages de vie
- Banquet -
Doux banquets d’automne où chantent les défunts,
Belles soirées joyeuses où tout devient aisé,
Nuits sombres où le brouillard te fait un voile fin
Grands repas en familles et danses endiablées.
Ces soirs de Samhain, je danse sous les lanternes,
La porte ouverte laisse entrer le vent glacial
Des morts. Pourtant ici tout brille, rien n’est terne,
Et nous fredonnons en cœur leur hymne spectrale.
Banquets des vivants en l’honneur des disparus,
Tout est joie et souligne ce qu’ils ont laissé,
Ma mélodie s’ajoute à celle du vieux barbu,
Mon ami, mon père et sa guitare grattée.
Le froid des âmes n’éteint pas les chaudes flammes
Qui me servent à cuire pommes et châtaignes,
Puis je les offre à mes fantômes qui réclament
Spectres bien vivants dans ces draps qui les contraignent.
Mais ils veulent jouer le jeu, mes trois trésors
Et respecter nos ancêtres à leur manière,
En mangeant comme douze et en criant plus fort,
En sautillant sous la musique de grand-père.
Ah, ces banquets de Samhain où tout est aisé,
Où mort devient vie, et survie devient bonheur !
Ces éclats de rire en l’honneur des trépassés !
Cette boule d’amour au cœur des nuits d’horreur !
Il faut les chérir et les faire perdurer.
Car si l’on doit tirer une leçon de tout ça,
C’est qu’il ne reste des morts que jolies pensées,
Que la vie file vite et qu’elle ne t’attend pas.
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- Inferi -
TW Angoisse profonde, sang, mort infantile, cadavres vivants
TW Angoisse profonde, sang, mort infantile, cadavres vivants
Cette nuit, j’ai fait un cauchemar, mais pas n’importe lequel,
Cette nuit s’est matérialisée ma plus grande frayeur.
Et, si je ne m’étais pas réveillée en sursaut, couverte de sueur, et si Alistair ne m’avait pas prise dans ses bras pour me rassurer et me dire que les enfants allaient bien, je crois bien que ce rêve aurait pu m’achever.
Je marchais dans une forêt de la périphérie londonienne que je connaissais bien. Je n’étais plus chez nous, à Godric’s Hollow. C’était bizarre… Je me sentais comme cette petite fille que j’étais lorsque je visitais encore cet endroit, naïve et vulnérable, quand on partait à la cueillette aux champignons, Calliope, Lance, Samba et moi. Je crois que c’était pour ça, d’ailleurs, que j’y retournais.
Je cueillais des champignons, l’air de rien, sans présager ce qui allait arriver.
Il pleuvait, aussi, et les gouttes étaient si nombreuses qu’elles me trempaient, ne pouvant être retenues par les feuilles à demi absentes des arbres. Mais je chantonnais dans le silence du soir, comme si cette ambiance un peu glauque me rendait heureuse.
Et ce tableau était si réel, bien trop réel…
Tellement réel que, lorsque la pluie a viré au rouge sang, je me suis mise à hurler.
Mon propre cri était glaçant, me terrifiait. L’hémoglobine commençait à me recouvrir de la tête aux pieds, à se faire lourde sur mes membres qui s’agitaient. Elle remplit mon panier d’osier, que je laissai tomber sur la sol. Je m’époumonais alors que le sang m’enveloppait et m’étouffait, mais cela ne fit que bourrer ma bouche de cette substance épaisse au goût de fer.
Je toussais, je crachais, je suffoquais…
Je me débattais, je courais, je glissais…
Puis je manquai de m’évanouir en tombant sur eux, à l’orée du bois.
Trois petits corps putréfiés qui s’avançaient lentement vers moi, armée miniature de zombies animés par la vengeance. Trois êtres décharnés, blafards, poisseux et accompagnées de râles graves, nullement gênés pour autant par la pluie de sang. À en juger par le trou béant au niveau de leur cage thoracique, il m’avait semblé que c’étaient eux qui la provoquaient.
Eux, et leur cœur absent, arraché de leur poitrine.
Eux, aux silhouettes si peu reconnaissables, et qui pourtant me fendirent l’âme.
C’étaient eux, je le savais.
Mes bébés, des Inferi…
Et je le savais, parce qu’ils me le dirent.
- Maman, regarde ce que tu nous as fait !
- Regarde mon petit corps meurtri, que tu n’as pas su protéger !
- Regarde en face ta faiblesse, ton échec, ton erreur à travers tes amours perdus !
