Un murmure cordiforme
Elle ne me comprend pas. Et elle me la crache à la gueule ; son incompréhension. Brillante de questionnements, ouais. Resplendissante d’idioties. Que des mots. Des ribambelles de mots qui s’enfilent pour essayer d’extirper un sens là où il n’y avait Rien. Rien que mon Néant. *L’mien*. Mon Néant ; tout fait d’Aelle. J’ai décidé de l’appeler mon Néant vers la troisième fois où je me suis réveillée trempée de sueur après ce couloir, mais j’ai réussi à taire cette appellation pendant pas mal de temps. Juste assez longtemps pour me rendre compte qu’il fait partie de moi. Lui donner un nom, c’est déjà à la limite du raisonnable. Ça permet de me l’approprier, sinon c’est lui qui s’approprie ma personne. Mon Néant. Bien enfoui dans ma poitrine, à l’emplacement de mon cœur d’après la science. Moi, j’ai décidé depuis longtemps qu’il y a eu une erreur — je suis faite d’erreurs —, et que mon cœur s’étend à mon être tout entier. Même mes cils font partie de mon cœur. Personne ne me croirait, mais les Autres ne croient jamais rien. De toute façon, c’est forcément vrai. Une sensibilité aussi accrue et bouffée par les émotions ne peut que venir d’un cœur trop grand. C’est un peu dur d’en être fière, mais Emily m’a appris que la magie vient chercher refuge dans nos sentiments pour s’exprimer, alors avec un Cœur-trop-grand, j’ai forcément une magie trop grande. Mais elle n’est jamais trop grande, la magie, alors tout est parfait. *Ah...*. Parfait, comme mon Néant ; d’aucuns diraient que ça ne peut pas être un néant puisqu’il déborde. Ses filaments et ses pensées dégoulinent sur ses bords, ras-de-marée intarissable. Un vide trop plein, mais surtout un vide. J’aime le vide, c’est la seule vraie vérité. Ça n’existe pas à l’état pur sur Terre, il y a toujours un truc pour venir combler le vide. La vérité, c’est l’espace. Alors j’ai un espace entier à l’intérieur de moi. Ce n’est pas du tout douloureux tant que c’est vide, d’ailleurs. Mais il y a plein de choses qui s’y amassent. Comment tant de pensées peuvent-elles peser si lourds ? Mon Néant se resserre autour d’elles. Incapable de se reformer quand elles s’effacent, et c’est le nouveau vide qui devient douloureux. Le plein fait mal parce qu’il créé le vide. Sans tout ça, tout serait bien plus simple. *C’est simple*. C’est toujours simple, si simple. Mon esprit s’efforce de tout compliquer pour que ça soit à sa portée, mais c’est tellement simple. Moi, je suis mon Néant. Et mon Néant ressent, veut, aime. À l’état pur, sans se soucier des convenances. Dans tous les cas, il est gracieux, jamais moche, et doux dans sa brutalité.
Je possède des vides — Maman, Arthus, et d’autres —, mais mon Néant est fait d’Aelle. *Elle*. Le penser avec une petite phrase aussi insignifiante est vraiment bizarre, parce qu’en examinant cette phrase, je ne ressens rien de l’immense gouffre que cela veut dire. Des secousses dans tous les sens, un ventre troué en permanence et un esprit inutilisable quand je refuse d’accepter ce qu’il y a à accepter. *Je* l’aime. Ça ne veut rien dire mais je ne trouve pas d’autre mot, les Autres ne sont vraiment pas doués pour trouver des noms à placer sur les Choses.
Et, mes yeux sont plissés sous la force de l’incompréhension qui s’abat sur moi. Ce n’est pas la mienne, mais bien la Sienne. Pourquoi, martèle-t-elle. *POURQUOI, POURQUOI ?*. Il faut vraiment qu’elle se taise ; pourquoi ? Chercher des explications m’est impossible. Mon Néant ne pense pas, il ressent.
« On aime pas les gens ! » Mon Néant grimace. Les gens. Ne pas les aimer. C’est un peu plus compliqué. Ils sont seulement inutiles, et douloureux. Si douloureux. Si doués pour *c’pas l’moment*.
Ma mâchoire s’est légèrement affaissée, et ma lèvre inférieure s’est délicatement décollée de sa moitié. Bouche à peine entrouverte, mes muscles détendus sans se donner la peine de crisper la mâchoire. Vacillante, ma tête se penche un peu et je cesse d’écouter. Occulter les paroles est bien plus facile. Même mes pensées peuvent s’oublier facilement, en cet instant. Un sens prédominant ; la vue. *Pourquoi r’garder ?*. Les yeux fermés ne peuvent que transpirer de cauchemars ou créer leurs bouleversements. La beauté est tellement plus simple à contempler. Respirer la beauté, c’est dur, et ressentir la beauté, plus encore. Regarder, c’est toujours le plus simple. J’aime bien La regarder. Au milieu de son avalanche de questionnements, il y a son visage, et il est bien plus beau que cette incompréhension qui me fracasse la gueule. *R’garde comme...*. Sa face dégouline de surprise. *Oh...*. Les mots un peu étranglés qui résonnent contre l’agacement étonné projeté, le corps à peine affaissé sur le dossier de la chaise, les yeux qui hurlent l’étonnement. Son visage est tellement inhabituel, ainsi ; marqué par la Surprise. Tous les traits à peine modifiés. Je pourrais bouffer la Surprise avec mon regard, parce qu’elle est magnifique mais que sa face habituelle est tellement plus belle. *Fascinante...*. Fascinante, cette Surprise, ouais. Dirigée vers un point unique ; le bal. Mes yeux s’allument un peu. Elle me fait sourire, cette Surprise, car elle ne s’accorde pas du tout avec le rejet.
« J’ai juste envie, » déclaré-je. En résonance, mes épaules se haussent pour dire que je ne sais pas vraiment. Mensonge, pourtant si simple à formuler. *J’ai juste envie*. D’y aller avec toi, Aelle. Pourquoi toi ? *C’toujours toi*. Pourquoi ? Si belle. Je cligne des paupières, violemment. Pourquoi ? Elle a créé mon Néant. Par tous les mages, je ne comprends rien. Il y a juste cette fille, avec qui je souhaite simplement passer tous les jours de ma vie, qui me demande pourquoi je veux aller là-bas ; mais moi, je veux y aller pour être avec elle.
C’est faux que je ne les aime pas, les Autres. C’est moi que je n’aimais pas et que j’ai appris à aimer *un p’tit peu*. Ils sont justes trop lourds, les Autres. Pesants, lents, idiots. J’aime regarder leurs vagues-de-foule, pas en faire partie. J’ai envie d’aller à ce bal, parce que je n’ai pas très envie de rester avec Aelle et Zikomo dans un coin du château, comme si je me cachais. Y aller pour leur montrer à tous. Pour ne pas me cacher derrière plein de rayonnages de bibliothèque. M’afficher. Avec elle, toujours avec elle. Montrer à tous la chance que j’ai. *Ah...*. Que j’ai, moi. Moi, et Elle.
Mon Néant sourit. Même si j’y vais, au milieu d’une foule d’Autres, je serais toute seule. Avec Elle. C’est un petit peu pour cela que je veux y aller : pour savoir ce que ça fait d’être seule, même entourée de monde, quand la Beauté éclipse tout le reste. Je ne connais que l’horrible solitude même au milieu du monde entier. Et j’ai vraiment envie de voir Aelle, si belle, près de moi à ce bal.
