La mer qui se balance PV

Dimanche 5 avril 2048, vers 17 heures
Chaudron Baveur — Londres
7ème année



Je pousse machinalement la porte. Je quitte l’ambiance calfeutrée et douteuse de l'Allée des Embrumes pour pénétrer dans le Chaudron Baveur, bien plus chaleureux et bruyant. J'ôte ma cape en parcourant le lieu du regard. La dernière fois que je suis venue seule ici, c’était l’été dernier lorsque j’ai loué une chambre pour quelques jours. Je n’ai aucune ambition aussi dépensière aujourd’hui. J'aimerais seulement profiter d'un dernier moment de calme et de profiter de la dernière heure de solitude qu'il me reste avant d’affronter ma famille.

Je repousse le départ depuis ce matin. Cela fait des heures que je me promène sur le Chemin de Traverse. J’ai acheté les ingrédients dont j’avais besoin pour les potions que je souhaite réviser pour les ASPIC, j’ai remplacé quelques vêtements abîmés, j'ai trouvé le livre que je cherchais pour ma lointaine camarade. Je me suis même fait l’affront à moi-même d’aller chez Fleury et Bott. Je n’aime pas cette librairie, vieille tradition familiale qui nous force à ne soutenir que celle de mon père, mais je n’avais aucune envie d’aller au Dôme Libre. Ce n’est pas encore le moment de le retrouver. J’ai flâné et j’ai visité les boutiques au gré de mes envies. Mes envies. J’ai apprécié chaque instant qui a composé cette journée en m’efforçant de ne pas songer à ce soir et aux devoirs qu’il m’incombe de remplir.

La cape par-dessus le bras, je m’enfonce dans le pub en slalomant entre les chaises volantes et les clients joviaux. J’ai aperçu un petit coin de comptoir, là-bas, qui me semble plutôt tranquille — parfait pour commencer la lecture de l’un des ouvrages que j’ai achetés.

Je m’installe sur le tabouret en songeant au fait qu’il ne me faudra pas oublier de donner la note de l’achat de mes vêtements à papa pour qu’il me rembourse les quelques Galions que cela m’a coûté. Je n’ai aucune envie de dilapider mes économies pour me procurer des articles aussi inutiles que des habits. Non, c’est à mes parents de dépenser leur argent pour ça, pas à moi.

Je plonge la main jusqu’au coude dans la poche de ma cape et en ressors un livre bien épais dont le titre promet des heures et des heures d’apprentissage très sérieux et passionnant, ce qui me réjouit d’avance. Voilà qui devrait tenir mon esprit loin du champ de bataille que sont mes pensées.

Je pose mes coudes sur la table et entoure mon visage de mes mains, le regard dans le vide, en réfléchissant à ce qui me plairait de boire pour faire passer le temps. Je songe à cette fameuse boisson que Narym m'achetait toujours lorsque nous venions ici, lui et moi. Non... Je n'ai pas envie de ce goût aux teintes familières sur ma langue aujourd'hui. Alors je me mets à penser à cette bièraubeurre que j'ai bu à Pré-au-Lard, et à la tête qui m'a tournée juste après. Au final, ce n'est pas tant d'une boisson dont j'ai besoin que d'un livre bien épais, n'est-ce pas ?

J'arrache mon regard vide des bouteilles qui s'alignent derrière le comptoir pour le baisser sur le grimoire, grand libérateur de mes pensées trébuchantes. Je l'ouvre à la première page et, la joue posée dans ma main, je commence ma lecture.

La mer qui se balance PV
Fatigue. Épuisement. Lassitude. Vide, encore. J'essayai de ne pas repenser à cette maudite course de balais de la veille, et encore moins à la conversation que j'avais eu avec la jeune Delphillia ce matin. L'envie d'aller fracasser la figure de cette vendeuse chez Barjow et Beurk était la seule chose qui me permettait encore de ressentir quelque chose. Et pourtant, je sentais le émotions revenir. Petit à petit au début, comme un picotement au bout des doigts et dans la poitrine. Cette maudite statuette... Une fois que j'aurais accumulé suffisamment de forces, j'irai faire sauter deux ou trois dents à cette salle vipère. Ouais, et là, je me sentirai mieux. Je m'en délectais à l'avance.

