Limbes en Filaments
Supplication qui se lit dans le regard de glace, espoir fou las d’attendre une éclaircie qui ne vient pas. Terreur sourde qui palpite dans la pénombre d’un esprit égaré, danger qui guette sans se manifester. Quelques tremblements se risquent à courir sur la peau d’albâtre, triste reflet d’une peur qui hésite à exploser. Le souffle est court, haché. Haine tente de reprendre ses droits sur une raison désormais pleine d’incompréhension, qui se débat pour retrouver une lueur, une étoile, à suivre, pour ne plus se perdre dans les tempêtes de sentiments qui emportent tout sur leur passage. Haine attise les charbons de la fournaise infernale dans laquelle elle tente de jeter les émotions qui s’opposent à son ascension.
Les mots qui ont été soufflés avec effroi retentissent longtemps. Ils enlacent le vent et s’enroulent autour de lui, tournoient et frappent aux portes des consciences. Ce sont des mots éphémères qui repeignent les murs d’oubli, qui choquent l’espace d’un instant mais qui s’envolent et s’estompent dans l’esprit des Autres juste après.
Elle te repousse sans que tu ne t’y attendes, s’écarte brusquement. Déséquilibrée, tu fais un pas en arrière, tentes de te rattraper. La douleur que t’ont infligé ses mots pulse encore dans ta tête, brouille légèrement ta vision. Tu la préférais lorsqu’elle t’expliquait à rejeter les idées, elle était bien moins effrayante. Toujours violente, mais plus avenante. Tu lui faisais confiance.
*Et maintenant ? J’lui fais plus confiance ?*
Tes pensées se taisent. Personne n’est là pour répondre.
Personne ne sait.
Tu contemples d’un œil lointain le visage de celle qui t’observe de son regard plein de ténèbres.
Haine ricane, et tu frémis. Rire sec, sans joie, de ceux qui te donnent envie de lui hurler de se taire, de te boucher les oreilles et de te blottir dans ton lit pour ne plus l’entendre. Un rire dissonant, discordant, grinçant, détestable. Un rire dont tu pourrais faire des cauchemars tant il te fait peur.
Tu sais que même si elle a perdu de sa puissance, Haine est toujours là, protégée par ta peur. Elle ne fuira pas comme ça, bien trop prudente pour oser se dévoiler alors qu’elle est si chétive. Elle attend son heure pour surgir mais continue de murmurer ses idées de vengeance dans ton esprit.
« J’veux qu’t’aies mal », susurre-t-elle à l’attention de l’Autre.
« J’veux qu’tu souffres pour plus que j'aie l'impression d'être faible. », chuchote-t-elle de sa voix éraillée.
« J’veux que ce soit toi qui endures la douleur de mes erreurs. » ; et ces mots manquent de jaillir de ta bouche. Pourtant, tu les retiens. Tu ne veux pas qu’ils fuient maintenant, tu ne veux pas les prononcer. Ils sont faux. Tellement faux. Tellement méchants, pires que ces mots qu'elle a osé te cracher, qui détruisent ton cœur.
Au lieu d’esquisser cette moue de colère que tu connais désormais bien, qui déforme tes traits et les rend si durs, tu fermes les yeux. Pour ne plus avoir à fixer ces yeux d’ombres, pour ne plus avoir en face de toi cette Autre qui blesse et répare, qui tue et ressuscite, qui sait faire disparaître les Ombres si bien mais qui les a fait revenir bien trop rapidement. Tu ne sais pas si Haine sera le vainqueur du combat l’opposant à la peur qui serre tes entrailles et à l’envie de comprendre l'Autre. Tu as peur de sentir son poison se diffuser une nouvelle fois dans tes veines pour corrompre tes pensées.
Alors, les paupières closes, tu pleures silencieusement, tu supplies l’univers de te laisser en paix, tu implores cette Autre d’arrêter de Briser. Tu pries Petites Ombre de ne pas être un rêve, une illusion née de tes espoirs stupides.
La brûlure de l’humiliation est encore douloureuse. Ton désir de gagner, de faire tes preuves, de défier, était si fort. Ton envie de te sentir vivre, enfin, de te libérer de ces liens qui t’entravaient, comme Arya te l'a montré, palpitait si violemment dans tout ton corps.
Mais tu n’as rien fait. Tu n’as servi à rien. Tu n’as pu que regarder tes camarades se battre comme ils le pouvaient contre leurs adversaires. Tu n’as pu que sentir peu à peu un étrange désespoir déposer sur tes épaules une chape aussi lourde que le plomb, et la honte envahir ton cœur.
*Inutile*
Tu fixes les yeux sur l’horizon un peu gris, sur le ciel nuageux, sur la cime des arbres agitée par le vent froid.
*Pitoyable*
Plutôt une question qu’une affirmation.
Une interrogation qu’une certitude.
Tu n'es plus sûre de rien.
Haine se rebelle, en colère. Elle crie, hors d’elle, en colère contre l’enfant qui ose ignorer ses injonctions.
« Je te hais. Je te déteste. J’veux t’faire mal, tellement mal. », t’ordonne-t-elle de cracher. Elle veut entendre ta voix siffler, se briser sur les derniers mots. Elle veut voir la colère d’Aelle Bristyle scintiller dans ses yeux, elle veut que tu sentes le coup de poing arriver. Elle veut contempler ton esprit brisé, enfin victorieuse.
Les mots qui ont été soufflés avec effroi retentissent longtemps. Ils enlacent le vent et s’enroulent autour de lui, tournoient et frappent aux portes des consciences. Ce sont des mots éphémères qui repeignent les murs d’oubli, qui choquent l’espace d’un instant mais qui s’envolent et s’estompent dans l’esprit des Autres juste après.
Elle te repousse sans que tu ne t’y attendes, s’écarte brusquement. Déséquilibrée, tu fais un pas en arrière, tentes de te rattraper. La douleur que t’ont infligé ses mots pulse encore dans ta tête, brouille légèrement ta vision. Tu la préférais lorsqu’elle t’expliquait à rejeter les idées, elle était bien moins effrayante. Toujours violente, mais plus avenante. Tu lui faisais confiance.
*Et maintenant ? J’lui fais plus confiance ?*
Tes pensées se taisent. Personne n’est là pour répondre.
Personne ne sait.
Tu contemples d’un œil lointain le visage de celle qui t’observe de son regard plein de ténèbres.
« Qu’est-ce que tu veux, Lewis ? »
Haine ricane, et tu frémis. Rire sec, sans joie, de ceux qui te donnent envie de lui hurler de se taire, de te boucher les oreilles et de te blottir dans ton lit pour ne plus l’entendre. Un rire dissonant, discordant, grinçant, détestable. Un rire dont tu pourrais faire des cauchemars tant il te fait peur.
Tu sais que même si elle a perdu de sa puissance, Haine est toujours là, protégée par ta peur. Elle ne fuira pas comme ça, bien trop prudente pour oser se dévoiler alors qu’elle est si chétive. Elle attend son heure pour surgir mais continue de murmurer ses idées de vengeance dans ton esprit.
« J’veux qu’t’aies mal », susurre-t-elle à l’attention de l’Autre.
« J’veux qu’tu souffres pour plus que j'aie l'impression d'être faible. », chuchote-t-elle de sa voix éraillée.
« J’veux que ce soit toi qui endures la douleur de mes erreurs. » ; et ces mots manquent de jaillir de ta bouche. Pourtant, tu les retiens. Tu ne veux pas qu’ils fuient maintenant, tu ne veux pas les prononcer. Ils sont faux. Tellement faux. Tellement méchants, pires que ces mots qu'elle a osé te cracher, qui détruisent ton cœur.
Au lieu d’esquisser cette moue de colère que tu connais désormais bien, qui déforme tes traits et les rend si durs, tu fermes les yeux. Pour ne plus avoir à fixer ces yeux d’ombres, pour ne plus avoir en face de toi cette Autre qui blesse et répare, qui tue et ressuscite, qui sait faire disparaître les Ombres si bien mais qui les a fait revenir bien trop rapidement. Tu ne sais pas si Haine sera le vainqueur du combat l’opposant à la peur qui serre tes entrailles et à l’envie de comprendre l'Autre. Tu as peur de sentir son poison se diffuser une nouvelle fois dans tes veines pour corrompre tes pensées.
Alors, les paupières closes, tu pleures silencieusement, tu supplies l’univers de te laisser en paix, tu implores cette Autre d’arrêter de Briser. Tu pries Petites Ombre de ne pas être un rêve, une illusion née de tes espoirs stupides.
« T’es venue, au… au match. J’t’aie vue. »
La brûlure de l’humiliation est encore douloureuse. Ton désir de gagner, de faire tes preuves, de défier, était si fort. Ton envie de te sentir vivre, enfin, de te libérer de ces liens qui t’entravaient, comme Arya te l'a montré, palpitait si violemment dans tout ton corps.
Mais tu n’as rien fait. Tu n’as servi à rien. Tu n’as pu que regarder tes camarades se battre comme ils le pouvaient contre leurs adversaires. Tu n’as pu que sentir peu à peu un étrange désespoir déposer sur tes épaules une chape aussi lourde que le plomb, et la honte envahir ton cœur.
*Inutile*
Tu fixes les yeux sur l’horizon un peu gris, sur le ciel nuageux, sur la cime des arbres agitée par le vent froid.
*Pitoyable*
« C’est d’ta faute si j’ai rien pu faire hein ? Si j’ai été aussi inutile ? »
Plutôt une question qu’une affirmation.
Une interrogation qu’une certitude.
Tu n'es plus sûre de rien.
Haine se rebelle, en colère. Elle crie, hors d’elle, en colère contre l’enfant qui ose ignorer ses injonctions.
« Je te hais. Je te déteste. J’veux t’faire mal, tellement mal. », t’ordonne-t-elle de cracher. Elle veut entendre ta voix siffler, se briser sur les derniers mots. Elle veut voir la colère d’Aelle Bristyle scintiller dans ses yeux, elle veut que tu sentes le coup de poing arriver. Elle veut contempler ton esprit brisé, enfin victorieuse.
• ‘til it seemed
that Sense was breaking through — •
ent‘r‘êvée
that Sense was breaking through — •
ent‘r‘êvée
Limbes en Filaments
J’ai envie de disparaître. Purement et simplement. Transplaner à l’autre bout du monde, repartir à la Maison et ne plus jamais remettre les pieds ici. Oublier Thalia, oublier cette Lewis, oublier les Autres. Ne serait-ce pas plus simple de tout simplement ne plus être ici ? S’éloigner de tout cela, ne plus me poser des questions, ne plus avoir peur, ne plus vouloir oublier ? Si, ce serait beaucoup plus simple, mais l’envie me quitte aussi soudainement qu’elle est arrivée : ma vie est ici désormais. Thalia et Lewis ne sont que des grains de sable dans les rouages de ma vie. *Non* me tanne ma conscience. Thalia est bien plus que cela. Thalia est toujours plus compliquée que le reste. J’ignore mon coeur qui se serre.
Mes sourcils se froncent. Je me grandis, les poings étroitement serrés dans mes poches. Mon coeur bat lentement, mais sûrement. Du coin de l’oeil, j’observe Lewis. Que pense-t-elle ? Ses yeux sont fermés et je remarque que le contours de ses yeux est humide. Des larmes, deviné-je. Je grimace. Je l’ai déjà vu pleurer, je ne veux pas recommencer. C’est un événement trop intime et c’est la dernière chose que je veux partager avec elle. Malgré moi, je continue à l’observer. Je ne sais pas exactement pourquoi je reste, pourquoi j’attends une réponse à mes questions. Je ne veux surtout pas le savoir. Lorsque j’essaie d’y songer, mon coeur sursaute et mon âme tremble. C’est désagréable. Je déteste cela. Je préfère donc rester Lointaine. Dure comme un golem. Insensible. Inexistante. C’est le meilleur Moyen d’être face à cette fille.
Ses lèvres s’agitent. Concentrée sur ses yeux, je ne comprends qu’avec un temps de retard qu’elle est en train de parler. Mon regard se précipite sur cette bouche qui s’exprime. Lorsqu’elle ne dit pas des choses qui n’ont aucune logiques, elle dit des choses évidentes. Je suis allée au match. Évidemment que je suis allée au match, que ferais-je ici dans le cas contraire ? Ses derniers mots néanmoins me retournent l’estomac. Elle m’a vu. Comme cela se fait-il qu’elle m’ait vu ? Je ne l’ai pas vu, moi. D’ailleurs, je suis certaine de ne pas l’avoir vu dans les airs. Pourtant, j’ai bien regardé le match pour éviter de me concentrer sur tous ces idiots qui m’entouraient — avant que ne frappe la première boule de neige. Si elle n’était pas dans les airs, comment aurait-elle pu me voir ? Il n’y a que deux endroits où les personnes affublées du même uniforme qu’elle sont durant les matchs : dans les airs ou sur les bancs des remplaçants. M'observait-elle de son petit banc lointain ? Étrangement, loin de m’effrayer l’idée me séduit. J’aime la croire en train de me regarder, de me chercher — même si je n’y crois guère.
*Encore un moyen de se foutre de moi*.
Je verrouille mon coeur. Cela ne sert à rien de croire en ce que cette fille me dit — elle n’est pas digne de confiance.
