Purée de pommes de terre

Mon oreille droite me remercie du silence soudain ; Pierrot Wilson, le nez plongé dans son assiette, devient enfin un garçon agréable. Je pourrais même apprécier passer quelques instants ainsi, en compagnie d’un gamin silencieux qui, je le sais, a une légère admiration pour moi. Et pour Zikomo. Mais comme Zikomo est mon ami, c’est la même chose. Oui, je pourrais apprécier cela. Mais mon oreille gauche, elle, me rappelle que je ne suis pas toute seule avec le jeune abruti, non. Il y en a une un peu plus grande à gauche qui ne se gêne pas pour parler alors que personne ne lui a rien demandé. Je glisse un regard un peu perplexe de son côté avant de me souvenir que Wilson s’est présenté et qu’il lui a dit, à elle aussi (pourquoi nous associe-t-il, bordel ?), de l’appeler par son prénom. Ce qu’elle fait, évidemment, en donnant son identité en retour. Je ne sais pas pourquoi, d’ailleurs, mais je ne suis pas mécontente de pouvoir mettre un nom sur ce visage. Eryne. Un nom de famille qui m’est inconnu, ce qui n’est guère étonnant.

Puisqu’Eryne a osé lui répondre, Wilson perd toute sa mauvaise humeur ! Il relève les yeux, puis la tête, se penche en avant, bien trop proche de moi. Il n'a vraiment aucune conscience de l'espace vital. Son sourire est immense, édenté et plein de purée — comme sa cravate. Il a tout d’un enfant, lui, un vrai stéréotype sur pattes, ç’en est presque amusant. Merlin ! une seule phrase et il retrouve de sa verve, je le sens de nouveau d’attaque pour nous *me* harasser de ses paroles et de sa présence… Heureusement, ou malheureusement, l’autre Eryne l’interrompt sans le savoir en ouvrant la bouche et ce qu’elle dit me secoue un peu.

*Qu’est-ce qu’elle veut, elle ?!* ; la pensée déboule dans ma tête en même temps que je tourne cette dernière, si vite, si fort que ma nuque craque. C’est désagréable mais toujours moins que la tronche de cette fille. Je fronce les sourcils, soudainement en colère. Mais qu’ai-je fait pour mériter sa mauvaise humeur, qu’ai-je fait pour lui déplaire ainsi ? Non pas que ça me dérange tant que cela, elle fait sa vie, mais à partir du moment où elle la fait en me parlant et en me lançant des piques, je ne peux pas laisser passer ça. De toute façon, tout ce repas ne ressemble à rien alors qu’est-ce que ça peut bien faire que je perde encore un peu de temps à aboyer contre cette abrutie finie ?

Puisque la colère est un sentiment qui doit se voir, je repose ma fourchette bruyamment contre la table, puis j’élève la voix :

« C’est quoi ton problème, putain ? »

Ce n’est pas comme avec Morrow, je n’ai pas particulièrement envie de lui éclater la tête contre un mur, mais j’aimerais bien la voir fondre sous la seule force de mon regard. Oh oui, fondre dans un goutte à goutte lent et douloureux ; on verra bien après si elle continue de faire sa maligne et de la ramener sans raison.

« Y’a un truc qu’est pas passé, t’es malade peut-être, de mauvaise humeur parce que tu t’es rendue compte que t’avais un niveau exécrable en Sortilèges ? T’as r’çu un Troll ? Tu t’es disputée avec ton papa ? Non parce que sérieux, tu me les brises avec tes petits sous-entendus. Si tu veux passer ta mauvaise humeur sur quelqu’un, choisis quelqu’un d’autre, c’est clair ? »

Comme Wilson, par exemple. Regarde-le avec ses yeux tout écarquillés, je suis sûre qu’il serait heureux de t’écouter te plaindre.

Je ne me détourne pas, trop agacée pour repartir à ma purée sans goût. Je veux une réponse et je la veux maintenant ; c’est ce que veut dire mon regard. Je sens qu’il est puissant, ce regard, qu’il exige, qu’il intimide. Je me sens légitime et puissante — certainement parce que je suis légitime et puissante. Jusqu’au moment où une petite voix fluette s’élève à ma droite, une toute petite voix ridicule qui nous lance, puisque c’est évident que la phrase nous est destinée :

« Vous allez pas vous disputer, hein ? Venez vous faites la paix ? »

Je ferme brièvement les yeux et prends par le nez une longue inspiration qui me soulève les épaules. *Ignore-le*, ignore-le et ce sera comme s’il avait disparu.

Purée de pommes de terre
Oh oh. Voilà que Bristyle s’énerve. On a atteint le bord du vase ? C’est drôle, il me reste un peu d’eau en réserve. Mais bon, il faut pas trop en ajouter si on veut pas que ça se termine en duel… et elle a beau être un peu débile, l’autre fille, elle est quand même en cinquième. On va pas se mentir, je fais pas le poids avec ma baguette dans le chignon, même si mon ego dirait le contraire.