Une odeur de livre arrive soudainement à mes narines, tandis que je me tiens derrière le comptoir, tel un fantôme, accomplissant mes tâches journalières sans y penser. Il était assez rare qu'un livre ait sa place ici. Et en tant que bonne Serdaigle, les livres, j'aimais ça. En humant plus profondément l'effluve, avant de découvrir son origine. Et là, je fus littéralement abasourdie. Une adolescente, probablement moins de la vingtaine, sans le moindre doute, attablée, seule, plongée dans sa lecture.

J'eus la chair de poule. L'odeur de cette fille n'était pas normale. Un miasme collant, lourd, tel un boulet de plomb, la surplombait, l'envahissait, en menaçant de corrompre tous ceux qui l'entouraient. Mais bon sang, qui était cette fille ? Elle ne devait même pas avoir la moitié de mon âge, et pourtant, elle avait l'air d'en avoir vécu bien davantage que la majorité des adultes. Je souris. Me confronter à cette personne serait la stimulation idéale pour réveiller mes émotions vitrifiées par cette maudite statuette. Prenant sur moi, je humais plus longuement ses effluves, cherchant le petit élément qui manquait, qui ne demandait qu'à être comblé par la boisson parfaite.

Là, à nouveau, je fus encore surprise. Son odeur suave et âcre, amer et presque acide, ne demandait qu'à être comblée par du... Chocolat ? J'arquai un sourcil, dégainant ma baguette pour sortir les ustensiles nécessaires. J'humai encore l'odeur, pour être certaine de ne pas me tromper. Le sucre n'était pas suffisant, je fermai les yeux pour me concentrer, les deux mains sur le comptoir. Cette odeur, autre chose pouvait la compléter. Quelque chose de doux, sucré, mais moins, avec un goût légèrement aromatisé... Je claquai des doigts en rouvrant les yeux. De la citrouille.

Le bruit de la tasse fumante toucha la table accompagne mon arrivée à côté de la table de l'adolescente. Un léger sourire satisfait et provocateur flottait sur mes lèvres. J'avais une main posée sur la table, et l'autre sur ma hanche, quelques mèches rebelles de mes cheveux auburn s'échappant de ma natte.

- C'est tellement rare de voir un livre par ici que vous avez gagné une boisson sur la maison. Goûtez-moi ça, vous m'en direz des nouvelles.

J'eus une sensation étrange au creux de ma poitrine. Qu'est-ce que je disais ? C'était donc ça, ma manière de me comporter avec les gens dorénavant ? Être ouverte, affable et avenante ? Où étaient passées mes piques ? Mon indifférence ? Mes jeux ? Par Merlin... Vite, il fallait que je retrouve toute ma tête, et vite. Mais en attendant, pourquoi ne pas tester une autre manière d'être ?

Quelque part, perdue avec Sixtine.

La mer qui se balance PV
Je peux apercevoir du coin de l’œil les autres clients qui vivent leur vie autour de moi. Certains me passent derrière pour longer le bar, d'autres sont installés non loin de moi sur les tabourets. Mais la plupart sont sur les tables, derrière. Les bruits m'entourent. Les rires, les discussions de tous les côtés. Si je tends l'oreille, je pourrais grappiller des mots, mais je ne le fais pas alors c'est comme si la rumeur des discussions se transformait en bulle autour de moi. J'ai la bouche cachée par ma main, mes cheveux retombent devant mon visage comme un rideau. Je me sentirais presque bien, là, coupée du monde, plongée dans le premier chapitre de ce manuel de potion qui est très loin d'être de mon niveau. Chaque phrase est d'une complexité merveilleuse qui accapare toutes mes facultés de réflexion. Pendant un instant, l'espace de quelques minutes tout au plus, j'oublie totalement ce que je suis venue faire ici. J'oublie même que la liberté a un goût amer et que la solitude lui ressemble étrangement.

Du bout du doigt, je tourne une nouvelle page. Derrière ma main, mes lèvres murmurent doucement. Je répète le nom des ingrédients que je ne connais pas, j'essaie de les mémoriser pour les réécrire plus tard dans l'un de mes carnets.