Je ramène sur elle mon regard qui s’était détourné vers la profondeur du ciel. Elle regarde l’horizon, comme si je n’étais pas là, comme si elle s’adressait à autre que moi. C’est un peu ce qu’elle fait, quelque part. Elle ne me connaît pas. Elle ne me parle pas à Moi. Elle parle à une version d’un être qu’elle croit être moi.
« C’est d’ta faute si j’ai rien pu faire hein ? » *Que…*. Mes sourcils se froncent. Mes muscles se crispent. « Si j’ai été aussi inutile ? »
Je retiens ma respiration, peinant à croire ce que j’entends. Encore une fois, elle rejette la faute sur moi. Cette fois-ci, ce n’est pas une déferlante de colère qui me pourfend, mais une vague de dégoût. Encore et toujours ce dégoût qui me fait plisser le nez. Lewis ne comprendra jamais. Elle ne comprendra jamais rien. Je devrais presque être heureuse qu’elle me l’ait fait comprendre. Qui sait, j’aurais pu continuer à être cette fille naïve qui croyait que Lewis avait un quelque chose bien à elle qui pouvait m’intéressait — qu’elle était idiote, cette enfant ; qu’elle était naïve, cette gamine.
Sans effacer de mon visage mon masque de dégoût, sans déloger mes poings crispés de mes poches, j’avance de quelques pas pour me positionner face à Lewis. Je veux rencontrer son regard, ses yeux de menteuse.
« Si Gates t’a laissé sur le banc de touche, c’est pas de ma faute. C’est que t’es nulle, c’est tout. »
C’est faux, j’en ai conscience. Elle n’est pas forcément nulle, peut-être n’était-elle seulement pas la joueuse la plus indiquée pour ce match, voilà tout. Mais je n’ai aucune envie de mesurer mes paroles. Je veux la toucher au plus profond de son coeur, comme elle l’a fait avec moi.
Mes sourcils se froncent. Je me grandis, les poings étroitement serrés dans mes poches. Mon coeur bat lentement, mais sûrement. Du coin de l’oeil, j’observe Lewis. Que pense-t-elle ? Ses yeux sont fermés et je remarque que le contours de ses yeux est humide. Des larmes, deviné-je. Je grimace. Je l’ai déjà vu pleurer, je ne veux pas recommencer. C’est un événement trop intime et c’est la dernière chose que je veux partager avec elle. Malgré moi, je continue à l’observer. Je ne sais pas exactement pourquoi je reste, pourquoi j’attends une réponse à mes questions. Je ne veux surtout pas le savoir. Lorsque j’essaie d’y songer, mon coeur sursaute et mon âme tremble. C’est désagréable. Je déteste cela. Je préfère donc rester Lointaine. Dure comme un golem. Insensible. Inexistante. C’est le meilleur Moyen d’être face à cette fille.
Ses lèvres s’agitent. Concentrée sur ses yeux, je ne comprends qu’avec un temps de retard qu’elle est en train de parler. Mon regard se précipite sur cette bouche qui s’exprime. Lorsqu’elle ne dit pas des choses qui n’ont aucune logiques, elle dit des choses évidentes. Je suis allée au match. Évidemment que je suis allée au match, que ferais-je ici dans le cas contraire ? Ses derniers mots néanmoins me retournent l’estomac. Elle m’a vu. Comme cela se fait-il qu’elle m’ait vu ? Je ne l’ai pas vu, moi. D’ailleurs, je suis certaine de ne pas l’avoir vu dans les airs. Pourtant, j’ai bien regardé le match pour éviter de me concentrer sur tous ces idiots qui m’entouraient — avant que ne frappe la première boule de neige. Si elle n’était pas dans les airs, comment aurait-elle pu me voir ? Il n’y a que deux endroits où les personnes affublées du même uniforme qu’elle sont durant les matchs : dans les airs ou sur les bancs des remplaçants. M'observait-elle de son petit banc lointain ? Étrangement, loin de m’effrayer l’idée me séduit. J’aime la croire en train de me regarder, de me chercher — même si je n’y crois guère.
*Encore un moyen de se foutre de moi*.
Je verrouille mon coeur. Cela ne sert à rien de croire en ce que cette fille me dit — elle n’est pas digne de confiance.
Je ramène sur elle mon regard qui s’était détourné vers la profondeur du ciel. Elle regarde l’horizon, comme si je n’étais pas là, comme si elle s’adressait à autre que moi. C’est un peu ce qu’elle fait, quelque part. Elle ne me connaît pas. Elle ne me parle pas à Moi. Elle parle à une version d’un être qu’elle croit être moi.
« C’est d’ta faute si j’ai rien pu faire hein ? » *Que…*. Mes sourcils se froncent. Mes muscles se crispent. « Si j’ai été aussi inutile ? »
Je retiens ma respiration, peinant à croire ce que j’entends. Encore une fois, elle rejette la faute sur moi. Cette fois-ci, ce n’est pas une déferlante de colère qui me pourfend, mais une vague de dégoût. Encore et toujours ce dégoût qui me fait plisser le nez. Lewis ne comprendra jamais. Elle ne comprendra jamais rien. Je devrais presque être heureuse qu’elle me l’ait fait comprendre. Qui sait, j’aurais pu continuer à être cette fille naïve qui croyait que Lewis avait un quelque chose bien à elle qui pouvait m’intéressait — qu’elle était idiote, cette enfant ; qu’elle était naïve, cette gamine.
Sans effacer de mon visage mon masque de dégoût, sans déloger mes poings crispés de mes poches, j’avance de quelques pas pour me positionner face à Lewis. Je veux rencontrer son regard, ses yeux de menteuse.
« Si Gates t’a laissé sur le banc de touche, c’est pas de ma faute. C’est que t’es nulle, c’est tout. »
C’est faux, j’en ai conscience. Elle n’est pas forcément nulle, peut-être n’était-elle seulement pas la joueuse la plus indiquée pour ce match, voilà tout. Mais je n’ai aucune envie de mesurer mes paroles. Je veux la toucher au plus profond de son coeur, comme elle l’a fait avec moi.
Limbes en Filaments
Tu serres les dents pour empêcher les mots de sortir de ta bouche. Tu ne peux pas te résoudre à les laisser s’échapper. Tu t’interdis de déclencher une guerre contre cette Autre. Tu sais pertinemment que tu la perdrais. Que tu échouerais dès le début des hostilités, qu’elle prendrait le dessus.
Tu t’interdis de cracher ce que Haine t’ordonne. Tu t’interdis de lui obéir, de te laisser envahir par ses ondes empoisonnées. Tu sais qu’elle a déjà contaminé ton cœur et qu’elle sera bientôt capable de contaminer ton esprit. Alors tu te rebelles le plus violemment possible contre elle, avant qu’elle ne soit trop puissante pour que tu puisses contrer son avancée.
Tu déchires au fur et à mesure les liens que, telle une araignée venue des plus monstrueuses ténèbres, elle tisse autour de toi, petit à petit. Elle y va doucement, tranquillement, avec des mots doux, agréables. Elle te caresse avec ses sourires mielleux, t’a attirée avec ses promesses. Elle t’a promis vouloir ton bonheur, elle t’a assuré que ton avenir serait beau, dénué de sentiments. Elle t’a ramenée dans le puits sans fond dans lequel tu étais tombée quand Maë t’a envoyé la Lettre-qui-a-Brisé. Et même si ton destin n’est pas aussi envahi de douleur, de désespoir qu’avant, il est plus terne chaque instant.
Tu as l’impression que ton avenir n’a plus aucune consistance, que, fragile, il pourrait se briser en quelques secondes. Qu’il ne tient plus qu’à un fil et qu’il suffirait d’un mot pour définitivement se détruire. Qu’il n’aurait besoin de rien de bien violent pour être annihilé, un coup de cette Autre serait parfait. Tu ne veux rien, n’envies plus personne. Il n’y a plus de jalousie qui te donne envie de tuer le reste du monde. Il n’y a plus de tristesse, parce que tu as déjà épuisé toutes tes larmes. Et il n’y a plus d’espoir, parce que tu ne sais même plus ce que tu veux.
Tu te souviens que tu as peur que la violence de l’Autre se déchaîne sur toi. Tu te souviens qu’elle t’a pétrifiée quand elle a saisi le col de ta robe. Tu te souviens que ton cœur bat encore vite, autant à cause de Haine que de celle qui te fait face. Tu te souviens que le dégoût est perceptible dans leurs yeux.
Mais tu n’as aucun souvenir d’une quelconque envie qui te soit propre ; qui ne soit pas la volonté d’une autre émotion. Tu ne te rappelles pas d’un désir particulier. Pourquoi es-tu venue la voir ? Pourquoi lui as-tu craché tes mots ? Pourquoi as-tu les yeux humides ? Pourquoi te sens-tu si humiliée ?
Hurlement intérieur.
Le cœur meurt. Encore une fois, quelques mots le détruisent.
La tête manque de partir en arrière, entraînant le reste du corps avec elle. Les épaules se voûtent, la bouche s’entrouvre.
« C’est que t’es nulle. »
Les yeux clignent une fois, éblouis par une vérité terrible, trop dure à accepter.
Une nouvelle incision est faite sur l’âme. Les cicatrices sur celle-ci sont innombrables, personne ne se risquerait à les contempler trop longtemps, personne ne veut être emporté par la détresse.
Les mains se serrent compulsivement, plusieurs fois, sans vraiment que l’Être s’en rende compte.
Pour elle, plus rien d’autre ne compte que l’Autre qui la contemple avec toute sa colère. Avec toute sa Haine. Pour elle, il n’y a plus que les yeux pleins des tumultes d’une âme violente. Pour elle, il n’y a plus que le visage aux traits plus durs que le sien, plus âgé.
L’Être laisse échapper un soupir – peut-être le dernier souffle de sa partie humaine ? – et les dernières bribes du destin que son père voulait lui offrir s’éparpillent aux quatre vents.
« T’es nulle. »
Sa gorge est bloquée. Plus rien n’en sort, plus aucun mot ne peut fuir désormais.
Haine continue son ascension, au corps à corps avec sa sœur Destruction. Elles se battent en ne laissant derrière elles que des ruines, des champs de batailles.
Les paupières se sont fermées. Comme pour protéger les yeux, elles se sont abaissées, comme pour dissimuler les horreurs qui sont jetées à l’Être.
Tu serres tes bras contre ton ventre, le froid piquant ta peau trop peu couverte. Tes épaules tombent davantage, et ta nuque s’abaisse encore. Si tu ouvrais les yeux, à travers le voile de larmes qui rendent ta vision floue, tu ne verrais que le sol sous tes pieds. Peut-être le bas du vêtement de l’Autre qui se dresse toujours là.
Tes jambes se dérobent.
Et tu tombes. Tu tombes.
Tes genoux frappent la terre dure, sans que tu n’émettes un seul son.
Tu gardes la tête inclinée, ne trouvant pas la force de la relever pour fixer l’Autre.
« Nulle. »
Un léger râle s’échappe de ta gorge, avant qu’elle ne s’ouvre seule pour hurler ta détresse au monde, comme un appel à l’aide.
Tu serres tes bras plus fort contre toi, comme s’ils étaient un rempart, comme s’ils pouvaient te protéger.
Tu t’interdis de cracher ce que Haine t’ordonne. Tu t’interdis de lui obéir, de te laisser envahir par ses ondes empoisonnées. Tu sais qu’elle a déjà contaminé ton cœur et qu’elle sera bientôt capable de contaminer ton esprit. Alors tu te rebelles le plus violemment possible contre elle, avant qu’elle ne soit trop puissante pour que tu puisses contrer son avancée.
Tu déchires au fur et à mesure les liens que, telle une araignée venue des plus monstrueuses ténèbres, elle tisse autour de toi, petit à petit. Elle y va doucement, tranquillement, avec des mots doux, agréables. Elle te caresse avec ses sourires mielleux, t’a attirée avec ses promesses. Elle t’a promis vouloir ton bonheur, elle t’a assuré que ton avenir serait beau, dénué de sentiments. Elle t’a ramenée dans le puits sans fond dans lequel tu étais tombée quand Maë t’a envoyé la Lettre-qui-a-Brisé. Et même si ton destin n’est pas aussi envahi de douleur, de désespoir qu’avant, il est plus terne chaque instant.
Tu as l’impression que ton avenir n’a plus aucune consistance, que, fragile, il pourrait se briser en quelques secondes. Qu’il ne tient plus qu’à un fil et qu’il suffirait d’un mot pour définitivement se détruire. Qu’il n’aurait besoin de rien de bien violent pour être annihilé, un coup de cette Autre serait parfait. Tu ne veux rien, n’envies plus personne. Il n’y a plus de jalousie qui te donne envie de tuer le reste du monde. Il n’y a plus de tristesse, parce que tu as déjà épuisé toutes tes larmes. Et il n’y a plus d’espoir, parce que tu ne sais même plus ce que tu veux.
Tu te souviens que tu as peur que la violence de l’Autre se déchaîne sur toi. Tu te souviens qu’elle t’a pétrifiée quand elle a saisi le col de ta robe. Tu te souviens que ton cœur bat encore vite, autant à cause de Haine que de celle qui te fait face. Tu te souviens que le dégoût est perceptible dans leurs yeux.
