RPG++ Irlande Miscellanées Solo

Illusion 


5 ans avant Poudlard

Chaque journée était un affrontement. Un affrontement de soi, un affrontement des autres, mais avant tout un affrontement du temps. Kaya comptait les secondes, les unes après les autres, qui tombaient inlassablement du sablier magique, goutte par goutte. C'était une pluie qui ne s'arrêterait jamais. Son grand-père le lui avait offert pour son dernier anniversaire, affirmant qu’il possédait un pouvoir immuable et invincible. Ce qui était amusant avec cet objet, c'était qu'une véritable averse s'écoulait à l'intérieur du verre quand les aventures s'enchaînaient, et qu'une légère bruine la remplaçait en cas d'ennui. Et pourtant, c'était le même nombre de gouttes, le même rythme mécanique, la même danse incassable qui se déroulait à l’intérieur. Les hommes pouvaient être trompés par le sablier, mais pas les objets. Kaya se demandait si c'était ça, la magie dont ses parents lui parlaient si souvent. Le temps impassible et inconstant. Impartial et sporadique.

Lorsque Sora la rejoignit ce matin-là dans la bibliothèque de leur maison en campagne irlandaise, il ne put retenir un soupir d'exaspération. Il ne comprenait pas la fascination de sa petite sœur, cadette d'un an, pour un objet aussi commun.

« Encore avec ton sablier ? Franchement, je sais pas ce que tu lui trouves. C’est juste du sable dans du verre qui tombe. », bougonna-t-il, avant de rajouter, plus bas : « Tu passes presque plus de temps avec lui qu’avec moi. »

Kaya ne répliqua pas. Elle avait tenté de lui expliquer, mais Sora ne pouvait accepter ses explications irrationnelles. Pour lui, c'était un simple mécanisme cérébral, rien de plus. Il n’y avait qu’à regarder l’horloge surmontant la porte en bois de la bibliothèque : les aiguilles tournaient au même rythme que les gouttes. Le sable n’accélérait pas, tout comme il ne ralentissait pas. C’était juste qu’en s’amusant, on voulait que le temps se fige pour en profiter plus longtemps, mais que celui-ci, sadique, en décidait autrement. C’était un simple objet Moldu sans pouvoir quelconque, si ce n’est celui de s’amuser du caractère éphémère de l’humanité. C’était une illusion, Kaya s’était faite berner.
Sortie de sa torpeur, elle se releva et se dirigea vers son frère pour le prendre dans ses bras. Celui-ci lui rendit son étreinte, une moue forcée sur le visage.

« Tu sais que c’est toi que j’aime le plus, répondit-elle en déposant un bisou sur la joue bouffie de Sora.

- Ça va alors, se détendit-il en laissant échapper le sourire qu’il retenait depuis son arrivée.  Ça te dit de… faire couler les gouttes plus vite dehors ? »


Deux petites fossettes se formèrent aux commissures des lèvres de la petite fille, alors que son sourire s’agrandissait. C’était ça, l’amour qui la liait à son frère. Ils ne se comprenaient pas forcément toujours, mais ils savaient ce qui était important pour l’autre et ils le respectaient. Ils faisaient des efforts, qui à vrai dire n’en n’étaient pas vraiment. C’était naturel, inconscient et intuitif.

À l’extérieur, le vent était si fort qu’il portait presque Kaya, comme il balayait les feuilles arrachées à leur arbre. La petite fille se demandait ce que c’était d’être baladée ainsi, de s’envoler au gré des caprices de Mère Nature. Toujours main dans la main, Sora la menait vers une prairie repoussée, là où personne ne pouvait les voir, ni Tadi, ni Chilali, ni leurs parents. Kaya savait que c'était la section interdite, celle où leurs parents leur avaient défendu d’aller. Mais elle ne protesta pas. Ils n’en étaient qu’à la quête, elle ne pouvait poser la situation finale maintenant.