« J’veux y aller juste pour pouvoir y aller avec toi, chuchoté-je. Comment t’as pu croire que j’voulais y aller avec quelqu’un d’autre... ? »
Je peux me permettre de laisser mon regard trainer comme ça sur ses lèvres, je crois. Les effleurer du regard, ces amies. Personne ne les connait aussi bien que moi, n’est-ce pas ? Ma si grande fierté. Je les connais, ces beautés. J’ai envie de les connaitre un peu plus.
Elle est vraiment belle. Et un petit peu à moi.
Je possède des vides — Maman, Arthus, et d’autres —, mais mon Néant est fait d’Aelle. *Elle*. Le penser avec une petite phrase aussi insignifiante est vraiment bizarre, parce qu’en examinant cette phrase, je ne ressens rien de l’immense gouffre que cela veut dire. Des secousses dans tous les sens, un ventre troué en permanence et un esprit inutilisable quand je refuse d’accepter ce qu’il y a à accepter. *Je* l’aime. Ça ne veut rien dire mais je ne trouve pas d’autre mot, les Autres ne sont vraiment pas doués pour trouver des noms à placer sur les Choses.
Et, mes yeux sont plissés sous la force de l’incompréhension qui s’abat sur moi. Ce n’est pas la mienne, mais bien la Sienne. Pourquoi, martèle-t-elle. *POURQUOI, POURQUOI ?*. Il faut vraiment qu’elle se taise ; pourquoi ? Chercher des explications m’est impossible. Mon Néant ne pense pas, il ressent.
« On aime pas les gens ! » Mon Néant grimace. Les gens. Ne pas les aimer. C’est un peu plus compliqué. Ils sont seulement inutiles, et douloureux. Si douloureux. Si doués pour *c’pas l’moment*.
Ma mâchoire s’est légèrement affaissée, et ma lèvre inférieure s’est délicatement décollée de sa moitié. Bouche à peine entrouverte, mes muscles détendus sans se donner la peine de crisper la mâchoire. Vacillante, ma tête se penche un peu et je cesse d’écouter. Occulter les paroles est bien plus facile. Même mes pensées peuvent s’oublier facilement, en cet instant. Un sens prédominant ; la vue. *Pourquoi r’garder ?*. Les yeux fermés ne peuvent que transpirer de cauchemars ou créer leurs bouleversements. La beauté est tellement plus simple à contempler. Respirer la beauté, c’est dur, et ressentir la beauté, plus encore. Regarder, c’est toujours le plus simple. J’aime bien La regarder. Au milieu de son avalanche de questionnements, il y a son visage, et il est bien plus beau que cette incompréhension qui me fracasse la gueule. *R’garde comme...*. Sa face dégouline de surprise. *Oh...*. Les mots un peu étranglés qui résonnent contre l’agacement étonné projeté, le corps à peine affaissé sur le dossier de la chaise, les yeux qui hurlent l’étonnement. Son visage est tellement inhabituel, ainsi ; marqué par la Surprise. Tous les traits à peine modifiés. Je pourrais bouffer la Surprise avec mon regard, parce qu’elle est magnifique mais que sa face habituelle est tellement plus belle. *Fascinante...*. Fascinante, cette Surprise, ouais. Dirigée vers un point unique ; le bal. Mes yeux s’allument un peu. Elle me fait sourire, cette Surprise, car elle ne s’accorde pas du tout avec le rejet.
« J’ai juste envie, » déclaré-je. En résonance, mes épaules se haussent pour dire que je ne sais pas vraiment. Mensonge, pourtant si simple à formuler. *J’ai juste envie*. D’y aller avec toi, Aelle. Pourquoi toi ? *C’toujours toi*. Pourquoi ? Si belle. Je cligne des paupières, violemment. Pourquoi ? Elle a créé mon Néant. Par tous les mages, je ne comprends rien. Il y a juste cette fille, avec qui je souhaite simplement passer tous les jours de ma vie, qui me demande pourquoi je veux aller là-bas ; mais moi, je veux y aller pour être avec elle.
C’est faux que je ne les aime pas, les Autres. C’est moi que je n’aimais pas et que j’ai appris à aimer *un p’tit peu*. Ils sont justes trop lourds, les Autres. Pesants, lents, idiots. J’aime regarder leurs vagues-de-foule, pas en faire partie. J’ai envie d’aller à ce bal, parce que je n’ai pas très envie de rester avec Aelle et Zikomo dans un coin du château, comme si je me cachais. Y aller pour leur montrer à tous. Pour ne pas me cacher derrière plein de rayonnages de bibliothèque. M’afficher. Avec elle, toujours avec elle. Montrer à tous la chance que j’ai. *Ah...*. Que j’ai, moi. Moi, et Elle.
Mon Néant sourit. Même si j’y vais, au milieu d’une foule d’Autres, je serais toute seule. Avec Elle. C’est un petit peu pour cela que je veux y aller : pour savoir ce que ça fait d’être seule, même entourée de monde, quand la Beauté éclipse tout le reste. Je ne connais que l’horrible solitude même au milieu du monde entier. Et j’ai vraiment envie de voir Aelle, si belle, près de moi à ce bal.
« J’veux y aller juste pour pouvoir y aller avec toi, chuchoté-je. Comment t’as pu croire que j’voulais y aller avec quelqu’un d’autre... ? »
Je peux me permettre de laisser mon regard trainer comme ça sur ses lèvres, je crois. Les effleurer du regard, ces amies. Personne ne les connait aussi bien que moi, n’est-ce pas ? Ma si grande fierté. Je les connais, ces beautés. J’ai envie de les connaitre un peu plus.
Elle est vraiment belle. Et un petit peu à moi.
[Thalia existe entre les échos]
[elle persiste, bien que les Mots l’aient abandonnée]
[elle persiste, bien que les Mots l’aient abandonnée]
Un murmure cordiforme
« J’ai juste envie. »
Mais Thalia, pourquoi as-tu envie ? J’ai bien compris que tu voulais aller au bal, j’ai bien compris que tu te foutais de ce que je voulais faire moi durant cette soirée. Tu veux aller au bal. Mais pourquoi ? Pourquoi ne pas rester ensemble ailleurs, pourquoi aller s'encroûter dans une salle minable avec des Autres minables ? Peut-être n’aime-t-elle plus ma compagnie ? Peut-être en a-t-elle assez de rester sans cesse avec moi. S’ennuie-t-elle ? Une pensée plus horrible encore vient faire son nid dans ma tête : est-ce que moi je l’ennuie ?
Nos regards se supportent en silence. Je ne sais pas ce qu’elle pense, je ne sais pas ce qu’elle veut. La seule chose à laquelle j’ai accès, c’est ce visage affaissé qui ne m’apprend pas grand chose. Ce visage que je connais par coeur, mais que je ne peux pourtant pas décrypter. Que veulent dire ces yeux qui me caressent, que signifient ces lèvres entrouvertes ? Je n’en sais rien. Une petite voix à l’intérieur de moi veut me parler, mais je n’ai pas envie de l’écouter. Je ne veux pas entendre son discours incessant que je repousse de toutes mes forces. Elle cherche à me chuchoter des choses qui n’ont pas de sens. Elle veut me dire que je me prends trop la tête, que je réfléchis trop, alors que la réponse est toute simple. Qu’elle est sous mon nez. Juste là. Mais je ne vois rien ! La réponse ne peut pas être simple. Thalia doit avoir une vraie raison d’aller au bal, pas seulement *la ferme*.
