Flocons et épitaphe N.O'B

@Niall O'Barden
Le 31 octobre 2049
Aux alentours de 22h
La nuit du 31 octobre, la professeure en magie de l'esprit avait laissé ses enfants pour quelques heures juste le temps pour elle de se rendre dans un lieu qu'elle n'avait plus l'habitude de visiter. A l'époque, elle faisait l'effort de venir ici régulièrement, elle faisait l'effort de rendre la tombe de son ancien mentor un peu plus chaleureuse, elle faisait l'effort d'y déposer des fleurs, de lui raconter ses aventures, mais depuis quelques années, elle l'avait complètement délaissé.

Depuis son départ de Poudlard, elle avait voulu remédier à ce qu'elle considérait comme une erreur. Alors, ce soir-là, elle s'était rendue devant la tombe d'un homme ayant perdu la vie bien trop tôt. Emmitouflée dans un long manteau noir et le visage caché sous une capuche, elle s'était accroupie près de la tombe et y avait déposé des fleurs dans un geste doux et lent. Puis, du bout des doigts, elle avait effleuré la date de la mort d'Austin Sterling "le 12 juin 2020".

- Je suis désolée.

Aucune chance pour que ces mots parviennent un jour à ses oreilles elle en avait conscience, mais ne pouvait retenir les mots qui voulaient s'échapper. Presque 30 ans plus tard, elle portait encore sur elle le poids d'une mort qu'elle aurait voulu éviter. Elle portait le poids de la culpabilité, mais également le poids de n'avoir jamais su lui dire ce qu'il aurait dû entendre au moins une fois.

Ses genoux quittèrent le sol, elle les essuya de la terre qui s'étaient agrippée à eux et resta un moment, les yeux clos face à la tombe. Face au silence, cherchant désespérément un moyen de l'entendre une dernière fois. Malheureusement, même la légilimancie ne pouvait lui venir en aide ce soir et, seuls les battements de son cœur vinrent jusqu'aux oreilles de la professeure.

Arrivée inRP le 28 octobre 2046 -Départ le 14 décembre 2048
Arrivée à l'AESM à la rentrée 2049/2050.

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Les mois d’octobre, Niall ne les aimait pas. Chaque année depuis… Depuis la fameuse fiole. Il avait tenté de recouvrir ses plus mauvais souvenirs par d’autres plus heureux, mais l’univers se plaisait à faire virer la balance du mauvais côté. Peut-être fallait-il qu’il se fasse une raison : octobre resterait le mois des annonces de départ, des feuilles d’automne noires et des corbeaux qui s’envolent. Avec un trente-et-un octobre, l’Irlandais s’était fait la réflexion que c’était bien là le dernier du mois et que les risques que le mois s’empire étaient assez faibles. D’un coup d’œil à son poignet droit, il avait vu qu’il ne lui restait plus que deux heures avant que la malédiction ne cesse. Deux heures avant que novembre arrive et que tout reparte à zéro.

Pour finir ce mois, et pour ne pas commencer le suivant avec une chose aussi terne et triste qu’apporter des fleurs à la tombe d’un défunt, le libraire avait choisi de venir plus tôt. Sa main droite fourrée dans sa poche, et la gauche tenant son bouquet de fleurs acheté plus tôt, il traversait les allées à la recherche de son grand oncle défunt. À la demande de ses parents, c’était lui qui s’en chargeait. Il n’était pas plus proche de lui que ne l’avait été son père ou sa mère, mais il en avait reçu l’ordre, alors ordre il se devait d’exécuter.

À cette heure-ci, il s’était étonné de croiser quelqu’un. Quelqu’un qui n’avait visiblement rien d’autre de mieux à faire un dimanche soir, à vingt-deux heures. En passant derrière la femme au manteau noir, il avait tenté de se faire le plus discret possible. Il aurait détesté gêner qui que ce soit dans un tel lieu, mais il fallait dire que l’excuse envoyée à voix haute au défunt l’avait stoppé dans son élan. Niall avait machinalement jeté un regard compatissant vers la visiteuse du cimetière, puis avait observé le nom de la personne à laquelle elle s’adressait. Inconnu au bataillon, bien évidemment, et pour cause, il était décédé la même année de sa naissance. Il y a vingt-neuf ans donc. Il y avait là une étrange sensation, celle de marquer le bonheur de quelqu’un quand le malheur est ailleurs, chez de parfaits inconnus. Et puis que lui dire ? Rien n’est réconfortant dans un tel lieu. D’ailleurs, est-ce que c’est ce que l’on recherche quand on vient ici ?

