10 avr. 2021, 21:16
 Galway  Gigue Pendulaire II
Le Couchant avançait, Sol s’estompait en même temps que la chaleur qu’elle apportait ; et la proximité aux jets de la fontaine accentuait la fraîcheur dont l’adolescent était enveloppé. Le taux d’humidité était tel que sa chemise semblait s’être alourdie d’eau, sans même en avoir eu un contact direct. La brise printanière vespérale hérissait sa peau et des frissons finirent par le prendre par intermittence, ce qu’il ne perçut toutefois pas comme un encouragement à s’éloigner. Il demeurait sur le bord de sa fontaine, le regard au loin, laissant libre cours aux divagations de son esprit oscillant entre sursauts et calmes plats, à l’instar de son corps. À contempler la lente disparition des ultimes lueurs du jour de la même patience qui permet de voir la plus petite aiguille d’un cadran se mouvoir, figé dans l’impressionnante inertie dans laquelle il était capable de se glisser. Sa Silhouette s’était cependant peu à peu resserrée, il avait fini par replier ses jambes devant lui, posant ses mains sur les épaules ; réprimant par cette posture les tremblements incontrôlés.

La Nuit s’était complètement imposée sur la place illuminée par les éclairages de ville quand une ombre s’agita au sein de son champ de vision. Son visage se fronça quelques secondes avant de redevenir lisse, puis il tourna lentement la tête vers son Opa qu’il avait identifié et qui avançait en sa direction. La légère inclinaison du buste de l’adolescent fut sans peine interprétable comme une invitation et ils furent bientôt deux à se partager cette margelle. La notion du temps avait été particulièrement floue pour le jeune homme qui savait que la vitesse des pensées, à la fois fulgurante et impossible à mesurer, ne pouvait apporter aucun repère. L’observation de la fatigue qui semblait ralentir son Opa était en revanche imparable et il n’hésiterait pas à croire que plusieurs heures s’étaient déroulées. Il aurait pu rentrer seul, il aurait bien fini par donner l’impulsion à ses jambes. Pourquoi son Beschützer avait-il jugé bon de le chercher ? L’attendait-elle ?

Sans un mot, affecté d’une grande lassitude, son aîné lui tendit simplement un morceau de parchemin. Ce n’était un support que ni l’un ni l’autre utilisait, l’origine est aisément discernable et les doigts de Hjúki s’en saisirent. Statue, ses Perles-de-Nótt transperçaient cette phrase, comprise mais dont le sens se refusait. Elle l’embrassait ? Oh, il avait compris. Elle était donc partie. Peu de temps après la naissance, après avoir tout juste constaté que cet enfant était trop difficile à accompagner, après avoir réalisé l’inévitable des erreurs qui jalonneront le parcours ; préférant simplement disparaître plutôt que de demeurer, de se tromper mais en étant au moins présent. C’étaient ses géniteurs. C’était elle. Elle voulait encore lui faire parvenir des mots, des gestes outre le départ ? Il n’en voulait pas, il n’en voudra jamais. Il s’était complètement désintéressé des messages qu’Eux auraient voulu lui transmettre depuis des années, il ne voulait pas entendre la voix de ceux qui n’oseraient pas le confronter. Si elle était comme Eux, à renoncer sans avoir essayé… diable ce qu’il s’était trompé. Que l’impossible s’accomplisse aurait formé un si bel hymne.

Se décalant avec l’aide de ses mains, il posa alors le parchemin sur l’espace qui le séparait désormais de Opa et entreprit de détacher son bracelet pour en dénouer et isoler l’une des dernières Perles qu’il avait formées. Sa Noirceur. Qu’avait-il cru ? Il se redressa alors de toute sa hauteur sur le bord mince où il était assis l’instant précédent et écrasa du talon la Sphère dont l’Encre magique se répandit sur le parchemin, l’imbiba entièrement. D’un saut il rejoignit le sol avant de se saisir du message désormais entièrement avalé par les pigments les plus sombres et écrasants. Le roulant en boule il avança la main qui le contenait au beau milieu d’un filet d’eau et la maintint jusqu’à ne sentir plus aucune résistance, plus aucune craquelure, plus aucun pli ; serrant son poing au fur et à mesure qu’il devenait plus friable, que les fibres ne tenaient plus et se délitaient. Une fois certain qu’il ne tenait plus qu’un amas informe, il récupéra son bras et découvrit sa paume noircie par les composantes mélangées. L’adolescent ne voulait même pas humer l’air en toute conscience, il voulait croire que l’eau avait tout emporté. Aurait-elle voulu laisser son empreinte, sa fontaine l’avait étouffée.

Se rasseyant, il s’appuya contre Opa et laissa tomber sa tête sur son épaule. Prêt à se faire embrasser de lui et lui seul. Auraient-ils réellement pu se mêler ? Elle l’avait fasciné par ses fils, par ses traits dont il se savait avoir tant à découvrir. Avait-elle vu les siens ? Le Monde est vaste, nul peut se prétendre en avoir dessiné la Fresque entière. Sûrement n’est-elle pas la seule Figure qu’il n’aura pu achever, qu’il n’aura pu entourer que partiellement. Tout comme il avait su renoncer à ses parents qui ne lui étaient jamais revenus, il saura renoncer à qui l’avait fui, encore.


~ Das Ende ~