Le bruit de la tasse sur le comptoir m'arrache violemment à ma lecture. Je m'extirpe de mon monde avec difficulté, voire même avec une certaine douleur. Mes yeux passent de la tasse imposante qui a été déposée tout près de moi à la femme qui l'accompagne, derrière le comptoir. Grâce à sa position, je comprends rapidement qui elle est et ce qu'elle me veut — barmaid, veut me faire dépenser mon argent. Sauf qu'elle vient de m'offrir ma boisson. Une moue fugace me tord les lèvres avant que je ne la ravale : je suis dans un bar, je devais bien m'attendre à être alpaguée de la sorte. Mais m'imposer une boisson que je n'ai pas choisie ? C'est ça la mode de la maison, maintenant ?

« Oh, c'était pas nécessaire..., » marmonné-je d'une voix basse et amorphe.

Je me redresse et passe une main dans mes cheveux pour dégager mes yeux. Je me penche en avant, le nez au-dessus de la tasse et... Je glisse un regard étonné à la jeune femme. Un chocolat-citrouille, vraiment ? Sur toutes les boissons qu'elle aurait pu me confectionner, elle me propose ça ?

Un poids supplémentaire me tombe sur le coeur. Je pourrais considérer cela comme un signe du destin : une serveuse que je n'ai pas sonnée qui m'offre ma boisson préférée qui me rappelle mon frère que je n'ai pas demandée... Les effluves du chocolat me montent au nez, la citrouille me rappelle le doux sourire de Narym et la jolie couleur miel de son regard. Elle me rappelle l'enfance et les moments hors du temps que je passais avec celui qui a toujours été un adulte pour moi, mais jamais celui qui me condamnait ou me me grondait. Elle me rappelle une période de ma vie à laquelle je n'ai absolument pas envie de songer, une période que je vais retrouver dans moins d'une heure. Et cette seule idée suffit à me retourner l'estomac. Alors je l'ai ma réponse, maintenant. Je sais ce que je veux boire et ce n'est absolument pas cette boisson au goût de l'enfance.

Je crispe brièvement les mâchoires avant de repousser la tasse du bout de la main, une grimace tordue sur les lèvres.

« Je sais que c'est très bon... » Pourquoi le hasard doit-il être si cruel avec moi ? Évidemment que je sais que ça l'est. « Mais quitte à avoir une boisson gratuite, je préférerai une bièraubeurre. »

La mer qui se balance PV
Mon léger petit sourire satisfait flotte sur mes lèvres, la main posée sur la table, l'autre tenant mon plateau que je fis tournoyer sur mon doigt. Puis je frottai mon nez de l'index avant de me redresser, fière de moi et de ma petite performance. À sa première phrase, mon sourire s'agrandit.

- Allons allons, je vous en prie, en tant que Serdaigle, il faut bien encourager les lectrices avides de savoir.

J'étais particulièrement fière de mon ancienne maison. Elle correspondait parfaitement à ce que j'étais. Mis à part que je n'étais pas trop trop fan des études, et que je préférais mille fois parcourir le monde sans me soucier de rien. Mais bon... Un petit livre de temps en temps, dévoré en moins d'une heure, au sommet d'une montage, au fond d'une grotte, là où personne avant moi n'avait probablement lu de livre auparavant. Un soupir s'échappa de ma bouche, alors que mon regard se perdit, rêveur, au fond de la pièce.

Mais les effluves qui montent à mon nez me ramènent à la réalité. Et la jeune femme n'a pas la réaction que j'escomptais. Mais alors pas du tout. Je sens la confusion, la gêne, et une grande tension. Et la seconde d'après, elle ose... elle... Elle ose repousser ma tasse !? Mon chef-d'oeuvre nouvellement créé ?! Car chacun de mes boissons étaient bien évidemment la crème des barmaids de la région, sans le moindre doute ! J'allais dire ce que je pensais à cette satanée...

Une piqûre dans mon coeur, il se dégonfla, et mes joues perdirent le rouge de leur colère, mes yeux revirent clairs. Par Merlin... Qu'est-ce qui m'arrivait ? J'avais des accès de colère comme lorsque j'étais jeune ? Qu'est-ce que c'était que cette histoire ? Cette maudite statuette... Mon sourire reparut sur mes lèvres, mais demeurait crispé.