Mais tu n’as aucun souvenir d’une quelconque envie qui te soit propre ; qui ne soit pas la volonté d’une autre émotion. Tu ne te rappelles pas d’un désir particulier. Pourquoi es-tu venue la voir ? Pourquoi lui as-tu craché tes mots ? Pourquoi as-tu les yeux humides ? Pourquoi te sens-tu si humiliée ?
« C’est que t’es nulle, c’est tout. »
Hurlement intérieur.
Le cœur meurt. Encore une fois, quelques mots le détruisent.
La tête manque de partir en arrière, entraînant le reste du corps avec elle. Les épaules se voûtent, la bouche s’entrouvre.
« C’est que t’es nulle. »
Les yeux clignent une fois, éblouis par une vérité terrible, trop dure à accepter.
Une nouvelle incision est faite sur l’âme. Les cicatrices sur celle-ci sont innombrables, personne ne se risquerait à les contempler trop longtemps, personne ne veut être emporté par la détresse.
Les mains se serrent compulsivement, plusieurs fois, sans vraiment que l’Être s’en rende compte.
Pour elle, plus rien d’autre ne compte que l’Autre qui la contemple avec toute sa colère. Avec toute sa Haine. Pour elle, il n’y a plus que les yeux pleins des tumultes d’une âme violente. Pour elle, il n’y a plus que le visage aux traits plus durs que le sien, plus âgé.
L’Être laisse échapper un soupir – peut-être le dernier souffle de sa partie humaine ? – et les dernières bribes du destin que son père voulait lui offrir s’éparpillent aux quatre vents.
« T’es nulle. »
Sa gorge est bloquée. Plus rien n’en sort, plus aucun mot ne peut fuir désormais.
Haine continue son ascension, au corps à corps avec sa sœur Destruction. Elles se battent en ne laissant derrière elles que des ruines, des champs de batailles.
Les paupières se sont fermées. Comme pour protéger les yeux, elles se sont abaissées, comme pour dissimuler les horreurs qui sont jetées à l’Être.
Tu serres tes bras contre ton ventre, le froid piquant ta peau trop peu couverte. Tes épaules tombent davantage, et ta nuque s’abaisse encore. Si tu ouvrais les yeux, à travers le voile de larmes qui rendent ta vision floue, tu ne verrais que le sol sous tes pieds. Peut-être le bas du vêtement de l’Autre qui se dresse toujours là.
Tes jambes se dérobent.
Et tu tombes. Tu tombes.
Tes genoux frappent la terre dure, sans que tu n’émettes un seul son.
Tu gardes la tête inclinée, ne trouvant pas la force de la relever pour fixer l’Autre.
« Nulle. »
Un léger râle s’échappe de ta gorge, avant qu’elle ne s’ouvre seule pour hurler ta détresse au monde, comme un appel à l’aide.
« Tu m’fais mal. Mal, tellement mal. T’as fait partir les ombres mais toi aussi t’es une ombre. Je… »
Tu serres tes bras plus fort contre toi, comme s’ils étaient un rempart, comme s’ils pouvaient te protéger.
« Pourquoi tu veux me dé-détruire comme ça ? »
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Limbes en Filaments
Je lui ai fait mal.
Je le vois à ses yeux qui se ferment, aux larmes qui les bercent ; pire encore, au moment où ses jambes se dérobent sous elle. Elle tombe. Là, juste devant moi, à mes pieds. Surprise, je me recule : pourquoi, comment ? Lui ai-je donc fait si mal pour qu’elle chute de cette manière, pour qu’elle se laisse aller sans même chercher à me cacher sa douleur ? Oui, me disent mes yeux. Incapable de se retenir, ses jambes tremblantes ont cessé de la soutenir et elle est tombée. Cette petite chose à mes pieds me fait pitié et cette pitié me fait mal. *C’toi qui a fait ça* me dit mon coeur. *Elle l’a mérité* me dit ma tête. Elle l’a peut-être mérité, mais je me rends compte que de la voir ainsi ne me fait pas plaisir. Je ne peux dire que cela me fend le coeur, je ne peux dire que je regrette, mais cela me dérange.
Et ses mots.
« Tu m’fais mal. » ; mon coeur se serre. Ai-je déjà rencontré une Autre qui exprime avec autant de franchise sa douleur ?
« T’as fait partir les ombres mais toi aussi t’es une ombre. Je… » ; *quoi ?*. Je ne comprends pas. Pire encore : je ne veux pas comprendre. Le mot ombre me rappelle Thalia et notre première rencontre. Mais pour le moment, je ne veux pas penser à elle.
Je ne comprends pas. Pourquoi vit-elle aussi intensément ? Je lui ai seulement lancé une vérité à la tête, pourquoi réagir ainsi ? C’est tellement dérangeant de devoir baisser la tête pour la regarder, c’est tellement dérangeant de ne pas voir son visage, de devoir tendre l’oreille pour l’écouter, de me dire que ce sont mes mots qui l’ont mise à terre, mes mots qui lui font prendre cette voix misérable. C’est pourtant tout ce que je voulais, lui faire du mal, la faire souffrir — ce n’est pas aussi satisfaisant que ce que j’espérais.
« Pourquoi tu veux me dé-détruire comme ça ? »
Le silence reprend son droit. Je ressens le vent qui fait frémir les pans de ma robe, l’air frais de janvier qui me brûle les lèvres et la rumeur lointaine des élèves qui rentrent au château. Et sous mes yeux, ce corps recroquevillé qui marmonne des mots qui résonnent étrangement en moi. Ses paroles me paraissent irréelles ; arrête de frimer, ai-je envie de dire à cette fille. Irréelles et bien trop frappantes. Je ne sais pas si je dois croire en cette douleur ou écouter la petite voix dans ma tête qui me dit que Lewis est en train de se foutre de moi.
Incapable de réfléchir, je laisse la parole à mon corps.
Sans même y songer, je m’accroupis devant Lewis de sorte à voir son visage et découvrir son regard.
« C’est que la v-vérité, » annoncé-je d’une voix plate.
Foutu bégaiement. Il arrive toujours lorsque je m'y attends le moins. Et bien trop souvent face à Lewis.
Je suis envahie par une lassitude qui n’a pas d’égal. Une lassitude qui a pour reflet un dégoût extrême, lui-même ayant pour âme un déception si grande qu’elle ne laisse la place à rien d’autre. Cette fille qui me fait face ne m’inspire rien d’autre que ces sentiments désagréables. Avec ses paroles sans queue ni tête, ses larmes et ses réactions disproportionnées, elle me donne tout simplement envie de disparaître. C’est comme si je me prenais la vérité en pleine gueule. Ce n’est pas aussi désagréable que je ne le pensais, c’est seulement désespérant au possible : elle n’est pas celle que je croyais, voilà tout. Elle n’est qu’une Autre emmerdante, une Autre comme les autres, une Autre inconsistante. Je n’ai pas envie de perdre mon temps avec elle.
Elle me fatigue.
Pourquoi tu veux détruire comme ça ?
« C’est toi q-qui… » Je déglutis. « Qui veut me… »
La gorge nouée, je me tais.
En un flash, je revois notre précédente rencontre. La musique, la neige, le silence, les sourires, les regards, la boule de neige. Les cris, les paroles. L’incompréhension de Lewis, mes mises en garde. Bordel, mais qu’est-ce que je fais ? Ferme-ta gueule, ma fille. Rien ne sert de perdre son temps avec elle. Elle n’est pas celle que je croyais, je dois me faire à cette idée, l’accepter. Ce n’est pas grave, je n’ai pas besoin d’elle. J’ai Zikomo, j’ai Thalia. Que Lewis aille se faire foutre. Je n’ai pas besoin d’elle.
Mon regard méprisant la surplombe. J’éprouve une certaine gêne à l’idée de disparaître maintenant et ce sentiment n’a d’égal que mon envie de m’enfuir en courant. Lewis est tellement compliquée. *Pas plus que Thalia* me souffle mon vil esprit ; Thalia est de toute manière incomparable. Actuellement, je préfère bien plus me retrouver face à la Poufsouffle silencieuse, préoccupée et larmoyante que devant cette pauvre chose incompréhensible.
Je le vois à ses yeux qui se ferment, aux larmes qui les bercent ; pire encore, au moment où ses jambes se dérobent sous elle. Elle tombe. Là, juste devant moi, à mes pieds. Surprise, je me recule : pourquoi, comment ? Lui ai-je donc fait si mal pour qu’elle chute de cette manière, pour qu’elle se laisse aller sans même chercher à me cacher sa douleur ? Oui, me disent mes yeux. Incapable de se retenir, ses jambes tremblantes ont cessé de la soutenir et elle est tombée. Cette petite chose à mes pieds me fait pitié et cette pitié me fait mal. *C’toi qui a fait ça* me dit mon coeur. *Elle l’a mérité* me dit ma tête. Elle l’a peut-être mérité, mais je me rends compte que de la voir ainsi ne me fait pas plaisir. Je ne peux dire que cela me fend le coeur, je ne peux dire que je regrette, mais cela me dérange.
Et ses mots.
« Tu m’fais mal. » ; mon coeur se serre. Ai-je déjà rencontré une Autre qui exprime avec autant de franchise sa douleur ?
« T’as fait partir les ombres mais toi aussi t’es une ombre. Je… » ; *quoi ?*. Je ne comprends pas. Pire encore : je ne veux pas comprendre. Le mot ombre me rappelle Thalia et notre première rencontre. Mais pour le moment, je ne veux pas penser à elle.
Je ne comprends pas. Pourquoi vit-elle aussi intensément ? Je lui ai seulement lancé une vérité à la tête, pourquoi réagir ainsi ? C’est tellement dérangeant de devoir baisser la tête pour la regarder, c’est tellement dérangeant de ne pas voir son visage, de devoir tendre l’oreille pour l’écouter, de me dire que ce sont mes mots qui l’ont mise à terre, mes mots qui lui font prendre cette voix misérable. C’est pourtant tout ce que je voulais, lui faire du mal, la faire souffrir — ce n’est pas aussi satisfaisant que ce que j’espérais.
« Pourquoi tu veux me dé-détruire comme ça ? »
Le silence reprend son droit. Je ressens le vent qui fait frémir les pans de ma robe, l’air frais de janvier qui me brûle les lèvres et la rumeur lointaine des élèves qui rentrent au château. Et sous mes yeux, ce corps recroquevillé qui marmonne des mots qui résonnent étrangement en moi. Ses paroles me paraissent irréelles ; arrête de frimer, ai-je envie de dire à cette fille. Irréelles et bien trop frappantes. Je ne sais pas si je dois croire en cette douleur ou écouter la petite voix dans ma tête qui me dit que Lewis est en train de se foutre de moi.
Incapable de réfléchir, je laisse la parole à mon corps.
Sans même y songer, je m’accroupis devant Lewis de sorte à voir son visage et découvrir son regard.
« C’est que la v-vérité, » annoncé-je d’une voix plate.
Foutu bégaiement. Il arrive toujours lorsque je m'y attends le moins. Et bien trop souvent face à Lewis.
Je suis envahie par une lassitude qui n’a pas d’égal. Une lassitude qui a pour reflet un dégoût extrême, lui-même ayant pour âme un déception si grande qu’elle ne laisse la place à rien d’autre. Cette fille qui me fait face ne m’inspire rien d’autre que ces sentiments désagréables. Avec ses paroles sans queue ni tête, ses larmes et ses réactions disproportionnées, elle me donne tout simplement envie de disparaître. C’est comme si je me prenais la vérité en pleine gueule. Ce n’est pas aussi désagréable que je ne le pensais, c’est seulement désespérant au possible : elle n’est pas celle que je croyais, voilà tout. Elle n’est qu’une Autre emmerdante, une Autre comme les autres, une Autre inconsistante. Je n’ai pas envie de perdre mon temps avec elle.
Elle me fatigue.
Pourquoi tu veux détruire comme ça ?
« C’est toi q-qui… » Je déglutis. « Qui veut me… »
La gorge nouée, je me tais.
En un flash, je revois notre précédente rencontre. La musique, la neige, le silence, les sourires, les regards, la boule de neige. Les cris, les paroles. L’incompréhension de Lewis, mes mises en garde. Bordel, mais qu’est-ce que je fais ? Ferme-ta gueule, ma fille. Rien ne sert de perdre son temps avec elle. Elle n’est pas celle que je croyais, je dois me faire à cette idée, l’accepter. Ce n’est pas grave, je n’ai pas besoin d’elle. J’ai Zikomo, j’ai Thalia. Que Lewis aille se faire foutre. Je n’ai pas besoin d’elle.
Mon regard méprisant la surplombe. J’éprouve une certaine gêne à l’idée de disparaître maintenant et ce sentiment n’a d’égal que mon envie de m’enfuir en courant. Lewis est tellement compliquée. *Pas plus que Thalia* me souffle mon vil esprit ; Thalia est de toute manière incomparable. Actuellement, je préfère bien plus me retrouver face à la Poufsouffle silencieuse, préoccupée et larmoyante que devant cette pauvre chose incompréhensible.
Limbes en Filaments
Tu pourrais te laisser aller, d’avant en arrière, pour calmer le flot de sentiments qui t’assaille. Tu pourrais te laisser réduire en miette par cette Autre bien trop puissante si ça pouvait te permettre de ne plus ressentir.
Tu pourrais te relever, empoigner sa robe et la repousser, pour lui faire du mal. Tu pourrais t’effondrer un peu plus, te recroqueviller sur le sol gelé et pleurer toutes les larmes de ton corps, pour te sentir mieux.
