Dissonance Privé

Après le claquement de ma voix, la lueur dans tes yeux change brusquement et se teinte d'une rage miroir de celle qui emplit mon ventre. Du coin de l'œil, je la vois gagner ton être entier, qui se tend soudainement sous son feu. Tout ton corps me crie que tu n'as pas aimé la manière dont je viens de te répondre, mais tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même. Tu l'as cherché. Tu m'as cherchée.

D'un mouvement soufflé par mon instinct, mon regard quitte un instant ton vert pour trouver ta main, et un frisson me parcourt la colonne vertébrale. Elle est fermée en un poing serré. Ma rage est immédiatement refroidie par un souffle de peur qui me paralyse.
*Tu vas me frapper ?* Mon souffle se coupe, je remonte brusquement vers tes yeux et la haine que j'y voie me cloue sur place. J'ai été trop loin et je vais me prendre ton poing dans la face, je le sais.
Mon instinct me hurle de faire quelque chose, reculer, me protéger, n'importe quoi, mais je suis incapable de remuer ne serait-ce qu'un doigt.

Tu t'approches brusquement, près, bien trop près, et ma respiration s'arrête. Je sais pas quoi faire, je suis plantée là, à attendre un coup qui ne vient pas, incapable de faire le moindre mouvement pour me protéger. Je veux reculer, m'éloigner de toi et du danger que je lis dans ton regard, mais je suis pétrifiée, terrorisée par toi. T'es si imposante et moi si petite à côté que j'ai aucune chance. Si tu laisses partir ton poing, je sais déjà que je finirai par terre.

Mais... Tu ne le laisses pas partir. Ton corps reste tendu, penché à l'extrême vers moi, mais sans bouger. Je n'ose même pas respirer, de peur de déclencher ta tempête.
Soudainement, tes paupières me ferment l'accès à ton regard.
*Qu'est-ce que...* Tu détournes la tête, et ton corps cesse brusquement de me hurler sa colère. Je ne comprends plus rien, je n'arrive pas à suivre tes pensées.

Les yeux toujours fermés, tu caches tes mains dans tes poches. Pour t'empêcher de me frapper ? J'en sais rien, je suppose.
Les miennes sont toujours agrippées à la bandoulière de mon sac, et si je voulais les en décrocher je ne sais pas si je pourrais tant elles sont crispées. Mais je ne veux pas les enlever, parce que j'ai l'impression que tant que j'y suis accrochée je ne peux pas m'effondrer. Complètement faux évidemment, mais je ne prendrai pas le risque de la lâcher.

Ta voix s'élève soudainement, et son calme me surprend.


- T’as même pas r’marqué qu’j’étais pas au château l’année dernière, pas vrai ?

*Hein ?* Grand blanc dans ma tête pendant un très court instant *T'étais pas au château ?* Oh.

Toutes mes émotions, ma colère, ma peur, partent d'un coup. Ne restent plus qu'une légère surprise et une peine qui remonte, reprenant la place que la haine lui avait volée il y a quelques minutes. J'ai l'impression que t'es triste. Déçue. Parce que j'ai pas remarqué que t'étais pas là.
*Comment tu voulais que je remarque ?* Tu m'as rien laissé pour que je puisse remarquer. T'as juste laissé le vide. Le silence. Tu m'as pas écrit.

Tes yeux s'ouvrent de nouveau, doucement, et dès qu'ils croisent les miens tu recules brusquement, comme si tu t'étais brûlée, avant de détourner le regard. J'ai vraiment l'impression que t'es blessée que je n'aie pas vu. Je sais que j'aurais pu, si j'avais prêté attention. Mais je l'ai pas fait. Parce que qu'est-ce que ça m'aurait apporté ? De toute manière je ne serais pas venue te parler. Alors autant ne pas te chercher.

Pourtant, je sens une pointe de culpabilité me piquer. J'aurais dû voir que tu n'étais pas là. Puis pour que tu rates autant de temps ça devait être grave. Et moi, pendant ce temps, j'étais en train de t'en vouloir parce que tu ne répondais pas au message que je t'avais laissé. Je me sens bête. Puérile. Mais comment je pouvais savoir ? J'ai le droit d'avoir été en colère. Enfin j'espère. Mais j'en suis pas très sûre.
Je souffle du nez, incapable de savoir ce que je dois penser de tout ça et de moi.

Mes lèvres s'entrouvrent plusieurs fois, mais je ne sais pas quoi dire. Je n'arrive pas à arrêter mes pensées pour sortir quelque chose de cohérent. Rien ne semble aller. Comment je suis censée te dire que non j'ai pas remarqué que t'étais pas là ? Que j'ai juste remarqué ton silence et que tu ne tenais pas ta promesse ? Je peux pas dire ça comme ça, ça se fait pas. Pourtant c'est exactement ce que j'aurais besoin de dire, parce que c'est la vérité. Et que je ne veux pas te mentir. Je ne mens jamais, j'ai pas été élevée comme ça.

Finalement, je me jette à l'eau, d'une voix faible et hésitante, les yeux perdus dans les pierres des murs sur ma droite.


- Non, j'ai pas remarqué. J'ai envie de te demander comment tu voulais que je remarque, mais je sais que tu me répondras que j'avais qu'à regarder. Et c'est vrai. Alors je trouve autre chose. Par contre, j'ai vu que t'étais pas retournée dans la pièce du piano. Nouveau silence. Je t'avais laissé un message là-bas.

Je sais pas quoi ajouter. J'ai peur de te blesser ou de faire n'importe quoi de mal, alors je m'arrête avant de dire un mot de travers.
Dernière modification par Solwen Estendle le 7 mars 2021, 00:34, modifié 1 fois.