- Mais bien sûr mademoiselle.

En me tournant, je fis une moue de colère, boudant comme une véritable enfant. L'instant d'après, je secouai la tête, desserrant les poings. Mais bon sang c'était quoi ce cirque ?! Il allait encore falloir que j'aille faire un tour chez les marchands... Par Merlin. Je servis donc une bièreaubeurre, plate, sans saveur, sans intérêt... Une tristesse sans nom, et un gâchis... Je reniflais distraitement quelque chose... Les ingrédients supplémentaires m'appelaient. Un peu de cannelle en plus... Oui, très bien, un soupçon, pas trop, et juste un chouïa de caramel, pour sublimer le goût. Voilà, une nouvelle création ! Merveilleux ! Je la déposais adéquatement sur la table, avant de m'assoir sur la chaise face à elle, déposant distraitement mes pieds sur la table, guettant si Agatha n'était pas dans le coin.

Je m'emparai finalement de la tasse de chocolat-citrouille qui lui était précédemment destinée, avant d'y plonger mes lèvres en lui lançant un regard entendu. Mon visage se crispa sous le goût, et le plongeai mes yeux dans le breuvage. C'était amer... Citrouille et chocolat... Quelle drôle d'idée. Je reposai la tasse.

- Vous êtes encore à Poudlard vous. Je le sens. Littéralement. Mais quelque chose m'intrigue...

Je retirai mes pieds de la table avant de croiser mes bras sur cette dernière pour me pencher légèrement vers l'adolescente. Je sentais effectivement sur elle les effluves typiques de Poudlard, que je n'avais pas oublié et que je pense ne jamais oublier.

- Vous prenez de l'avance pour vos études supérieures ? C'est un ouvrage assez avancé pour un élève de Poudlard...

Quelque part, perdue avec Sixtine.

La mer qui se balance PV
Je la suis doucement du regard, un peu embêtée par toutes ses interventions qui m'arrachent à ma lecture et me forcent à être de nouveau en contact avec le monde qui m'entoure, un monde fait d'attentes, d'espoirs et surtout de crainte des heures à suivre. Comme je le lui ai demandé, elle me sert une biéraubeurre. Satisfaite, je mène la main à ma ceinture pour attraper ma bourse... Avant de me souvenir qu'elle est censée m'avoir offert ma boisson. Je lui lance un regard en coin ; cela vaut-il aussi pour cette nouvelle boisson ou l'offre ne concernait-elle que le chocolat-citrouille ? Puisqu'elle s'installe devant moi sans ne rien ajouter de plus, j'en conclus que l'offre n'était associée à aucune boisson et je laisse ma bourse tranquille sans en extirper la moindre pièce. Même si cette offre tombe vraiment de nul part, je ne suis pas mécontente d'économiser quelques Mornilles.

Ce qui me déplait, par contre, c'est qu'elle prenne place sur le tabouret et qu'elle attrape la chope fumante comme si elle allait s'installer définitivement là, en face de moi. J'observe le reste du comptoir qui se déroule sur ma droite, les coudes côtoient les verres de toutes formes et de toutes taille sur la surface collante du bar. Certes, aucun client ne semble avoir besoin d'elle pour le moment mais est-ce une raison pour s'asseoir là, en face de moi ? Ai-je donné l'impression de vouloir discuter ? Mon livre n'est-il pas suffisant pour décourager de potentielles discussions ? Habituellement, cela fonctionne plutôt bien... Mais comme c'est, si j'en crois ce qu'elle m'a dit, une ancienne Serdaigle et qu'elle doit certainement aimer lire autant que moi, je l'excuse en me persuadant qu'une femme comme ça ne peut qu'avoir une raison très précise de s'installer là : elle veut peut-être évoquer un sujet intelligent, discuter de quelque chose, commenter ma lecture, qui sait ?

J'enroule mes doigts autour du verre. J'avale une gorge de ma boisson avant de jeter un regard étonné à la jeune femme. Ça, ce n'est pas une biéraubeurre commune. J'avale une gorgée de plus. Y a-t-elle mis des épices ? Quelle barmaid sert une boisson améliorée à une personne qui n'a demandé aucune amélioration ? Impossible de deviner ce qu'elle a ajouté donc je repose ma tasse non sans me questionner à propos de la grimace qui traverse les traits de la jeune femme ; elle n'aime pas le chocolat-citrouille ? Pourquoi le boit-elle, alors ?