Les arbres qui s'y trouvaient étaient différents. Ils bougeaient. Étaient-ils eux aussi orchestrés par Mère Nature ? Lorsqu'ils s'arrêtèrent devant un chêne imposant, Kaya se précipita et grimpa au tronc, s’appuyant sur les branches, reproduisant les gestes mille fois exercés, appris à force de persévérance, d'observation et d'expérience. Mais l'expérience avait un gros défaut : l’apprentissage qu’on en tirait était une généralité, pas une vérité incontestable. Il y avait des exceptions, qui s’ajoutaient aux autres expériences une fois rencontrées. Et aujourd’hui en était une : l'arbre éjecta violemment Kaya, comme les feuilles trop faibles qui le couvraient.

« Kaya ! » s’écria Sora, les mains devant la bouche, le souffle coupé.

Elle tomba, de haut. C'était fini, le voilà son dénouement, sa situation finale. Mais, alors qu'elle gardait les yeux fermés, le temps s'arrêta. Elle ne sentit pas le choc. Cela devait être la torpeur, elle ralentissait toujours les gouttes lorsque Kaya fixait le sablier. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle aperçut l'herbe, qui ne se rapprochait cependant pas.
Quelques centimètres. Quelques centimètres d’air distordue par une force invisible séparaient son corps du sol. Une petite, toute petite distance à franchir, mais qui était belle et bien présente, qui ne voulait se réduire. Portant à bout de bras la vie, préparée à partir, mais pas tout à fait prête. Chaque parcelle, chaque molécule, chaque atome de matière résistant à la pression imbattable du poids. C'était fini, mais pas encore. Quelque chose en elle n'était pas prête à la laisser partir. Pas encore, pas tout de suite. Un peu de répit pour ce corps qui flottait, menaçant de se briser à tout moment. Ce n'était pas normal, et après tout, pourquoi ne le serait-ce pas ? Elle avait raison, c’était ça, la magie. Sora exultait, acclamant sa sœur. C’était ça.
Pour Sora, ce n'était que des molécules contractées qui avaient pris le choc. Pour Kaya, c'était la force qui lui avait donné une deuxième chance.

Et elle allait accepter ce cadeau de l'illusion.
Dernière modification par Kaya Ethawee le 30 janv. 2019, 23:34, modifié 2 fois.

Rapides comme le vent et féroces comme le lion - les Griffes Ardentes
Élève du Mois de Janvier 2017
Gryffindor Girl Power - A.B.

RPG++ Irlande Miscellanées Solo
Désillusion


4 ans et demi avant Poudlard



L'amitié était une valeur primordiale et essentielle chez les Ethawee. Maya et Tekoa, les parents de Kaya, lui avaient répété, rabâché mille fois que les amis valaient de l'or, que c'était les seules personnes sur lesquelles on pouvait toujours compter, hormis la famille, et ce en toute situation. Que le soleil réchauffe vos visages, que le vent souffle à l'ouest ou que les gouttes de pluie dégoulinent sur vos joues, les amis sont omniprésents. Ce sens de l'honneur et de la loyauté, on lui avait appris très tôt. Mais Kaya avait rapidement réalisé que c'était l'attachement profond à la personne qui prévalait, à défaut de l'honnêteté, car l'un conjuguait l'autre. L'amour des qualités, mais aussi, et surtout, des défauts. 

La personne qui s'apparentait le plus à une amie pour Kaya, c'était Alice. Bercées dans l'enveloppe maternelle, puis amenées ensemble à grandir et à jouer quand leurs parents travaillaient, leur rencontre et leur affection mutuelle étaient inévitables. Alice était une petite fille adorable, pimpante de joie et de bienveillance. Si Kaya égarait sa barrette favorite, jamais Alice ne la dissimulait pour la garder. Si elle tombait, jamais Alice ne se moquait d'elle comme d'autres enfants le faisaient pour s'élever. Si Sora faisait une bêtise, jamais elle ne lui cachait malgré son béguin pour son frère. Jamais elle ne trahirait Kaya, jamais. Kaya en était persuadée. C'était son amie, et on ne trahit pas une amie.