Tu es perdue, encore une fois. Comme toujours face à Elle, tu ne sais pas. Tu ne sais plus. Tu n’as plus de certitudes. Ta douleur est devenue incompréhension. Ta colère est devenue détresse. Il y a sans doute eu un « nous », à un moment. Un « nous » qui s’est créé lorsque vous vous êtes dressées contre l’Etranger, l’an dernier. Dans le silence pesant de la Bibliothèque, vous l’avez fait fuir, elle par la force de ses mots, toi par ton regard d’hiver. Il y a eu un « nous », mais elle l’a fait voler en éclats.
Tu vois bien sa colère grandir, enfler. Tu sais bien qu’elle finira par exploser, à un moment ou à un autre. Tu comprends bien que ses coups seront d’une violence terrible, et que tu ne pourras pas lui tenir tête bien longtemps. Tu devines dans l’éclat de son regard, dans le mépris qui se dégage de tout son être.
Cette Autre fait disparaître les Ombres. Elle t’a appris à dégager l’idée, elle a tenu ton instrument quand tu te débattais avec tes pensées. Elle était là alors que tu voulais être seule, elle s’est immiscée au centre de ta perception du reste du monde. Elle était là quand tu faisais valser les notes. Elle était là quand tu pleurais la perte de l’amour que te portait ta sœur. Elle était là, aussi, quand le garçon, l’Etranger, par sa simple présence, te mettait hors de toi.
Elle aussi s’est dressée contre lui et sa stupidité. Elle aussi a voulu le faire fuir.
Elle t’a fait confiance, pendant un instant. Elle a cru en toi. Elle voulait que tu sois celle qu’elle croyait.
Mais tu as détruit ses espoirs. Tu l’as déçue, et tu ne sais même pas pourquoi.
Tu as un mouvement de recul lorsqu’elle s’accroupit. Effrayée, sans doute. Tes yeux se posent fugacement dans les siens.
L’enfant que tu vois, reflétée dans les ténèbres dans ses prunelles est pitoyable. Elle est recroquevillée sur le sol gelé, elle a dans le regard une étincelle suppliante, elle a les contours des yeux mouillés de larmes, elle a le souffle court, elle semble sur le point de se briser.
Tu ne te reconnais pas.
L’enfant a les mêmes cheveux roux, les mêmes tâches de rousseur, le même corps frêle. Mais il n’y a plus la combativité. Il n’y a plus la haine, la volonté. Il n’y a même plus l’espoir.
Tu sais que la gamine s’appelle Kyana Lewis. Qu’elle fait face à une Autre terriblement en colère. Et tu sais que cette gamine, c’est toi. Bien trop affaiblie, bien trop minuscule, mais pleinement toi.
Tu penches à nouveau la tête, vivement, sans même prêter attention à ce qu’elle t’annonce. Ses mots sont une évidence, et tu n’en comprends pas le sens.
Toutes tes émotions sont agitées, tournoyant dans un nuage sombre au centre de ton esprit.
Tu n’entends pas non plus la suite de ses paroles. Son bégaiement ne t’interpelle même pas, et tu gardes les yeux fixés sur le bas de sa robe, posé sur le sol.
Tu as toujours le regard humide et l’air égaré, et ta conscience est sans dessus-dessous, malmenée par l’image que tu n’as eue de toi qu’un fugace instant. Tu voudrais être forte, à tous prix. Garder la tête haute même face aux pires Autres. Mais devant elle, tu flanches. Tu doutes et tu subis. Sans même te révolter.
Son mépris ne t’atteint plus, et, la tête encore baissée, tu ne peux voir la haine qui habitait ses yeux jusqu’à maintenant. C’est sans doute pour le mieux.
Tu serres les dents un instant, tentant de puiser de la force en Haine qui palpite sourdement au creux de ton cœur. Elle se dérobe à toi, se rebellant contre ce désir indigne d’elle, et termine d’achever ce qu’il te restait d’espoirs. Tu laisses tes épaules retomber, pousses un soupir inaudible.
*Qu’est c’qu’elle penserait d’moi Maë ?*
Ses traits rayonnants surgissent à nouveau dans ta mémoire, lueur resplendissante qui écrase son image terne et pâle. Son sourire triomphant, ses yeux pleins de volonté, ses poings bien souvent serrés. Tu revois son menton levé même lorsqu’elle était en tort, la teinte rosée qui envahissait ses joues quand elle était en colère.
Sans aucun doute, Maë aurait elle aussi pitié. Si elle n’avait pas été aussi haineuse, elle t’aurait secoué l’épaule, aurait planté ses yeux dans les tiens et déclaré de sa voix claire :
Elle t’aurait gratifiée de son éternelle moue malicieuse, et aurait été là pour toi quoi qu’il advienne.
Jamais elle ne t’aurait aidée physiquement. Jamais elle ne serait allée voir ceux qui te faisaient du mal. Non, elle aurait été derrière. Elle se serait tenue loin de toute violence mais t’aurait soutenue de tout son cœur. Elle aurait séché tes larmes, elle aurait embrassé tes joues rougies par la honte.
Seulement pour te rassurer.
P'tite sœur.
Ce surnom qui te faisait toujours sourire. L'absurdité de chacun des mots prononcés. La voir maintenant, t'aurait fait tellement de bien.
Tu lèves doucement les yeux pour les poser sur le visage d’Aelle Britsyle. Plus de supplique, seulement quelques réminiscences, lointains souvenirs qui remontent.
Ta voix ne tremble plus et tu en es satisfaite. La honte de l’enfant pitoyable que tu laissais voir est terriblement brûlante.
Tu pourrais te relever, empoigner sa robe et la repousser, pour lui faire du mal. Tu pourrais t’effondrer un peu plus, te recroqueviller sur le sol gelé et pleurer toutes les larmes de ton corps, pour te sentir mieux.
Tu es perdue, encore une fois. Comme toujours face à Elle, tu ne sais pas. Tu ne sais plus. Tu n’as plus de certitudes. Ta douleur est devenue incompréhension. Ta colère est devenue détresse. Il y a sans doute eu un « nous », à un moment. Un « nous » qui s’est créé lorsque vous vous êtes dressées contre l’Etranger, l’an dernier. Dans le silence pesant de la Bibliothèque, vous l’avez fait fuir, elle par la force de ses mots, toi par ton regard d’hiver. Il y a eu un « nous », mais elle l’a fait voler en éclats.
Tu vois bien sa colère grandir, enfler. Tu sais bien qu’elle finira par exploser, à un moment ou à un autre. Tu comprends bien que ses coups seront d’une violence terrible, et que tu ne pourras pas lui tenir tête bien longtemps. Tu devines dans l’éclat de son regard, dans le mépris qui se dégage de tout son être.
Cette Autre fait disparaître les Ombres. Elle t’a appris à dégager l’idée, elle a tenu ton instrument quand tu te débattais avec tes pensées. Elle était là alors que tu voulais être seule, elle s’est immiscée au centre de ta perception du reste du monde. Elle était là quand tu faisais valser les notes. Elle était là quand tu pleurais la perte de l’amour que te portait ta sœur. Elle était là, aussi, quand le garçon, l’Etranger, par sa simple présence, te mettait hors de toi.
Elle aussi s’est dressée contre lui et sa stupidité. Elle aussi a voulu le faire fuir.
Elle t’a fait confiance, pendant un instant. Elle a cru en toi. Elle voulait que tu sois celle qu’elle croyait.
Mais tu as détruit ses espoirs. Tu l’as déçue, et tu ne sais même pas pourquoi.
Tu as un mouvement de recul lorsqu’elle s’accroupit. Effrayée, sans doute. Tes yeux se posent fugacement dans les siens.
L’enfant que tu vois, reflétée dans les ténèbres dans ses prunelles est pitoyable. Elle est recroquevillée sur le sol gelé, elle a dans le regard une étincelle suppliante, elle a les contours des yeux mouillés de larmes, elle a le souffle court, elle semble sur le point de se briser.
Tu ne te reconnais pas.
L’enfant a les mêmes cheveux roux, les mêmes tâches de rousseur, le même corps frêle. Mais il n’y a plus la combativité. Il n’y a plus la haine, la volonté. Il n’y a même plus l’espoir.
Tu sais que la gamine s’appelle Kyana Lewis. Qu’elle fait face à une Autre terriblement en colère. Et tu sais que cette gamine, c’est toi. Bien trop affaiblie, bien trop minuscule, mais pleinement toi.
Tu penches à nouveau la tête, vivement, sans même prêter attention à ce qu’elle t’annonce. Ses mots sont une évidence, et tu n’en comprends pas le sens.
Toutes tes émotions sont agitées, tournoyant dans un nuage sombre au centre de ton esprit.
Tu n’entends pas non plus la suite de ses paroles. Son bégaiement ne t’interpelle même pas, et tu gardes les yeux fixés sur le bas de sa robe, posé sur le sol.
Tu as toujours le regard humide et l’air égaré, et ta conscience est sans dessus-dessous, malmenée par l’image que tu n’as eue de toi qu’un fugace instant. Tu voudrais être forte, à tous prix. Garder la tête haute même face aux pires Autres. Mais devant elle, tu flanches. Tu doutes et tu subis. Sans même te révolter.
Son mépris ne t’atteint plus, et, la tête encore baissée, tu ne peux voir la haine qui habitait ses yeux jusqu’à maintenant. C’est sans doute pour le mieux.
Tu serres les dents un instant, tentant de puiser de la force en Haine qui palpite sourdement au creux de ton cœur. Elle se dérobe à toi, se rebellant contre ce désir indigne d’elle, et termine d’achever ce qu’il te restait d’espoirs. Tu laisses tes épaules retomber, pousses un soupir inaudible.
*Qu’est c’qu’elle penserait d’moi Maë ?*
Ses traits rayonnants surgissent à nouveau dans ta mémoire, lueur resplendissante qui écrase son image terne et pâle. Son sourire triomphant, ses yeux pleins de volonté, ses poings bien souvent serrés. Tu revois son menton levé même lorsqu’elle était en tort, la teinte rosée qui envahissait ses joues quand elle était en colère.
Sans aucun doute, Maë aurait elle aussi pitié. Si elle n’avait pas été aussi haineuse, elle t’aurait secoué l’épaule, aurait planté ses yeux dans les tiens et déclaré de sa voix claire :
« T’as l’air débile, là, Kyana. Allez, bats-toi. Sois forte, p’tite sœur. Tu peux t’relever. »
Elle t’aurait gratifiée de son éternelle moue malicieuse, et aurait été là pour toi quoi qu’il advienne.
Jamais elle ne t’aurait aidée physiquement. Jamais elle ne serait allée voir ceux qui te faisaient du mal. Non, elle aurait été derrière. Elle se serait tenue loin de toute violence mais t’aurait soutenue de tout son cœur. Elle aurait séché tes larmes, elle aurait embrassé tes joues rougies par la honte.
Seulement pour te rassurer.
P'tite sœur.
Ce surnom qui te faisait toujours sourire. L'absurdité de chacun des mots prononcés. La voir maintenant, t'aurait fait tellement de bien.
Tu lèves doucement les yeux pour les poser sur le visage d’Aelle Britsyle. Plus de supplique, seulement quelques réminiscences, lointains souvenirs qui remontent.
« Tu t’souviens, de l’autre jour à la Bibliothèque ? »
Ta voix ne tremble plus et tu en es satisfaite. La honte de l’enfant pitoyable que tu laissais voir est terriblement brûlante.
« Le garçon, t’sais ? Le... le nous ? »
• ‘til it seemed
that Sense was breaking through — •
ent‘r‘êvée
that Sense was breaking through — •
ent‘r‘êvée
Limbes en Filaments
« Tu t’souviens, de l’autre jour à la Bibliothèque ? »
Mes prunelles dansent avec les siennes. *Non, j’me souviens pas*. La dernière fois que je suis allé à la bibliothèque, c’était ce matin. Et je n’ai pas vu Lewis, Merlin merci. Peut-être qu’elle m’a vu sans que je ne la vois ? Alors pourquoi me demander si je m'en souviens alors que je n’étais même pas… *Pas c’matin*. Oh. Le souvenir me frappe de plein fouet. Pas ce matin, non. Même pas l’autre jour — cette fille a une perception du temps qui passe très biaisée. Elle parle de la fois où nous nous sommes rencontré, il y a de cela… *Un an !*, une année entière, bordel ; le temps passe si vite. Je scille et détourne le regard, troublée par cette information. Déjà un an et pourtant je me souviens comme d’hier de notre rencontre dans la bibliothèque, de l’abruti que nous avions affronté, du moment tout simple mais pas désagréable que nous avions partagé. Déjà à ce moment-là, Lewis était une étrange créature que je ne comprenais pas. Elle n’a pas changé. Lors de notre seconde rencontre elle était tout aussi étrange ; et lors de la troisième, elle bat tous les records. Peut-être, finalement, qu’elle n’est pas si étrange ; peut-être est-elle elle-même. Si une personne est bizarre la plupart du temps, ce n’est peut-être pas elle qui est bizarre, mais ma façon de la voir ? Je repousse mes pensées au loin. Peu importe.