"If your absence doesn't bother them, then your presence never mattered to them in the first place"
"C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.” Le Petit Prince

Dissonance Privé
Elle, c’est une promesse.
Elle, c’est le silence.
Elle, ça devrait être celle qui se tient à côté de moi, le plus loin possible de mes yeux ; mais je ne pense pas à elle.
Là-bas, tout en haut, à travers les espèces de croisillons qui donnent un air de prison à la grande fenêtre, un oiseau traverse l’espace. Il passe à une telle vitesse que je doute même de son passage. C’est lui qui est en prison ou c’est moi ? *’même pas envie d’réfléchir*. De toute façon, ce n’est aucun de nous deux ; je peux sortir à lui, et il peut venir à moi.
Elle, c’est le regard que je ne veux pas croiser.
Elle, c’est le réceptacle de ma haine.
Elle, j’ai l’impression que c’est beaucoup de choses, mais ce n’est pas cette présence, là, à côté de moi.
Je ne la reconnais pas, elle.

*Tss…*. La fatigue qui m’attaquait jusqu’au bout des doigts n’était pas normale. J’en venais à demander à la nuit de tomber, pour m’enfoncer dans mon lit. Je lui en voulais. *Mais pourquoi bordel ?*. De toute façon, elle tombait déjà, cette foutue nuit.
Le soleil se couchait en exauçant un vœu sans origine, sans sens. *Y’a vraiment un truc*. Cette fille — dans son silence qui voulait tout dire — réveillait des trucs que j’avais oubliés. Et d’autres trucs nouveaux. Cachés exprès ? Est-ce que je les avais supprimées ? Est-ce que… *Qu’est-c’qui s’est passé ?*.
On s’était vues, j’étais sûre de ça ; mais qu’est-ce qu’on avait foutu ?
Aucune idée.
Est-ce qu’on était que toutes les deux, là ?
*Bordel*.
J’avais l’impression qu’elle était un ramassis d’Autres.

Elle m’a fatiguée. Ou je me suis aspirée ?
Son regard dégoûtant, plein de pourriture-contre-moi, s’étale dans mon crâne. *Casse-toi…*. J’avais vu tellement de trucs là-dedans. Je n’avais pas envie de me battre ce soir. Juste de me coucher. *En plus y’a l’autre qui m’attend…*. Bon Dieu, j’avais presque oublié Nejma ! « Non, j'ai pas remarqué ». *T’as rien r’marqué t’façon*. En écho à ses mots, ma pensée claque et m’arrache un ricanement, une simple expiration grinçante. « Hha ». Nejma disparait aussi vite qu’elle était apparue.
Bien sûr qu’elle n’avait rien vu, le château était grand et je n’allais pas à la Grande Salle ; mais si elle voulait me parler, pourquoi ne pas m’avoir cherchée ? *C’débile*. Je ne comprenais pas, et je n’avais même pas envie de comprendre.
Mon cou était presque sec, je sentais l’air me refroidir un peu plus à chaque instant.

Par contre, *Ouais, par contre quoi ?*. Mon esprit siffle. Il crisse même. « J'ai vu que t'étais pas retournée dans la pièce du piano ». *La pièce du…*. Quelque-part dans mon corps, l’envie de croiser son bleu-de-haine se réveille d’un coup. Mais je ne le fais pas. *Du piano ?*. Si, je m’en souviens. Totalement.
Comment j’avais pu oublier cette pièce-là ? *Oh bordel*. Éclair. On m’avait dérangée deux fois là-dedans. *’dieu ! Ça date tellement !*. J’avais volé *emprunté* le piano de la chorale ? Un truc comme ça…
L’assaut des souvenirs remplissait tellement mon crâne que la fenêtre devant mes yeux se faisait avaler, noyée sous des éclairs de pen

Je t'avais laissé un message là-bas.

Un message ? répéta ma bouche sans me demander l’autorisation, mais je m’en foutais. Ma fatigue était moins présente, mais tellement plus profonde. Elle serpentait, de son énorme corps, tout au fond du mien. *Envie d’courir, tout d’suite*. Certains sons se mélangeaient ; je ne reconnaissais pas leur ton. *’s’en fous*. Ce n’était pas important.
Un message ?

À retardement, je sens un sourcil se lever.
Là, la fenêtre qui s’assombrit. Je me reconcentre sur les barreaux qui ornent cette ouverture vers l’extérieur. *Comment ça ?*. J’ordonne à mon esprit de fermer sa gueule, et il m’écoute. Ce n’est pas le moment de faire du bordel.
D’une voix traînante, toujours aussi murmurante, j’ouvre la bouche.

Et tu m'disais quoi dans c’message ?

Le regard toujours planté dans cet orange qui virait au rouge-sang, dehors, prison de mes yeux.

« Bienvenue chez Toi »

Dissonance Privé
Dès que je cesse de parler, je comprends que j'ai visé juste.

- Un message ?

Tu n'as pas bougé, ta voix ne semble pas intéressée par ce que je raconte, mais toi si, je le sais, je le sens. Un léger frisson de soulagement me glisse le long de la colonne vertébrale. T'es certaine que je t'ai oubliée du jour au lendemain, mais c'est pas vrai, et j'ai normalement toutes les cartes en main pour pouvoir te le montrer.
Mais pour ça, encore faudrait-il que j'ai le sentiment que tu m'écoutes. Et là j'ai pas l'impression que ce soit le cas. T'as l'air complètement ailleurs, les yeux perdus dans la fenêtre que tu fixes depuis de longs instants déjà.

Mon regard se fixe sur ton visage et j'analyse la moindre de tes expressions que je peux percevoir, espérant y déchiffrer quelque chose me montrant que t'es là, avec moi, et pas je ne sais où au fin fond de tes pensées. Mais tu ne me laisses accès à rien, tu ne me regardes même pas. Je te vois juste vaguement hausser un sourcil, signe que dû piquer ta curiosité, mais en dehors de ça, c'est le vide.
Mon visage s'incline légèrement sur le côté, et le début de soulagement que j'avais ressenti quelques secondes plus tôt est déjà en train de disparaître. Au final je ne suis plus si sûre que tu sois intéressée par ce que j'ai à dire. T'as l'air en même temps d'être légèrement curieuse et de t'en foutre complètement.
*Tsss*

Finalement, sans détacher les yeux de la fenêtre, tu te mets enfin à parler, d'une voix qui dégage une telle fatigue que j'ai l'impression que tu pourrais t'endormir au milieu du couloir.

- Et tu m'disais quoi dans c’message ?