Je plaquai mes mains tremblantes sur mes oreilles et hurlai de plus belle. Mes poumons se soulevaient à intervalles irrégulières, tant ce spectacle me foudroyait d’effroi, me pétrifiait d’horreur et de culpabilité.
Ce sont mes enfants. Et c’était donc moi, oui moi la mère incapable, qui avais provoqué leur malheur ?
- Je souffre, maman !
- J’ai faim, j’ai froid, je me sens mal !
- La vie me manque, maman, tu me l’a prise !
Les larmes coulaient abondamment sur mes joues alors que ces êtres morts vivants, que mes yeux ne reconnaissaient plus mais pour qui mon cœur se déchirait en lambeaux, s’avançaient toujours plus vers moi.
Je ne reculai pas.
Jamais je ne reculerai devant mes enfants, fussent-ils déjà mort et en train de me tuer.
Plutôt mourir, mourrir pour eux, mourir de leur main, mourir pour les rejoindre.
Ce ne serait pas une mauvaise fin pour moi.
- Le monsieur, il a dit qu’il nous faisait du mal pour te faire souffrir toi !
- Il a pas aimé que tu t’opposes à lui, et il nous a bien dit qu’on serait morts par ta faute !
- Il a aussi raconté comment il t’avait battue direct, comme le pantin pathétique que tu es !
Je me suis mise à haleter, à tressaillir. Leurs paroles étaient si matures et tranchantes, leurs voix si déformées et horrifiques, mais leur ton, lui, restait si enfantin… Ils étaient toujours là, au fond, je le sentais. Une petite étincelle de leur vie était toujours palpable, ici, quelque part. Et c’était ça, le plus douloureux.
Parce qu’ils ne ressemblaient à rien, parce qu’ils me détestaient, mais c’étaient eux.
Parce que la mort les avait arrachés à moi.
Par ma faute…
Par mon incompétence à les protéger…
Parce que j’ai osé tenir tête à quelqu’un… mais à qui donc, par Morgane ?
Soudain, je l’ai vu, à peine visible entre deux arbres, mais auréolé dans le lointain par la lueur d’une lune écarlate. Sa silhouette ombrageuse plus menaçante que jamais, ses cheveux bruns gorgés de sang frais, ses canines taillées comme des poignards qui dépassaient d’une bouche à peine humaine, ses yeux noirs plus frappants que jamais…
Une vision bestiale de lui, mais lui tout de même.
Et c’est cette vision qui m’acheva.
Père… Au contrôle des Inferi…
Maître de mes enfants comme il a été le mien…
Meurtrier de mes trésors au même titre que moi, ma faiblesse et ma désobéissance…
Créateur de ces trois anges de la mort qui s’écriaient, alors que je convulsais sur le sol :
- Ta faute ! Ta faute !
- Meurtrière ! Meurtrière !
- Vengeance ! Vengeance !
Ils fredonnaient mon requiem macabre.
Et mon corps dansait jusqu’à épuisement.
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- Bidule -
« Mais Lenore, qu’est-ce donc que ce bidule ? Range-moi ça tout de suite, ça ne fait pas du tout professionnel ! »
J’avoue avoir très mal pris ces paroles au restaurant, hier soir, lorsque j’ai commencé mon service.
Plus qu’une frustration personnelle, c’est mon cœur de maman qui a été profondément vexé.
Ce bidule ? Mais ce n’est pas un bidule, seulement un collier fabriqué par mon fils spécialement pour moi !
Bon, il faut admettre que, moi-même, j’ai eu du mal à comprendre de quoi il s’agissait au départ, lorsque Ulysses me l’a offert à la sortie de l’école, vendredi dernier. Que représentait ce pendentif, grossièrement sculpté en pâte à sel et recouvert de paillettes ? À quoi pensait mon petit de trois ans lorsqu’il l’a fait en classe, de ses petites mains potelées, en sachant qu’il souhaitait me l’offrir ? Comment a-t-il procédé, par hasard ou en ayant son idée bien en tête ?
Mais toute œuvre d’art méritait qu’on lui donne un long moment d’attention pour la comprendre.
La forme est assez inédite. De loin, on dirait une sorte d’étoile, ou bien d’oursin, je ne suis pas certaine. Mais si on l’observe de plus près, on se rend compte que les excroissances ne sont pas de la même longueur, de la même épaisseur ni de la même forme, bien que leurs extrémités soient toutes plus ou moins ronde, excepté l’une d’elles. Trois partent vers le bas, grosso modo, une autre pointe vers l’avant et deux autres se dressent de manière asymétrique, en diagonale et au sommet de l’objet. Il y a aussi une sorte de boule à l’arrière, mais on ne la voit pas lorsque je porte le collier.
