1 mai 2020, 18:46
Qui Pleut ?  PRIVÉE 
[ 20 DÉCEMBRE 2044 ]
Rue Charing Cross, Westminster, Londres

Charlie, 15 ans.
3ème Année Double


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Mon crâne est tellement froid que j’ai l’impression de porter un bonnet de glace. *’c’quoi c’bordel…*. Ce n’est pas normal. Le froid n’arrive jamais à me mordre, même quand il est habillé de sa robe de neige.
Un coup d’œil à droite, puis à gauche. Les voitures ont du mal à avancer, alors je me glisse entre elles pour traverser cette grande rue pour la deuxième fois de la journée.

L’image de ces sorciers en robes noires ne me quitte pas depuis qu’ils m’ont renvoyé chercher ma carte d’identité. *Manteaux Noirs*. C’était la première fois que je parlais à l’un des leurs. À Poudlard, tous les Autres disent que les approcher est dangereux, qu’ils sont la peste, qu’ils nous veulent du mal.
Et ils ont raison, le froid qui entoure mon crâne depuis tout à l’heure prouve qu’une Magie destructrice bouillonne dans leurs veines. Une Magie horrible. Déchainée. Foutrement attirante. La glace de mon esprit est artificielle, je sais que la neige qui me frappe la gueule n’y est pour rien. C’est autre-chose, c’est invisible, mais ça appuie fort sur mon corps. *Bien…*.

Je me plante face aux miettes du Chaudron Baveur ; une librairie et une autre boutique bizarre encadrent sa sépulture. « Tss… », je sais qu’ils me voient, là-bas, les Manteaux Noirs, derrière leur voile invisible, miroir-sans-teint, teinté de Magie. Ce sortilège m’intéresse, leur Magie m’attire, mais ils sont abrutis ; leur façon de faire est débile.
Un simple soupir traverse mes lèvres.
Je sors la carte que j'ai dû retourner chercher chez moi, à Whitechapel. Sans trop tourner ma tête, je vérifie la ligne qui les intéresse : « Statut du Sang : Sang-Mêlé ». Ça se résume à peu, tellement peu, comme cette liste que je cache dans le revers de ma cape.
Les Moldus autour passent sans jeter le moindre coup d’œil vers les ruines. Elles sont visibles, mais repoussantes à leurs yeux ; donc invisibles. *J’apprendrais tout*. Une petite pensée qui revient souvent, comme une légère éclaboussure : est-ce que la Magie a ses limites ?

Sans faire attention aux Autres, je me lance vers les bouts déglingués du Chaudron.
Et comme si je traversais un simple mur d’eau, très fin, je suis déjà de l’autre côté de la Magie ; là où se tiennent les sorciers-à-la-robe-noire.
La tension vide de vie reprend son écrasement dans mon corps ; comme tout à l’heure. Une pression que je ne comprends pas. « Hhh… ». *Encore…*. Ma respiration s’allonge comme si l’oxygène manquait, mais ce n’est pas ces Autres-là qui provoquent ça, c’est leur foutue Magie ; tellement différente de celle que je connais.
Je croise des yeux bleus. Un homme aux traits doux, mais au regard sauvage. Il a l’air d’être en colère ; peut-être contre lui-même. *C’juste que…*.
Sans pouvoir m’en empêcher, je jette un regard derrière moi.

Là, ils marchent, ces Autres. Calmes. Sans qu’ils me voient alors que je peux les observer d’ici, invisible. « Hh-hh… ». *Mais bordel*. Et je suis rappelée par l’écrasement. Il y a quelque-chose qui ne va pas au cœur de cette Magie d’invisible. J’arrête de me tordre le cou en me reconcentrant vers… ce sorcier qui s’approche de moi.

C’est le même homme que tout à l’heure. Et, exactement comme il l’avait déjà fait, sans un seul mot, il tend sa main ouverte. Alors je l’imite en silence, lui tendant ma carte, l’observant dans son regard clair, dérangeant. Ce n’est pas une clairière, mais plutôt un désert ; très dégagé, mais sec. Tranchant. Silencieux.
Au cas où il est Legilimens, je me ferme totalement. Ma conscience est en apnée, et ma mâchoire est serrée pour l’empêcher de glisser.

Vous avez quinze ans ?

Ouais, sans même réfléchir.

Et ses yeux se mettent à me voir réellement.
Comme… quelque-chose, lui aussi. Il cache. Son regard se balade sur mon corps, pendant que je me balade dans son regard. Tout est flou, sous cette Magie. J’ai froid alors que je n’ai jamais… Jamais. *’l’temps prend son temps*. Je raconte n’importe-quoi. Le froid se balade sous ma peau, pendant que je vois une baguette apparaître. *Moi ?*.
Je suis de Sang-Mêlé. Il ne peut rien m’arriver.

À l’extrémité de son réceptacle, une petite lumière blanche se met à éclairer ma carte. En silence. J’entends, pourtant. Son arme tordue est en train de gueuler de toutes ses forces, dans le silence. *Qu’est-c’qu’ils t’ont fait ?*. Ses rainures sont sèches, sans vie, elle a soif. Bordel. Ta baguette a tellement soif ! « Allez-y ». *Hein ?*. La baguette disparaît, et le regard sec prend sa place.
Comme une bulle qui éclate, le froid transplane ailleurs. Hors de moi.

Merci, comme face à tous ces abrutis des galeries.

Alors que je reprends ma carte de Sorcière, je me rends compte que ma respiration est redevenue normale. Tout est beaucoup trop normal.
Un pas.
Je croise le regard marron d’une petite femme ; j’ai l’impression qu’elle est en train de me bouffer à l’intérieur de ses pupilles. Lentement.
Deux pas.
Qu’elle y prend plaisir.
Trois pas.
Bordel, je trouve tout ça dégoutant, mais ça m’attire.
Quatre pas.
Je détourne les yeux pour les planter dans l’allée qui s’étale devant moi.
Cinq pas.
Je traverse encore une fois le mur d’eau sèche. Et une inspiration profonde défracte ma gorge.

La blancheur de l’allée ne me fait pas mal aux yeux, il n’y a aucun reflet du soleil par ici ; caché loin au-dessus des nuages.
Encore une fois, sans pouvoir m’en empêcher, je me retourne pour observer les quelques miettes du Chaudron Baveur. Elles sont là, étalées. Et les regards d’envie, de sécheresse et de dureté sont derrière, là, pavanés. Ils me voient, mais je ne les vois plus. Je suis comme ces Moldus, incapable de supporter une Magie aussi bizarre.

Je crache soudainement par terre. « Ouais, j’ai quinze ans abruti ». Un léger murmure ; le sceau d’une promesse qu’un jour, je reviendrais plus forte.

Quand je tourne sur moi-même, j’entends mes bottines grincer contre la neige loin d’être tassée. Le Chemin de Traverse s’étale face à moi, je le vois enfin réellement et… *Qu’est-c’que…*. Il est vide. Tout est vide.
Tellement vide.