*Euh* Gros blanc dans mon esprit. Ça fait plus d'un an que j'ai écrit ce fichu message, et après l'avoir récupéré dans la pièce un mois plus tard, je l'ai immédiatement balancé, dégoûtée que j'étais de ton silence. Je ne sais même plus ce que j'y avais mis. Je crois que j'ai préféré oublier. Mais va falloir que je me creuse la tête, parce que je sais que si je veux ton attention va falloir que je fasse un peu plus que te balancer un "chais pas, j'ai oublié". Alors je me plonge dans les méandres de mon esprit, et j'essaye de me rappeler de ce fichu moment où j'ai décidé de franchir le pas et de t'écrire.



Octobre 2043
Pièce du piano

Adossée contre un des murs, une jambe étendue sur le sol et l'autre genou relevé, je fixe le bout de parchemin qui y est appuyé, jouant avec ma plume de ma main libre en même temps. Comme tu n'as pas l'air décidée à tenir ta promesse d'une prochaine fois, j'ai décidé de prendre les devants et de t'écrire. Ça fait quasiment un an que j'attends un de tes hiboux et j'en peux plus de cette attente qui n'en finit pas. Faut que je sache si je continue à attendre ou si je laisse tomber pour t'oublier, comme tu as l'air de l'avoir fait.

Le problème, c'est que je ne sais pas quoi t'écrire. J'ai toujours été très nulle pour écrire à des gens, même à mes proches, alors le faire à une presque inconnue pour lui demander si elle m'a oubliée et si elle compte tenir sa promesse un jour, c'est mission impossible. Pourtant, ça fait des jours que j'y réfléchis, mais je ne sais toujours pas quels mots employer. J'ai pas envie que tu comprennes que je suis fâchée, parce que je n'ai pas l'impression d'avoir le droit de ressentir ça -même si ça ne m'empêche pas de le faire visiblement- mais je ne sais pas comment tourner ça gentiment.

Fatiguée de moi-même, je laisse ma tête retomber sur ma cuisse relevée.
*Faut que je fasse simple* C'est en effet le meilleur moyen de ne pas faire de bourde, mais c'est plus facile à dire qu'à faire.
Soupirant un grand coup, je décide de tenter un truc.
*Si c'est nul je recommencerai, au pire* Alors je me lance. Rapidement, je griffonne quelques mots sur le parchemin. Mon écriture est loin d'être aussi jolie qu'elle peut l'être lorsque j'écris sur un support correct -c'est à dire, pas appuyée sur un de mes genoux- mais elle en reste parfaitement lisible. Lorsque j'estime avoir terminé, je relis rapidement les mots tracés.

Hello,

J'espère que ce bout de parchemin réussira à t'atteindre, j'ai pas d'autres idées s'il n'y arrive pas.
Je voulais juste vérifier que tu ne m'avais pas oubliée.

Solwen

Je sais que tu connais mon prénom, tu l'avais utilisé dans la lettre que tu m'avais envoyé, alors tu sauras qui t'écrit, si jamais tu trouves ce message.
Après m'être relue, je trouve que le résultat fera l'affaire. Je plie le papier en deux, le dépose sur le piano, puis attrape mon sac avant de quitter rapidement la pièce.




Lorsque je réémerge dans le présent, mon souvenir est de nouveau bien frais dans ma tête. C'était rien de bien mémorable au final, tu m'étonnes que j'avais oublié. Mais au moins, je peux répondre ta question sans craindre de dire quelque chose à côté de la plaque. Non pas que tu puisses savoir ce qu'il y avait vraiment dans ce message, donc même si je disais nimp tu n'en saurais jamais rien, mais par principe j'ai pas envie de répondre n'importe quoi.

Mon regard tente une nouvelle fois de trouver tes yeux, mais il ne les atteint pas. Ils sont toujours résolument fixés dans cette fenêtre. Qu'est-ce que tu peux bien y trouver d'aussi intéressant ? Je n'en ai aucune fichue idée, mais puisque ça m'arrive régulièrement de me perdre comme tu es en train de le faire, ce serait très malvenu de ma part de te le reprocher.

J'aurais quand même préféré que tu te reconcentres sur notre discussion et que tu tournes vers moi. Déjà que je n'aime pas parler, alors parler à quelqu'un qui a l'air de s'en taper royalement de ce qu'on a à lui dire c'est encore pire. Mais bon, je sens que si j'attends que tu reviennes vraiment j'y suis encore demain. Alors je souffle un bon coup, plante mes ongles dans la chair de ma main pour ne pas perdre pied, et je me lance après m'être légèrement raclée la gorge dans l'espoir d'attirer ton attention.


- Je te demandais si tu m'avais oubliée. Petite pause, puis mes lèvres laissent passer des mots que je ne voulais pas prononcer. Mais comme au bout d'un mois le parchemin n'avait toujours pas bougé, j'ai eu ma réponse toute seule.

Je m'en veux immédiatement d'avoir prononcé ces quelques mots. J'ai peur que tu t'énerves de nouveau et que tout recommence. Mais bon, vu comme tu as l'air alerte, si ça se trouve tu ne m'as même pas écoutée. Pour ce que j'en sache, ça pourrait très bien être le cas.

"If your absence doesn't bother them, then your presence never mattered to them in the first place"
"C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.” Le Petit Prince

Dissonance Privé
Liberté de mes sens.
Par son spectre, ce rouge-sang était l’inverse total du bleu-ciel. Il me laissait tranquille, sans chercher à m’attaquer la gueule. *Personne*. Une petite pointe de mon esprit, qui perce le silence que je lui ai imposé, mais je ne lui en veux pas ; il a totalement raison.
Personne ne me bouffait la gueule, moi-même comprise.
Je ne devais plus laisser mon corps décider de mes mots. Je me demandais si ça l’amusait, ce foutu traître. Avant l’arrivée de la Magie, il m’écoutait beaucoup mieux.

Mes mains se crispent, je m’attends à une remontée de souvenirs douloureux de cette avant-Magie et de tout ce qu’elle…
Rien. *Hha…*. Un souffle qui ne porte absolument rien. Mon crâne se tait, comme s’il m’écoutait.
Rien. Penser à ce temps-là ne me faisait plus mal. *’l’est vraiment joli c’te rouge*. Il gardait la haine durement scellée dans le bleu, tout en faisait taire tout le reste.
La fatigue, aussi ? *Ouais…*.