Je me redresse légèrement sur mon siège, fronçant le regard pour faire fuir mes pensées. Mes yeux frôlent mes affaires abandonnés sur la table ; je n’ai plus aucun intérêt pour Frewd désormais, ni même pour ce foutu devoir de runes. La seule chose qui me hante, ce sont les mots de Thalia. Et ce bal. Et je n’arrive pas à savoir, nom de Merlin, je n’arrive pas à ressentir autre chose que mon envie de connaître la réponse à ma question : pourquoi ? Car le reste n’a pas d’intérêt. Ce n’est pas grave si mon coeur bat à l’idée que Thalia me demande d’être sa cavalière — c’est encore une chose à foutre sur le compte des réactions bizarres de mon corps. Ce n’est pas grave si mon coeur bat toujours à l’idée qu’elle ait pu y aller avec quelqu’un d’aut… Avec un Autre. Ce n’est pas grave si cette demande me fait beaucoup plus d’effet que celle de Sifferlen. Cela doit s’expliquer parce que Thalia est… *Quoi ?*. Thalia. Tout simplement.
« J’veux y aller juste pour pouvoir y aller avec toi. » Les mots de la fille m’arrachent à ma contemplation silencieuse. Je jette mon regard dans le sien, mon coeur manquant de s’échapper de son socle. « Comment t’as pu croire que j’voulais y aller avec quelqu’un d’autre... ? »
Les rouages dans ma tête cesse tout à coup de fonctionner.
Ne reste plus que mon souffle, trop rapide, et les battements de mon coeur, trop lents.
Mon cerveau s’occupe du reste. De faire l’association entre « J’ai juste envie. » et le reste. J’ouvre la bouche comme pour parler, mais aucun son n’en sort. J’ai durement conscience de mettre à nu tout ce qu’il se passe à l’intérieur de moi, ainsi. Ma surprise, mon effroi et un petit quelque chose qui n’a pas de nom. Alors je baisse la tête sur la table, laissant mes mèches cacher ce que Thalia aurait pu voir de moi.
Mais quoi ? Qu’ai-je besoin de cacher ?
Mon coeur se met à battre à toute allure dans ma poitrine. Fini les battements lents qui ne signifient plus rien, fini l’attente. J’ai ma réponse et elle ne me plait pas. Ou alors me plait-elle trop ? *Nan, trop idiot*. Non, elle ne me plait pas. Je comprends tout à coup que Thalia n’a jamais voulu aller au bal. Je comprends que cela n’a jamais été son souhait, son envie profonde, celle dont elle a visiblement voulu me faire part depuis que je suis arrivée à sa table. Non, ce n’était pas cela du tout. C’était plus subtile, plus délicat… Plus étrange. *C’est m…*. Mon esprit peine à se l’avouer. Je n’arrive pas à le prononcer dans ma tête. C’est trop gros, trop étrange. *Avec m…*. Non, je ne veux pas y penser ! Cela me donne envie de rougir. Je rougis, d’ailleurs. Je rougis horriblement. *Aller au bal…*. J’ai envie de disparaître, tout à coup. Disparaître ou ne jamais bouger. Je ne sais pas. Qu’est-ce qui serait plus terrible : mourir ou rester avec Thalia pour toujours ?
Merlin, mes pensées jouent sans moi. Je n’arrive pas à les suivre.
*Elle veut aller au bal... *
Je déglutis difficilement.
*Pour y aller avec moi.*
C’est pas comme aller au bal pour danser, aller au bal pour aller au bal, ou aller au bal avec moi histoire de faire quelque chose avec moi. Non, c’est aller au bal pour la seule et unique raison qu’elle veut y aller avec moi. Avec moi, Aelle.
Je la regarde du coin de l’oeil. Thalia et son air qui ne se détourne pas de moi. Thalia. Et alors je remarque que je n’ai absolument rien à répondre à sa demande. Rien du tout. L’idée en elle-même, aller au bal juste pour aller au bal avec elle, n’est pas si dérangeante. Quoi que légèrement inutile. Ce serait l’occasion de revêtir un quelconque déguisement et de… De quoi ? Danser ? Avec Thalia. Doux Merlin. J’ouvre les yeux tout grands en m’imaginant ainsi, dans les bras de cette fille, tournoyant sur une piste de danse. L’idée est terriblement… Terrifiante. Cela me ferait horreur.
*Pense pas à ces trucs inutiles !*
« Je… » *n’ai rien à dire*. J’ai parlé pour faire fuire mes pensées, mais ce sont les mots qui me fuient. Maintenant qu’elle m’a donné sa réponse et que celle-ci, bien que décevante, répond un peu à ma question — mais pas tout à fait, je persiste —, je me rends qu’il est temps de choisir. Et ce fait est suffisamment surprenant pour m’ôter les mots de la bouche. Parce que la question du bal, qui n’avait qu’une réponse jusqu’à maintenant, vient d’en trouver une deuxième. Alors, vais-je aller au bal, ou ne vais-je pas y aller ?
« C’est… Bah… »
*Merlin !* Je ferme la bouche, incapable d’aligner deux mots.
Au bal, avec Thalia. Comme Aodren qui y va avec Quétrilla ? Les mots de ce dernier, prononcés il y a si longtemps, me reviennent tout à coup à l’esprit : « Alors tu compares ta relation avec Thalia avec celle que j’ai avec ma petite-amie ? ». Je déteste mes pensées idiotes, je les déteste ! Cela n’a rien à voir du tout. J’éjecte d’un coup de pied mental ces idées débiles de ma tête et l’effroi qui les accompagne, et me concentre sur mon coeur qui rate battement sur battement. De toute façon, toute cette conversation est débile. C’est débile de vouloir aller au bal, avec moi ou non, et c’est débile de me le proposer.
« Ouais, dégueulé-je tout à coup. Ouais, ok. » Mon esprit hurle, je le fais taire en rouvrant brusquement mes livres et en me penchant sur mon parchemin. « J’verrais, assené-je rapidement à la fille en lui jetant un coup d’oeil. Maint’nant, j’vais étudier, ok ? J’étudie, maintenant. »
Mais Thalia, pourquoi as-tu envie ? J’ai bien compris que tu voulais aller au bal, j’ai bien compris que tu te foutais de ce que je voulais faire moi durant cette soirée. Tu veux aller au bal. Mais pourquoi ? Pourquoi ne pas rester ensemble ailleurs, pourquoi aller s'encroûter dans une salle minable avec des Autres minables ? Peut-être n’aime-t-elle plus ma compagnie ? Peut-être en a-t-elle assez de rester sans cesse avec moi. S’ennuie-t-elle ? Une pensée plus horrible encore vient faire son nid dans ma tête : est-ce que moi je l’ennuie ?
Nos regards se supportent en silence. Je ne sais pas ce qu’elle pense, je ne sais pas ce qu’elle veut. La seule chose à laquelle j’ai accès, c’est ce visage affaissé qui ne m’apprend pas grand chose. Ce visage que je connais par coeur, mais que je ne peux pourtant pas décrypter. Que veulent dire ces yeux qui me caressent, que signifient ces lèvres entrouvertes ? Je n’en sais rien. Une petite voix à l’intérieur de moi veut me parler, mais je n’ai pas envie de l’écouter. Je ne veux pas entendre son discours incessant que je repousse de toutes mes forces. Elle cherche à me chuchoter des choses qui n’ont pas de sens. Elle veut me dire que je me prends trop la tête, que je réfléchis trop, alors que la réponse est toute simple. Qu’elle est sous mon nez. Juste là. Mais je ne vois rien ! La réponse ne peut pas être simple. Thalia doit avoir une vraie raison d’aller au bal, pas seulement *la ferme*.