La scène que lui offrait la femme qui venait de se relever le fit se désintéresser totalement de son bouquet à lui. Après tout, il se fichait bien de ce grand oncle qu’il n’avait connu que huit années de sa vie. Alors il parcourut les deux tombes qui lui manquait, plaça les fleurs sur la tombe quelque peu négligemment et jeta à nouveau un retard vers la femme plus loin. Ses excuses l’avaient intrigué. Ses lèvres pincées soulignaient son envie d’en savoir davantage, de l’aider, de faire quelque chose, mais dans un tel lieu, ses pieds restaient cloués au sol. De l’oncle Alfred, il n’en avait que faire. Le libraire, dont l’imagination bouillonnait, mourrait d’envie de comprendre pourquoi une femme de cet âge pouvait s’excuser face à un homme décédé l’année de sa naissance. Alors c’étaient des regards qu’il jetait par dessus son épaule, il guettait. N’importe quoi, mais il guettait.

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La professeure de l'académie ne se rendit compte d'une présence dans le cimetière que de longues minutes après avoir déposé le bouquet. Etait elle si prise dans ses émotions que tous ses réflexes avaient cessé de fonctionner ? Son ouïe ne l'avait pas alerté, sa vue non plus... Rien n'avait fonctionné. Et pourtant, lorsqu'elle remarqua sa présence ce ne fut pas grâce à ses cinq sens, mais bien grâce à un sens qui n'était propre qu'aux sorciers et mieux encore, qu'aux Legilimens. Elle avait senti sur elle des yeux interrogateurs. Elle n'était pas parvenue à entendre les pensées de la personne qui se trouvait à quelques pas d'elle, mais elle avait au moins perçu sa curiosité.

Elle en était certaine, en tournant la tête dans sa direction, leurs regards se croiseraient. Un instant, elle hésita, songeant à partir plus tôt que prévu, mais après tout, elle était ici pour de bonnes raisons et la présence d'un inconnu ici alors qu'elle décidait pour la première fois depuis bien longtemps de revenir ne pouvait être le fruit du hasard.

Sa tête pivota dans sa direction et les yeux gris perçants vinrent rencontrer les yeux bleus de la professeure. Le temps sembla s'arrêter pendant une seconde, une minute avant que quelques flocons de neige viennent interrompre ce moment forçant Sixtine a cligner des yeux. Elle s'approcha lentement du jeune homme jusqu'à se trouver au niveau de la tombe qui venait d'être fleurie de manière grossière.

- Vous ne deviez pas beaucoup tenir à...

Elle ne termina pas sa phrase laissant au brun l'opportunité de la terminer. Elle fit son possible pour ne pas lire dans son esprit ou du moins, ne pas essayer. Elle avait à coeur de ne pas entrer dans l'esprit des gens sans leur consentement et comptait bien se tenir à cette règle qu'elle s'était imposée en devenant Legilimens.

Elle laissa malgré tout ses yeux observer la tombe, le nom, la date de naissance et celle de la mort avant d'observer les tombes voisines à celle-ci.

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Pris sur le fait, Niall avait fait les gros yeux lorsque ceux de la femme en noir étaient tombés sur les siens. Des yeux arrondis par la peur, mais surtout par la gêne d’avoir été observé. Il l’avait laissée venir jusqu’à lui, puisqu’il avait fait la même chose juste avant — il aurait été assez ironique de sa part de s’en offusquer — et cherchait sur son visage l’émotion qui collait aux mots énoncés plus tôt ; mais rien. Du moins, il ne voyait rien.

Lorsqu’elle l’eut atteint, c’est sa tombe à lui qu’elle se mit à observer. Le libraire suivait le regard de la femme, et se demandait si elle était en train de comparer les deux bouquets. Les chrysanthèmes étaient peut-être un peu classiques, même chez les sorciers, mais n’étaient pas non plus de mauvais goût..

La sentence de la femme ne mit pas longtemps à arriver. Elle arriva d’ailleurs de manière tellement inattendue que Niall se put retenir le rire qui s’échappa. C’était un rire hésitant : se voulait-elle drôle ou était-elle sérieuse ? Alors il fit de son mieux pour offrir à son interlocutrice une réponse en bonne et due forme..