À l’orée de mon regard, je surveille la silhouette de la fille. Immobile. Plantée comme un poteau. Son silence s’allonge autant que j’aimerais m’allonger sur le grand ciel rouge, avec tous ses nuages aux formes abstraites. *T’as oublié*. Vive pensée.
Tiède.
Mon crâne ne me laisse pas m’endormir, il y a un truc qui tire trop fort là-dedans. Ou plutôt qui m’emprisonne, nasse de mes propres filins. Bloquée dans cette cage de moi, je ne peux pas faire grand-chose, j’ai juste besoin de réponses. *Allez Solwen*. J’attends.

Bordel. *Tss…*. Je me rends compte que j’attends vraiment sa réponse comme si c’était la chose la plus importante de cette journée. Son message dans cette vieille pièce devait bien cacher un indice sur ma promesse, pas vrai ?
C’était sûr.
Ça devait être comme ça.
Qu’est-ce qu’elle m’aurait écrit d’autre, de toute façon ?
Rien.
Et lui avouer que je n’étais absolument pas sûre de ce que je lui avais promis ne me plaisait pas, ça ne servait à rien. Si je pouvais l’éviter, je le ferais en trouvant une manière détournée, sans me casser la tête ; ma conscience tournait au ralenti. Et ce foutu silence qui n’en finissait plus. J’ai l’impression qu’elle s’est barr

Un raclement frappe mon oreille droite.
Unique note dans cette composition vidée. Le rouge-sang qui m’emplit les yeux devient plus épais ; je concentre mes sens. « Je te demandais si tu m'avais oubliée ». *Quoi ?*. Le rouge disparaît.
Je m’attendais à beaucoup de choses, à quelque-chose comme réponse ; mais pas à cette chose. *’oubliée ?*. Une inspiration fout un tel bordel dans mon crâne que je cligne des yeux plusieurs fois en espérant retrouver intact le fil de mes pensées.
Rien. Tout s’enfuyait.

Mais comme au bout d'un mois le parchemin n'avait toujours pas bougé, j'ai eu ma réponse toute seule. *Mais ?*. Une question, c’est une foutue question qui perce le plafond de
*Bordel*.
Je ne contrôle pas mon regard qui s’envole, mon cou qui se vrille, et mon visage qui fonce vers cette chose. *NON !*. PAS ÇA !
Au dernier moment, j’arrête le mouvement si brusquement que mon cou craque. « Aïe ! ». Une douleur attaque les muscles de mon cou en les durcissant. *C’quoi ça ?*. Pendant une seconde, ma concentration se pointe uniquement sur cette douleur qui ressemble à une crampe ou un truc du…
La douleur disparait aussi vite qu’elle est venue.
Me laissant seule, le regard planté sur le couloir, à quelques centimètres du bleu-bizarre ; que je n’ai pas croisé. *Doucement*.

Je ne comprends pas pourquoi mon corps m’avait frappé de cette improbable envie de la regarder. Mais ce n’était pas le moment d’y penser. *’pense que j’l’ai oubliée ?*. Bordel. *Pourquoi ?*. Pour cette promesse ? *Tu m’attendais ?*.
En avalant ma salive, je laisse mes yeux dégringoler — en évitant totalement son visage — sur son corps. J’entends au même moment ma respiration qui s’accélère. *C’est…*.
Par réflexe, je déplace mon regard sur ses mains. Tellement blanches, en train d’étouffer une lanière. Bordel, sa teinte de blanc…
*Pourquoi ?*. Mais mon crâne ne me laissait pas tranquille, ses belles mains se faisaient avaler par mes pensées.

Il n’y avait aucun indice sur ma promesse dans cette chose.
C’était bien pire que ça : elle m’en voulait, encore une fois. Je l’entendais dans sa voix trop faible, presque honteuse. *Solwen…*. Mais c’était différent de tout à l’heure. C’était bizarre. Sa conviction pour ma promesse était… tellement forte, elle transperçait sa chose, ses mots, sa voix. Elle provoquait des choses que je ne comprenais pas, bizarres, dans mon corps.

J’avais toujours cru aux promesses-menteuses des Autres que j’avais aimés, après m’être rendu compte qu’ils ne croyaient pas en elles aussi fort que moi. Ils ne tenaient aucune parole, aucun mot, rien, et moi j’espérais dans mon coin.
Alors plus de promesse, plus d’Autres, ils n’étaient plus rien.
*Bordel…*. Mais là, je ne savais pas quoi dire, ni quoi faire face à ces petites mains qui ont cru si fort en ma promesse. Aussi fort que moi je croyais aux promesses ? Peut-être pas.
Mais bordel, dans ses mots simples, il n’y avait rien de mal. Dans son intonation, il n’y avait que cette foutue conviction. La sienne.

Et alors, moi ? *Ça m’fait… J’sais pas…*. Qu’est-ce que je pouvais répondre à cette fille-là, qui avait réellement cru en ma promesse ? Et pourquoi c’était la seule et pas les Autres ? Et pourquoi est-ce que j’avais pensé qu’elle serait comme tous les Autres ? Et pourquoi je me sentais aussi abrutie, là ? « Je… ». Je ne sais pas quoi dire, trop de pensées se bousculent.
Est-ce qu’elle voulait entendre que j’avais essayé de l’oublier de toutes mes forces, comme j’avais essayé d’oublier tous les Autres ? Qu’ils m’avaient tous fait du mal avec leurs mots.
Est-ce qu’elle voulait vraiment entendre que j’avais réussi à tous les oublier, pendant une année entière ? Et que j’avais aimé ça.

Et moi ?
Moi, est-ce que je voulais réellement entendre mon propre mensonge, répété tellement de fois que je finissais par y croire ? « Solwen… ». Est-ce je voulais foutrement m’entendre dire qu’à chaque fois que je croisais un Autre-que-j’avais-pensé-oublié, je me rendais compte que je me trompais, que je me mentais, et que tout me revenait à la gueule ? Tous les souvenirs profonds s’écrasaient sur le sol de ma conscience en foutant du sang partout et en hurlant des notes tellement aigües que ça me perçait le cœur. *Papa. Karasu. Yuzu*. Est-ce que « Je… » voulais m’entendre dire que je n’oubliais jamais les Essences, que je n’y arrivais juste pas ?
Comme une foutue abrutie, que c’était une douleur impossible à supprimer pour moi ?
Juste, bordel d’impossible.