Je me redresse légèrement sur mon siège, fronçant le regard pour faire fuir mes pensées. Mes yeux frôlent mes affaires abandonnés sur la table ; je n’ai plus aucun intérêt pour Frewd désormais, ni même pour ce foutu devoir de runes. La seule chose qui me hante, ce sont les mots de Thalia. Et ce bal. Et je n’arrive pas à savoir, nom de Merlin, je n’arrive pas à ressentir autre chose que mon envie de connaître la réponse à ma question : pourquoi ? Car le reste n’a pas d’intérêt. Ce n’est pas grave si mon coeur bat à l’idée que Thalia me demande d’être sa cavalière — c’est encore une chose à foutre sur le compte des réactions bizarres de mon corps. Ce n’est pas grave si mon coeur bat toujours à l’idée qu’elle ait pu y aller avec quelqu’un d’aut… Avec un Autre. Ce n’est pas grave si cette demande me fait beaucoup plus d’effet que celle de Sifferlen. Cela doit s’expliquer parce que Thalia est… *Quoi ?*. Thalia. Tout simplement.
« J’veux y aller juste pour pouvoir y aller avec toi. » Les mots de la fille m’arrachent à ma contemplation silencieuse. Je jette mon regard dans le sien, mon coeur manquant de s’échapper de son socle. « Comment t’as pu croire que j’voulais y aller avec quelqu’un d’autre... ? »
Les rouages dans ma tête cesse tout à coup de fonctionner.
Ne reste plus que mon souffle, trop rapide, et les battements de mon coeur, trop lents.
Mon cerveau s’occupe du reste. De faire l’association entre « J’ai juste envie. » et le reste. J’ouvre la bouche comme pour parler, mais aucun son n’en sort. J’ai durement conscience de mettre à nu tout ce qu’il se passe à l’intérieur de moi, ainsi. Ma surprise, mon effroi et un petit quelque chose qui n’a pas de nom. Alors je baisse la tête sur la table, laissant mes mèches cacher ce que Thalia aurait pu voir de moi.
Mais quoi ? Qu’ai-je besoin de cacher ?
Mon coeur se met à battre à toute allure dans ma poitrine. Fini les battements lents qui ne signifient plus rien, fini l’attente. J’ai ma réponse et elle ne me plait pas. Ou alors me plait-elle trop ? *Nan, trop idiot*. Non, elle ne me plait pas. Je comprends tout à coup que Thalia n’a jamais voulu aller au bal. Je comprends que cela n’a jamais été son souhait, son envie profonde, celle dont elle a visiblement voulu me faire part depuis que je suis arrivée à sa table. Non, ce n’était pas cela du tout. C’était plus subtile, plus délicat… Plus étrange. *C’est m…*. Mon esprit peine à se l’avouer. Je n’arrive pas à le prononcer dans ma tête. C’est trop gros, trop étrange. *Avec m…*. Non, je ne veux pas y penser ! Cela me donne envie de rougir. Je rougis, d’ailleurs. Je rougis horriblement. *Aller au bal…*. J’ai envie de disparaître, tout à coup. Disparaître ou ne jamais bouger. Je ne sais pas. Qu’est-ce qui serait plus terrible : mourir ou rester avec Thalia pour toujours ?
Merlin, mes pensées jouent sans moi. Je n’arrive pas à les suivre.
*Elle veut aller au bal... *
Je déglutis difficilement.
*Pour y aller avec moi.*
C’est pas comme aller au bal pour danser, aller au bal pour aller au bal, ou aller au bal avec moi histoire de faire quelque chose avec moi. Non, c’est aller au bal pour la seule et unique raison qu’elle veut y aller avec moi. Avec moi, Aelle.
Je la regarde du coin de l’oeil. Thalia et son air qui ne se détourne pas de moi. Thalia. Et alors je remarque que je n’ai absolument rien à répondre à sa demande. Rien du tout. L’idée en elle-même, aller au bal juste pour aller au bal avec elle, n’est pas si dérangeante. Quoi que légèrement inutile. Ce serait l’occasion de revêtir un quelconque déguisement et de… De quoi ? Danser ? Avec Thalia. Doux Merlin. J’ouvre les yeux tout grands en m’imaginant ainsi, dans les bras de cette fille, tournoyant sur une piste de danse. L’idée est terriblement… Terrifiante. Cela me ferait horreur.
*Pense pas à ces trucs inutiles !*
« Je… » *n’ai rien à dire*. J’ai parlé pour faire fuire mes pensées, mais ce sont les mots qui me fuient. Maintenant qu’elle m’a donné sa réponse et que celle-ci, bien que décevante, répond un peu à ma question — mais pas tout à fait, je persiste —, je me rends qu’il est temps de choisir. Et ce fait est suffisamment surprenant pour m’ôter les mots de la bouche. Parce que la question du bal, qui n’avait qu’une réponse jusqu’à maintenant, vient d’en trouver une deuxième. Alors, vais-je aller au bal, ou ne vais-je pas y aller ?
« C’est… Bah… »
*Merlin !* Je ferme la bouche, incapable d’aligner deux mots.
Au bal, avec Thalia. Comme Aodren qui y va avec Quétrilla ? Les mots de ce dernier, prononcés il y a si longtemps, me reviennent tout à coup à l’esprit : « Alors tu compares ta relation avec Thalia avec celle que j’ai avec ma petite-amie ? ». Je déteste mes pensées idiotes, je les déteste ! Cela n’a rien à voir du tout. J’éjecte d’un coup de pied mental ces idées débiles de ma tête et l’effroi qui les accompagne, et me concentre sur mon coeur qui rate battement sur battement. De toute façon, toute cette conversation est débile. C’est débile de vouloir aller au bal, avec moi ou non, et c’est débile de me le proposer.
« Ouais, dégueulé-je tout à coup. Ouais, ok. » Mon esprit hurle, je le fais taire en rouvrant brusquement mes livres et en me penchant sur mon parchemin. « J’verrais, assené-je rapidement à la fille en lui jetant un coup d’oeil. Maint’nant, j’vais étudier, ok ? J’étudie, maintenant. »
Un murmure cordiforme
Le lendemain
Etudier n’a pas fonctionné. Lire Frewd non plus — comment Frewd ne peut-il plus fonctionner ? Il a toujours réussi à me changer les esprits, et aujourd’hui il ne sert plus à rien ! Ce constat m’agace particulièrement. Tout à l’heure dans le dortoir, j’ai jeté Faire le lien entre être et magie et j’ai bien rit en le voyant se retourner sur le sol, ses pages ouvertes et écrasées. Mais cela ne m’a pas davantage permis d’oublier Thalia. Lorsque je me suis rendu compte que mon regard ne cessait de se tourner vers son alcôve dans laquelle elle n’était pas, j’ai décidé que c’était de la faute de ce dortoir si je n’arrivais pas à penser à autre chose. Alors j’ai attrapé mon sac et suis sortis. Les couloirs sont vides à cette heure-là. Les élèves sont en cours, les quatrièmes années traînent je ne sais où. Peut-être arrivent-ils à travailler, eux. Je marche lentement, haïssant la langueur de mon esprit, cette mélasse qui ne me permet pas de penser à autre chose. Elle pèse sur mon crâne et mon coeur, je n’arrive pas à m’en débarrasser.
Thalia.
C’est toute l’origine de mon problème. Thalia et son fichu bal. Pourquoi a-t-elle réussi à m'entraîner là-dedans ? C’est cette pensée qui me dérange et qui ne veut pas me lâcher, comme si elle était trop grosse pour parvenir à s’échapper de mon esprit. Alors elle me hante et j’ai beau la retourner dans tous les sens, je ne parviens pas à lui trouver une réponse. Je me passe et me repasse l’événement d’hier, revoyant sans cesse le regard de la fille sur moi, ses lèvres qui murmurant simplement : je veux y aller juste pour pouvoir y aller avec toi. Et je n’ai toujours pas de réponse à ma question, finalement ; pourquoi, pourquoi nom de Merlin ? Si elle veut aller quelque part avec moi, pourquoi ne pas aller ailleurs ? Je ne comprends toujours pas l’intérêt d’aller au bal ! Même si elle aime danser. Par tous les mages, si elle aime danser elle aurait pu le faire dans les couloirs ! Nous aurions volé l'une des radios qui traînent dans la Salle Commune, nous aurions trouvé une station intéressante, et elle aurait dansé au son grésillant de l’objet, dans l’obscurité effrayante des couloirs.