— Alfred O’Barden. “L’oncle, le père et le mari aimant”, récita le libraire en lisant l’épitaphe plutôt maigre.

.. Jusqu’à ce que la remarque résonna à nouveau dans son esprit et qu’un nouveau rire s’échappa de sa gorge.

— A vrai dire.. Je ne tenais pas du tout à lui. Pour tout vous dire, je ne m’en souviens même plus. Il doit d’ailleurs se demander qui je suis.

L’Irlandais jeta un coup de menton au bouquet déposé plus tôt par la femme.

— Il doit sûrement préférer vos fleurs.

En observant la réaction de la femme, sa curiosité ne l’avait pas quitté. Il avait bien noté la stratégie de celle qui s’était rapprochée, de porter l’attention sur autre chose, mais le libraire avait tenté discrètement de relancer la balle de l’autre côté. Son instinct le poussait à tenter, et surtout, à ne pas monopoliser la parole. Parler d’accord, mais parler de la vie des autres, c’était toujours plus facile. Cela laissait plus d’ouverture, et il y avait moins d’erreurs à commettre.

— Et vous ? Quelqu’un de la famille ?

Sa main droite au fond de sa poche triturait sa baguette et la faisait tourner entre son index et son pouce. Le temps s’était refroidi et Niall avait relevé la tête vers le ciel, comme pour chercher si d’autres flocons allaient tomber. Voilà quelque chose de plus plaisant qu’un mois d’octobre : des flocons qui tombent sur le nez des sorciers qui vivent la nuit.

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Si c'est une réponse sincère qu'attendait l'ancienne professeure de défense contre les forces du mal, elle n'avait eu le droit qu'à la lecture de l'épitaphe d'Alfred O'Barden jusqu'à ce qu'un rire parvienne jusqu'aux oreilles de la cinquantenaire. Aussitôt, elle s'était tournée dans la direction de son interlocuteur tant pour l'observer que pour juger cette situation qu'elle n'avait pas jugé humoristique.

Elle dut lever la tête pour croiser à nouveau ses yeux et l'observer désigner le bouquet qu'elle avait déposé quelques instants plus tôt. A vrai dire, elle ne savait pas si Austin aimait les fleurs, elle ne s'était jamais intéressée à lui, elle n'avait jamais pris le temps d'en apprendre plus sur lui. A l'époque, elle écoutait bien malgré elle Austin lui faire le récit de son week-end. Aujourd'hui, elle regrettait amèrement de ne pas l'avoir interrogé un peu plus, de ne pas l'avoir écouté plus, de ne pas l'avoir apprécié comme elle aurait dû.

Elle n'avait aucune idée de la manière dont elle devait qualifier Austin pour elle. Quand il était en vie, elle ne l'avait jamais considéré comme un ami, elle se trouverait bien hypocrite de le traiter comme tel ce soir. Austin Sterling, sa lumière brille toujours... Se contenta-t-elle de réciter se souvenant de l'épitaphe inscrite sur la pierre tombale. Sterling était un ancien Auror, il a perdu la vie durant une mission.

La professeure s'était contentée de nommer sa fonction à défaut de nommer sa relation quelque peu complexe avec le défunt. Elle ne pouvait de toute façon pas expliquer à un inconnu une chose qu'elle ne comprenait pas elle-même.

- Pourquoi venir fleurir une tombe à cette heure-ci si vous ne tenez pas à cet Alfred O'Barden ?

Préférant toujours l'écoute à la parole, Sixtine s'était contentée de faire ce qu'elle faisait de mieux, éviter un sujet qu'elle ne maitrisait pas pour revenir à un sujet plus simple, moins dangereux. Elle se doutait que sa question pouvait être à double tranchant et que l'inconnu pourrait lui en demandant tout autant mais au moins, pendant quelques secondes, elle pourrait ne pas y penser et se contenter d'écouter. Ici, elle n'était plus une mère, une professeure, une ancienne auror, une orpheline ou encore une ancienne "Femme de...". Elle pouvait simplement être Sixtine Valerion.

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Les présentations des défunts visités venaient d’être faites, alors que les personnes vivantes ne se connaissaient pas encore. Les deux allaient de déductions en déductions et le libraire ne pouvait s’empêcher de s’imaginer les liens possibles entre cette femme et cet Austin Sterling. Le nom ne lui disait rien. Il fallait dire aussi que la majorité de sa famille avait vécu ou vivait en Irlande. Peut-être que son père en aurait eu vent, surtout d’un ancien Auror décédé en 2020..