Ma bouche s’ouvre, mais rien ne sort ; je ne peux rien m’entendre dire en ce moment, alors je ne quitte pas ces magnifiques mains du regard. *C’juste que…*. Juste lui dire que je ne l’ai pas oubliée, moi non plus, et que… *C’est… Ça m’fait bizarre de…*. Savoir qu’elle n’a pas arrêté de m’attendre, ça me fait…
Bizarre ?
Est-ce que c’est ce que je voulais ? *J’crois*. Je ne sais pas, alors je fais un pas vers elle.
On est que toutes les deux, là, pas vrai ?

Solwen, ce n’est plus un murmure qui s’échappe de ma bouche. C’est son prénom, à elle, bien articulé. Et j’ai l’impression que c’est le seul mot qui arrive à traverser la barrière de mes lèvres.
J’avance encore d’un pas, sans rien dire de plus. Je m’arrête tout proche de ses mains-toutes-blanches.

Est-ce que c’est vraiment une Autre, Solwen ? *J’t’ai pas oubliée*, et ma pensée claque en réponse. Non, elle n’est pas une Autre. Elle a cru en ma promesse, elle.
Ma bouche doit la fermer, je n’ai pas envie de faire de connerie.
Je sors ma main droite de ma poche.

L’année dernière, il s’était passé beaucoup de choses que je n’avais pas contrôlé. Rien du tout même.
Cette année, j’avais décidé que tout serait différent, que j’allais tout contrôler, à commencer par moi-même.
Ma Magie, mon esprit et mon foutu corps.

Ma main s’avance dans les airs, lentement, vers la blancheur de ses doigts, qui contiennent toute ma vision.
Je ne veux pas la crisper, elle, ni l’obliger à serrer cette lanière jusqu’à s’en péter les os.
Je veux l’apaiser, elle, lui dire que je ne l’ai pas oubliée.
Je vais le faire avec ma main, puisque ma bouche ne doit pas parler.

Enfin, je pose doucement ma peau sur la sienne. Ma paume sur son blanc.
Sans quitter du regard nos deux couleurs dissonantes.

« Bienvenue chez Toi »

Dissonance Privé
Je ne saurais pas dire exactement ce à quoi je m'étais attendue de ta part après l'échappée de cette deuxième phrase. L'image de toi t'énervant de nouveau, ou celle -opposée- te montrant complètement immobile, imperméable à mes paroles, m'avaient traversées l'esprit. Et elles me semblaient aussi probables l'une que l'autre, je ne voyais pas d'autres possibilités.
Je ne m'attendais vraiment pas à la troisième option qu'était ta réaction.

J'ai à peine eu le temps de sentir une pointe de peur me transpercer après ces mots lâchés que ton corps se remet en mouvement brusquement. Ton visage se tourne d'un coup vers moi
*Enfin* et j'entends d'ici le craquement de ta nuque provoqué par la vivacité de ton geste.
Que tu arrêtes aussi soudainement que tu l'as commencé.
*Que... ?* Ton regard ne croise pas le mien. *T'es fâchée ?* Mon corps m'indique que non : je ne ressens aucune colère venant de toi. Mais du coup tu me perds, une nouvelle fois. Là tout de suite, je donnerai n'importe quoi pour savoir ce qui se passe dans ta tête.

Tes yeux évitent les miens, et glissent vers... Mes mains ?
J'ai soudainement pleine conscience de la tension qui les crispe autour de la bande de tissu. J'ai envie de les retirer de là, de les cacher dans mes poches ou que sais-je pour les soustraire à ton regard. Mais qu'est-ce que tu vas en penser si je fais ça ? J'en sais rien, alors dans le doute je les laisse là.

Les instants passent et ton regard se fait de plus en plus brulant. Il reste fixé sur mes mains, et je n'ai aucune idée de ce qui peut te passer dans la tête. Le visage relevé, j'essaye d'analyser les nuances dans tes yeux, mais je n'y comprends rien, et le fait que tu refuses visiblement de me regarder vraiment ne m'aide pas. T'as pas l'air fâchée, mais quoi alors ? Pourquoi tu ne parles pas ?

Tes lèvres bougent enfin.
"Je…" J'attends une suite mais rien ne vient. Tes yeux restent fixés sur mes mains, pendant que les miens explorent frénétiquement ton visage. *Je t'ai blessée ?*
Ma culpabilité grimpe. Je sais pas pourquoi tu parles pas, pourquoi tu n'arrives pas à me regarder, mais ça m'angoisse. J'ai vraiment l'impression d'avoir franchi les limites et je m'en veux de n'avoir pas retenu cette petite phrase. C'était surement pas de ta faute si tu n'as pas vu mon message et j'ai pas envie que tu culpabilises à cause de ce que j'ai dit.

L'envie de m'excuser se fait de plus en plus pressante, mais au moment où j'ouvre les lèvres, les tiennes agissent en miroir.
"Solwen…" T'entendre chuchoter mon nom me laisse toujours cette même impression d'étrangeté, mais à ce moment-là peu m'importe. J'ai juste envie que tu parles vraiment, que tu me dises ce que tu penses et que je sache si je dois m'excuser ou pas. Je hais cette sensation d'être coupable qui me remplit le ventre. Je déteste savoir que par ma maladresse je t'ai peut-être blessée.

Mon esprit se coupe lorsque tu fais un pas vers moi, ton vert toujours focalisé sur mes mains


- Solwen

Tu prononces une nouvelle fois mon prénom, pourtant cette fois sonne complètement différemment. Elle n'a plus rien du murmure précédent, ta voix raisonne sur les murs du couloir maintenant vide d'élèves.

Nouveau pas.
*Qu'est-ce que tu fais ?* Plus tu t'approches, plus notre différence de taille m'écrase. Et plus je me sens intimidée.
Ta main s'extrait de ton vêtement et se tend vers moi.