Mais cela n’arrivera jamais puisque nous allons au bal.
Quand je l’ai dit à Zikomo, il a paru très curieux. Il a commencé à me poser plein de questions, mais je l’ai fait taire d’un geste. Je ne voulais plus en parler, plus jamais en parler tant j’étais frustrée de la façon dont cela s’était terminé. Alors il s’est tu, mais je suis certaine qu’il est allé demandé à Thalia de lui raconter toute l’histoire.
En arrivant dans le grand hall, je prends la direction du parc. Il me reste quelques minutes avant mon prochain cours, peut-être l’air frais parviendra-t-il à apaiser mon coeur.
« Eh, Aelle ! Aelle ! »
Je me retourne vers l’entrée des cachots et aperçoit la silhouette d’Aodren dans l’embrasure du passage. Il me fait de grands gestes et dit quelque chose à son blond d’ami avant de venir me retrouver. Comment s’appelle-t-il déjà, ce grand blond qui nous regarde de loin ? Ah oui, Yann. Lorsqu’Ao arrive devant moi, je remarque dans ses bras une grosse boite en carton de couleur bleue. *Qu’est-ce que…*.
« Ça va, Aelle ? » demande Aodren en me jetant son sourire au visage.
Je cligne des yeux, regarde une nouvelle fois la boîte qui me m’attire étrangement l’oeil. « Ouais, super, bafouillé-je. Euh… C’est quoi, ça ? » demandé-je en désignant la boîte du menton.
Un immense sourire mange le visage d’Aodren. Je le regarde en plissant les yeux ; je déteste lorsqu’il porte cette expression ; elle signifie qu’il prépare quelque chose qui ne va pas me plaire.
« J’y viens, j’y viens. » Il regarde autour de lui, comme pour vérifier que personne ne nous entend. Ce qui est idiot puisque nous sommes quasiment seuls ici. Il se penche vers moi d’un air complice. « Dis, tu vas au bal, hein ? »
Je me recule, les yeux écarquillés et le coeur manquant un battement. La seconde d’après, mes sourcils se froncent et mon air se fait menaçant.
« Pourquoi tu m’demandes ça ?! Ça t’concerne pas ! »
Aodren se recule légèrement, mais je vois bien à son sourire que mon cri n’a pas été suffisamment fort pour lui faire fermer sa gueule. Il ne doit pas savoir que Thalia m’a proposé, surtout pas ! Comment vais-je pouvoir expliquer cela, moi ? Il me pose déjà bien assez de questions sur Thalia et moi, pas besoin qu’il m’en pose davantage !
« J’veux savoir, c’est tout ! Quand j’ai su qu’il y avait un bal, j’ai envoyé un hibou à p’pa et m’man pour qu’ils m’envoient mon déguisement, t’sais celui de vampire ? » J'acquiesce vaguement pour me soustraire à son regard intense. « Donc ils me l’ont envoyé… Et ça avec ! Aelle, c’est ton déguisement de… »
« Je sais ! » m’exclamé-je tout à coup.
Aodren me fourre la boîte dans les bras, je la réceptionne tant bien que mal. Elle est légère. Je sais exactement ce qu’elle contient ; cela fait battre mon coeur un peu plus vite. Décidément, tout me rappelle Thalia et ce fichu bal ! Le déguisement était bien rangé dans mon armoire, je n’y ai pas touché depuis des années. Depuis l’Halloween de l’année précédant mon entrée à Poudlard, en fait. Papa a dû rentrer dans ma chambre pour aller le chercher. Ce détail aurait dû me faire grincer des dents, mais le fait est que je ne ressens rien du tout, si ce n’est mon coeur qui bat trop vite.
« Eh, Aelle ? » Je tourne la tête vers Aodren qui me regarde timidement. « Alors, dis… Est-ce que tu vas au bal ? Ce s’rait vraiment cool de t’y voir. Moi, j’y vais avec Quétrilla. Elle aussi sera déguisée en vampire ! »
Son sourire me donne envie de vomir. Je serre les mâchoires et tourne la tête vers les portes de la Grande Salle pour qu’Aodren ne voit pas mon mensonge dans mes yeux.
« J’sais pas… Non, j’pense pas y aller. »
Elle ne se vexera pas si je lui dis cela la veille du bal, n’est-ce pas ? Thalia est compréhensive, elle comprendra que c’est beaucoup mieux pour nous deux que nous allions ailleurs, dans les couloirs, partout ailleurs tant que ce n’est pas au bal. N’est-ce pas ?
« Comment ça ? me fait Aodren. Tu penses pas ? Ça veut dire que tu pourrais y aller ? »
Je grogne et lui jette un regard las.
« J’men fous du bal, laisse-moi avec ça ! »
Et je le laisse en plan, me dirigeant à grands pas vers les grands escaliers. J’entends sa course derrière moi et je lève les yeux au ciel. Il court jusqu’à se retrouver devant moi. Là, il me barre la route. Je ne veux pas me battre, pas aujourd’hui, alors je suis bien obligée de m’arrêter.
« Attends ! » impose Aodren.
Il me regarde d’un air fixe, avec ses yeux verts qui me transpercent, avec son air de grand frère qui me fait grincer des dents. Il fronce un peu les sourcils et finit par croiser les bras sur sa poitrine.
« Tu d’vrais y aller avec Thalia, » dit-il en haussant des épaules.
J’ouvre la bouche, incapable de parler alors que le rouge envahit mes joues.
« T’sais un bal, c’est aussi l’occasion d’montrer vers qui s’penche ton coeur. Genre Jace, il y va avec une cinquième année d’Serpentard, Jenny Tradford, tu vois ? Bah c’est un moyen dire aux autres gars qu’il est intéressé et bah qu’personne peut… »
Je l’interrompt en criant, le coeur battant à toute à allure dans ma poitrine : « Mon coeur s’penche nul part, c’est clair ? »
Ma voix résonne dans le hall. Et moi, je suis incapable de faire autre chose que regarder Aodren avec horreur, les joues rouges et le palpitant s’agitant dans mon corps. Ses mots résonnent dans mon esprit et me donne envie de vomir. Ce qu’il sous-entend me donne envie de le rouer de coup. Mais pire encore, mon espoir me fait mal partout ailleurs. C’est la fin de sa phrase qui me fait si mal. Qu’personne peut… quoi ? Si j’y vais avec Thalia, plus aucun Autre l’approchera ? C’est ce qu’il est en train de dire ?
*Non*. La voix s’impose dans mon esprit.
*Il dit n’import’quoi*.
*Moi et Thalia, c’pas du tout comme Jace et l’autre Tradford*.
« Tu racontes n’import’quoi, laisse-moi passer ! Dégage ! »
Je le bouscule pour passer derrière lui et gravis les marches à toute vitesse. Sa voix résonne derrière moi. « J’voulais dire que les autres sauront que… Oh, et puis merde. »
Je m’enfuie sans me retourner, courant de toute mes forces pour rejoindre le dortoir. La boîte saute dans tous les sens, ralentissant ma course et se cognant contre ma hanche. Je ne m’arrête qu’une fois enfermée dans mon dortoir. Je jette la boîte sur le lit et m’assoie à mon tour sur le matelas, le coeur agonisant sur son socle. Ma respiration met du temps avant de s’apaiser ; je n’ai plus l’habitude de courir.