Niall observait patiemment le débit de celle qui se tenait à ses côtés et s’apprêtait à rebondir lorsqu’une question qui lui était destinée l’empêcha de l’interroger. Un petit rictus naquit sur le visage du libraire qui n’était pas dupe. Elle aussi semblait maîtriser l’art du ping pong verbal, et cela faisait longtemps qu’il n’avait pas rencontré quelqu’un qui, dès les premières minutes, ne profitait pas de la multitude d’ouvertures pour parler de soi. Le rictus resta collé là quelques secondes pour décider si oui ou non, il allait répondre à cette question.

— Une règle familiale à laquelle je ne peux déroger, admit-il en haussant les épaules.

Une fois la réponse offerte, il tourna à nouveau la tête vers sa voisine. L’esprit alimenté par la curiosité, il cherchait la pirouette parfaite pour revenir au sujet précédemment évoqué. Il ne pouvait pas laisser cet Auror dans un coin et faire comme si la mention n’avait pas été là ; non, il lui fallait rebondir pour l’empêcher elle, de rebondir.

— Vous pardonnerez ma question, mais si vous êtes là à cette heure-ci pour un ancien Auror, c’est que vous l’avez été aussi, je me trompe ?

La perspicacité de l’ancien Serdaigle n’était plus à prouver, mais il avait appris avec le temps que cela pouvait déranger. Tout le monde n’était pas prêt à se voir lu et perçu si rapidement, alors une seule question était déjà bien suffisant. Suffisant pour analyser sa réaction et déduire si oui ou non, son intrusion était rejetée.
Bien sûr que cet Austin aurait pu être un proche, mais si elle avait choisi de le qualifier par sa profession et non par son type de relation, c’est qu’ils avaient dû travailler ensemble. Ils auraient été partenaires de mission il y a de cela trente ans, et leur amitié la ferait revenir sur cette tombe.

Il repensait à son ami Dave. S’il avait été là, il n’aurait pas hésité à l’assaillir de questions. Peut-être était-ce alors mieux pour cette femme qu’elle ait rencontré un libraire plus calme que le Canadien. Encore une nouvelle rencontre anglaise qu’il lui faudrait taire. Niall observa sa voisine et se permit alors de regarder ses traits d’un peu plus près : des traits étrangement fermés, comme si son corps jusqu’à son esprit l’étaient en continu.

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Les règles familiales, Sixtine avait dû en suivre plus d'une pour plaire à son géniteur. Si l'inconnu utilisait ce terme, il y avait fort à parier que ce jeune homme appartenait à une famille de sorcier depuis plusieurs générations. Le nom O'Barden ne lui évoquait rien, elle était donc persuadée qu'il ne s'agissait pas d'une famille de sang-pur, mais peut être une noble famille sorcière. En revanche, elle s'interrogea sur le fait qu'il ne puisse déroger à cette règle imposée.

Etait il trop jeune pour le faire ? A en juger par ses traits, il devait avoir 25 ans au moins. Si l'âge n'était pas le problème alors peut être qu'il le faisait pour ne pas sortir de la case, ne pas sortir du rang.

Elle-même, avait eu du mal à sortir de la case imposée, elle avait eu du mal à ne plus écouter son père, du mal à ne plus suivre les règles imposées par les hommes ayant dicté sa vie et finalement, quel âge avait-elle quand elle avait enfin décidé d'agir seule et pour elle ? Quand Austin avait perdu la vie, elle n'avait alors que 22 ans et à cette époque, elle était encore emmurée dans des règles qu'elle suivait sans comprendre.

Qu'importe son âge, il avait le mérite d'être perspicace et avait au moins fait le lien entre le défunt et la professeure. Voilà une chose qu'elle n'aurait pas à expliquer. Et, puisque la tombe d'Alfred O'Barden n'avait rien à offrir, Sixtine commença à déambuler dans le cimetière, invitant d'un signe de tête le grand brun à la rejoindre.

- C'était une autre époque. Avait elle dit en marchant à travers les allées sombres du cimetière qui, ce soir, n'était peuplé que de deux âmes inconnues. Une grande famille sorcière ? Lui demanda t-elle pour confirmer son intuition.