J'allais discrètement poursuivre ma lecture avec l'air de ne pas le faire dans l'espoir qu'elle m'oublie peu à peu et qu'elle retourne à ses petites affaires mais non, elle me questionne. Poudlard ? Oui, bon, vu ma tête on peut imaginer que ce n'était pas bien difficile à deviner. Un sourcil se dresse sur mon front. Comment ça, littéralement ? Je l'observe se pencher vers moi, les bras croisés sur la table, l'air curieux. Et la voilà, la question à propos du livre.

Je baisse les yeux sur le grimoire tristement abandonné entre mes deux bras, ouvert sur les premières pages. A-t-elle lu son contenu à l'envers, comme ça, entre deux boissons posées à côté de moi ? Après tout, c'était une Serdaigle... J'imagine qu'elle a dû en potasser des livres et à voir les pages recouvertes de cette fine écriture resserrée sans beaucoup d'imagine pour adoucir le texte, elle a dû deviner sa nature un peu trop avancé pour une élève de Poudlard.

« J'ai pas besoin de prendre de l'avance, réponds-je en haussant les épaules parce que c'est vrai : j'ai déjà bien suffisamment d'avance. Mais les livres du niveau de septième année m'intéressent pas beaucoup, si vous voyez ce que je veux dire. »

Je la regarde à travers mes cils, le visage toujours penché sur le livre. J'hésite à repartir à ma lecture comme ça, sans ne rien ajouter de plus. Mais finalement, j'attrape mon verre et bois une gorgée de plus non sans oublier de froncer le nez au passage — définitivement, ce n'est pas une biéraubeurre commune.

« Vous avez mis quoi dedans ? » demandé-je sans détour en reposant la chope.

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Et bien et bien... Que de méfiance de la part de cette petite. Mille pensées la traversait à la fois, sans interruption, sans lui laisser l'occasion de se reposer et de se poser. Cela devait être fort pénible d'être à l'intérieur de sa tête. Et patati, et patata... Quel capharnaüm cela devait être. Je sens bien son renfrognement lorsque je m'assois face à elle. Cela m'amuse, je souris. Je sens que je vais bien m'amuser avec elle... Oh que oui. Dans un réflexe d'esprit de contradiction et de défi, je finis la chope de chocolat-citrouille d'une traite. Ah... Dégueu. Je grimace en tapant la chope sur le comptoir, avant de saisir une bouteille d'eau pétillante que je débouche d'un geste du pouce, en portant le goulot à mes lèvres pour boire de longues gorgées. Une expiration de satisfaction s'échappe de ma gorge alors que je m'essuie les lèvres du dos de la main.

J'écoute ensuite les déblatérations de cette adolescente. Et bien... En voilà une jeune femme confiante. Un peu trop. Cela m'irrita. Pour aucune raison particulière, mais je me sentis agacée. Pour qui elle se prenait celle-là ? À débarquer dans MON bar, à se la péter lourdement avec son gros livre compliqué et son air mystérieux, son miasme de colère et d'angoisse, risquant de contaminer MES clients ?! Je levai les yeux au ciel lorsqu'elle dit que les livres de septième année ne l'intéressaient pas. Ils ne sont pas assez bien pour toi peut-être ? Madame je sais mieux que tout le monde et plus que tout le monde ? Par Merlin, j'allais me la...

Wow. J'avais la respiration courte, le cœur battant. J'avais véritablement vu rouge durant une brève seconde. J'expirai longuement, me passant une main dans mes cheveux avant de les défaire, les laissant tomber sur mes épaules et dans mon dos. Mes paupières clignèrent plusieurs fois, et j'espérais ne pas avoir lâché de mot de travers... Au moins, je semblais conserver le contrôle de mes lèvres, à défaut de celui de mon cœur.

Sa question me redonna le sourire, et je croisai les bras d'un air fier.

- Un peu de cannelle et de caramel mademoiselle. Délicieux pas vrai ?