Ma deuxième interprétation a donc été celle d’un lapin amputé d’une jambe et qui pointe un sabre de samouraï vers l’avant, comme pour défendre mon coeur. Après tout, Ulysses est un petit garçon avec une grande sensibilité et une créativité à l’image de celle de sa maman.
C’est un artiste précoce et incompris par les grandes personne, voilà tout.
Le problème de cette hypothèse réside dans le choix des couleurs, si choix il y a eu. La chose est parcourue de tâches de peintures de toutes les couleurs, bien que principalement des couleurs primaires. On dirait que mon fils s’est amusé à faire gicler la mixture de son pinceau jusque sur sa création, et cela m’amuse de m’imaginer l’état de sa table de travail après la séance artistique. L’enseignant n’a pas dû être contant… d’autant plus que la sculpture est recouverte d’une multitude de paillettes qui me restent sur les doigts et les vêtements.
Alors, j’en ai déduis que c’était de l’art abstrait, ou bien que mon petit prodige était un Picasso de la pâte à sel.
Finalement, le verdict est tombé : ce bidule, c’est moi…
Passé le fou rire - intérieur, bien sûr, je n’ai pas envie de le frustrer et de le faire détester et abandonner l’art - j’en ai été flattée. C’est peut-être un machin informe et ne ressemblant pas à grand chose, mais l’on voit qu’il a été travaillé avec passion.
C’est un pendentif tout en rondeurs et en couleurs, qui brille autour de mon cou et attire l’œil.
Quelque chose qui représente la joie, l’amour, l’affirmation de soi et l’imagination.
Et, si c’est ce que je dégage aux yeux de mon enfant, ça me fait chaud au cœur.
Alors, j’ai envie de le porter aux quotidien, de montrer à tous que je suis fière de lui.
Malheureusement, mon patron a vu les choses autrement et qualifié presque mon bijou d’horreur. Il m’a sommé de l’enlever, et d’un point de vue très pragmatique je le comprends : cela ne fait pas très sérieux, fait tache sur mon uniforme de serveuse et pourrait ternir l’image du restaurant. Je me demande comment je n’ai pas pu y penser plus tôt, sans doute l’instinct maternel qui m’aveuglait…
Le fait est que, pour moi, une preuve d’amour d’un fils à sa maman ne devrait pas être perçue comme nuisible.
Gérante des Trois Balais depuis le 25 juillet 2051 - Mère célibataire de 35 ans | Tutoyez moi ! - #ffe0cc (gras)
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Trente-et-une pages de vie
- Sans ailes -
« Lève ce sortilège de mutisme qui n’a que trop duré, et rend fou le monde entier de ta chaude mélodie »
J’ai rencontré Samba aujourd’hui, et voilà ce qu’il m’a dit.
Depuis, je n’arrive pas à oublier ces mots.
Ils me hantent et m’obsèdent.
Ça faisait un moment que je n’avais pas vu mon vieil ami. Nous continuons à échanger des lettres régulièrement, à propos de nos dernières lectures, de nos productions artistiques ou de nos réflexions personnelles. Il est dans ma vie depuis toujours et il le restera, peu importe mes obligations familiales. Mais, ces derniers temps, je n’arrive pas à lui trouver un moment, et même l’accueillir chez nous devient compliqué.
Depuis la naissance des jumelles, j’ai du mal à respirer ne serait-ce qu’un instant.
Je cours partout, j’empêche Ulysses de se blesser, j’entends crier les jumelles dans leur berceau.
Tout cela en devant nettoyer la maison, sans magie, et ne pas oublier le poulet dans le four.
J’ai accouché il y a à peine plus d’un mois et demi, et je crois que je suis à bout.
Alors, j’en viens à me demander si je veux continuer ainsi. À mener cette vie là, une demi vie où je ne suis qu’une mère au foyer, une domestique qui se démène pour que tout soit parfait dans la maison mais qui ne peut jamais penser à elle. Les gosses et le mari avant tout.
Et surtout, je commence à me questionner sur l’avenir de mes enfants, car oui, au fond de moi, ils passent avant tout le reste. Que deviendront Ulysses, Ophelia et Nimue s’ils grandissent dans un monde où ta vie entière semble écrite à l’avance ? Auront-ils la même enfance que moi, coupée du monde, ou bien limitée à un univers affreusement restreint à ceux qui se veulent parfaits ? Connaîtront-ils la pression de réussir pour plaire, la contrainte de devoir poursuivre de hautes études, l’obligation de choisir un époux noble ou de se le voir imposer ?