Je n'ose plus respirer. Par la douceur de ton geste je sais que tu ne me veux pas de mal. Mais t'es trop près, beaucoup trop près. J'ai envie que tu t'éloignes, et en même temps je ne fais rien pour t'arrêter, quelque part un peu curieuse de ce que tu vas faire.

Ta main se pose soudainement sur les miennes que tu fixais depuis si longtemps, et un frisson me glisse le long de la colonne vertébrale. J'arrive pas à savoir si j'ai envie que tu dégages tes doigts de là, ou si j'apprécie la douceur de ton contact. Un peu des deux je crois.
Mais passée la surprise de te voir me toucher, l'apaisement commence légèrement à dominer. Pour que tu agisses comme ça, tu ne dois pas être fâchée ou triste. Je ne sais pas vraiment sur quoi je me base pour dire ça, mais c'est l'intuition que j'ai, alors je m'y fie et j'essaye d'écraser la culpabilité qui me broie le ventre.

Pour faire cesser mes pensées, je me focalise sur tes doigts. Tellement longs que d'une main tu arrives presque à englober les deux miennes.
C'est pas possible d'être aussi grande de partout... J'ai l'impression d'être une gamine à côté de toi, et cette sensation me met mal à l'aise. J'ai l'impression que tout ton corps me crie que je suis minuscule.

Lorsque je relève la tête vers toi, la distance qui nous sépare me semble encore plus énorme de par notre proximité. Pourtant, je vois que tu es plus petite que Papa, donc ça ne devrait pas me choquer tant que ça. Alors je crois que c'est le fait de savoir qu'on a le même âge mais que tu me dépasses de plus d'une tête qui me perturbe autant. Je ne savais pas qu'une fille de quatorze ans -peut-être quinze ?- pouvait être aussi grande.

D'un mouvement léger, je secoue la tête.
*Concentre-toi*
Le silence s'étale entre nous, et je n'ai pas l'impression que tu t'apprêtes à parler de nouveau. Qu'est-ce que tu attends de moi ? Que je parle ? Que j'attende que tu le fasses ? Je nage dans le flou et je déteste cette sensation de ne rien contrôler dans notre interaction.

Je laisse le silence s'étaler encore quelques instants. Puis je le brise doucement.


- Tu vas bien ?

Cette simple question me libère d'un poids. J'avais besoin de demander.
Inconsciemment, je me mords l'intérieur de la joue, le regard plongé dans ton visage, cherchant tes yeux.

"If your absence doesn't bother them, then your presence never mattered to them in the first place"
"C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.” Le Petit Prince

Dissonance Privé
Ma paume ressent.
Chacune des vibrations de Solwen traverse ma main pour prendre le long voyage de mon corps ; finissant par atterrir sur le sol de mon crâne. Là, plusieurs choses se passent.
D’abord, un éclair claque contre ma peau, comme un fouet. Il me surprend, mais je ne sursaute pas. *Merde…*. Je résiste à l’envie de lever mon regard vers le sien, mes yeux ne servent à rien quand ma peau prend le relais. Et d’après ma paume, au lieu d’apaiser Solwen, j’étais en train de carrément faire l’inverse. *Il a rien à foutre là c’t’éclair…*. Mais je ne la lâche pas.
Mes doigts se resserrent un peu plus autour de sa main. *’va s’calmer*. Juste un peu de temps.

Je ne vois plus sa belle peau, elle est cachée par la mienne. *’trop grande*. Et son bleu qui ne quitte pas ma tronche. *’m’tente pas*. Savoir qu’elle me regardait d’aussi près accélérait mon souffle ; il faisait du bruit dans mon corps.
*Non*. Je ne la regarderais pas, même si j’en ai horriblement envie.
Là-dedans, j’entends ma haine qui boitille, en train de faire semblant d’être une vieille chose âgée, inoffensive, sage. Non, bordel ! Elle est tout sauf ça. Sale menteuse !
Sur la lande du bleu, elle fait retentir son bâton de vieille avec une force pas naturelle ; pourquoi est-ce qu’elle tape si fort sur le sol ? Une vieille inoffensive n’a pas autant de force. Jamais. Impossible. Alors pourquoi, elle, je peux sentir d’ici ses étincelles.
Son Tap qui va bientôt se transformer en Crac.
Arrête.
Ça ne sert à rien d’essayer. Je ne vais pas te regarder, Bleu. Je suis décidée.

Au creux de ma paume, je me rends brusquement compte que sa peau a changé de forme.
J’avais perdu le filin de notre contact à cause de cette foutue *Arrête ! Concentre-toi !*.

J’abandonne mon regard à son sort, flouté contre ma peau, pour laisser toute la place à la main de Solwen ; qui s’étale dans mon crâne. Sa peau, là, que je touche, cachée sous la mienne.
Elle n’est plus un ciel d’éclairs, ni un bloc de nuages grêlés. *Bien…*. Elle est plus calme, moins désaccordée. *’se sent mieux*. La contraction de ses phalanges avait disparu, même si elle restait un peu tonique.
Je m’attèle aux pores de ma main pour mieux ressentir notre contact. *Tonique comme la dureté*. Dure, mais un peu molle ; comme de la neige chaude.
À recouvrir toute sa main comme ça, je sens que nos chaleurs-de-peau n’ont aucune issue et qu’elles bouclent entre nos deux couleurs comme des folles en quête d’air.
Ce n’est pas grave, là, qu’elles s’étouffent.

Tu vas bien ?

Trois mots qui voyagent jusqu’à ma conscience pour s’y déposer lentement. *’l’est douce maintenant*. J’ai réussi.
Enfin, c’est ce que je voulais ; Solwen est douce, ressemblant beaucoup plus à mes souvenirs brouillés de son fantôme. *Plus ou moins*. Quelque part dans le labyrinthe qui me sert d’esprit, son intonation me rappelle un tableau. Vieux, poussiéreux. Qui commence à reprendre des couleurs.

Ouais, souffle ma voix sans réveiller mes cordes vocales. C’est un murmure. *C’te promesse*. Ouais. Elle est importante.