J'espérais du fond du coeur qu'elle n'ait pas perçu ce qui s'était passé à l'intérieur de moi il y a quelques secondes... Oh, et puis au pire, je n'aurais aucun mal à la maîtriser, elle avait l'air bien maigrichonne, et puis... Mais, ça va pas ! Arrête ! J'avais un problème... Faut que je me calme.

Quelque part, perdue avec Sixtine.

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Je l'observe de travers, peinant à comprendre ou même à suivre ses comportements. Si encore son visage était resté affable tout le long de la discussion, j'aurais pu partir du principe que c'était une bienheureuse que rien ni personne ne pouvait troubler. Mais non, ses sourires ne persistent pas sur ses lèvres et ses regards prennent de drôles de teinte. Je me dis que, encore une fois, je fais face à une personne qui n'aime pas ce que je dégage. Ce ne serait pas la première fois. Ma retenue et mon ton distant doivent certainement l'agacer. Après tout, si j'en crois les rires gras des clients qui m'entourent, elle doit être habituée à des personnes un peu plus souriantes et idiotement joyeuses que moi. Ce genre de personne qui ne font que sourire et raconter des inepties, qui se concentrent sur les choses qui ne m'intéressent pas : la vie des autres, le devenir du monde, les ragots qui secouent le monde sorcier. Bref, des sujets de conversation plutôt banals qui me donnent envie de crever plutôt que de les évoquer dans mes discussions.

Je resserre mes bras autour de mon livre, sentant que je vais bientôt pouvoir repartir à ma lecture : personne ne reste bien longtemps avec une personne qui n'aime pas parler, non ? Je jette un regard un peu affligé en direction de ma chope de bièreaubeurre lorsque la femme annonce avec un nouveau sourire ce qu'elle y a mis dedans. Mouais. De la cannelle et du caramel. Ce n'est pas mauvais, je ne peux décidément pas dire le contraire. Mais je ne suis pas forcément partisane des découvertes pour ce qui est de la nourriture ou des boissons. Elles ont une utilité toute pratique dans ma vie : me nourrir ou me désaltérer. Je n'ai pas besoin d'y ajouter des épices ou de changer leur composition. Pas besoin de découvrir de nouveaux goûts ; à quoi cela servirait-il ? Je mange pour manger. Je bois pour boire. Excepté pour les friandises que je dévore par plaisir plus que par nécessité, certes.

« Ça va, réponds-je donc avec un sourire froid et sans joie, un sourire si fin qu'il se voit à peine. C'est original. »

C'est sans doute le seul compliment qu'elle m'arrachera. C'est original comme : ce n'est pas mauvais mais ce n'est pas exactement ce que j'avais demandé. Si j'avais voulu une biéraubeurre à la cannelle et au caramel, j'aurais demandé une biéraubeurre à la cannelle et au caramel. Mais je ne dis rien de plus car je n'ai pas forcément envie de me prendre la tête pour une boisson qui m'a été gracieusement offerte. Je suis suffisamment contente de ne pas avoir à la payer pour ne pas me plaindre du fait qu'il ne s'agisse pas exactement de ce que je voulais — surtout que j'ai déjà insisté pour changer de boisson.

Mon regard s'attarde quelques secondes sur les traits de son visage avant de dégringoler jusqu'aux pages ouvertes de mon livre. La main toujours entourée autour de ma chope, l'autre bras comme une protection autour du grimoire, je reprends ma lecture où je l'ai laissée avec un flegme qui me vient de l'habitude.

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J'écarquillai de grands yeux sous la réponse de l'adolescente, presque bouche-bée. Mon cerveau bouillonna d'émotions, en temps normal, je me serais contenté de lui faire payer deux fois plus cher le prix, mais là, j'avais dit que c'était gratuit. Quelle espèce de petite péteuse !

- Juste "ça va ?" C'est exceptionnel comme boisson ! J...

Oh punaise... Je me redressai en expirant lentement, frottant mes paupières avec mon pouce et mon index, la tête levée vers le plafond. Je demeurai un petit moment silencieuse, rassemblant ma contenance, alors que je ressentais la gêne d'avoir laissé échapper la première pensée qui m'était venue à l'esprit. En rouvrant les yeux et en baissant la tête pour la regarder à nouveau, je décidai de reprendre le contrôle.