Il n’y a que deux longues lignes, traces d’une charrette qui était en train de disparaître au fond de l’allée, au détour de la banque. C’est tout. Il n’y a personne d’autre. Pas le moindre signe de vie.

Mais…

Je fais un pas dans la neige trop calme ; sans comprendre pourquoi tout avait l’air d’être mort. Il y avait quelques lumières dans certaines boutiques, tout était intact, sans le moindre signe de panique ; c’est comme si un sortilège avait fait disparaître tous les Sorciers d’un coup. *Les Manteaux ?*. Je suis venue que deux fois dans ma vie dans cette allée, et ça grouillait d’Autres à chaque fois. « Aucun sens… ».
Ma main droite se pose sur ma ceinture. *Merde*. Un réflexe inutile, puisque je n’ai pas le droit d’utiliser ma baguette. *'c’juste au cas où… juste…*.

Sur ma droite, une lumière jaune éclaire deux grandes vitres, protégeant quelques ingrédients que je cherchais. *Là*. Alors sans réfléchir une seconde de plus, je m’avance sur la neige poreuse pour pousser la porte d’entrée.
Dernière modification par Charlie Rengan le 1 mars 2021, 18:43, modifié 4 fois.

24 févr. 2021, 18:05
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Deux Silhouettes se découpaient nettement, se frayaient leur chemin sur une route quasiment déserte en cette période hivernale durant laquelle les rues sont agitées des plus téméraires, ou de ceux poussés par une urgente nécessité. L’adolescent était convaincu qu’il aurait pu y aller seul, mais en ces temps d’agitations et de dangers, son Opa avait été inflexible et avait insisté pour se faire son chaperon au moins jusqu’à l’entrée dans la boutique. Il n’était malheureusement pas parvenu à le persuader que ce n’était sans doute pas une sage décision compte tenu de sa santé que Hjúki sentait déjà déclinante. Il s’en voulait de lui faire affronter ces vents et sa tête pivotait régulièrement pour sonder l’état de l’adulte, comme s’il craignait de le voir s’écrouler brusquement sans prévenir. Cela était déjà arrivé, une fois, en intérieur heureusement. Au cœur d’une ville que peu fréquentée, biannuellement peut-être, il n’y avait pire endroit selon lui. Il n’était pas préparé. Sans doute le plus raisonnable aurait-il été de renoncer, mais cette idée n’avait pas même effleuré le jeune homme, la logique ne suffit pas à dissiper certaines obsessions teintées du tourment. Le rythme poudlarien était de plus en plus accablant, et il ne pourrait pas raisonnablement plus longuement abuser de la précieuse Potion que son aïeul avait dégoté chez Sisyphe, il paraissait que c’était le genre de médication qui développait l’accoutumance. C’est pourquoi il avait scruté de multiples protocoles dans les manuels référents qu’il détenait du cours, ainsi que dans d’autres que son Opa avait conservés, suivant une tradition allemande différant sur quelques points de celle à laquelle il avait été initié. Un prototype avait germé dans l’esprit de l’adolescent qui avait mis en perspective plusieurs breuvages aux effets analogues.

Étonnamment, ce n’étaient pas lors des séances dans les cachots mais dans son temps libre ou chez lui, lors des congés scolaires, qu’il avait le plus préparé de Potions. Il souriait au souvenir des plus belles Volutes qu’il avait suscitées jusqu’alors. Quelle idée de les enfermer entre six pans de murs pas même coupés de fenêtres, dans les souterrains. Nulle part il n’avait lu que Sol ou une source de lumière quelconque ternissait les propriétés d’une préparation. Si ce postulat était avéré, leur enfermement dans les cachots du château aurait fait sens. Tant avaient besoin d’absorber les rayons argentés de Máni, c’était bien la preuve des bienfaits célestes, des Astres sur ces mixtures. Cette proximité des chaudrons, ce manque d’air ne pouvaient en réalité conduire qu’à la suffocation et au mélange importun des émanations des contenants serrés les uns contre les autres. Si la Couleur tout au long du processus était d’une importante primordiale, les inventeurs Potionistes s’imaginaient-ils vraiment une classe d’enfants regardant à une lumière tamisée et non naturelle la surface du liquide ?

Le visage de son Opa s’imposant juste devant lui mit fin à son fil de pensées, ils étaient vraisemblablement arrivés. Le voyant ouvrir la porte pour lui permettre d’entrer, ayant compris que son aïeul avait certainement besoin de profiter de quelques minutes en intérieur pour se réchauffer un peu avant de reprendre la route, l’adolescent ne fit de commentaire, même s’il aurait préféré être déjà lâché. Il n’était tout de même pas un frêle oisillon.


« Tu es sûr que… ? »

Il essayait sans doute de faire une subtile allusion à son anniversaire le jour prochain, le jeune homme le soupçonnait déjà de ne pas aller dans les autres boutiques pour affaire personnelle mais pour essayer de lui trouver quelque chose qui lui ferait plaisir, mais il n’avait en tout cas formulé aucun souhait.

« Non, pas vraiment. »

Alors que Opa se frottait les mains pour faire revenir la circulation sanguine avant de risquer de finir les doigts congelés, l’adolescent glissait les siens vers sa poche où cette extrémité de branche était habituellement glissée. *Bientôt.* Il entretenait des rapports complexes avec elle, la magie de baguette n’était à l’évidence pas sa préférée, ou du moins était enseignée selon des limites fort outrageantes pour l’être cultivé aux sources de savoir les plus antiques qu’il était. Des formules latines, sous une forme très tardive du latin, de surcroît… Il était certain de pouvoir un jour trouver des racines bien plus puissantes, bien plus originelles. Qui avait décrété que les arbres ne comprendraient qu’une langue barbare, encore fort astreignante par certains aspects ?

« Je me réjouis que tu aies trouvé un substitut, j’espère qu’il te soulagera comme tu l’espères… »

Sa fin de phrase fut avalée par une forte quinte de toux, en réaction de quoi Hjúki essaya d’approcher, en un semi-mouvement, incertain de l’attitude à adopter. Il commençait à regretter, évidemment que ce ne pouvait pas être sans la moindre séquelle pour son Beschützer. Soucieux, il le vit toutefois se remettre et tenter un signe rassurant, comme si ce n’était rien, même si son Enkel n’était pas vraiment dupe.