Son visage est tellement relevé vers le mien que j’ai l’impression de sentir son souffle. Il fait du bruit, un peu. *Juste…*. Lentement, je fais glisser mon auriculaire — ce doigt qui porte le très important numéro cinq — autour de son poignet ; jusqu’à cogner contre son pouls. Là, j’arrête tout. ba-domm. Calme. ba-domm. Harmonieux. ba-domm. C’est la dernière confirmation qu’il me fallait : je l’avais apaisée.

J’expire longuement avant de resserrer doucement l’étau autour de sa main ; et de tout relâcher. Je décolle nos peaux. Mon bras revient à moi pour s’aligner avec mon corps.
Sa blancheur apparaît sous mes yeux qui reprennent consistance. *Belle*. Alors que je recule d’un petit pas.
Mon regard ne quitte pas sa main que je viens de quitter. J’ai l’impression qu’elle est plus rouge que sa jumelle d’en-dessous. *’faut qu’j’lui dise*. Je m’en fous des couleurs, il faut que je me concentre pour choisir les bons mots.

J’ai pas oublié la promesse que j’t’ai faite.

Là aussi, c’est un souffle murmurant. *Bien*. C’est juste pour lui rappeler que, bon Dieu ! je ne l’ai pas oubliée. Je l’ai fait avec ma main ; alors c’est maintenant au tour de mes mots.
Pourtant, pour la suite, mon crâne est en train de chauffer à cause de la tornade de mots qui gueule. Est-ce que je dois lui dire ce qu’il s’est passé à Sainte-Mangouste ? *J’veux pas qu’tu… non, c’est une idée d’merde*. Alors comment est-ce que je dois lui avouer que j’ai oublié le contenu de cette promesse sans qu’elle le prenne mal ? Et comment est-ce que j’ai pu oublier ce que je lui avais promis sans oublier la promesse en elle-même ?
Arrête.
Ma mâchoire criait.
D’un coup, je me rends compte que tout mon visage est foutrement contracté. *Oh… ce traître de merde…*. Je relâche tous mes muscles. Le blanc-de-ses-mains me remplit encore une fois la vision. J’espère que ses mains vont rester ici, sur cette lanière. Je m’y accroche bien.
Mes pensées se remplissent de ce blanc, qui ne me donne plus envie de lui cacher des trucs. *Bien. Bien !*. Mes deux mains sont sorties de mon uniforme, alors je les utilise pour accompagner mes mots : « C’juste que… », je désigne ma tête d’un geste détaché.

J’me suis pris un p’tit coup dans l’crâne qui m’a fait oublier quelques trucs.

Je ne mentais pas, même si je ne disais pas réellement ce que c’était ; on s’en foutait de ça pour l’instant, ce n’était pas important. *J’t’ai pas oubliée*. « Juste… j’me rappelle plus c’que j’t’ai promis, mais j’ai pas oublié ma promesse ». Il n’y avait rien de mal, je n’avais pas fait exprès d’oublier son contenu. *J’t’ai pas…*. Je cligne des yeux.
La salive qui traverse ma gorge est plus chaude que le reste. Et mon regard est toujours accroché à son joli blanc.

« Bienvenue chez Toi »

Dissonance Privé
- Ouais.

Un léger souffle de soulagement m'échappe. Ce petit mot, tout simple, à peine murmuré, suffit à me rassurer et retirer les derniers restes de tension cachés dans mes muscles. J'ai le sentiment d'avoir repris un semblant de contrôle. Même si tu ne me regardes toujours pas, tu me réponds et j'ai l'impression d'enfin réussir à t'atteindre.

Tout doucement, je sens ta main bouger sur la mienne. Je ne baisse pas les yeux pour regarder, mais je sens. L'un de tes doigts glisse sur ma peau.
*Qu'est-ce que tu fais ?* Son mouvement l'amène jusqu'à la peau sensible au creux de mon poignet, où il arrête son chemin. Il y reste quelques courts instants, puis la chaleur de ta peau se décolle de la mienne pour revenir le long de ton corps, qui se recule au même moment, me plongeant dans un brouillard d'incompréhension.
Je ne suis pas sûre d'avoir compris ce qui vient de se passer ni la raison derrière ton geste -car il doit y en avoir une n'est-ce pas ?-. Mais je n'ose pas te demander, peut-être par peur de passer pour une idiote. Ou par crainte que ma question te dérange et que tu t'enfermes à nouveau dans le monde distant que tu as finalement réussi à quitter. Alors je te laisse aller à ton rythme.

Je te regarde continuer à fixer ma main comme si tu y percevais quelque chose de passionnant. Là encore j'aimerais bien avoir le courage de te demander pourquoi, savoir ce que tu peux bien y trouver pour que ton regard y soit encore accroché, mais j'ose pas, alors je me mure un peu plus dans mon silence.


- J’ai pas oublié la promesse que j’t’ai faite.

*Hum ?* Ma tête s'incline très légèrement sur le côté. Je suis surprise que tu t'en souviennes encore, sachant qu'il y a deux heures tu ne te souvenais même plus de mon existence. Mais je suis mauvaise langue, je sais que le fait de me voir a pu te faire remonter quelques souvenirs, dont celui-ci visiblement.

Un frisson d'excitation me glisse le long de la colonne vertébrale. Poser un prénom sur ton visage... J'ai hâte et en même temps... J'ai pris l'habitude que ton identité reste un mystère, tu as d'ailleurs fait exprès d'en jouer à l'époque. Ça va me faire bizarre quand ce ne sera plus le cas, quand j'aurais un nom pour te désigner. Je ne sais même pas si j'arriverai à m'y faire au début, il me faudra certainement du temps pour qu'il s'associe réellement à toi dans mon esprit.


- C’juste que… Tu m'indiques ta tête. J’me suis pris un p’tit coup dans l’crâne qui m’a fait oublier quelques trucs.