- C'est bien un truc de jeune ça, de ne pas savoir reconnaître ce qui est bon.

Aussitôt le dernier mot ayant franchi mes lèvres, ma main vint se poser sur ces dernières, mes yeux écarquillés, le visage rouge. Un mélange de colère et d'agacement doublé d'embarras tonnait en moi. Mais qu'est-ce qui m'arrivait ?! Je me comportais comme si j'avais 15 ans ! Je me comportais comme les premières fois où j'avais essayé de faire mes premiers cocktails et qu'ils n'étaient pas assez bien. Depuis quand j'accordais une quelconque importance à ce que les gens pouvaient penser ? Foutue statuette de mes deux... Même après que je m'en sois débarrassée, elle continuait de mes jouer des tours. Je me raclai la gorge, avant de pirouetter.

- C'est ce que t'aurais dit l'autre serveuse, Diane, si tu avais eu le malheur de réagir de cette manière après qu'elle t'ait servie. Faut faire gaffe, elle aurait pas hésité à te foutre dehors.

J'expirai lentement, un petit sourire aux lèvres. Je mentais toujours très bien. Mais en l'occurrence, ce n'était pas l'important. Je refusai d'admettre que les mots que j'avais prononcé venaient de moi et étaient les premiers qui étaient sortis de ma bouche !

Quelque part, perdue avec Sixtine.

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Cela aurait été beaucoup trop simple que l'on me laisse lire mon livre. Baisser la tête vers les pages, mes cheveux comme des remparts devant mes yeux, ce n'est pas suffisant, n'est-ce pas ? À peine la première ligne lue que de nouveau, mon attention est détournée par la jeune barmaid. Je lève les yeux vers elle sans ne rien cacher de mon étonnement. Exceptionnel, s'exclame-t-elle ! S'offusque-t-elle réellement de ma réponse ? Son exclamation me frappe de plein fouet et m'arrache complètement à ma lecture ; ne restent que des lambeaux de ma concentration. Je reste figée devant elle, les sourcils dressés sur mon front, et lorsqu'elle évoque "les jeunes" et leurs comportements, c'est ma bouche qui s'entrouvre.

Elle est sérieuse ? Elle fait donc partie de ces personnes qui répètent à qui veut bien écouter que les jeunes sont irrespectueux, qu'ils ne connaissent rien des choses importantes, rien des vieilles musiques (des merveilles ! dirait papa), qu'ils ne s'intéressent rien d'autre qu'à leur petite vie. Et bien oui, j'ai envie de lui rétorquer, sauf que cela n'a rien à voir avec le fait de savoir reconnaître ou non ce qui est bon. Ce que vous n'acceptez pas, c'est que je ne saute pas de joie devant un cocktail que je n'ai pas demandé.

Je jure que je lui aurais balancé ces paroles au visage mais voilà qu'elle évoque une autre serveuse, une Diane, qu'elle explique que les paroles ne venaient pas d'elle. Je ravale froncement de sourcil et étincelle de colère en observant d'un regard méfiant sa main devant ses lèvres et son air surpris, comme si elle s'étonnait des mots qui viennent de sortir de sa bouche. Apparemment, elle
ne faisait que mimer les réactions de sa collègue. Un peu étrange, décidément, cette jeune femme. Cela ne sonne pas très vrai mais qui suis-je pour me questionner sur ses réactions ou éventuels mensonges ? Je ne sais rien d'elle et d'ailleurs il n'est pas dans mes habitudes de vouloir décrypter les réactions de mes interlocuteurs — surtout pas celles de ceux qui ne sont pas les bienvenus. Qu'est-ce que j'en ai à faire de ce qu'aurait bien pu dire cette autre serveuse dans cette situation ? A-t-elle vraiment rien à fiche d'autre dans son bar pour continuer de discuter de tout et surtout de rien comme ça avec moi ? Mon regard balaie l'espace derrière le comptoir, et je jette un œil en direction de la pièce derrière moi. N'y a-t-il pas un client qui a besoin d'elle ? Une table qui doit être débarrassée ?