Pourquoi Lewis me parle-t-elle d’un souvenir vieux d'un an, je n’en ai aucune idée. J’aimerais n’avoir aucune envie de comprendre, j’aimerais me foutre totalement de ses paroles, me lever, me retourner et m’en aller, mais le fait est que je ne m’en fous pas. Son regard m’accroche et mon coeur a été réveillé par une baffe d’intérêt. Alors je ne bouge pas, en équilibre sur mes genoux pliés, le regard légèrement froncés. J’ouvre la bouche pour répondre, mais Lewis ne me donne pas l’occasion de le faire :
« Le garçon, t’sais ? Le... le nous ? »
Anesthésiée comme je le suis par mon dégoût et ma déception, je ne m’attendais pas à ce que mon coeur se soulève aussi violemment. Sur le coup de la surprise, j’arrache mon regard de celui de Lewis et me redresse en prenant appui sur mes genoux.
Si les paroles m’ont choqué (depuis quand les Autres me considèrent comme un nous ?), il me faut quelques secondes pour comprendre exactement de quoi parle Lewis. Le nous dont elle parle s’explique par un souvenir vieux comme le monde. Je me souviens très bien de ce que j’ai ressenti, il y a un an. Ce nous. Ce nous fictif. Serais-je assez idiote pour ressentir de telles choses, à présent ? J’aime me croire trop mature pour cela.
Je contrôle ce qui s’écrit sur mon visage. Ce dernier ne laisse rien paraître. Mais dans mon corps, caché dans mon coeur, les nuages se rassemblent, annonçant une tempête. *Elle se souvient* me répète une voix naïve dans ma tête. *Elle se souvient d’notre première rencontre*. Ce n’est qu’un détail. Ce n’est même pas grand chose. Mais le fait qu’elle se souvienne me fait étrangement plaisir. Et si je lutte de toutes mes forces pour ne pas ressentir cela, je ne peux contrer le bonheur idiot qui se répand dans mes veines. Pourtant, ces paroles n’enlèvent rien à ce qu’a fait Lewis.
Je fais quelques pas dans l’herbe, le coeur battant comme un tambour, à la recherche de mes futurs mots. J’évite le regard de Lewis — j’ai trop peur d’y voir le reflet de ce que je pensais qu’elle était.
« Parce que t’es capable d’être autre chose qu’un je ? » lancé soudainement de ma voix sarcastique.
Je ne savais absolument pas que j’allais dire cela, et pourtant ce sont les mots les plus justes que j’aurais pu lui jeter. Rien d’autre de ce qui m’est passé par la tête n’aurait été plus justifié et moins encore le « tu te souviens ? » plein de mièvrerie dont j’ai eu au préalable l’idée, ou même le « tu l’as ressenti aussi ? » complètement con et le « pourquoi tu ramènes cette histoire sur le tapi ? ». A la réflexion, cette dernière phrase aurait peut-être été plus avisé. Le sarcasme est certes une attaque, mais je n’aime pas du tout ce que ma phrase sous entend. Elle sous-entend qu’au fond de mon coeur s’agite un monstre d'espoir qui ne demande qu’à se réveiller. Et moi ce monstre, j’ai envie de le museler.
Mes prunelles dansent avec les siennes. *Non, j’me souviens pas*. La dernière fois que je suis allé à la bibliothèque, c’était ce matin. Et je n’ai pas vu Lewis, Merlin merci. Peut-être qu’elle m’a vu sans que je ne la vois ? Alors pourquoi me demander si je m'en souviens alors que je n’étais même pas… *Pas c’matin*. Oh. Le souvenir me frappe de plein fouet. Pas ce matin, non. Même pas l’autre jour — cette fille a une perception du temps qui passe très biaisée. Elle parle de la fois où nous nous sommes rencontré, il y a de cela… *Un an !*, une année entière, bordel ; le temps passe si vite. Je scille et détourne le regard, troublée par cette information. Déjà un an et pourtant je me souviens comme d’hier de notre rencontre dans la bibliothèque, de l’abruti que nous avions affronté, du moment tout simple mais pas désagréable que nous avions partagé. Déjà à ce moment-là, Lewis était une étrange créature que je ne comprenais pas. Elle n’a pas changé. Lors de notre seconde rencontre elle était tout aussi étrange ; et lors de la troisième, elle bat tous les records. Peut-être, finalement, qu’elle n’est pas si étrange ; peut-être est-elle elle-même. Si une personne est bizarre la plupart du temps, ce n’est peut-être pas elle qui est bizarre, mais ma façon de la voir ? Je repousse mes pensées au loin. Peu importe.
Pourquoi Lewis me parle-t-elle d’un souvenir vieux d'un an, je n’en ai aucune idée. J’aimerais n’avoir aucune envie de comprendre, j’aimerais me foutre totalement de ses paroles, me lever, me retourner et m’en aller, mais le fait est que je ne m’en fous pas. Son regard m’accroche et mon coeur a été réveillé par une baffe d’intérêt. Alors je ne bouge pas, en équilibre sur mes genoux pliés, le regard légèrement froncés. J’ouvre la bouche pour répondre, mais Lewis ne me donne pas l’occasion de le faire :
« Le garçon, t’sais ? Le... le nous ? »
Anesthésiée comme je le suis par mon dégoût et ma déception, je ne m’attendais pas à ce que mon coeur se soulève aussi violemment. Sur le coup de la surprise, j’arrache mon regard de celui de Lewis et me redresse en prenant appui sur mes genoux.
Si les paroles m’ont choqué (depuis quand les Autres me considèrent comme un nous ?), il me faut quelques secondes pour comprendre exactement de quoi parle Lewis. Le nous dont elle parle s’explique par un souvenir vieux comme le monde. Je me souviens très bien de ce que j’ai ressenti, il y a un an. Ce nous. Ce nous fictif. Serais-je assez idiote pour ressentir de telles choses, à présent ? J’aime me croire trop mature pour cela.
Je contrôle ce qui s’écrit sur mon visage. Ce dernier ne laisse rien paraître. Mais dans mon corps, caché dans mon coeur, les nuages se rassemblent, annonçant une tempête. *Elle se souvient* me répète une voix naïve dans ma tête. *Elle se souvient d’notre première rencontre*. Ce n’est qu’un détail. Ce n’est même pas grand chose. Mais le fait qu’elle se souvienne me fait étrangement plaisir. Et si je lutte de toutes mes forces pour ne pas ressentir cela, je ne peux contrer le bonheur idiot qui se répand dans mes veines. Pourtant, ces paroles n’enlèvent rien à ce qu’a fait Lewis.
Je fais quelques pas dans l’herbe, le coeur battant comme un tambour, à la recherche de mes futurs mots. J’évite le regard de Lewis — j’ai trop peur d’y voir le reflet de ce que je pensais qu’elle était.
« Parce que t’es capable d’être autre chose qu’un je ? » lancé soudainement de ma voix sarcastique.
Je ne savais absolument pas que j’allais dire cela, et pourtant ce sont les mots les plus justes que j’aurais pu lui jeter. Rien d’autre de ce qui m’est passé par la tête n’aurait été plus justifié et moins encore le « tu te souviens ? » plein de mièvrerie dont j’ai eu au préalable l’idée, ou même le « tu l’as ressenti aussi ? » complètement con et le « pourquoi tu ramènes cette histoire sur le tapi ? ». A la réflexion, cette dernière phrase aurait peut-être été plus avisé. Le sarcasme est certes une attaque, mais je n’aime pas du tout ce que ma phrase sous entend. Elle sous-entend qu’au fond de mon coeur s’agite un monstre d'espoir qui ne demande qu’à se réveiller. Et moi ce monstre, j’ai envie de le museler.
Limbes en Filaments
Le mouvement de recul t’effraie.
Va-t-elle oser te frapper ? Va-t-elle se permettre de te faire du mal, alors même que tu as évoqué l’instant de votre rencontre ? Laissera-t-elle sa main filer vers ton visage dont les yeux sont encore humides de larmes ?
Elle t’a déjà fait du mal. Elle a déjà réduit tes espoirs à néant, elle t’a repoussée quand tu avais besoin d’aide.
En une nouvelle mélodie, tes pensées se mettent à valser.
Chacune se découvrant un son différent, elles jouent dans ton esprit un air inconnu.
Parfois elles accélèrent, hurlant au plus profond de ta conscience leur partition inédite. Tu as peur. Tellement peur qu’elle s’en aille. Tellement peur qu’elle reste. Tellement peur qu’elle se mette en colère. Tellement peur qu’elle s’apaise. Tellement peur qu’elle crie. Tellement peur qu’elle se taise.
Requiem aux émotions si variées que tu ne sais pas comment elles parviennent à s’associer, il fait crier ses violons, murmurer ses harpes et frapper ses pianos. Il fait danser ensemble des notes improbables, terriblement nouvelles, et tu le laisse faire.
Requiem bien trop rapide, ou bien trop lent, bien trop pitoyable ou douloureusement impressionnant, tu l’écoutes se servir de tes espoirs comme d’une partition sur laquelle poser ses notes-pensées.
Requiem qui emmêle ton cœur et ton esprit en un seul tas de débris, il accélère et se débat pour tout anéantir.
Il voudrait tout détruire, ce Requiem. Il voudrait prendre la place laissée libre par Haine. Il ne veut pas tuer l’extérieur, ce Requiem. Il veut briser l’intérieur.
Il veut frapper au plus profond du cœur, enfoncer ses pieux empoisonnés dans la raison mise à nu.
Il est sans doute encore plus dangereux que Haine, encore plus sournois.
Mais il est Beau, lui.
Il est caressant, lui. Il est doux, il est gentil. Il est sombre, si sombre. Si… si silencieux que tu ne peux pas lui résister.
Presque pas.
Presque.
Tu luttes pourtant, inconsciemment. Tu combats avec violence contre cette entité si semblable au désespoir. Tu l’empêches d’accéder à tes émotions les plus puissantes.
Jamais plus ton cœur sera ainsi dominé par une volonté qui n’est pas la tienne. Jamais plus.
Oui, tu as si peur. Dans ton dos courent des milliers de frissons délicats qui glacent ta peau d’albâtre. Peur du Requiem, peur de Haine qui est toujours là, cachée, mais surtout peur de l’Autre et de la violence contenue que tu vois dans son regard.
Et tu as honte d’avoir peur. La peur n’est que pour les faibles, pour les inutiles. Elle ne te mérite pas. La peur fait aussi mal que le Requiem, elle fait aussi mal que Haine, mais elle ne sert pas.
Elle est seulement bonne à faire trembler, à rendre les pensées incontrôlables, à réduire en cendres l’espoir.
Et tu veux la chasser, comme l’idée. La froisser et la balancer loin, le plus loin possible, pour qu’elle n’existe plus. Comme elle te l’a appris.
*Pas peur.*
Ton souffle disparait lentement. Tu expires tout l’air contenu dans tes poumons, l’expulses pour ne plus le perdre. Le Requiem s’agite, hésite à reprendre sa valse endiablée, opte finalement pour un doux balancement offert par le chuchotis d’une flûte et la douceur d’un piano aux touches d’ivoire caressées. Tu lui en es reconnaissante, incapable de faire face à tes pensées dévastatrices.
Qu’es-tu, au fond, Kyana Lewis ? Rien de plus qu’une enveloppe de chair. Rien de plus qu’un rêve brisé, qu’une poussière d’étoiles dispersée à la surface d’un esprit trop faible pour oser exister. Un être seulement capable de respirer, juste assez téméraire pour se dresser contre des Autres trop puissants.
Tu es peut-être inutile, pitoyable, incapable de te reconstruire seule.
Tu es peut-être rongée par la culpabilité et bouffée par la terreur.
Mais Gamine, s’il existe encore sur cette Terre quelque chose de certain, c’est bien que tu n’es pas qu’un je. Tu es un ensemble de nous, un assemblage irrégulier de moi, de toi, de eux. Un univers construit par tous les Autres qui ont fait partie de ta vie à un moment ou à un autre, une toile dont le centre est Maman, Papa et Maë.
Tu n’est pas ce je dont elle parle, tu ne l’as jamais été. Et tu refuses le droit à quiconque de se permettre d’insinuer le contraire.
Sur ton visage grimpe un sourire un peu étrange. Pas un sourire normal, vigoureux. Plutôt un un mélange de défi et d’amusement à peine perceptible. Tu lui jettes un regard, rabats ton attention sur le sol, tes lèvres toujours étirées.
Ta voix est un murmure, et pas une fois tu ne relèves la tête vers elle. Tes yeux restent fixés sur la terre gelée.
Va-t-elle oser te frapper ? Va-t-elle se permettre de te faire du mal, alors même que tu as évoqué l’instant de votre rencontre ? Laissera-t-elle sa main filer vers ton visage dont les yeux sont encore humides de larmes ?
Elle t’a déjà fait du mal. Elle a déjà réduit tes espoirs à néant, elle t’a repoussée quand tu avais besoin d’aide.
En une nouvelle mélodie, tes pensées se mettent à valser.
Chacune se découvrant un son différent, elles jouent dans ton esprit un air inconnu.
Parfois elles accélèrent, hurlant au plus profond de ta conscience leur partition inédite. Tu as peur. Tellement peur qu’elle s’en aille. Tellement peur qu’elle reste. Tellement peur qu’elle se mette en colère. Tellement peur qu’elle s’apaise. Tellement peur qu’elle crie. Tellement peur qu’elle se taise.