« J’suis désolé, je n’aurais pas dû insister pour qu’on y aille. »

« Ne t’inquiète pas pour moi, mein Mond, prend soin de toi d’abord. »

Plus facile à dire qu’à faire. Son Opa se redressa tout de même, arborant un sourire qui voulait lui communiquer que tout irait bien. Ses mains étaient de nouveau mobiles et d’un teint moins anormal, il pouvait se tenir droit. Ils avaient déjà parcouru le gros du chemin, rebrousser maintenant ne ferait pas sens, le mal était fait. Le jeune homme se laissa enlacer par l’adulte et le vit repartir. Il ne réprima pas sa grimace entre le remord et l’inquiétude. Lâchant un long soupir, obtenu de tout l’air accumulé en ses poumons au terme de ce bref épisode en lequel sa respiration n’avait pas été sereine, il se tourna vers les rayons garnis d’ingrédients. Il était dans son domaine. Closant ses Perles-de-Nótt il reprit après cette expiration une grande bouffée de cet air chargé de senteurs mêlées. Rien de comparable à la Réserve. Une abondance entêtante. Guidé par l’intensité de certaines effluves, sans encore rouvrir les yeux, il se dirigea alors vers les bouquets olfactifs dont il se savait avoir besoin.

1 mars 2021, 18:41
Qui Pleut ?  PRIVÉE 
* Apothic'herbes… quel nom d’merde*. La porte est bizarrement lourde dans ma main, elle me donne l’impression d’être en titane. Je contracte mes muscles un peu plus fort pour m’engouffrer dans la boutique.
Un air chaud se dépose sur ma peau *ahh…* alors que la lourde porte se referme dans mon dos. Face à moi, des produits partout. En haut, en bas, de travers, aux extrémités. Ça dégueulait dans tous les sens.

Je tapote mes bottines pleines de neige contre le sol, tout en observant la disposition des ingrédients. *C’est une épicerie c’bordel*. Ma tête est tirée en arrière par le poids de mes cheveux mouillés. *P’t’être commencer par là*. D’un geste détaché, j’enroule ma queue de cheval autour de mon cou — sur le col de ma cape — avant de m’avancer entre les étagères.

Bien… il y avait tellement d’ingrédients partout que ça me donnait d’avance mal au crâne ; mais je ne voulais pas demander au gérant où étaient cachés ceux que je cherchais. Parcourir les rayons allait au moins me faire réviser cette matière que je détestais : la Potion. *Bien…*.
Un petit éclat tinta dans ma conscience. Les vieux souvenirs d’alchimie avec mon père se baladaient tranquillement dans mes pensées.

Un sourire crispé enfonça ma tronche. *C’tellement vieux*. On faisait vraiment n’importe-quoi avec tout ce qui nous passait par les mains, mélangeant des minéraux avec d’autres matières au hasard, juste pour voir si les bulles d’ébullition allaient se mettre à éclater au ralenti. C’était vraiment n’importe-quoi, mais ça nous faisait rire.
Maintenant, à Poudlard, l’alchimie était devenue beaucoup trop sérieuse. Trop de potions pour pleins d’effets qui ne m’intéressaient pas. Les sorts étaient tellement plus efficaces.

J’écrase un soupir plein de souvenirs par terre, que je frappe comme la neige qui collait à mes bottines. *Tss…*. Je dois me concentrer, je suis déjà assez en retard comme ça.

Les noms des ingrédients que je cherchais n’arrivaient pas à me rester en tête.
Alors que j’observe les formes — toutes très différentes — de ce qui trainait sur les étagères, je sors la liste d’ingrédients de ma cape. Et je tombe sur deux gars. Là. Face à moi.
Les bras emmêlés, les corps collés. *Que…*. Avant même d’avoir le temps d’y réfléchir, ils se décollent déjà ; et se séparent. *’foutent quoi, là ?*. L’un part. L’autre reste ; tendu comme une corde de piano. *Et moi, ’qu’est-c’que j’fous ?*.

Mes paupières clignent.
Pourquoi est-ce que je regardais ça ? *Y’a rien à voir*. Il fallait que je me grouille.

D’un mouvement sec, je bascule mon regard vers la liste d’ingrédients qui pend dans ma main. *Poudre de pierre de lune*. Est-ce que c’était cher, de la pierre de lune ?
J’avance dans le rayon tout en essayant de rassembler mes souvenirs concernant cette pierre. *Elle est blanche… Ou bleu ?*. Ma main se colle contre ma tempe pour essayer de mieux malaxer mes pensées. *’l’est… j’sais plus…*. Rien à faire, je ne me rappelais plus du tout.
Je devais faire le tour de toute cette boutique en regardant chaque libellé pour trouver ce que je cherchais.

Un long soupir s’échappe entre mes lèvres.

1 mars 2021, 20:10
Qui Pleut ?  PRIVÉE 
Assailli, il démêle avec doigté les notes selon leur nature, distingue les effluves en chemins distincts parmi celles qui lui sont familières de tant d’années de pratique. Il oscille vers les multiples directions possibles qu’il décèle, dans son esprit se dessine déjà le trajet vers les parties végétales et florales, vers les parties fongiques, vers les parties animales, vers les parties minérales. Étrangement, certains ingrédients supposés se conserver en pots, comme s’ils n’étaient pas tout à fait hermétiques, se manifestent aussi dans la composition qu’il intègre et dont il sépare avec plus de clarté les différentes voix, les différents instruments à chaque inspiration. Selon ses recherches, il avait plus de chance de trouver la partie active parmi les herbes, il isole donc ce sillage olfactif et se met à le suivre d’une démarche ferme mais qui n’est sans doute pas très droite au regard extérieur. À mesure qu’il approche il perçoit de nouvelles fragrances. Y aurait-il plus au fond de la boutique des éléments qu’il n’aurait su déceler au premier abord ? Ses paupières sont toujours closes mais ses sourcils ont déjà commencé à se froncer, alors qu’il doit gérer ce nouveau motif complexe qui ne lui est absolument pas habituel. Jamais il n’avait senti ce mélange exact en préparant des Potions. Bien sûr, un Potioniste a l’habitude d’être assailli de mélanges d’odeurs. Depuis la quête des ingrédients en un lieu qui accueille une immense quantité de chacun et les entrepose si proche l’un de l’autre ; perdent-ils déjà un peu de leur pouvoir par ce moyen de conservation, où l’air s’en imprègne, leur vole leurs senteurs idoines ? Ensuite le travail de raffinement, où il s’agit parfois d’isoler la partie sollicitée, de réduire en morceaux ; dans une salle de cours où ce processus était répété autant de fois que d’élèves ou binômes, à des stades d’avancement désynchronisés. Pourtant, ce mélange l’intriguait, même en tenant compte du lieu où il se trouvait.