Et me voilà à penser, encore, à Thalia et ce fichu bal. Maintenant, je me demande également ce qu’a voulu dire Aodren.
« Foutu abruti, » finis-je par marmonner en donnant un coup dans la boite de mon déguisement.
Une pensée, néanmoins, réussis à évaporer ma colère : *Et Thalia, elle va au bal pour montrer vers qui s’penche son coeur, elle aussi ?*.
« Il est bien ton déguisement. »
« Mh. »
« Tu sais en quoi elle se déguise ? »
« Nan. »
« Tu ne lui as pas demandé ? »
« Nan. »
« D’accord. »
Je tourne le dos à Zikomo pour lui montrer que la conversation est finie. Mais il ne le comprend pas puisque sa voix s’élève aussitôt :
« Tu vas y aller, hein ? »
« Où ça ? » demandé-je alors que je sais très bien de quoi il parle.
« Au bal, tu vas y aller ? »
« Et toi, tu vas y aller ? »
« Je n’ai pas grand intérêt à faire ça, tu sais. »
« Voilà, moi non plus. »
Zikomo me laisse en paix quelques secondes. Je commence tout juste à m’apaiser et envisager me retourner vers lui lorsqu’il ajoute :
« Mais je viendrais peut-être y faire un tour. Je suis discret, je me faufile partout. »
« M’en fous, » grogné-je.
« Mais tu as dit à Thalia que tu y allais, non ? »
« Quelque chose dans c’goût là, ouais. »
« Il faut que tu y ailles, alors. »
« Mh. »
Il soupire. Moi aussi, je soupire. S’il n’est pas content, il n'a qu’à aller voir ailleurs, Zikomo. Et me laisser en paix avec cette histoire de bal. J’ai déjà décidé que je n’irais pas ; Thalia n’aura qu’à m’accompagner dans les couloirs. Mais la voix de Zikomo se fait de nouveau entendre :
« Je t’ai raconté que j’étais tombé sur elle la dernière fois, ici-même ? »
Je hausse les épaules, mais mon coeur a sursauté. Qu’a-t-il appris ? Je ferme les yeux, priant Merlin avec ferveur pour que Zikomo se décide tout de même, malgré mon comportement distant, à me raconter ce qu’il a vu.
« Elle était en train de chercher son costume. Quand elle m’a vu, elle a sourit comme si c’était t… Comme si elle était la plus heureuse du monde. »
Je grogne. C’est ça qu’il cherche à me dire ? Que Thalia sourit si bien quand elle est avec lui ?
« Elle m’a demandé si je connaissais ton costume et je lui ai dit que oui. Alors elle m’a demandé s’il irait bien avec le sien. »
« Et alors ? »
« Et alors ce bal lui tient réellement à coeur ! »
« J’en ai rien à battre, » marmonné-je.
*C’est faux, c’est faux, c’est faux*, chante mon coeur qui ne sait mentir. Parce que je m’en fous réellement de son avis et de son bal pourri. Surtout si ce que m’a dit Ao se révèle vrai, n’est-ce pas ? Zikomo soupire, mais malheureusement ne se tait pas.
« Je lui ai dit que ce n’était pas bien important que vos costumes ne soient pas assortis. Que les personnes qui s’apprécient sont naturellement belles ensembles. »
« C’est n’import’quoi. »
« Peut-être, mais elle a dit qu’elle le pensait également et que toutes les deux vous serez les plus belles au bal. »
Pourquoi mon coeur sursaute-t-il ?
« Tu veux savoir ce qu’elle m’a demandé ensuite ? »
« Non. » *Si !*. « Si… »
« Elle m’a demandé si tu étais réellement heureuse d’y aller avec elle. Que si ce n’était pas le cas, elle te proposerait de ne pas y aller et de rester ici, faire l’Halloween que tu souhaitais faire. »
Mon coeur manque un battement. Je me redresse subitement, offrant mon regard au petit Mngwi assis sur l’étagère de mon alcôve.
« C’est vrai ? m’exclamé-je avec le sourire. J’espère qu’tu lui as dit qu’j’étais pas heureuse ! Non ? Va lui dire, va lui dire, Zikomo ! »
La créature me toise sans ne rien dire, je soutiens difficilement son regard.
« Je ne lui ai rien du tout. »
« Quoi ? Mais pourquoi ! ‘Faut lui dire si on a l’occasion d’faire mon Halloween ! »
« Aelle, c’est important pour elle. »
Mes épaules s’affaissent.
« Mais… Pourquoi ? Merde, pourquoi on peut tout simplement pas m’dire pourquoi c’est important pour elle c’fichu bal de merde ? »
Zikomo se redresse sur ses pattes et me regarde avec sévérité. Je déteste lorsqu’il me regarde ainsi. Je me souviens alors qu’il est très vieux et sage, et que je ne suis qu’une enfant.
« Tout le monde va au bal avec une personne qui lui tient particulièrement à coeur. »
« Et alors, râlé-je, ça répond pas du tout à ma question ! »
« Si, ça y répond. »
« Non ! »
« Réfléchis un peu, Aelle, et tu trouveras toi-même tes réponses. »
Sur ses mots, Zikomo saute sur le matelas puis se coule sous les rideaux de mon lit.
« Attends, Zik ! Tu vas où ? Zik ! »
Je le suis maladroitement. Le dortoir est sombre et vide, seule ma petite alcôve est allumée. Les autres ne tarderont pas à arriver. Je regarde Zikomo qui se dirige vers la porte. Sans même un regard vers moi, il me lance avant de partir :
« Je te laisse réfléchir. A tout à l’heure. »
Et il me plante là, seule avec mes pensées, seule avec ses mots qui ne veulent rien dire. Je me laisse tomber sur mon lit, les bras écartés et le regard plongé dans l’obscurité du plafond.
« Raah, mais j’comprends pas ! »
Je pose un bras en travers mon visage, soustrayant mon regard au monde.
« Tout l’monde va au bal avec une personne qui lui tient particulièrement à coeur, marmonné-je dans ma barbe. Avec une personne qui lui tient particulièrement à coeur... »
En réponse à ces mots, mon coeur se met à battre plus rapidement dans ma poitrine. Mais cela ne peut pas être aussi simple, n’est-ce pas ? A écouter Zikomo et Aodren, il y a deux raisons qui expliquent le souhait de Thalia d’aller au bal juste pour pouvoir y aller avec moi : parce que tout le monde va au bal avec une personne qui lui tient à coeur selon Zikomo et pour avoir l’occasion de montrer vers qui se penche son coeur selon Aodren.
« C’est vraiment idiot, dis-je à voix haute. Mais vraiment, vraiment idiot. »
Mais j’ai beau réfléchir, je n’arrive pas à trouver pourquoi c’est idiot.
Etudier n’a pas fonctionné. Lire Frewd non plus — comment Frewd ne peut-il plus fonctionner ? Il a toujours réussi à me changer les esprits, et aujourd’hui il ne sert plus à rien ! Ce constat m’agace particulièrement. Tout à l’heure dans le dortoir, j’ai jeté Faire le lien entre être et magie et j’ai bien rit en le voyant se retourner sur le sol, ses pages ouvertes et écrasées. Mais cela ne m’a pas davantage permis d’oublier Thalia. Lorsque je me suis rendu compte que mon regard ne cessait de se tourner vers son alcôve dans laquelle elle n’était pas, j’ai décidé que c’était de la faute de ce dortoir si je n’arrivais pas à penser à autre chose. Alors j’ai attrapé mon sac et suis sortis. Les couloirs sont vides à cette heure-là. Les élèves sont en cours, les quatrièmes années traînent je ne sais où. Peut-être arrivent-ils à travailler, eux. Je marche lentement, haïssant la langueur de mon esprit, cette mélasse qui ne me permet pas de penser à autre chose. Elle pèse sur mon crâne et mon coeur, je n’arrive pas à m’en débarrasser.