Requiem aux émotions si variées que tu ne sais pas comment elles parviennent à s’associer, il fait crier ses violons, murmurer ses harpes et frapper ses pianos. Il fait danser ensemble des notes improbables, terriblement nouvelles, et tu le laisse faire.
Requiem bien trop rapide, ou bien trop lent, bien trop pitoyable ou douloureusement impressionnant, tu l’écoutes se servir de tes espoirs comme d’une partition sur laquelle poser ses notes-pensées.
Requiem qui emmêle ton cœur et ton esprit en un seul tas de débris, il accélère et se débat pour tout anéantir.
Il voudrait tout détruire, ce Requiem. Il voudrait prendre la place laissée libre par Haine. Il ne veut pas tuer l’extérieur, ce Requiem. Il veut briser l’intérieur.
Il veut frapper au plus profond du cœur, enfoncer ses pieux empoisonnés dans la raison mise à nu.
Il est sans doute encore plus dangereux que Haine, encore plus sournois.
Mais il est Beau, lui.
Il est caressant, lui. Il est doux, il est gentil. Il est sombre, si sombre. Si… si silencieux que tu ne peux pas lui résister.
Presque pas.
Presque.
Tu luttes pourtant, inconsciemment. Tu combats avec violence contre cette entité si semblable au désespoir. Tu l’empêches d’accéder à tes émotions les plus puissantes.
Jamais plus ton cœur sera ainsi dominé par une volonté qui n’est pas la tienne. Jamais plus.
Oui, tu as si peur. Dans ton dos courent des milliers de frissons délicats qui glacent ta peau d’albâtre. Peur du Requiem, peur de Haine qui est toujours là, cachée, mais surtout peur de l’Autre et de la violence contenue que tu vois dans son regard.
Et tu as honte d’avoir peur. La peur n’est que pour les faibles, pour les inutiles. Elle ne te mérite pas. La peur fait aussi mal que le Requiem, elle fait aussi mal que Haine, mais elle ne sert pas.
Elle est seulement bonne à faire trembler, à rendre les pensées incontrôlables, à réduire en cendres l’espoir.
Et tu veux la chasser, comme l’idée. La froisser et la balancer loin, le plus loin possible, pour qu’elle n’existe plus. Comme elle te l’a appris.
*Pas peur.*
« Parce que t’es capable d’être autre chose qu’un je ? »
Ton souffle disparait lentement. Tu expires tout l’air contenu dans tes poumons, l’expulses pour ne plus le perdre. Le Requiem s’agite, hésite à reprendre sa valse endiablée, opte finalement pour un doux balancement offert par le chuchotis d’une flûte et la douceur d’un piano aux touches d’ivoire caressées. Tu lui en es reconnaissante, incapable de faire face à tes pensées dévastatrices.
*J’ai pas peur.*
Qu’es-tu, au fond, Kyana Lewis ? Rien de plus qu’une enveloppe de chair. Rien de plus qu’un rêve brisé, qu’une poussière d’étoiles dispersée à la surface d’un esprit trop faible pour oser exister. Un être seulement capable de respirer, juste assez téméraire pour se dresser contre des Autres trop puissants.
Tu es peut-être inutile, pitoyable, incapable de te reconstruire seule.
Tu es peut-être rongée par la culpabilité et bouffée par la terreur.
Mais Gamine, s’il existe encore sur cette Terre quelque chose de certain, c’est bien que tu n’es pas qu’un je. Tu es un ensemble de nous, un assemblage irrégulier de moi, de toi, de eux. Un univers construit par tous les Autres qui ont fait partie de ta vie à un moment ou à un autre, une toile dont le centre est Maman, Papa et Maë.
Tu n’est pas ce je dont elle parle, tu ne l’as jamais été. Et tu refuses le droit à quiconque de se permettre d’insinuer le contraire.
*J’ai pas peur.*
Sur ton visage grimpe un sourire un peu étrange. Pas un sourire normal, vigoureux. Plutôt un un mélange de défi et d’amusement à peine perceptible. Tu lui jettes un regard, rabats ton attention sur le sol, tes lèvres toujours étirées.
« J’suis moi, et j’ai été nous avec toi. Et… et c’était mieux que d’être toute seule comme là. J'a... »
Ta voix est un murmure, et pas une fois tu ne relèves la tête vers elle. Tes yeux restent fixés sur la terre gelée.
« ... J'me sentais vivre. »
• ‘til it seemed
that Sense was breaking through — •
ent‘r‘êvée
that Sense was breaking through — •
ent‘r‘êvée
Limbes en Filaments
Mais qu’est-ce que je fais là ? Ce n’est pas la première fois que je me pose la question face à cette fille. Certes, ce n’est pas la première fois et quelque chose me dit que ce ne sera pas la dernière. *Non* résistent mes pensées, ce sera la dernière. Le contraire signifierait que je reverrais Lewis dans le futur, ce que je n’ai aucune envie de faire. Je remue la boue au fond de mon coeur ; je la soulève pour ne pas oublier le plus important qui tend à être enseveli sous les paroles que m’offrent Lewis : cette fille est dangereuse, elle réveille les vieux cadavres et surtout elle ne respecte pas mon envie de les laisser profondément enfoui. Elle a été indiscrète, irrespectueuse, pire qu’une Autre. Elle ne mérite plus rien de moi, absolument plus rien du tout. Les gens, dans la vie, n’ont qu’une seule chance. Une unique chance. Et Lewis a piétiné la sienne alors que, contrairement aux autres, elle était très bien partie pour être autre chose qu'une Autre pour moi. C’est ce qui fait que ça m’a fait aussi mal, d’ailleurs, le fait qu’elle soit bien partie. La chute n’en a été que plus violente.
Enfoncée dans ma respiration profonde, je ressasse ces pensées. Je m’efforce de ne pas oublier, de ne pas être coincée dans le moment présent. Il faut voir plus loin que notre petit cercle. Il faut voir les souvenirs, les faits. Je dois me détacher de la Lewis qui est ici pour me rappeler de celle qui—
« J’suis moi, et j’ai été nous avec toi. Et… et c’était mieux que d’être toute seule comme là. J'a... »
*Merde*.
Merde, c’est complètement con que mon coeur sursaute à ces mots ! C’est complètement con qu’il batte plus fort, plus vite, plus agréablement. Je déteste l’idée d’apprécier les paroles de Lewis, je hais aimer le fait qu’elle nous ait imaginé en nous. Je déteste cela, car je me voile la face. Je sais qu’elle fait semblant. Je sais qu’elle ment. Pourquoi ? Je n’en ai aucune idée. Mais y a-t-il forcément une raison pour que les autres soient des connards ? Non. C’est dans leur nature. Et dans sa nature, je découvre que Lewis est une manipulatrice en plus d’être une indiscrète et une irrespectueuse. Quel joli tableau elle se crée là.
Le dégoût me déforme le visage. Je le préfère au reste. Alors, s’il te plait, tais-toi mon coeur. Arrête de battre comme un fou dans ma poitrine. Et n’écoute surtout pas ce que cette fille te raconte. Ça ne vaut rien.
Parfois, je me fais pitié. Dans ces moments-là, comme celui que je suis en train de vivre, je me sens tellement pitoyable que je préférerais disparaître et ne plus jamais rouvrir les yeux. Dans ces moments, mon coeur ressemble à celui d’un enfant ; ou d’une naïve, au choix. Lorsqu’il bat trop fort, lorsqu’il espère, lorsqu’il croit aimer. Je me fais l’impression d’être une débile. Une vrai débile, du genre à qui on fait du mal sans culpabiliser. Cette fille-là ne mérite rien du tout. Ni l’amitié de Thalia, ni l’amour de Zikomo, ni même la loyauté de sa famille. Elle ne mérite rien du tout, parce qu’elle fait pitié.
« ... J'me sentais vivre. »
Ses paroles m’arrachent à mon esprit. Enfin, pour la première fois depuis qu’elle a commencé à parler, je me tourne vers elle. Elle n’a pas bougée, toujours recroquevillée sur elle-même, le visage tournée vers la terre, les yeux loin de moi. Je la toise quelques secondes avant de prendre la parole dans un souffle.
« Et quand tu posais des questions indiscrètes, tu te sentais vivre, aussi ? »
Lent, le débit de mes paroles. Trop articulés, mes mots. Mais au moins, je ne bégaie pas. Tout au bout de mon corps, mes poings se serrent en deux boules de colère. Ma respiration s’affole.
« Quand t’écoutais pas ce que je te disais ? Quand tu te croyais tout permis, à foutre ton nez là où t’avais pas à le f-foutre ? »
*Bordel*. Contrôle-toi ! *J’y arrive pas*. Je ne dois pas la laisser voir que ça me… Que ça me quoi ? Rien du tout !
« Quand t’es pas capable de… » *de… de… ?* « … respecter l’autre, réussis-je enfin à dire, quand tu poses des questions aussi connes que toi, tu peux pas être un nous. Seulement un je. »
Droite comme la justice, les poings serrés à m’en faire mal aux phalanges, mes yeux de colère sont braqués sur Lewis et ne se détournent pas. Je contrôle tant bien que mal la respiration qui me défracte les poumons. La colère est un monstre qui s’agite dans mon corps. Un monstre qui plante ses griffes dans mon coeur et qui le laboure.
Enfoncée dans ma respiration profonde, je ressasse ces pensées. Je m’efforce de ne pas oublier, de ne pas être coincée dans le moment présent. Il faut voir plus loin que notre petit cercle. Il faut voir les souvenirs, les faits. Je dois me détacher de la Lewis qui est ici pour me rappeler de celle qui—
« J’suis moi, et j’ai été nous avec toi. Et… et c’était mieux que d’être toute seule comme là. J'a... »
*Merde*.
Merde, c’est complètement con que mon coeur sursaute à ces mots ! C’est complètement con qu’il batte plus fort, plus vite, plus agréablement. Je déteste l’idée d’apprécier les paroles de Lewis, je hais aimer le fait qu’elle nous ait imaginé en nous. Je déteste cela, car je me voile la face. Je sais qu’elle fait semblant. Je sais qu’elle ment. Pourquoi ? Je n’en ai aucune idée. Mais y a-t-il forcément une raison pour que les autres soient des connards ? Non. C’est dans leur nature. Et dans sa nature, je découvre que Lewis est une manipulatrice en plus d’être une indiscrète et une irrespectueuse. Quel joli tableau elle se crée là.
Le dégoût me déforme le visage. Je le préfère au reste. Alors, s’il te plait, tais-toi mon coeur. Arrête de battre comme un fou dans ma poitrine. Et n’écoute surtout pas ce que cette fille te raconte. Ça ne vaut rien.
Parfois, je me fais pitié. Dans ces moments-là, comme celui que je suis en train de vivre, je me sens tellement pitoyable que je préférerais disparaître et ne plus jamais rouvrir les yeux. Dans ces moments, mon coeur ressemble à celui d’un enfant ; ou d’une naïve, au choix. Lorsqu’il bat trop fort, lorsqu’il espère, lorsqu’il croit aimer. Je me fais l’impression d’être une débile. Une vrai débile, du genre à qui on fait du mal sans culpabiliser. Cette fille-là ne mérite rien du tout. Ni l’amitié de Thalia, ni l’amour de Zikomo, ni même la loyauté de sa famille. Elle ne mérite rien du tout, parce qu’elle fait pitié.
« ... J'me sentais vivre. »
Ses paroles m’arrachent à mon esprit. Enfin, pour la première fois depuis qu’elle a commencé à parler, je me tourne vers elle. Elle n’a pas bougée, toujours recroquevillée sur elle-même, le visage tournée vers la terre, les yeux loin de moi. Je la toise quelques secondes avant de prendre la parole dans un souffle.
« Et quand tu posais des questions indiscrètes, tu te sentais vivre, aussi ? »
Lent, le débit de mes paroles. Trop articulés, mes mots. Mais au moins, je ne bégaie pas. Tout au bout de mon corps, mes poings se serrent en deux boules de colère. Ma respiration s’affole.
« Quand t’écoutais pas ce que je te disais ? Quand tu te croyais tout permis, à foutre ton nez là où t’avais pas à le f-foutre ? »
*Bordel*. Contrôle-toi ! *J’y arrive pas*. Je ne dois pas la laisser voir que ça me… Que ça me quoi ? Rien du tout !
« Quand t’es pas capable de… » *de… de… ?* « … respecter l’autre, réussis-je enfin à dire, quand tu poses des questions aussi connes que toi, tu peux pas être un nous. Seulement un je. »
Droite comme la justice, les poings serrés à m’en faire mal aux phalanges, mes yeux de colère sont braqués sur Lewis et ne se détournent pas. Je contrôle tant bien que mal la respiration qui me défracte les poumons. La colère est un monstre qui s’agite dans mon corps. Un monstre qui plante ses griffes dans mon coeur et qui le laboure.
Limbes en Filaments
J'ai bu une Gorgée de Vie -
Savez-vous ce que j'ai payé -
Exactement une existence -
Le prix, ont-ils dit, du marché.
Ils m'ont pesée, grain par grain de Poussière -
Ont mis en balance Pellicule contre Pellicule,
Puis m'ont donnée la valeur de mon Etre -
Une unique Goutte de Ciel.
Emily Dickinson
_____
Vivre.