Tentant d’en faire abstraction ─ il s’intéresserait à la question plus tard ─ il continuait sa route des herbes. Indéniablement son nez sentait la force végétale croissante, mais aussi… celle non identifiée toujours plus forte. Volontairement, involontairement, qui sait, sa Silhouette dévia, oscillant entre deux voies entrecroisées, pas si distantes l’une de l’autre. Ce n’était pas inconnu en fin de compte, et il avait cette impression que ce mélange ne formait qu’une unité. Qu’est-ce qui n’est qu’un mais dégage pourtant de multiples odeurs ? Une Potion, évidemment, mais ici normalement les ingrédients proposés sont isolés, leurs senteurs ne devraient pas batailler l’une sur l’autre de cette manière... Il approche encore, irrémédiablement, peut-être arrivera-t-il à mettre le doigt sur la définition de ces effluves avant le choc. Dans le château, elles sont possibles dans le château. *Humaine !* C’est une odeur humaine… Habitué à garder de bonnes distances physiques avec ses camarades, il est rarement assez proche d’autrui pour la percevoir ainsi mais il lui arrive de capter des sillages puissants qui marquent les couloirs, il lui arrive de s’asseoir à un pupitre et de sentir la présence du prédécesseur, il lui arrive d’arriver dans sa salle commune et d’être assailli de cette effervescence humaine, corporelle. In extremis, il met fin à sa course, s’empêchant de lui rentrer dedans, qui que soit cette personne à l’origine de cette odeur humaine qu’il a mis tant de temps à identifier. Ses Perles-de-Nótt se dévoilent brusquement alors que son corps se fige, debout, tout près de… une châtelaine aussi, sûrement. Ce n’était pas passé loin.


« Purée ! »

Un vertige immense l’a pris à retard, alors qu’il réalise la catastrophe évitée de peu, alors qu’il réalise qu’il a plongé la tête la première dans ce mélange si marquant. Il cherche plus à identifier les senteurs que la personne. Par exemple, il enregistre que les cheveux mouillés ont certainement contribué à en faire une plus forte émettrice, l’eau a parfois un pouvoir d’intensification. Il aurait pu considérer qu’elle n’était rien de plus qu’un obstacle olfactif, la contourner et attraper simplement les produits qu’il recherchait mais quelque chose l’a comme pétrifié. À cette distance il commence à reconnaître que ce ne lui est pas inconnu. Il est déjà passé d’une manière ou d’une autre par des routes communes entre les murs de pierre. Un rare lien sensoriel qui se conserve à distance passe par l’odorat, cela Hjúki l’avait compris depuis les toutes premières lettres que lui avait fait parvenir Opa à ses débuts à Poudlard. Plus que les mots contenus dans les missives, il humait le papier, à la quête de notes familières. Pourquoi cette odeur humaine qu’il connaissait sans la connaître avait-elle le pouvoir d’effacer celle des herbes ? L’adolescent recule d’un pas. Leur proximité est moins inappropriée. Le champ s’élargit à nouveau. Pourtant, il oscille toujours, même en retrouvant les multiples chemins. *Quel Parfum es-tu ?* Mais il n’ose pas demander, se nourrissant en silence du mélange, de cette fragrance de Potion humaine.

4 mars 2021, 20:30
Qui Pleut ?  PRIVÉE 
*Racines de gingembre…*. Non. *Crochet de serpent*. Non plus. *Limaces à cor…*. Mes paupières clignent. *Hein ?*.
J’approche mon visage de cet espèce de terrarium qui n’est qu’une cage avec quatre murs de verre, moche, pleine de limaces à cornes. *Pourquoi elles sont vivantes ?*. Leurs corps se tendaient lentement vers moi, comme s’il venait de me remarquer.
Essayant de rassembler mes vieux souvenirs, je me rappelais d’une potion où j’avais utilisé ces limaces, mais aucun moyen de me souvenir si elles étaient vivantes pendant la préparation.

À Whitechapel, j’étais habituée à voir ces bestioles partout quand il pleuvait. Il y en avait dans tous les sens au milieu des ruelles, alors qu’en trouver une seule par temps ensoleillé était impossible. Elles me donnaient l’impression de sortir de quelques fissures dimensionnelles qui se montraient uniquement à la tombée de la pluie.
Pourtant, les limaces de mon quartier n’avaient rien à voir avec celles qui remplissaient ma vision. *’d’la magie là-d’dans*. Celles qui pointaient leurs cornes vers moi étaient beaucoup plus vibrantes. Je ressentais quelque-chose — de très faible — que je soupçonnais être un lien magique entre nous. Les autres limaces de Londres n’étaient que des trucs visqueux, entre la vie et une mort décidée par les semelles des passants.
Alors que là, face à moi, je partageais une sortie de composition magique avec ces créatures. J’arrivais à ressentir quelque-chose en les voyant se tendre vers moi, la pulpe de leur magie me touchait, invisible mais palpable. *Ça m’rappelle…*. La matière de Soins aux Créatures Magiques que j’ado

Purée !

*Proche !*. Je fais un pas de côté, alors que mon autre jambe se contracte. *Bordel !*. Mes mains se lèvent brusquement, et mon regard lacère tout ce qu’il traverse jusqu’au… *’gars de t’à-l’heure ?* et ses yeux totalement cachés.

Mais…

Ce n’était rien.
Le gars — plus petit que moi, mais plus vieux — était planté là, comme un poteau. Mon souffle reprend sa mesure, légèrement accélérée par cet intrus dans mes pensées.
Son unique mot avait résonné comme un hurlement à mes oreilles.
*’qu’est-c’qu’il fout ?*, demande ma conscience, durcie par ce gars-à-l’enlacement.
Il recule d’un pas.
Je ne bouge pas d’un centimètre.
Pendant qu’il se fige comme une photo, le visage détourné du mien. *Oh*. Le lien magique, là, lui. *C’toi ?*. Beaucoup plus fort que les limaces à cornes. Une magie timide, mais large. *Large ? Pourquoi j’pense à c’mot ?*. Une grimace me tord le visage, mais je fais exprès de ne pas la repousser.

T’allais m’rentrer d’dans, je l’accuse de ma voix et de mon ton serré, j’suis pas assez grande ?

Pourtant, mes mots ne sont pas durs. Ni doux. Ils sont juste curieux de ce gars. *’m’a déconcentrée*. Je méritais des réponses. *Avec sa magie, là*.
C’était bizarre. Depuis mes entraînements avec la Sous-Directrice, j’avais l’impression de commencer à ressentir la magie des Autres.

4 mars 2021, 22:36
Qui Pleut ?  PRIVÉE 
Potion mais en réalité elle n’avait de commun que le mélange, elle n’émettait aucune senteur identifiable propre à un ingrédient familier qu’il aurait pu déjà employer au sein des diverses préparations passées entre ses mains, lors des danses qu’elles exécutaient autour d’un chaudron. Cette complexité, si rétive à révéler ses composantes, résistant avec force aux tentatives de démêlement n’avait rien d’étonnant : ce n’est qu’au prix des pires horreurs que le parfumeur Jean-Baptiste Grenouille parvint à l’enfermer en un flacon. Hjúki avait au moins quelque conscience de l’existence d’un être derrière une odeur, et n’arriverait probablement jamais à un tel extrême, aussi obsédante lui serait sa fascination pour les entrecroisements. Peut-être ne s’agissait-il pas de reconnaître toutes ses notes, mais au moins de les détacher de la masse chargée que dégageaient déjà les trop nombreux produits entassés en cette boutique.