Je la laisse un instant déverser sa mauvaise humeur – elle ne doit pas avoir l’habitude d’être contrariée, il faut bien la comprendre… Elle vit perchée dans son petit monde illusoire, la grande, le monde où elle peut faire peur à des petits première qui ont rien demandé en racontant n’importe quoi sur Zikomo. D’ailleurs, je parie que, si elle garde tout ce mystère autour de la créature, c’est parce que son histoire n’a rien de spécial, et elle ne veut pas se l’avouer. Elle se croit au-dessus des autres et ne pourrait pas accepter que quelque chose de banal ait à voir avec elle. *Pauvre petiiite*

Je reporte mon regard sur mon assiette – mais sans baisser le menton, il ne faudrait pas qu’elle croie qu’elle m’intimide. Je suis juste en train de calculer si je peux partir et tenir toute la nuit sans avoir faim ou s’il faut que je récure la purée jusqu’à ce que mon plat soit blanc et brillant de nouveau. Quoique, peut-être qu’une des filles du dortoir a une réserve de cookies sous son lit ? Ou Lena serait d’accord de me donner à grignoter ? Je suis persuadée qu’elle cache des choses sucrées dans son dortoir. Ça fera l’affaire jusque demain ? J’avoue que j’ai aucune envie de rester encore longtemps à côté de Bristyle. Si la mauvaise foi est un virus, elle doit être assez contagieuse, et ce serait bête de se retrouver à l’infirmerie avec les mêmes symptômes qu’elle. Narcissisme, ego surdimensionné, besoin d’écraser les autres… Pas fou, non.

Je lui jette un petit regard plein de jugement en plissant les yeux, puis esquisse un demi-sourire, histoire d’avoir quand même l’air de me moquer d’elle. J’enfourne une énorme cuillerée dans ma bouche et essaye de tout avaler sans avoir l’air d’un hamster. Pierrot prend déjà ce rôle, de l’autre côté de la fille. D’ailleurs, le gamin lance cette phrase toute mignonne et innocente, j’ai presque envie de le prendre dans mes bras et le rassurer. Presque. Pour l’instant, je me contente d’essayer d’avaler toute cette purée rapidement, sans m’étrangler, sans vomir aussi, de préférence.

Le contact des patates est assez épais, j’avoue que je n’avais pas prévu que ça serait aussi difficile à manger. Je déglutis et, je ne tousse pas, mais m’éclaircis peut-être un peu la gorge avant d’ouvrir la bouche de nouveau. J’espère qu’il n’y a rien accroché entre mes dents, ce serait pas incroyable pour une sortie-de-déesse.

En me tournant, je plonge mon regard dans celui de Bristyle, et j’essaye de bien y faire passer tout mon dédain. Puis, sans lui répondre, je passe directement à Pierrot avec un léger sourire.

Plus tard, il faut que j’aille travailler là. Je compte sur toi pour pas gober toutes les histoires qu’elle te raconte ? Elle a besoin de se sentir écoutée, c’est pas grave.

Petit regard méprisant par iciii, parfait.

Je passe mes jambes par-dessus le banc, attrape mon sac par un des bretelles, réarrange ma coiffure une fois debout. Superbe.

Allez, bonne soirée, bisous !

Uniquement adressée à l’un des deux… je vous laisse deviner qui.

Je suis vraiiiment désolée pour cet affreux retard. J'espère que mon post te plaît ! S'il n'y a pas de réaction du côté d'Aelle et de Pierrot, je pense que c'est une fin pour moi... à voir !
Mais c'est toujours aussi drôle à écrire... la mauvaise foi d'Eryne est incroyable :nerd:

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Purée de pommes de terre
J’ai peut-être l’impression que mon regard est lourd, que mon regard est puissant et intimidant, que mon regard va la faire ravaler sa fierté et sa moquerie… Mais je ne suis pas bien sûre qu’elle, elle soit au courant de tout cela. Parce qu’elle n’a pas la réaction d’une personne intimidée qui a soudainement envie de revenir sur tout ce qu’elle a dit et s’excuser. Non, elle n’en a pas du tout l’air ; elle sourit un peu, d’un sourire qui me fait serrer le poing puisque rappelons-le, la colère doit être exprimer dans le monde, et comble de l’irrespect : elle se jette sur sa purée comme s’il n’y avait que cela qui comptait, sa purée. Mon visage colérique se froisse. Le traverse une grimace dégoûtée comme j’en ai déjà eu face à elle, le nez froncé et les sourcils pliés. Elle me dégoûte à manger comme ça, pourquoi est-elle si pressée soudainement ? Est-ce une façon de me dire qu’elle ne me répondra pas ? Une façon de se moquer de moi ? De me prendre pour une abrutie ? Ou alors plutôt un moyen de ne pas répondre, parce qu’elle a peur de le faire ? Et bien j’ai beau réfléchir, je n’arrive pas à trouver de réponse à ces questions.