Te sentais-tu réellement vivante comme tu oses l’affirmer ? Croyais-tu vraiment que tu n’étais pas qu’un être perdu dans une marée d’Autres, dans un océan de visages toujours plus semblables les uns aux autres ? D’où te venait cette certitude de te sentir différente, de te sentir à part ? Comment pouvais-tu être certaine que ce nous que tu ressentais jusqu’au plus profond de tes entrailles n’était pas qu’un stupide espoir venu d’un Ailleurs lointain et inconnu ?
Vivre.
Te sentais-tu supérieure au Monde au point d’imposer ta vision des choses ? Osais-tu réellement penser que cette Autre sentait ce nous, qu’elle s’y était attachée comme tu t’y es attachée ? Qu’elle croyait elle aussi à cette hypothétique parenthèse Hors-du-Temps ? Que les notes de ton violon et cette illusion enchantée qui a allégé ton cœur l’ont envoûtée aussi ?
Vivre.
Si elle l’avait ressenti, elle aussi, elle aurait compris. Elle aurait discerné sous la douleur qui coulait sur tes joues ton ardent besoin d’être, d’exister. Ton incommensurable envie de ne plus te sentir si isolée – si dissidente. Elle aurait vu derrière tes joues rougies et tes mains abîmées par le frottement des cordes du violon l’humanité que tu tentes de dissimuler.
Elle n’aurait pas fui comme elle l’a fait. Elle n’aurait pas employé la violence pour te faire taire. Elle n’aurait pas craché ses mots, elle ne t’aurait pas haïe.
Vivre.
Si elle avait été, l’espace d’un instant, ce nous auquel tu t’accroches désespérément, elle aurait ouvert les yeux sur ta véritable nature. Elle n’aurait pas fait fuir les Ombres, elle les aurait fait disparaître complètement. Elle ne t’aurait pas appris à les jeter, à les lancer loin, elle t’aurait enseigné comment les faire s’évaporer.
Elle n’aurait pas laissé planer ces doutes qui t’étreignent encore.
Surtout, elle aurait entendu dans ta voix rauque cette supplique muette. Elle n’aurait pas nié ton cœur en miettes.
Tu serres les paupières le plus fort possible.
*Elle aurait su qu’j’étais pas qu’un je*
Tes dents claquent.
*Elle aurait pas été méchante comme ça*
Tu te forces à ne pas laisser ta tête se rencogner dans tes épaules, à évacuer la tension qui s’empare de chacun des muscles de ton dos. A empêcher tes mains de se mettre à trembler, tandis que le doute s’installe chaque seconde un peu plus dans ton cœur, le faisant accélérer.
Pourquoi t’a-t-elle laissé espérer ? Pourquoi t’a-t-elle donné l’impression que tu pouvais la comprendre ? Pourquoi a-t-elle laissé sous-entendre qu’elle aussi, elle avait été tuée par les Autres, un jour ? Et surtout, pourquoi t’a-t-elle repoussée comme elle l’a fait alors que tu ne cherchais qu’à savoir qui elle était réellement ?
Le doute fait définitivement fuir Haine qui part se dissimuler dans l’ombre de tes sentiments.
Chaque mot qu’elle siffle te fait tressaillir. Ses phrases instillent dans ton cœur un poison insidieux, rouvrent les plaies béantes à peine cicatrisées dans ton âme, déversent du sel sur celles-ci et manquent de faire venir tes larmes.
Tu gardes le visage baissé, les yeux fixés sur la terre gelée, et refuses de croiser son regard. Tes mains posées sur la terre continuent de frémir, seul indicateur de la douleur qui agite ton esprit.
Étais-tu vivante lorsque tu t’immisçais dans ses secrets les plus enfouis ?
Étais-tu vivante lorsque tes mots tentaient de la cerner, d’enfin comprendre qui elle était ?
Toujours, murmure ton esprit.
Jamais, assure ton cœur envahi de Doute.
*J’suis vivante quoi qu’elle dise*, tournoient tes pensées.
*J’ai pas peur*, tentes-tu de te persuader.
Et le Doute danse. Le Doute virevolte aux confins de ta vision, ancré dans ta conscience, entraînant avec lui toutes ces convictions que tu croyais acquises.
Ta tête se relève, tes yeux de glace agités d’incompréhension se plantant dans les siens. Tu entrouvres la bouche, la refermes.
Ta gorge se serre, et tu lui jettes un regard perdu.
Étais-tu vivante, réellement ? susurre Doute.
Ta voix se brise presque sur les derniers mots, mais tu te forces à les prononcer. A les cracher comme elle t’a craché ses reproches, comme elle t’a dévoilé le cœur de sa colère. A les cracher comme si de cet instant dépendait le reste de ta vie.
Tu plisses les yeux, serres les dents et contractes tes poings. Tes ongles s’enfoncent dans la peau pâle de tes paumes, et tu t’accroches à la douleur que tu t’infliges pour ne pas sombrer.
Tes yeux ne cillent pas, et tu la fixes sans jamais te détourner, sans jamais flancher. Jusqu’ici, elle a gagné tous vos combats. Elle a tout remporté sans même avoir à se battre. Il est hors de question que tu la laisses faire, désormais.
Tu contemples son regard de nuit avec dans le tien une lueur indéchiffrable. Un mélange d’espoir et de douleur qu’elle ne comprendrait sans doute pas. Tu t’égares et combats sans permettre au Doute de venir un seul instant te tourmenter davantage.
Savez-vous ce que j'ai payé -
Exactement une existence -
Le prix, ont-ils dit, du marché.
Ils m'ont pesée, grain par grain de Poussière -
Ont mis en balance Pellicule contre Pellicule,
Puis m'ont donnée la valeur de mon Etre -
Une unique Goutte de Ciel.
Emily Dickinson
_____
Vivre.
Te sentais-tu réellement vivante comme tu oses l’affirmer ? Croyais-tu vraiment que tu n’étais pas qu’un être perdu dans une marée d’Autres, dans un océan de visages toujours plus semblables les uns aux autres ? D’où te venait cette certitude de te sentir différente, de te sentir à part ? Comment pouvais-tu être certaine que ce nous que tu ressentais jusqu’au plus profond de tes entrailles n’était pas qu’un stupide espoir venu d’un Ailleurs lointain et inconnu ?
Vivre.
Te sentais-tu supérieure au Monde au point d’imposer ta vision des choses ? Osais-tu réellement penser que cette Autre sentait ce nous, qu’elle s’y était attachée comme tu t’y es attachée ? Qu’elle croyait elle aussi à cette hypothétique parenthèse Hors-du-Temps ? Que les notes de ton violon et cette illusion enchantée qui a allégé ton cœur l’ont envoûtée aussi ?
Vivre.
Si elle l’avait ressenti, elle aussi, elle aurait compris. Elle aurait discerné sous la douleur qui coulait sur tes joues ton ardent besoin d’être, d’exister. Ton incommensurable envie de ne plus te sentir si isolée – si dissidente. Elle aurait vu derrière tes joues rougies et tes mains abîmées par le frottement des cordes du violon l’humanité que tu tentes de dissimuler.
Elle n’aurait pas fui comme elle l’a fait. Elle n’aurait pas employé la violence pour te faire taire. Elle n’aurait pas craché ses mots, elle ne t’aurait pas haïe.
Vivre.
Si elle avait été, l’espace d’un instant, ce nous auquel tu t’accroches désespérément, elle aurait ouvert les yeux sur ta véritable nature. Elle n’aurait pas fait fuir les Ombres, elle les aurait fait disparaître complètement. Elle ne t’aurait pas appris à les jeter, à les lancer loin, elle t’aurait enseigné comment les faire s’évaporer.
Elle n’aurait pas laissé planer ces doutes qui t’étreignent encore.
Surtout, elle aurait entendu dans ta voix rauque cette supplique muette. Elle n’aurait pas nié ton cœur en miettes.
Tu serres les paupières le plus fort possible.
*Elle aurait su qu’j’étais pas qu’un je*
Tes dents claquent.
*Elle aurait pas été méchante comme ça*
Tu te forces à ne pas laisser ta tête se rencogner dans tes épaules, à évacuer la tension qui s’empare de chacun des muscles de ton dos. A empêcher tes mains de se mettre à trembler, tandis que le doute s’installe chaque seconde un peu plus dans ton cœur, le faisant accélérer.
Pourquoi t’a-t-elle laissé espérer ? Pourquoi t’a-t-elle donné l’impression que tu pouvais la comprendre ? Pourquoi a-t-elle laissé sous-entendre qu’elle aussi, elle avait été tuée par les Autres, un jour ? Et surtout, pourquoi t’a-t-elle repoussée comme elle l’a fait alors que tu ne cherchais qu’à savoir qui elle était réellement ?
Le doute fait définitivement fuir Haine qui part se dissimuler dans l’ombre de tes sentiments.
Chaque mot qu’elle siffle te fait tressaillir. Ses phrases instillent dans ton cœur un poison insidieux, rouvrent les plaies béantes à peine cicatrisées dans ton âme, déversent du sel sur celles-ci et manquent de faire venir tes larmes.
« Quand tu poses des questions aussi connes que toi, tu peux pas être un nous. Seulement un je. »
Tu gardes le visage baissé, les yeux fixés sur la terre gelée, et refuses de croiser son regard. Tes mains posées sur la terre continuent de frémir, seul indicateur de la douleur qui agite ton esprit.
Étais-tu vivante lorsque tu t’immisçais dans ses secrets les plus enfouis ?
Étais-tu vivante lorsque tes mots tentaient de la cerner, d’enfin comprendre qui elle était ?
Toujours, murmure ton esprit.
Jamais, assure ton cœur envahi de Doute.
*J’suis vivante quoi qu’elle dise*, tournoient tes pensées.
*J’ai pas peur*, tentes-tu de te persuader.
Et le Doute danse. Le Doute virevolte aux confins de ta vision, ancré dans ta conscience, entraînant avec lui toutes ces convictions que tu croyais acquises.
Ta tête se relève, tes yeux de glace agités d’incompréhension se plantant dans les siens. Tu entrouvres la bouche, la refermes.
Ta gorge se serre, et tu lui jettes un regard perdu.
Étais-tu vivante, réellement ? susurre Doute.
« J’p… j’pensais qu’si tu comprenais si bien, c’était parce que t’étais comme moi. Que toi aussi t’avais eu mal, mais qu’t’avais pu renaître et continuer à te battre. Que… j’en sais rien. Qu’t’étais humaine. »
Ta voix se brise presque sur les derniers mots, mais tu te forces à les prononcer. A les cracher comme elle t’a craché ses reproches, comme elle t’a dévoilé le cœur de sa colère. A les cracher comme si de cet instant dépendait le reste de ta vie.
Tu plisses les yeux, serres les dents et contractes tes poings. Tes ongles s’enfoncent dans la peau pâle de tes paumes, et tu t’accroches à la douleur que tu t’infliges pour ne pas sombrer.
Tes yeux ne cillent pas, et tu la fixes sans jamais te détourner, sans jamais flancher. Jusqu’ici, elle a gagné tous vos combats. Elle a tout remporté sans même avoir à se battre. Il est hors de question que tu la laisses faire, désormais.
Tu contemples son regard de nuit avec dans le tien une lueur indéchiffrable. Un mélange d’espoir et de douleur qu’elle ne comprendrait sans doute pas. Tu t’égares et combats sans permettre au Doute de venir un seul instant te tourmenter davantage.
• ‘til it seemed
that Sense was breaking through — •
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Limbes en Filaments
Elle va me dire qu’elle ne le refera plus.
Elle va me dire qu’elle est désolée, qu’elle a fait une erreur, qu’elle en a conscience, qu’elle comprend, qu’elle me comprend. Oui, elle va le dire et tout ira pour le mieux. Peut-être que… Et si je lui pardonnais ? Juste une fois, rien qu’une fois ? Lui pardonner ses paroles de la dernière fois, son indiscrétion, son irrespect ? Juste une fois. Il ne peut rien arriver de grave, n’est-ce pas ? Le monde ne va pas s’écrouler, non ? Et puis si elle me le fait regretter, je le lui ferais payer plus cher encore. C’est une bonne façon de procéder, non ?
Mes pensées s'enchaînent, presque aussi rapides que les battements de mon coeur qui s’agite à n’en plus finir dans le carcan de mon être. Mon inquiétude se balance avec mes doutes, agitée par le vent de mon espoir. Oh, qu’il est douloureux cet espoir. J’aimerais ne pas le ressentir, mais je crois que c’est trop tard. Je le sens s’installer dans mon corps, il y fait son nid, il a des attentes, il a des exigences. Qui sait ce qu’il pourra me faire s’il n’est pas contenté ?
Je me sens bouillir. Je suis comme un chaudron abîmé, mon sang frémit dans mes veines et j’ai l’impression qu’il va déborder par les fissures qui parsèment mon être. C’est ma colère qui parle, la seule qui se voit dans le monde. Elle recouvre mes doutes, mon inquiétude et mon espoir. Elle gronde comme un orage, me fait serrer les poings et m’arrache ma respiration. Je me concentre sur elle, le regard braqué sur cette foutue fille. Elle a relevé les yeux vers moi et je sais qu’elle va parler ; alors je fronce les sourcils pour ne pas qu’elle aperçoive par la fente de mes yeux les sentiments que je veux lui cacher. Si je dois me faire crever par mon espoir, je veux être la seule à le savoir. Elle, elle ne doit pas deviner que j’espère beaucoup de choses d’elle.