Ce matin là, Tekoa était venu apporter du beurre, des oeufs et du lait aux parents d'Alice, uniques boulangers du village. Kaya les avait accompagnés, ne pouvant manquer une occasion de voir son amie. Celle-ci voulait jouer à la vendeuse, comme sa mère. Les enfants imitaient souvent leurs parents, mais Kaya ne comprenait pas pourquoi. Il existait une infinité de chemins à emprunter, pourquoi celui déjà tracé ? Pourquoi le sentier connu, battu mille fois ? C'était trop facile, trop fermé pour une imagination fourmillante comme la sienne. Et puis, découvrir d'autres routes était bien plus excitant. Ce que Kaya ne comprenait pas non plus, c'était le concept même de l'argent, ce qui rendait bien compliqué le jeu. Pourquoi échanger des pièces de métal contre des objets ? Pourquoi le papier valait-il plus que le cuivre ? Et pourquoi celui avec un 100 était-t-il si précieux comparé à celui orné d'un 5 ? C'était tellement plus simple de s'aider les uns les autres, tellement plus gratifiant d'être tous amis.
De toute façon, Kaya n'avait pas trop la tête à jouer, elle était bien trop distraite par ce qu'elle avait voulu dévoiler à son amie pendant des semaines avant d'en avoir la possibilité.

Lorsque Kaya était rentrée chez elle après sa chute miraculée, ses parents n'avaient pu se résigner à gronder les deux enfants, trop épris de leur petite dernière. Ils ne cessaient de lui répéter à quel point c'était fabuleux, presque autant de fois qu'ils lui avaient donné leur discours sur l'amitié. Pourtant, eux savaient bien faire bouger des objets sans les toucher, alors pourquoi pas elle ? L'effervescence autour de cet événement était curieuse. Et puis, c'était une émotion tellement personnelle. Ce qu'elle avait éprouvé, elle seule pouvait le savoir, ou plutôt le connaître. C'était trop intime. Eux, la leur, ils l'utilisaient comme une aide ménagère. Pour elle, c'était un cadeau, une force intérieure et protectrice. Elle ne sentait plus le danger, la détresse, juste cette sensation inédite et merveilleuse qui la prenait du fond des tripes et qui la menait haut, très haut, tout en haut, au-dessus des arbres du jardin, au-dessus de la ville, au-delà des frontières.

C'était cela, qu'elle devait raconter à Alice. Entre amis, on partageait tout, en particulier ce qui nous tenait à coeur. Et puis, peut-être même que la petite blonde serait capable de la ressentir aussi, cette sensation magique. 

« Dis, t'as déjà senti quelque chose de bizarre en toi ? » entama Kaya.

Alice la regarda. Ses yeux bleus brillaient de curiosité. C'était ça, que Kaya aimait chez son amie. Elle s'intéressait toujours à ce qu'elle disait. Réellement, pas comme ces gens qui faisaient semblant.

« Comme quand je suis malade ? Ou triste ? »

Kaya ne s'attendait pas à ce qu'elle comprenne immédiatement. Elle s'était entraînée afin de pouvoir exprimer ce qu'elle avait éprouvé en tombant de l'arbre, en s'approchant de la fin. Elle avait essayé de retrouver ce sentiment, mais il s'était évanoui aussi vite qu'il était apparu. C'était une évidence pour elle, et elle ne savait mettre de mots dessus. Ce n'était pas quelque chose qu'on expliquait, c'était quelque chose qu'on ressentait.

À ce moment là, un bruit étouffé retentit, suivit d'un écho aigu. Alice et Kaya se retournèrent et s'approchèrent de l'arbre d'où cela provenait. C'était un oisillon tombé de son nid. Il ne semblait pas être blessé, mais il ne parvenait pas à s'envoler pour rejoindre sa famille. Kaya le prit délicatement dans ses mains et le porta haut, très haut, au plus haut qu'elle le pouvait, mais le nid était trop élevé. Que ressentirait la mère du petit oisillon quand elle verrait le nid déserté ? Et que ferait celui-ci sans famille parmi laquelle grandir ? C'était inconcevable. Il fallait qu'ils se retrouvent. La famille, c'était ce qu'il y avait de plus important. Ça aussi, ses parents le lui avaient appris.
L'oisillon s'éleva alors, poussé par une force invisible, et se remit à chanter. Alice écarquilla les yeux.