Je concentre de nouveau mon attention sur elle, affligée de devoir répondre quelque chose et lui opposer autre chose qu'un silence qui ne ferait qu'aggraver la situation — elle serait capable de m'expliquer, encore, ce que pense Diane de l'irrespect des jeunes. Et, sur la tête de Merlin, je n'ai aucune envie de me taper une leçon de moral maintenant, juste avant de retourner à la maison où je vais en subir à foison, des leçons de moral.

Une réponse, vite, quelque chose.

« Ah, » me contenté-je de dire en lui lançant un regard perplexe.

Je suis en train de me demander si je peux décemment lui avouer que je n'en ai rien à faire de ce qu'aurait dit cette autre serveuse.

« Me foutre dehors parce que mon compliment n'est pas exactement celui qu'elle aurait voulu entendre... » Mon visage se fend d'un sourire moqueur. « Un peu susceptible, non ? »

Je l'observe par-dessus mes cils en ravalant ma grimace avant de dire sur un ton tout à fait protocolaire, ce ton qui prouve que la phrase n'est rien d'autre qu'une formule de politesse que l'on sort par automatisme, sans réellement y croire :

« J'imagine que je devrais me réjouir d'être tombée sur vous, alors. »

Au final, c'est dit sur un ton si incertain que l'on comprend que je ne me réjouis en rien. Je me demande tout de même si cette Diane m'aurait lâché la grappe, elle. Aurait-elle compris lorsque j'ai baissé la tête sur mon livre que je n'avais aucunement l'intention de discuter ? Mieux : aurait-elle compris qu'en demandant une biéraubeurre, je m'attendais à ce que l'on me serve une biéraubeurre sans cannelle, sans caramel ?

Pour effacer la gêne que m'inspire cette conversation, j'attrape la hanse me choppe pour avaler une nouvelle gorgée de boisson. Pendant que le liquide coule dans ma gorge, j'observe la barmaid derrière son comptoir — au final, c'était un mensonge, non, ce qu'elle a dit à propos de l'autre serveuse ?

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Sérieusement, c'était à ça que j'ai ressemblé durant toute ma vie ? Mais comment les gens avaient pu me supporter ne serait-ce qu'une seconde ? Parce que j'étais jolie, sans le moindre doute, et taquine. Je sais que ça plaisait à certaines personnes. Mais si c'était ainsi que je parlais, Par Merlin, je me serais Stupéfixié la figure comme je mourais d'envie de le faire à la seconde ! Heureusement qu'elle semble finalement raccrocher les wagons, au lieu de ne décrocher qu'un simple mot. Je m'incline donc en arrière en croisant les bras et en écartant mes jambes de chaque côté de la chaise, un sourire confiant sur les lèvres.

- Oh, incroyablement susceptible, pire que la patronne. Même si cette dernière est plus pingre que susceptible, si tu savais le nombre de coupes budgétaires qu'elle fait, c'est ridicule !

Je rigolais doucement, enfin, plus exactement, je me forçai à rire, car rien ne semblait vouloir sortir naturellement. J'ignorai également copieusement l'apparente indifférence de l'adolescente. Mon humeur taquine était revenue, et je comptais bien la titiller jusqu'à avoir une réaction intéressante. Mais comment ?.. En temps normale, les taquineries, ça sortait tout seul, mais là... Je dus me creuser la tête, et je n'aimais pas ça, j'avais peur d'avoir perdu ma finesse d'esprit à cause de cette foutue statuette.

- Qui ne devrait pas se réjouir de tomber sur moi, je te le demande.

Je rajustai négligemment une mèche de cheveux du dos de la main, plongeant mon regard dans celui de l'adolescente. Oh... Ding dong... Mon esprit brillant venait de trouver un angle d'attaque, et je changeai ma posture, en adoptant une encore plus nonchalante qu'auparavant, positionnant mes bras derrière le dossier de la chaise et croisant mes jambes, je redressai légèrement la tête en fermant un œil.

- Dites-moi, vous m'avez l'air bien âgée pour être encore élève à Poudlard...

Mon sourire taquin se suffisait. Inutile de rajouter un mot de plus. Elle comprendrait sans aucun doute ce que j'insinuai, voire pire... Et c'était exactement ce que je voulais.

Quelque part, perdue avec Sixtine.