Je sens bien que le crâne de Wilson est criblé de questions, lui aussi. Il s’agite à mes côtés. Je lui lance un regard en coin, regard qu’il me rend. Il attend une réponse mais à la vue de son visage inquiet, je comprends qu’il espère seulement que l’on va effectivement faire la paix, moi et Eryne. Mes lèvres s’affaissent en une moue moqueuse. S’attend-il réellement à nous voir nous serrer la main ? « Promis, Pierrot, on ne recommencera pas, on fait la paix ». Dans son esprit de gamin naïf, c’est sans doute comme cela que ça se passe. Ce serait si simple si tous les conflits pouvaient être réglés de cette façon-là. Une poignée de main, une phrase gamine et toutes les rancœurs disparaîtraient. Oui, ce serait si simple, trop simple pour un monde qui ne l’est pas. Et moi, je préfère crever que de serrer la main à une Eryne qui se jette sur sa purée comme un animal affamé.

Tiens, la voilà qui se redresse. Je lève le menton, prête à accueillir ses paroles… Mais elle n’en a que pour Wilson auquel elle s’adresse sur un ton bien trop doux et gentil. Elle n’a pas un regard pour moi. Et qu’est-ce que… « Elle a besoin de se sentir écoutée ». Non mais ça ne va pas ! Je me redresse sur mon banc, les sourcils froncés. « Bisous » ? *Elle va s’tirer comme ça ?*.

J’ouvre la bouche, gonfle mes poumons, pense aux mots que je vais lui envoyer et… Me dégonfle comme un ballon et referme la bouche. Je ne vais pas non plus lui courir après pour exiger une réponse, même si j’avoue que c’est la première envie qui m’a traversé. Faire cela contenterait peut-être ma curiosité (c’est que j’ai envie de savoir ce qu’elle a contre moi) mais me ferait passer pour une idiote qui n’attend que cela, une réponse. Et ce n’est pas ce que je suis, moi, moi je suis Aelle Bristyle et je n’en ai rien à fiche des Autres. Alors je me tais, je garde mes paroles pour moi et lui lance un regard tandis qu’elle s’éloigne.

« Tu vois Wilson, soufflé-je au gamin qui lève son grand regard innocent vers moi, prends pas exemple sur elle si tu veux devenir un garçon intéressant. Elle n’a rien de bien passionnant à raconter pour s’échapper comme ça. » Je plonge mon regard dans le sien. « La fuite, c’est lâche.
Je vais pas fuir, moi.
Même pas face à Zikomo la terreur, dis ? »

Ses sourcils se froncent, son regard se voile. Tiens, il avait oublié l’existence du terrifiant Zikomo. Je le regarde se mordre les lèvres et trouver le courage, allez savoir où, d’ouvrir la bouche pour me balbutier une question :

« Tu… Tu vas pas l’envoyer sur moi, hein ? Pa-parce que je… J’suis pas très bon en magie encore et puis je vais pas savoir me défendre et puis je juuure que je suis pas méchant et pas ch-chiant» Quel mal il a a prononcer un simple mot vulgaire ! « Alors tu vas pas me l’envoyer, hein ? »

Je souris, sincèrement amusée. Je souris parce qu’il croit en mon histoire et que ça me plait bien. Je souris parce qu’il est tellement naïf que ç’en est amusant. Avant de lui répondre, je coule un regard vers la sortie de la Grande Salle et aperçois Eryne qui s’en va. Sa réaction face à mes questions, sa fuite, ses non-réponses… Tout cela me dérange sincèrement. Au moins Pierrot Wilson me donne-t-il l’occasion de me détourner de mes pensées.

« Non, Wilson, dis-je en plantant ma fourchette dans mon immonde purée. Je vais pas t’l’envoyer. »

J’avale difficilement ma bouchée, puis en reprend une autre avant de définitivement abandonner mon couvert dans mon assiette. J’attrape mon verre et en vide le contenu pour faire passer le goût — celui de la purée mais aussi de mon amertume.

« Zikomo sera bien trop occupée avec une certaine Eryne, ces prochains temps. Il aura pas l’temps pour toi. »

Wilson ouvre de grands yeux effarés. Je ne peux qu’espérer qu’il soit suffisamment loyal pour aller retrouver Eryne dans la Salle Commune un jour prochain et la prévenir qu’un esprit-renard-bleu va venir lui grignoter le bout des orteils durant son sommeil, envoyé par la terrible Aelle Bristyle. J’espère qu’elle en fomentera quelques cauchemars. Rien ne me ferait plus plaisir.

— Fin —


Jusqu’au bout, ce RP aura été un regal à écrire ! Merci ! Merci pour le ton léger, pour les fous-rires, pour les discussions autour de Pierrot et pour l’immaturité incroyable dont font preuve nos Protégées lorsqu’elles sont l’une avec l’autre.