Quand il aura tranché nettement ces deux natures distinctes qui se confrontaient en un espace trop confiné, il recouvrirait probablement une marge de manœuvre convenable. Techniquement il en représentait une troisième, mais puisqu’elle l’accompagnait depuis tout le long de son existence, il ne la comptait pas vraiment dans l’équation des éléments étrangers puisqu’elle était sa fondation inébranlable ; il n’existait pas d’élément nul comme base. Trancher… l’adolescent a des vœux bien irréalistes vis-à-vis d’émanations aussi volatiles, qui ne connaissent aucun joug.

Ses vaines tentatives de détacher des inséparables sont coupées par une voix, les autres notes d’air soufflé. Affairé à ses délicats traitements, l’approche et le juron qu’il avait laissé échapper en guise de premier contact involontaire étaient déjà partis bien loin dans ses préoccupations. Il pivote la nuque et constate qu’en effet, il a besoin d’incliner un peu le menton pour happer le haut de sa Silhouette dans son champ de vision. C’est certainement mieux qu’il se soit éloigné, une confrontation trop proche avec une telle différence de taille aurait été gênante. Pourtant, il est quasiment sûr qu’elle ne fait pas partie des dernières années. Peu importe, qu’est-ce qu’il en a à fiche des filles de Poudlard plus jeunes ou plus âgés ou que ne sait-il encore. Il tient toutefois à apporter un précision.


« Presque, seulement. Il est impossible de te confondre avec un ingrédient de Potion, j’ai seulement mis un peu plus de temps que prévu à te comprendre… ou plutôt ton Parfum-d’humaine, s’entend. »

Sa formulation a sûrement un côté maladroit. Il est vrai qu’habituellement, le jeune homme est beaucoup plus réactif et n’approche jamais le bord d’aussi près. De ce fait, normalement, il n’a pas à chercher à s’expliquer de quoique ce soit. Là, il est déjà trop tard pour la dissimulation, il est trop tard pour les précautions, il s’est fait avoir par lui-même.

« Je ne t’avais pas vue parce que… »

Cette fois il parcourt par le Sens qu’il avait occulté, à savoir par la vue ces étagères croulantes sous le poids de trop d’éléments issus de trop nombreuses natures différentes.

« … il est impossible de s’y retrouver par la lecture ou par l’aspect dans une configuration aussi charivarique. En fermant les yeux je pensais mieux trouver les pistes olfactives mais je n’avais pas prévu la tienne. »

Soupir. Les éclairs visuels desquels il s’était soustrait le frappent en désordre, en excès : il avait eu bien raison de s’en protéger. Contrairement à elle, il ne supporterait pas de se faire submerger par l’observation visuelle des rayons à la présentation si peu soignée. Les auras de chacun des ingrédients n’étaient même pas correctement séparées les unes des autres. Elles s’avalent et le seul moyen qu’il ait trouvé est de détecteur leurs fragrances, de sorte à arriver sans ambages au noyau. Hum… est-ce qu’il devrait aussi s’excuser ? En soit, il n’a pas vraiment… presque, comme il l’a dit.

« Je crois qu’à présent je sais assez ton mélange pour… c’est comme diffracter les Potions, tes ingrédients ne sont pas ceux d’ici. Je devrais m’y retrouver sans plus… »

Ne lui rentrer dedans ? Ou pire, dans les étagères ? Il n’a pas trouvé les noms mais les fils se sont suffisamment éloignés pour qu’il puisse déterminer quels sillages éviter pour ne pas reproduire ce genre de maladresse qui guettait nécessairement.

8 mars 2021, 20:15
Qui Pleut ?  PRIVÉE 
Un début de quelque-chose que je n’arrive pas à nommer, ni à décrire, ni à imaginer, ni à composer. C’est une sensation tellement flottante *Pas comme d’l’eau*. Non, aucun mot ne pouvait y être collé. C’est juste une sensation ; sans nom, mais que je connais. Les Adultes à Poudlard portent souvent sa trace. *Réponds*. Ce quelque-chose d’invisible que je cherche à m’approprier.

Ce gars, là, détient quelques réponses, j’en suis sûre.
Il se met à parler. *Presque ?*. De me confondre avec un ingrédient de potion. Impossible ? *Mon parfum-d’humaine ?*. Ses mots sautent d’une idée à l’autre, pendant que je ne comprends pas pourquoi il me parle de mon parfum.

Avec ses mots, je prends conscience de mon nez. Une longue inspiration le traverse en cet instant. *Gros bordel*. Il y avait trop d’odeurs différentes qui étaient tellement mélangées entre elles que l’harmonie était crevée depuis longtemps. C’était comme appuyer sur les quatre-vingt-huit touches en même temps, ignoble.
Aucune subtilité, tout gueulait. *’impossible d’séparer quoi qu’ce soit*. Et lui, là, avec ses mots bizarres, il osait me raconter qu’il me sentait ? *Mais…*.
Ses autres mots sont déjà là, avant même d’avoir le temps de réfléchir à ceux qui me tournent dans le crâne.

*Charivarique ?*. C’était quoi ce foutu mot ?
Je connaissais tellement de mots compliqués qu’en entendre un inconnu me déconcentra totalement du reste. *L’bordel ?*. Au contexte de sa phrase, « charivarique » ne pouvait pas avoir un autre sens que « bordel ». Il avait même raison, lui, c’était le bordel ici. *Parfum charivarique*. Mes pensées accrochaient ce mot, se l’appropriant rapidement dans mon spectre.
Pendant que je rattrape le fil des mots qui s’allonge. Étalé comme un oiseau dans le ciel. *Mes ingrédients…*. Jusqu’à ce que le fil s’arrête d’un coup, sans suite, sans fin.
Mes yeux ne quittent pas les jolis cheveux sombres qui tiennent mon esprit contracté. *C’est… C’est tout ?*.
De sa bouche, j’ai entendu beaucoup de mots que je comprends sans en toucher le sens. Je sens que je rate une information importante. Je ne suis pas assez concentrée, il venait juste de m’arracher du filin des limaces à cornes.

Ce gars, ce qu’il me disait, c’est que j’avais un parfum, alors que je n’en mettais aucun ; et que ce truc qui colle à ma peau est composé d’ingrédients différents. *Bien*. Ça voulait dire que je puais ?
D’une jolie ou dégueulasse odeur, je m’en foutais. Tout ce que je retenais de ses mots, c’était cette odeur. La mienne.
J’avale ma salive.

Tss…

*J’aime pas ça*. Cette sensation tord mon visage.
Je ne savais pas vraiment si c’était à cause du simple fait de dégager une odeur, ou que cette odeur-là soit sentie sans que j’en donne mon autorisation. « J’aime pas qu’on m’renifle », articule lentement ma bouche, poussée par mon esprit crispé.
Bordel, mon corps est contracté.

Je recule d’un pas. Mettre de la distance, encore plus, sans trop m’éloigner.
Cette sensation repoussante était en train d’étouffer totalement celle que je recherchais depuis le début, celle-qui-n’a-pas-de-nom. *’Dieu j’sais même pas c’que j’dois…*. Le filin magique. C’était la chose la plus importante.