Craignant le froid, elle avait enfoui ses mains dans ses poches et avait remonté son manteau jusqu'à son menton pour se couvrir. Dans ce silence, attendant la réponse de l'inconnu, seul le bruit des talons de Sixtine résonnait.

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Si le signe de tête reçu n’avait pas été suivi d’une réponse à sa question, l’Irlandais aurait aussitôt pensé qu’il en avait trop dit et qu’il lui fallait se taire en restant à sa place. Sauf que ce n’était pas un signe d’un vous-êtes-bien-trop-curieux-Monsieur, mais bien une invitation à la suivre dans les allées du cimetière. Avant cela toutefois, le libraire s’était pris d’un devoir fulgurant, comme une petite voix paternelle qui résonnait dans sa tête, lui reprochant de ne même pas prendre soin de la tombe qu’il était venu visiter. Alors il sortit rapidement sa baguette, et d’un geste habile et sec, il fit virevolter les feuilles mortes de l’automne qui avaient élu domicile sur la pierre noire et froide, et rattrapa en quelques petites enjambées la femme devant lui.

Son geste et sa légère course sur le sol qu’avaient précédemment foulé les talons de l’inconnue lui avaient permis d’entendre l’énième question qui lui était adressée. Il avait l’impression de visualiser une partie d’échecs au-dessus de sa tête. Une ouverture italienne de sa part à elle : elle met son roi à l’abri, se protège de toute question, et mes pions à moi suivent le rythme sans devoir être trop prudents. Sa curiosité est d’ailleurs assez simple à contenter, alors le libraire ne se fait pas prier plus longtemps.

— Des professeurs à n’en plus finir. Tout ce qui élève l’esprit, lâcha-t-il sans pouvoir retenir son ton légèrement las et moqueur. Mais oui, des sorciers jusqu’à Merlin seul sait où.

Il fallait dire que notre Irlandais enchainé aux règles de bienséance et aux discours bien organisés perdait parfois de sa patience légendaire. La trentaine approchant, peut-être qu’il y voyait là le moment de changer, d’évoluer et s’assumer pleinement. La montagne était si haute que l’on n’entendait ses plaintes que dans ses soupires. Il fallait alors être bien observateur pour comprendre ce que ces mots là cachaient. Une personne lambda y aurait entendu de l’admiration, de la fierté d’appartenir à une si grande famille de sorciers, mais qu’auraient vu les autres ? Et Fabio ? Et Dave ?

— De quoi est faite votre époque actuelle, dans ce cas ?

Il était bien curieux de savoir en quoi une ancienne Auror pouvait se reconvertir. À en juger le temps qu’elle prenait à déambuler dans ce cimetière à côté d’un parfait inconnu bien curieux, il était impossible qu’elle travaille au Conseil. Il l’aurait senti, parce qu’il déteste toute personne y travaillant. Il l’aurait senti parce qu’elle ne se serait tout bonnement pas attardé sur un jeune déposant des fleurs sur une tombe à vingt-deux heures. L’élégance était toutefois bien présente, alors il ne l’imaginait pas non plus tenir une boutique de confiserie, de jouets ou quoi que ce soit qui la confondrait avec le monde des moldus. Elle avait cette singularité qui ne pouvait lui offrir qu’une place dans le monde sorcier, mais où ? Tout ce qu’il espérait, c’est qu’elle n’était pas professeure. Ou si elle était, qu’elle n’enseignait pas aux côtés de ses parents. Bien qu’en se rappelant sa réaction à l’évocation de son nom, il ne lui avait pas semblé que le nom lui évoquait quelque chose.

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Une famille de professeurs, mais en utilisant ce terme, il venait de s’exclure de cette liste, il n’était donc pas professeur et c’était tant mieux. Elle n’avait aucune envie de tomber sur son remplaçant à Poudlard, sur la personne ayant pris sa place auprès des élèves, la personne ayant pris possession de sa salle de classe, de son bureau et de ses appartements.

Pour autant, il n'était pas exclu qu'une personne de sa famille se trouve être le nouveau professeur de défense contre les forces du mal. Mais, ne voulant pas gâcher cet instant et ne voulant pas penser à ce qu'elle avait laissé derrière elle, elle se contenta d'acquiescer aux informations qu'elle venait de recevoir.

- En bon enfant de professeurs, vous avez dû étudier à Serdaigle.