Est-ce que je veux une vie comme ça, comme la mienne, pour eux ?
Parce que, si mon fils et mes filles passent avant tout, ce n’est pas le cas du reste de ma famille.
Et, j’ai beau me haïr pour ça, je n’ai pas encore de réponse concernant Alistair.
Alors, durant ma grossesse, je n’ai cessé d’écrire, pour me recentrer sur moi et mes pensées. Rien que moi, parce que je donne trop à ceux qui m’entourent, alors que me reste-t-il à part ça ? Une plume qui gratte le papier, inlassablement.
Inlassablement ? Jusqu’au 21 juin, peut-être…
Quand Ophelia et Nimue sont arrivées dans ma vie, ça a été un raz-de-marée, une vague de bonheur accompagnée d’un tsunami de doutes et de remords.
Trop d’informations pour les faire rentrer sur une page blanche.
Et pas assez de temps pour les écouter.
Mais Samba a insisté, persévéré, m’a envoyé tant de hiboux qu’Alistair aurait pu me faire une crise de jalousie si c’était son genre. Il me disait qu’il s’inquiétait, que mon refus de le voir sonnait pour lui comme un enfermement, une emprise qui me rongeait et dont je devais me défaire.
Et ces quelques mots m’ont décidée car, mine de rien, il y a une part de vérité là-dedans.
Je ne me sens pas emprisonnée, j’ai l’impression d’être libre.
Sauf qu’en réalité, je ne le suis pas.
Tel un oiseau sans ailes.
Samba m’a ouvert une première fois les yeux par écrit, et une deuxième fois tout à l’heure, lorsque que j’ai enfin pu le revoir. Je mentirais si je disais qu’il n’avait pas pris une ride, mais pourtant j’ai l’impression qu’il n’a pas changé, qu’il est toujours ce précepteur qui a accompagné et égayé mes premières années de vie.
Quand nous nous sommes vus, il a fait une chose qu’il fait rarement : il m’a prise dans ses bras.
Et, dans son étreinte, j’ai fait une chose que je fais rarement en public : j’ai fondu en larmes.
Nous sommes restés là, longtemps.
Moi la mère dont je découvre le désarroi, lui le père rassurant qu’il a toujours été pour moi.
Puis, il a murmuré de sa voix chaude et rauque : « Mon majestueux Focifère, si précieux et si incompris. Tu es magnifique, mais on te prive depuis longtemps de tes ailes et de ta voix, sous prétexte que tu n’es pas comme les autres oiseaux, que tu déranges. Lève ce sortilège de mutisme qui n’a que trop duré, et rend fou le monde entier de ta chaude mélodie »
Je pourrais réciter ces paroles par cœur, car elles m’ont pétrifiée.
Moi qui ai l’habitude de débatte avec le vieux sorcier, je n’ai rien trouvé à lui dire.
Il a raison, il a tout dit.
Je suis une créature en cage.
Je suis un Focifère sans voix.
Je suis un oiseau sans ailes.
Il me faut désormais me libérer pour pouvoir les réparer, puis m’envoler pour fuir leurs préjugés.
Et Samba m’a donné la clé de ma prison dorée, le remède à mes cicatrices profondes.
Ce qu’il me faut désormais, c’est la volonté de me lancer dans le grand vide.
Je le ferai. Pour Ulysses, Ophelia et Nimue.
Pour les mener vers une vie meilleure, et tant pis si ça dérange, si mon cri les rend tous fous.
Demain, je retrouverai ma voix et mes ailes.
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Trente-et-une pages de vie
- Confus -
Spéciale dédicace à @Lloyd River qui m’offre sans le savoir l’inspiration parfaite pour cet OS, en espérant que ça te convienne !
Depuis une semaine maintenant, tout est confus dans ma tête.
Comme par la fenêtre, le brouillard a envahi mon esprit.
J’ai parlé la première, et c’est Lloyd qui a donné le dernier mot à notre histoire, enfin si on peut appeler ça comme ça. À vrai dire, je ne sais même pas quoi en penser. Est-ce que ça me fait mal ? Est-ce que ça me soulage ?
Ni l’un, ni l’autre.
Je me sens vide.