« Comme ça. »

À ce moment là, Maya et Tekoa sortirent de la boulangerie. Spectateurs de la scène, ils accoururent, effarés. Tout s'enchaîna alors très rapidement. Tekoa passa sa main sur le front dissimulé sous les fins cheveux blonds d'Alice, et celle-ci retourna à ses pièces de carton.

« Alice ? » 

La petite fille tourna sa tête dans sa direction. Il y avait quelque chose de différent dans ses yeux, quelque chose d'opaque. Le sourire qui se dessina sur ses lèvres glaça le sang de Kaya. 

« Tu viens jouer, Kaya ? On n'a pas fini. Tu dois payer tes articles, sinon c'est du vol, tu sais. »

Maya posa une main sur l'épaule de sa fille, qui était bouleversée par ce à quoi elle venait d'assister. Kaya comprenait. Comme pour enfoncer le clou, Tekoa émit tout haut ce qu'elle redoutait :

« C'est bon, elle ne se souviendra de rien. Kaya, ne montre plus jamais ta magie à un Moldu. »

Ce n'était pas bon. Elle comprenait que ce n'était jamais Alice, qui la trahirait. C'était ses parents. C'était elle-même. Ils avaient tout brisé. Comment les deux petites filles pouvaient-elles être amies si l'une d'elles ne pouvait être elle-même ? Ils avaient tout brisé. Ils avaient piétiné son honnêteté. Effacé d'un geste de main des années d'apprentissage et de belles paroles sans fond. De quel droit se permettaient-ils de contrôler les souvenirs d'une personne ? De l'amie de leur fille ? Des souvenirs la concernant, de surcroît ? Kaya se sentait manipulée, et elle le ressentait encore plus pour Alice, qui en avait l'incapacité. Elle n'avait rien fait, et elle n'aurait rien fait. Elle était loyale, elle aurait menti pour Kaya malgré son honnêteté naturelle s'il l'avait fallu. Ils n'avaient pas le droit de falsifier sa mémoire. Ils n'avaient pas le droit d'effacer son image. Ils la condamnaient à retourner à ses pièces et à ses billets étranges et sans valeur. À l'obscurité. Elle ne découvrirait jamais les autres chemins. Elle ne connaîtrait jamais la sensation de l'illusion. 

Kaya se dégagea de la main de Maya, toujours posée fermement sur son épaule, et se mit à courir, loin, très loin. Elle ne voulait plus jamais les voir. Ils l'avaient effacée d'un coup de main. Cette illusion n'était pas un cadeau. C'était un poison insidieux, s'écoulant lentement dans ses veines, la rongeant de l'intérieur, pourrissant ses entrailles. Elle voulait s'éloigner de lui, partir le plus loin possible. Peut-être, peut-être que si elle courrait assez vite, elle le perdrait en route. Si l'illusion la séparait de son amie, alors elle ne voulait plus d'elle. 

On lui avait coupé les ailes. Tout comme l'oisillon, elle était tombée, mais elle voulait rester à terre. Être une Moldue, comme ils disaient. Pourquoi définir les gens par cela ? Ce n'était qu'une illusion après tout, ça n'existait pas. Pourquoi cette distinction ? Ils parlaient d'égalité, mais où se trouvait-t-elle, l'égalité, quand ils se permettaient d'effacer la mémoire d'une personne impuissante, désarmée ? Ils parlaient d'honnêteté, mais où était-t-elle quand sa nature la plus profonde ne pouvait être révélée ? Ils parlaient d'intégrité, mais où se cachait-t-elle quand elle ne pouvait montrer son visage en son entièreté ? Ils condamnaient son amitié, ses ailes, ce qui la portait. Et personne ne serait là pour la ramasser, pas même cette illusion qui l'avait poussée. 

C'était la désillusion qui la berçait.

Rapides comme le vent et féroces comme le lion - les Griffes Ardentes
Élève du Mois de Janvier 2017
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