Elle ne se mouillait pas trop en donnant cette information, le nom du défunt sonnait Irlandais il était donc fort probable que l'inconnu ait étudié à Poudlard et, comme la plupart des enfants issus d'une éducation "qui élève l'esprit" il avait dû atterrir dans la maison de Rowena.

Alors que leur promenade continuait son cours, il continua son enquête. Face à sa question, Sixtine hésita un instant, elle aimait ce moment où elle n'avait pas d'identité et pas d'étiquette sur le front, elle n'avait aucune envie que ce moment s'arrête. Et surtout, après une telle remarque sur les professeurs, il y avait fort à parier qu'il n'était pas forcément ravi d'en croiser au hasard. N'étant pas particulièrement à l'aise en cet instant, elle avait perdu son regard dans les différents noms inscrits sur les pierres tombales qu'ils dépassaient.

- Disons qu'en ce moment, je fais des recherches.

Cette information bien qu'incomplète, n'était pas fausse. Sixtine continuait de se perfectionner, d'apprendre tous les jours tant avec ses enfants que dans ses recherches personnelles.

- Et vous, vous devez être bien débordé pour n'avoir votre temps libre qu'à 22h ? Avait-elle dit tout en prenant place sur un banc qui venait à point nommé.

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À la mention de la maison dans laquelle il venait d’être justement catégorisé, Niall avait souri. Elle avait vu juste. Cela ne lui déplaisait pas, il avait chéri cette maison et ses énigmes à chaque instant passé, et les indices donnés étaient bien trop évidents pour que cette femme ne les relève pas. Ou peut-être était-ce sa curiosité qui l’avait vendu ?

— Exact !, confirma-t-il sans attendre.

Mentalement il ajouta un « dix points pour… » qu’il aurait aimé lui répéter à voix haute, mais il avait douté. Dans quelle maison avait-elle bien pu se trouver ? Évidemment pas dans la sienne, elle n’aurait pas loupé une occasion de montrer patte blanche et de se dire des siens. Si l’Irlandais s’était démasqué bien rapidement, elle, au contraire, était plus difficile à cerner. Il aurait bien vu une Auror dans sa maison, pourtant. Peut-être une Gryffondor assez classique ?

Observant les allées qui s’enchaînaient, même à la lenteur à laquelle les deux sorciers avançaient, la porte de sortie se rapprochait et ils allaient bientôt devoir décider si la conversation se terminait là ou non. Se connaissant parfaitement, il lui laisserait toute responsabilité, tout choix final, car il s’y plierait bien volontiers.

La femme en noir et aux talons qui résonnaient dans tout le cimetière faisait donc des recherches. Mais en quoi consistaient-elles ? Voilà que l’information était encore plus maigre que l’épitaphe du vieil oncle Alfred. Et sa question, comme toutes les précédentes, arrivait juste à temps pour qu’aucune intervention ne puisse être faite avant. Un pion s’avançait, et un autre était pris.

Le libraire s’était étonné de voir la sorcière prendre un place sur le banc du cimetière. Ce n’était donc pas la porte, ni la fin de la discussion qu’ils s’apprêtaient à prendre, mais bien un temps supplémentaire pour cette conversation. Elle n’était pas très expansive sur sa vie, mais visiblement, elle ne disait pas non à ce que le libraire le soit. Alors avant même qu’elle n’ait pu s’asseoir complètement, l’Irlandais réagit aussi vite qu’un vif d’or et d’un coup de baguette, transforma la feuille qui dormait là en un petit coussin. Il avait bien entendu sa question, mais il fallait se justifier d’abord, au cas où elle s’épuiserait à le lui demander avant.

— Pour nous éviter le froid du banc, s’expliqua-t-il avant de répéter sa formule et de se transformer également un coussin.

Il s’installa et réfléchit alors à la question qu’il venait de lui être posée.

— Débordé, vous disiez ?, répéta-t-il en haussant les épaules. Non, je ne crois pas l’être. J’anticipais même sur cette tâche que j’aurais dû faire demain. Mais, et vous ? Que fait une femme comme vous assise sur un banc en plein milieu d’un cimetière avec un homme comme moi ? Sur quoi portent donc vos recherches ?

Il n’allait pas laisser son fou mettre son roi en échec. Sa question ne l’aurait que trop bien enfermé dans une tirade inintéressante sur sa journée s’il y avait répondu avec une totale sincérité. Et adieu les curiosités sur cette femme sans nom et sans profession.