Une nouvelle inspiration réveille mon odorat. *Impossible*. Il utilise la force de la Magie. *Sort’ ou potion*. Pour réussir à me sentir, il doit avoir faire quelque-chose à sa magie.
Percevoir les spectres d’odeurs différentes dans ce gros bordel était impossible naturellement. Pas vrai ? *Juste impossible*.

Mais c’pas grave, j’veux juste savoir c’que t’utilises pour m’sentir.

Je ne prends aucun détour, ni utilise aucune allusion.
Les mains enfoncées dans les poches de ma deuxième cape, mes yeux ne quittent pas sa chevelure. *Réponds*. Je n’oublie pas que le gars a une magie bien plus développée que la mienne ; je ne sous-estimais plus personne depuis un bon moment.
Et s’il avait provoqué — au début — le réveil de la sensation-sans-nom, ça voulait dire qu’il n’était pas n’importe-qui.
Dernière modification par Charlie Rengan le 19 mars 2021, 15:02, modifié 1 fois.

8 mars 2021, 21:42
Qui Pleut ?  PRIVÉE 
Il ne les a certes pas, mais une part de lui les convoite, ces noms. Il aimerait être capable de saisir ce Parfum si complexe, présenté à lui tel une tentation immense ; à quelques pas seulement de lui, qui prend le pas sur toutes les senteurs connues. Les ingrédients de Potion, il les a manipulés et remanipulés sous de multiples formes, il est aisé de distinguer le familier, mais elle est tout le contraire. Il a certainement déjà capté de minces vestiges grossièrement conservés par les pierres que Rowena n’a conçues à cet effet. S’il apprécie leur froideur presque inaltérable comme régulateur thermique opportun, il en déplore l’acoustique et ses échos si approximatifs, il en déplore cette même froideur qui accroche inégalement les courants volatiles. Cette boutique ne reçoit pour autant pas plus de crédit à en croire ses Sens ; laisser les propriétés invisibles et légères de ces précieux éléments dégueuler en désordre et se perdre était sans doute pire. Un dangereux cocktail mal contenu qui pourrait le laisser tout enivré, saoul et titubant de la myriade d’assauts s’il ne prend pas garde. Mais il ne peut pas retenir, son nez lui est ici son seul guide, le plus fiable ; celui qui l’a entraîné et que lui a entraîné depuis les tous premiers mélanges, les plus simples. Quand la superposition de deux notes seulement déjà l’émerveillait ; qu’il était encore loin de savourer les accords de septième ou même de neuvième. Onzième ? Peu ont de telles mains.

Le jeune homme est suffisamment distant pour ne pas recevoir trop intensément le goût du souffle qui s’échappe des lèvres de celle dont émane l’entremêlement mais cela ne suffit à occulter entièrement la petite torsion dans l’air, la pichenette, le renouvellement. Une infime reconfiguration. En miroir, elle a aussi reculé, un écart qui se prête à se jauger. S’échapperont-ils ainsi ? Pas en avant, pas en arrière ; pas en arrière, pas en avant. Maintenir vainement un semblant de distance alors qu’imprimée dans sa mémoire olfactive, il ne peut pas en faire abstraction dans le sens de se persuader qu’elle n’est pas. Elle est toujours cette énergie, cette essence complexe présente qui l’atteint en outre de toutes les autres. Il avait pour projet de la mettre en sourdine, mais il constate qu’il lui est bien plus simple de faire l’inverse, de repousser toutes les parties identifiables pour se concentrer celle qui ne demande qu’à l’être.


« Je n’ai pas reniflé. J’ai juste… je respire, en conscience. Pas que pour respirer. »

Renifler, c’est moche. Et il ne croit pas que ses inspirations soient moches. Elle ne voit pas, elle ne sent pas ce qu’elles lui transmettent ; s’il trouvait le moyen de lui donner à voir, elle comprendrait que cela n’a rien de moche, que cela n’a rien de… reniflant. Ses respirations sont concentrées, en conscience. Si certains laissent le réflexe travailler pour eux, se charger du cycle d’alimentation des poumons, du cœur, du cerveau et de quelque organe nécessitant cet échange aérien ; Hjúki est celui qui travaille ce que chaque élévation de la poitrine lui apporte. Il charge ses poumons de l’atmosphère à dessein, il ne peut pas oublier le fait qu’il respire. Geste naturel mais orné, ouvragé par une conscience de Sens. Oubliant presque le cadre, le contexte ; il s’imagine comme humant un flacon pour tenter de retrouver tous les ingrédients qui auraient été employés. Il comprend bien que ce n’est pas tout à fait à sa portée. Sa demande le dirige, il ne considère pas que sa démarche est secrète ; il est disposé à partager tout haut ses cheminements, pour autant qu’elle parvienne à suivre ses tortuosités.

« Pour toi, pour ton Parfum, il me manque le vocabulaire, le bon champ d’où tirer les termes. J’ai appris à identifier quasiment tous les ingrédients qui me sont passés entre les mains, en les isolant d’abord pour capter leur essence… capter leur pouvoir aussi, pour autant qu’il soit perceptible. Puis leurs mélanges, petit à petit. Un peu comme reconnaître une note, puis une note sur une note, et encore une. La tierce, la tierce sur la tierce, la quinte creuse ou remplie. Je sens la composition qu’ils forment. S’ils sont ma langue, tu n’en fais pas partie, et je te sens aussi intensément aussi parce que tu n’es pas que végétale ou minérale ou autre. Tu n’es pas comparable, dans ta complexité organique. Organologique, comme un instrument. »

Pour cette dernière analogie il s’est laissé guidé par la parenté sonore correspondant singulièrement à son idée, à ce qu’il absorbe. Hjúki redirige son attention sur elle – détourné qu’il avait été par ses pensées en paroles – et s’interroge. Il n’a pas les dénominations du Parfum, mais si elle est vraiment un instrument, lequel est-elle ?

28 mars 2021, 18:27
Qui Pleut ?  PRIVÉE 
Il ne bouge pas, poteau de son état.
L’attente de sa réponse m’oblige à caler mon bassin plus confortablement sur mes jambes, reposant tout mon poids sur celle de droite pour laisser l’autre se reposer.
Au creux de cette accalmie, je me rends compte que ça fait un bon moment que je n’ai pas eu envie de m’asseoir de fatigue ; au moins, mes entraînements n’étaient pas complètement inutiles. *Tss…*. Même si le résultat était encore très loin de ce que je cherchais. « Je n’ai pas reniflé ». Ma conscience se focalise brusquement sur ses mots.
*Ça j’sais bien*. Il fallait qu’il arrête de me faire languir parc

J’ai juste…

L’esprit forcé au silence, je referme ma bouche, le regard toujours fixé sur ses yeux-de-cheveux. *Tu respires ?*. Il joue sur les mots. *’m’en fous*. Me renifler ou me respirer, c’est pareil. Il m’a sentie, voilà où est le problème.
*Charivarique*, souffle une pensée à l’intérieur de mon crâne. Ce gars, là, aime les mots. Il faut être aveugle pour ne pas le sentir. *Ouais*. Quelque-part, moi aussi je l’ai senti. Même si notre manière de faire est très différente : je n’ai aucune envie de jouer sur les mots, moi. Pas comme lui.