Qu’est-ce qui a tourné de travers, au juste ? Peut-être qu’au fond ça n’aurait jamais dû commencer, pour ne jamais s’étirer dans le déni et se dissiper dans la honte. Est-ce qu’il m’aimait ? Est-ce que je l’aimais ? Là encore, aucune réponse, même s’il semblerait que non. Mais j’ai aimé les moments qu’on a passé ensemble, l’affection qu’il avait pour mes enfants, toute l’attention qu’il me portait…
Trop beau pour être vrai.
Mais alors qu’avait il dans la tête ? N’étais-je qu’une distraction, un moyen pour lui de continuer à avoir une vie intime ? Ou peut-être une volonté de ne pas se retrouver seul ? Était-il bercé lui aussi par l’illusion que tout allait pour le mieux, qu’on avait de vrais sentiments, ou bien suis-je la seule naïve à avoir cru à ce mirage ? Et surtout - mais j’essaye de ne pas trop y penser, sinon le vertige me prend - est-ce qu’il s’est servi de moi ?
Je ne pense pas.
Ou plutôt je n’espère pas.
Il était si adorable avec moi, avec Ulysses, avec les petites… S’il ne m’a sans doute jamais aimée, eux, il les aimait, au moins un peu. Il me répétait à chaque fois qu’Alistair s’apprêtait à venir les récupérer en sa présence qu’il voulait lui casser la gueule, et même si je riais je me disais franchement qu’il en était capable ! Soit il était un bon acteur, soit ils lui manquent à l’heure qu’il est, au moins un tout petit peu.
J’aime cette idée, elle me réchauffe dans mon hébètement.
Elle est plus belle que de croire que mes bébés étaient une distraction, eux aussi.
Malgré tout, même s’il avait la pire intention possible en m’offrant ce verre, dans cette boîte de nuit moldue - et ma dignité écarte toujours cette idée - , je ne lui en veux pas. C’est à moi, que j’en voudrais, d’avoir agi comme une adolescente qui découvre ce que c’est que de pouvoir aimer librement et faire ce qu’elle veut. Le problème, c’est que je ne sais pas ce que je voulais. Une relation stable, ou jouer avec les limites que je n’ai jamais pu ni osé franchir ?
Je voulais tantôt l’amour, tantôt la liberté, sans jamais choisir mais en voulant que ça dure.
Or, Lloyd a un penchant pour la liberté, et il savait ce qu’il voulait.
Forcément, ça ne pouvait pas fonctionner.
Mais aujourd’hui, malgré tout ça, je n’arrive pas à comprendre ce qu’il s’est passé, parce que je n’arrive pas à me comprendre sur le plan émotionnel. Est-ce que je sais au moins ce qu’aimer veut dire ? Est-ce que j’ai déjà aimé, et est-ce que j’aimerais encore ? Par le passé, d’un point de vue extérieur, on pouvait dire que j’ai aimé.
D’abord, John, le premier que j’ai trouvé beau, avec qui j’ai cru vivre une histoire aussi romantique que dans mes bouquins. J’étais hypnotisée chaque fois que je le voyais, je ne savais jamais comment réagir. Mais, comme toute amourette adolescente, on ne sait pas vraiment ce que l’on ressent en réalité, et surtout ça n’a pas duré. J’ai découvert qu’il se servait de moi, qu’il ne m’aimait pas moi mais plutôt ma famille, duquel on faisait pourtant tout pour rester secrets.
Ensuite, Alistair. Ah, Alistair… le seul que je n’ai pas choisi, le seul dont je sais aujourd’hui que je n’ai jamais vraiment aimé comme un mari. Mais longtemps, j’ai douté. Et longtemps, j’en ai souffert. Aujourd’hui, c’est la seule relation que j’ai eu qui est claire comme de l’eau de roche, parce que j’en ai démêlé les fils par le divorce pour la sortir de la confusion.
J’espère alors que je dissiperai également ce brouillard sur ce que l’on a vécu, Lloyd et moi, et plus globalement sur ce que je ressens. J’espère que j’aimerais pour de vrai, de cet amour qui est si fort que tu ne peux pas en douter, et surtout d’un amour que personne ne t’a imposé par d’autres moyens que le cœur.
C’est ça, en fait, mon problème : je suis trop cérébrale, j’essaye de mentaliser au lieu d’éprouver.
Je réfléchis au lieu de ressentir, j’analyse au lieu de vibrer.
Or, souvent, lorsque le cerveau est confus, le cœur, lui, va droit au but.
Gérante des Trois Balais depuis le 25 juillet 2051 - Mère célibataire de 35 ans | Tutoyez moi ! - #ffe0cc (gras)
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