Je sens mes sourcils se froncer. *Quoi ?* Est-ce que c'est lié à ton absence ? Je suis certaine que oui.
Tu essayes de diminuer la gravité de tes paroles, de faire comme si c'était rien d'inquiétant, mais ça ne marche pas. En tout cas pas avec moi, je suis pas dupe. Si c'était vraiment un truc banal, t'aurais pas minimisé comme tu viens de le faire. Mais pourquoi tu fais ça ? Pour pas que je m'inquiète ? Parce que si c'est ça, c'est raté, je ne me laisse pas prendre par ton air détaché. Ou alors tu voulais que je comprenne que c'est grave même si tu as prétendu l'inverse ? Je suis perdue.


- Juste… j’me rappelle plus c’que j’t’ai promis, mais j’ai pas oublié ma promesse

*Que... ?* Mon sourcil droit se relève. *Mais...* Gros vide dans ma tête, je n'arrive plus à faire le lien entre tes mots.
Puis mon esprit redémarre, et je comprends finalement ce que tu es en train de me dire. Tu sais que tu m'as promis un truc, mais tu sais plus quoi. Pendant un très court instant mon cœur se serre. Je pensais bien que c'était pas possible que tu t'en souviennes.

Je ferme les yeux quelques secondes, ravalant ma déception. Je sais que c'est pas de ta faute, je peux pas t'en vouloir pour ça, ce serait pas juste. Surtout que tu te rappelles quand même m'avoir promis quelque chose, tu n'as pas tout oublié.
Alors je rouvre les yeux, les fixe de nouveau à ton visage, et te rappelle doucement ta promesse. Parce que si je ne t'aide pas, tu ne pourras jamais la tenir. Et ça m'embêterait. Un peu.


- Tu m'avais promis de me donner ton prénom.

"If your absence doesn't bother them, then your presence never mattered to them in the first place"
"C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.” Le Petit Prince

Dissonance Privé
*J’t’ai…*. Si le blanc pouvait avoir un manteau, il serait sa peau.
Cette peau. *Et toi…*. Mes yeux clignent encore. *Tu m’as jamais oubliée, toi ?*.
Non. Une réponse d’éclair.
Mais je n’arrive pas à y croire.
Même si tout ce qui pulse d’elle me gueule l’inverse. Chaque petit sursaut de ses parcelles me souffle que la simple idée d’avoir une pensée aussi dégueulasse est une trahison.
Mais… une trahison jusqu’à quel point ? Jusqu’à ce qu’elle se confronte à mon doute ? *’chier…*. Je n’y arrive simplement pas.
J’ai réussi à la rassurer, alors maintenant je me demande qui va me rassurer, moi ?
Bordel, et son non qui se compose de centaines de notes, qui s’articule autour d’une portée qui pue l’harmonie. Je la sens, je l’entends, elle a même le droit de continuer de ressentir sa colère sous ses battements apaisés. Mais je continue à me demander : et moi ?

Moi ?

Tu m'avais promis de me donner ton prénom.

*Qu…*. Une seconde ; qui glisse sur la paroi de mes pensées.
*C’est…* Une autre, qui s’écroule par terre, tapant au sol de ses petits pieds brumeux. *vraiment…* une autre-autre, qui s’étire en largeur, alignant son sourire débile de 88 notes. *’ma promesse ?* d’autres, encore, qui me pointent du doigt, de ses phalanges sans peau, aux muscles apparents et au regard d’un magnifique bleu, si dur.
Je la regarde, yeux dans les yeux. Je n’ai pas pu m’en empêcher. Elle m’a enfoncé son harpon dans la gueule.
Et…
J’ai promis mon prénom ?
Et, le bleu me fait penser à l’océan. Et, ce n’est pas un océan de bleu.
Et, c’est son prénom qui apparaît.
Non, bordel.
Son Prénom !
Bon Dieu ! C’est autre-chose !
*NON !* Ce n’est pas une Autre !
Je me suis Interdit Ce Prénom !
Foutu Océan de Noir !
Je me suis Promis ! *AAAAAH !!!*
Je t’ai dit quoi ? Ne prononce plus ja…, ferme ta gueule, plus jamais mon prénom.
Clong.
Plus. Jamais.
Le battement de mes paupières sonne si fort dans mon crâne qu’une montagne se vautre.

*Oh…*. Merde. C’est complètement raté.
Là, son bleu me transperce. *’t’as vu ?*. Fixé sur moi. Alors je me demande est-ce qu’elle me voit, elle ? Elle qui est si *Bleue*. Si elle se rend compte de la nuque-de-Noir que je viens d’éclater. Si elle ressent les vagues de mon corps se rapprocher. Si elle entend l'éternelle respiration des murs se figer.
Je me demande tout ça, et tellement plein d’autres questions que j’ai juste envie d’attraper sa main, encore une fois. Encore mieux. Avec la plus grande douceur que je puisse étaler, comme la plus précieuse des porcelaines, la plus fragile des feuilles de verre, la plus dangereuse des turbulences nucléaires. *’pour plein d’raisons* je l’attrape à deux mains, sa petite main.
Et je l’attire doucement vers moi. Je veux que tout-Solwen s’approche, dans tout ce qu’elle peut être, parce que je ne vais pas le répéter deux fois. *’enfin…*. C’est pas sûr. Elle l’a un peu arrangé, presque rafistolé, mon prénom, avec son envie, ma promesse qui est la sienne, que je serre avec douceur entre mes doigts un peu trop rigides. Quelques tiges de glace, sur son nuage de blancheur brûlant. *’tellement chaud*. Si la sienne de peau est si brûlante sous ma peau, alors comment est la mienne ? Vraiment si différente ?
Je n’aime pas l’idée.

Charlie.

Comme une double-barre, la fin avant même le début. Un mot qui se suffit à lui-même, qui s’enroule aussi fort que mes doigts autour de sa main. Tout est en train de tanguer ? *’non, c’est juste…* que j’ai la dégueulasse impression de marcher sur de la boue, comme sur les parois d’un trou. Dans quelle direction je me tourne ?
Là. Même si je n’en ai aucune idée ; j’avance.
Encore. Jusqu’à ne plus voir son Bleue, ou même la Blancheur égoïste qui prend toute la place ; elle, et ses puits miroitants d’une Dureté de briques.
Encore. Là, juste là. Jusqu’à ce que mes lèvres se posent doucement sur son front aux contours oniriques.

« Bienvenue chez Toi »