Ma bouche est à deux doigts de s’ouvrir. Il faut que je lui dise d’arrêter ça. Je veux juste la réponse que je mérite sans perdre mon temps. Je n’ai pas que ça à foutre aujourd’hui. « Pour toi, pour ton Parfum… ». Mes dents écrasent ma lèvre inférieure.
Entendre encore une fois le mot « Parfum » réveille le malaise qui s’était caché. *Bordel*. Pourquoi je ne pars pas ? *Isoler les essences…*. Impossible. Je ne peux pas partir. Je suis beaucoup trop curieuse de son secret.
*J’vais t’l’arracher*. Avec les dents s’il le faut.

Ses mots roulent dans le silence de cette boutique qui n’est plus que le réceptacle de ce gars-là. « …une note » *Quoi ?*. Jusqu’à ce mot-là.
Bien précis. « puis une note sur une note ». Et mon esprit change totalement de registre, se jetant dans une chute harmonique ancrée dans mon cœur.
Les mots qui suivent viennent compléter le reste. La tierce, la quinte qui soupire et même celle qui hurle, l’ensemble qu’elles forment en une composition, et ma conscience qui s’emballe.

Je tombe à travers ses mots, n’entendant plus que moi.
Ses foutus mots sont la portée de mon esprit, la piste de mes doigts dansants. *Ta gueule*. Le cristal des notes se renverse, annulant la frénésie du début.
C’est faux. Je sais que je n’annule rien, je ne fais que refermer la porte qu’il a ouverte.
Ce n’est vraiment pas le moment de penser à la composition. Vraiment *’vraiment* pas !

J’écoute la suite de ses mots d’une oreille relative, alignant les lettres en accords pour mieux les déconstruire. *Si j’te faisais un renversement…*. Je le détruirais, là, ce gars-là. Il ne pourrait pas supporter les mots que je lui plaquerais sur sa petite tronche renversée, déconstruite de ses mouvements harmoniques aussi dissonants que ses pensées emmêlées.
Mon regard ne quitte pas son visage qu’il a tourné vers moi, je plante mes yeux dans les siens. *Bordel*.
De tous les foutus registres du monde, il avait choisi celui de la musique, affiliée à l’ouïe — mon sens le plus développé, tellement poussé à l’extrême que la composition s’était mélangée à mon sang.
Mon seul et unique domaine où tout m’était aussi simple que de respirer.
*Mais bordel !*. Pour lui aussi, son domaine est aussi naturel que sa respiration ? Il est vraiment en train de me dire que le parfum, affiliée à l’odorat, est comparable à la musique ?! C’est n’importe quoi !

Mes mâchoires se serrent, mon regard se fait plus dur.
Tout au fond de moi, j’étouffe un petit éclat de joie. Ça fait tellement longtemps que je n’ai pas entendu les termes de la composition que je peux l’étouffer rapidement. Simplement.
Je n’ai pas à être contente, cette petite joie doit disparaître. Pour moi, le piano n’existe plus.
Il n’y a que la Magie.

Parle pas de c’que tu peux pas…

*Saisir ?*. Ramasser avec les débris de son crâne. « englober avec tes mots ». Je n’ai pas envie de le ridiculiser comme je l’avais toujours fait avec ceux qui osaient me parler de musique.
Ma respiration s’accélère.
Je n’ai pas envie de me faire mal avec de cette douleur-là.
Alors j’oublie. *Juste sentir*. J’abandonne le piano dans le noir, là où je l’avais laissé pourrir depuis plusieurs mois.

Mais j’comprends c’que tu veux m’dire.

Isoler les not *NON ! BORDEL DE DIEU !*. J’écrase les touches blanches et noires à m’en péter le cœur.
Isoler les odeurs individuellement, en jaugeant leur place dans un spectre bien défini, pour les reconnaître dans une multitude ; dans un gros bordel comme maintenant. *Bien…*. Mais mon corps, c’est un instrument. *Pas d’musique*.
D’après lui, c’est ce que je ressens qui fait mon odeur, mon parfum. Qu’il peut sentir, lui, mais pas moi.
Moi, j’ai besoin de quelqu’un qui renifle pour connaître une information que je ne vais sûrement pas comprendre. Les parfums, ce n’est pas mon domaine. Je ne sais même pas si ça m’intéresse. *Juste mon odeur*. Juste moi.
C’est tout.

En avalant ma salive, je me concentre sur mes émotions. *Malaise… Intérêt…*. D’après les dires de ce gars, ces deux dominantes produisent une odeur qui est la mienne. Il faut que je vérifie ça, même si j’en ai qu’à moitié envie.
Les yeux fixés sur son regard, je m’avance vers lui.

Un petit pas.
Puis un autre.
Je sens mon malaise grandir et prendre une place plus grande dans ma poitrine. C’est une sensation bizarre que je ne ressens presque jamais. Je sais que ce n’est pas la proximité physique avec ce gars ; ça, je m’en fous. Je n’ai aucune gêne avec mon corps. Par contre, mon parfum… C’est bizarre…
C’est juste cette idée de me faire renifler qui me met mal à l’aise.
Mon odeur, j’ai l’impression que je n’y ai jamais fait attention. Mon odeur, j’ai l’impression que je suis en train de la découvrir pour la première fois, là.
Mon corps est proche du sien. Je veux avoir ma réponse même si je ne pense pas la comprendre. *Vite*. Avant que mon malaise bouffe tout mon intérêt.

Là, mon parfum ressemble à quoi ?

Un simple souffle.
Sans le faire exprès, ma voix est plus basse.

29 mars 2021, 01:27
Qui Pleut ?  PRIVÉE 
Il a glissé, sans s’en rendre compte, avec un étonnant naturel, d’un Sens à l’autre. Les Notes sont florales et musicales. Les Accords sont de senteurs et de tons. Si les mêmes termes s’accrochent à la fois aux odeurs et aux sons ; la distinction n’en est que friable, il n’est pas à les séparer. Il paraît que certaines personnes ressentent par influx séparés, qu’elles ne mélangent pas leurs Sens comme lui. Pourtant, tout dans la langue donne raison à l’adolescent. Il est de coutume de dire ‘Je vois’ ou ‘J’entends’ lorsqu’une chose est comprise, vue et ouïe se valent. Qui parle de sentir pourrait tout autant évoquer un arôme, perçu par le nez ou la langue, qu’une texture. Glisser du Parfum au domaine d’Euterpe est une évidence. Comment pourrait-elle savoir ce qu’il peut ou non ? C’était bien elle qui avait demandé. A-t-il… Aurait-il dû traduire autrement ce qui le traversait ? *…j’comprends…* Elle n’a pas choisi un verbe de perception, mais si elle l’avait fait, qui sait, Hjúki en aurait frissonné. Il préfère sûrement qu’elle ne s’enfonce pas trop en ses paroles, ne sachant quelle place elle y trouverait.