Thalia.
C’est toute l’origine de mon problème. Thalia et son fichu bal. Pourquoi a-t-elle réussi à m'entraîner là-dedans ? C’est cette pensée qui me dérange et qui ne veut pas me lâcher, comme si elle était trop grosse pour parvenir à s’échapper de mon esprit. Alors elle me hante et j’ai beau la retourner dans tous les sens, je ne parviens pas à lui trouver une réponse. Je me passe et me repasse l’événement d’hier, revoyant sans cesse le regard de la fille sur moi, ses lèvres qui murmurant simplement : je veux y aller juste pour pouvoir y aller avec toi. Et je n’ai toujours pas de réponse à ma question, finalement ; pourquoi, pourquoi nom de Merlin ? Si elle veut aller quelque part avec moi, pourquoi ne pas aller ailleurs ? Je ne comprends toujours pas l’intérêt d’aller au bal ! Même si elle aime danser. Par tous les mages, si elle aime danser elle aurait pu le faire dans les couloirs ! Nous aurions volé l'une des radios qui traînent dans la Salle Commune, nous aurions trouvé une station intéressante, et elle aurait dansé au son grésillant de l’objet, dans l’obscurité effrayante des couloirs.
Mais cela n’arrivera jamais puisque nous allons au bal.
Quand je l’ai dit à Zikomo, il a paru très curieux. Il a commencé à me poser plein de questions, mais je l’ai fait taire d’un geste. Je ne voulais plus en parler, plus jamais en parler tant j’étais frustrée de la façon dont cela s’était terminé. Alors il s’est tu, mais je suis certaine qu’il est allé demandé à Thalia de lui raconter toute l’histoire.
En arrivant dans le grand hall, je prends la direction du parc. Il me reste quelques minutes avant mon prochain cours, peut-être l’air frais parviendra-t-il à apaiser mon coeur.
« Eh, Aelle ! Aelle ! »
Je me retourne vers l’entrée des cachots et aperçoit la silhouette d’Aodren dans l’embrasure du passage. Il me fait de grands gestes et dit quelque chose à son blond d’ami avant de venir me retrouver. Comment s’appelle-t-il déjà, ce grand blond qui nous regarde de loin ? Ah oui, Yann. Lorsqu’Ao arrive devant moi, je remarque dans ses bras une grosse boite en carton de couleur bleue. *Qu’est-ce que…*.
« Ça va, Aelle ? » demande Aodren en me jetant son sourire au visage.
Je cligne des yeux, regarde une nouvelle fois la boîte qui me m’attire étrangement l’oeil. « Ouais, super, bafouillé-je. Euh… C’est quoi, ça ? » demandé-je en désignant la boîte du menton.
Un immense sourire mange le visage d’Aodren. Je le regarde en plissant les yeux ; je déteste lorsqu’il porte cette expression ; elle signifie qu’il prépare quelque chose qui ne va pas me plaire.
« J’y viens, j’y viens. » Il regarde autour de lui, comme pour vérifier que personne ne nous entend. Ce qui est idiot puisque nous sommes quasiment seuls ici. Il se penche vers moi d’un air complice. « Dis, tu vas au bal, hein ? »
Je me recule, les yeux écarquillés et le coeur manquant un battement. La seconde d’après, mes sourcils se froncent et mon air se fait menaçant.
« Pourquoi tu m’demandes ça ?! Ça t’concerne pas ! »
Aodren se recule légèrement, mais je vois bien à son sourire que mon cri n’a pas été suffisamment fort pour lui faire fermer sa gueule. Il ne doit pas savoir que Thalia m’a proposé, surtout pas ! Comment vais-je pouvoir expliquer cela, moi ? Il me pose déjà bien assez de questions sur Thalia et moi, pas besoin qu’il m’en pose davantage !
« J’veux savoir, c’est tout ! Quand j’ai su qu’il y avait un bal, j’ai envoyé un hibou à p’pa et m’man pour qu’ils m’envoient mon déguisement, t’sais celui de vampire ? » J'acquiesce vaguement pour me soustraire à son regard intense. « Donc ils me l’ont envoyé… Et ça avec ! Aelle, c’est ton déguisement de… »
« Je sais ! » m’exclamé-je tout à coup.
Aodren me fourre la boîte dans les bras, je la réceptionne tant bien que mal. Elle est légère. Je sais exactement ce qu’elle contient ; cela fait battre mon coeur un peu plus vite. Décidément, tout me rappelle Thalia et ce fichu bal ! Le déguisement était bien rangé dans mon armoire, je n’y ai pas touché depuis des années. Depuis l’Halloween de l’année précédant mon entrée à Poudlard, en fait. Papa a dû rentrer dans ma chambre pour aller le chercher. Ce détail aurait dû me faire grincer des dents, mais le fait est que je ne ressens rien du tout, si ce n’est mon coeur qui bat trop vite.
« Eh, Aelle ? » Je tourne la tête vers Aodren qui me regarde timidement. « Alors, dis… Est-ce que tu vas au bal ? Ce s’rait vraiment cool de t’y voir. Moi, j’y vais avec Quétrilla. Elle aussi sera déguisée en vampire ! »
Son sourire me donne envie de vomir. Je serre les mâchoires et tourne la tête vers les portes de la Grande Salle pour qu’Aodren ne voit pas mon mensonge dans mes yeux.
« J’sais pas… Non, j’pense pas y aller. »
Elle ne se vexera pas si je lui dis cela la veille du bal, n’est-ce pas ? Thalia est compréhensive, elle comprendra que c’est beaucoup mieux pour nous deux que nous allions ailleurs, dans les couloirs, partout ailleurs tant que ce n’est pas au bal. N’est-ce pas ?
« Comment ça ? me fait Aodren. Tu penses pas ? Ça veut dire que tu pourrais y aller ? »
Je grogne et lui jette un regard las.
« J’men fous du bal, laisse-moi avec ça ! »
Et je le laisse en plan, me dirigeant à grands pas vers les grands escaliers. J’entends sa course derrière moi et je lève les yeux au ciel. Il court jusqu’à se retrouver devant moi. Là, il me barre la route. Je ne veux pas me battre, pas aujourd’hui, alors je suis bien obligée de m’arrêter.
« Attends ! » impose Aodren.
Il me regarde d’un air fixe, avec ses yeux verts qui me transpercent, avec son air de grand frère qui me fait grincer des dents. Il fronce un peu les sourcils et finit par croiser les bras sur sa poitrine.
« Tu d’vrais y aller avec Thalia, » dit-il en haussant des épaules.
J’ouvre la bouche, incapable de parler alors que le rouge envahit mes joues.
« T’sais un bal, c’est aussi l’occasion d’montrer vers qui s’penche ton coeur. Genre Jace, il y va avec une cinquième année d’Serpentard, Jenny Tradford, tu vois ? Bah c’est un moyen dire aux autres gars qu’il est intéressé et bah qu’personne peut… »
Je l’interrompt en criant, le coeur battant à toute à allure dans ma poitrine : « Mon coeur s’penche nul part, c’est clair ? »
Ma voix résonne dans le hall. Et moi, je suis incapable de faire autre chose que regarder Aodren avec horreur, les joues rouges et le palpitant s’agitant dans mon corps. Ses mots résonnent dans mon esprit et me donne envie de vomir. Ce qu’il sous-entend me donne envie de le rouer de coup. Mais pire encore, mon espoir me fait mal partout ailleurs. C’est la fin de sa phrase qui me fait si mal. Qu’personne peut… quoi ? Si j’y vais avec Thalia, plus aucun Autre l’approchera ? C’est ce qu’il est en train de dire ?