« J’p… j’pensais qu’si tu comprenais si bien, c’était parce que t’étais comme moi. Que toi aussi t’avais eu mal, mais qu’t’avais pu renaître et continuer à te battre. Que… j’en sais rien. Qu’t’étais humaine. »
Elle a tout compris, merde ! *Merde !*.
Je détourne les yeux, incapable de supporter la force de son regard.
Dans mon coeur, la glace a remplacé la lave. Et mes pensées qui gigotent en boucle ! *Elle a compris, elle a compris*. Bien sûr qu’elle a compris. Bien sûr que j’ai eu mal, bien sûr que je n’ai plus mal ; non, ça c’est fa… *Ta gueule*.
J'ai envie de lui crier quelque chose. De me vider entièrement devant elle. De tout lui avouer.
Oui ! ai-je envie de lui hurler. Je suis comme toi ! Moi aussi j’ai eu mal, moi aussi j’ai mal. Je te comprends. Putain, mais c’est toi qui ne capte rien ! C’est toi qui joue à l’aveugle, qui persiste à ne voir que le haut de l’iceberg ! C’est toi qui a des œillères, qui ne comprend pas que je suis prête à t’excuser et à t’accepter. Putain, mais tu es complètement idiote ou quoi ? Tu vois pas que je t’ai tendu une perche et que tu es en train de me l’arracher des mains ? Tu vois pas ce que tu es en train de faire ? Tu gâches tout avec tes lamentations de gamine, tu gâches tout à parler de choses qui ne te concernent pas ! En fait, tu ne changeras jamais. En fait, ça c’est tout toi. Tu es tout à fait cela : Indiscrète. Tu ne changeras jamais et surtout pas pour moi. Et je sais très bien pourquoi. Merde, ça fait mal de comprendre. Mon coeur se serre dans ma poitrine. Je comprends tout à coup une chose qui m’avait totalement échappé. Une chose logique, une chose grosse comme le monde et moi, idiote comme je suis, je n’ai rien voulu voir. Par Merlin, mais je suis la pire des idiotes, ce n’est pas possible. Ce n’est pas possible. J’ai compris que tu ne changeras jamais pour moi, tout simplement parce que tu t’en fous de moi. Tu t’en fous de me comprendre, de m’accepter. Toi, tu veux juste quelqu’un sur qui déverser tes problèmes. Tu veux un dévidoir, tu ne veux pas d’une… D’une quoi ?
Et moi, je veux quoi ?
Certainement pas être ce qu'elle veut que je sois.
J'ai envie de lui avouer tout cela, mais j'en suis incapable. Et je ne sais même pas pourquoi.
Ma gorge est nouée. Tellement nouée que j’ai mal en déglutissant. Les larmes ne sont pas loin. Elles arrivent dans mes yeux que je dois lever vers le ciel. Les larmes coulent le long de mes joues. Je crois que je ne suis pas une sorcière de quatrième année douée en magie et capable de soulever la pierre à l’aide de sa magie. Non, je crois que je suis une toute petite enfant qui chiale parce qu’elle n’a pas eu ce qu’elle voulait.
Je ne me suis jamais fait autant pitié.
Un petit rire me secoue. D’un geste de la main, j’efface mes larmes. Je garde mon regard loin de Lewis. Je ne supporterais pas de la voir me regarder. Je risquerais de lui arracher son regard de la force de mon poing.
« T’as raison, Lewis. » Je marque un silence pour rassembler mes pensées. « Mais je me suis trompé sur toi. T’es pas assez intelligente pour comprendre ce que t’as compris, c’est tout. »
Je prends une inspiration profonde dans le coeur de l’hiver. Pour la première fois depuis que j’ai retrouvé Lewis, je sens le froid qui s’immisce en moi. Un froid immense, un froid terrifiant. Il n'existe qu'un seul être qui est capable de me réchauffer. *Thalia*. Je dois absolument retrouver Thalia. Je dois être près d’elle et oublier tout cela. C’est vital, tout à coup. Vital d’être près d’elle, avec elle. Lorsque j’existe dans son regard, le reste n’a plus d’importance. J’oublie le fait que ces derniers temps, je n’existe justement pas dans son regard.
Je tourne mes yeux vers Lewis, ouvre la bouche et la referme. Papa m’a toujours dit que la violence ne résolvait rien. Il m’a toujours dit que j’avais plus à gagner en me montrant gentille et courtoise plutôt que désagréable et violente. Papa, il a souvent raison ; il a peut-être raison à propos de ça également — seulement moi je n’ai pas envie de l’écouter. Pour moi, la violence est un excellent moyen de faire fuir les Autres, de leur faire comprendre à quel point je les méprise. Et de leur faire croire que je n'ai pas mal et que je ne suis pas triste.
« Va te faire foutre, Lewis, » asséné-je soudainement à la fille.
Va te faire foutre, ça veut dire que tu as laissé passer la deuxième chance que je t’ai offerte.
Va te faire foutre, ça veut dire que j’ai eu tort, ce qui ne m’arrive que rarement : j’ai cru qu’elle et moi pouvions nous comprendre. Je l’ai sincèrement cru, je l’ai espéré même, je l’ai espéré tellement fort. Mais en fait, cette Lewis n’est juste pas pour moi, c’est tout. J’aurais dû le voir. Avec Thalia, c’était une évidence et un an après nous sommes toujours l’une avec l’autre. Avec Lewis, depuis le début c’est une course fatigante. Une course incohérente.
Je suis un peu déçue.
J’ai un peu mal là, dans le creux de mon coeur.
Mais je fais comme avec le reste, je transforme cette douleur en un cadavre et je l’enferme dans les abysses de mon esprit. Si je n’y pense plus jamais, je n’aurais plus jamais mal.
Elle va me dire qu’elle est désolée, qu’elle a fait une erreur, qu’elle en a conscience, qu’elle comprend, qu’elle me comprend. Oui, elle va le dire et tout ira pour le mieux. Peut-être que… Et si je lui pardonnais ? Juste une fois, rien qu’une fois ? Lui pardonner ses paroles de la dernière fois, son indiscrétion, son irrespect ? Juste une fois. Il ne peut rien arriver de grave, n’est-ce pas ? Le monde ne va pas s’écrouler, non ? Et puis si elle me le fait regretter, je le lui ferais payer plus cher encore. C’est une bonne façon de procéder, non ?
Mes pensées s'enchaînent, presque aussi rapides que les battements de mon coeur qui s’agite à n’en plus finir dans le carcan de mon être. Mon inquiétude se balance avec mes doutes, agitée par le vent de mon espoir. Oh, qu’il est douloureux cet espoir. J’aimerais ne pas le ressentir, mais je crois que c’est trop tard. Je le sens s’installer dans mon corps, il y fait son nid, il a des attentes, il a des exigences. Qui sait ce qu’il pourra me faire s’il n’est pas contenté ?
Je me sens bouillir. Je suis comme un chaudron abîmé, mon sang frémit dans mes veines et j’ai l’impression qu’il va déborder par les fissures qui parsèment mon être. C’est ma colère qui parle, la seule qui se voit dans le monde. Elle recouvre mes doutes, mon inquiétude et mon espoir. Elle gronde comme un orage, me fait serrer les poings et m’arrache ma respiration. Je me concentre sur elle, le regard braqué sur cette foutue fille. Elle a relevé les yeux vers moi et je sais qu’elle va parler ; alors je fronce les sourcils pour ne pas qu’elle aperçoive par la fente de mes yeux les sentiments que je veux lui cacher. Si je dois me faire crever par mon espoir, je veux être la seule à le savoir. Elle, elle ne doit pas deviner que j’espère beaucoup de choses d’elle.
« J’p… j’pensais qu’si tu comprenais si bien, c’était parce que t’étais comme moi. Que toi aussi t’avais eu mal, mais qu’t’avais pu renaître et continuer à te battre. Que… j’en sais rien. Qu’t’étais humaine. »
Elle a tout compris, merde ! *Merde !*.
Je détourne les yeux, incapable de supporter la force de son regard.
Dans mon coeur, la glace a remplacé la lave. Et mes pensées qui gigotent en boucle ! *Elle a compris, elle a compris*. Bien sûr qu’elle a compris. Bien sûr que j’ai eu mal, bien sûr que je n’ai plus mal ; non, ça c’est fa… *Ta gueule*.
J'ai envie de lui crier quelque chose. De me vider entièrement devant elle. De tout lui avouer.
Oui ! ai-je envie de lui hurler. Je suis comme toi ! Moi aussi j’ai eu mal, moi aussi j’ai mal. Je te comprends. Putain, mais c’est toi qui ne capte rien ! C’est toi qui joue à l’aveugle, qui persiste à ne voir que le haut de l’iceberg ! C’est toi qui a des œillères, qui ne comprend pas que je suis prête à t’excuser et à t’accepter. Putain, mais tu es complètement idiote ou quoi ? Tu vois pas que je t’ai tendu une perche et que tu es en train de me l’arracher des mains ? Tu vois pas ce que tu es en train de faire ? Tu gâches tout avec tes lamentations de gamine, tu gâches tout à parler de choses qui ne te concernent pas ! En fait, tu ne changeras jamais. En fait, ça c’est tout toi. Tu es tout à fait cela : Indiscrète. Tu ne changeras jamais et surtout pas pour moi. Et je sais très bien pourquoi. Merde, ça fait mal de comprendre. Mon coeur se serre dans ma poitrine. Je comprends tout à coup une chose qui m’avait totalement échappé. Une chose logique, une chose grosse comme le monde et moi, idiote comme je suis, je n’ai rien voulu voir. Par Merlin, mais je suis la pire des idiotes, ce n’est pas possible. Ce n’est pas possible. J’ai compris que tu ne changeras jamais pour moi, tout simplement parce que tu t’en fous de moi. Tu t’en fous de me comprendre, de m’accepter. Toi, tu veux juste quelqu’un sur qui déverser tes problèmes. Tu veux un dévidoir, tu ne veux pas d’une… D’une quoi ?
Et moi, je veux quoi ?
Certainement pas être ce qu'elle veut que je sois.
J'ai envie de lui avouer tout cela, mais j'en suis incapable. Et je ne sais même pas pourquoi.
Ma gorge est nouée. Tellement nouée que j’ai mal en déglutissant. Les larmes ne sont pas loin. Elles arrivent dans mes yeux que je dois lever vers le ciel. Les larmes coulent le long de mes joues. Je crois que je ne suis pas une sorcière de quatrième année douée en magie et capable de soulever la pierre à l’aide de sa magie. Non, je crois que je suis une toute petite enfant qui chiale parce qu’elle n’a pas eu ce qu’elle voulait.
Je ne me suis jamais fait autant pitié.
Un petit rire me secoue. D’un geste de la main, j’efface mes larmes. Je garde mon regard loin de Lewis. Je ne supporterais pas de la voir me regarder. Je risquerais de lui arracher son regard de la force de mon poing.
« T’as raison, Lewis. » Je marque un silence pour rassembler mes pensées. « Mais je me suis trompé sur toi. T’es pas assez intelligente pour comprendre ce que t’as compris, c’est tout. »
Je prends une inspiration profonde dans le coeur de l’hiver. Pour la première fois depuis que j’ai retrouvé Lewis, je sens le froid qui s’immisce en moi. Un froid immense, un froid terrifiant. Il n'existe qu'un seul être qui est capable de me réchauffer. *Thalia*. Je dois absolument retrouver Thalia. Je dois être près d’elle et oublier tout cela. C’est vital, tout à coup. Vital d’être près d’elle, avec elle. Lorsque j’existe dans son regard, le reste n’a plus d’importance. J’oublie le fait que ces derniers temps, je n’existe justement pas dans son regard.
Je tourne mes yeux vers Lewis, ouvre la bouche et la referme. Papa m’a toujours dit que la violence ne résolvait rien. Il m’a toujours dit que j’avais plus à gagner en me montrant gentille et courtoise plutôt que désagréable et violente. Papa, il a souvent raison ; il a peut-être raison à propos de ça également — seulement moi je n’ai pas envie de l’écouter. Pour moi, la violence est un excellent moyen de faire fuir les Autres, de leur faire comprendre à quel point je les méprise. Et de leur faire croire que je n'ai pas mal et que je ne suis pas triste.
« Va te faire foutre, Lewis, » asséné-je soudainement à la fille.
Va te faire foutre, ça veut dire que tu as laissé passer la deuxième chance que je t’ai offerte.
Va te faire foutre, ça veut dire que j’ai eu tort, ce qui ne m’arrive que rarement : j’ai cru qu’elle et moi pouvions nous comprendre. Je l’ai sincèrement cru, je l’ai espéré même, je l’ai espéré tellement fort. Mais en fait, cette Lewis n’est juste pas pour moi, c’est tout. J’aurais dû le voir. Avec Thalia, c’était une évidence et un an après nous sommes toujours l’une avec l’autre. Avec Lewis, depuis le début c’est une course fatigante. Une course incohérente.
Je suis un peu déçue.
J’ai un peu mal là, dans le creux de mon coeur.
Mais je fais comme avec le reste, je transforme cette douleur en un cadavre et je l’enferme dans les abysses de mon esprit. Si je n’y pense plus jamais, je n’aurais plus jamais mal.