Sans se soucier, profitant peut-être même de son inertie, elle approche. Pourquoi ce retour, alors que quelques instants plus tôt elle reculait ? Et pourquoi est-ce que lui n’arrive pas à reculer en même temps, pourquoi ne parvient-il pas à l’empêcher de dévorer cette distance ? Pourquoi permet-il l’envahissement que chaque pas avalé annonce ? Le simple fait de ne pas être parvenu à la déterminer clairement le pousserait-il à ne pas résister, inconsciemment ? Elle ne peut pas s’approcher sans prévenir, comme ça, elle ne peut pas atteindre sa Bulle, elle n’a pas le droit de la percer. Il n’est pas prêt. Le signal d’alarme va sonner, et il ne veut pas qu’elle l’entende. Pourtant, c’est bien à cela que doit servir une alarme, non ? Elle n’a pas à savoir ce qui arrive quand on l’approche de trop près sans qu’il le veuille. Le pire, c’est qu’il ne veut même pas reculer. Il voudrait croire qu’elle le respectera, qu’elle s’arrêtera avant ; c’est à elle de savoir.

Incapable de montrer la moindre réaction quand elle franchit sa limite, quand elle montre que sa course va plus loin qu’il ne l’avait espéré ; son buste se contracte, sa gorge se serre et il se concentre pour demeurer muet. À présent, la seule chose qui importe, c’est qu’elle ne puisse pas entendre le gémissement qu’il pourrait émettre, qui sort parfois instinctivement quand quelqu'un avance trop près de lui. Elle est proche, sans l’avoir mis en garde. Il tremble, et prie pour qu’il n’ait pas émis cet embryon de cri, lèvres scellées. Il n’arrive même pas à savoir si la contraction de toute une partie de son corps a suffi à le museler. Si cette approche avait eu lieu quelques instants plus tôt, alors qu’il n’avait pas encore perçu la moindre once de cette fille, il aurait hurlé jusqu’à ce qu’elle s’éloigne. Si cette approche avait eu lieu le lendemain, en revanche, il aurait trouvé le moyen de l’éloigner sans la toucher. Ce ne lui est pas encore permis. Sa question achève de le plonger.

Que croit-elle ? ‘Je veux que tu t’enivres de moi.’ Est-ce son intention ? *Moi, j’ai pas envie !* Il n’a pas envie de cette proximité, il n’a pas envie de n’avoir d’autre choix que de boire son seul Parfum alors qu’elle s’est arrangé pour être la dominante sur tout le reste. Il ne s’avouera jamais que s’il n’aurait jamais osé avancer à ce point ; elle lui offre ses fragrances, elle lui offre de la découvrir. Il a l’autorisation, alors que presque tout être sensé préférerait se protéger et se sceller. Pourquoi serait-elle prête à s’abandonner à sa dissection ? Alors… il peut ? Maintenant qu’elle a jeté ses émanations sur lui… Il s’était promis de ne pas reculer, car estimait toujours qu’elle aurait dû percevoir les limites de sa Bulle.

Une partie de lui aimerait la pousser, mais elle est si grande, il a si peu de force qu’il risquerait plutôt de se repousser soi en arrière. Surtout, il ne veut pas toucher une Silhouette dont il ne connaît pas les contours : il n’a aucune idée de la texture, de la matière, de la résistance. Non, il nagerait en plein brouillard. Ses bras se lèvent quand même, mais pas pour l’atteindre. Au lieu de cela, ils se glissent dans l’interstice qui a été laissé entre leurs deux enveloppes ; et il les laisse posés sur son buste, formant une croix, un maigre bouclier d’avant-bras qui lui donne l’impression de restaurer un écart. Son visage s’est froissé en une expression d’intense concentration, les paupières de nouveau closes pour revenir entièrement aux notes qu’elle lui demande. Closes aussi comme celles de l’enfant qui veut se soustraire au regard, disparaître. *Je ne veux pas voir que tu me vois.*

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La tension se maintient longuement sur ses traits, alors que l’œil extérieur serait incapable de déterminer en quelles eaux son esprit voyage. Ce corps fermé à bien des niveaux semblerait s’être emmuré ; en réalité l’adolescent démêle, explore véritablement les fils qu’elle lui a offerts, ce nœud qu’elle voudrait qu’il rende délié. Pour une obscure raison, elle l’en croit capable. La durée de cette suspension est inestimable, son terme est du moins visible au moment où les plis se dissipent et qu’une forme de sérénité recouvre sa face, après que Hjúki a retrouvé les bons souvenirs, ceux par lesquels il peut former une idée de ce qu’il sent. Il se remémore cette devanture qui avait d’abord suscité sa curiosité jusqu’à ce qu’il ose entrer et qu’il multiplie ses visites, toujours bien accueilli par cet être passionné qu’il pouvait faire parler des heures durant. Il avait certes conscience que son Monde ne lui autorisait que ces aperçus volés, il n’avait cependant jamais renoncé à ces contemplations. Les odeurs de cet atelier avaient de ces soupçons… Prêt à la retrouver, il s’ouvre et braque ses Perles-de-Nótt sur elle.


« T’es déjà allée chez un luthier ? Pas les grands ateliers de lutherie où ils ont l’espace pour séparer les pièces selon leur avancement. Le luthier de ville qui conçoit, qui règle, qui restaure dans son seul atelier. Là-bas ; ça sent souvent le vernis, la colle à bois et plein d’effluves différentes. Pourtant ce n’est pas le vernis qui fait la musique, il n’est que l’écrin protecteur. Parfois pour l’esthétique, pour ôter les rugosités extérieures. Savais-tu que le luth est un instrument au corps si sphérique, si lisse ; que le simple fait de le tenir est un défi pour certains ? As-tu idée du nombre d’instruments tombés à terre que les luthiers doivent traiter ? La fréquence est… terrifiante. C’est la nature du bois, son sculptage, l’assemblage qui font les sonorités ; la colle ne sert qu’à maintenir le tout en place. Tu ne sens pas le vernis. Tu es la matière, le bois dont découle la musique. »

Il n’avait pas pu s’empêcher de glisser quelques informations périphériques qu’il avait tirées de ses passages chez le luthier non loin de chez lui qu’il fréquentait parfois durant les vacances, avide de l’entendre, même s’il ne pouvait n’être qu’un auditeur.

Elle est proche, après lui avoir offert sa nature il aimerait qu’elle lui rende la sienne. Parfois, il aimerait croire qu’il abrite un orchestre, que les geste musicaux épars grondent en lui. Est-il vraiment Symphonique ? Mais de là à demander… *À ton tour de me dire.*


« Est-ce que… est-ce que tu m’entends ? »

Il n’avait réussi qu’à le chuchoter mais était parvenu au bout. C’était dit.