*Non*. La voix s’impose dans mon esprit.
*Il dit n’import’quoi*.
*Moi et Thalia, c’pas du tout comme Jace et l’autre Tradford*.
« Tu racontes n’import’quoi, laisse-moi passer ! Dégage ! »
Je le bouscule pour passer derrière lui et gravis les marches à toute vitesse. Sa voix résonne derrière moi. « J’voulais dire que les autres sauront que… Oh, et puis merde. »
Je m’enfuie sans me retourner, courant de toute mes forces pour rejoindre le dortoir. La boîte saute dans tous les sens, ralentissant ma course et se cognant contre ma hanche. Je ne m’arrête qu’une fois enfermée dans mon dortoir. Je jette la boîte sur le lit et m’assoie à mon tour sur le matelas, le coeur agonisant sur son socle. Ma respiration met du temps avant de s’apaiser ; je n’ai plus l’habitude de courir.
Et me voilà à penser, encore, à Thalia et ce fichu bal. Maintenant, je me demande également ce qu’a voulu dire Aodren.
« Foutu abruti, » finis-je par marmonner en donnant un coup dans la boite de mon déguisement.
Une pensée, néanmoins, réussis à évaporer ma colère : *Et Thalia, elle va au bal pour montrer vers qui s’penche son coeur, elle aussi ?*.
oOo
« Il est bien ton déguisement. »
« Mh. »
« Tu sais en quoi elle se déguise ? »
« Nan. »
« Tu ne lui as pas demandé ? »
« Nan. »
« D’accord. »
Je tourne le dos à Zikomo pour lui montrer que la conversation est finie. Mais il ne le comprend pas puisque sa voix s’élève aussitôt :
« Tu vas y aller, hein ? »
« Où ça ? » demandé-je alors que je sais très bien de quoi il parle.
« Au bal, tu vas y aller ? »
« Et toi, tu vas y aller ? »
« Je n’ai pas grand intérêt à faire ça, tu sais. »
« Voilà, moi non plus. »
Zikomo me laisse en paix quelques secondes. Je commence tout juste à m’apaiser et envisager me retourner vers lui lorsqu’il ajoute :
« Mais je viendrais peut-être y faire un tour. Je suis discret, je me faufile partout. »
« M’en fous, » grogné-je.
« Mais tu as dit à Thalia que tu y allais, non ? »
« Quelque chose dans c’goût là, ouais. »
« Il faut que tu y ailles, alors. »
« Mh. »
Il soupire. Moi aussi, je soupire. S’il n’est pas content, il n'a qu’à aller voir ailleurs, Zikomo. Et me laisser en paix avec cette histoire de bal. J’ai déjà décidé que je n’irais pas ; Thalia n’aura qu’à m’accompagner dans les couloirs. Mais la voix de Zikomo se fait de nouveau entendre :
« Je t’ai raconté que j’étais tombé sur elle la dernière fois, ici-même ? »
Je hausse les épaules, mais mon coeur a sursauté. Qu’a-t-il appris ? Je ferme les yeux, priant Merlin avec ferveur pour que Zikomo se décide tout de même, malgré mon comportement distant, à me raconter ce qu’il a vu.
« Elle était en train de chercher son costume. Quand elle m’a vu, elle a sourit comme si c’était t… Comme si elle était la plus heureuse du monde. »
Je grogne. C’est ça qu’il cherche à me dire ? Que Thalia sourit si bien quand elle est avec lui ?
« Elle m’a demandé si je connaissais ton costume et je lui ai dit que oui. Alors elle m’a demandé s’il irait bien avec le sien. »
« Et alors ? »
« Et alors ce bal lui tient réellement à coeur ! »
« J’en ai rien à battre, » marmonné-je.
*C’est faux, c’est faux, c’est faux*, chante mon coeur qui ne sait mentir. Parce que je m’en fous réellement de son avis et de son bal pourri. Surtout si ce que m’a dit Ao se révèle vrai, n’est-ce pas ? Zikomo soupire, mais malheureusement ne se tait pas.
« Je lui ai dit que ce n’était pas bien important que vos costumes ne soient pas assortis. Que les personnes qui s’apprécient sont naturellement belles ensembles. »
« C’est n’import’quoi. »
« Peut-être, mais elle a dit qu’elle le pensait également et que toutes les deux vous serez les plus belles au bal. »
Pourquoi mon coeur sursaute-t-il ?
« Tu veux savoir ce qu’elle m’a demandé ensuite ? »
« Non. » *Si !*. « Si… »
« Elle m’a demandé si tu étais réellement heureuse d’y aller avec elle. Que si ce n’était pas le cas, elle te proposerait de ne pas y aller et de rester ici, faire l’Halloween que tu souhaitais faire. »
Mon coeur manque un battement. Je me redresse subitement, offrant mon regard au petit Mngwi assis sur l’étagère de mon alcôve.
« C’est vrai ? m’exclamé-je avec le sourire. J’espère qu’tu lui as dit qu’j’étais pas heureuse ! Non ? Va lui dire, va lui dire, Zikomo ! »
La créature me toise sans ne rien dire, je soutiens difficilement son regard.
« Je ne lui ai rien du tout. »
« Quoi ? Mais pourquoi ! ‘Faut lui dire si on a l’occasion d’faire mon Halloween ! »
« Aelle, c’est important pour elle. »
Mes épaules s’affaissent.
« Mais… Pourquoi ? Merde, pourquoi on peut tout simplement pas m’dire pourquoi c’est important pour elle c’fichu bal de merde ? »
Zikomo se redresse sur ses pattes et me regarde avec sévérité. Je déteste lorsqu’il me regarde ainsi. Je me souviens alors qu’il est très vieux et sage, et que je ne suis qu’une enfant.
« Tout le monde va au bal avec une personne qui lui tient particulièrement à coeur. »
« Et alors, râlé-je, ça répond pas du tout à ma question ! »
« Si, ça y répond. »
« Non ! »
« Réfléchis un peu, Aelle, et tu trouveras toi-même tes réponses. »
Sur ses mots, Zikomo saute sur le matelas puis se coule sous les rideaux de mon lit.
« Attends, Zik ! Tu vas où ? Zik ! »
Je le suis maladroitement. Le dortoir est sombre et vide, seule ma petite alcôve est allumée. Les autres ne tarderont pas à arriver. Je regarde Zikomo qui se dirige vers la porte. Sans même un regard vers moi, il me lance avant de partir :
« Je te laisse réfléchir. A tout à l’heure. »
Et il me plante là, seule avec mes pensées, seule avec ses mots qui ne veulent rien dire. Je me laisse tomber sur mon lit, les bras écartés et le regard plongé dans l’obscurité du plafond.
« Raah, mais j’comprends pas ! »
Je pose un bras en travers mon visage, soustrayant mon regard au monde.
« Tout l’monde va au bal avec une personne qui lui tient particulièrement à coeur, marmonné-je dans ma barbe. Avec une personne qui lui tient particulièrement à coeur... »
En réponse à ces mots, mon coeur se met à battre plus rapidement dans ma poitrine. Mais cela ne peut pas être aussi simple, n’est-ce pas ? A écouter Zikomo et Aodren, il y a deux raisons qui expliquent le souhait de Thalia d’aller au bal juste pour pouvoir y aller avec moi : parce que tout le monde va au bal avec une personne qui lui tient à coeur selon Zikomo et pour avoir l’occasion de montrer vers qui se penche son coeur selon Aodren.
« C’est vraiment idiot, dis-je à voix haute. Mais vraiment, vraiment idiot. »
Mais j’ai beau réfléchir, je n’arrive pas à trouver pourquoi c’est idiot.
- Fin -